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De Hamlet à Hamlet V

Toujours Hamlet.

4. Changements par rapport à la source, suite.



c) Personnages secondaires

Les personnages actifs

Bernardus (le premier soldat à voir le spectre) disparaît, Marcellus (le camarade de Bernardus qui accompagne Horatio et Hamlet sur les remparts) demeure. Horatio, qui perd sa fonction de commentateur, conserve celle d'ami, puisque Hamlet fait allusion à son concours, à l'acte V. Il n’apparaît que très brièvement, pour emmener le prince vers les lieux de l’apparition.

Fortinbras, qui disait la morale, disparaît, et au lieu de représenter une menace potentielle d'insurrection (la tutelle danoise s'exerçait en effet depuis le quatorzième siècle sur la Norvège, et le voisin Suédois prendra la suite en 1814 via Bernadote), sera, hors scène, un simple négociateur, manifestement cordial, qui n'aura d'autre fonction que de justifier le départ de Laërte.

Ce dernier n'est plus un ambassadeur français soupirant après son pays aux opulentes cuisses de grenouilles je n'ai jamais bien compris comment c'était possible, vu que Polonius est son père ; pourtant le texte évoque bien une nostalgie du pays telle que je l'imagine natal, mais un jeune danois impatient de nourrir sa gloire en partant effectuer une négociation de routine en Norvège, sur demande du roi (et non sur requête personnelle). Si l'on ajoute à cela l'action de confier sa soeur à Hamlet, le retour explosif et vindicatif de Laërte apparaît comme bien plus prévisible chez Barbier et Carré.

Gertrude et le statut décidé du meurtre

Chez Shakespeare, on doute déjà fortement du bien-fondé des soupçons de Hamlet sur le roi (justice divine, démon ou folie sont les pistes les plus évidentes), alors, sur Gertrude, que rien ne précise coupable, bien plus encore. Le spectre l'accuse d'adultère, mais on ne sait si c'est d'adultère a priori ou a posteriori qu'il est question. Il n'est pas question qu'elle ait participé au meurtre, ni même qu'elle en connaisse l'arcane. Alors que "Le serpent qui a mordu ton père mortellement porte aujourd'hui sa couronne." est parfaitement explicite.

Chez Barbier et Carré, on assiste à un duo inédit entre le roi et la reine, devenus complices du meurtre qui semble ronger Gertrude – puis Claudius, dévoré par le pressentiment d'une fin terrible. Cette scène, magnifiquement traitée musicalement (le pendant français de Fatal mia donna ! un murmure,/Com'io non intendesti ?), fait perdre toute ambiguïté aux époux, et c'est dommageable à la portée hallucinée de la seconde apparition lors de la scène de l'illustre et de l'outrage à la mère. Le spectateur sait ainsi très rapidement que le spectre est bien réel, ce qui réduit largement le champ des possibles et l'interprétation de la psychologie de ce prince singulier – qui, jusque pour sa chanson à boire, demande l'autorisation à son papa pour être subversif... La folie, l'idée d'un report fantasmatique de sa frustration de fils sur le réel sont chassés. Mais la scène qui clôt l'acte III replonge tout de même dans l'incertitude : contrairement à la scène finale, elle présente Hamlet en proie à une hallucination, seul à percevoir le spectre qu'il désigne dans le vide. De même, l'amertume de l'acte V n'a rien du régard désillusionné de l'homme sage, et tout de l'être romantique à la recherche de prétextes pour expliquer son mal. Il n'est que de constater son admiration pour la chanson cynique des fossoyeurs et son absence de combativité, alors même qu'il est censé échapper à ses assassins et fomenter la chute de l'usurpateur criminel.
Ou encore, dans le domaine du trouble, la reprise en mineur par les trompettes royales du thème de la chanson à boire, à la croisée entre le sentiment de dérision du roi et le délire d'outrage obsessionnel du prince.

Autre détail qui pointe la diminution de la valorisation du personnage de Gertrude, sa requête à Ophélie, comme intermédiaire, remplaçant les stratégies de Polonius.

La disparition de Polonius

Polonius est l’un des personnages les plus présents dans le drame de Shakespeare. Complètement obsédé par l’idée flatteuse que sa fille ne peut que plaire au prince au point de lui faire perdre la raison, il lit les mystères du monde à travers cette seule grille d’interprétation ; de même que d’aucuns expliquent les bizarreries du réel par l’action des extraterrestres ou du complot judéo-maçonnique international, lui parvient à expliquer le monde tout entier par le truchement de cette seule interprétation. Il ménage ainsi des scènes d’exégèse assez comiques, répétant inlassablement la clef des troubles de tout le royaume, interprétant chaque signe comme la preuve éclatante de la pertinence de son analyse unique. A l’habitude de Shakespeare, sans être uniformément grotesque, loin s’en faut. Il est en outre un moteur du drame malgré lui.
D’une part car Ophélie, bien que n’étant pas la cause de la mélancolie du prince – le lecteur, l’ayant toujours vu ainsi, ne peut même deviner si la mort du père en est bien la cause, surtout en constatant que son amertume misanthropique préexiste à la révélation du meurtre –, n’en représente pas moins un point névralgique du rapport de Hamlet au monde et à la Cour en particulier. Ophélie est peut-être le seul être qui le retient au monde, ou le seul souvenir positif qu’il peut conserver de la vie, à laquelle il a renoncé. En la plaçant sans cesse sur son chemin, Polonius ne fait qu’accroître le trouble, le désarroi et l’indécision du prince, qui sait faillir à son devoir vis-à-vis d’Ophélie, et qui est potentiellement tenté par l’oubli de la mission à laquelle il s’est attreint.
D’autre part car son zèle démesuré et malheureux l’amène à être occis par Hamlet en délire. Manière de rappeler brièvement le contexte, Polonius tient à prouver au roi dubitatif la portée de ses théories, et se dissimule derrière un rideau pour épier sa fille qu’il envoie à la rencontre de Hamlet. Celui-ci, percevant un mouvement du drapé, imagine immédiatement que le Roi son ennemi est là, et tue l’espion sans vérifier son identité, galvanisé par ce que ce meurtre a d’abstrait – la présence de la victime en est dissimulée tant que l’acte n’est pas commis.
Ce meurtre est absolument fondamental, puisqu’il entraîne (ajouté à l’outrage de l’oubli, tout de même) la mort d’Ophélie et un détachement maximal de Hamlet au monde (préparant ainsi le dénouement, Hamlet se jetant à corps perdu dans la lutte mortelle), mais aussi, de façon moins évidente et plus fondamentale encore, parce qu’il marque le passage à l’acte de Hamlet – et ce seul passage à l’acte se réalise dans l’échec.

Polonius est ainsi un pivot essentiel de la construction dramatique chez Shakespeare, et même un élément indispensable au ton de l’ouvrage.

Pourtant, Barbier et Carré vont choisir de l’affaiblir au point de le faire disparaître à peu près totalement. Sa seule apparition parlée se réalise pour révéler sa connaissance du meurtre au roi Claudius, un comprimario dont l'usage est simplement de rendre indubitable à Hamlet la véracité du meurtre et la nature du spectre. Cela est dommageable à un double titre. D'abord, toute la part textuelle dévolue à Polonius disparaît, et l'équilibre des personnages dans l'ouvrage s'en trouve modifié, voire affadi. Polonius ne meurt pas de la main de Hamlet, et Ophélie est donc seulement prise de folie d'amour. On perd évidemment l'aspect plaisant du personnage, mais aussi tous les regards qui s'exercent sur Hamlet depuis l'extérieur, image de la propre perplexité du spectateur, et qui se centralisaient dans le personnage de Polonius, parangon de l'interprétation forcée et insatisfaisante.
Ensuite et surtout, cette phrase prononcée par Polonius est à mon sens l'élément le plus dommageable de tout le livret de Barbier et Carré.
Polonius, en révélant qu’il connaît le meurtre, détruit toute incertitude, et change les rapports de force en un combat romantique binaire opposant un usurpateur tourmenté à un jeune vengeur effaré. Certes, cela ajoute à la noirceur du monde dans lequel Hamlet vit en exilé, en proie à sa mélancolie, et n’en fait pas moins un dément. Mais l’instabilité, le trouble qui caractérisaient le drame shakespearien ont ici disparu au profit d’un mal d’être plus banal sans doute.
C’est ce qui transparaît aussi, en tout cas, de la disparition des courtisans, que nous réservons pour notre prochain épisode.


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1. Le dimanche 5 février 2006 à , par DavidLeMarrec

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