Carnets sur sol

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Éloge du belcanto

— Comparez, dit-il, les productions sublimes de l’auteur dont je viens de parler [Beethoven], avec ce qu’on est convenu d’appeler musique italienne : quelle inertie de pensées ! quelle lâcheté de style ! Ces tournures uniformes, cette banalité de cadences, ces éternelles fioritures jetées au hasard, n’importe la situation, ce monotone crescendo que Rossini a mis en vogue et qui est aujourd’hui partie intégrante de toute composition ; enfin ces rossignolades forment une sorte de musique bavarde , caillette, parfumée, qui n’a de mérite que par le plus ou moins de facilité du chanteur et la légèreté de la vocalisation. [...] J’aime encore mieux la musique française, et c’est tout dire.

Honoré de BALZAC, toujours au début de Gambara (1837)

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Encore une rosserie contre les arts dans ce petit récit.

Ce qui frappe surtout, c'est combien Balzac frappe juste : la musique italienne du début du XIXe est peut-être la plus « paresseuse » de toute l'histoire de la musique savante occidentale. La composition y est réduite à l'usage stéréotypé de tournures très simples, ce qui était déjà le cas aux époques baroque et classique, mais sans guère de lien avec les textes mis en musique, et avec une pauvreté de moyen à peine croyable. Même d'un point de vue mélodique, il semble quelquefois que le Rossini sérieux, Donizetti et la plupart de leurs contemporains se satisfassent de n'importe quelle ligne conjointe banale.
La seule recherche de ces musiques n'est même pas mélodique, elle est vocale, comme une suite d'exercices destinée à mettre en valeur les gosiers.

Bien sûr, cette musique a tout de même de l'intérêt (je vais prochainement parler de Nicola Vaccai en tant que compositeur de talent), et il en existe sous forme de chefs-d'oeuvre ; toutefois, comparé à ce que produisent les allemands et même les français à l'époque, l'indigence de la musique lyrique italienne paraît assez redoutable, tellement prévisible et tellement déconnectée des sujets qu'elle traite.

En portraiturant le belcanto romantique sous les traits non pas de sublimes incarnations de chanteuses magnétiques, mais des facilités harmoniques de type 2-5-1-4-5-1-5-1-5-1-5-1-5-1, et des tournures rythmiques toujours identiques (la carrure une croche-deux doubles-six croches doit recouvrir 70% des cabalettes écrites à l'époque...), Balzac frappe une fois encore contre certaines évocations du sublime à la mode, avec une délectation dans la cruauté qui fait frémir.

Mais il tempère cependant en précisant que cette mauvaise humeur n'a finalement que peu d'effet, et qu'elle attaque finalement sur des aspects assez éloignés des préoccupations du public.

il se prit à battre en brèche la réputation européenne de Rossini, et fit à l’école italienne ce procès qu’elle gagne chaque soir depuis trente ans sur plus de cent théâtres en Europe.

Sa formulation donne même l'impression d'une absence de condescendance vis-à-vis d'une musique qui atteint son but en trouvant son public, sans juger cela dégradant.

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Mais à part ça, moi, j'aime bien le belcanto. (Surtout Bellini et Vaccai, mais on trouve d'autres choses intéressantes ici et là, même si le taux de bonnes surprises reste de l'ordre de 5%.)


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Commentaires

1. Le vendredi 18 mai 2012 à , par Cololi

Salut David ^^

Dans un autre genre il y a Proust qui parle de "O sole mio" dans Albertine disparue. Certes ce n'est pas Rossini/Donizetti/Bellini ... ni même Verdi, mais les critiques sont les mêmes finalement.
Indigent ... mais qui devient transcendant au moment où le narrateur l'écoute, dans le contexte bien particulier de ce moment. C'est pour celà que c'est difficile de trancher !

Et les bonnes surprises ... je pense que ce ratio est valable partout. Imagine toi historien de la musique au XXIII° siècle ! Tu écoutes la musique de 1950 à 2000. Tu consultes les archives ... par exemple de l'ircam ... ou je ne sais quel autre organisme ou sont stocké les milliers d'oeuvres. Les bonnes suprises dépasseront elles 5% ?

2. Le samedi 19 mai 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Cololi !

Non, ce ratio n'est vraiment pas le même selon les époques et les aires.

Si tu prends la musique européenne entre 1890 et 1940, par exemple (où il y existe quantité de choses, aussi bien révolutionnaires que réactionnaires, de très grande qualité), tu es très loin au delà de 5%. Si je m'en tiens au disque, je parlerais plutôt de 80 à 90% d'oeuvres intéressantes, alors que pour le belcanto ou la symphonie classique, effectivement, ça va plutôt chercher dans les 15% si on est tolérant.

Ensuite, tout dépend des critères qu'on met pour la qualité, évidemment, mais il me paraît difficile d'infirmer qu'à certaines périodes (tournant du XIXe, puis tournant du XXe, en Allemagne comme en France) le taux de renouvellement (je ne parle pas d'innovation, simplement d'absence de répétition à l'infini du même modèle) est beaucoup plus important qu'en Italie au XVIIIe ou au XIXe.

Ca n'empêche pas qu'on puisse trouver beaucoup d'intérêt à l'opéra seria ou à... la tragédie lyrique. :)

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De ce point de vue, le belcanto romantique est l'équivalent de la symphonie classique : on se demande quasiment comment on pouvait écouter des oeuvres qui nous paraissent aujourd'hui, alors même que nous n'y sommes pas aussi souvent confrontés, tellement prévisibles !

Sinon, pour l'IRCAM, j'avoue humblement ne pas avoir assez de perspective pour établir une statistique, elle me paraît très difficile de toute façon : Boulez, Manoury, Saariaho... quel rapport ? L'IRCAM est avant tout un organisme de formation à l'électronique ; il a été le bras armé idéologique de Boulez, soit, mais du fait de son rayonnement, il a concerné beaucoup de compositeurs qui ne sont absolument pas dodécaphoniques, et encore moins crypto-bouléziens.
Et finalement, vu le nombre de grands compositeurs qui y sont passés, on peut espérer que ça dépasse les 5%.

Encore une fois, je n'ai pas suffisamment d'éléments sur le nombre de compositeurs et leurs noms (et leur musique, parce que je doute fort de tous les avoir entendus !) pour trancher cette question.

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