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Concert : aspects de Carlo GESUALDO par l'Ensemble Sagittarius

Programme très excitant ce soir (Grand-Théâtre de Bordeaux, il y a deux heures), dirigé par Michel Laplénie, entrecoupé de pièces instrumentales de Frescobaldi (de banales à très intéressantes).

Brièvement.

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1. Les oeuvres.

Tout d'abord des Répons des Jeudi, Vendredi et Samedi saints. Des textes soigneusement choisis parmi les moments forts du mythe : l'invitation à la prière au moment de l'Agonie (étymologique) du Christ à Gethsémani (In monte Oliveti, Tristis est anima mea), la déréliction sur la Croix (Omnes amici mei derelquerunt me, Tenebrae factae sunt), les signes de la colère céleste (Velum templi scissum est, Tenebrae factae sunt), etc. A six voix, d'une belle force dépouillée.

Ensuite un bouquet de madrigaux de Gesualdo (IVe, Ve, VIe & VIIe livres) à cinq voix. Dans l'écriture de ces pièces, des trouvailles remarquables ; les chromatismes descendants, les incidentes expressives y sont splendides ; le reflux des voix laisse sans cesse apparaître des strates plus discrètes, des moirures imprévues ; l'atmosphère de déploration sublimée, presque abstraite, et en tout cas sans larmes, est admirable.

Le programme est très astucieusement conçu en exploitant, dans cette seconde partie, des poèmes de martyre amoureux et de déréliction, pendant profane de la Passion.

En bis, une pièce-devinette religieuse, à l'écriture très "pleine". Manifestement du Monteverdi, vu les notes répétées des cadences.

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2. L'interprétation [1]

Très contrastée. Dans les pièces latines de la première partie, de gros problèmes de justesse, de mise en place, vraiment très modeste prestation pour un ensemble professionnel - certes plutôt spécialisé dans le baroque allemand. Sur six chanteurs, quatre chantent régulièrement faux. L'incarnation - si l'on ose dire - des textes se limite à plusieur reprise à une surexposition des consonnes dans les moments "dramatiques".

Quelques déchets aussi dans les soli de viole de gambe [2], mais les continuistes ne sont pas nécessairement formés pour ce genre d'écriture agile, difficile aussi vu le nombre de cordes et la prise en main de l'archet - sans compter l'exposition intimidante pour un habitué de la ligne de basse. Vraiment un très beau son, cela dit.
Structurellement, le théorbe est malheureusement inaudible, et ici plus que jamais : les harmoniques riches de la viole de gambe suffisent déjà à l'engloutir tout entier, d'autant plus que l'interprète semble prendre un soin tout particulier à égrener de délicates nuances piano. Amplification ou jeu fortissimo indispensables...

La seconde partie, elle, constituait une leçon phénoménale. Mieux rodé car déjà joué l'an passé, l'ensemble des madrigaux de Gesualdo (avec des voix un rien plus vibrées) révèle une maîtrise au plus haut niveau du genre. Notamment une clarté d'articulation remarquable, et surtout, surtout - ce que personne n'arrive à faire - une précision expressive étonnante. Les interprètes s'emparent des inflexions du texte avec une unité d'intention et une volonté tout à fait perceptibles. Plus que réjouissant. Et vraiment inouï, au sens propre.

Cela dépasse (malheureusement, d'une certaine façon) les interprétations gravées au disque, souvent d'une belle plastique, mais peu frémissantes - ou manquant de précision dans la pensée des intentions, d'unité dans la réalisation.

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3. Livret de salle

Fourni gracieusement, il comporte texte et traductions, ce qui est un plaisir (malgré le faible éclairage pour les courageux). Contrepartie, de très nombreuses coquilles et aucun accent grave noté dans le texte italien - ce qui produit des futurs un peu étranges.

Mais c'est amplement suffisant pour goûter les pièces, une excellente décision.

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4. Peuplement

Parterre rempli à moitié. Et reste du théâtre pas bien plein non plus. Personne pour ainsi dire, et accueil glacial.

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5. Entendu

- C'est beau.
- Oui, c'est beau.
- Mais on sent quand même que quatre siècles nous séparent.
- Oui, c'est très dolorique tout ça.

Beaucoup de spectateurs n'avaient que cela à la bouche : "C'est beau. C'est beau mais." Il faut dire que ce répertoire est d'un abord particulièrement cérébral - peu de chances d'être touché d'emblée, sans un effort fait vers le genre en tant que tel.

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En somme, malgré une réalisation très imparfaite de la première partie, une très grande leçon d'interprétation du madrigal, et appliqué à des chefs-d'oeuvre incontestables (les deux derniers livres en particulier contiennent des choses stupéfiantes).

Notes

[1] Pour en savoir plus sur les interprètes, en résidence à Bordeaux, qui regroupent un certain nombre d'anciens des Arts Florissants : http://www.sagittarius.fr/.

[2] Les Frescobaldi, de même que l'ensemble du continuo de cette soirée, se jouait avec viole de gambe et théorbe uniquement. Parfait pour la clarté du propos.


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Commentaires

1. Le jeudi 20 mars 2008 à , par sk†ns

Et rien sur la couleur du ticket et le cul des hôtesses ?

2. Le jeudi 20 mars 2008 à , par Morloch

Il faut quand même bien le reconnaître, Gesualdo c'est dolorique.

3. Le jeudi 20 mars 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

@ Eskåtéhênëç :
1) Jaune d'or tirant sur l'ocre, avec une marge bleu profond. On voit la salle de spectacle en filigrane.
2) Je ne comprends pas votre question. [Comprendre : prière de rougir.]

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@ Morloch :
J'aurais plutôt tendance à dire que pour ceux qui aiment Vivaldi, c'est dépressif.

(Ce n'était pas pour me moquer, personne n'est obligé de maîtriser l'ensemble du dictionnaire. C'est juste que le public semblait un peu lointain de ce qui se passait, et que l'anecdote le montrait.)

4. Le jeudi 20 mars 2008 à , par Vartan

Belle soirée à te lire. Du Gesualdo bien interprété me laisse rêveur, ça devait laisser en effet du dolorique plein le coeur. :-)
Belle idée de proposer enfin ces texte dans le programme, mais c'est devenu la règle dans cette maison (concert Monteverdi récent ou plus ancien par Rousset). Accueil tout aussi glacial pourtant.
On raconte d'ailleurs que certaines partitions sont même proposées aux amateurs, comme du Marenzio par exemple, ils en furent ravis.

5. Le jeudi 20 mars 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Ce n'est pas tant la règle que cela : peu de choses aux midis musicaux (mais à 8€ la place au parterre, on ne peut pas non plus trouver cela indécent !), et parfois (comme pour le récital Kaufmann) seulement les traductions (et pas toutes).

Les amateurs n'avaient donc pas ces Marenzio ? C'est une bonne nouvelle.

[A propos, impossible de mettre la main sur les Nuits, je sais que je les avais mises de côté exprès, mais si bien de côté que...]

6. Le vendredi 21 mars 2008 à , par Eragny

Concert qui fait envie en te lisant. Gesualdo me reste toujours dans l'esprit comme un compositeur de madrigaux extrêmement innovant, et maniant les harmonies de façon à écrire des madrigaux touchants et originaux.
C'est idiot, mais cette image est toujours un peu ternie (en quantité très restreinte bien sûr) par ce que l'on sait de la vie qu'il a menée...

7. Le vendredi 21 mars 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonsoir Eragny !

Ah, mais pardon, ce n'est pas Gesualdo qui a mené une mauvaise vie - au contraire, il a présenté tous les signes d'une indignation manifeste envers la maltraitance de la vertu. -<]:o)


Sinon, je suis un peu gêné d'avoir donné envie d'entendre quelque chose d'indisponible et dont, surtout, il n'existe vraisemblablement pas la moindre captation (à moins peut-être de s'adresser à eux via leur site).

8. Le vendredi 21 mars 2008 à , par WoO

Bonjour David !

Jolie description de concert. N'écoute pas le grincheux plus haut, je suis particulièrement friand de tous ces petits détails extra-musicaux qui rendent bien compte de l'atmosphère d'une soirée et permettent d'en conserver un souvenir. Donc oui, la couleur du ticket m'intéresse ! ^^

9. Le samedi 22 mars 2008 à , par DavidLeMarrec :: site

Bonjour WoO !

Merci à toi !

Ne t'inquiète pas, il n'y a pas de grincheux par ici, Skoteinos est juste dans un concours de facéties avec le patron de la boutique. Je l'ai d'ailleurs déjà bien assaisonné, le pauvre, il n'y a pas si longtemps sur DSS.

Pour ce qui est de l'extra-musical, j'ajouterai donc que j'y ai croisé du beau linge classik (non, pas Vartan, sinon je serais inservable ce matin, qu'est-ce que j'aurais pris en rentrant si j'avais senti le cassis !).

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