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Le lied en français - XII - Schubert, La couleur maligne (La Belle Meunière)


Reprise ici de l'épisode VIII de notre série, pour plusieurs raisons :

  1. Présentation de la partition complète, accompagnement inclus.
  2. Modification de la traduction.
  3. Amélioration substantielle de la présentation, avec en particulier des retours de ligne pratiques pour le pianiste et le chanteur.
    • Pas de changement de ligne juste avant un changement d'octave au piano.
    • Pas de saut de ligne juste avant un aigu exposé au chant.

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Première remarque, "La mauvaise couleur", un peu plate, est devenue "La couleur maligne", plus connotée - "böse" est en allemand l'épithète attachée aux esprits malins qui tentent ou effrayent les jeunes filles dans les cathédrales goethiennes.

Et elle se loge partout, comme une vilaine tumeur : le poème donne sans cesse l'impression que ce vert colle aux doigts. On a beau voyager et s'éloigner, elle est partout, cette nature dégoûtante !

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Son

Il me semble qu'il s'agit du premier enregistrement disponible en français de ce lied, quelle que soit la traduction.

Evidemment, pas sans imperfections :

  • la carrure rythmique fonctionne mieux pour "Du champ à la forêt qui gronde" (avec l'accent du premier temps sur "champ" et un triolet de doubles croches ensuite) que dans la version proposée en partition ;
  • à l'inverse, "Et trempé, chanter à celle qui m'importe" entre certes sur la partition en forçant un peu, mais se révèle très peu naturel lors de l'exécution (si bien que je passe totalement à côté et dois rajouter des bouts de temps pour finir mon texte) ;
  • et de toute façon, l'intensité de ce lied est telle qu'il est très compliqué à réaliser en chantant et en s'accompagnant simultanément... et cela s'entend.



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Démarche

Ensuite, brève citation de ce que j'annonçais, et qui est demeuré valable :

On a respecté avec soin les rimes croisées - plus libres en allemand, mais le choix n'existe pas en français. Les modifications rythmiques sont importantes à vue d'oeil, mais portent essentiellement sur l'inclusion claire des finales en "e", de façon à rendre l'exécution plus rigoureuse (plutôt que de laisser l'interprète se débrouiller).
Mis à part cela, quelques notes dédoublées pour des raisons d'appui prosodique et quelques rares notes fusionnées pour éviter d'alourdir le vers de mots inutiles.

Cette précision peut faire peur à lire, mais ce sont en réalité des modifications totalement cosmétiques, qui ne changent en rien la mélodie ni les appuis rythmiques du poème. Au contraire, ces retouches évitent que le texte français ne sonne maladroitement dans son moule musical. Car les finales équivalentes aux féminines françaises (non accentuées, disons) en allemand sont accentuables, contrairement au français. Et ici, on ne trouve que des fin de vers accentuées par Schubert. Cela contraindrait à se limiter, dans ce lied, à des rimes masculines (accentuées sur la finale), ce qui serait passablement rugueux à l'oreille.

Bref, ces amendements respectueux (mélodie et carrures intactes) permettent tout simplement de mieux se conformer à l'esprit de ce qui est déterminé par Schubert. Je ne nie pas qu'un traducteur plus talentueux puisse se soumettre aux deux impératifs, mais cela me paraît particulièrement difficile dans ce lied-ci (si l'on veut en plus demeurer proche du texte et s'imposer des rimes), qui supporte un grand nombre de mélismes et de résolutions de phrase typiquement... allemands.
L'allemand est en effet bien plus souple sur le choix de ses syllabes accentuables lors du chant, et n'est pas embarrassé de tous ces mots-outils sur lesquels on ne peut pas vocaliser en français sans ridiculiser le poète.

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Modification

Dans le poème que voici, j'ai pris le parti de rectifier un vers, qui me déplaisait : "Pourtant sa vue est un cadeau", caractérisant l'apparition de la meunière à sa fenêtre, gracieuse aux yeux de l'apprenti meunier même lorsqu'elle cherche des yeux le chasseur. "Cadeau" avait vraiment pour seul mérite de rimer avec "rideau", sa platitude, sa niaiserie et même sa maladresse étant assez perceptibles.

Je propose donc une solution qui me convient bien mieux : "Pourtant sa vue n'est pas fardeau". Elle est moche à écrire et à lire. En revanche, indépendamment du fait qu'elle rime tout autant et me débarrasse de "cadeau" pour un mot plus élégant :

  • il était possible de conserver le déterminant "un" en modifiant le rythme, mais il se trouve déjà resserré et très peu naturel prosodiquement ici (inconfortable même en allemand), ajouter une contrainte supplémentaire me paraissait exclu ;
  • la disparition de l'article a quelque chose d'un peu familier, mais sans prosaïsme, qui cadre finalement très bien avec le profil poétique de ce meunier simplet mais policé ;
  • enfin, j'étais plus favorable à "Sa vue pourtant n'est pas fardeau", qui me paraît bien mieux sonnant ; mais à ce débit rapide, l'élocution est plus naturelle en inversant les deux groupes.


D'où ce choix, contestable sans doute, mais préférable à coup sûr à l'état antérieur.

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Die böse Farbe / La couleur maligne

Ich möchte ziehn in die Welt hinaus, / J'ai rêvé de partir, de voyager,
Hinaus in die weite Welt ; / Aller, parcourir le vaste monde ;
Wenn's nur so grün, so grün nicht wär, / N'eût-il ce vert, ce vert enragé
Da draußen in Wald und Feld ! / Du champ à la forêt qui gronde !

Ich möchte die grünen Blätter all / J'ai rêvé de frapper les feuilles des bois,
Pflücken von jedem Zweig, / Les arracher de chaque branche,
Ich möchte die grünen Gräser all / Noyer les prairies des pleurs de mes émois,
Weinen ganz totenbleich. / Jusqu'à les rendre blanches.

Ach Grün, du böse Farbe du, / Ô vert, couleur de mes malheurs,
Was siehst mich immer an / Pourquoi me toises-tu,
So stolz, so keck, so schadenfroh, / Insolent, si fier et si moqueur
Mich armen weißen Mann ? / Au pâle et pauvre homme abattu ?

Ich möchte liegen vor ihrer Tür / J'ai rêvé de m'étendre à sa porte,
Im Sturm und Regen und Schnee. [1] / Bravant les tempêtes des cieux,
Und singen ganz leise bei Tag und Nacht / Et trempé, chanter à celle qui m'importe
Das eine Wörtchen : Ade ! / Ce petit mot : "Adieu" !

Horch, wenn im Wald ein Jagdhorn schallt, [2] / Dans la forêt le cor a retenti,
Da klingt ihr Fensterlein ! / Bruisse alors son rideau !
Und schaut sie auch nach mir nicht aus, / Ce n'est pas moi qu'elle a senti,
Darf ich doch schauen hinein. / Sa vue pourtant n'est pas fardeau.

O binde von der Stirn dir ab / Arrache de ton front si sage
Das grüne, grüne Band ; / Ce ruban vert maudit, ce vert de l'abandon ;
Ade, ade ! Und reiche mir / Adieu, adieu, et salue donc
Zum Abschied deine Hand ! / Mon dernier passage !

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Et la partition :

Nouvelle partition, complète et soignée.

Partition de la ligne vocale traduite.

Et partition originale contenant l'accompagnement.

Par défaut, j'ai laissé la hauteur originale, d'autant que la version "pour ténor" n'est pas très haute. Mais si vous souhaitez une version plus basse, il suffit de réclamer, la manipulation est facile.

Utilisable librement sous réserve d'en indiquer la provenance (auteur, site), et de me prévenir par courriel en cas d'exécution publique.

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Le reste du projet :


Notes

[1] Texte original de Müller : "In Sturm und Regen und Schnee".

[2] Texte original de Müller : "Horch, wenn im Wald ein Jagdhorn ruft"


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