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Franz SCHUBERT - Die Schöne Müllerin (La Belle Meunière) D.795 - N. Stutzmann, I. Södergren

Un nouveau compte-rendu diligemment fourni par Sylvie Eusèbe.

Genève, Cour de l’Hôtel de Ville, jeudi 26 juillet 2007, 20h30.
Récital, Franz Schubert : Die Schöne Müllerin D.795 (La Belle Meunière)
Nathalie Stutzmann : contralto ; Inger Södergren : piano


Ce compte rendu est dédié à la personne qui m’a montré « l’ironie romantique » gisant au fond des poèmes de Wilhelm Müller.

Après le Winterreise puis le Schwanengesang, Nathalie Stutzmann et Inger Södergren poursuivent leur interprétation des grands cycles de lieder de Schubert : elles donnent ce soir pour la première fois en public Die schöne Müllerin.

« La Belle Meunière » est un cycle de 25 poèmes de Wilhelm Müller que Schubert découvre en 1823. Il semble si enthousiasmé par cette œuvre que l’année même il choisit 20 de ses poèmes et les met en musique. Il aura toujours beaucoup d’affection pour sa création.

Ces poèmes racontent l’histoire d’un jeune meunier qui, ayant terminé son apprentissage, quitte son maître et s’en va chercher sa première place. En descendant le cours d’un ruisseau, il arrive à un moulin et la fille du meunier, « Die schöne Müllerin », retient tout de suite son attention… Par chance, le meunier lui donne du travail auprès de cette aimable figure, et voila notre jeune homme tombant amoureux de la jeune fille. Après les incertitudes et les angoisses propres à l’amoureux, la belle meunière cède à ses avances, mais le bonheur est de bien courte durée : un chasseur passe par là ! Il attire le regard de cette fille volage qui s’éprend de lui et laisse notre apprenti meunier en proie à la jalousie et à la colère. Mais le jeune homme n’arrive pas à la haïr, alors le pardon vient, et avec lui la certitude de l’amour impossible. Désespéré, le meunier se noie dans le ruisseau, son fidèle ami et seul confident tout au long de ses mésaventures.

L’intérêt de cette histoire d’amour qui finit mal est la distance que met Müller entre ce qui arrive au jeune meunier et nous, lecteur ou auditeur. Pour cela, il entoure ses poèmes d’un prologue et d’un épilogue que Schubert laisse de côté dans sa composition. Le prologue ressemble à la tirade joyeuse et pleine d’esprit d’un bateleur qui, à la foire, invite les passants à venir voir ce qui n’est qu’un spectacle divertissant et non la réalité. Quant à l’épilogue, il est plus ambigu puisqu’il engage d’abord à ne pas prendre au sérieux ce que nous venons d’entendre, mais laisse ensuite chacun tirer de cette histoire la morale qui lui convient…
On retrouve plus nettement dans les poèmes cette « opposition » entre un courant dramatique qui semble naturel dans une telle histoire, et un courant plus léger, plus insouciant. Ces deux courants, loin de se contredire, se rejoignent pour illustrer magistralement la complexité de notre nature humaine. Nous pouvons être plongés dans les pires tourments, en souffrir réellement, et en même temps, nous pouvons rire de nos faiblesses, parce que nous savons comment nous sommes !

Cette ambivalence particulièrement délicate et subtile est sans doute bien difficile à traduire pour l’interprète, qu’il soit chanteur ou pianiste. On imagine aisément comme il est attirant de faire rapidement sombrer le meunier dans le drame, et on ne réalise pas combien la légèreté ou l’ironie bienveillante demandent d’énergies pour frapper les oreilles du mélomane influencé par l’apparence mélancolique de la musique de Schubert !
Cette histoire d’amour « vieille comme le monde » racontée dans un double discours si humain est donc le défit que Nathalie Stutzmann et Inger Södergren vont relever avec la simplicité de l’évidence.

Dans la douceur de ce soir d’été, les musiciennes prennent place sur l’estrade dressée au fond de la charmante cour de l’Hôtel de Ville de Genève. L’espace entièrement minéral est hermétiquement clos par une architecture simple et variée composée de bâtiments, de colonnades et de loggias abritant des escaliers. Cette cour protège assez bien les 380 spectateurs du tumulte lointain de la ville, et comme elle n’est pas très vaste, elle convient parfaitement à la musique de chambre ou au lied.

La contralto, sans doute parce que c’est l’été, mais peut-être aussi parce qu’elle va jouer le « weissen Mann », porte une veste de toile blanche. Elle apparaît détendue et souriante, seul le porte partition placé bas devant elle indique que cette œuvre est « nouvelle » pour elle en récital. Le visage impénétrable, la pianiste vêtue de noir prend place devant le Steinway entrouvert. Les applaudissements prennent fin rapidement, un bref regard entre les deux musiciennes, et le piano débute « Das Wandern » (Voyager).

Comme je suis assise au premier rang, en plein milieu, à moins de cinq mètres des musiciennes, je n’ose pas trop pendant les premiers lieder sortir mon crayon et noter le plus discrètement possible ce que je remarque et qui soutiendra ma mémoire lors de l’écriture de ce compte-rendu ! Alors de ce « Wandern », je ne sais retenir que la fermeté décidée du piano dans laquelle je n’entends pas la marche un peu chaotique, ou même un peu grotesque dans son déséquilibre, que j’ai pu discerner chez certains pianistes. Ce piano sans arrière-pensée chemine aux côtés du chant joyeux et entraînant qui ne sait pas encore que cette eau, que ce ruisseau, qui l’attire inexorablement vers la belle meunière, sera la cause de sa chute comme celle de son salut. La chanteuse n’a pas besoin de quelques lieder pour déployer sa voix, elle est ce soir immédiatement en possession de tous ses timbres, mais je remarque que ses accents sont moins marqués, que sa prononciation semble moins articulée et que les consonnes des mots en fin de vers sont moins détachées. Je suis surprise et heureuse de constater que tout ceci donne à son chant plus de raffinement, plus de fluidité, et cela illustre parfaitement le texte de ce premier lied : voyager, c’est l’eau qui nous l’a appris.

Dans le second lied « Wohin ? » (Où aller ?), la joie du jeune meunier devant la vie qui s’ouvre à lui est parfaitement exprimée. On est encore bien loin de deviner une première trace d’inquiétude, et je me réjouis avec enthousiasme de l’appoggiature, si élégante et agile, sur le « die » de « die Nixen » !

Suivant le cours du ruisseau comme un enfant poursuit le bout de bois qu’il a mis dans l’eau pour l’imaginer en bateau emporté par les flots, le jeune meunier arrive à un accueillant moulin. Le motif musical de la roue du moulin est très discrètement évoqué par la pianiste et la chanteuse demande si c’est bien là que le ruisseau désirait l’amener (« Halt ! »). Elle laisse la question en suspens, et la musique reste en l’air jusqu’au lied suivant, « Danksagung an den Bach ». Ce « merci au ruisseau » est extrêmement mélodieux et la musique m’évoque déjà une berceuse, la berceuse finale peut-être. Le jeune homme ne se demande plus où est la source de l’appel (vient-il de lui-même ou de son cher ruisseau) et il l’accepte avec fatalité : « j’ai trouvé ce que je cherchais, / qu’importe ce qu’il arrive ». À cet endroit, le piano puissant souligne la merveilleuse élégance avec laquelle est chantée le « immer » dans « wie’s immer mag sein ».

La nuit d’été tombe lentement, et dans la cour une colombe qui n’est pas oubliée, ou moins poétiquement un pigeon, se met à roucouler énergiquement à la fin de ce lied. Nathalie Stutzmann sourit au public amusé et à l’oiseau stimulé par son chant et qui bien à propos lui répond, car en effet, le cinquième lied nous précise les sentiments du jeune meunier très près de tomber amoureux ! La chanteuse plonge littéralement dans la musique du piano et les paroles du maître sont dites posément avec une noble gravité. Puis elle prend un air très doux sur « das liebe Mädchen sagt / allen eine gute Nacht » (la charmante jeune fille souhaite / à tous une bonne nuit) dont le « allen » s’envole très joliment, et est vraiment touchante lorsqu’elle appuie délicatement la dernière reprise de « Dass die schöne Müllerin / merkte meinen treuen Sinn ! » (Pour que la belle meunière / remarque mon cœur fidèle !).

Inger Södergren allège son piano en débutant « Der Neugierige » (Le Curieux) sur le tempo d’une marche un peu lente. D’un air simple et sincère, la chanteuse se demande si le cœur du meunier ne l’abuse pas. Elle retient encore un peu plus la musique sur « O Bächlein meiner Liebe » (Ô mon cher petit ruisseau), et ce « Bächelein » lent, ample, émerveille grâce à l’émotion qu’il fait naître. Le meunier attend du ruisseau juste un mot : oui ou non, et pour la première fois du cycle, on sent un peu de douleur. Les yeux fermés, Nathalie Stutzmann chante la dernière strophe avec une impressionnante intériorisation, l’étrange silence du ruisseau est souligné par un effet sur le triolet de « wu-underlich », l’ultime question « sag, Bächlein, liebt sie mich ? » (dis, petit ruisseau, m’aime-t-elle ?) est si recueillie qu’elle n’est presque plus une interrogation, mais peut-elle être déjà une prémonition du « non » ?

Ici se place dans le cycle de Müller le poème intitulé « La vie au moulin » que Schubert ne met pas en musique. Il décrit la vie idyllique de la petite communauté et la gentillesse de la belle meunière. Le compositeur a préféré à ce charmant tableau l’enchaînement rapide avec « Ungeduld » (Impatience). L’agitation intérieure est traduite au piano par la répétition de motifs de trois notes joués avec une belle netteté par Inger Södergren, pendant que la chanteuse retrouve le sourire pour dire joyeusement l’amour du jeune meunier et s’étonner avec lui que personne ne le remarque !

Dans les deux lieder suivants, Nathalie Stutzmann déploie toute la richesse de son expressivité. « Morgengruss » (Salut matinal) est dit avec séduction pour inciter la jeune fille à se montrer à la fenêtre de sa chambre (la seconde strophe), mais il est aussi chanté avec sérieux lorsqu’il s’agit d’évoquer les douces émotions des rêves de la nuit (la troisième strophe). Un léger vibrato sur « Wonne » vient d’ailleurs appuyer cette troublante pensée. La musique redescend à peine sur le « Sorgen » final, les peines et les souffrances que fait jaillir le désir restent suspendues dans l’air, comme un étonnement perpétuellement renouvelé. Élégantes, « Des Müllers Blumen » (Les Fleurs du meunier) sont d’un bleu qui rappelle au jeune homme la couleur des yeux de sa bien-aimée. Chantant légèrement, très en avant vers le public pour lui communiquer sa gaîté, la contralto prend un air malicieux pour demander aux myosotis de devenir complices du jeu amoureux et de susurrer à l’oreille de la chère jeune fille endormie « ne m’oublie pas, ne m’oublie pas ! ». Dans la strophe finale, elle prend très judicieusement l’air de celui qui en fait trop, ainsi cette rosée qui « dans vos yeux / sera faite de mes propres larmes, / celles que je veux pleurer sur vous » ne peut absolument pas ici être prise au sérieux. À nous d’être assez perspicaces pour comparer cette fin à celle du lied suivant !

Ce dixième lied, « Tränenregen » (Pluie de larmes) cache son importance dans la limpidité de l’eau du ruisseau. Les musiciennes le commencent tranquillement, elles me disent chacune à leur manière que tout va bien, elles me racontent paisiblement une histoire qui commence ainsi : « Nous étions assis l’un près de l’autre, / sous l’ombre fraîche des aulnes, / et nous regardions tous les deux / le ruisseau bruissant à nos pieds ». Les strophes suivantes sont aussi insouciantes, et j’admire au passage la souplesse du chant dans « in den silbernen Spiegel hinein » (dans le miroir d’argent). Mais insensiblement, cette longue insouciance fait place à l’inconscience, puis lorsqu’il s’agit du ciel tout entier qui « semblait / sombrer dans le ruisseau, / et voulait m’entraîner avec lui / dans les profondeurs de l’eau », l’expression devient inquiète, toute la légèreté du début disparaît, et le meunier ne veut pas entendre que « le ruisseau s’écoulait gaiement / et m’appelait par sa musique, par son chant : / suis-moi, mon ami, suis-moi ! ». Le refus angoissé laisse maintenant place à la peur, et le regard noir qui accompagne ce « Geselle, Geselle, mir nach ! » est terriblement glaçant. Le début de la dernière strophe est chanté avec plus de neutralité, la tristesse du texte « Alors mes yeux se remplirent de larmes / et le miroir se brouilla soudain » n’est pas exagérée par la chanteuse, bien que le meunier ait ici la prémonition de sa mort. Contrastant implacablement avec cette idée (rappelons-nous de l’ambivalence de notre nature), Nathalie Stutzmann chante la petite phrase de la belle meunière « Il va pleuvoir, / adieu, je rentre à la maison » avec une ingénuité totale ! Je savoure l’effet « rebondi » et très humoristique sur le « a-de » de « ade, ich geh nach Haus ». C’est du grand art ! À la fois si innocents et si terribles, ces quelques mots font sans doute couler encore davantage les larmes du meunier, et peuvent faire couler aussi beaucoup d’encre… Cette jeune et belle meunière est innocente puisqu’elle prend les larmes du meunier pour de la pluie, et elle est aussi terriblement aveugle puisqu’elle ne s’aperçoit pas du trouble de son compagnon. Elle ne fait pas assez attention à lui, ou bien elle ne veut rien voir, mais quelque soit l’hypothèse qui a notre préférence, elle ne l’aime pas autant que lui et elle le dit d’une bien cruelle façon !

Contrastant immédiatement après cette plongée en eau troublée par l’ombre du chagrin d’amour, « Mein ! » (Mienne !) surprend puisque contre toutes attentes la belle meunière cède aux avances du meunier ! Le regard soutenu et fier, Nathalie Stutzmann fait corps avec la musique et lance joyeusement ces « Mein » possessifs et gentiment naïfs.

C’est la fin de la première partie du cycle, et les musiciennes saluent sous des applaudissements déjà nourris. Inger Södergren est encore très tendue, mais devant les manifestations enthousiastes du public elle sourit enfin !
Je ne suis guère habile pour parler des instrumentistes, et « l’inspiration » ne me vient pas aussi facilement que pour un chanteur. Cependant, j’aimerais essayer un instant de dire combien le piano d’Inger Södergren est précieux au chant de Nathalie Stutzmann. C’est lui qui, attentif aux désirs de la chanteuse, prépare le creuset tantôt énergique ou agité, tantôt rêveur ou tendre, tantôt triste ou mélancolique, dans lequel la voix puise sa pureté. C’est lui qui se place en retrait dès que le chant s’élève, c’est lui qui épouse ses moindres inflexions, c’est lui qui souligne ses intentions, c’est lui qui anticipe ses variations. C’est lui, qui lorsqu’il est seul, impose son tempérament où se mélangent librement la force et la douceur. C’est Inger Södergren qui s’efface avec modestie devant Nathalie Stutzmann lorsqu’elles se présentent sur scène ou en repartent, c’est la pianiste qui se tient un peu en arrière lors des saluts, alors que les musiciennes font parts égales et que « l’une sans l’autre » ne se peut pas.

Et c’est justement ce piano si nuancé qui, l’entracte finie, sait évoquer pour nous la résonance du luth du douzième lied « Pause ». Nathalie Stutzmann est particulièrement expressive lorsqu’elle nous dit que « la brûlante douleur de l’attente, / j’ai pu l’exprimer en chansons plaisantes », et la fin de ce lied est recueillie, bien que forte, avec un beau vibrato et un effet toujours aussi saisissant sur le « i » de « Liebespein » (peines d’amour).

L’ambiance du cycle change peu à peu, et nous voici maintenant parcourant des paysages dominés au propre comme au figuré par la couleur verte symbolisant l’espoir, la nature, le renouveau, et aussi hélas bientôt le costume du rival : le chasseur. Mais pour l’instant, le meunier a encore un peu de répit, nous retrouvons l’expression pleine de candeur de la belle meunière lorsque celle-ci s’écrie qu’elle aime tant le vert. Alors aussitôt, le meunier plus amoureux que jamais, vente les qualités de la couleur verte, et c’est avec fierté et gentillesse que la chanteuse nous adresse ce « grünen Lautenbande » (le ruban vert du luth).

Mais le calme est déjà fini, voici « Der Jäger », le chasseur. Au piano, le staccato bien marqué, mais pas martelé, indique la colère retenue du pauvre meunier, et prononçant avec virtuosité les vers rapides de ce lied, la chanteuse ne résiste plus à l’inquiétude qu’elle exprime par un air offensif sur « et coupe à ton menton cette barbe en broussaille, / sinon ma jeune biche dans le jardin aura peur ». La suite est chantée dans une tension très légitime, et le dernier vers, « ces sangliers, tue-les donc, vaillant chasseur ! », est chargé de peur et d’indignation.

Ici, Müller place le poème « Première peine, dernier rire », poème écarté par Schubert de son propre cycle. Empreint de nostalgie puis de haine, le propos est important puisqu’il nous indique clairement que la jeune meunière a pris le chasseur pour amant et que le meunier désire, sinon la mort du rival, au moins son départ définitif : si la passerelle du moulin pouvait s’effondrer sous les pas du chasseur, le ruisseau complaisant l’emporterait « vers l’océan, par bon vent, / jusqu’à une île lointaine / où les jeunes filles sont bannies ». Voila tout le mal que le meunier lui souhaite, et il est prêt à pardonner à sa bien-aimée, pourvu qu’elle veuille le reprendre, bien sûr !

Sur un rythme aussi rapide que le lied précédant, Nathalie Stutzmann nous fait ressentir dans « Eifersucht und Stolz » (Jalousie et fierté) un grand nombre de sentiments en très peu de temps. Tour à tour fort, décidé, dédaigneux ou insolent, le jeune meunier résiste au chasseur. « Kehr um, kehr um » (Reviens, reviens) est lancé forte avec autorité. Le ton redevient plus aimable mais reste fier quand le ruisseau est pris à témoin de la conduite de la jeune fille et que le meunier l’engage à garder secrète la peine qu’il lui confie.

Vient ici le dernier poème « supprimé » par Schubert : « Petite fleur « oubliez-moi » ». Le meunier cache sa peine dans la forêt et évoque ces myosotis qui symbolisent le souvenir et dont la couleur lui rappelle évidemment l’infidèle. Son malheur le submerge et il recherche la fleur appelée « oubliez-moi » : « Elle n’orne pas la gorge des femmes, / Elle n’est pas d’une grande beauté : / Sa couleur est le noir, le noir, / Elle n’a sa place dans nul bouquet ». Et le poème finit ainsi, suggérant pour la première fois l’idée naissante du suicide : « Elle (la fleur « oubliez-moi ») croît aussi sur une rive, / Mais là aucun ruisseau ne coule, / Et si tu veux cueillir la fleur, / Tu es entraîné vers l’abîme. // C’est le jardin qui te convient, / Une voile de couleur noire, noire, / Sur laquelle tu désires t’étendre, / Ferme la porte du jardin ! ».

Dans le seizième lied, « Die liebe Farbe » (La Couleur aimée), la tristesse et la mélancolie dominent, cette ambiance désolée est parfaitement rendue par le piano. Droite, recueillie, les yeux fermés, la chanteuse répète lentement et inlassablement le déchirant « Mein Schatz hat’s Grün so gern » (Mon trésor aime tant le vert), elle sourit légèrement en prononçant ce « Schatz ». Les autres vers sont plus neutres, bien que le « Schatz » qui suit l’évocation de la chasse soit accompagné d’une expression plus dure que les autres.

Le drame qui se noue a certes fait diminuer la distance entre l’histoire, les interprètes et les spectateurs, mais avec « Die böse Farbe » (La mauvaise Couleur), nous retrouvons un peu de légèreté dans le sursaut d’énergie qui anime le meunier. Il voudrait partir, mais la couleur verte de la nature lui rappelle trop la jeune fille et l’en empêche ! Nathalie Stutzmann souligne la colère du pauvre meunier blanc, et lorsque le piano résonne du cor de chasse, le chant s’emplit de bravoure, un sourire accompagne fièrement le ruban vert donné en guise d’adieu, mais l’inquiétude n’est pas repoussée bien loin.

Le début du dix-huitième lied, « Trockne Blumen » (Fleurs séchées), avec sa note répétée, semble annoncer la marche funèbre de l’andante con moto du trio n° 2 D 929. Au piano, les croches alternent avec les soupirs, et bien lentement, dans une ligne parfaitement soutenue, le chant exprime naturellement la fatalité en marche. Un long crescendo final conduit à un peu d’espoir. Cependant, le balancement sur les deux « heraus » évoque déjà la berceuse du dernier lied et l’angoisse ne disparaît pas de l’expression de la chanteuse. Je remarque pourtant avec plaisir que le dernier vers « der Winter ist aus » (l’hiver s’en est allé) se termine par un « s » joliment ciselé ! Dans les dernières mesures, Inger Södergren retient son piano et avec lui le souffle du public, puis elle l’arrête nettement, sans résonance, sur les graves de la main gauche.

L’avant-dernier lied « Der Müller und der Bach » (Le Meunier et le ruisseau) est abordé très sobrement par les musiciennes. Avec ce lent dialogue entre le meunier qui va enfin trouver la paix et le ruisseau amical, nous entrons dans un monde où les peines sont apaisées. Les images qui pourraient être tristes ou navrantes sont chantées avec élégance (les lys se fanent / dans toutes les prairies), le « singen » (chantent) dans les anges qui « sanglotent et chantent / pour la paix de son âme » est presque dégagé. La réplique du ruisseau, un peu plus animée et plus légère que celle du meunier grâce à un changement de tonalité, est chantée avec sincérité et en souriant : « Et quand l’amour s’arrache à la souffrance, / une étoile nouvelle / scintille alors au ciel ». De magnifiques accents sur le « e » de « Erde » (la Terre) et sur le « u/ou » dans « wie Liebe tut ? » (ce que l’amour peut faire) renforcent la beauté du chant. La dernière strophe « Ah, au fond, tout au fond, / là est le frais repos ! / Ah mon cher petit ruisseau, / chante encore et toujours » voit la contralto très retirée en elle-même, parfois souriante, parfois sérieuse, mais jamais dramatique.

Visiblement émue avant de commencer le dernier lied, « Des Baches Wingenlied » (La Berceuse du ruisseau), Nathalie Stutzmann retrouve pourtant rapidement le détachement fait de bonté et de douceur auquel la fin du lied précédent l’avait amenée. Roulant un peu les « r » sur « Gute Ruh, gute Ruh ! » (Bon repos, bon repos !) ou sur « Heran, heran » (venez, venez), elle sourit avec tendresse, mais sans tristesse. À l’évocation du cor de chasse, le ton se fait plus fort, mais sans aucune trace de colère. « Ne regardez pas par là, / petites fleurs bleues, / vous faites faire de mauvais rêves à mon dormeur » est plutôt un conseil qu’un ordre, le « va-t’en de la passerelle du moulin, / méchante fillette, que ton ombre ne l’éveille pas » est sans haine, et « Lance-moi plutôt / ton joli fichu / que je lui en couvre les yeux » est particulièrement émouvant.
La dernière strophe commence par ce « Gute Nacht » (bonne nuit) si fréquent dans les lieder, et la répétition de son doux balancement berce la chanteuse appuyée contre le piano, les yeux clos, tel le dormeur qui gît maintenant calmement au fond du ruisseau. La dernière note du chant sur le mot « weit » (immense) est une blanche, elle laisse peu de temps pour une accentuation finale, mais la chanteuse nous quitte pourtant sur une intonation particulièrement élégante. Les ultimes mesures du piano s’envolent, mais non vers la pleine lune ou vers des brumes à dissiper : la nuit est maintenant complète, et une seule étoile brille dans le carré de ciel noir qui se découpe au-dessus de nos têtes.

Comme à regret, public et musiciennes rompent l’enchantement. Applaudissements, rappels et bravos d’un côté, sourires heureux, regards émus et remerciements de l’autre.

Nathalie Stutzmann et Inger Södergren ont à mon avis parfaitement réussi ce soir à nous faire entendre Die schöne Müllerin à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. Vécue de l’intérieur, cette histoire simple se traduit bien sûr par quelques traits douloureux et dramatiques, mais comme elle est également vécue de l’extérieur, la distance permet une implication lucide un peu ironique, mais aussi pleine de bonté et de tendresse. L’évidence et la sérénité de cette remarquable « schöne Müllerin » m’ont fortement impressionnée et vont m’accompagner encore longtemps grâce à l’enregistrement qui, je l’espère, ne saurait tarder !

Dans son épilogue, Müller plaisante un peu et se plaint de « l’oraison funèbre larmoyante » du ruisseau qui lui ôte toute bonne conclusion. Alors, et bien qu’il renonce à nous donner sa morale de cette histoire, le poète nous demande de nous souvenir du pauvre meunier lorsque nous serons heureux, afin « qu’en échange de sa brève peine, l’amour lui donne / une longue félicité au fond de vos âmes ». N’est-ce pas nous dire que nous devons avoir de la bienveillance et de la compassion pour le meunier qui sommeille en chacun de nous ?

S. Eusèbe, 29 et 30 juillet 2007.


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Commentaires

1. Le lundi 6 août 2007 à , par DavidLeMarrec

Ce compte rendu est dédié à la personne qui m’a montré « l’ironie romantique » gisant au fond des poèmes de Wilhelm Müller.

Qu'elle en soit remerciée par nous aussi ! Il est vrai que le jeu avec la tradition de Müller ne répugne pas à l'introduction de remarques mordantes, désabusées, à quelques discrets détournements.


Après le Winterreise puis le Schwanengesang, Nathalie Stutzmann et Inger Södergren poursuivent leur interprétation des grands cycles de lieder de Schubert : elles donnent ce soir pour la première fois en public Die schöne Müllerin.

Et vous y étiez ! Et CSS en profite.


L’intérêt de cette histoire d’amour qui finit mal est la distance que met Müller entre ce qui arrive au jeune meunier et nous, lecteur ou auditeur. Pour cela, il entoure ses poèmes d’un prologue et d’un épilogue que Schubert laisse de côté dans sa composition. Le prologue ressemble à la tirade joyeuse et pleine d’esprit d’un bateleur qui, à la foire, invite les passants à venir voir ce qui n’est qu’un spectacle divertissant et non la réalité. Quant à l’épilogue, il est plus ambigu puisqu’il engage d’abord à ne pas prendre au sérieux ce que nous venons d’entendre, mais laisse ensuite chacun tirer de cette histoire la morale qui lui convient…

Certains enregistrements incluent prologue et épilogue (parlés), par exemple Bostridge/Johnson (avec Fischer-Dieskau en récitant).


On retrouve plus nettement dans les poèmes cette « opposition » entre un courant dramatique qui semble naturel dans une telle histoire, et un courant plus léger, plus insouciant. Ces deux courants, loin de se contredire, se rejoignent pour illustrer magistralement la complexité de notre nature humaine. Nous pouvons être plongés dans les pires tourments, en souffrir réellement, et en même temps, nous pouvons rire de nos faiblesses, parce que nous savons comment nous sommes !

Très bien vu.


Cette ambivalence particulièrement délicate et subtile est sans doute bien difficile à traduire pour l’interprète, qu’il soit chanteur ou pianiste. On imagine aisément comme il est attirant de faire rapidement sombrer le meunier dans le drame, et on ne réalise pas combien la légèreté ou l’ironie bienveillante demandent d’énergies pour frapper les oreilles du mélomane influencé par l’apparence mélancolique de la musique de Schubert !

J'avoue que je n'ai pas non plus de préférence absolue, dans les faits, parce que l'interprétation de Goerne/Schneider, qui en fait un petit Winterreise, me convainc totalement. Cela dit, pour respecter l'oeuvre, le plus juste est de rester dans le ton de chanson populaire, avec une grande simplicité (sans non plus appauvrir le propos par de la naïveté...). Ce que j'ai entendu de mieux reste Fouchécourt/Planes, où le caractère populaire des chants était rendu avec un ton remarquablement direct, sans sacrifier en quoi que ce soit la profondeur du cycle.


Cette histoire d’amour « vieille comme le monde » racontée dans un double discours si humain est donc le défit que Nathalie Stutzmann et Inger Södergren vont relever avec la simplicité de l’évidence.

C'était l'inverse qui me faisait peur.


Les yeux fermés, Nathalie Stutzmann chante la dernière strophe avec une impressionnante intériorisation, l’étrange silence du ruisseau est souligné par un effet sur le triolet de « wu-underlich », l’ultime question « sag, Bächlein, liebt sie mich ? » (dis, petit ruisseau, m’aime-t-elle ?) est si recueillie qu’elle n’est presque plus une interrogation, mais peut-elle être déjà une prémonition du « non » ?

Il est vrai qu'il y a chez ces deux interprètes un goût, dans certaines fins, pour l'équivoque. Mais ce n'est pas souvent le cas, je trouve, au coeur de leurs lieder.


Ici se place dans le cycle de Müller le poème intitulé « La vie au moulin » que Schubert ne met pas en musique. Il décrit la vie idyllique de la petite communauté et la gentillesse de la belle meunière. Le compositeur a préféré à ce charmant tableau l’enchaînement rapide avec « Ungeduld » (Impatience). L’agitation intérieure est traduite au piano par la répétition de motifs de trois notes joués avec une belle netteté par Inger Södergren, pendant que la chanteuse retrouve le sourire pour dire joyeusement l’amour du jeune meunier et s’étonner avec lui que personne ne le remarque !

Ce sont juste des triolets, en réalité, oui, qui rendent l'atmosphère très agitée.


Contrastant immédiatement après cette plongée en eau troublée par l’ombre du chagrin d’amour, « Mein ! » (Mienne !) surprend puisque contre toutes attentes la belle meunière cède aux avances du meunier ! Le regard soutenu et fier, Nathalie Stutzmann fait corps avec la musique et lance joyeusement ces « Mein » possessifs et gentiment naïfs.

Cela dit, j'ai tendance à percevoir ce lied comme un délire absurde, une hallucination, tant il est en décalage avec le reste du propos.


C’est la fin de la première partie du cycle, et les musiciennes saluent sous des applaudissements déjà nourris. Inger Södergren est encore très tendue, mais devant les manifestations enthousiastes du public elle sourit enfin !
Je ne suis guère habile pour parler des instrumentistes, et « l’inspiration » ne me vient pas aussi facilement que pour un chanteur. Cependant, j’aimerais essayer un instant de dire combien le piano d’Inger Södergren est précieux au chant de Nathalie Stutzmann. C’est lui qui, attentif aux désirs de la chanteuse, prépare le creuset tantôt énergique ou agité, tantôt rêveur ou tendre, tantôt triste ou mélancolique, dans lequel la voix puise sa pureté. C’est lui qui se place en retrait dès que le chant s’élève, c’est lui qui épouse ses moindres inflexions, c’est lui qui souligne ses intentions, c’est lui qui anticipe ses variations. C’est lui, qui lorsqu’il est seul, impose son tempérament où se mélangent librement la force et la douceur. C’est Inger Södergren qui s’efface avec modestie devant Nathalie Stutzmann lorsqu’elles se présentent sur scène ou en repartent, c’est la pianiste qui se tient un peu en arrière lors des saluts, alors que les musiciennes font parts égales et que « l’une sans l’autre » ne se peut pas.

Inger Södergren a le grand mérite de proposer des éléments musicaux tout à fait originaux, et qui font sens, dans sa lecture des lieder de Schubert. Pour ma part, je suis séduit, même si sa couleur pianistique et son assurance digitale restent plus quelconques.


La dernière strophe commence par ce « Gute Nacht » (bonne nuit) si fréquent dans les lieder,

Les commentateurs y voient très souvent une façon d'embrayer sur Winterreise. Ce n'est pas sot, au demeurant, lorsqu'on voit la force cyclique de ce dernier...


Nathalie Stutzmann et Inger Södergren ont à mon avis parfaitement réussi ce soir à nous faire entendre Die schöne Müllerin à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. Vécue de l’intérieur, cette histoire simple se traduit bien sûr par quelques traits douloureux et dramatiques, mais comme elle est également vécue de l’extérieur, la distance permet une implication lucide un peu ironique, mais aussi pleine de bonté et de tendresse. L’évidence et la sérénité de cette remarquable « schöne Müllerin » m’ont fortement impressionnée et vont m’accompagner encore longtemps grâce à l’enregistrement qui, je l’espère, ne saurait tarder !

Je ne puis que reformuler ce que j'ai déjà dit : j'ai toujours l'impression que votre analyse et votre formulation dépassent de loin le résultat que j'entends, moi, avec Stutzmann dans Schubert. Et pourtant, pour avoir assisté à certains mêmes concerts, je puis absolument confirmer que vous ne bluffez pas ! (les remarques sont exactes...)


Dans son épilogue, Müller plaisante un peu et se plaint de « l’oraison funèbre larmoyante » du ruisseau qui lui ôte toute bonne conclusion. Alors, et bien qu’il renonce à nous donner sa morale de cette histoire, le poète nous demande de nous souvenir du pauvre meunier lorsque nous serons heureux, afin « qu’en échange de sa brève peine, l’amour lui donne / une longue félicité au fond de vos âmes ». N’est-ce pas nous dire que nous devons avoir de la bienveillance et de la compassion pour le meunier qui sommeille en chacun de nous ?

Personnellement, j'aurais plutôt tendance à penser que c'est un avertissement : la fréquentation trop assidue de Bach vous fait prendre des risques sérieux.

(Ou encore : l'amour nuit gravement à la santé.)


Difficile de tout commenter quand on n'a pas entendu. Mais merci encore pour ce compte-rendu précis, au lied près !

2. Le mardi 7 août 2007 à , par Sylvie Eusèbe

David, merci de votre fidèle accueil !

Oui, pendant longtemps « Mein !» m’a paru presque disgracieux dans ce cycle. En fait, plus que sa musique, c’est son texte que je trouvais ridicule : il faut être bien jeune, comme cet apprenti meunier, pour penser que quelqu’un qui donne son corps donne tout ! Mais, les années passant (les Miennes !), je finis par trouver ce lied touchant. Alors ce « décalage avec le reste du propos » n’est finalement plus si net, il exprime bien la douce naïveté un peu machiste du jeune homme qui ne sait pas que, d’après les hommes d’expérience(s), les femmes sont imprévisibles ;-) !

Chez I. Södergren, j’aime surtout les passages lents et doux. Elle les joue avec une sorte de tristesse qui fascine mais qui ne déprime pas, comme dans Bach ou Brahms par exemple. Quant à « l’assurance digitale », oui, je suis hélas un peu d’accord avec vous, même si dans cette « schöne Müllerin » elle a été parfaite de ce côté-là.

C’est très gentil à vous de reconnaitre que si je dis n’importe quoi, c’est de bonne foi ;-) ! Plus sérieusement, je ne suis pas la seule à entendre dans le chant de N. Stutzmann ce dont je parle ici, en revanche, je ne connais encore personne qui le détaille par écrit avec ma laborieuse persévérance ;-) !

Je n’ai pas compris votre remarque sur le fait que la fréquentation de Bach me « fait prendre des risques sérieux »… En matière de bienveillance et de compassion, peut-être ? Voulez-vous donc dire que vous trouvez que je m’attendris et que mes textes manquent du mordant du désaccord, ce qui pour des commentaires musicaux serait le comble, n’est-ce pas ;-) ?

Et tient donc, je ne me suis jamais demandée si l’amour nuisait gravement à la santé… Après avoir détaillé ces poèmes de Müller, je dirais rapidement que oui, bien sûr, surtout si on n’est pas bon nageur, parce que se noyer dans un ruisseau, un Bächlein, tout de même, faut le faire ! Et puis, en réfléchissant un peu, je ne sais plus trop… En pratique, l’amour nuit souvent à la santé, mais qu’on se rassure, ça ne dure pas. En théorie, cela ne nuit jamais. Alors nous savons ce qui nous avons à faire : à mettre la théorie en pratique !

Au travail °-) !

3. Le mardi 7 août 2007 à , par DavidLeMarrec

Chez I. Södergren, j’aime surtout les passages lents et doux. Elle les joue avec une sorte de tristesse qui fascine mais qui ne déprime pas, comme dans Bach ou Brahms par exemple. Quant à « l’assurance digitale », oui, je suis hélas un peu d’accord avec vous, même si dans cette « schöne Müllerin » elle a été parfaite de ce côté-là.

A dire vrai, je suis essentiellement séduit par l'imagination, et les pains ne m'incommodent pas tant qu'ils ne pullulent pas. Non, chez elle, on sent surtout une fragilité, l'impression qu'un accord facile peut être mal plaqué, qu'un petit décalage entre l'intention et la réalisation est toujours susceptible de survenir.
Mais il n'en demeure pas moins qu'elle figure parmi les accompagnateurs qu'on a du plaisir à entendre, qui nous apprennent quelque chose.


C’est très gentil à vous de reconnaitre que si je dis n’importe quoi, c’est de bonne foi ;-) ! Plus sérieusement, je ne suis pas la seule à entendre dans le chant de N. Stutzmann ce dont je parle ici, en revanche, je ne connais encore personne qui le détaille par écrit avec ma laborieuse persévérance ;-) !

Je ne doute pas que ça y soit, surtout pas, mais mes malheureux appendices latéraux ne semblent pas en avoir conscience.


Je n’ai pas compris votre remarque sur le fait que la fréquentation de Bach me « fait prendre des risques sérieux »…

C'était un petit jeu sur la double signification de Bach : celui du Meunier, et celui que vous allez voir fréquemment en concert. Je vous recommandais donc la plus grande prudence lors de vos déplacements sur ces terrains dangereux.


Et tient donc, je ne me suis jamais demandée si l’amour nuisait gravement à la santé… Après avoir détaillé ces poèmes de Müller, je dirais rapidement que oui, bien sûr, surtout si on n’est pas bon nageur, parce que se noyer dans un ruisseau, un Bächlein, tout de même, faut le faire !

Il existe quelques exemples célèbres de noyés dans des flaques...


Et puis, en réfléchissant un peu, je ne sais plus trop… En pratique, l’amour nuit souvent à la santé, mais qu’on se rassure, ça ne dure pas.

Il faudrait déjà commencer par circonscrire l'objet d'études, parce qu'en généralité, ça devient difficile.

Mais en tout cas, l'amour romantique est manifestement plutôt dangereux, surtout lorsqu'il commence à être chanté. :-)

Quant à la pratique, je la laisse à des lieux plus licencieux que CSS.

4. Le mardi 7 août 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Merci de vous inquiéter pour mon avenir avec/dans Bach, pas de souci, je sais nager !
Et, oh, quelle gourde je fais : je n'avais même pas pensé que la "pratique" à laquelle je faisais allusion pouvait être celle qui n'a pas sa place sur CSS ;-) !
Quant à l'amour romantique, depuis que je commence à y entrevoir cette fameuse ironie romantique, je le trouve beaucoup moins dangeureux. Mais il semble que seuls quelques heureux élus maîtrisant parfaitement l'Allemand peuvent vraiment percevoir ce qui gît au fond du ruisseau...

5. Le mardi 7 août 2007 à , par DavidLeMarrec

Disons que sur CSS, ce serait un peu étroit. Chez moi, c'est en deux dimensions.

Sinon, oui, j'ai la vague impression que les romantiques ont autant de peur que d'admiration pour l'amour. Lorsqu'on lit Hernani, on se pose bien des questions sur ce qu'on cherche à nous faire entendre...

6. Le mardi 7 août 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Hum, un petit article sur ce que vous entendez dans Hernani tenterait le grand connaisseur de Victor Hugo que vous êtes ;-) ?
Je quitte le virtuel pour aujourd'hui, alors bonne soirée !

7. Le mardi 7 août 2007 à , par DavidLeMarrec

Bonne soirée. :-)

En l'occurrence, rien de bien compliqué, je ne faisais que prolonger cette interrogation sur la peur de la passion et du déraisonnable chez les romantiques, car on a beau les pratiquer, éventuellement les admirer, ils conduisent inévitablement à la catastrophe.

Dans Hernani, particulièrement, les différentes passions mènent l'ensemble des participants à leur perte, avec une minutie un peu glaçante. L'honneur lui-même s'incarne sous forme de passion (la vengeance, ou la constance absurde envers un idéal inutile).
Le résultat est qu'après une vie d'embûches, le moment de félicité est impossible, et Silva, jalon du passé, vient réclamer son dû au moment où doit débuter la nuit de noces.

Le seul personnage à survivre (et positivement) est le souverain Don Carlos, qui, précisément, renonce à sa passion amoureuse pour se comporter en monarque rationnel.

Tout cela laisse un trouble, tant les passions ont mû le drame, et tant leur assouvissement apparaît impossible : la vengeance ne s'accomplit pour aucun d'entre eux (ou en tuant l'être aimé, pour Silva), l'amour n'est le prix de personne...
Contrairement à d'autres mécanismes tragiques, plus classiques, où la fatalité broie tout (chez Sophocle, il n'existe pas d'échappatoire, tout ramène à l'erreur et au châtiment prévus), ici, on perçoit en plusieurs endroits des possibilités de désarmer le tragique : lorsque Silva se voit éconduit, lorsqu'il sauve Hernani du roi, lorsqu'Hernani a le loisir de se battre en duel, lorsqu'il peut échanger sa vengeance contre sa paix, lorsqu'il peut différer le terme réclamé par un vieillard désarmé, et bien sûr lorsque Don Carlos choisit de renoncer à l'amour et à la vengeance tout ensemble. C'est ainsi que l'un des personnages parvient à s'abstraire de la mécanique fatale, et que le même chemin est offert aux autres - pour Doña Sol, c’est un rien différent ; le personnage est très beau, mais représente avant tout, comme Don Giovanni chez Da Ponte/Mozart, un catalyseur des forces à l’œuvre dans le drame.

Même si on a beaucoup fait le parallèle avec le Roméo et Juliette, auquel la dernière scène fait de toute évidence écho (la part de poison y est évoquée de façon franchement similaire, même si plus travaillée chez Hugo, qui reprend le topos en en renversant le déroulement, vers le même résultat final), l'impression n'est pas du tout la même. Il ne s'agit pas d'un gâchis tragique qui ne rend l'amour que plus sublime face à l'adversité imbécile, mais bien d'un piège ouvert dans lequel les protagonistes se sont précipités en toute conscience.

En cela, je me pose la question de la mesure entre fascination et terreur vis-à-vis des passions, chez les romantiques. Ils les exaltent, incontestablement, mais en sont-ils satisfaits ?

J'espère avoir un peu répondu.

8. Le jeudi 9 août 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Se demande-t-on si on est satisfait de ses passions ? J’espère qu’on s’en réjouit tous si elles nous apportent du bonheur, sinon ayons la présence d’esprit de rire de nous voir si désarmé en admirant que la nature nous ait fait à la fois si faible et si fort. « Splendeur et misère des passions » aurait pu dire Balzac !

Que la passion et le déraisonnable chez les romantiques conduisent à la catastrophe, c’est sans doute une façon d’espérer conjurer la fatalité, et c’est surtout une façon de s’y préparer, d’être au moins conscients de ce qui peut leur arriver. Il est beaucoup plus facile de souffrir de la vie que d’en jouir, alors dans la littérature romantique (mais je n’ai pas d’exemple précis) pointe une réelle fascination pour le drame. Il y aurait là comme une sorte de délice presque masochiste, source de plaisir puisque souffrir c’est encore vivre. Peut-être que les romantiques avaient surtout peur de ne plus rien ressentir, eux qui pourtant ont été des ultra-réceptifs !

Sénèque recommande des passions modérées pour parvenir à la tranquillité de l’âme. C’est facile à dire, et puis je trouve qu’il est appauvrissant de réfréner ses élans lorsque l’on sait que l’on risque de perdre du mauvais comme du bon…
Goethe, vers qui va ma préférence sur ce point, fait dire à un personnage secondaire de ses « Affinités électives » que la solution la plus déraisonnable peut apporter le plus grand bonheur et que celle qui est pleine de bon sens peut être soldée par un échec…

Oui, les passions, chez les romantiques ou non, fascinent et terrorisent. Satisfaits ou non, personne ne peut avoir l’un sans l’autre !

9. Le jeudi 9 août 2007 à , par NvBJ

C'est très important que vous fassiez paraître les compte-rendus de S. Eusèbe, toujours intéressants, et vos réponses concernant les concerts de Nathalie Stutzmann que nous adorons. Quelle artiste et quel travail à chaque fois qu'elle a à nous faire entendre la Musique. Nous la considérons comme quelqu'un de particulier car, à chaque concert, elle est généreuse, naturelle et ne se moque jamais du public : sa consciense professionnelle me fait toujours penser qu'elle est scrupuleuse et nous la suivrons toujours pour tout cela.
Bien entendu...vous l'êtes aussi David, travailleur, sensible, avec un haut niveau d'érudition et avec de l'humour et de l'ironie parfois...mais je doute que vous soyez un romantique ??!!

10. Le jeudi 9 août 2007 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Sylvie !


Se demande-t-on si on est satisfait de ses passions ? J’espère qu’on s’en réjouit tous si elles nous apportent du bonheur, sinon ayons la présence d’esprit de rire de nous voir si désarmé en admirant que la nature nous ait fait à la fois si faible et si fort. « Splendeur et misère des passions » aurait pu dire Balzac !

Que la passion et le déraisonnable chez les romantiques conduisent à la catastrophe, c’est sans doute une façon d’espérer conjurer la fatalité, et c’est surtout une façon de s’y préparer, d’être au moins conscients de ce qui peut leur arriver. Il est beaucoup plus facile de souffrir de la vie que d’en jouir, alors dans la littérature romantique (mais je n’ai pas d’exemple précis) pointe une réelle fascination pour le drame. Il y aurait là comme une sorte de délice presque masochiste, source de plaisir puisque souffrir c’est encore vivre. Peut-être que les romantiques avaient surtout peur de ne plus rien ressentir, eux qui pourtant ont été des ultra-réceptifs !

Ce que vous dites là se tient parfaitement, oui, tout à fait convaincant. Mais je ne sais pas, à la lecture d'Hernani tout spécialement, je sens autre chose de plus insolite. Plus une peur panique qu'un plaisir masochiste.

Je ne dirais pas cela de Ruy Blas, où votre schéma s'applique beaucoup mieux : plénitude des passions, goût du tragique.

Mais pour Marion de Lorme et Le roi s'amuse, la chose me paraîtrait bien plus indécidable. Peut-être parce que Marion n'a pas la profondeur philosophique d'Hernani et du Roi, peut-être parce que le Roi dépasse nettement le schéma amoureux traditionnel, en posant bien d'autres questions.


[qute]Sénèque recommande des passions modérées pour parvenir à la tranquillité de l’âme. C’est facile à dire, et puis je trouve qu’il est appauvrissant de réfréner ses élans lorsque l’on sait que l’on risque de perdre du mauvais comme du bon…Le fond de la doctrine stoïcienne, même si Sénèque peut paraître plus édulcoré par moment, est plutôt non pas de se réfréner, mais d'accepter. Vouloir les éléments tels qu'ils arrivent, et non tels qu'on les souhaite. Evidemment, ça suppose la mise à distance des passions, mais pas de la même façon : pas en les étouffant violemment.


Pour le reste, je ne m'engage pas dans le débat du mode du vie, j'aurais trop peur de me faire racheter par les actionnaires d'Elle. :-))

Les passionnés vivent-ils mieux ? L'été est-il le moment des grands élans émotifs ?
Le dossier de CSS, illustré par les lieder adéquats.


-<]8-))

11. Le jeudi 9 août 2007 à , par DavidLeMarrec

Bonjour NvBJ,

Et bienvenue à vous ! (bien que je perçoive une certaine accoutumance à CSS dans votre message !)


C'est très important que vous fassiez paraître les compte-rendus de S. Eusèbe, toujours intéressants,

N'est-ce pas ? Toujours un soin tout particulier à rendre ce qui a été donné. J'aime beaucoup, et je ne suis pas mécontent de pouvoir l'héberger !

et vos réponses concernant les concerts de Nathalie Stutzmann que nous adorons.

Là en revanche, l'exercice est plus difficile lorsqu'on n'a pas entendu les concerts. On essaie de balancer quelques généralités. Mais tant mieux si elles ne vous assomment pas !


Merci beaucoup pour tout ces éloges, qui font bien sûr un vrai plaisir à lire. Un romantique... je ne sais. Dans mes fréquentations "culturelles", j'y suis très régulièrement confronté ; ensuite, dire que j'en adopte l'idéologie, non, en effet.
Et puis, forcément, le fait de vouloir présenter les choses oblige à un décorticage un peu distancié, et c'est d'ailleurs notre grand jeu sur la langue, ici. :)

Merci pour ce petit mot (pas trop courroucé) du NS fan-club !

12. Le jeudi 9 août 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Oui, vous avez raison de parler de l'acceptation, j'avais oublié ;-) !
Entretenir l'état d'esprit qui conduit à l'acceptation avant même le coup du sort et l'acceptation proprement dite sont les chemins que les philosophies dignent de ce nom nous indiquent.
Pour le "reste", je proposerai volontier à Elle un petit test à faire sur la plage du genre "Etes vous un(e) passionné(e) ?" :
beaucoup, vous avez coché a) Mein !
un peu, vous avez coché b) Des Müllers Blumen
pas beaucoup, vous avez coché c) Das Wandern
pas du tout, vous avez coché d) Die schöne Müllerin ? qui c'est celle-là ?

Et puis, merci à NvBJ de partager ma "passion" pour N. Stutzmann et à vous de m'héberger sans déraison ;-) !!!

13. Le jeudi 9 août 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Et le verbe "digner", vous le connaissiez ? J'ai digné dans la langue française, mais je l'accepte, c'est une digne philosophie ;-) !

14. Le jeudi 9 août 2007 à , par DavidLeMarrec

Excellent (mais optimiste), votre test de l'été !

Ici, on serait plutôt, à propos de Nat', près d'Im Frühling, non ?

15. Le vendredi 10 août 2007 à , par NvBJ

Je sais que nos hormones et nos nerfs sont nos grands compagnons mais à nos âges quand on dit "je suis passioooonnéééée" cela prend des tournures "internes" qui ressemblent à des n......ses de toutes les héroïnes des opéras du XIXe siècle ! Je n'emploierai pas le mot de passion pour Nathalie Stutzmann mais Admiration suffira pour le moment. Par contre que cela soit quelqu'un avec qui "on" aimerait partager un bon vin au coin du feu ou un chocolat chaud en Suisse en parlant de la Nature...je ne dis pas... Mais David pour le bon vin vous êtes sûrement connaisseur car je n'arrive pas à dissocier, Bonne musique/Bonne chaire ! Bref bref bref bref.
Continuer Ô jeunes inspirés de parler de la Musique et de l'Amour l'un comme (ou l'autre) pourrait bien vous surprendre un jour !

16. Le vendredi 10 août 2007 à , par DavidLeMarrec

Pour le vin, je suis à la fois extrêmement proche et lointain du sujet, ce serait une longue histoire.

Pour la surprise, et pour en rester dans le cadre de la décence de ce teuer Hall, oui, Nat' a su nous cueillir à plusieurs reprises, particulièrement dans Mahler et dans la mélodie française. Très belles interventions aussi dans le Martyre de saint Sébastien, Amadigi di Gaula ou La Verità in Cimento.

Bonne journée !

17. Le dimanche 2 décembre 2007 à , par DavidLeMarrec :: site

Je tiens à protester vigoureusement !

Requête reçue ce jour.

Non, non, Fouchécourt / Planès, Goerne / Schneider ; mais pas ça, vous n'avez pas le droit de me faire ça !


Juste pour vous rassurer sur l'efficacité infaillible de votre propagande, y compris en anglais. :-)

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