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jeudi 16 septembre 2010

Pourquoi les ténors chantent-ils du nez ?


Par rapport aux autres tessitures, les ténors chantent plus du nez. Pourquoi ?

D'abord, il est utile de rappeler ce qu'on appelle une voix nasale (par opposition à la voix engorgée).

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1. L'état du ténor

Cela provient tout d'abord de la difficulté intrinsèque qu'il y a à construire une voix de ténor : c'est une voix haut placée, souvent peu naturelle (au sens b). Les "ténors naturels" se font d'autant plus rares que les dernières générations produisent des individus plus grands, donc avec des cordes vocales plus longues et des résonateurs plus vastes, ce qui implique généralement des voix plus graves (donc plus de barytons, à tout le moins).

Pour le dire plus simplement : le ténor est sans doute la tessiture d'opéra la plus difficile à construire techniquement.

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2. L'usage du "nez"

Or, les fosses nasales ont une double caractéristique.

La première est qu'elles se situent dans la région où l'on produit le "formant du chanteur", c'est-à-dire les harmoniques denses qui permettent de rendre la voix sonore dans une grande salle et de chanter par-dessus un orchestre sans se fatiguer. On utilise souvent l'image d' "accrocher le masque", parce qu'il faut mettre en vibration les os de la face. On se situe donc près du nez, et on entend souvent, chez les voix où ce "formant" est très vigoureux, une nasalité légèrement plus forte que l'équilibre idéal.

Par exemple dans une voix comme celle de Juan Diego Flórez. On entend distinctement dans ses [a] et [i] que la luette libère le passage vers le nasopharynx (les cavités nasales), comme si le son au lieu de sortir simplement à l'horizontale par la bouche, pénétrait verticalement derrière le nez. Pourtant, sa voix est techniquement parfaitement placée, mais les harmoniques qu'il va chercher dans les os faciaux l'amènent à provoquer un peu de cette nasalité (aussi inhérente, il faut bien le dire, à l'usage de la langue italienne).
Le phénomène s'entend très bien dans ce très bref extrait :


En Arturo d'I Puritani de Bellini, au Teatro Cuyas de Las Palmas en 2004 (air d'entrée "A te, o cara").


La seconde caractéristique des fosses nasales est qu'elles facilitent la montée dans les aigus, lorsqu'elles sont abusivement utilisées et qu'on y place abondamment le son.

C'est le cas de beaucoup de ténors qui doivent s'aider du nez (lorsque leur technique les y prédispose) pour continuer à monter lorsque l'instrument se raidit avec la fatigue et le passage du temps. Jon Vickers en est un exemple impressionnant : dans les années 50 et au début des années 60, la voix était très belle et assez bien équilibrée, jusqu'à finir dans les années 70 et 80 par ne plus être qu'un nez sur pattes. Quelqu'un de méchant aurait bien pu lui suggérer qu'il était finalement capable de tout chanter bouche fermée.

En Giasone de la version italienne de Médée de Cherubini, en 1959, on entend déjà que les [i] sont entièrement dans le nez [1], mais le reste de la voix est glorieux, bien timbré et beaucoup plus équilibré.


Duo de l'acte II avec Maria Callas, direction Nicola Rescigno, à Covent Garden.


En revanche, dans le Voyage d'Hiver au début des années 80, on entend bien que toutes les voyelles sont systématiquement et intégralement envoyées dans les cavités nasales.


"Frühlingstraum" ("Rêve de printemps") tiré de Die Winterreise de Franz Schubert, version de studio avec Geoffrey Parsons.


La voix vieillissant, la technique se facilite la tâche en développant cette nasalité assez laide (et totalement antinaturelle), mais efficace pour contourner la difficulté de rebâtir ou même de maintenir une voix équilibrée.

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3. Conséquences pratiques

Pour pallier les difficultés propres à la construction d'une voix de ténor, il peut donc être tentant, en même temps qu'on accroche le masque, de solliciter les fosses nasales toutes proches pour faciliter la montée dans ses aigus.

Donc non seulement la technique italienne saine (dont tout le monde se revendique, y compris sans aucun fondement) produit une légère nasalité, mais de surcroît les chanteurs ont tendance à s'aider d'une nasalité plus franche et forcée pour atteindre plus aisément le haut de la tessiture.

Si vous voulez l'entendre, il suffit d'aller écouter un grand nombre de voix américaines récentes ou actuelles, où la nasalité "déviante" est extrêmement répandue. Certaines sont saines (comme Thomas Stewart l'était chez les barytons, par exemple), et ne doivent leur nasalité qu'à un reste d'articulation de leur propre langue, d'autres sont beaucoup plus forcées et se servent de cette béquille pour compléter une technique incomplète. On pourrait mettre dans cette case des chanteurs aussi prestigieux (et valeureux, il ne s'agit pas de porter un jugement négatif global !) que Ben Heppner.

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Voilà pour la rapide explication de cette petite curiosité !

Notes

[1] Il y aurait de toute façon matière à faire une notule entière sur les émissions des [i] et même [é] selon les nations et les techniques. On en a déjà touché très particiellement un mot dans la partie "interprétation" de cette notule.

Schumann, Brahms et Zemlinsky à Pleyel - Du Scherzo aux Parques


C'est sous ce titre que j'introduis le dernier compte-rendu (et premier de la saison) de Sylvie Eusèbe :

Suite de la notule.

David Le Marrec

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