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Clara WIECK-SCHUMANN - Warum willst du and're fragen (Rückert)



Poursuite du cycle Clara, avec enregistrement librement téléchargeable.

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Warum willst du and're fragen, Op.12 n°11

Un des plus beaux lieder de Clara repose sur ce poème de Rückert, qui est un bon résumé de ce que la légende a retenu de Clara, épouse musicale, aimante, et musicalement aimante. [On espère que le long-métrage annoncé l'incluera dans une version anglaise, ce serait très divertissant.]

Il est tiré des mélanges de l'opus 12 (Liebesfrühling), qui contiennent deux autres poèmes amoureux de Rückert : Er ist gekommen in Sturm und Regen, et Liebst du um Schönheit, rendu célèbre par la mise en musique de Mahler dans ses Rückert-Lieder.

Traduction :



Poème de Rückert Traduction DLM
Warum willst du and're fragen,
Die's nicht meinen treu mit dir ?
Glaube nicht, als was dir sagen
Diese beiden Augen hier !

Glaube nicht dem fremden Leuten,
Glaube nicht dem eignen Wahn ;
Nicht mein Tun auch sollst du deuten,
Sondern sieh die Augen an !

Schweigt die Lippe deinen Fragen,
Oder zeugt sie gegen mich ?
Was auch meine Lippen sagen,
Sieh mein Aug', ich liebe dich !
Pourquoi en interroges-tu d'autres
Qui ne pensent pas à t'être fidèle ?
Ne crois rien, fors ce que te disent
Ces deux yeux-là !

Ne crois pas les gens,
Ne crois pas ta propre imagination ;
Tu ne dois pas plus interpréter mes actes,
Regarde seulement ces yeux !

Ta bouche tait-elle tes questions,
Ou son silence témoigne-t-il contre moi ?
Quoi que puisse proférer ma bouche,
Vois mes yeux - je t'aime !


Difficile pour nous de commenter de façon enthousiaste ce texte, Rückert n'étant pas précisément le poète qui nous séduit le plus outre-Rhin. A part les ellisions et inversions fréquentes, rien d'exceptionnel ni dans l'expression, ni même dans la syntaxe. Et comme souvent chez Rückert, peu de choses hors du concret - même ses poussées mystiques demeurent très 'préhensibles', avec assez peu d'images.

Dans ce cas, nous laisserons parler la musique de Clara.

Vous noterez que beaucoup du charme de la pièce repose sur les anticipations harmoniques : Clara a toujours un temps d'avance, et annonce son accord suivant sur le précédent, ce qui crée toujours des frottements très agréables à l'oreille, qui dynamisent considérablement l'ensemble, assurent une poussée à chaque pièce. C'est encore plus flagrant dans Sie liebten sich beide. On renvoie, pour le reste à nos deux descriptions du style de Clara.

Ici, de surcroît, le rythme en rebond (croche-croche-noire ascendante, avec de beaux moments d'absence des accents, presque du silence en comparaison) procure une animation d'un charme assez irrésisistible à ce volkslied finalement très élaboré. 
 

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Warum willst du and're fragen par le membre unique du Lutin Chamber Ensemble.
Première version : mai 2009 (sur un demi-queue dans une acoustique assez réverbérée). Seconde version : hier, 12 décembre 2009 (sur un piano droit dans une acoustique plus feutrée). Les accords sont moins rebondissants et plus legato dans la seconde version à cause d'un problème de pédale grinçante, qu'il a fallu manipuler avec précaution, en noyant un peu l'accompagnement - ce qui interdisait les détachés nets, malheureusement.
Je mets les deux parce qu'on  peut s'étonner à bon droit de la différence de conception, notamment en termes de tempi, moins contemplatifs (et peut-être plus folkloriques que poétiques) dans la seconde réalisation.  Il est aussi intéressant de constater l'évolution vocale en six mois, en fonction des contraintes extérieures. 

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Téléchargement

Et, donc, puisque c'était notre objet, on propose la pièce au téléchargement (version 1, version 2), en espérant avoir le temps de le faire épisodiquement pour d'autres raretés du répertoire.

Petite remarque : On reviendra sur le fait que Clara écrit plutôt en pensant à une voix de femme, mais pas aujourd'hui. De ce fait cependant, pas mal de tessitures dans ses lieder (évidemment pas assez courus pour bénéficier de transpositions alternatives) se situent autour du passage masculin (c'est-à-dire l'endroit de rupture où l'émission naturelle se met à utiliser le fausset).
Cela peut avoir des conséquences interprétatives. En effet, comme la tradition lyrique privilégié désormais la voix de poitrine, le fa 3 de dich peut être chanté à pleine voix, avec une nuance d'exultation vaguement triomphante : à la fois un aveu, mais aussi la sûreté qu'on a de plaire.
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Comme la chose est tendue pour maintenir la nuance piano, et ne permet pas, les jours de fatigue, de conserver un beau timbre, je choisis généralement le passer en voix de tête, quitte à produire une rupture dans la ligne vocale.
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En réalité, je n'ai pas cherché bien longtemps à maintenir la voix de poitrine : la voix de tête produit un effet d'allègement intéressant, plus tendre que dans l'autre version. La sûreté d'être payé de retour peut-être bien aussi, mais avec un éclat malicieux qui peut être assez délectable. Disons qu'on imagine aisément un homme s'exalter sans mesure dans l'un, une femme se délecter avec espièglerie de son pouvoir verbal dans l'autre.



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Commentaires

1. Le mardi 22 décembre 2009 à , par Bajazet

Et quand donnerez-vous "Er ist gekommen, mit Sturm und Regen" ?

2. Le mardi 22 décembre 2009 à , par Bajazet

Au fait, j'ai beaucoup aimé votre dernier concert à Toulouse.

http://www.toulouse-tourisme.com/accueil/content.php?url=noel_toulouse.htm&menu=Le%20retour%20des%20lutins&titre=Le%20retour%20des%20lutins

3. Le mardi 22 décembre 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

Ce sont des imposteurs, les miens sont encore dans les ateliers de confection de Thulé. Avec la grève des rennes, ils sont en retard, il faut acheminer toutes les matières premières à bottes d'elfes, vous imaginez le travail.

Concernant Er ist gekommen, c'est déjà sur le métier, mais il reste des détails encore brumeux, il y a fort à parier que ce sera plutôt joué un peu plus tard, hors saison. Je ne voudrais pas que le public tempête contre mon impréparation, voyez-vous.

4. Le mardi 22 décembre 2009 à , par Agnès

J'ose encore...
Juste au vers 5, un datif pluriel plutôt, n'est-ce pas?: « den » fremden Leuten.
Mais c’est un autre datif que je n’avais pas compris comme vous : v .9 "deinen Fragen". Dans mon esprit de lectrice, ce sont les lèvres du poète qui se taisent "à tes" questions, c'est à dire refusent de répondre plutôt qu’elle ne taisent les questions. Du coup, je comprends la suite ainsi : c’est ma bouche qui oppose son silence aux questions (9) ou qui témoigne contre moi-même quand elle s'exprime (10), d’où la mise en doute de la parole (11) et la confiance renouvelée dans le regard (12).
Mais je n’ai pas envie de prendre le temps d’y réfléchir davantage. Je trouve moi aussi que la poésie de Rückert n’en vaut pas trop la peine. Pas très inspirée.
Et la musique de Clara Wieck, ici (pourquoi ajoute-t-on le prénom quand on parle d’une femme ?), n’apporte pas de plus-value – comme c'est le cas pour "Er ist gekommen".

5. Le mardi 22 décembre 2009 à , par DavidLeMarrec :: site

Osez, osez, c'est tellement plus agréable de causer en bonne compagnie.

fremden Leuten
Vous avez bien sûr raison, j'ai copié-collé mon texte original, une fois de plus, sur une source qui, décidément, s'avère trop peu rigoureuse.

die Lippe
Je me range à votre interprétation sans réserve : aussi bien pour la cohérence du poème que d'un point de vue grammatical, c'est votre lecture qui l'emporte. Je vais corriger ma traduction.

Plus-value ?
Au contraire, je trouve que c'est ici l'un de ses meilleurs lieder, peut-être plus inspiré encore, quoique moins spectaculaire et moins puissamment mélodique, que Er ist gekommen. Cet espèce de mouvement de danse, ce rebond permanent, ce goût des appoggiatures, ça me touche vraiment. Et puis de jolies harmonies à la fin (après dich !).

Le prénom
Plus encore, il est fréquent (même pour de la politique, dans des journaux réputés sérieux) d'appeler les femmes par leur seul prénom.
Ca me gêne aussi, mais l'usage est têtu en matière de langue...

C'est pour cela que je refuse de les appeler par leur seul nom d'épouse, d'autant plus que ça facilite l'identification (il n'y a pas deux Schindler ni deux Wieck - pour Kinkel, c'est moins gênant). Pour Fanny M.-H., du coup, on peut négocier. C'est une façon symbolique, tout de même, de les rendre annexe par rapport à leur mari, de suggérer qu'on les joue par curiosité envers la vie quotidienne d'un grand homme. Comme le fait de toujours coupler les lieder de Clara avec ceux de Robert, même si ça se justifie d'un point de vue biographique, vu le nombre de dialogues littéraires ou musicaux existants, et le lien étroit de leurs vies musicales (Clara ne compose plus que des jeux avec Robert une fois mariée, et repart en tournée une fois le mari malade, pour nourrir la maisonnée).

Après ça, ajouter le prénom est une forme de délicatesse que je ne me vois pas transgresser, j'aurais l'impression d'être grossier en appelant une dame par son seul patronyme, un peu comme si je lui prenais sa place en passant la porte.


Merci encore pour vos riches rebonds !

6. Le samedi 6 février 2010 à , par Clarissa Smid

I don't speak French, but in the hope that you read English, I must post about an unknown singer who is just about to set the Lieder world alight with her utterly beautiful recordings of Clara and Robert Schumann songs. Her name is Jessica Leschnikoff, and she is a soprano from the UK. I came across her website while researching her grandfather, who was a famous high tenor, called Ari Leschnikoff - Bulgarian I think. It turns out that his grand-daughter Jessica, has inherited his musical genes! As soon as you load her home page, you get the sound of Mondnacht by Robert Schumann. The first few bars sound like they come from an old record - until you realise that her wonderful pianist, Daniel Grimwood, is playing on an original Erard. And then this fantastic voice sings with such fragility and character! It certainly sent chills down my spine. She is so musical and the voice is so beautiful - why have I not heard of her before! Certainly any of you interested in Lieder should listen out for her: www.supersoprano.com I can't wait for her CD to be released!

7. Le dimanche 7 février 2010 à , par DavidLeMarrec :: site

C'est très beau effectivement (en particulier le jeu du pianiste, pourtant pas faciles à manoeuvrer ces bêtes-là), et heureusement, vu la modestie du titre du site de Mlle Leschnikoff.

Superbe interprétation très pudique et touchante. Dommage que les voyelles ne soient pas plus individualisées et les consonnes plus fermes, elle a peut-être choisi une version un brin haute.

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