Carnets sur sol

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Mendelssohn secret – VI – –Wagner doit tout à Marschner, mais le reste vient de Mendelssohn


On a beau fouiller les recoins du corpus de Mendelssohn... malgré sa mesure proverbiale, on trouve toujours de quoi être surpris. Ainsi ses opéras alors qu'on se le représente comme un pudique partisan de la musique pure ou religieuse : sept, presque tous comiques, plus des scènes isolées (« Quel bonheur pour mon cœœur » et « Ich, J. Mendelssohn », extrêmement jeune, en 1820) et ses musiques de scène (davantage célèbres : Le Songe d'une Nuit d'été, Œdipe à Colone, Antigone, Athalie). Que Mendelssohn – oui, Mendelssohn ! – puisse écrire du théâtre dramatique sur la Lorelei (inachevé, mais les extraits sont beaux), cela se conçoit encore, mais un opéra entier sur un épisode du Quichotte (Die Hochzeit des Camacho), ou un opéra comique (en allemand, entièrement chanté) sur un Oncle de Boston, voilà qui passe l'entendement.

Et au fil du catalogue, on rencontre des choses étranges. Comme ces pièces concertantes (accompagnées au piano) où dialoguent clarinette et cor de basset.


Dans l'œœuvre pour piano, cela ne se limite pas à de l'inattendu... dans les Sonates par exemple ; on y croise aussi bien de très gentilles bluettes que de belles pièces complètes et abouties (quelle que soit la date de composition).

... ainsi, dans la Sonate pour piano en mi majeur (Opus 6, en 1826, composée à dix-sept ans), au milieu de sections tout à fait mendelssohniennes, un peu dans le goût des sonates pour violoncelle et piano, on trouve un troisième mouvement (sur quatre) très étrange. III – Recitativo : Adagio e senza tempo.


La remarquable Marie Catherine Girod (et ses murmures hors du ton) dans ce mouvement de Mendelssohn.


On y entend une sorte de ligne nue très dépouillée, plutôt amélodique, qui évoque quasiment le dernier Liszt (en 1826 !), et qui est ponctuée de façon obsessive par un gruppetto inversé (le petit motif tournoyant).

À la lecture, ce moment semblerait une sorte de point de rencontre improbable entre le Bach mélancolique, presque romantique, de certains Préludes du Clavier bien tempéré, et le Liszt de la maturité qui interroge les limites du langage musical.


À l'écoute, l'effet est encore différent. Cette épure austère, troublée par de petits tourbillons, m'a immédiatement évoqué deux moments de la Walkyrie.


Début du monologue de l'acte II de Die Walküre : John Wegner avec la Badische Staatskapelle Karlsruhe sous la direction de Günter Neuhold.


Même type de mélodie seule, étrange, sans réel contour mémorisable, comme hésitante ; mêmes ponctuations sauvages (présentes dans les leitmotive « découragement » et « malédiction » qui accompagnent tantôt l'abattement, tantôt la colère de Wotan).



Plus loin dans l'opéra, on retrouve ces mêmes motifs, mais cette fois, plus que la liberté de la mélodie (bien qu'on entende à nouveau des lignes mélodiques sans accompagnement, à la clarinette basse puis à la voix), c'est la parenté de couleurs harmoniques qui étonne : glissements entre accords à coups de septièmes diminuées chez Mendelssohn, plus subtils à partir d'appoggiatures successives chez Wagner (notes étrangères à l'accord joué, qui anticipent l'accord suivant et créent une impression de tension-résolution).


Début du grand duo de l'acte III de Die Walküre : Clara Pohl avec la Badische Staatskapelle Karlsruhe sous la direction de Günter Neuhold.


Cela se trouve plus particulièrement à ces endroits :




Pour les lecteurs pas trop férus de partitions, cela correspond à ce qui se passe après la section arpégée et plus consonante chez Mendelssohn (à partir de 3'20), et à l'acmé de la réplique de Brünnhilde (à partir de 2').

Autres pistes

Bref, contre toute attente, il se partage entre ces deux univers si différents (et assez distants dans le temps et la philosophie), si pas le détail musical exact, une atmosphère sonore très parente, une forme de liberté et de tension qui convoquent les mêmes couleurs.
J'ai en tout cas trouvé cela assez saisissant pour avoir envie de partager ce petit parcours.

Au passage, les huit Sonates de Mendelssohn (trois seulement avec opus), et qui peuvent toutes se trouver dans le coffret Saphir de l'intégrale de son piano par Marie-Catherine Girod, méritent vraiment d'être écoutées. Leur contenu est très varié, des moments de jeunesse qui sentent quasiment leur Scarlatti et leur Clementi, jusqu'à des choses plus personnelles... qui culminent dans ce mouvement étrange.
Son caractère récitatif, laissant temporairement place à des traits plus pianistiques, annonce aussi le mouvement lent (novateur, et plus conventionnel cependant) du Concerto pour piano Op.21 de Chopin, en 1829.

Pour retrouver quelques raretés de Mendelssohn sur CSS :

  • I – Paulus, modèle plus austère d'Elias ;
  • II – Le Magnificat et son original ;
  • III – Retrouver les équilibres de la musique de chambre de Mendelssohn par le piano d'époque ;
  • IV – Musique de scène d'Athalie, hapax français ;
  • V - Dévoyer et raviver Mendelssohn : Balanchine.



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Commentaires

1. Le samedi 16 novembre 2013 à , par Elemer

Comme disait l'autre, tout artiste révolutionnaire engendre ses précurseurs... on a franchement l'impression que Mendelssohn a voulu écrire une paraphrase sur la Walkyrie, un peu à la manière de Liszt.

2. Le dimanche 17 novembre 2013 à , par DavidLeMarrec

C'est exactement cela ! Ça ne ressemble pas à une filiation dans laquelle aurait voulu se placer (alors que sa posture d'héritier de Weber et Marschner ne fait pas de doute), mais plutôt à une préfiguration, qui témoigne de recherches préexistantes, qui se sont à un moment donné cristallisées dans le travail de Wagner.

3. Le samedi 7 novembre 2015 à , par Friedreich

Oui, même s'il ne va pas totalement de soi, le rapprochement vaut d'être fait et longuement médité. Pour élargir le spectre des influences, le passage non mesuré de la Sonate en mi majeur m'évoque en premier lieu le style improvisé des fantaisies baroques et postbaroques à la C. P. E Bach, d'autant que ce compositeur était l'un des modèles du jeune prodige. Le style "phantastique" existe encore chez Mozart et Beethoven. Qu'il ait laissé une marque sur Wagner en passant par le dernier Beethoven et les romantiques, notamment Liszt, trouve en effet ici une intéressante illustration.

4. Le samedi 7 novembre 2015 à , par David Le Marrec

Tout à fait, on peut remettre ça dans la perspective longue, et Mendelssohn hérite effectivement de ces recherches antérieures. Néanmoins, harmoniquement et thématiquement, le contenu de Mendelssohn me paraît particulièrement original… et très similaire à Wagner – qui ne l'a sans doute pas imité délibérément, mais on peut supposer qu'il l'a lu / entendu, ou bien simplement que l'air du temps a conduit à cette convergence qui invalide un peu les réserves de Wagner sur son prédecesseur.

De toute façon, Wagner méprisait ou trahissait ceux qui lui étaient les plus proches, artistiquement et personnellement, ce n'est donc pas particulièrement insolite dans son parcours.

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