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Ring Saga, la tournée


On avait déjà annoncé l'exploit de ce Ring pour ensemble de chambre, sa bizarrerie aussi - coupures, justifiées par des prétextes dramaturgiques assez douteux sur ce qui est utile et ce qui ne l'est pas...).

On avait même commenté les répétitions ouvertes au public, dans le Far West francilien. C'est dans ce même théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines que la production s'est répétée durant le mois d'août...

Et nous assistons désormais à la tournée dans la France entière. Arte nous fait la grâce de capter pour l'éternité et de diffuser sur son site de concerts Arte Live Web l'ensemble des quatre spectacles depuis Strasbourg. En ce moment même, Siegfried est en cours. Et les autres volets sont réécoutables ou le seront prochainement.

Je n'ai pas encore eu le temps d'y jeter un oeil, mais c'est évidemment vivement recommandé si jamais vous partagez un tant soit peu les perversions des lutins en direction des réductions et transcriptions de toutes sortes. Ou bien celles, moins originales, concernant les poids plumes dans les rôles écrasants.

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Ring Saga, version du Ring de Richard Wagner arrangée par Jonathan Dove pour la réduction instrumentale, par Graham Vick pour les coupes dramaturgiques. Nouvelle production, dirigée par Peter Rundel et mise en scène par Alexandre Gindt.

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Commentaires sur les différents volets :

En écoutant Das Rheingold, je suis frappé de plusieurs choses :

=> Naturel des coupures dans la première scène, ramassée au maximum, évitant les effets ternaires de séduction pour se concentrer sur la ligne directrice du drame. Musicalement très bien raccordé.

=> Beauté incroyable de la voix de Lionel Peintre, à la fois claire, mordant et claquante. Ce devait être un Alberich atypique, et on s'oriente davantage vers l'Alberich magnétique, à un point rarement entendu. A part Andrea Martin (chez Kuhn), je ne crois pas avoir entendu aussi charismatique ici.

=> L'orchestre sonne très proche de l'original, il s'agit d'une réduction et pas d'une réorchestration. De ce fait, on perd en impact orchestral ce qu'on ne gagne pas forcément en nouvelles couleurs timbrales. Par ailleurs, l'orchestre n'est pas très engagé, l'accompagnement sonne un peu indifférent, c'est étonnant.

=> La mise en scène, qui demeurant sympathique sans les costumes, se révèle non seulement assez peu pourvue en contenu analytique ou émotionnel, mais en plus moche - voire vaguement ridicule, avec les géants accoutrés à la mode Star Trek.

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Jusqu'ici une petite déception, mais c'est surtout pour le Crépuscule que j'attends beaucoup de la réduction, pour gagner en clarté des lignes et en aisance des voix. Nous verrons.

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Die Walküre, La Walkyrie

Je m'interroge, comme je l'avais déjà fait lors des scènes ouvertes, de l'intérêt de distribuer des voix dramatiques (même de petit calibre) dans certains rôles, puisqu'on dispose d'un orchestre réduit. Les préventions sur Cécile de Boever (Brünnhilde) demeurent, et rien qu'en voyant le visage de Marc Haffner (Siegmund), je pouvais entendre sa voix nasale et contrainte (étonnante prémonition, d'ailleurs - crispations visibles, ou simplement visage américain ?).

Haffner symbolise très bien la question : l'orchestre est suffisamment réduit pour une voix légère, pourquoi embaucher une voix aussi métallique, à l'émission aussi lourd ? Parallèlement, la voix n'est pas puissante et surtout elle se révèle assez aiguë, donc le chanteur n'est pas pour autant à l'aise dans la partie de Siegmund. Un ténor de type plus léger un peu plus pourvu en graves aurait été plus judicieux, par exemple.

Jihye Son est au contraire une Sieglinde plus claire et légère que la moyenne (un pur lyrique), sans être d'une légèreté déplacée - c'est l'un des rôles les plus faciles à distribuer, mais il l'a été fait avec goût et cohérence. Même chose pour Ivan Ludlow (Wotan) et Nora Petročenko (Fricka, Helmwige) qui m'avaient déjà bien convaincu lors des répétitions.

La Walkyrie est de toute façon le volet qui était le moins intéressant en termes d'expérimentation : l'orchestre y est largement présent par touches récitatives, pas très envahissant même lorsque les musiciens sont nombreux. Et comme Dove a respecté l'orchestration originale, on entend strictement la même chose, avec des cordes un peu plus étriquées, mais rien de bien neuf en tout cas.

Parmi les coupures, on peut s'étonner de la façon de coupler la fin de l'acte I à l'acte II, enjambant la superbe fin... Fait avec beaucoup de naturel, mais une pause n'aurait pas fait de mal. Ou alors carrément écrire un interlude, tant qu'à faire...

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J'attends beaucoup plus de Siegfried et surtout du Crépuscule, mais vu la prudente neutralité du Remix Ensemble de la Casa da Música de Porto, je ne suis plus très optimiste, même pas sûr de me déplacer pour aller l'entendre en salle, alors même que j'attendais cette initiative comme une Illumination.

Encore eût-il fallu que la distribution soit à l'aune de Peintre, Son et Ludlow, et surtout que la réduction apporte de nouvelles atmosphères. Sinon, ça n'est qu'un Ring de plus, à moindres frais pour l'organisateur (et coupé).

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Mise à jour du 12 octobre 2011 :
Götterdämmerung, Le Crépuscule des dieux

Voici donc que vient la journée la plus attendue de cette série, jusqu'ici décevante y compris pour les amateurs furieux de réductions sauvages qui sévissent en cette contrée sur sol.

Mise en scène

Mettant plus à distance entre les personnages (les chaises aux extrémités de la scène pendant les duos...), pourvu de costumes futuristes ringards, peu fouillée en termes de direction d'acteur, sa seule trouvaille se limitait au plan incliné assez sympa et peu cher pour les petites salles. Mais le reste du travail d'Alexandre Gindt sur ce projet a trouvé assez peu d'intérêt à mes yeux.

A l'inverse, la réalisation pour Arte Live Web de Philippe Béziat m'a paru d'une rare pertinence d'angles et de rythme, palliant un certain nombre de faiblesses de la mise en scène.

Orchestre

Malheureusement, l'exécution instrumentale (Remix Ensemble Casa da Música de Porto) souffre du même vice assez considérable : la neutralité de l'exécution, non pas au sens de la rectitude façon Boulez-Gielen-Metzmacher, mais bien de l'impression d'une certaine indifférence à l'enjeu dramatique et même musical de l'oeuvre. On pourrait même se mettre à imaginer que ces interprètes portugais (ou bien le chef Peter Rundel), qui sont rompus au répertoire contemporain, ont exécuté tellement d'oeuvres incompréhensibles qu'ils ont pris l'habitude de jouer leurs notes sans s'interroger sur l'intensité de leurs phrasés.
La chose est cependant moins gênante dans le Crépuscule, parce que la matière orchestrale est plus riche, et reste intéressante sans le concours des interprètes, là où le propos plus sobre de Das Rheingold et Die Walküre souffraient vraiment de ces circonstances.

Par ailleurs, comme précédemment, l'orchestration n'est pas fondamentalement changée, mêmes couleurs, et pour le Crépuscule on disposait de quatre cors, ce qui créait le même déséquilibre cuivré que dans la partition originale...

La transparence accrue est certes sensible dans l'Immolation, mais le jeu en valait-il la chandelle, pour si peu ?

Partition

La durée de deux heures quarante (alors qu'il s'agit, dans le projet Dove-Vick, de la seule oeuvre jouée le dimanche), ainsi que des choix très discutables, entraînent des coupes radicales et assez délirantes quelquefois.

Pas de Prologue des Nornes, alors qu'il s'agit de l'un des moments les plus singuliers du Ring. Certes, dramaturgiquement, il s'agit d'une redite, mais quelle annonce phénoménale ! On début d'emblée sur le duo d'amour, qui est prodigieusement raccourci. Coupures énormes dans les scènes suivantes évidemment.

D'une façon générale, les parties intéressantes sont complètement mutilées. Certes, on économise un choeur, mais l'appel de Hagen (pas du tout un moment qui m'est indispensable, au demeurant, sorte de pendant des Géants de Rheingold) ne débouche sur rien, alors que l'arrivée des vassaux constitue un moment d'éclat intéressant, qui fait contraste avec la nudité de ce qui précède et le caractère sinistre des cris qui l'ont suscitée.

Plus terrible encore, Siegfried est tué immédiatement après la scène des Filles du Rhin (écourtées), et la marche funèbre est purement est simplement raccourcie des deux tiers (on gagne quoi, une minute trente ??), pour s'arrêter au thème d'amour et reprendre à la transition avec la scène suivante. Scène qui débouche à peu près immédiatement sur l'Immolation.

Certes, les transitions sont magnifiquement réalisées par Jonathan Dove (naturelles et même inaudibles !) ; certes, on a grandement concentré le drame ; mais on a aussi supprimé ou mutilé à peu près toutes les plus belles parties musicales...

Le concept des coupures pouvait se défendre, puissqu'il s'agissait d'un projet "pratique", visant à rendre possible le Ring sur un week-end pour de petites scènes. [L'exact opposé de Richard Strauss qui avait accepté des fonctions d'administration musicale sous le Troisième Reich dans le but de pouvoir interdire aux orchestres provinciaux de - mal - jouer Wagner !]

Mais pas si cela se fait au prix de la destruction d'une grande partie des beautés de l'oeuvre, évidemment. Couper la marche funèbre, le moment où le spectateur qui a eu tant de peine à faire naître cet atroce rejeton, qui a partagé les souffrances de son vilain grand-père Wotan, de sa tante-marraine Brünnhilde, de sa mère Sieglinde, de son père adoptif Mime, voit disparaître si vite et sans éclat le héros promis... autant couper le mouvement lent du concerto pour clarinette de Mozart. Il y a des limites, autrement dit.

Les voix

La distribution de ce volait méritait en revanche l'attention.

Une oreille avertie m'a indiqué qu'à la Cité de la Musique, on entendait mal Alexander Knop (Gunther) et Donatienne Michel-Dansac (Gutrune) derrière l'orchestre pourtant réduit, mais en retransmission, la voix de cette dernière était délicieuse.

Johannes Schmidt défend très bien l'option d'un Hagen pas trop lourd, Louise Callinan réussit une belle Waltraute, un peu épaisse, très traditionnelle en réalité. Mais surtout, Jeff Martin, en Siegfried, propose à la voix un timbre un peu métallique typique des titulaires récents du rôle, et un format réellement plus léger : ainsi, toute la partition est assurée sans effort apparent, et sans changer la couleur habituelle du rôle, tout en faisant usage d'un voix qui ne passerait pas dans une grande salle un grand orchestre avec autant d'aisance.
Ou pourrait d'ailleurs regretter d'entendre finalement la même chose dans ces deux rôles que ce qu'on a l'habitude de voir sur les grandes scènes, mais après tout, les entendre bien chantés de bout en bout est si rare qu'on échappe tout à fait à l'impression de routine !

Opinion très positive confirmée pour Lionel Peintre en Alberich.

Je redoutais un peu le dramatique peu projeté de Cécile De Boever (Brünnhilde, entendue lors des scènes ouvertes de Saint-Quentin), proposant en petit format les défauts des grands, et, souffrante, elle fut remplacée pour le Crépuscule strasbourgeois par Piia Komsi, qui tiendra le rôle pour la série, précisément, de Saint-Quentin-en-Yvelines, ce week-end.

Piia Komsi est la soeur jumelle d'Anu Komsi - soprano lyrique léger assez célèbre pour ses incursions dans la musique contemporaine, par exemple ses Kafka-Fragmente de Kurtág avec Sakari Oramo. Piia, quant à elle, développe dans cette Brünnhilde une véritable voix de lyrique léger, au lieu du supradramatique habituel. Et son répertoire habituel est tout de bon du l'orchestre du soprano lyrique léger colorature : Traviata, Lakmé, Zerbinette ! Abonnée aux contre-sol, en somme.

Et pourtant, le résultat est très intéressant et très beau. La voix sonne avec fraîcheur, naturel (jamais forcée ni trafiquée), la diction forcément bien plus intelligible, flexible, précise. Les seules réserves proviennent du grave où, en tant de soprano réellement léger, elle est forcée d'émettre de tout petits poitrinés très nasalisés qui sont parfois un peu comique et ne font pas bien peur dans les grands éclats dramatiques.
Il n'en demeure pas moins que sur la distance, elle propose une très belle incarnation, y compris scénique. Et physiquement, un point sur lequel je ne m'étends jamais de coutume, je suis saisi par sa conformité avec l'image qu'on peut rêver du personnage de vierge guerrière nordique.

La grande satisfaction de ce Crépuscule, si bien que je suis même assez tenté d'aller l'entendre à Saint-Quentin, et que je recommande chaleureusement à ceux qui n'ont pas eu de place à la Cité de la Musique de ne pas se faire prier.

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Bilan général

Le bilan reste positif, car l'expérience valait d'être tentée par ceux qui l'ont tentée.

Néanmoins, je suis obligé d'acter une déception.

Qui provient essentiellement, à mon avis :

  • de la mise en scène, vraiment très limitée ;
  • de l'orchestre (et du chef), paraissant indifférent à ce qu'il joue ;
  • de la réduction, qui reproduit tellement l'orchestre original qu'on dirait une version peu plus malingre, mais qu'on n'entend rien de nouveau (c'était certes le but, économique, de la manoeuvre) ;
  • des coupures bien réalisées, mais sans discernement quant aux lieux et proportions, qui massacrent quand même un certain nombre de passages-clefs.


Peut-être aurait-il fallu pousser le concept plus loin, en récrivant l'oeuvre pour dixtuor à vents et en la jouant en français avec des chanteurs de format baroque. Là, la comparaison (et donc la frustration) n'aurait plus été possible.

Parce que c'est finalement la comparaison qui entache beaucoup cette entreprise, dont le but (finalement atteint) était de rendre accessible aux plus petits théâtres de donner le Ring. Pour quoi faire, cela dit, vu que c'est joué par les grands et qu'on peut jouer des tas d'autres choses dans les petits... Et on le voit, si c'est pour jouer à Strasbourg et Paris du Wagner, on n'innove pas beaucoup...
En revanche, si on voulait entendre un Ring réussi et différent (ce qui n'était pas le projet de ses auteurs), l'entreprise ne tenait pas toutes ses promesses, à mon sens.


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Commentaires

1. Le lundi 3 octobre 2011 à , par Cololi

J'ai vu que quelques minutes de la Walkyrie ...
Quand j'ai vu la durée, donc que c'était coupé ... que la mise en scène avait l'air franchement pas top, et quand plus l'orchestre était chambriste ... j'ai dit stop ^^.

2. Le mercredi 5 octobre 2011 à , par DavidLeMarrec

L'orchestre chambriste, comme si ça te faisait peur d'écouter des symphonies pour deux cents musiciens jouées par un seul homme, hein ! Le problème est surtout que les musiciens sont très tièdes dans cet ensemble... Rarement (jamais, je veux dire !) entendu du Wagner joué avec autant d'indifférence, c'est frappant.

Pour le verdict, j'attends d'entendre le Crépuscule, qui est le volet qui a le plus à gagner en clarté, pour s'extraire d'une écriture contrapuntique très riche et d'une orchestration parfois lourde.

Suite prochainement... :)

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