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Le disque du jour - XXX - Simone Boccanegra par Santini

Il est temps de remettre à sa juste place l'enregistrement Abbado, reproduit en choeur par toutes les discographies comme la référence incontournable - ce qui nourrit le petit soupçon perfide que pas grand monde n'a écouté à côté la très riche discographie.

Boccanegra est une oeuvre composite, composée pour partie en vue de la création vénitienne de 1857, mais reprise, pour la version connue aujourd'hui, par Boito et Verdi pour une recréation scaligère en... 1881. La cohabitation d'un style naïf et un peu massif (voire bruyant) avec certaines des plus belles pages de tout le corpus du compositeur s'explique donc très simplement. Au disque, seule la version de Renato Palumbo (chez Dynamic, avec les incontournables Raspagliosi et Mok) permet d'entendre l'état initial du livret et de la partition.

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Aujourd'hui, on propose donc une version alternative, qui n'est pas peu célèbre, et qui remplit sans doute mieux son office, aux oreilles des lutins, que la référence proclamée.

Tito Gobbi Boccanegra Santini Boris Christoff

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1. Abbado ?

Abbado est un immense chef, qui a toujours privilégié la rondeur [1], mais toujours avec finesse, s'accomplissant dans quasiment tous les répertoires qu'il abordait, sauf peut-être Bach... et Verdi. Ses Don Carlo de 1977 et 1978, pourtant classés eux aussi comme magiques, révèlent une conception assez littérale et un peu pesante des indications de la partition verdienne.

Dans le Boccanegra de studio que chacun vante (Freni, Carreras, Cappuccilli, Ghiaurov, van Dam), les tutti de début de scène (maladroitement écrits, il est vrai) sont assez pétaradants, et l'impression qui domine est celle d'une façon de seconder la partition efficacement, mais dans ses qualités comme dans ses défauts. Sans profondeur particulière non plus.

Sa version captée sur le vif à l'Opéra de Vienne en 1983 est un peu plus probante orchestralement, un peu plus mesurée, mais pas plus inspirée.

On pourrait aussi discuter les distributions : si Carreras rayonne totalement dans l'arrogance insouciante d'Adorno et si van Dam produit un Paolo plus dense psychologiquement que la moyenne (difficile avec un personnage-poubelle qui porte seul tous les maux de l'opéra...), on peut penser que Cappuccilli, voire Freni, demeurent assez réservés pour séduire au delà du seul chant. Quant à Ghiaurov, CSS n'aime pas du tout ses manières, à peu près nulle part (exception faite de ses Philippe II à partir de la fin des années 70) : le chant est toujours poussé par la gorge, comme hurlé, la diction traitée avec désinvolture, le personnage absolument absent.

Il semble qu'en scène, son rayonnement ait été impressionnant et très réel, mais au disque, ceux qui ne l'ont pas entendu sur place ne sont peut-être pas forcés de s'en punir. Bien des mystères de distribution discographique s'expliquent ainsi en réalité : de vrais succès dûs à la présence physique dans une salle, ce qui ne se traduit pas systématiquement au disque. Certains chanteurs très expressifs par une conjugaison du jeu et du chant, aussi paraissent réservés ou peu inspirés. Et inversement, certaines gloires discographiques se révèlent peu sonores dans une salle, et la myriade de nuances subtiles qui créent un personnage par la voix seule se perdent quelque peu dans une grande salle, parfois aussi devant un jeu empesé.

Bref, un magnifique produit de studio, très en place, mais qui ne tire pas tout le parti de la force de la partition. Ou, du moins, qui laisse de la place pour mieux - on peut donc avec avantage doublonner ou découvrir par la version que nous suggérons.

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2. L'orchestre

A l'inverse d'Abbado, Gabriele Santini, qui ne dispose que de l'Orchestre de l'Opéra de Rome (ce qui, en 1957, est largement moins un cadeau que la Scala des années 80), tente de nombreux effets de phrasés, toujours de bon goût et toujours expressifs. L'orchestre ne les réalise pas toujours avec adresse, mais ce n'est finalement qu'une réserve marginale, tant chaque accord est fortement - et précisément habité. Les scènes de foule qui viennent rompre l'intimité, en particulier, sont introduites de façon extrêmement habile - elles paraissent naturelles alors qu'à la lecture du livret et même de la partition, il est peu dire que les coutures se révèlent vaguement capillotractées.

Gros point fort que cette présence dramatique permanente, qui corrige les faiblesses de la partition et seconde ses forces.

Et, malgré la prise de son qui favorise les voix, une très belle transparence (chaque pupitre est audible indépendamment) !

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3. La distribution

On pourrait résumer la situation du livret aussi bien que de l'affiche de ce disque - en parlant de tuerie. Une somme d'interprètes électriques dans leurs grandes années et leurs grands soirs.

Giuseppe Campora figure parmi les grands Adorno, aisant, emporté, et si on ne dispose pas du souvenir du Carreras des meilleures années, il est loisible d'imaginer qu'on ne puisse pas faire mieux - dans ce qui est peut-être, musicalement, le plus beau rôle (osons-le) de tout Verdi. Titto Gobbi, sans doute le plus impressionnant du plateau, ne nous épargne pas quelques effets passés de mode et dénués d'utilité (chaque mot contenant l'idée de mort est accompagné d'un sanglot), mais sans écorner une conception fine du personnage. On n'ose imaginer, avec ses immenses talents d'acteur, ce que pouvait produire une représentation. Vocalement, le mordant est superbe à cette date, avec encore plusieurs caractéristiques du chant d'autrefois - nous sommes à une transition. Face à lui, Boris Christoff, moins inspiré dans le détail que d'autres soirs, impose par sa seule présence (nature ?) vocale une autorité magnétique, qui sonne peut-être un peu Philippe II, mais qui mime cependant à la perfection la fascination craintive du doge pour ce juge moral.

Autre figure de la transition vocale (ou plutôt dernier vestige de l'avant-transition), Victoria de los Ángeles qui peut souvent irriter par ses maniérismes et son vibrato instable, parvient à proposer un portrait fragile, plus touchant que la voyenne des verdiennes qui, à vouloir chanter à pleine voix un rôle assez haut placé, de vrai lyrique, finissent par se concentrer sur la difficile production d'un son lourd, au détriment du naturel du personnage juvénile et, il faut bien le dire, pas démesurément éveillé. Faute d'Amelia bouleversantes de notre connaissance, on se contente plus que bien de celle-ci.

Le résultat de ce détail peut se juger à l'aune des différents affrontements. Quelque chose de plus qu'électrique, de titanesque se joue ici. L'affrontement initial est celui d'un Wotan inventeur d'un monde à un Géant garant des pactes, capable de renverser la puissance entreprenante.

Le son un peu ténébreux de l'enregistrement, et surtout les couleurs sombres imposées à l'orchestre par Santini permettent d'atteindre à une atmosphère quasiment mythique, qui rendrait possible de boire l'enregistrement en boucle.

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4. Restaurations

La récente restauration EMI (ci-dessus) est d'excellente qualité et, même si les voix sont, comme il était de tradition dans toutes les cultures lyriques radiophoniques du monde, placées un peu à l'avant, l'ensemble du spectre sonore est parfaitement audible, et confortablement. [Evidemment, il ne s'agit pas non plus d'un studio Mercury des années 60.]

Nous n'avons pas écouté le repiquage Naxos récent, présent au titre de la liberté de droits à un prix dérisoire, mais cette maison restaure toujours excellemment, on peut acquérir les yeux fermés - la seule inconnue résidant dans l'ampleur de la probable supériorité de leur restauration. Il n'en demeure pas moins que celle d'EMI demeure entièrement satisfaisante.

Tito Gobbi Boccanegra Santini Boris Christoff Victoria De Los Angeles

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5. Ecouter

Ayant découvert cette version il y a déjà longtemps par la radio, on ne peut pour l'instant la fournir sous forme d'une contribution libre de droits. Mais MusicMe, comme de coutume, permet de s'en faire une idée fidèle.
Et Naxos d'en disposer sans se ruiner, un investissement sûr.

Tout au plus pourrait-on ne pas être totalement satisfait du bon Paolo de Walter Monachesi, dont le glottophile impénitent remarquera le sol3 (Scelga morte sua via tra il ferro ed il pugnAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAle) très forcé et vilainement vibré. Donc :


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6. Quelques autres enregistrements

Il existe quantité d'autres enregistrements de première qualité de cette oeuvre dans sa version définitive de 1881. Celle de Molinari-Pradelli avec la RAI de Rome (1951), enregistrée pour le cinquantenaire Verdi par Fonit Cetra, présente beaucoup d'atouts qualités : le duo Paolo Silveri / Mario Petri, assez franchement idéal (Petri produit le plus bel air de Fiesco de notre connaissance), le jeune Bergonzi encore ferme, et puis Stella, un peu réservée expressivement comme toujours, mais brillante vocalement. C'est également libre de droits.

On recommande moins les deux versions Abbado. On a déjà évoqué le studio avec Milan, on peut aussi dire un mot sur Vienne, où à peu près tout le monde déçoit, mis à part Bruson, semblable à lui-même, avec une voix toujours comme fanée, mais très maîtrisée - pas si éloigné de Cappuccilli au final, cela dit. Ricciarelli incompréhensible, Luchetti un peu dur et Raimondi peu audible ne sont pas dans leurs meilleures soirées ni leurs meilleurs rôles (étrangement). Orchestralement, rien de vraiment nouveau par rapport au studio, peut-être un peu plus de vie et moins de tintamarre dans les moments exposés.

Plus récemment, changement d'ère oblige, on a vu paraître plusieurs DVDs. Celui du Mai Musical Florentin, également publié en CD et encore avec Abbado, mieux joué et très bien chanté, est assez fadement mis en scène, et pas spécialement supérieur au reste de la discographie (oui, même Mattila, excellente comme toujours, ne se classe pas pour cette fois-ci sans rivale).
La plus récente captation du Met révèle de son côté les pires travers de la maison : même Domingo, les mains dans les poches, ne sait quoi faire de son corps et de sa voix ! D'autres ont semble-t-il goûté l'objet, mais plus pour les décors [2] (typiquement Met : quelque chose de très littéral et d'assez précisément kitschouillisant) que pour la direction d'acteurs de Giancarlo Del Monaco - on serait bien en peine, il n'y en a pas. Sur le plan strictement musical, Levine fait du Levine verdien, c'est-à-dire quelque chose de pas toujours élégant, mais de concerné. Et le plateau en dit assez sur la valeur vocale des interprètes (même s'ils n'en font, à l'exception de Chernov, pas grand'chose). Une abomination pour l'amateur de théâtre, sans doute la pire mise en scène de nos souvenirs, ou du moins presque pire que le Or du Rhin d'Otto Schenk dans les mêmes murs...
Plus récemment, TDK a publié des soirées viennoises (direction Gatti) réputées très marquantes avec Hampson et Furlanetto, dont le duo a par la suite été importé au Met. Et la télévision française a diffusé la mise en scène de Simons - si CSS a été à peu près seul à apprécier la lenteur et la profondeur des textures tirées de l'orchestre par Cambreling, si le plateau était superbe, il est vrai que la mise en scène, en plus d'être un vide absolu bien pire que le Met (interdiction de bouger, même pour se planter à l'avant-scène !), était franchement vilaine et pas forcément exacte.

On peut aussi trouver certaines choses intéressantes chez des labels louches, par exemple cette soirée dirigée par Angelo Campori qui réunit Josella Ligi, Carlo Cossutta, Leo Nucci, Cesare Siepi et Mario Basiola (fils du grand baryton Mario Basiola...) au festival de la Rocca Brancaleone di Ferrara. Chez un label japonais louche aux consonances italiennes (Cin-Cin), on peut admirer les cors capable de couaquer à chaque entrée (et même après...), ou bien Cesare Siepi, qui a malheureusement été abondamment capté trop tôt dans sa carrière discographique, puisqu'ici, en théorie déclinant, la voix a perdu de l'engorgement pour devenir beaucoup plus équilibrée, et surtout, surtout il se décide enfin à prendre ses rôles avec moins de distance, et même un véritable engagement. Pourquoi a-t-il ensuite été boudé, après avoir reçu tant de lauriers ? Josella Ligi est une véritable révélation, une voix très précise et fruitée, étrangement méconnue. Ce serait une version de premier choix si l'orchestre était vaguement correct... et que les artistes étaient rémunérés !

Il existe bien sûr quantité d'autres versions dignes d'intérêt, on en a simplement listé quelques-unes dans différentes catégories. Mais Santini fera déjà un excellent point de départ ; ou, nous concernant, d'arrivée.

Notes

[1] A quelques exceptions près, comme pour son Ballo in Maschera de La Scala en 1977, au contraire très percussif et rebondissant, presque un Sacre du Printemps.

[2] Qui n'a pas vu les inoubliables géraniums qui parent l'acte I ne connaître rien de la mise en scène d'opéra. Quitte à ne servir à rien, Jérôme Deschamps, c'est d'une autre trempe dans l'art de la pélargonie !


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