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Sentimentalisme romantique et révolution industrielle


Au détour d'un parcours qui me tient assez muet (qu'y a-t-il à ajouter sur les grandes figures du roman féminin anglais du premier XIXe, Radcliffe, Austen, Gaskell, Brontë, Eliot... qui ne se trouve très aisément et de façon bien plus documentée ?), couplé avec un effort vers les littératures de science-fiction et dystopies, pareillement encombrées d'exégètes (et qui gagnent assez peu à la glose, à mon sens), je relève tout de même un élément insolite dans Charlotte Brontë. Ou, pour être plus juste, qui ne l'est sûrement pas mais qui m'a surpris.

Votre rôle, aimable lecteur, étant de partager mes émerveillements primesautiers, vous êtes invité à lire ceci. Ce n'est pas utile, mais ce sera bref.


Oh.

En lisant paisiblement, je m'arrête un instant sur ceci :

a machine without feelings ?

Dans un roman de la première moitié du XIXe siècle.

La phrase entière est sans doute moins spectaculaire, car elle peut évoquer les marionnettes davantage que le complexe sidérurgique :

Do you think I am an automaton ? — a machine without feelings ?

(Me croyez-vous un automate ? Une machine privée de sentiments ?)
Jane Eyre, XXIII (chapitre de la véritable déclaration).

Dans un roman aux contenus aussi paroxystiques, un peu hénaurmes si on s'aventure à les résumer, impudique (cette première personne qui confesse des choses aussi incroyables, jusqu'aux compliments les plus extravagants), volontiers échevelé :

What a still, hot, perfect day ! What a golden desert this spreading moor ! Everywhere sunshine. I wished I could live in it and on it. I saw a lizard run over the crag; I saw a bee busy among the sweet bilberries. I would fain at the moment have become bee or lizard, that I might have found fitting nutriment, permanent shelter here. But I was a human being, and had a human being’s wants: I must not linger where there was nothing to supply them. I rose; I looked back at the bed I had left. Hopeless of the future, I wished but this—that my Maker had that night thought good to require my soul of me while I slept ; and that this weary frame, absolved by death from further conflict with fate, had now but to decay quietly, and mingle in peace with the soil of this wilderness. Life, however, was yet in my possession, with all its requirements, and pains, and responsibilities. The burden must be carried; the want provided for; the suffering endured; the responsibility fulfilled. I set out.

Whitcross regained, I followed a road which led from the sun, now fervent and high. By no other circumstance had I will to decide my choice. I walked a long time, and when I thought I had nearly done enough, and might conscientiously yield to the fatigue that almost overpowered me — might relax this forced action, and, sitting down on a stone I saw near, submit resistlessly to the apathy that clogged heart and limb — I heard a bell chime — a church bell.

je ne m'attendais pas à vrai dire à rencontrer des images convoquant les outils de la vie quotidienne, et plutôt d'une vie quotidienne récente.

J'ai peut-être négligé qu'à l'époque où le roman est écrit (1846-1847), les machines à vapeur sont loin d'être des nouveautés. Il n'empêche ; dans un tel roman, dans un langage métaphorique, et pis, dans un moment d'abandon amoureux !

Occurrences

Plus loin, j'ai également rencontré mécaniquement, qui se réfère peut-être aussi aux poupées articulées, mais qui, mis en perspective avec le reste, forme un étrange réseau, avec des retours à intervalles parfois assez serrés.

Drearily I wound my way downstairs : I knew what I had to do, and I did it mechanically.

XXVII
(Je me traînai au bas des escaliers : je savais ce que j'avais à faire, et je le fis mécaniquement.)

“Mason ! — the West Indies !” he said, in the tone one might fancy a speaking automaton to enounce its single words

XIX
(« Mason ! — les Indes Occidentales ! » dit-il, sur le ton qu'on imaginerait à un automate parlant. )

I was about mechanically to obey him, without further remonstrance ; but as he helped me into the carriage, he looked at my face.

XXIV
(J'étais toute prête à lui obéir, sans plus de reproche ; mais comme il m'aidait à monter dans la voiture, je croisai son regard.)

The house cleared, I shut myself in, fastened the bolt that none might intrude, and proceeded — not to weep, not to mourn, I was yet too calm for that, but — mechanically to take off the wedding dress, and replace it by the stuff gown I had worn yesterday, as I thought, for the last time.

XXVI
(La demeure se vida, je m'enfermai, tournant le verrou pour m'assurer que personne n'entrerait — non pour pleurer, non pour m'affliger, j'étais déjà trop calme pour cela, mais — pour retirer ma tenue de mariée, mécaniquement, et la remplacer par la robe grossière que j'avais porté hier, croyais-je, pour la dernière fois.)

Mr. St. John spoke almost like an automaton : himself only knew the effort it cost him thus to refuse.

XXXI
(M. St. John avait parlé presque à la manière des automates : lui seul savait combien il lui coûtait de refuser.)

Mr. Rochester turned mechanically to see what the commotion was

XXXVII
(M. Rochester se tourna mécaniquement pour voir ce qui produisait ce bruit)

Ailleurs

Grâce à la magie du traitement de texte, nouvelle façon d'aborder la connaissance dont j'entends toujours faire bon usage, j'ai pu vérifier rapidement l'étendue du phénomène. On retrouve logiquement les mêmes mots dans Shirley, où ils sont davantage à leur place (sujet social à la Gaskell), mais seulement une fois chacun dans des occurrences n'ayant pas de lien avec les objets concrets.

Je vois que chez la grande sœœœœœur (dans Wuthering Heights, également de 1847), on trouve aussi le mot, mais seulement celui qui se réfère potentiellement aux poupées (principe étudié dès l'antiquité, et à cette, date, on avait pu admirer des objets bien plus sophistiqués, tel le « canard digérateur » de Vaucanson en 1738) :

and they sat like automatonsœ

Wuthering Heights, XXXII
(et ils s'assirent comme des automates)

En revanche, chez Gaskell, pas d'automate, pas de machine au sens abstrait (beaucoup de machinery bien concrète dans le roman sentimental industriel North and South, évidemment), mais quantité de mechanical ou mechanically, et aussi bien dans North and South (et de façon parfaitement naturelle, sans intentions métaphoriques) que pour le roman sentimental campagnard et familial Wives and Daughters.

Chez Jane Austen, je suis un peu rassuré, je n'avais rien remarqué, et seul mechanically apparaît ; une unique fois dans Sense and Prejudice, Pride and Prejudice, Emma et Persuasion, et pas du tout dans Mansfield Park et Northanger Abbey.

Toutefois, chez Ann Radcliffe, je retrouve, au sens figuré :

Some of the tales, however, in the book now before Ludovico, were of simple structure, and exhibited nothing of the magnificent machinery and heroic manners, which usually characterized the fables of the twelfth century

The Mysteries of Udolpho (1794), VI
(Quelques-uns des contes, néanmoins, dans le livre que tenait Ludovico, étaient de structure simple, et n'exhibaient rien de cette brillante machinerie et de ces manières héroïques qui caractérisait habituellement les fables du douzième siècle)

Ici, on peut songer au théâtre, c'est assez différent de l'évocation utilitaire de Jane Eyre.

Conclusions ?

Je n'ai pas été aussi heureux cette fois-ci qu'à la poursuite d'Arabelle, qui recelait au moins, à défaut de réponse, un parcours littéraire assez étonnant dans les antériorités littéraires et historiques du prénom.

Il est même assez vraisemblable, au terme de mon expérience, considérant les apparitions assez régulières des mots concernés, que j'aie dès le départ mal interprété la référence de ces mots.

L'entreprise n'est cependant pas complètement vaine, car elle ouvre la voie à des hypothèses intéressantes, plus sur la réception de ces lectures aujourd'hui que sur la substance même des œuvres :

1) Il reste possible qu'il y ait eu une référence, en tout cas dans la première citation, à la mécanisation massive des Révolutions Industrielles. Dans ce cas, l'image est frappante, et parle grandement pour la singularité et la franchise de Jane Eyre, décidément un personnage remarquablement indépendant des normes sociales pour oser ces métaphores au milieu d'une scène d'amour.
J'en suis cependant, au terme de ma balade, peu convaincu.

2) On peut s'interroger sur la place de la mécanisation et de l'automatisation dans l'imaginaire de ces sociétés. J'ai bien conscience que leur invention est précoce (les premiers automatismes sont attestés avant Jésus-Christ), et la machine à vapeur, alors qu'on l'associe au XVIIIe siècle, est efficiente dès le milieu du XVIe siècle, et développée dans les grandes largeurs au XVIIe siècle. Alors il n'existe aucun obstacle à ce qu'un auteur y fasse référence (n'était sa trivialité technique), d'un point de vue chronologique.
Néanmoins, en tant que lecteur, je me les représente naïvement comme d'un autre temps, trop neuves pour être utilisées comme métaphores de façon aussi anodines, à n'importe quel moment, a fortiori dans le paragraphe de la déclaration d'amour du roman. Et j'ai l'impression étrange d'être rejeté hors du roman par un dialoguiste négligent, comme il s'en trouve quelquefois dans les adaptations audiovisuelles.
Je ne dispose pas de l'érudition nécessaire pour déterminer le degré de pénétration de ces nouvelles techniques dans l'imaginaire collectif, et la probabilité de leur inclusion dans le roman féminin de l'époque, mais il y a déjà quelque chose à tirer de ce décalage entre l'image (pourtant partiellement informée, au bout du dixième roman sentimental féminin anglais en trois semaines) qu'un lecteur peut se faire – de ce qu'il serait permis d'utiliser, parmi ce qui existe pourtant déjà – et la réalité.
À rebours de ce que j'ai d'abord cru, il est aussi possible que les quelques exemples sommaires d'automatisation déjà répandus (poupées, boîtes à musique...) aient tellement fasciné qu'ils aient un statut particulier dans l'imaginaire collectif, sans le moindre rapport avec la machine que je m'imaginais industrielle.

3) Je ne suis pas sûr que cette deuxième piste soit non plus très pertinente. À tout le moins, il est intéressant de remarquer combien l'esprit du XXIe met en relation la machine avec l'industrie, ou avec le robot, alors qu'il peut simplement s'agir de mécanismes de théâtre ou de poupées animées. Dans les machineries de théâtre, il s'agit d'ailleurs de mécanique non automatisée, chose aussi que l'on a tendance à négliger à notre ère d'intense délégation infra-humaine. Un outil, un levier conçu pour amplifier la main de l'homme est déjà une machine.
Il est amusant de voir que ce n'est qu'en allant chercher dans d'autres romans, en me rendant compte de l'impossibilité de ma première impression, que j'ai pu me rendre compte qu'en réalité la machine et même l'automate étaient des objets non seulement familiers, mais traditionnels à la fin du XVIIIe et au début du XIXe, à telle enseigne que même les romans gothiques (Radcliffe !) pouvaient les utiliser comme images, de façon parfaitement anodine. Ce n'est sans doute pas tant une mauvaise représentation du XVIIIe qu'un fourvoiement sur ce qui fait la spécificité de notre propre époque ; caractérisée par la technique, sans doute, mais qui ne s'oppose pas si absolument au passé.

À force de parler chaque jour de nos révolutions, on s'aveugle sans doute un peu sur la continuité des temps. Au point même de s'abuser sur d'innocentes analogies dans les (nobles) bluettes de la haute littérature britannique.

Prolongements

Je vous ai sans doute fait perdre un peu de votre temps pour n'apporter aucun élément exploitable, et je vous prie humblement de m'en absoudre quelque jour ; néanmoins les cheminements des échecs ont leur charme, ce sont des invitations à la promenade.

J'en profite pour signaler l'émission récente de France Culture, Le plaisir... de lire Jane Austen ––– pas vertigineuse pour qui a lu les romans, et constellée de spoilers pour les autres... mais la conversation est agréable, autour de sujets pas inintéressants (notamment la question de la distance narrative, l'un des principaux charmes d'Austen en effet). [Je vois aussi qu'une autre, Relire Jane Austen, que je n'ai pas écoutée, a été diffusée un peu plus tôt.]

Contrairement aux participants, néanmoins, je ne crois pas être en pâmoison devant le style, à l'exception de quelques petits traits délicieux, mais fugaces à l'échelle des romans – et surtout concentrés dans le parodique Northanger Abbey (en tout cas concernant les six « romans de maturité », qui sont les seuls que j'aie lus). Dans ce domaine, le romantisme des Brontë est sensiblement plus généreux ; est-ce ici encore un effet de réception (dû à un lecteur d'après le romantisme), la langue est (légèrement) plus chargée et paraît pourtant plus naturelle. Et Ann Radcliffe, en dépit de tout ce qu'on pourra dire de ses sujets, se révèle de loin la plus élégante de la bande, mêlant le galbe de phrases longues issues de la maîtrise syntaxique des classiques à un lexique romantique généreux.

Si les adaptations théâtrales ont cours dans les pays anglophones pour les plus célèbres, je n'ai à ce jour croisé aucune adaptation lyrique de grande renommée, à l'exception des beaux Wuthering Heights de Bernard Herrmann (dont il existe deux très bonnes versions discographiques, avec livret).


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Commentaires

1. Le jeudi 22 août 2013 à , par DavidLeMarrec

Je vois que je suis secondé par la Providence : Arte diffuse ce soir même, à moins de 24h de la publication de cette notule, le premier épisode de l'adaptation de 2006 de la BBC (Susanna White).

Je l'ai déjà vue, et elle a le mérite de rester très proche du roman ; comme c'est la tradition pour cette chaîne, la screenplay de Sandy Welsh réutilise abondamment les dialogues de Brontë. Autre avantage, la durée (quatre épisodes d'une heure) permet d'aborder les nombreux aspects du roman, qui mélange des registres très différents (dans l'adaptation de Stevenson en 44, le résultat est exclusivement gothique, ce qui est assez loin du ton général de l'original, qui se colore seulement par endroits de ces nuances-là).

Après rapide vérification, on y trouve même la machine without feelings (mais pas les automatons). Ce dont être vers le troisième épisode, donc on ne l'entendra pas ce soir.


En revanche, je trouve l'histoire assez peu passionnante sur écran (ses aspects de grand-guignol en particulier, mais aussi la direction inévitable de l'intrigue), alors que le naturel du style produit un résultat beaucoup moins spectaculaire et forcé, en la lisant.

2. Le vendredi 23 août 2013 à , par DavidLeMarrec

Bien, après écoute, la seconde émission mentionnée dans la notule (Relire Jane Austen) n'est pas de premier intérêt : uniquement des non-spécialistes, qui devisent de généralités, et avec une licence un peu désinvolte dans les hypothèses. De façon significative, tout le monde semble approuver gravement l'affirmation selon laquelle Jane Austen aurait aujourd'hui écrit sur Internet et Meetic.

De même, je suppose que les dresseurs d'échafaudages seraient ingénieurs à la NASA et Jules César dirigerait Goldman Sachs.

En somme pas très informatif : on résume l'intrigue de Pride & Prejudice, on glose sur la modernité et la liberté d'Austen, on commente son mariage avorté... Regarder négligemment une demi-page de Wikipédia sera plus rapide.

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David Le Marrec

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