Carnets sur sol

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Le disque du jour - LI - Shéhérazade de Ravel par Kožená / Rattle


[On peut écouter le disque en ligne, gratuitement, intégralement et légalement, sur Musicme par exemple.]

Aujourd'hui est un petit événement. Car Carnets sur sol, temple officieux de l'interlope, du confidentiel et du bizarre, va commenter (et recommander !) une nouveauté de Deutsche Grammophon.

Il faut dire qu'il s'agit d'une artiste à qui l'on a déjà consacré un rapide portrait, où figuraient en exemple des extraits de ses Shéhérazade de Ravel, peut-être sa plus belle réalisation.

Aujourd'hui Magdalena Kožená, après avoir consacré des programmes aux italiens du premier XVIIe, à Bach, à Vivaldi, à Mozart, à l'opéra romantique français (Boïeldieu, Auber, Verdi, Berlioz, Gounod, Thomas, Offenbach, Bizet, Massenet, Ravel), à la mélodie tchèque (Dvořák, Janáček, Martinů), à la mélodie décadente internationale (Ravel, Schulhoff, Respighi, Chostakovitch, Britten)... propose trois cycles de lieder orchestraux propices à la rêverie, en trois langues : Chansons bibliques de Dvořák dans sa langue maternelle, Rückert-Lieder de Mahler et, tant attendue depuis toutes ces années, Shéhérazade de Ravel.

Le reste l'album est très beau : même les Rückert, qui manquent un peu d'ampleur et doivent sonner malingres en concert, surtout accompagnés par l'opulence du Philharmonique de Berlin, montrent une remarquable gestion musicale d'un souffle plutôt court et de nuances essentiellement douces. On y retrouve cette voix presque droite qui se pare d'un vibrato rapide et de faible amplitude, d'une belle couleur orangée à la fois froide et incandescente.

Tout le disque est donc réussi, mais ce qui justifie l'achat est assurément la parution de cette meilleure version des poèmes Tristan Klingsor mis en musique par Ravel. Evidemment, le studio n'est pas aussi frémissant que les versions de concert qu'elle a données au milieu des années 2000, mais il conserve les mêmes qualités de clarté d'élocution, de pouvoir évocateur des mots et de très grande musicalité. On avait, dans la notule consacrée au portrait, décrit plus précisément les procédés de fascination - en particulier pour la section lente « Je voudrais voir des calumets ».

La surprise n'est pas là : que ce soit fantastique, on l'attendait ; que ce soit un peu moins frémissant que le concert, on s'en doutait.

En revanche, dans une discographie finalement peu superlative (étrangères aux dictions trop déformées ou grandes chanteuses francophones inhabituellement inhibées), on peut être surpris que Kožená l'emporte sans réserve, de mon point de vue, sur la noblesse de Véronique Gens, qui manque un peu de souplesse et d'abandon. J'espérais beaucoup de ce disque (avec John Axelrod, un des rares chefs à avoir enregistré du Schreker, et l'Orchestre des Pays de Loire, chez Ondine), et Shéhérazade, quoique peut-être la seconde meilleure lecture discographique de ce cycle, n'est pas aux sommets auxquels parvient souvent, et que nous as montrés Kožená. (Au demeurant, très belle version remarquablement intelligible d'Herminie.)


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Commentaires

1. Le mercredi 25 juillet 2012 à , par rhadamisthe :: site

Tiens, curieux ! Je ne l’ai pas écoutée, à vrai dire… Je suis un grand amoureux de la version de Felicity Lott avec Armin Jordan : je gagerai que vous la connaissez, avez-vous dessus un avis ?
Je suis également curieux — tant qu’on y est — de votre sentiment sur la version d’Anne Sofie von Otter avec Pierre Boulez.

2. Le mercredi 25 juillet 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Rhadamisthe !

Ce n'était pas forcément sur ce terrain que je vous attendais prioritairement, je suis content de profiter de cette transversalité. :)

Mais non, mais non, pas curieux, elle a produit de grandes Mélisande ! Surtout avec Minkowski (Opéra-Comique 2002), un incroyable kaléidoscope d'affects, une Mélisande un peu manipulatrice, mais très subtile.
C'était un peu moins coloré vocalement et avec des phrasés sensiblement moins fouillés chez Haitink / Martinoty en 2007, mais ça restait un grand témoignage, parmi les grandes Mélisande.

Pour ce qui est des versions que vous citez, je crains de ne pas avoir grand'chose d'intéressant à dire. La version d'Anne-Sofie von Otter est très réussie, c'était jusqu'à présent quasiment un premier choix, mais ne se départit pas toujours d'une certaine forme de froideur, avec quelques articulations du texte un peu trop évidemment intentionnelles - ces objets sont si délicats, la moindre réserve, la moindre césure trop ostensible créent immédiatement une impression d'artifice.

J'avoue ne pas beaucoup aimer Lott, mais elle me laisse très souvent froid : à l'opéra sérieux comme léger, dans la mélodie... le timbre toujours un peu gris, la prononciation exacte mais sans élan, manquant un peu de naturel. Tout cela, je l'entends dans ses Shéhérazade très bien tenus (la seule que j'aie entendu faire un si bémol radieux...), avec de jolis piani, mais assez peu fiévreux, et en tout cas certainement pas lascifs.

Dans les deux cas, je ne suis pas totalement séduit par l'orchestre non plus, surtout avec Jordan qui est ici dans son mauvais versant, plus du côté de son Pelléas (un peu épais) que de ses Vom ewigen Leben (remarquablement tendus, dans le même type d'atmosphère suspendu). Il faudrait que je vérifie, mais il me semble qu'alors qu'Asie est plutôt paisible, la Flûte enchantée se déchaîne au contraire, de très belle façon.

Avant que j'en revienne inlassablement à ma captation de 2005 avec Kožená et Rattle, je fréquentais surtout Dubosc / Dutoit. C'est une lecture un peu terrienne, mais qui avait le mérite d'être très nettement articulée, ce que la concurrence de l'époque n'était pas toujours !
Etrangement, Danco / Ansermet et Crespin / Ansermet, tout en me laissant admiratif, ne me satisfont pas totalement. Je suppose que l'orchestre et la captation y ont leur part, mais je ne les ai pas réécoutés depuis longtemps.

Parmi les curiosités à découvrir, il y a la version pour baryton et piano de Konrad Jarnot et Helmut Deutsch : Jarnot sonne bien mieux en français qu'en allemand, et on entend réellement les choses différemment, à tout point de vue, texte comme "orchestration".
Et puis Michèle Losier qui a remarquablement chanté les deux premiers au Concours Reine Elisabeth, elle (ou une groupie) les a mis en ligne sur YouTube.

Bonne soirée !

3. Le mercredi 25 juillet 2012 à , par rhadamisthe :: site

Quelle promptitude dans la réponse ! Je rebondis donc.

Je suis pour ma part un grand amateur de Felicity Lott, et ce disque Chausson - Ravel - Duparc est parmi mes préférés. D’abord et malgré la grisaille, j’aime son timbre. Par ailleurs je suis séduit par ses interprétations d’une grande sobriété. Et puis il y a je ne sais quoi qui me touche.
De plus, je trouve justement l’orchestre d’Armin Jordan évocateur, parfumé… C’est peut-être ce qui m’a le plus gêné dans la version de A. S. von Otter : Boulez est assez “détailleur”, ce qui, en d’autres partitions, me plaît énormément (après tout, j’adore Salonen), mais ici me laisse sur ma faim.

Il est vrai que j’avais été séduit par la Mélisande de Kožená ; il est vrai aussi que je ne l’ai plus entendue depuis longtemps ; au reste je n’ai plus entendu Pelléas et Mélisande depuis très longtemps, et mes dernières écoutes avaient Mauranne, donc pas Kožená. Mais j’écouterai avec curiosité cette Shéhérazade, et j’en profiterai pour réentendre von Otter aussi.

Bon, et comme ça vous m’attendiez sur un terrain alors ? J’en suis flatté…
Bonne soirée !

4. Le jeudi 26 juillet 2012 à , par DavidLeMarrec

Pour Lott, tout à fait, j'admets complètement qu'il y a une grande part d'appréciation personnelle : c'est objectivement très maîtrisé, ma réserve se situe plutôt au niveau de l'absence de plus-value pour une chanteuse de cette renommée (plus-value qui a forcément sa subjectivité). Néanmoins lorsque je l'entends (à part dans les lieder captés un peu trop tôt, par exemple son récital floral de l'intégrale Schubert-Johnson), je ne m'estime pas floué.

Boulez est surtout d'une rigidité agogique pas très adéquate dans Ravel. Ca fonctionne admirablement dans Debussy, c'est une option valable dans les Mallarmé, mais pour Shérazade, moins. Je ne le trouve pas tellement plus transparent qu'un autre, de toute façon - dans une partition aussi bien orchestrée, c'est avant tout le mixage qui fera la différence, pour les équilibres.

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Disons qu'en vous lisant, j'aurais plutot pronostiqué, sans vous y réduire bien sûr, une intervention sur un répertoire antérieur que je taquine souvent ici. Je vous dois d'ailleurs d'avoir remarqué un Grétry-Gossec-Malgoire-Auvity (!) que je n'avais pas vu passer...

5. Le jeudi 2 août 2012 à , par rhadamisthe :: site

Me revoilà après écoute. Effectivement, c’est intéressant ! Je trouve en particulier que Kožená et Rattle se complète bien. Je n’avais pas toujours été séduit par ce dernier, et je trouve sa direction intéressante, agréable, très honnête et un peu suggestive.

Il y a tout de même dans la diction de Kožená des choses imparfaites, on ne peut le nier. À certains endroits je n’ai pas compris le texte.

Je conclus donc en disant que je mets cette version à côté de celle de Lott et Jordan. Pour moi, dans ces deux, il se passe quelque chose, il y a un charme.

6. Le jeudi 2 août 2012 à , par DavidLeMarrec

Oui, Rattle, c'est très irrégulier, à tout point de vue, même au sein du même répertoire (symphonies de Brahms passionnantes mais Deutsches Requiem pas du tout au sommet, par exemple), et jusqu'à la prise de son qui peut fluctuer considérablement !

Oui, Kožená ne passe pas ses journées à parler en français, mais pour moi, cela reste absolument intelligible, assez naturel, et surtout très finement coloré, du point de vue de l'expression. C'est mieux qu'un français exact mais plat, et de toute façon, plus intelligible, à part Danco et Crespin (et encore, la première très aidée par la prise de son qui camoufle l'orchestre !), on n'en trouvera pas des régiments.

Je suis bien content qu'elle vous plaise au point de la comparer à Lott. Ses calumets m'ont marqué à jamais, je le crains.

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