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Wagner - Die Walküre au Met : Voigt, Westbroek, Kaufmann, Terfel, König, Levine, Lepage


Après avoir rédigé un rapide compte-rendu informel sur la toute récente représentation, je me dis qu'en fin de compte quelques lecteurs de CSS seraient peut-être intéressés de lire un avis ou de confronter leurs impressions, puisque je donne quelques détails ici ou là. Ce ne sont évidemment que des impressions, et pas spécialement l'objet principal de ce lieu - le but en général n'est pas de distribuer des palmes ou des verges aux interprètes, mais plus de se balader avec délices dans des oeuvres.

Je ne pensais pas écouter la retransmission radio, n'étant pas spécialement pressé d'entendre le Siegmund de Kaufmann, chanteur que j'admire intensément au demeurant, mais dont je n'attendais pas énormément dans ce rôle : ce serait bien sûr excellent, mais un chant aussi nasal dans une tessiture aussi basse et un rôle aussi déclamé, ça me gêne, il me faut un timbre avec moins de ce voile qu'on entend souvent chez lui.

Et puis j'ai vu les extraits officiels du Met, qui m'avaient l'air vraiment très bons. [Et où, au passage, la mise en scène si décriée de Lepage, habituellement excellent (voir 1984 de Maazel à Covent Garden ou le Rossignol de Stravinsky à Aix et bientôt Lyon), m'apparaît bien convaincante. A voir sur la durée.]

Je suis donc allé écouter la retransmission (acte I pour l'instant).

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D'abord, la prise de son est vraiment luxueuse, elle magnifie et spatialise aussi bien les chanteurs que l'orchestre, on entend tout avec un immense confort. Avec ce degré d'aboutissement, on se dit qu'on est mieux derrière son poste que dans la salle !

Ensuite, James Levine ménage beaucoup de contrastes avec beaucoup de limpidité, très allant et même O süsseste Wonne que je trouve toujours un peu pleurnichard et lancinant se révèle délicat et passionnant, avec un piano subito incroyablement susurré.

Hans-Peter König, que j'avais adoré en salle (Daland avec Neuhold en 2002), sonne un peu mat, mais c'est en fait du velours en vrai, et puis ce demeure tout de même beau et prenant en retransmission.

Eva-Maria Westbroek m'a beaucoup impressionné. J'avais beaucoup aimé sa Sieglinde avec Rattle, quoique un rien attentive ici ou là, mais je l'avais trouvée magistrale d'aisance et de verbe avec Haitink et Forbis (concert Concertgebouw 2009). Et ici, c'est encore plus fort, les aigus (les deux la4 un peu difficiles à négocier dans "Der Männer Sippe") qui ne passaient pas sont aisés et beaux, et en audition seule, le résultat est sans aucun hululement, même si le timbre reste enveloppant - et ressemble de plus en plus au mezzo qu'elle disait vouloir dépasser (mais quel mezzo !).

Enfin Jonas Kaufmann, dont je n'attendais rien de capital. Là, c'est totalement hallucinant, tout simplement le meilleur Siegmund que j'aie entendu, je trouve ça encore plus exaltant que Lorenz, King en studio, le jeune Jerusalem ou n'importe qui d'autre.
Avant tout par la qualité de son expression : chaque mot est pesé et poétique, j'ai tout simplement eu l'impression d'entendre sa tirade "Ein Schwert" pour la première fois ! J'attendais en haletant chaque nouveau mot. Et ses appels étaient réellement expressifs, chacun des deux traduisait une émotion particulière, vraiment un appel de détresse, et pas un cri de gloire du mâle triomphant.
Par ailleurs, le timbre n'avait absolument plus rien de nasal, peut-être grâce à la tessiture basse : au contraire totalement plein et équilibré, d'une rare et somptueuse intensité.
Et pour finir je suis assez impressionné par sa discipline rythmique, pour un tout jeune Siegmund de surcroît.

J'ai rarement vu un interprète capable d'apporter une lecture totalement nouvelle à chaque rôle qu'il aborde (et sans amener à chaque fois la même personnalité comme Mödl ou Domingo, par exemple, qui étaient originaux mais pas variés), et en plus capable de supprimer ses rares défauts, entre deux rôles, alors qu'il est au faîte de la gloire et sans cesse entre deux avions. Il va jusqu'à prévenir les critiques que j'aurais potentiellement pu faire !

Je m'avoue tout à fait scié.

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Evidemment, les impressions varient considérablement lorsqu'on s'habitue à un enregistrement, lorsqu'on écoute sans partition (je l'avais devant les yeux cette fois-ci), lorsqu'on dispose de l'image... mais la qualité et l'intensité de cette lecture-là ont quoi qu'il en soit une nouveauté et un magnétisme assez étourdissants.

Par ailleurs, la partition est toujours source d'émerveillement. Cette fois-ci, je me suis arrêté sur la façon dont, pendant le récit de l'apparition du vieillard à l'épée, le thème du Walhalla se resserre pour aboutir en une conséquence logique sur celui de l'héroïsme des Wälsungen.



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Commentaires

1. Le samedi 30 avril 2011 à , par Sentierdelune

Bonjour,

Me revoilà après une longue absence… Je ne sais pas si vous vous souvenez, nous avions eu une petite discussion à partir d'un article sur la voix mixte, je crois. Enfin, j'ai continué à suivre votre blog, et plusieurs fois l'envie m'a même pris de répondre par ci, par là, même si, allez savoir pourquoi, je ne l'ai pas fait !

C'est à propos de Kaufmann que je souhaitais réagir. Jusqu'à maintenant, je n'étais vraiment pas très fan de ce chanteur, dont je n'aimais pas la voix, certaines inflexions etc., les aigus en général; bref, je n'étais pas convaincu par ce que j'avais pu entendre çà et là sur internet, dans le répertoire italien notamment (Puccini et autres).

Mais récemment, vous êtes peut-être déjà au courant, France Musique a retransmis un concert qu'il avait donné il y a qq temps au Palais Garnier, accompagné par Helmut Deutsch, pianiste que vous appréciez fort, me semble-t-il. Au programme, il y avait les sonnets de Pétrarque, année Liszt oblige, ainsi que du Britten, et enfin du Strauss.

A mon grand étonnement, j'ai été très séduit par son interprétation du sonnet 104, Pace non trovo (je crois qu'il existe une version piano solo, assez différente). Je trouve que c'est très habité, qu'il varie beaucoup les couleurs, qu'il prend des risques, qu'il ne cherche pas à faire absolument du "beau son". C'est flagrant si l'on compare avec Lawrence Brownlee, par exemple. Et pourtant, ce ténor est bon, je trouve, mais c'est beaucoup plus monochrome et uniforme (mais il est vrai que ce n'est pas du tout le même type de voix, alors la comparaison n'est pas très fair-play).

Voilà voilà !

Sentierdelune

2. Le dimanche 1 mai 2011 à , par DavidLeMarrec

Bonjour, Sentier Soave !

Oui, un plaisir de vous relire après ce temps, c'était effectivement autour de la voix mixte (entre autres), et aussi du Vaisseau de Bastille en début de saison.

Je n'aime pas spécialement non plus la voix de Jonas Kaufmann en tant que telle : c'est lourd, nasal, les piani sont parfois détimbrés... mais ce qu'il en fait est tellement irrésistible et profond que je suis acquis à sa cause depuis longtemps. Je n'ai à vrai dire pas réellement de réserves à formuler sur l'hystérie collective qui l'accompagne, et qui me paraît en fin de compte justifiée.

Parmi ses bons rôles (certains sont moins originaux ou moins électriques vocalement), vous pouvez jeter une oreille sur Fierrabras, Cavaradossi et Werther, qui donnent un bon aperçu de ses qualités. Et si vous pouvez entendre sa Belle Meunière sur le vif (le disque est moins fou), qui se trouve disponible sur son grand fansite, je crois que vous aurez vu l'essentiel.

Concernant le récital de Garnier, c'est un programme qu'il a traîné dans l'Europe entière avec Helmut Deutsch depuis la fin des années 90, en variant plus ou moins le contenu de la première partie (le récitatif Die Bürgschaft de Schubert, les Sonnets de Michel-Ange de Britten, les Sonnets de Pétrarque de Liszt...) et en conservant toujours le même bouquet de Strauss.
Ca ne se renouvelle pas beaucoup donc, ou du moins par moitié de programme, mais c'est effectivement d'une électricité dont on a peu d'exemple, même s'il faut passer sur quelques piani qu'il assume comme détimbrés pour passer sa nuance.


Je trouve que c'est très habité, qu'il varie beaucoup les couleurs, qu'il prend des risques, qu'il ne cherche pas à faire absolument du "beau son".

Ca me paraît justement sa plus-value, cette recherche des mots, des textures, jamais dans ce qui est facile vocalement ou beau superficiellement, toujours dans ce qui lui paraît pertinent en rapport avec l'oeuvre (et souvent avec une culture sous-jacente assez impressionnante, il suffit d'observer la qualité de ses liaisons en français !).

C'est flagrant si l'on compare avec Lawrence Brownlee, par exemple. Et pourtant, ce ténor est bon, je trouve, mais c'est beaucoup plus monochrome et uniforme (mais il est vrai que ce n'est pas du tout le même type de voix, alors la comparaison n'est pas très fair-play).

Ce n'est pas fair-play, c'est vrai (Brownlee est spécialiste du belcanto italien, où la variété de couleur et de texture est perçue comme un défaut et où le nombre de voyelles est de toute façon réduit), mais c'est parlant : Brownlee est réellement excellent, mais confronter les deux mais facilement en lumière ce que Kaufmann a en plus par rapport à la plupart de ses collègues les plus talentueux.


Et tout cela étant dit alors que je ne place pas du tout Kaufmann au sommet des interprètes que j'aime suivre de près. Simplement, avec sa façon à lui, il est quand même incontournable, "objectivement" en quelque sorte.

3. Le jeudi 21 février 2013 à , par Mathieu

Bonsoir David,
j'ai deux questions a propos de ton article:
1. Tu dis que Kauffmann a une voix nasale. J'avais pourtant l'impression que sa voix etait tres engorgee, ce qui la rendait tres sombre pour un tenor. Par contre je ne juge sa voix que sur son recital "Romantic Arias" qu'on m'a offert il y a deux ans (sinon je n acheterais jamais de recital d'airs de tenor....!). Sa voix peut-elle etre a la fois engorgee et nasale?

2. Quand tu dis que Westbroek hullule (ou pas en l occurence), que veux tu dire?

Bonne soiree!

4. Le vendredi 22 février 2013 à , par David Le Marrec

Bonsoir Mathieu !

1. Il n'est pas impossible d'être à la fois engorgé et nasal : le son passe par définition par plusieurs résonateurs, tout dépend où il se loge majoritairement. Pour l'avoir entendu en vrai, je ne dirais pas que Kaufmann est engorgé : il chante surtout larynx très bas (d'où l'assombrissement), mais le son reste émis assez devant (sauf lorsqu'il détimbre en chantant très piano dans le lied), et assez fortement dans le nez.

Cela dit, sa voix s'est de plus en plus équilibrée au fil des ans - assez incroyable d'ailleurs comment avec une émission contre nature (très basse !) et un agenda démentiel, il parvient à progresser techniquement... je n'ai pas d'autre exemple aussi impressionnant !

2. Hululer n'est pas un terme technique précis, mais il renvoie généralement à cette manière invertébrée de chanter dans l'aigu qu'on certaines femmes - on n'entend plus l'attaque ni précisément les notes, et généralement ça vibre beaucoup. Assez flasque, mais généralement très sonore, on le rencontre chez un certain nombre de wagnériennes par exemple - Schnaut, DeVol... Très souvent, le mot est très péjoratif et implique une perte de justesse.

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