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Atonalité et abstraction


Suite à une question passionnante soulevée par Malko en commentaires, quelques prolongements à la notule d'hier sur les relations entre atonalité et désespoir :

Schönberg et les autres n'ont pas réussi à mettre en musique ce qu'ont peint Cézanne, Braque et Picasso...

Le parallèle entre les arts est toujours délicat, à cause de leurs différences de nature, mais en l'occurrence, je suis certain que ce n'est pas équivalent. Considérons un instant que la musique exprime des choses aussi précises que les dessins et les mots (ce qui n'est déjà pas le cas) ; alors l'équivalent de la tonalité est la partie figurative des arts visuels.

Cézanne, Braque et Picasso produisent toujours des formes avec des référents, qu'on peut rapporter à des objets réels.
Cézanne serait plutôt (sans surprise) l'équivalent de Debussy, qui dilue la tonalité, la suspend par moment (en passant outre les fonctions harmoniques, ou bien sûr par la fameuse gamme par tons), mais conserve une ligne directrice tonale aisément discernable.
Braque et Picasso m'évoquent davantage le Richard Strauss d'Elektra, qui pousse le langage dans ses retranchements jusqu'à ce qu'on ne puisse plus discerner ce qui appartient à quoi (scène de Clytemnestre en particulier), comme dans ces tableaux où l'on voit bien le mouvement d'ensemble, où le sujet est aisément discernable, mais où certains détails sont difficiles à interpréter. On pourrait aussi les comparer à Szymanowski (surtout Picasso, côté coloris), qui à force de multiplier les changements de direction (modulations empilées au sein d'une même phrase et même d'une seule mesure) déroute les perceptions de l'auditeur.

Pour en rester aux superstars du pictural, je verrais plutôt le Kandinsky de maturité comme patron de l'atonalité libre (ou plutôt à l'atonalité posttonale : plus rien n'est clair, mais on sent encore des mouvements familiers, on peut se rattacher à son expérience tonale), celle de l'opus 1 de Webern par exemple, qui ressemble davantage à de la tonalité désarticulée. Le dodécaphonisme sériel, ce serait plutôt le formalisme complètement abstrait de Mondrian ou Malévitch, qui cherchent à recrééer une autre forme d'émotion en repartant de zéro. [Il suffit d'observer la différence de tourment entre Wozzeck, écrit en atonalité libre, et Lulu, dodécaphonique, beaucoup plus distanciée. Même si, on le voit bien, le parallèle est très loin de se recouvrir exactement avec les équivalents picturaux.]

À présent, pourquoi le public a-t-il mieux digéré les uns que les autres ?
¶ D'abord, à en juger par le public (certes plus mêlé) des expositions : le tournant de l'abstraction, du concept, de l'installation est loin d'être accepté par tous. Je ne crois pas qu'on ait d'exemples nombreux dans l'histoire de l'humanité où les goûts de la majorité du public demeurent plus d'un siècle en arrière ; mais il est vrai qu'on a rarement vécu des évolutions aussi rapides, aussi radicalement nouvelles, et simultanément destinées à tous, et financées directement par l'État (donc sans la médiation du goût des mécènes, des entrepreneurs scéniques, du public choisi des théâtres, qui dictaient les modes).
Pas sûr, donc, que Mondrian soit, à proportions égales au sein d'un public « visuel » plus large, tellement mieux accepté. Malévitch est même devenu synonyme de blague, au même titre que 4'33'' – à tort d'ailleurs, car il y a réellement quelque chose de visible sur la toile.
¶ L'ouïe étant un sens resté plus « primitif » (et non obturable, pas de paupières d'oreilles, sauf à immobiliser ses mains), on se sent plus facilement agressé par une musique non conventionnelle que par un tableau bizarre, surtout s'il n'est pas figuratif. C'est l'une des caractéristiques de la grammaire musicale : on ne peut pas être simplement moche si l'on subvertit le système... c'est tout de suite et physiquement ressenti comme une agression, à peu près de la même façon que le ferait un parfum à la fragrance d'aisselle surchauffée.

Bref, le parallèle est passionnant, un puits sans fond, merci de l'avoir soulevé.

Ces questions de réception ont à plusieurs reprises été abordées sur CSS, par exemple dans cette notule consacrée à Boulez bibelot.


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Commentaires

1. Le dimanche 29 décembre 2013 à , par Lulu

je crois (comme toi, si j’ai bien compris ?) que l’analogie atonalité / abstraction, même si elle est séduisante historiquement, n’a pas beaucoup de sens...

mais même en partant de ce postulat discutable, je ne vois pas en quoi Kandinsky se rattacherait davantage à l’atonalité libre, Mondrian et Malévitch au sérialisme... bon, d’accord, Kandinsky plus « libre », plus courbe, etc. ; mais à part ça...

je ne suis pas spécialement d’accord (= je n’ai pas d’avis), mais on a critiqué la photographie a ses débuts, et plus récemment l’hyperréalisme... précisément... de n’être pas polarisées ! ... et en effet une composition de Malevitch est infiniment plus polarisée que n’importe quelle toile de petit-maitre (hyper)réaliste...

2. Le dimanche 29 décembre 2013 à , par DavidLeMarrec

Bienvenue Lulu !
...qui n'es pas le Lulu d'il y a quelques semaines, je vais devoir vous attribuer des ASIN (ou plus exactement CSSSIN).

C'est le formalisme, l'aspect plus structuré et systématique, qui me fait plutôt mettre Mondrian et Malévitch du côté du sérialisme... mais dans les faits, quand j'écoute de la musique sérielle, ça m'évoque plutôt du Kandinsky dernière période, parce que le contrepoint donne un aspect beaucoup plus sinueux que des formes géométriques. On en revient à la pertinence du parallèle.


je ne suis pas spécialement d’accord (= je n’ai pas d’avis), mais on a critiqué la photographie a ses débuts, et plus récemment l’hyperréalisme... précisément... de n’être pas polarisées ! ... et en effet une composition de Malevitch est infiniment plus polarisée que n’importe quelle toile de petit-maitre (hyper)réaliste...

Je ne suis pas sûr de voir ce que tu veux dire par « polarisé », en l'occurrence. Parce que pour moi la polarisation suppose une attraction, des appuis. Ce n'est pas tout à fait la même chose que l'impression de sens ou de nécessité. Tu pourrais préciser ?

3. Le dimanche 29 décembre 2013 à , par malko

Pourtant, le lien entre peinture et musique comme l'attraction des courants artistiques est quelquefois aveuglant : il est ainsi difficile de ne pas qualifier d'impressionniste la plupart des œuvres de DEBUSSY.

4. Le dimanche 29 décembre 2013 à , par DavidLeMarrec

Ah, mais bien sûr, il est passionnant et fécond, parce qu'il fait se poser beaucoup de questions... mais ultimement, il ne fonctionne pas, il y a toujours un moment où l'analogie devient fortement incohérente, voire se renverse.

Effectivement, Debussy / impressionnisme, ça fonctionne assez bien... à ceci près que les impressionnistes sont plutôt intéressés par la représentation du monde quotidien, tandis que Debussy parle plutôt des grands sujets, de l'antiquité... et idéologiquement, reste assez conservateur même si sa musique ne l'est pas.

5. Le dimanche 29 décembre 2013 à , par Lu—

DavidLeMarrec :
Je ne suis pas sûr de voir ce que tu veux dire par « polarisé », en l'occurrence. Parce que pour moi la polarisation suppose une attraction, des appuis. Ce n'est pas tout à fait la même chose que l'impression de sens ou de nécessité. Tu pourrais préciser ?


bah ! c’est juste une analogie (très) boiteuse, je ne crois pas que cela vaille la peine de s’y attarder...

dans une photographie ou une peinture purement réaliste, théoriquement, il n’y aurait pas de pôle d’attraction, rien en particulier n’attirerait le regard, etc., tout serait égal. tandis que dans une composition de Malévitch, je trouve qu’il y a des pôles, que tout est structuré autour d’un ou plusieurs pôles...

mais comme je viens de le dire la comparaison est boiteuse, car elle tend à confondre pour la musique la structure d’ensemble et la distribution des notes...

***

les comparaisons / analogies entre les différents arts, c’est intéressant, mais cela ne fonctionne jamais vraiment (et c’est ça qui est intéressant) — on est d’accord là-dessus.

... j’ai par exemple mis du temps à comprendre que décadence en musique et décadence en littérature n’avait a peu près aucun rapport.

6. Le lundi 30 décembre 2013 à , par DavidLeMarrec

D'accord, tu parles de composition (picturale), je vois mieux. Oui, le parallèle avec la polarité musicale n'est pas absurde, mais je ne crois pas qu'idéologiquement ils puissent avoir le moindre lien.

Pour la décadence, il y a quand même des points de contacts : les pièces de Wilde (par Strauss ou Zemlinsky), les poèmes dramatiques que s'écrit Schreker sont bel et bien dans la mouvance.

En revanche, le mot décadent est un peu fourre-tout en musique, parce qu'il contient aussi bien les retardataires sirupeux que les novateurs délétères.

7. Le lundi 30 décembre 2013 à , par Olivier

Bonsoir,

Je pense que vous n'assimilez pas la décadence en littérature au mouvement décadentiste (?), et je 'arrive pas à nourrir cette "idée'' de décadence en musique. Vous serait-il possible de préciser (si vous avez un moment naturellement; loin de moi, de vous demander un devoir pendant cette période)

8. Le lundi 30 décembre 2013 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Olivier !

Au contraire, c'est toujours un plaisir.

Si, quand je parlais de « mouvement de la décadence », ce n'était pas par jugement moral, mais plutôt pour désigner ce qui pourrait s'apparenter au décadentisme. C'est une période qui n'a pas vraiment de nom, et qui mélange des systèmes très différents, et même des styles « chronologiques » assez éclatés (aux mêmes dates, on a les recherches modales de Debussy, le les explorations des futuristes, le romantisme bon teint de Pfitzner, les exubérances de Stravinski, les nouveautés de Schönberg, des néoclassicismes plus ou moins discordants, les expériences mécanistes et bruitistes...). Tous ces mouvements ont en commun de sentir la « fin de siècle », de pousser jusqu'à sa fin le système existant, soit en se plongeant dans l'hyperromantisme hypertrophié (Rachmaninov), soit en multipliant les raffinements jusqu'à l'inintelligible (Szymanowski), ou encore en le dynamitant (futuristes, sériels), et pour d'autres en se réfugiant dans un univers archaïsant (œuvres dans le style ancien de Grieg, Pierné, d'Indy... et bien sûr Orff).

En principe, ça désigne plutôt les vénéneux ultra-complexes, mais ça peut s'étendre à une forme de romantisme généreux et crépusculaire. Je ne l'emploie pas pour les refondateurs, car ils sont déjà dans autre chose, et on peut les qualifier.

C'est plus un manque de mots qu'autre chose, je suis d'accord que ce n'est absolument pas une catégorie rigoureuse, plutôt un vaste panier dans lequel je mets des gens difficiles à nommer. (En gros, la musique germanique sophistiquée du début du XXe – mais le terme peut être utilisé de façon plus générique pour désigner toute la période.)

J'espère, à défaut d'avoir éclairé pertinemment la question esthétique, avoir clarifié mon usage du mot.

Bonne fin de soirée.

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David Le Marrec


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