Carnets sur sol

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Les complices sont deux, double la trahison

Où la glottophilie proclame son empire
Chaque compositeur doit endurer le pire.

Divad EL CERRAM, Rubaïyat (899-928 ap. J.-C.).
Traduction personnelle à partir de la version en arabe classique (1420 environ) d'Angala Otrebor, érudit de Tombouctou, rédigée dans les années 1420 probablement.

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Voilà quel grand auteur vient en mémoire, lorsqu'on est confronté à ce qu'on joue aux arènes-théâtre d'Orange (souvent fait en concert) : vidéo A.

Et voici ce que dit la partition : vidéo B.

Cela appelle plusieurs précisions.

La voix

La partition prévoit une tenue extrêmement brève pour l'avant-dernière note (double-croche accentuée, qui doit claquer sur un si naturel), et bien sûr une tenue moindre sur la dernière (une ronde sur un la naturel), qui s'arrête en principe à la fin du premier morceau de phrase (ré mi fa# mi re mi do#).

Pour le si, on peut se rendre compte des désirs de Puccini en écoutant le choeur final, où le rythme est respecté, cela crée une sorte de petite respiration un peu bizarre. Le tenir longuement change la couleur (plus triomphale, moins décidée), mais a un certain charme, car n'étant pas sur l'accord de résolution, il maintient efficacement la tension. Admettons donc, même si c'est à rebours des intentions de Puccini.

Pour le la, c'est beaucoup plus discutable : étant sur l'accord de résolution, sa tenue démesurée est inutile, et surtout, Puccini a prévu de l'arrêter lorsque l'harmonie change, alors qu'ici on trouve cette note étrangère vaillamment tenue pendant qu'on traverse par exemple du mim7. Moche, tout simplement. (Et cela sonne un peu inculte pour les gens qui ont un peu plus de notions d'harmonie qu'un ténor d'opéra italien - à peu près n'importe quel musicien, donc.)
Compte tenu du point d'orgue non écrit qui a précédé, ce n'est pas le cas dans les deux extraits proposés. Mais cela n'empêche pas d'autres de le faire, en plus du premier point d'orgue imaginaire.

L'orchestre

Que les ténors fassent les histrions, c'est leur rôle. Mais l'orchestre ?

Puccini a écrit une partition intégrée, post-wagnérienne en quelque sorte, où les airs, même s'ils peuvent être sensibles comme tels (pour celui-ci, c'est clairement le cas), ne sont pas totalement détachables. Le volume de la ritournelle conclusive est suffisamment fort pour qu'on puisse applaudir et crier sans couvrir l'orchestre, et au moment où l'on devrait se reposer sur la tonique, Puccini enchaîne en plaçant l'accord final comme un bref début de phrase musicale d'une tout autre couleur. La tension ne doit se relâcher qu'à la mort de Liù, quasiment.

Pour le jouer en récital, les chefs remplacent l'enchaînement attacca par une simple résolution sur la tonique, grandiloquente mais extrêmement plate. Je regrette beaucoup que personne ne se soit fatigué à créer un petit quelque chose de plus propre, quitte à trahir Puccini, au moins le faire élégamment. On pourrait même reprendre le changement de caractère prévu par le compositeur et le conclure rapidement.

Mais si en récital, on est obligé de faire contre mauvaise fortune bon coeur, oser, comme Plasson et Alagna l'ont décidé (et comme d'autres l'ont fait avant eux), mutiler (et aussi paresseusement et maladroitement !) la partition en plein milieu d'une action dramatique, alors que l'oeuvre est donnée en son entier, c'est un outrage assez révoltant envers cette musique.

Même au Met, on applaudit sur la musique (assez sonore pour être entendue), et puis on se calme quand sa continue. Conclusion, le public a applaudi quand même pendant la musique... et les musiciens eux-mêmes l'ont mutilée. Que quelqu'un de la probité de Plasson, amateur de partitions rares et de versions archi-intégrales, en vienne là pour servir sa tête d'affiche... comment ont dû réagir les musiciens de l'orchestre ? Sans parler des mesures sismiques au cimetière de Lucques.

Les doléances

S'il y a bien un endroit où les huées pourraient éventuellement se défendre, c'est lorsque des musiciens trahissent le sens d'une partition pour servir leur propre satisfaction...

J'ai déjà dit mon admiration et ma gratitude pour la place d'Alagna dans le monde de l'opéra : s'il n'y fait pas la promotion du bon goût stylistique, au moins il permet d'ouvrir la porte à des ouvrages délaissés et parfois très intéressants. En tout cas du patrimoine précieux à entendre, vers lequel il entraîne un public d'ordinaire beaucoup moins aventureux.

Même le personnage n'est pas antipathique, avec sa forfanterie empreinte de sincérité, ne déguisant pas sa jubilation d'être applaudi ni sa certitude d'être le phénix des hôtes de ces (planches de) bois. Et j'admets qu'Orange, lieu de plain air avec joli décor, le public et l'atmosphère estivaux, les voix célèbres, les grands titres... est sans doute l'endroit où l'on peut le faire. Quand on se déplace à Orange, on va presque plus voir un son & lumière lyrique qu'un opéra interprété avec une rigueur musicologique parfaite, et des mises en scènes profondes. On peut admettre que cela fait partie des libertés du spectacles, qu'il ne faut pas faire des partitions des objets morts, qu'il y a après tout moins de déformations qu'autrefois, qu'on peut bien faire plaisir au public, surtout dans des espaces qui lui sont dédiés de façon encore plus évidente que dans les salles de spectacle (où la programmation tient à sa cohérence).

Certes. Il n'empêche, entendre des musiciens de cette respectabilité abîmer (pour leur petite gloire éphémère) une partition aussi maîtrisée dans l'écriture, ça fait un peu mal.

S'il n'y avait pas de vrais problèmes comme les famines d'Érythrée, les massacres méditerranéens, les oppressions d'Extrême-Orient, les dettes domestiques des riches, on pourrait même être un peu fâché. (Heureusement, il y a Théodore Dubois et Alexis de Castillon pour ramener nos âmes vers la mesure et la paix.)

Autres tours pendables


Merci à la vigilance de Xavier, sans qui la matière première de cette notule aurait échappé !

Au passage, cet air est en train de devenir, semble-t-il, un véritable standard dans les concours-fictions pour la télévision (air dévolu au petit lyrique-larmichette de service), sous sa forme ultra-amputée d'une minute trente Nessun dorma... Ma il mio mistero... Vincerò - transposé à la quarte généralement.
)



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Commentaires

1. Le vendredi 3 août 2012 à , par Xavier

Il y a une dernière chose de gênante à mon sens: c'est le fait qu'Alagna sourie et salue presque comme s'il était en récital... alors que, même au Met, des Domingo ou Pavarotti ne se permettent pas cela et restent dans leur personnage tant que possible pendant ces applaudissements intempestifs.

2. Le vendredi 3 août 2012 à , par DavidLeMarrec

Très franchement, au point où on en est...

Tu ne dois pas aller assez souvent au ballet : c'est tout juste si au dernier acte, lorsque Roméo a dansé avec le cadavre de Juliette, elle ne vient pas saluer à la fin du pas de deux. :)

[Au passage, après vérification, comme les chefs font un point d'orgue sur le ré majeur qui soutient le [o] final, assez peu piétinent l'harmonie au delà de la mesure prévue. Je n'ai retrouvé trace que de Bonisolli, et je suis certain de l'avoir entendu par Pavarotti, mais apparemment ce n'est pas si fréquent !]

3. Le vendredi 3 août 2012 à , par Xavier

Autre chose dont ça m'étonne que ça ne te gêne pas plus: est-ce que c'est logique par rapport à l'accentuation de la langue italienne de faire "viiin-ceeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeee-roooooooooo", j'ai l'impression que ça va à contresens...

4. Le vendredi 3 août 2012 à , par DavidLeMarrec

Oui, normalement c'est accentué sur la dernière syllabe, avec un accent secondaire sur la première, soit exactement comme Puccini l'a écrit. :)

(Encore que, j'ai un accent sur la double croche chez moi, mais ça peut surtout se traduire par une sorte de détaché, à mon avis...)

Dans un air aussi lyrique, franchement, la prosodie est secondaire. D'ailleurs Verdi avait pas mal expérimenté dans le sens des accents musicaux sur les syllabes faibles.

5. Le samedi 4 août 2012 à , par Ugolino le Profond

"plain air"
Jolie faute, mais malheureusement on ne fait pas de plain-chant à Orange...

Autrement, c'est effectivement pitoyable... et prendre la pose quand on fait ça, et qu'on le chante comme ça, c'est grotesque... Mais bon, on doit encore s'en étonner ? Je veux bien faire des efforts, mais je ne vois pas comment on peut prendre ce répertoire au sérieux quand on voit tout ce barnum, ces poses, ces productions, ce public, cette musique (oups)...

6. Le dimanche 5 août 2012 à , par DavidLeMarrec

Ben oui, faute d'être de plain-pied avec ces marches, on est en plain-air avec les chanteurs.

Personne n'est obligé de prendre ça au sérieux, même si la musique de Puccini se tient, tout de même. En tout cas, bien que je sois très amateur de Verdi (je n'en parle pas beaucoup parce qu'il n'a vraiment pas besoin de ma voix), je ne suis ni indisposé ni même choqué par ce type de rejet. Ce que j'aime dans cette musique, ce n'est pas le beuglement d'aigus tenus, mais il est incontestable que la tension vocale fait partie de ce plaisir - que tout à fait mon élégance verdienne je nomme 'glottophile'. Ca n'intéresse pas ceux qui sont à la recherche de substance musicale.

L'opéra italien a suivi très vite dans son histoire, dès la seconde moitié du XVIIe siècle, un déplacement vers la fascination vocale, aux antipodes de la raison (exalter la parole) qui était le projet des créateurs du genre. Et dès les premières années du XVIIIe siècle, il ne reste plus grand'chose de littérature (ni même de théâtre), et seulement une forme d'exaltation émerveillée de l'organe humain. Je conviens tout à fait que ce n'est pas la chose la plus profonde qui soit, mais au milieu de nombreux prétextes à vocalises, il existe un certain nombre de bijoux. Pour une fois, il existe relativement peu de chefs-d'oeuvre cachés, le corpus est très homogène au XVIIIe siècle, et au XIXe siècle l'essentiel des oeuvres les plus intéressantes que j'ai entendues se trouvent chez les plus célèbres. (Car, oui, la majorité des compositeurs d'opéra italien du XIXe sont moins intéressants que Donizetti. :) )

Si à cela on ajoute un développement assez timide des procédés musicaux - les belcantistes du milieu du XIXe écrivent dans une langue bien plus rudimentaire que Mozart, alors qu'en Allemagne et même en France, on multiplie les nouveautés -, je ne peux pas dire que je blâme ceux qui refusent d'entrer dans cet univers.

En tout cas, pour toi, je ne te recommanderais pas d'insister !

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David Le Marrec


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