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Stigmates faciles


Voici qu'à l'occasion du 15 août, les journaux et les cafés, sans doute en manque de polémique fraîche, bruissent d'indignation à cause d'un texte de prière (que voici), et qui, en effet, laisse affleurer un certain nombre de valeurs conservatrices.

Je suis toujours un peu surpris que ceux qui ne croient pas se sentent concernés. Que les catholiques aient un avis sur la société qui n'est pas celui des non-catholiques, cela paraît somme toute de la bonne logique dans de la saine démocratie, n'est-ce pas ?

Lorsqu'on connaît un peu l'institution, on le prend d'où ça vient, d'une entité dont la vocation est, par essence, la conservation de certaines représentations de la société et de la transcendance. Ces prises de positions ne sont pas toujours heureuses, mais peut-on demander à une religion de déclarer que Dieu n'est pas important, que ses textes fondateurs ont vieilli, que les injonctions de ses ministres ne sont pas à prendre au sérieux ? Autant instaurer l'agnosticisme d'Etat !

Indignation à tempérer à plus forte raison lorsque le texte de la prière est loin d'être un appel à la discrimination et aux purges (on parle du père et de la mère des enfants... pas vraiment un appel explicite à la haine). [Dans le cas où l'on aurait mis au pilori l'homosympathie comme un problème national, mon opinion eût évidemment été tout autre.] On peut considérer, selon le point de vue, que la loi est discriminatoire, mais tout au plus l'Eglise propose-t-elle de s'élever contre sa modification libérale - et ne demande en aucun cas la prohibition des sexualités uraniennes, leur exclusion de postes sensibles... Le préjudice de la discrimination, quoique fortement symbolique, est désormais assez mince dans la loi (dans les faits, tout dépend vraiment de l'endroit en France !) - à l'exception de la question de l'adoption, exagérément crispée, mais qui a bien d'autres enjeux (personne ne pouvant réellement prévoir ce qui n'a pas été expérimenté à grande échelle).

J'ai le sentiment, souvent, que la mesure de la déchristianisation de la France n'a pas encore été prise : les catholiques, aujourd'hui, représentent une minorité ; et même parmi ceux qui se rendent à la messe régulièrement, rares sont ceux qui suivent les conseils de leur bon pasteur - ils peuvent croire sans se sentir obligés d'abdiquer leur libre arbitre et leur esprit critique sur la qualité ou la pertinence d'un sermon. Je ne rapporterai pas ici ce que j'ai entendu dire, il y a vingt ans déjà, et dans les campagnes profondes, par exemple sur certain prêtre vaguement millénariste (disons qu'à la sortie de la messe, le fait qu'il ait pris les fidèles pour des crétins était ouvertement soulevé, et que son public s'est sensiblement rétréci au fil des semaines).
En somme, l'Eglise n'a plus de tout le pouvoir d'influence sur la société dont elle disposait. Aujourd'hui, en tant que minorité, ses opinions ne sont pas à combattre comme si elles étaient le pouvoir dominant, c'est tout le contraire - et je prends les paris que le mariage homosexuel sera bientôt établi, sans que des hordes de catholiques se déversent dans les mairies pour faire obstruction. Ils diront leur opposition (pour ceux d'entre eux qui y sont opposés), et puis voilà tout.

Ce n'est pas une situation comparable avec ce qui peut arriver dans un pays où il existe une religion d'Etat ou extrêmement majoritaire, dont les avis peuvent influer directement sur l'écriture de la loi. La France est dans le cas inverse, les catholiques sont vite sommés de se taire (car supposés oppresseurs, on prête toujours un peu davantage aux riches), lorsqu'ils contreviennent à la morale majoritaire. Typiquement le cas du préservatif : tout le monde en utilise, à commencer par les catholiques, et l'institution essaie de conseiller comme elle le peut de ne pas abuser de cette facilité pour répandre une mortelle licence sur la Terre ; de surcroît, il est simplement recommandé de limiter ses appétits, et certainement pas s'adonner frénétiquement au barebacking. Or, alors que personne n'écoute plus ce que disent les prêtres et qu'aucun d'entre eux n'a recommandé d'avoir des rapports avec n'importe qui sans protection, voilà qu'on leur intime l'ordre de se taire sur ces sujets - dont ils ne sont, certes, pas les mieux placés pour parler, mais c'est pareil à l'Assemblée, à l'Opéra et au PMU, la vie se passe à parler de ce qu'on ne fait pas (sinon, à quoi servirait le langage, n'est-ce pas ?).

En dépit de tout ce qu'on peut dire d'elle, l'Eglise est donc devenue une cible commode, exactement comme lorsqu'on fustige les bienpensants afin d'ériger les truismes qu'on affectionne en actes de résistance.

Car, qu'on se le dise : contrairement à la majorité des gens, j'ai le courage de dénoncer l'intolérance, l'esclavage, la guerre, la maladie, la trahison et la mort. Oui, vous avez le droit de m'admirer, j'ai un sacré cran.


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Commentaires

1. Le mercredi 15 août 2012 à , par Jean-Christophe Pucek :: site

Bonsoir David,
Félicitations pour ce texte que je trouve extrêmement lucide. Les crispations des deux camps adverses en ce 15 août m'ont un peu agacé; je crois que nombre de gens n'ont pas encore compris qu'on ne pouvait pas demander à l’Église d'être une autre institution que celle qu'elle est, comme celle-ci peine à réaliser que ses heures de règne sur les esprits sont définitivement terminées, du moins en France. Rien n'arrêtera la réalisation de la promesse faite par le candidat socialiste à la présidentielle et je vous parie qu'une fois qu'elle sera actée, nul ne songera plus à revenir dessus. Et, entre nous, il y a actuellement des problèmes nettement plus importants à gérer dans notre pays.
Je reviens plus tard écrire quelques mots sur votre passionnant billet relatif à la succession dans les ensembles baroques.
Très belle soirée à vous.

2. Le vendredi 17 août 2012 à , par DavidLeMarrec

Merci. :) Je crois qu'il ne faut pas se crisper pour la polémique, qui est une vieille tradition. Le plus dérangeant, là-dedans, c'est qu'au lieu de porter le débat sur le fond, on nie d'avance la légitimité de ses contradicteurs à s'exprimer, en considérant que l'emplacement du Bien et du Mal est entendu une fois pour toutes.

Le procédé est assez retors, puisqu'on dénonce comme antidémocratique le fait d'exprimer une opinion contraire (ce qui est pourtant constitutif d'une démocratie opérante...).

[Et je le dis d'autant plus volontiers que mon sentiment personnel me pousse, certes sans certitudes, vers des rivages assez libéraux sur ces questions.]

J'ai remarqué (est-ce moi ou l'air du temps ?) que ce type de procédé rhétorique (finalement proche de l'ad hominem) était assez répandu ces dernières années, et pas seulement pour les sujets "politiques". (Ce qui est assez désagréable.)

3. Le mercredi 22 août 2012 à , par Ouf1er

Vous aurez tous deux remarqués que je n'ai pas commenté. Mais je n'en pense pas moins...
;o))

4. Le mercredi 22 août 2012 à , par Ouf1er

... remarqué.... (bien sûr !)

5. Le mercredi 22 août 2012 à , par DavidLeMarrec

C'est parce que tu refuses de tomber dans la facilité. Les proies immobiles ne sont pas de ta classe... :)

6. Le jeudi 23 août 2012 à , par Sandrine

Je ne suis pas d´accord avec le propos " tout le monde utilise le préservatif " car les gens qui , notamment á cause de leur physique, ne trouveront jamais de partenaire , n´ont pas á l´utiliser . Je dirais plutôt " tous ceux qui plaisent physiquement l´utilisent s´ils veulent éviter maladies et / ou grossesses " .

7. Le jeudi 23 août 2012 à , par DavidLeMarrec

Sandrine, c'était un raccourci, un effet de langage. Quand je dis "tout le monde", je veux dire (et je le dis tout de suite après) "même les catholiques pratiquants". Je soulignais simplement le fait qu'en dépit de positions de principe que l'Eglise peut difficilement contourner (on ne peut pas demander à des prêtres de dire que Dieu c'est de la blague, juste parce que ce serait en concordance avec l'évolution de la société... l'Eglise disparaîtra peut-être, mais elle ne fera pas ça), les croyants étaient eux-mêmes largement libres de leurs actions, et qu'il ne fallait peut-être pas nourrir l'illusion que si l'Eglise dit que les vilains invertis menacent l'Humanité, cela change la face de l'opinion publique en France.

Mon propos ne portait absolument pas sur la sociologie des relations amoureuses, bien évidemment. Et un certain nombre de gens, en effet, n'utilisent pas de préservatif, par conviction, par absence d'exposition au risque ou par absence de compagnie. Quand je dis "tout le monde utilise", c'est une hyperbole pour "n'importe qui peut utiliser - et les catholiques ne s'en privent pas". :)

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