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Nathalie Stutzmann dans les Kindertotenlieder à Nantes (plus quelques bricoles de Barber et Dvořák)

A la poursuite de Nathalie Stutzmann, Sylvie Eusèbe oeuvre sans relâche !

Nantes, Cité des Congrès, mardi 22 mai 2007, 20h30.
S. Barber : Adagio pour cordes
G. Mahler : Kindertotenlieder,
A. Dvorak : Symphonie n° 9 « du Nouveau Monde ».
Orchestre National des Pays de la Loire ;
Isaac Karabtchevsky, direction ; Nathalie Stutzmann, contralto.

[Note de la rédaction : On pourra lire, si nécessaire, une brève introduction à l'oeuvre et une suggestion discographique à propos des Kindertoten sur Carnets sur sol.
Et surtout, comparer à l'antique compte-rendu des Kindertotenlieder de Nat' avec l'ONBA à Bordeaux - toujours par Sylvie Eusèbe.]


Je n’avais pas l’intention d’écrire un compte-rendu sur ce concert mais, un peu plus d’une semaine après, ma déception est encore si forte que j’espère pouvoir l’atténuer en la mettant par écrit ! Et puis surtout, je souhaite que l’on sache que le chef, qui a pourtant un parcours professionnel impressionnant, et l’orchestre sont, à mon avis bien sûr, totalement passés à côté de ce concert.

Je n’ai rien de spécial à signaler à propos de l’Adagio de Barber, si ce n’est que cette pièce très célèbre est facilement larmoyante, mais que là, elle est restée de glace, et moi aussi.
Après cette « ouverture » mollement applaudie par le public, les Kindertotenlieder ont été joués, mais j’y viendrai plus bas. Je m’arrête un instant sur la 9ème symphonie de Dvorak qui occupait à elle seule la seconde partie du concert. Archi-connue elle-aussi, c’est une œuvre dont j’apprécie les thèmes, l’énergie et la richesse de l’orchestration. Je me faisais une joie de l’écouter en concert pour la première fois (eh oui !), j’étais ravie de l’entendre « sonner » en vrai ! Eh bien, non, elle n’a pas sonné, elle n’a pas brillé, mais elle a plutôt tambouriné une bourrée slave avec ses gros sabots : pas de pianissimi, pas de finesse, pas de nuance. L’orchestre et son chef ont souligné bien grassement chaque trait, sans poésie, sans élégance, et que cette musique tourne vite à la lourdeur si on n’y met pas un peu d’air ! Je me suis tellement ennuyée que j’en ai bâillé, ce qui est vraiment exceptionnel parce que je suis tout de même plutôt « bon public » et je trouve toujours quelque chose à me mettre sous l’oreille. Quant au public nantais, c’est lui qui a été bon public : visiblement très heureux de se sentir mélomane parce qu’il était en terrain connu, il a bien applaudi cette pauvre symphonie.

Il a en revanche fait un accueil poli mais un peu froid aux Kindertotenlieder de Mahler, musique certainement beaucoup plus « exotique » pour lui que les deux autres œuvres de cette soirée.
En redingote violette et sans partition, Nathalie Stutzmann est apparue vocalement très en forme dès ses premières notes sur « Nun will die Sonn’ so hell aufgehn ». Certes, la douce évidence de ce « maintenant le soleil radieux va se lever » chanté par la contralto pouvait masquer quelques instants la pesante fatalité des drames nocturnes. Mais la direction d’Isaac Karabtchevsky ne cachait pas une seconde la brutale lourdeur de l’orchestre. Dès ce tout premier instant, j’ai malheureusement senti que les cinq Kindertotenlieder allaient être joués de la manière la moins subtile que je connaisse, à tel point que c’était difficile de voir et d’entendre Nathalie Stutzmann essayer malgré cet anti-accompagnement de mettre toute son expressivité et son art au service de cette œuvre délicate, à la fois si belle et si déchirante.

Les instrumentistes solistes avaient pourtant d’assez belles sonorités, mais leur défaut majeur était de jouer trop fort, ou plutôt de ne pas savoir jouer pianissimo. Même la flûte toute seule était déjà trop forte ! J’ai eu aussi la très désagréable impression que le chef n’était pas arrivé à donner une cohésion à ses musiciens : chacun jouait pour lui-même et n’écoutait pas les autres.
Comment dans ces conditions espérer entendre le dialogue entre le chant et les vents au début du troisième Lied ? Comment espérer que les musiciens annoncent ou reprennent délicatement les intonations de la chanteuse, comme lorsque la symbiose, même partielle, se fait ?
Comment espérer entendre la profondeur sonore de l’orchestre mahlérien, comment espérer être touché par la profondeur de sa musique ?

Quand j’écoute cette œuvre, j’attends toujours beaucoup de son final, de ces derniers vers chargés d’une douleur qui se transcende. Une musique immatérielle se met à planer doucement au-dessus de la Terre et souligne ainsi ce dépassement. La contralto a étiré certaines voyelles (ah ses « i » qui me donnent toujours le vertige !), avec sa prononciation détaillée elle a ciselé les mots et les sons, elle nous a montré que la beauté et la noblesse de son chant désiraient tellement nous arracher à notre monde ! Hélas, c’était peine perdue ! L’orchestre et son chef n’ont pas su profiter de cette ouverture vers l’au-delà qui leur manquait pourtant cruellement. Ils sont restés lourds et gauches au ras du sol, sans grâce, définitivement sans inspiration, peut-être même sans aspiration. Devant tant d’incapacité à être digne du talent de la chanteuse, Isaac Karabtchevsky et son orchestre m’ont laissée déçue, dépitée, triste pour Gustav Mahler et Nathalie Stutzmann.

Ce concert était le premier d’une tournée de six identiques que ces mêmes interprètent ont donnés jusqu’au 30 mai dans la région. J’espère vraiment que les autres soirées ont été plus inspirées.
Le programme et les micros disposés sur la scène nous ont signalé que le concert était enregistré. Sa diffusion est prévue en septembre prochain sur France Bleu Loire Océan. Je ne regrette pas de ne pas recevoir cette radio chez moi.

Sylvie Eusèbe, 30-31 mai 2007.


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Commentaires

1. Le dimanche 3 juin 2007 à , par DavidLeMarrec

Bon retour parmi nous !

Au centième millième, CSS vous offre une écharpe brodée aux chiffres de Nathalie...


Et puis surtout, je souhaite que l’on sache que le chef, qui a pourtant un parcours professionnel impressionnant, et l’orchestre sont, à mon avis bien sûr, totalement passés à côté de ce concert.

Que c’est mesquin !
CSS s’est précisément fait la gloire [url= http://operacritiques.free.fr/css/index.php?2006/07/12/302-werther-a-bordeaux-ii]de ne pas produire[/url] d’assassinats.

Appaise-t-on les Dieux par des assassinats ?

Mais évidemment, comme c’est brillamment rédigé comme toujours, on cède coupablement à la tentation de vous lire…


Je n’ai rien de spécial à signaler à propos de l’Adagio de Barber, si ce n’est que cette pièce très célèbre est facilement larmoyante,

Il faut rappeler qu’il s’agit initialement d’un beau mouvement lent de quatuor, qui a fait ainsi tiré de son contexte toute la renommée de Barber. Pourtant, il faut entendre Vanessa et les Mélodies passagères Op.27, ainsi que la Sonate, qui sont des œuvres à mon sens de grande importance.
Dans le reste, il y a beaucoup de néo un peu rétrograde et parfois sirupeux, je le concède. Mais Barber vaut toujours mieux que tous les Ralph Vaughan-Williams du monde, il y a mà un naturel qui est étranger à cette école postpostromantique anglaise.


Je me faisais une joie de l’écouter en concert pour la première fois (eh oui !),

Le disque nous fait oublier combien il est naturel d’écouter pour la première fois en concert… Même les œuvres célèbres ne sont pas programmées quatre fois par saison (à part la Cinquième de Beethoven et la Quatrième de Brahms à Paris, bien sûr – mais on serait plutôt dans les quinze fois, en l’occurrence).


L’orchestre et son chef ont souligné bien grassement chaque trait, sans poésie, sans élégance, et que cette musique tourne vite à la lourdeur si on n’y met pas un peu d’air !

Cette symphonie est plus vigoureuse que raffinée, il est vrai que la vulgarité est un risque si l’on y concède trop de laisser-aller.


Quant au public nantais, c’est lui qui a été bon public : visiblement très heureux de se sentir mélomane parce qu’il était en terrain connu, il a bien applaudi cette pauvre symphonie.

Rhalala, ces provinciaux. Des rustres, je vous dis. (Oui, tous. :-)

J’ai déjà pensé souvent à ce genre de chose. Je me souviens des austères quatuors de Schumann, que tout un public plutôt averti écoutait attentivement, puis tout à coup, les visages qui s’animent, ici ou là des pieds qui tapent, et le deuxième quatuor, avec sa danse paysanne, se clôt dans une fête du public, bien plus convaincu ainsi que par le plus savant contrepoint.
Ce pouvait donner l’impression d’un public qui n’imagine pas écouter autre chose qu’une musique valorisée, mais qui se réjouit tout de même de ses composantes les plus populaires et les plus faciles. Ca me semble assez naturel, d’ailleurs, lorsqu’on écoute pour la première fois un quatuor un peu sévère comme ceux de Schumann ou de Brahms, mais la différence était si saillante que j’en ai été un peu amusé.


Il a en revanche fait un accueil poli mais un peu froid aux Kindertotenlieder de Mahler, musique certainement beaucoup plus « exotique » pour lui que les deux autres œuvres de cette soirée.

Probable. Mahler est plus l’apanage des grandes capitales culturelles (il faut un bon orchestre pour que ce soit en place !), et surtout le lied s’adresse à un public assez « informé ». Couplé avec deux tubes absolus, on fait ainsi découvrir, mais on donne pas mal de chances à ce public de s’ennuyer sans comprendre – le choc est trop rude. Une pièce contemporaine une peu chatoyante (pourquoi pas The Mannheim Rocket de John Corigliano, ou le Concerto pour piano d’Ivan Fedele ?) avait peut-être plus de chance de faire des convertis. (Encore que.)

Je me souviens d’un concert Huitième de Beethoven qui débutait par la Nuit Transfigurée de Schoenberg en petit ensemble à cordes. Un peu de surprise dans les rangs bordelais… Un très grand souvenir de concert pour moi, dirigé par Max Pommer. Aussi bien pour la rugosité des cordes, qu’on n’entend usuellement ni dans la version pour grand orchestre à cordes, ni dans la version originale pour sextuor, que pour cette Huitième dont je cherche vainement depuis un équivalent satisfaisant au disque – des respirations formidables dans l’exposition du premier mouvement, que personne ne semble avoir senties aussi finement.


Les instrumentistes solistes avaient pourtant d’assez belles sonorités,

Oui, ce n’est pas du tout un orchestre indigne. Un peu frêle bien sûr, mais capable de jolies choses.


Ce concert était le premier d’une tournée de six identiques que ces mêmes interprètent ont donnés jusqu’au 30 mai dans la région.

A ce propos, vous m’avez vraiment pris de court. L’autre jour, voguant sur son site perso (ou sur Operabase) à la suite de l’audition de ses interventions (convaincantes) dans le beau Martyre de Saint-Sébastien du Dieu Bucy par Tilson-Thomas, j’avais noté quelques détails et m’apprêtais à vous charrier en vous demandant si vous alliez vous rendre à la Salle Polyvalente de Laval (je n’invente rien !)
afin d’acclamer votre idole sonore.
En somme, j’y étais tout à fait. :-)) Votre fanitude dépasse la fiction, il faut croire !


Le programme et les micros disposés sur la scène nous ont signalé que le concert était enregistré. Sa diffusion est prévue en septembre prochain sur France Bleu Loire Océan. Je ne regrette pas de ne pas recevoir cette radio chez moi.


Oh que c’est vilain cette petite perfidie. Nous feindrons de n’avoir rien vu, assurément, dans notre bonhommie bienveillamment souriante.

2. Le mercredi 6 juin 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Merci pour votre « mise en valeur », vos commentaires et votre bonhommie bienveillamment souriante 8-) !

Je ne reviens pas sur le chef et l’orchestre, je finirai par dire de grosses bêtises…

Oui, la 9ème de Dvorak est en effet « plus vigoureuse que raffinée », et non, il y a aussi des rustres dans la capitale ;-) !

Je suis d’accord avec vous au sujet de la composition du programme et de l’attitude du public. J’aime écouter de temps en temps des œuvres très célèbres en concert, mais dans ce cas j’attends que les musiciens me surprennent par une interprétation un peu personnelle… ah pas facile !
Pour ce concert, les Kindertotenlieder étaient certainement la pièce la plus « difficile » et je dois reconnaître que les organisateurs avaient bien fait les choses puisqu’une conférence sur cette œuvre était proposée le lendemain, je crois, de cette « première audition ».

Et non, ma fanitude ne dépasse pas la fiction : je n’ai pas été écouter les 5 autres concerts de ces Kindertotenlieder ;-) !!! Et je n’irai pas non plus à Berlin en septembre prochain pour écouter N. Stutzmann 10 minutes en duo dans le Martyre de Saint Sébastien parce que c’est une œuvre qui, encore plus que Pelléas, me laisse perplexe. Au risque de vous décevoir, ma fanitude a des limites ;-) !!!

3. Le mercredi 6 juin 2007 à , par DavidLeMarrec

Pour ce concert, les Kindertotenlieder étaient certainement la pièce la plus « difficile » et je dois reconnaître que les organisateurs avaient bien fait les choses puisqu’une conférence sur cette œuvre était proposée le lendemain, je crois, de cette « première audition ».

Les pauvres, vous les aurez crucifiés jusqu'au bout.
Percrucifixit sicut dixit.


Et non, ma fanitude ne dépasse pas la fiction : je n’ai pas été écouter les 5 autres concerts de ces Kindertotenlieder ;-) !!!

C'est vrai, mais vous avez peut-être d'autres obligations que celle de plus grande fan... (fût-elle la plus impérieuse de toutes)


Et je n’irai pas non plus à Berlin en septembre prochain pour écouter N. Stutzmann 10 minutes en duo dans le Martyre de Saint Sébastien parce que c’est une œuvre qui, encore plus que Pelléas, me laisse perplexe. Au risque de vous décevoir, ma fanitude a des limites ;-) !!!

Le Martyre est plus décousu, c'est exact, mais plus accessible aussi. Il est vrai que dans le Debussy vocal et scénique, je préfère personnellement Rodrigue et Chimène, et surtout la Chute de la Maison Usher, surtout à présent que nous en avons une heure pleine !
Le Martyre est plus sucré, moins personnel, mais tout de même, de telles couleurs...

J'imagine que vous avez testé le disque de Tilson-Thomas. :-)) [Excellent, d'ailleurs. Vision un peu "internationale" de Debussy, mais très aboutie, un peu comme le second Pelléas d'Abbado (celui avec Vienne).]

4. Le lundi 11 juin 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Bonjour David !
Histoire de vous "consoler", je vous propose un pâle récit de ce que vous avez manqué ;-), et bon courage à vous si vos Nuits presque d'été sont surchargées par le labeur !

Bordeaux, Palais des Sports, jeudi 7 juin 2007, 20h30.
Concert, C. Debussy : Prélude à l’après-midi d’un faune, H. Berlioz : Les Nuits d’été, C. Franck : Symphonie en ré mineur.

Orchestre national de Bordeaux-Aquitaine ; Louis Langrée, direction ; Nathalie Stutzmann, contralto.


Le tout début du « Prélude à l’après-midi d’un faune » symbolise parfaitement la première partie de cette soirée de musique française : délicatesse, poésie, profondeur. Le souffle léger de la flûte éveille doucement l’orchestre qui sous la battue large et horizontale de Louis Langrée s’épanouit peu à peu dans une claire perspective sonore.
Ainsi mis en condition, l’esprit oublie les bruits des agitations extérieures. Celles qui pénètrent dans ce Palais des Sports décidément peu fait pour le concert sont pourtant un rappel à une réalité très… « déconcertante » : klaxons ! Mais en tombant, le soir procure aux Nuits d’été une certaine quiétude.

Avant d’y venir, un mot de la seconde partie de ce beau programme.
Louis Langrée, très souriant et tenant sa baguette comme un élégant escrimeur, dirige une Symphonie de Franck énergique et claire, d’une grande richesse en sonorités. Sous ses gestes amples, il fait naître des vagues orchestrales capables de libérer une puissance extraordinaire. Cependant, l’œuvre est dominée par les cuivres un peu trop gras pour mon goût. Je les aurais souhaités plus brillants, mais il est vrai qu’ils sont ici fortement sollicités. Il est d’ailleurs presque légitime que certains musiciens solistes aient du mal à retenir leur « expressivité » : ils ont des phrasés d’une grande sensibilité (le corniste en particulier qui n’est pas d’ailleurs le plus « extraverti »). Les cordes plus discrètes donnent pourtant de profondes vibrations aux pizzicati du second mouvement et j’y distingue une phrase admirable, successivement dite par les hautbois, les altos et les cors. Le dernier mouvement, assez proche du premier bien que pris très rapidement, me donne une impression de force et de vitalité très loin des teintes plus dramatiques que j’ai pu parfois entrevoir dans cette oeuvre.


J’en arrive aux « Nuits d’été » d’Hector Berlioz.
Ce n’est que la seconde fois que j’écoute « en vrai » Nathalie Stutzmann dans du chant français, et c’est vraiment avec beaucoup de plaisir que je l’attends dans cette œuvre magnifique, à la fois précieuse et élégante.
Sans partition, calme, les mains croisées devant elle, Nathalie Stutzmann se concentre. Le chef attend son léger signe de la tête pour lancer l’orchestre dans la célèbre « Villanelle ». Deux courtes mesures piano et légères dominées par des bois chaleureux, puis voici ce que sans doute bien des spectateurs de ce soir connaissent par cœur et prononcent en eux-mêmes avec la contralto :
« Quand viendraa la saison nouveelle, quand auront disparuu les froooiiids, tous les deux nous-z-irons ma beelle, pour cueillir du muguet au boooiiiis / Sous nos pieds égrenant les perles que l’on voit au matin trembleeerrr, nous-z-irons-z-écouter les merles, nous-z-irons-z-écouter les merles… sifffller ».
Beau vibrato sur « au bois », belle puissance sur « trembler », les deux « f » de « siffler » sont exactement comme il faut. Les mots et la musique glissent avec vivacité, le chant de Nathalie Stutzmann coule avec naturel et évidence. Le rythme rapide laisse peu d’occasions aux effets qui renforcent le propos. Cependant l’orchestre souligne parfaitement « l’oiseau satinant son aile », et la chanteuse tient magnifiquement forte le « ou » de « nos beaux amours ». Les notes plus longues sur « Puis, chez nous… » lui permettent deux de ses accents dont je ne me lasse pas, et les « fraises des bois » sont dites avec un sourire si gourmand aux lèvres que l’on sent leur goût… Et il me vient cette curieuse pensée : peut-être que près de Tarbes, ville natale de Théophile Gautier, le muguet fleurit tardivement, lorsque les fraises des bois sont mûres ? Mais la mélodie s’achève déjà, comme emportée dans le vif tourbillon d’une brise légère !

Tout autre est « Le Spectre de la rose ». Beaucoup d’émotions et d’élégance dès les premiers vers chantés en avant vers un public qui retient son souffle. L’intensité particulière sur le « o-o-o » de « rose » et le grave du « bal » me réjouissent ! Admirablement accompagnés par l’orchestre, les « t » de « toutes les nuits » se détachent avec une douce précision, et Nathalie Stutzmann profite des soupirs dans « Mais ’ ne ’ crains ’ rien… » pour étirer les mots d’une compassion triste et lasse. Même la lente montée sur « Ce léger parfum est mon âme » ne fait pas sortir de cette torpeur, et le « j’arrive du paradis » n’apporte pas le moindre réconfort. La chanteuse ne semble pas vouloir ici insuffler un peu d’apaisement, elle n’entrouvre pas les cieux sonores sur cette ample respiration céleste. Ces deux vers sont pourtant le seul moment de la mélodie où l’on échappe à la lourdeur terrestre, surtout avant la dernière strophe particulièrement matérielle, avec son « envie » et son « jalouser ». Cependant, la musique de Berlioz permet de tirer vers le haut le poème de Théophile Gautier, et les musiciens ralentissent superbement dès « et sur l’albâtre où je repose », ce qui favorise le profond recueillement de la contralto sur la célèbre épitaphe : « ci-gît une rose que tous les rois vont jalouser ».
Quelques spectateurs émus ne peuvent retenir leurs applaudissements.

Le lamento « Sur les lagunes » nous maintient dans cette tristesse ambiguë car sa beauté trop visible attendrit délicieusement l’âme. Repris 30 ou 40 ans après Berlioz par Gabriel Fauré sous le titre « la Chanson du pêcheur », ce poème est une plainte déchirante. Nathalie Stutzmann joue un peu plus ce texte que les précédents mais elle sait rester sobre. Sa puissance et son vibrato culminent dans « La colombe oubliée pleure et songe à l’absent ; mon âme pleure et sent qu’elle est dépareillée ». Sur l’alternance croche-noire-croche-noire-croche-noire pointée de « qu’elle est dépareillée » la chanteuse appuie particulièrement sur les noires, ce balancement accentue la douleur poignante de la phrase musicale. La petite liaison assez traître de « Que mon sort est-t-amer » est bien dite, pas trop forte, ce qui deviendrait vite ridicule, ou omise, ce qui couperait l’élan. La contralto met beaucoup de noblesse dans le grand crescendo qui amène à « je n’aimerai jamais une femme autant qu’elle », et après avoir déjà fait varier de nombreuses fois les « a » et les « ah », celui du dernier vers « Ah ! sans amour s’en aller sur la mer » est saisissant de douleur, très violent et accompagné d’un regard noir, presque dur. A la reprise, il n’est plus du tout menaçant, la colère fait place à l’acceptation, et le « Ah » qui termine la mélodie est maintenant loin de la plainte, même d’une plainte apaisée ou vidée de sa force : ce « ah » est simplement désolé, résigné, presque tendre. En l’espace de trois « ah » Nathalie Stutzmann nous résume un chemin que nous devons bien souvent parcourir !

Dans « L’Absence », la contralto est toujours aussi émouvante dans l’expression de la souffrance, mais très concentrée, je sens qu’elle est particulièrement attentive au son. Elle m’apparaît un peu tendue dans cette mélodie aux aigus tenus redoutables, difficiles pour les chanteurs quelque soit leur tessiture. Cette terrible phrase « Reviens, reviens, ma bien-aimée-e ! » est vraiment dure à chanter, autant à cause de la musique que de la diction obligée. Le « e » de « bien-aimée », muet dans le langage parlé, est ici souligné par un point d’orgue, et cette habitude qu’a le chant français de dire ces « e » muets apparaît bien désuète aujourd’hui, même s’il est évidemment impensable de faire autrement puisque la musique a été écrite avec cette particularité. Revenant à Nathalie Stutzmann, je crois bien que je découvre pour la première fois l’arrêt de son chant sur une note tenue en pleine puissance : sur les points d’orgues du second « reviens » et du « e » de « ma bien-aimée-e ». Je suis heureuse de constater que la coupure est très nette, sans aucun son de gorge que les ténors lyriques, par exemple, ont souvent. Par contraste avec ces appels tendus du refrain, les deux strophes apparaissent plus fluides. « D’ici là-bas que de campagnes, que de villes et de hameaux, que de vallons et de montagnes, à lasser le pied des chevaux ! » est chanté avec une diction d’une impressionnante clarté.

De ce cycle de six mélodies, cette cinquième « Au cimetière » est celle qui m’offre un peu de difficultés. Sa musique m’apparaît plus distendue, moins « facile » que les autres, et son texte plus poétique me parle moins. Cependant, je puis tout de même entendre la chanteuse souligner le sens d’un mot par son intonation (le « ain » de « plaintif » un peu appuyé) ou remarquer comment la flûte évoque le chant triste de l’oiseau. Nathalie Stutzmann par son attitude tantôt empreinte de tristesse, tantôt presque joyeuse, illustre les différents contrastes que font surgir le poème et sa musique. L’âme éveillée « du malheur d’être oubliée se plaint dans un roucoulement bien doucement » est chanté « bien doucement » avec un léger sourire, et je ne sais pas dire si le « tu reviendras ! » murmuré par le « fantôme aux molles pauses » est accompagné d’un air mauvais ou malicieux… Par contre, d’un trait aigu qui fait frissonner, les violons soulignent « une ombre, une forme angélique, passe dans un rayon tremblant, en voile blanc ». Ce court passage m’a toujours paru à la fois un peu humoristique et grinçant, il me fait penser à la musique précédant une scène particulièrement horrible dans un film d’épouvante ! Plus sérieusement, ne serait-ce pas une petite réminiscence de la musique imagée de Berlioz dont la Symphonie fantastique est un superbe exemple ? Mais voici que bien lentement la mélodie s’achève sur le chant plaintif de la pâle colombe. Cette fois-ci le « ain » de « plaintif » n’est pas appuyé et son petit « f » un peu interrogatif clôt délicatement le chant.

Avec la dernière mélodie, « L’Ile inconnue », nous retrouvons l’ambiance alerte et gaie de « Villanelle ». Souriante, pleine d’entrain, la contralto nous emmène joyeusement sur son vaisseau qui a « pour voile une aile d’ange ». Après la légèreté et l’insouciance du badinage, un nuage passe sur la mer : la reprise de « cette rive ma chère, on ne la connaît guère, au pays des amours » est chantée plus tristement. Mais déjà « la brise va souffler », le « a » de « va », tenu sur presque quatre mesures, reçoit cette intonation spéciale qu’affectionne Nathalie Stutzmann pour nous préparer au départ, et dans l’orchestre les vents tourbillonnent une dernière fois.

Le public, les musiciens et le chef applaudissent très rapidement la chanteuse souriante et visiblement heureuse. Embrassades avec le chef qui tout au long de ces Nuits d’été a regardé la soliste en souriant gentiment, applaudissements pour l’orchestre qui l’applaudit toujours et retour face au public, mains vers le cœur. Nathalie Stutzmann émue envoie des « merci » à l’assistance qui, à l’unisson, la rappelle deux fois en la saluant longuement.


Comme toujours, Nathalie Stutzmann m’est apparue très concentrée, expressive, chantant avec beaucoup d’âme et de conviction. Sa capacité à transmettre les émotions si naturellement me fascine complètement ! Pourtant, elle m’a fait penser que le chant français est bien plus exigent que la virtuosité italienne ou la grandeur allemande : j’ai senti une retenue dans son chant. Quand la musique s’étirait, elle ne m’a pas semblé faire autant corps avec elle que dans les passages plus rapides. Cette impression est infime, bien sûr, et s’applique seulement à certains passages lents, dans « L’Absence » par exemple, mais pas du tout dans « Le Spectre de la rose », d’une émotion totale… Et dans « Villanelle » ou « L’Ile inconnue », elle s’est appuyée pleinement sur la musique, elle s’est même coulée dedans avec un délice visible et communicatif !

J’avais déjà apprécié la sonorité de l’Orchestre national de Bordeaux-Aquitaine lors de leur précédent concert avec Nathalie Stutzmann (les Kindertotenlieder de G. Mahler). J’ai été très heureuse d’entendre cet orchestre tenir ses promesses, notamment avec ces délicates « Nuits d’été » de Berlioz.

Sylvie Eusèbe, 10 juin 2007.

5. Le jeudi 21 juin 2007 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Sylvie !

Merci pour ce nouveau compte-rendu !

Je ne sais pas combien de temps je pourrai rester connecté, je m'occupe donc tout de suite de 'vous' mettre en ligne. Je ne sais pas si j'aurai le temps de commenter rapidement, mais j'y reviendrai nécessairement !

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