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Die schöne Müllerin par Fritz Wunderlich : déchéance et révisions d'écoutes


Au cours d'une profonde actualisation (nombre de versions doublé) prévue de la discographie de la Belle Meunière, j'ai réécouté le studio Wunderlich / Giesen, auquel j'ai finalement peu touché (et j'aime davantage ses versions sur le vif). J'en avais un souvenir agréable, d'une version peut-être un peu sage, mais très bien chantée et très correctement expressive.

Et je suis interdit, pour ne pas dire horrifié.

Tout est chanté d'une manière lyrique et assez insensible au texte, de longs déroulés mélodiques au timbre homogène, sans contraste, sans relief sur les mots. En outre, le timbre, un peu nasal et crispé au niveau du point de "démultiplication", ne sonne pas particulièrement séduisant à mes oreilles. Pour tout dire, je trouve alors le disque assez désagréable, et ayant écouté peu avant plusieurs versions exceptionnelles de l'oeuvre, presque insupportable - chose que je ressens assez rarement pour des questions d'interprétation.

Oh, je n'entends pas déboulonner une "fausse valeur" ou me targuer d'être l'esthète clairvoyant qui dénonce l'imposture, cet enregistrement a des vertus et n'est pas chéri pour rien. Mais après avoir beaucoup pratiqué le texte de la Belle Meunière (et entendu beaucoup d'enregistrement superlatifs depuis ma dernière écoute de cette version, aussi !), je suis frappé avec une rare force par l'indigence inattendue de cette version mythique - d'une grande absence expressive quant aux mots. Alors que je l'avais trouvée par le passé certes un peu "vocale" pour moi, mais tout à fait agréable, convaincante et réussie. Récemment encore, je disais plutôt du bien de son Dichterliebe, qui ne me paraît pas tout à fait de la même farine.

Ce type de réévaluation fait partie des mystères et des émerveillements du mélomane. Les oeuvres restent, mais la façon dont on aime les entendre peut évoluer de façon profonde, avec des allers et retours sur des enregistrements qu'on va tour à tour aimer et détester. Rien que le passage d'un même disque avec une écoute globale, une écoute avec texte en main ou une écoute avec partition change tout - les attentes et les satisfactions changent du tout au tout. Et évidemment les expériences d'auditeur entre chaque écoute influent considérablement.

Les oeuvres ne subissent généralement pas ces mutations à même fréquence et même force, tout simplement parce que l'évaluation d'une interprétation se fait, le plus souvent, par rapport à ce qu'on a envie d'entendre dans cette oeuvre.

Ces confessions ruineront sans doute le peu de crédit qui pouvait rester à ma réputation d'homme de goût,


mais je trouve, au delà de mon opinion ou de mon ressenti (qui n'ont pas vocation à universalité), l'expérience assez intéressante, elle fera vraisemblablement écho chez quelques lecteurs.

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J'aurai peut-être l'occasion de parler prochainement, à l'occasion d'une discographie du Fliegende Holländer, d'évoquer le chemin inverse - avec la révélation, au terme d'un long voyage à travers la partition, la scène, la pratique, la discographie d'une oeuvre, pour une version jadis réprouvée.


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Commentaires

1. Le mercredi 5 septembre 2012 à , par rhadamisthe :: site

Où est le lien vers une discographie où on se verrait conseiller de meilleures versions, alors ? Tenez, à part ça, j’ai parcouru ce que vous avez écrit sur l’intégrale de Naxos. Les volumes avec pianoforte, en particulier sur “les poètes de la sensibilité”, ça me tenterait bien… Dommage qu’ici il faille tout commander, jamais rien directement en magasin, à part les nouveautés.

2. Le mercredi 5 septembre 2012 à , par DavidLeMarrec

J'en avais parlé un tout petit peu ici et, il y a quatre ans et demi, . Mais il n'y a là que 12 références commerciales, alors que j'en ai 39 à traiter dans ma prochaine mise à jour. Et mes premiers choix n'y figurent pas.

S'il vous faut absolument un conseil urgent, je peux vous recommander (mais tout dépend de ce que vous cherchez, il y a vraiment tous les styles là-dedans) :

Christian Gerhaher / Gerold Huber
Ian Partridge / Jennifer Partridge
Olle Persson / Mats Bergström (guitare)
Matthias Goerne / Eric Schneider
Jonas Kaufmann / Helmut Deutsch
Gérard Souzay / Dalton Baldwin
Josef Protschka / Helmut Deutsch
Jorma Hynninen / Ralf Gothóni

Mais Fassbaender, les deux Bostridge ou Bär, c'est excellent aussi (ça va juste un peu moins loin à mon sens).

Avec pianoforte, j'aime beaucoup Max van Egmond et Penelope Crawford (surtout pas Immerseel, van Egmond y est en très petite forme), le chanteur est très clairement déclinant mais ça a beaucoup de charme. Sinon, il existe semble-t-il un semi-pirate Haefliger / Dähler que je n'ai jamais trouvé, mais si c'est du niveau de son Winterreise avec le même pianofortiste, ce doit être fantastique.

--

Pour ce qui est des Naxos, vous ne croyez tout de même pas qu'il y a une FNAC au monde où l'on trouve des volumes de lied de Naxos ? En tout cas ceux que l'on cherche... Quand on aime la niche (le lied en est une, d'une certaine façon : si on a déjà un Winterreise de DFD, le reste est vraiment en disponibilité aléatoire), il faut bien se résigner à ne commander quasiment qu'en ligne.
Mais il y a seulement dix ans, la difficulté par correspondance était tout autre ! Rien que pour trouver une partition (pas rare !) de Rossini, il fallait fureter dans les catalogues physiques du magasin, et souvent, le vendeur n'étant pas doué, on rentrait bredouille ou avec des prix exorbitants. Mais le plaisir de chiner, oui, disparaît en partie.

Et encore, à Nantes, les disquaires sont loin d'être les plus miteux.

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[Au passage, j'ai bien lu vos précisions sur la "philosophie" de [url=http://radamisto.tumblr.com]radamisto.tumblr.com, et vu le format, il me paraît tout à fait normal que les commentaires n'y appellent pas forcément de réponse à leur tour. :) ]

3. Le jeudi 6 septembre 2012 à , par Sandrine

Bonjour David . Wunderlich est plutôt un ténor lyrique , n´est-ce pas ? J´avoue que je ne suis guere emballée non plus par ses prestations concernant ces lieder de Schubert . Pas emballée non plus , loin de lá , par la version chantée par Schreier .
Autant j´aime beaucoup écouter des ténors pour des opérettes et opéras , autant je n´aime pas spécialement les voix aigues dans le lied et ceci vaut pour moi autant pour les hommes que pour les femmes . Je trouve que ce genre musical convient mieux aux timbres de voix plus sombres, plus veloutées et c´est pourquoi je préfere largement dans ce registre Die Schöne Müllerin ( mais aussi pour le Lied en général ) des artistes comme Fischer-Dieskau ( j´avais le disque , d´ailleurs) ou Stuzmann . Ferrier a-t-elle également chanté Schubert ? J´aimerais bien entendre au moins une prestation d´elle dans ce répertoire .

4. Le vendredi 7 septembre 2012 à , par rhadamisthe :: site

Bonsoir à tous les deux !

Ferrier a-t-elle également chanté Schubert ?


Un tout petit peu, il me semble, cf. un des coffrets édités par EMI — mais pas impossible qu’on trouve tout ou partie chez Naxos… Jetez un œil sur Amazon ;)


À propos de Die Schöne Müllerin

Je n’ai pas spécialement besoin d’un conseil urgent, à vrai dire ce cycle ne me fascine pas — je ne suis pas un ‘fan’ des cycles longs. Néanmoins, s’il y a Fassbaender… bon… on va peut-être faire une nouvelle écoute.

En ce qui concerne Kaufmann, il faut se farcir Helmut Deutsch que je trouve assez sec, j’ai été un peu refroidi par ça. Gerhaher, m’étonne pas, en plus je connais peu ce chanteur, faudra que je m’y penche.


À propos de mes deux tumblr

Je ne sais pas trop où mettre ça pour que ça soit bien visible, mais bon. Au moins, vous, vous le verrez.

D’abord, normalement je suis averti par mail des commentaires, mais si je suis pas tenu au courant comme ça, il y a de fortes chances que je les rate.

Ensuite, en ce qui concerne Radamisto (le versant musical donc, on aura observé que le versant “littéraire” est en français et le musical en Händel), vous pouvez commenter à votre convenance. Le fait est le suivant. En créant Rhadamisthe sur Tumblr, je pensais mettre uniquement des citations. Quand j’ai vu qu’on pouvait aussi mettre des extraits audios, je n’ai pas su résister ! Du coup, autant j’avais un projet clair pour les citations, autant pour les extraits musicaux ce n’est pas le cas… Il y a donc sans doute de la place, dans ce malléable projet à définir, pour les commentaires.

Soit dit en passant, sur Tumblr on a droit à un extrait (court : 10 Mo) par jour. Aussi j’essayais au départ d’en faire un chaque jour. Maintenant ce n’est plus le cas…

La conclusion est : sentez-vous libre de commenter, que ce soit pour écrire deux petites phrases ou quelque chose de plus conséquent, et sentez-vous libre aussi, pourquoi pas, de rebondir ici même à un de mes billets audios.

5. Le dimanche 9 septembre 2012 à , par DavidLeMarrec

@ Sandrine :

Comme signalé par Rhadamisthe, il existe un peu de Schubert pour Ferrier, évidemment toujours les mêmes tubes (pas du tout les meilleurs Schubert d'ailleurs, mais ceux qu'on trouve dans tous les récitals pour voix féminine) : Du bist die Ruhe, Die junge Nonne, Gretchen am Spinnrade, etc.

Je me pose la question de la façon d'aborder ce que vous dites à la fois sur deux interprètes précis et sur les ténors. Nous ne devons pas être très nombreux à ne pas adhérer à Wunderlich ici... sauf à considérer ceux (nombreux !) qui n'aiment pas les ténors dans le lied. Ce que vous dites ensuite oblitère sans doute les conclusions qu'on pourrait tirer spécifiquement sur Wunderlich et Schreier. :)
Cela dit, ce sont deux chanteurs très spécifiques. Il existe plusieurs versions Schreier. Personnellement, je n'aime pas trop celle avec Shetler (à cause de la voix toujours aussi nasale), mais celle avec Ragossnig à la guitare a en revanche beaucoup de charme. Les ténors vers lesquels je me tourne dans ce répertoire sont plutôt Haefliger, Dermota, Partridge jeune, Rolfe-Johnson, Bostridge, Padmore, Kobow, Davislim... des voix pour la plupart à la fois agréables de timbre, pourvues de qualités lyriques, mais aussi de flexibilité (vocale et expressive). Paramètres qui ne sont pas tous réunis pour Wunderlich et Schreier dans leurs disques de la Meunière.

Je suis prêt à convenir que la voix de baryton, justement parce qu'intermédiaire, convient tout particulièrement au lied, avec ses possibilités d'éclat, mais aussi sa capacité de lyrique et de souplesse, d'allègements - clairement, les basses ne sont pas à l'aise dans ce répertoire. A qualités égales en tout cas, parce qu'il existe beaucoup de ténors formidables dans ces pièces.

(En ce qui me concerne, je n'aime pas beaucoup DFD dans la Meunière, et même d'une manière générale, hors Winterreise, je ne le trouve pas à son sommet dans les cycles de Schubert et Schumann. Pour la Meunière, cela sonne assez sec, rapport aussi aux dates d'enregistrement et aux prises de son : on a l'impression d'entendre un ténor court plutôt qu'un baryton chaleureux. Mais cette déception à mettre en regard avec le fait qu'elle existe parce qu'il s'agit de Fischer-Dieskau : dans l'absolu, j'aime beaucoup ces disques, davantage Demus que les deux Moore.)

6. Le dimanche 9 septembre 2012 à , par DavidLeMarrec

à vrai dire ce cycle ne me fascine pas


Ce fut mon cas. Mais en l'écoutant par les bonnes personnes, que ce soit dans le ton volkslied de Fouchécourt / Planès, avec l'effet Winterreise de Goerne / Schneider ou avec la rage tragique et dansante de Kaufmann / Deutsch, et en le pratiquant, en le traduisant aussi, j'ai fini par m'en éprendre profondément. Alors que je n'écoute plus souvent le Voyage d'Hiver en entier (trop écouté, trop "intériosé" d'une certaine façon), je trouve beaucoup de charmes dans la Meunière.

— je ne suis pas un ‘fan’ des cycles longs.

En raison de leur ton spécifique, ou parce que vous avez une réticence de principe au format cycle ?

Comme beaucoup, je crois, je suis très sensible à l'effet de cohérence. Pour une raison simple, d'ailleurs : cela permet de se libérer des textes, d'avoir les "mains libres" une fois qu'on s'est familiarisé avec eux. Alors que dans un récital dépareillé, il y aura toujours des pièces avec lesquelles on n'est pas suffisamment à l'aise, et qui demandent de revenir au poème, au milieu d'autres qu'on est lassé d'entendre !


Néanmoins, s’il y a Fassbaender… bon… on va peut-être faire une nouvelle écoute.

Reimann cogne méchamment, mais contrairement au Winterreise, ça fonctionne assez bien, même pour lui.


En ce qui concerne Kaufmann, il faut se farcir Helmut Deutsch que je trouve assez sec, j’ai été un peu refroidi par ça.

Deutsch peut être très différent d'une soirée à l'autre, il s'adapte énormément au projet : avec certains chanteurs il peut se montrer simplement "musical" et discret, avec d'autres il peut tenter des expérimentations étonnantes.

Même en salle, je l'ai entendu avec un peu d'indifférence quelquefois, avec une quasi-hystérie d'autres.

Cela dit, depuis ces dernières années, je le considère comme le meilleur accompagnateur que j'aie jamais écouté, je crois. Et ses Müllerin avec Kaufmann y sont pour beaucoup... il s'agit réellement d'une révélation du cycle sous un autre visage, dansant, vindicatif, exubérant, tragique. Mais lui comme Kaufmann sont beaucoup plus intéressants sur le vif (on peut entendre ça sur le fansite jkaufmann.info), le disque n'atteint pas le même degré d'absolu (quelque chose de plus léché et contenu).


Gerhaher, m’étonne pas, en plus je connais peu ce chanteur, faudra que je m’y penche.

J'étais assez peu enthousiaste au début, sa voix "twangue" beaucoup, donc elle sonne un peu nasale et comprimée (le "twang", c'est le son "texan"), mais elle reste tout de même bien belle, et quand on regarde le texte de près, son travail est assez hallucinant, peut-être le plus fin du marché actuellement. Il n'a pas le pouvoir d'évocation de Goerne, mais ses mots sont sans doute plus fins.


La conclusion est : sentez-vous libre de commenter, que ce soit pour écrire deux petites phrases ou quelque chose de plus conséquent, et sentez-vous libre aussi, pourquoi pas, de rebondir ici même à un de mes billets audios.

C'est noté !

7. Le mercredi 12 septembre 2012 à , par Sandrine

Bonjour , lorsque vous dites que les basses ne sont pas á l´aise dans le Lied, est-ce que vous entendez au niveau du timbre ou bien de la projection de la voix ?
Ceci étant posé , il est vrai que je n´ai jamais entendu de chanteurs de registre basse interpréter des Lieder, l´on entend le plus souvent des ténors et des barytons . Au passage, que pensez vous de Mathias Goerne dans ses prestations du Lied ? Personnellement, je trouve que sa voix se prête vraiment á ce genre .

Du côté des femmes , je trouve qu´une voix de soprano peut tout á fait convenir au Lied si le timbre n´est pas trop " grosse voix d´opéra " et si la diction est assez claire, ce qui est rarement le cas chez les sopranos de type aigu . Véronique Gens a chanté du Lied, il me semble , elle a la voix pour cela parce que soprano de type central et lyrique , un timbre ni trop acide ni trop " grondant " . Par contre, Callas n´a jamais rien donné dans le Lied : pourquoi ?
Apres tout ce qu´elle a chanté , je suis plus que sûre qu´elle aurait également brillé dans ce domaine .

Nathalie Stutzmann dans le Lied : je me souviens, David, que vous aviez quelques doutes quant á son " étiquette" contralto et de temps en temps , je ressens un peu la même chose parce que dans certains Lieder, son timbre dans le médium et les aigus n´est guere différent de celui de certaines autres chanteuses que l´on qualifie pourtant toujours de mezzo . Donc, je me demande si ce n´est pas plutôt par rapport á son ambitus dans le grave qu´elle est dite contralto .
D´ailleurs, si alto était juste une question de timbre , n´importe quelle mezzo gonflant la voix pourrait être appelée alto . Un prof m´avait dit que c´était beaucoup plus une question de notes de passages et de capacité á rester en voix de tête dans le grave en soulignant que selon qui chante, le timbre peut être tres trompeur et la couleur encore plus , ce qui n´empêche que les vraies contraltos ont également ( c´est obligé) un registre de poitrine naturel dans les notes les plus basses .

8. Le mercredi 12 septembre 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Sandrine,

Je parle du timbre, mais plus généralement de l'équilibre et du grain. La projection n'est pas un problème dans le lied, et de toute façon on peut transposer (ce dont les chanteurs ont tendance à abuser, ce qui les conduit quelquefois à tasser méchamment). Les basses, étant dans leur médium grave généralement (pour éviter la fatigue, je suppose), disposent d'harmoniques très denses et sombres (ce qui les rend particulièrement convaincantes en choeur ou à l'opéra), et cela cause plusieurs désagréments :
- de l'uniformité, un timbre robuste qui varie peu (très peu de basses mixent, par exemple) ;
- un timbre très solide, qui est sans rapport avec l'expression souvent indécise et tourmentée des poèmes.

Lorsqu'on entend Martti Talvela chanter Frühlingstraum, comment peut-on croire au jeune homme assis derrière la vitre qui délire à propos de la nature et de son amour perdu ?

J'ai souvent parlé de Matthias Goerne, vous pourrez trouver des avis un peu plus développés ici ou . La voix, dans l'absolu, ne paraît pas taillée pour le lied (lourde, engorgée, sombre, très sonore)... mais tout son art a consisté à la tourner dans le sens de l'excellence vers ce répertoire.

Même s'il est invariablement excellent, au disque, on peut souvent trouver mieux, parce que la voix est très particulière (pas exactement "belle"), mais en salle, je n'ai jamais rien entendu de plus hallucinant : la voix semble englober l'ensemble de la pièce, et alors qu'elle est extraordinairement projetée et que l'impact physique en est sensible partout, elle paraît caresser plus que percuter.
A cela s'ajoute un sens du vers tout à fait exceptionnel. Un des plus grands chanteurs de tous les temps, et dans le lied, on pourrait même le citer comme le plus grand (quitte à le laisser partager ce titre avec deux-trois autres).

Il se trouve que chez les femmes, tous les types de voix peuvent convenir. Evidemment, pour les formats trop dramatiques, c'est difficiles, parce que le grain, entendu de près, est moche (Schnitzer et Seiffert chantant Schubert, c'est une épreuve : alors qu'ils étaient au faîte de leur gloire vocale dans Wagner, on aurait dit des grabataires en écoutant leurs Schubert !). Mais pour des lyrico-dramatiques, ou des dramatiques aux voix très nettes, cela fonctionne parfaitement. Il suffit d'écouter les Schumann de Michaela Kaune (qui chante les rôles de lyrique les plus larges, comme Arabella) ou les Brahms de Doris Soffel (qui s'est particulièrement illustrée dans les rôles de grands mezzos wagnéro-straussiens), deux références de la plus haute volée.

Véronique Gens a assurément chanté du lied pendant ses études, mais je n'ai jamais vu mention d'un concert (et encore moins d'un disque où elle en chantait). Si l'allemand est bon, cela pourrait être très bien. En revanche elle excelle déjà dans la mélodie.

Callas n'a pas chanté de lied, tout simplement parce que ce n'était pas sa culture et ne l'intéressait pas. Callas aimait le répertoire italien, même Mozart n'était pas assez "vocal" à son goût. Il suffit de l'entendre chanter Kundry en n'exprimant rien (une gageure !) pour se rendre compte que la perte de son absence du lied n'est pas forcément grande. En outre, je ne suis pas certain que son allemand aurait été à la hauteur, et une voix aussi épaisse n'a pas forcément d'intérêt dans le lied, sauf à avoir vraiment envie de passer du temps à la discipliner... Elle n'aurait pas pu chanter ça de façon superlative, comme ça, juste en passant.
D'une manière générale, le répertoire "intellectuel" n'était pas dans sa culture (elle n'a pas fait Mélisande non plus !), ni pour sa voix, ni pour son tempérament : ce qui fait l'intérêt de ses interprétations, c'est plutôt la qualité du legato et l'intensité instinctive du jeu. Pas vraiment ce qui est le plus important dans le lied.

Ce n'est pas le côté "mezzo" de Nathalie Stutzmann qui m'aurait fait douter, mais plutôt cette technique "bouchée" dont nous parlions précédemment : si jamais elle la "débouchait", que se passerait-il ? Peut-être que cela sonnerait seulement plus clairement et libre, peut-être qu'elle gagnerait une tierce ou une quarte dans l'aigu. Je n'ai pas de réponse évidemment, et sa voix telle qu'elle est reste une voix d'alto.

D´ailleurs, si alto était juste une question de timbre , n´importe quelle mezzo gonflant la voix pourrait être appelée alto .

Pas vraiment, puisqu'un mezzo épaissi ne sonne pas du tout comme un alto, justement.

Un prof m´avait dit que c´était beaucoup plus une question de notes de passages et de capacité á rester en voix de tête dans le grave en soulignant que selon qui chante, le timbre peut être tres trompeur et la couleur encore plus , ce qui n´empêche que les vraies contraltos ont également ( c´est obligé) un registre de poitrine naturel dans les notes les plus basses .

Oui, tout à fait.

9. Le jeudi 13 septembre 2012 à , par Sandrine

Bonsoir David , merci pour vos réponses . Donc, ce n´est pas par manque de capacité que Callas n´a pas chanté de Lieder mais bien par manque de goût et
d´intêret car vu tout ce qu´elle a chanté , elle aurait sans aucun doute autant réussi dans la mélodie et le Lied si elle l´avait voulu .
Pour Véronique Gens, je me suis trompée en pensant Lieder pour elle , en fait j´aurais du dire mélodie francaise ( Nuits d´été de Berlioz, par exemple ) mais si je
l´ai cité , c´est plutôt pour son timbre qui, parce qu´il n´est pas trop sombre , se prête tres bien á ce type d´oeuvre .

Vous dites qu´un mezzo épaissé ne sonne pas comme une alto , j´en conlus donc que la prof de chant á qui j´avais demandé si j´étais mezzo ou alto et qui m´a confirmé que j´étais bien alto ne s´est donc pas fié á mon timbre ? Pourriez vous me citer un exemple de chanteuse que vous considérez comme voix de mezzo épaissi ? Je ne vois pas tres bien ce que vous voulez dire .

Nathalie Stutzmann n´a jamais caché qu´elle avait des difficultés dans l´aigu , elle a d´ailleurs affirmé qu´elle ne pourrait pas chanter les rôles entier d´Ulrica et Dalila . D´accord pour Dalila qui est clairement pour mezzo mais Ulrica est un peu plus grave , même si ce n´est pas de l´alto profond et je pense qu´elle en serait capable car on entend que dans le Lied, elle a quand même des aptitudes dans l´aigu ainsi que dans la mélodie ( Fauré) .

J´ai écouté Ferrier dans les Lieder et vu son timbre , je ne crois pas qu´elle aurait été convaincante en alto d´opéra ( Erda , Ulrica ) . Pas du tout le même style que Stutzmann . Heynis également n´a pas chanté d´opéra , il y a des voix qui ne prêtent qu´á certains emplois précis . De même que l´on ne peut imaginer un chanteur du style de Pavarotti chanter du Lied .

10. Le samedi 15 septembre 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Sandrine,

Je ne suis pas certain que Callas aurait "autant réussi" dans le lied, je suis même persuadé du contraire vu sa technique, son profil. Mais du strict point de vue de la nature de la voix et de sa maîtrise, rien ne l'en aurait empêchée si elle l'avait souhaité.

Tout à fait d'accord pour Gens, clarté de la voix, aisance des allègements, netteté de la diction, elle dispose de toutes les vertus cardinales du genre.

Je dis au contraire que non seulement cela se perçoit aux "coutures" techniques, mais qu'en outre, en général, la mezzo-soprane qui épaissit se repère aussi au timbre. Les exemples ne manquent pas, Obraztsova, Borodina, Lemieux... Aucune ne ressemble à un alto.

La déclaration de Stutzmann est un peu étonnante, mais il est tout à fait possible qu'il lui manque certaines notes, ou même que des phrases entières soient trop tendues pour elle.

Heureusement que Ferrier n'a jamais chanté Ulrica ! Ou alors dans la perspective d'un contre-pied esthétique absolu, en en faisant une reine de l'Asie. :) Pour Erda, en revanche, je ne vois pas le problème : mis à part l'allemand flou, ça aurait été absolument parfait.

11. Le dimanche 16 septembre 2012 à , par Sandrine

Bonjour David . Donc, selon vous , mezzo au timbre épais = mezzo dramatique , je l´entends aussi de cette maniere mais je pensais que ce timbre épais était naturel chez ce type de mezzo et non feint .
Je croyais que la différence la plus flagrante entre mezzo et alto se situait dans le poitrinage , un prof m´avait dit que chez moi, c´était " joli" parce que mes graves n´étaient pas poitrinés . En mezzo poitrinante, je vois Horne , c´est même le " gros mezzo poitrinant " type .

Stutzmann a peut être tout simplement une voix courte de nature , j´ai connu une femme qui avait pris plusieurs années de cours de chant et qui n´avait jamais été plus haut que le fa aigu mais normalement , une alto de haut niveau et qui n´a pas de problemes physiologique est tenue d´aller au moins au sol 4 tout comme une soprano est tenue d´avoir l´ut 5 dans la voix .
Stutzmann a quand même des capacités dans l´aigu car elle a chanté des partitions d´alto qui frise le mezzo , Serse de Häendel par exemple .

Mariana Pentcheva , selon vous, c´est une mezzo dramatique ou une alto ? Elle est marquée contralto sur Youtube mais il me semble justement qu´il y a un poitrinage qui sonne plus mezzo . Personellement, je la sens vocalement plus proche de Borodina que de Ferrier .
Se rapprochant beaucoup plus de l´alto, je verrais plutôt des chanteuses comme Delphine Galou .

12. Le mardi 18 septembre 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Sandrine,

Donc, selon vous , mezzo au timbre épais = mezzo dramatique , je l´entends aussi de cette maniere mais je pensais que ce timbre épais était naturel chez ce type de mezzo et non feint .

Non, ce n'est pas ce que je dis. :) Je parle de mezzos qui tubent, mais qui ne sont pas des altos. Peu importe leur catégorie.

De toute façon, le seul critère plus ou moins objectif pour définir un mezzo dramatique, c'est la puissance. On lui demandera la possibilité de passer de gros orchestres, et d'avoir beaucoup d'impact. Il existe des mezzo dramatiques de tessitures diverses, certains très centraux, d'autres aux confins du soprano.

Horne poitrinait beaucoup en effet, mais ce n'est pas ce que j'appellerais une "grosse voix" : sans doute très dynamique et sonore, mais pas forcément épaisse ou très lourde.

--

Je n'ai pas de réponse pour Stutzmann, ne l'ayant pas entendue travailler, mon propos se limite au fait de supposer que vu son type d'émission, il est tout à fait possible qu'elle dispose d'une extension aiguë à laquelle sa technique actuelle ne lui permet pas d'accéder ; mais c'est pure hypothèse.

Serse est un véritable rôle d'alto de mon point de vue.

--

Je viens de réécouter Pentcheva dans le Liber Scriptus de la superbe version de Gatti à Dresde. Le passage aigu se situe au même endroit que les mezzos (c'est une oeuvre sur laquelle on l'entend particulièrement bien, avec ses portamenti qui vont juste au-dessus du passage des mezzos), et la couleur est vraiment celle d'un mezzo dramatique, je ne vois pas vraiment d'ambiguïté, même si le bas-médium est charnu et l'aigu limité.

13. Le mardi 18 septembre 2012 à , par Sandrine

Bonjour David , effectivement la couleur de la voix n´a pas de rapport avec le centre de tessiture , une prof me l´avait plusieurs fois confirmé : une mezzo de type grave peut fort bien avoir une couleur légere tout comme on peut être mezzo dramatique avec une force particulierement marqué dans les aigus .
D´ailleurs , je " vois" Eboli comme mezzo aigu dramatique . ainsi que Lady Macbeth alors que Azucena , tout en étant également charnu au niveau de la teinte, demanderait un centre de gravité légerement plus grave .

Serse est un rôle d´alto mais quand même beaucoup plus souvent chanté par des mezzos que par des altos profonds , en tout cas pour ce qui est du Largo
Ombra mai fú .

Pentcheva , je l´ai également toujours entendu comme mezzo dramatique , même si elle a tres certainement les capacités de chanter aussi alto .
A propos , pourriez vous m´indiquer une chanteuse alto ( une vraie !) mais de variété ? Quelqu´un m´avait dit un jour que Piaf et Barbara étaient alto : pour Barbara , vu le centre de gravité , ca me semble tout á fait possible mais j´ai des doutes pour Piaf car elle a un timbre nettement plus clair . Je la verrais beaucoup plus mezzo avec une voix de poitrine particulierement appuyée . Mais si vous avez des noms de contraltos de variété á me citer , merci d´avance car je cherche quelque chose á pouvoir chanter á ce niveau-lá .

14. Le mercredi 19 septembre 2012 à , par DavidLeMarrec

Je suis d'accord pour votre distinction Eboli / Azucena.

Serse est plus souvent chanté par des mezzos, tout simplement parce qu'il y en a beaucoup plus, et pour diverses raisons avec des techniques souvent bien meilleures (Mingardo n'y serait pas très convaincante, par exemple). Ces tessitures sont de toute façon tout à fait accessibles à des mezzos.
Quant à l'air qui ouvre l'oeuvre, ce n'est pas vraiment une référence : même les ténors et les barytons l'ont chanté ! :) Pour couronner le tout, la partition indique larghetto, et il s'agit d'un air parodique, donc on le chante le plus souvent complètement à contresens.

J'aurais du mal à situer, comme je vous le disais, les chanteurs de variété selon les références lyriques. Mais la variété, c'est comme le lied : trouvez quelque chose qui vous plaît, et vous avez le droit de transposer !
Je suis sûr que les chansons interprétées par Connie Francis ou Léo Marjane seraient parfaites pour une contralto !

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