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Arts


[...]

Elles cessèrent enfin, comme on rallume les lumières.


Les arts rendent difficilement compte les uns des autres : il est rare qu'une peinture évoque puissamment des sons, qu'une musique puisse épouser les articulations profondes d'un discours, que les mots égalent la pulsation enivrante d'une danse.

Et pourtant. Certains non seulement y parviennent, mais les combinent.

Sagra était une merveille baroque, une collision improbable et inquiétante de la nature et de l'art. De très anciens canaux souterrains, par leurs pierres disjointes, avaient fini par faire sourdre, à travers les rues, les eaux sous pression d'une source jaillissante qu'ils captaient à plusieurs milles de là ; et lentement, avec les siècles, la ville morte était devenue une jungle pavée, un jardin suspendu de troncs sauvages, une gigantomachie déchaînée de l'arbre et de la pierre. Le goût d'Orsenna pour les matériaux massifs et nobles, pour les granits et les marbres, rendait compte du caractère singulier de violence prodigue, et même d'exhibitionnisme, que revêtait partout cette lutte - les mêmes effets de muscles avantage que dispense un lutteur forain se reflétaient à chaque instant dans la résistance ostentatoire, dans le porte-à-faux qui opposait, ici un balcon à l'enlacement d'une branche, là un mur à demi déchaussé, basculé sur le vide, à la poussée turgescente d’un tronc – jusqu’à dérouter la pesanteur, jusqu’à imposer l’obsession inquiétante d’un ralenti de déflagration, d’un instantané de tremblement de terre.
J’avançais saisi d’étonnement dans ce demi-jour vert où les branches immobiles laissaient couler une résille de soleil sur le pavé gras.

Fusion entre un style architectural et sa paraphrase par la nature.

Ce fut à cet instant que, dans la déflagration brutale d’une bourrasque, les trompettes sonnèrent. Un vieil hymne d’Orsenna, un air des temps héroïques ou passaient les brocarts roides, les tiares barbares, les traînes hiératiques sur les degrés de marbre, le cinglement d’ailes des flammes triomphales, les soirs rouges pleins de galères laissant flotter des voiles sur la mer. Un déchaînement splendide et noble, pareil au déploiement à longs plis, l’un après l’autre, d’une interminable et raide draperie de sacre, où jouaient les moires impalpables de l’Orient. Une douce foudre tombait en pluie d’argent sur le cimetière. Longues, brèves, longues, les notes se poursuivaient en appel surhumain, en coulée de joie chaude et rouge, étouffante comme un caillot de sang. Elles cessèrent enfin, comme on rallume les lumières.

Non seulement la remarquable évocation en mots des images que suscitent la musique, mais en plus ce spectaculaire parallèle avec la luminosité, qui me paraît d'une justesse parfaite - l'extinction d'une musique, c'est comme la réactivation du monde réel.

Toutes ces leçons d'écriture suggestive et de style sont dispensées dans les débuts du Rivage des Syrtes de Julien GRACQ.

Il serait bien téméraire de seulement songer à une musique là-dessus. Et pourtant, c'est un peu la raison qui a amené les lutins de céans à renouer avec la fréquentation de feu M. Poirier.

Sans doute d'autres effluves de cela dans les prochaines semaines.


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Commentaires

1. Le dimanche 5 mai 2013 à , par Lavinie :: site

Il y a beaucoup de virgules et peu de "et". J'aime bien, ça fait avancer le texte par respirations, comme des vagues – ou des bourrasques. (Et la richesse du vocabulaire !)

2. Le lundi 6 mai 2013 à , par David Le Marrec

Bonjour Lavinie !

Ton entrée Gide est toujours ouverte dans mon navigateur depuis près d'une semaine, je vais y répondre à un moment donné. :)

Oui, la respiration (plus intérieure qu'orale, je ne suis pas sûr que ça se prête bien à la lecture à haute voix) est formidable. Mais je n'y trouve pas l'ostentation qu'il peut y avoir dans la construction de la phrase proustienne ou dans le lexique flaubertien façon Salammbô ou Antoine. Quelque chose qui est à la fois extraordinaire et naturel.

Il n'a pas énormément écrit, et tout n'est pas passionnant (surtout pas sa méta-littérature !), mais ses grands textes sont vraiment très, très marquants.

3. Le lundi 6 mai 2013 à , par Palimpseste

Ah oui, beau passage avec une conclusion aussi frappante dans sa concision que juste dans son apparent paradoxe, comme tu le soulignes.

J'ai lu Le Rivage des Syrtes il y a une dizaine d'années, sans accrocher vraiment alors que je m'en étais réjoui des mois à l'avance. J'y repense beaucoup ces derniers temps; une relecture s'impose.

(Est-ce que mon texte respire bien?)

4. Le mardi 7 mai 2013 à , par David Le Marrec

Il mérite sans doute une seconde chance, oui. Ou alors un autre bon Gracq, comme le Balcon.

(Est-ce que mon texte respire bien?)

Une prose fine était descendue avec la nuit sur les notules ; une respiration régulière se répétait sur les frames nues ; la lueur d'un esprit agile, tandis que je parcourais les commentaires, dessinait ce même halo irréel que m’avaient rappelé les Syrtes.

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