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Auditorium de Bordeaux : premiers retours d'expérience


Le lieu a enfin ouvert, après des années de retard - certaines utiles, comme l'ouverture au public de cette bribe de quartier romain au moment de l'établissement des fondations, qui laisse augurer des vestiges qu'on pourrait retrouver en rasant le centre-ville (pas de l'ordre de Pompéi, mais sans doute un ensemble d'une richesse comparable à Ostie, par exemple). Et ouverture, alors qu'il n'était pas correctement terminé, témoin le parquet pas encore verni et abîmé lors de l'inauguration.

L'horrible Palais des Sports, une des pires acoustiques de la planète - un lieu entièrement gris et bétonné, peuplé de sièges en plastiques, et où le son s'évanouit dès les premiers rangs, devenant une sorte de bruit tout aussi puissant que la source, mais complètement diffus -, peut donc enfin être relégué à l'endroit qui sied parmi les instruments de torture antiques, aux côtés du lit de Procuste et de la chaise à clous.


Cliché de Thomas Sanson pour la Mairie de Bordeaux.


Fait assez rare pour être relevé, la salle reçoit son nom d'un compositeur vivant - Henri Dutilleux. Au train où allaient les choses, je devine que quelques-uns auront craint une ouverture posthume - et son âge n'est pas en cause !

L'événement ne peut être correctement commenté qu'après avoir éprouvé les qualités du nouvel espace, dans différentes condigurations. C'est pourquoi il est temps à présent. Après avoir entendu divers échos pas toujours concordants, Carnets sur sol a humblement prié un témoin privilégié de nous faire part de son sentiment, après avoir assisté aux premiers opéras, ainsi qu'aux premiers récitals symphoniques et baroques.

Voici ce qu'Olivier Lalorette, auteur du très-clairvoyant site de conseils discographiques Discopathe Anonyme, nous écrit. Nous ne saurions trop le remercier pour avoir assumé cette mission périlleuse malgré ses exigeantes activités :

Le nouvel auditorium de Bordeaux a fait l'objet d'une couverture médiatique nationale importante,en particulier car il a accueilli les dernières Victoires de la Musique Classique. Mais il convient de prendre un point de vue plus bordelais pour comprendre l'importance régionale de l'événement. Le contexte musical bordelais était pour le moins morose. Certes on a toujours pu admirer depuis 1780, le Grand Théâtre, modèle unique de théâtre classique (il faut dire qu'il a eu la chance de ne pas être bombardé), mais il ne convient véritablement que pour l'opéra baroque, classique et à la limite rossinien à cause de la taille de la fosse et de la scène. Si il pouvait accueillir avantageusement les concerts de musique de chambre, les concerts symphoniques en revanche devaient se dérouler au Palais des Sports, salle à l'accoustique peu adaptée. Il faut rajouter que la variété n'est pas mieux servie, puisqu'elle est condamnée à utiliser la Patinoire. Inversement, la concurrence en matière de cinéma était très forte au centre-ville au début des années 2000,et après qu'un des cinémas ferma, la mairie décida de la construction d'un auditorium. Les travaux vont connaitre de nombreuses péripécies et retards, c'est finalement en janvier 2013 que le nouveau bâtiment est inauguré. L'objectif de cet auditorium est clair : il accueillera les concerts symphoniques, des opéras qui demandent une fosse importante, mais aussi du jazz et des "musiques du monde". Il convient de préciser que l'auditorium possède deux salles : la salle Dutilleux d'environ 1450 places et une salle de taille sensiblement plus modeste.
Mais cette scène remplit-elle donc ces objectifs ? Pour en juger il m'a semblé que le concert symphonique inaugural était insuffisant.
En effet il ne représentait qu'une partie des taches assignées à cette salle (la salle Dutilleux s'entend).

Une première chose frappe quand nous foulons le seuil de la nouvelle salle : la proximité entre la scène et les spectateurs. Ainsi quelque soit l'endroit où l'on se trouve on a non seulement une bonne vision de la scène, mais également une impression de proximité fort agréable. C'est assez miraculeux pour une salle de cette capacité. La géographie de la salle possède d'autres avantages : elle est bien adaptée aux oeuvres symphoniques avec choeur (en témoigne le concert où fut joué Daphnis et Chloé), et elle peut également se transformer en salle d'opéra, puisqu'elle est équipée d'une fosse extrêmement grande. Même l'orchestre requis pour la Salomé de Strauss ne lui pose aucun problème. L'acoustique est juste honorable. Quand peu d'instruments jouent la précision est assez importante, mais dès que nous sommes en présence d'une vraie texture orchestrale c'est beaucoup moins vrai, le son paraissant plus ouaté. Pour les concerts symphoniques cette salle est donc correcte. Ce n'est pas le cas pour les concerts baroques. Pourquoi avoir joué l'Hippolyte et Aricie de Rameau en version concert (pour une seule représentation) et dans cette salle trop imposante pour un ensemble baroque, alors que le Grand Théâtre est parfaitement adapté à accueillir une belle mise en scène pour une telle oeuvre ? L'orchestre baroque est noyé dans un tel volume et l'ambiance de la salle ne renvoie pas du tout à celle de la musique de Rameau. Du coup la sauce ne prend pas. Il en va de même pour la Passion selon saint Mathieu de Bach, qui exposait moins le problème sonore, mais manquait totalement de recueillement. A l'opposé de ce répertoire, la salle Dutilleux montre tout son intérêt avec Salomé de Strauss. Certes il n'y a pas de coulisses. Mais l'ONBA a réussi le tour de force de donner une version scénique de cet opéra. Et l'alchimie fonctionne au delà de tous les espoirs. L'orchestre est assez détaillé, et l'équilibre si délicat dans une telle oeuvre entre la fosse et le plateau est très honorable. Le mérite en revient certainement à la profondeur de la fosse.
Cet auditorium bordelais qui a joué l'arlésienne pendant tant d'année est donc finalement une belle réussite et semble avoir donné une nouvelle impulsion à la vie musicale de la région, puisque le nombre de concert est orienté à la hausse. Nous saurons dans quelques jours si cette tendance se confirme pour la saison 2013-2014.



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Commentaires

1. Le samedi 18 mai 2013 à , par David Le Marrec

Merci encore pour cette enquête au péril de ta vie !

Quand peu d'instruments jouent la précision est assez importante, mais dès que nous sommes en présence d'une vraie texture orchestrale c'est beaucoup moins vrai, le son paraissant plus ouaté.

Ca rejoint effectivement ce que je me suis laissé dire par d'autres...

Pour les concerts symphoniques cette salle est donc correcte.

Considérant qu'il n'est pas évident de jouer Mahler au Grand Théâtre et que le Palais des Sports est rien de moins qu'infâme, correct relève déjà du progrès exponentiel !

Pourquoi avoir joué l'Hippolyte et Aricie de Rameau en version concert (pour une seule représentation) et dans cette salle trop imposante pour un ensemble baroque,

Optimiste du remplissage, ivresse du hochet neuf, ou tout simplement coûts de fonctionnement comparés avec le GT.

L'orchestre est assez détaillé, et l'équilibre si délicat dans une telle oeuvre entre la fosse et le plateau est très honorable. Le mérite en revient certainement à la profondeur de la fosse.

Intéressant...


Et surtout... vive Mimi l'impavide !

2. Le samedi 18 mai 2013 à , par Cololi :: site

Oui c'est exactement ça.
Pour le symphonique ce n'est pas parfait mais c'est un progrès.
Pour le baroque ... détrompe toi, pour Rameau c'était bien vide :/ Je penche plus pour le côté nouveau hochet. A tel point qu'ils ont déplacé le concours de quatuors à l'auditorium !
Je n'y suis pas allé.

Autre chose que je n'ai pas précisé : pour la 1° depuis je ne sais quand, nous avons eu droit à un orchestre invité ! (le philharmonique de Radio France en l'occurrence). J'imagine que c'est la nouvelle salle qui a déterminé ça. C'est donc un point positif de plus.

3. Le lundi 20 mai 2013 à , par David Le Marrec

J'ai bien parlé de souhait de la direction, pas de réalité. :) Mais le baroque remplissant bien à Bordeaux, plus l'attraction de la nouveauté... ils espéraient sans doute davantage.

Pour le quatuor, je suppose (j'espère !) qu'ils le joueront dans la petite salle.

C'est sûr que pour jouer du Dutilleux, ce n'était pas commode au GT - quoique, j'y ai entendu la Première Symphonie en concert ! Ca motive sans doute davantage les orchestres invités. Le dernier, ce n'était pas l'ONF avec Masur, en 2002 ou 2003, au Palais des Sports ? Symphonies 2 & 3 de Beethoven, alors que le concert parisien contenait en plus la 1... :)
Très beau concert, mais dans le Palais des Sports, ça n'a pas dû motiver grand monde. Quand l'Orchestre de Paris est passé (2006 ou 2007), il s'est arrêté... au Pin Galant de Mérignac !

Quand on voit que Dijon a récemment reçu le COE en fosse, ça te laisse de bons espoirs.

4. Le mardi 21 mai 2013 à , par Cololi :: site

Non mais ils ont fait les imbéciles ... Hippolyte et Aricie n'étaient pas prévus au départ ... donc pas dans les abonnements ... puis un soir, par chance en voyant une pub par mail j'apprend qu'il y aura pour 1 soir cette œuvre. Ils n'ont fait aucun battage (fallait vraiment le savoir), et ce n'était pas dans les abos ... résultat c'était désert.

Pour le quatuor c'est sur que non ! Cette salle ne sert pas aux concerts ... ce sont des trucs d'après concert je crois. Bref c'est bête ... le quatuor au grand théâtre c'est vraiment royal.

Oui oui pour les orchestres invités ça se comprend.

5. Le jeudi 23 mai 2013 à , par David Le Marrec

En plus le quatuor souffre très vite, plus que d'autres genres, d'être joué dans des lieux trop vastes (ou trop réverbérés, comme lorsque le festival se tient dans le Palais de la Bourse ou à l'espace Saint-Rémi). Vraiment dommage de ne pas profiter de la proportion idéale du Grand-Théâtre... qui n'est de toute façon jamais plein pour ces épreuves, loin s'en faut !

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