Carnets sur sol

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[Nouveauté] — Mozart, Così fan tutte, Currentzis : l'opéra pour les musiciens


En l'absence de Diaire sur sol, je glisse seulement un mot ici : autant, dans les Noces (et plus encore dans le Requiem), l'entrain et les fantaisies de Currentzis fonctionnaient parfaitement, autant ce Così un peu malingre, et purement musical au milieu de ses jolis murmures, manque vraiment de mordant dramatique (un peu sur le modèle de sa Didon de Purcell, cherchant la fantaisie plus que la crédibilité). On a peine à sentir l'enjeu narratif qui fait pourtant toute la plus-value de cette œuvre particulière.

Pour autant, la virtuosité des musiciens (cordes en particulier : quelles fusées, quelle unité, quel grain !) reste très impressionnante, et assez jubilatoire, même si l'enjeu semble davantage l'ivresse du palpitement musical que l'opéra en lui-même — témoin par exemple le début du final du II, extraordinairement virevoltant (une cavalcade à peine crédible digitalement !), mais laissant plutôt de côté la dimension verbale de la bouffonnerie qui se joue. De même pour la séquence soudainement concertante du notaire, où s'invite le pianoforte… très belle chose, mais qui détourne l'attention d'un moment important de l'action.

C'est assez la direction générale de cette version : on sent que les musiciens se délectent de ce qu'ils peuvent tirer (parfois de neuf) de la matière musicale, sans trop se préoccuper de ce qui se dit. Dans la plupart des Mozart, la musique est suffisante pour le permettre, mais dans Così, on passe tout de même un peu à côté de l'essentiel.



La plus grande satisfaction vient de Kenneth Tarver, vraiment très beau — même si, en salle, la voix est vraiment petite, c'est parfait pour un studio tout en murmure où à l'échelle des autres il fait figure de grand lyrique radieux. Et, tout de même, le morbido « Donne mie » de Maltman et le « Per pietà » de Kermes, assez original dans son genre susurré (même si, à force, cela tient un peu du système et fonctionne sensiblement moins bien que dans le Trouvère ou « Tristes apprêts »).

Les diminutions ajoutées sur les cadences possibles sont assez réussies ; en revanche, quelquefois, les fins de phrases sont inutilement sèches et confinent un brin à l'effet.

Dans la veine un peu « distanciée », Kuijken me paraît infiniment plus touchant — réédité pour rien chez Brilliant Classics.
Je suis néanmoins persuadé que sur un tel parti pris, l'avis peut grandement changer selon l'inclination de l'auditeur, voire l'humeur de la circonstance. Dans les singspiele, j'aurais probablement adoré, mais pour Così, il restera forcément un peu de frustration en ce qui me concerne.

(Et ne croyez pas que ce soit un mouvement d'humeur, les contraintes techniques m'ont aussi donné l'occasion de me délecter des Tristan de Böhm 66 et Bernstein, que je fréquentais peu — et que je n'aimais même pas vraiment pour le second. Sans parler de quelques disques d'air de cour, mais une notule récapitulative est prévue dès qu'il y aura un peu de temps pour cela.)


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Commentaires

1. Le mercredi 19 novembre 2014 à , par Benedictus

Inutile de te dire que je me réjouis de ce que le Tristan de Böhm 66 et celui de Bernstein aient enfin vaincu tes réserves!

2. Le mercredi 19 novembre 2014 à , par DavidLeMarrec

J'ai toujours aimé celui de Böhm (peut-être le premier que j'aie entendu, comme tout le monde), même si, à cause de la distribution (et de l'avancée virevoltante, pas toujours la plus poétique), ce ne peut pas être la version vers laquelle je reviens le plus souvent.

En revanche, effectivement, Bernstein… Il y a mieux en matière d'orchestre (c'est habité, mais un rien frustrant pour idu Bernstein/i), mais Hofmann m'impressionne énormément, en fait, en particulier dans l'acte II. Pour un chanteur qui a (très) souvent été décrit comme un vague imposteur embauché pour l'aryanisme de ses boucles blondes, il produit un chant qui est l'un des plus solides dans l'acte II, très bien ciselé de surcroît — même Jerusalem est beaucoup moins à l'aise dans cette portion ! Et bien sûr Sotin, toujours un plaisir.

Le reste m'a moins emporté, mais c'est une très belle version, avec un acte II très réussi… et je dois dire que Behrens, en comparaison de la concurrence, n'est finalement pas plus relâchée, côté diction, que bien d'autres auxquelles j'accorde plus de crédit de ce côté-là (et l'aisance force l'admiration, bien sûr).

3. Le samedi 26 mars 2016 à , par Benedictus

Je viens d'achever l'écoute de ce Così, et je confirme: c'est probablement la pire version que j'en aie entendu (cela dit, j'ai toujours soigneusement évité Leinsdorf qui, rien que sur le papier donne des sueurs froides; et je n'ai pas écouté non plus un certain nombre de version du style "studio épais", comme Muti ou Barenboïm).
Ce qui est surtout frappant, c'est de réussir à produire un Così aussi atone dans une optique baroqueuse - alors qu'il ne manque pas au disque de versions "HIP" qui, sans être des références absolues, permettent au minimum de passer un très bon moment: non seulement Kuijken - mais je trouve que c'est avec des versions comme Östman ou Malgoire que la comparaison est encore la plus terrible: celles-ci, sans apprêt et imparfaites dans le détail mais vivantes, font par contraste ressortir l'espèce de sophistication prétentieuse et mortifère de la lecture de Currentzis.
Quitte à supporter un Così complètement figé, j'aime encore mieux réécouter Klemperer, où je peux au moins entendre une distribution féminine qui correspond assez idéalement à mes penchants glottophiliques les plus intimes (Margaret Price, Yvonne Minton, Lucia Popp).

4. Le dimanche 27 mars 2016 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Benedictus !

Si tu veux du pire, il me semble qu'il existe quand même une petite collection encore plus spectaculaire : Barenboim, Böhm 62, C. Davis, Haitink, Klemperer quand même, Böhm 69, et même Harnoncourt-Ponnelle n'est pas ravissant.

Par ailleurs, il y a d'autres versions, moins horrifiques, qui ne me satisfont pas beaucoup plus que Currentzis : Leinsdorf en effet (mais l'orchestre n'est pas vilain), Östman, Solti I, Muti que j'adore ou honnis alternativement (je crois être un peu bloqué sur la seconde option depuis quelques années), Maag 67 (étrangement), Karajan aussi d'ailleurs…

Néanmoins, tu as raison, ces versions ont en général du caractère (enfin, non, pas les vidéos studio d'Harnoncourt et de Böhm, qui ne ressemblent
vraiment à rien), tandis que Currentzis est d'une sorte d'irréprochable transparence qui laisse tellement filtrer la musique qu'il n'existe plus aucun drame : même les voix paraissent les mêmes !  (donc la prise de son doit avoir une petite responsabilité, je suppose)

Ta comparaison  avec La Petite Bande est frappante : Kuijken est exactement sur le même créneau d'une coulée musicale fluide, naturelle, pas vraiment dramatique, mais ses chanteurs ont du sel, et le drame, qui reste certes toujours galant, est bel et bien présent – ça fonctionne bien dans les Noces, et c'est un peu plus bizarre dans Don Giovanni, donc.
Malgoire est effectivement aux antipodes (et, contrairement à Östman, j'aime passionnément cette version sèche, sans apprêt, où l'on dirait que l'on parle plus que l'on chante).

(Personnellement, avec le temps qui passe, la distribution de Klemperer a cessé d'être un reflet fantasmatique du meilleur Mozart : des timbres sublimes, d'immenses musiciens, mais leur rondeur nuit un peu à leur verbe… et ce que je peux pardonner à Popp dans des rôles extravertis qui la forcent à exprimer, comme Vitellia, ou dans d'autres où le port suffit pour la distinguer, comme Zerlina, est plus difficile à louer dans des rôles essentiellement verbaux comme Arabella ou les trois femmes de Così.)

Merci pour ton retour après écoute complète !

5. Le dimanche 27 mars 2016 à , par Benedictus

Pour le "pire": Barenboïm et Davis j'ai toujours évité (la distribution de Davis fait peut-être encore plus peur que celle de Leinsdorf); Böhm 62, j'en garde en effet globalement un assez mauvais souvenir (même si c'est là que la Fiordiligi de Schwarzkopf m'intéresse le plus, un peu vieillie, plus intériorisée; mais Kraus et l'orchestre y sont très vite lassants); Haitink, l'orchestre y est épais, mais dans mon souvenir les chanteurs fonctionnent assez bien (je garde en particulier un très bon souvenir d'Aler): pas la version du siècle mais rien d'horrifique, pour moi. À la limite, si un des enregistrements réputés "référentiels" m'a paru aussi impavide et monochrome que Currentzis, c'est plutôt Böhm années 50 (alors que j'aime beaucoup Della Casa, en général).

Böhm 69, c'est avec qui? Ce n'est pas le live de Salzbourg, plus tardif, il me semble - très imparfait (beaucoup de coupures, Grist et Schreier assez éprouvants; et puis si Janowitz et Fassbaender me comblent comme toujours, leurs timbres et leurs styles respectifs me semblent vraiment exagérer la dichotomie Fiordiligi / Dorabella), mais d'une tension théâtrale vraiment épatante. Peut-être une de mes préférées dans les versions tradi (enfin, Jochum rulz, quand même, hein.)

Pour le reste, Solti I, dans mon souvenir, c'est assez bizarre vocalement mais pas inintéressant (surtout par rapport à Solti II, caricature du studio vocal et ronronnant des années 90: à ce compte-là, je trouve bien plus mon compte avec Marriner, parce que bon, entre Fleming et Mattila...); Östman, les voix sont un peu vieilles et l'orchestre pas très gracieux mais ça fonctionne assez bien; Karajan, bizarrement, alors qu'a priori, il aurait beaucoup pour me déplaire (Schwarzkopf minaudante, Merriman un rien matrone, Simoneau mollasson...), m'a toujours bien plu, même si ce n'est pas ma version de chevet. Muti et Maag, je n'ai pas essayé (Muti, à vue de nez, j'ai toujours rangé ça dans la même case que Haitink, Marriner, Levine, Solti II...)

Après, s'agissant des voix qui paraissent les mêmes chez Currentzis (en effet, dans les ensembles, j'ai dû à deux ou trois reprises reprendre le livret pour être sûr de qui-disait-quoi), je ne sais pas si c'est seulement une question de prise de son. Je me demande s'il n'y a pas aussi:
d'une part, une spécificité de Currentzis qui voudrait entendre partout les mêmes voix (souviens-toi de la pseudo-Kermes du disque Rameau);
d'autre part, quelque chose de plus générationnel, avec de jeunes chanteurs baroques vocalement bien plus formatés que leurs devanciers (ça m'avait fait le même effet, récemment, dans le Castor et Pollux de Pichon).

Ta comparaison avec La Petite Bande est frappante : Kuijken est exactement sur le même créneau d'une coulée musicale fluide, naturelle, pas vraiment dramatique


Certes, mais il me semble quand même que la comparaison s'arrête là, parce que, côté timbres, on est presque aux antipodes: là où Currentzis semble chercher une espèce de son blanc, Kuijken va au contraire chercher une forte typicité des timbres (pas toujours gracieuse, souvent très verte); les cordes de La Petite Bande sont acides et presque grinçantes, là où celles de MusicAeterna sont blanches et percussives, ce qui n'est pas tout à fait la même façon de faire du baroqueux radical...

mais ses chanteurs ont du sel, et le drame, qui reste certes toujours galant, est bel et bien présent – ça fonctionne bien dans les Noces, et c'est un peu plus bizarre dans Don Giovanni, donc.

Et un peu plus que ça, même: Isokoski, c'est un magnifique squillo à l'ancienne, avec elle on est plus proche de l'esthétique de Janowitz que des voix light à la Erdmann. (Au demeurant, je n'ai pas les Noces de Kuijken, mais la bizarrerie de son Don Giovanni ne me déplaît pas forcément - même si je l'écoute moins depuis Jacobs).

Malgoire est effectivement aux antipodes (et, contrairement à Östman, j'aime passionnément cette version sèche, sans apprêt, où l'on dirait que l'on parle plus que l'on chante).

On ne s'en serait pas douté, dis donc... ;-)

Personnellement, avec le temps qui passe, la distribution de Klemperer a cessé d'être un reflet fantasmatique du meilleur Mozart : des timbres sublimes, d'immenses musiciens, mais leur rondeur nuit un peu à leur verbe…

Oh, pour moi, aucun "reflet fantasmatique du meilleur Mozart": c'est juste que les voix de Margaret Price, Yvonne Minton et Lucia Popp font partie de celles qui me mettent vraiment en transe: j'aurais les trois ensemble dans un Haendel standard ou dans une opérette, que j'aimerais tout autant. Cela dit, je suis aussi sensible à ce qu'elles apportent ici par leurs timbres - à l'inverse de Janowitz / Fassbaender chez Böhm qui accentuent la dichotomie "soprano lumineux / mezzo sombre", j'aime bien cette alliance d'une soprano au timbre de moire sombre et d'une mezzo au timbre plus clair.

Après, que leur rondeur nuise à leur verbe... ça va, ce n'est quand même pas Netrebko-Lemieux, non plus.

6. Le mardi 29 mars 2016 à , par DavidLeMarrec

Davis 74, c'est effectivement tout à fait terrifiant sur le papier (la mollesse de Caballé, la raideur de Gedda, et puis Ganzarolli et Van Allan, les piliers de ces années qu'on cherche toujours à éviter – injustement quelquefois), Cotrubas exceptée. Pourtant, le résultat m'a finalement (légèrement) moins rebuté que Haitink ou Klemperer.

Leinsdorf ne fonctionne vraiment pas si mal : c'est tout sauf une référence, mais ce n'est pas du tout un naufrage, comme d'habitude Leinsdorf tire le meilleur de l'équation de départ (il est vrai guère à son avantage).

Oui, Haitink dispose en réalité d'une très belle distribution, mais j'avais trouvé que ça ne fonctionnait pas du tout, complètement embourbé – au moins Klemperer, c'est encore plus horrible, mais on sent le caractère délibéré… ici ça paraît tout simplement la mauvaise reproduction d'une fausse tradition un soir de routine.


À la limite, si un des enregistrements réputés "référentiels" m'a paru aussi impavide et monochrome que Currentzis, c'est plutôt Böhm années 50 (alors que j'aime beaucoup Della Casa, en général).


C'est vrai, mais cette neutralité sert finalement assez bien les chanteurs dans cette version : tout y est un peu pâle (même Della Casa, qui n'a jamais été particulièrement à son aise dans Mozart de toute façon, comparé aux grandes héroïnes romantiques), mais fonctionnel.


Böhm 69, c'est avec qui? Ce n'est pas le live de Salzbourg, plus tardif, il me semble - très imparfait (beaucoup de coupures, Grist et Schreier assez éprouvants; et puis si Janowitz et Fassbaender me comblent comme toujours, leurs timbres et leurs styles respectifs me semblent vraiment exagérer la dichotomie Fiordiligi / Dorabella), mais d'une tension théâtrale vraiment épatante. Peut-être une de mes préférées dans les versions tradi (enfin, Jochum rulz, quand même, hein.)

Ah non, je ne parle pas deux deux versions de 72 (avec DFD) et 74 (avec Panerai), effectivement d'une vitalité confondante, effectivement dans le registre tradi de très loin celle que j'aime le plus (enfin, par tradi, je ne veux pas dire instruments modernes, hein, sinon Nézet-Séguin et Lombard II sont encore plus extraordinaires pour mes besoins personnels). Une version assez parfaite, en réalité, malgré ce que tu signales (c'est surtout Schreier qui me frustre un brin, mais le rôle étant ce qu'il est et Schreier ayant un parfait esprit d'équipe, ce n'est pas un réel problème) – et j'aime énormément Grist, moi.

Jochum, oui, c'est (très) bien pour de l'ancien ; mais on a fait tellement plus vivant depuis…

Après vérification, je ne vois pas d'où sort cette référence à Böhm 69, je suis à peu près sûr que je visais Ponnelle, qui n'existe qu'avec Harnoncourt (distribution encore plus redoutable que les Böhm de la fin des années 60, en effet). Là, tout est mou, lourd, appuyé, assez insupportable, la chose étant décuplée par le visuel.


Pour le reste, Solti I, dans mon souvenir, c'est assez bizarre vocalement mais pas inintéressant (surtout par rapport à Solti II, caricature du studio vocal et ronronnant des années 90: à ce compte-là, je trouve bien plus mon compte avec Marriner, parce que bon, entre Fleming et Mattila...);

Solti 74 est surtout très lisse orchestralement, bien peu d'événéments. Vocalement, hors Lorengrar (et Krause, mais je le goûte plutôt dans le lied que dans l'opéra italien), ce n'est pas vraiment mon univers, mais c'est au-dessus de tout reproche en effet. Un peu trop, d'une certaine façon. Solti 94, au contraire, avec le Chamber Orchestra of Europe, est d'une ardeur inaccoutumée pour un chef de l'ancienne école – et ça paraît d'autant moins un studio que c'est capté sur le vif. Von Otter et Bär constituent en plus de véritables petites extases de timbres souples et de jolis mots. J'aimerais assez entendre la bande de 68 à Covent Garden, période où il donnait le meilleur de son art…
Marriner n'a vraiment que peu de rapport, tu devrais réécouter Solti II : tout est suspendu chez Marriner, potentiellement poétique, mais créant surtout des tunnels. Même Mattila, dans un rôle qui semblait sur mesure, n'en sort pas complètement indemne.


Östman, les voix sont un peu vieilles et l'orchestre pas très gracieux mais ça fonctionne assez bien;

Oui, voilà, c'est pas mal mais plutôt moche.


Karajan, bizarrement, alors qu'a priori, il aurait beaucoup pour me déplaire (Schwarzkopf minaudante, Merriman un rien matrone, Simoneau mollasson...), m'a toujours bien plu, même si ce n'est pas ma version de chevet.


Oh, quand même, les récitatifs aux semelles de plomb, tout joué comme si c'était de la chansonnette. J'ai trop l'impression d'entendre l'Enlèvement au Sérail ou la version Kubelik de Rigoletto (tout en ploum-ploums). Ce n'est pas mauvais du tout, mais tellement à côté des mérites de l'œuvre que ça m'indispose très vite.


Muti et Maag, je n'ai pas essayé (Muti, à vue de nez, j'ai toujours rangé ça dans la même case que Haitink, Marriner, Levine, Solti II...)

Tout ça est quand même très différent : ce peut être valable en forme de généralité (et ils sont effectivement dans les mêmes zones pour Don Giovanni, où ton classement fonctionnerait assez bien, en remplaçant Solti II par Solti I), mais dans Così, Muti et Levine sont certes dans les grands flux, mais il y a du flux, contrairement à Haitink, tout à fait statique, ou à Marriner qui sans être du tout monumental, n'avance pas vraiment davatange. Solti 94, au contraire, est très vif et cursif, fouetté, presque cassant, pas du tout la même école.


Après, s'agissant des voix qui paraissent les mêmes chez Currentzis (en effet, dans les ensembles, j'ai dû à deux ou trois reprises reprendre le livret pour être sûr de qui-disait-quoi), je ne sais pas si c'est seulement une question de prise de son. Je me demande s'il n'y a pas aussi:
d'une part, une spécificité de Currentzis qui voudrait entendre partout les mêmes voix (souviens-toi de la pseudo-Kermes du disque Rameau);

J'avoue m'être posé la question d'une esthétique spécifique (pour les mêmes raisons).


d'autre part, quelque chose de plus générationnel, avec de jeunes chanteurs baroques vocalement bien plus formatés que leurs devanciers (ça m'avait fait le même effet, récemment, dans le Castor et Pollux de Pichon).

Oui, des voix moins spécifiques au baroque, certes, mais d'horizons très différents, je ne crois pas que ce puisse expliquer l'homogénéité des voix très pures recrutées, chez les dames, par Currentzis.
Néanmoins, en vrai, ce sont des voix assez différentes, et les voix d'homme, pourtant des chanteurs qui ont par ailleurs du tempérament, semblent un peu délavées dans ces disques… Il y a sans doute une affaire de prise et de mixage.


Certes, mais il me semble quand même que la comparaison s'arrête là, parce que, côté timbres, on est presque aux antipodes: là où Currentzis semble chercher une espèce de son blanc, Kuijken va au contraire chercher une forte typicité des timbres (pas toujours gracieuse, souvent très verte); les cordes de La Petite Bande sont acides et presque grinçantes, là où celles de MusicAeterna sont blanches et percussives, ce qui n'est pas tout à fait la même façon de faire du baroqueux radical...

Au demeurant, Kuijken ne cherche jamais la radicalité mais se contente d'un état de fait, du niveau et de la couleur de ses musiciens… il n'y a pas de recherches spectaculaires comme avec les mégalochefs Jacobs ou Currentzis.


Et un peu plus que ça, même: Isokoski, c'est un magnifique squillo à l'ancienne, avec elle on est plus proche de l'esthétique de Janowitz que des voix light à la Erdmann.

Oui, c'est formidable Isokoski, mais il faut être juste et préciser qu'Erdmann n'a jamais chanté Fiordiligi, en tout cas pas au disque ni jusqu'à une date récente. En revanche, on pourrait opposer Isokoski à toutes les voix petites ou grandes mais bouchées qui se sont succédées dans le rôle, ce serait presque trop facile – elle n'est pas particulièrement phonogénique, mais en vrai, c'est l'une des voix les mieux faites au monde, à l'assise large, à l'attaque nette, et couronnée de ce squillo brillant… la puissance d'un spinto avec la qualité de timbre d'un soprano léger. Peu de monde peut rivaliser avec ça. 


« Malgoire est effectivement aux antipodes (et, contrairement à Östman, j'aime passionnément cette version sèche, sans apprêt, où l'on dirait que l'on parle plus que l'on chante). »

On ne s'en serait pas douté, dis donc... ;-)

Gnégnégnégné.


j'aime bien cette alliance d'une soprano au timbre de moire sombre et d'une mezzo au timbre plus clair.

L'alliage tenté par Mackerras est encore plus intéressant : grand soprano lyrique (Lott, Fiordiligi) + soprano lyrique léger (McLaughlin, Dorabella) + soprano dramatique (Focile, Dorabella). Mais oui, c'est plus intéressant que les versions avec mezzos, hors formats légers de liedersängerin (von Otter, Beaumont, Vondung…), qui m'indisposent en général – Dorabella peut difficilement faire la primesautière avec la voix de Ludwig ou d'Obraztsova.


Après, que leur rondeur nuise à leur verbe... ça va, ce n'est quand même pas Netrebko-Lemieux, non plus.

Tout de suite les insultes. Mais si, quand même, il y a toujours un petit retrait (ce n'est pas du tout vrai pour M. Price dans le lied, mais ça vaut pour tous ses Mozart) dans l'expression, une forme de maîtrise un brin aimable. S'il y avait eu un baroqueux bien méchant (façon Jacobs) ou capable d'aiguillonner les voix (façon Rousset) derrière, le résultat aurait sans doute été tout différent, mais avec un orchestre gentil, ça me fait trop de sucre à la fois.

7. Le jeudi 31 mars 2016 à , par Benedictus

Bon, en bref (enfin...)

Sur le panorama discographique:
- Avec Haitink et Marriner, on touche à une de nos différences fondamentales dans l'appréciation de l'opéra: de très belles voix, bien équilibrées, peuvent pour moi compenser le manque d'urgence dramatique. (Je tiens autant que toi à la déclamation, mais nettement moins au théâtre.) De sorte que je peux certes trouver ces deux versions routinières mais pas rebutantes.
- Böhm années 50, je suis assez d'accord: c'est pâle, un peu lunaire (et longtemps j'ai aimé cela) - mais au moins pas chichiteux et figé comme Currentzis, en effet.
- Böhm 74, de toute manière, j'aime beaucoup, moi aussi. Et Nézet-Séguin est probablement la version récente que je réécoute le plus volontiers. Quand tu dis "Lombard II", c'est la version Forlane avec Fasolis comme chef de chœurs, j'imagine (de toute manière, la version Erato... j'aime beaucoup von Stade, mais Te Kanawa, hum)? Tu me la recommanderais?
- Jochum... On a quand même fait aussi (et en masse) beaucoup moins vivant depuis. Et sans jamais trouver Fiordiligi aussi émouvante (enfin, pour moi, j'ai bien conscience du caractère profondément personnel de ce tropisme) qu'une Irmgard Seefried déjà vocalement éprouvée.
- Solti 94, bon, je vais retenter. En effet, j'avais beaucoup aimé Bär, je m'en souviens, Otter ne m'y avait pas spécialement marqué. Ce qui m'avait déplu, surtout, c'était un côté un peu clinquant de l'orchestre (pas incompatible avec l'ardeur) et des voix italiennes - et sans doute mon peu de goût pour Fleming a-t-il aussi rendu mon écoute partiale.
- Karajan: je vois bien ce que tu veux dire avec les "récitatifs aux semelles de plomb" et le côté Enlèvement au sérail; en revanche, la "chansonnette" et le rapport avec le Rigoletto de Kubelik, ça me reste assez obscur.
- Malgoire, tu pourrais dire gnégnégné s'il y avait de la moquerie dans mon propos; or, en l'occurrence, je voulais juste dire qu'à mes yeux c'était typiquement une version "pour toi" - d'ailleurs je l'aime moi-même beaucoup.
- Mackerras, je ne connaissais pas du tout, mais ta description m'a fait très envie. Je vais essayer de trouver ça.
- Kuijken, j'abonde de toute façon, qu'il s'agisse de la démarche artistique profondément rigoureuse du chef, de la voix admirable d'Isokoski en vrai (mais je ne l'ai entendue en vrai qu'en Eva des Meistersinger) et de la réussite globale de cette version.

A propos des voix chez Currentzis:
- La question de son idiosyncrasie vocale me semble quand même pertinente: je viens d'abandonner à la moitié de sa Didon, après m'être infligé sa Chosta 14; eh bien, à mon avis, le gars fait quand même une fixette sur un certain type de voix, très légères, très focalisées et presque détimbrées. Ce qui n'est pas incompatible avec un bidouillages des bandes, au contraire, même (c'est bien un truc de mégalochef, ça).
- Les chanteurs seraient venus d'horizons si différents, pas spécifiquement baroques? La plupart d'entre eux, je ne crois les avoir entendus que dans des productions baroqueuses (Tarver et Wolff dans des Haendel ou des Mozart de Jacobs, par exemple), et Kermes a quand même bien commencé en faisant du seria et de l'oratorio avec Curtis et Hengelbrock, non? De toute manière, on les imagine mal passant l'orchestre dans Götterdämmerung ou Boris, hein... (Sauf dans une réduction pour ensemble de théorbes.)

8. Le dimanche 3 avril 2016 à , par DavidLeMarrec

- Avec Haitink et Marriner, on touche à une de nos différences fondamentales dans l'appréciation de l'opéra: de très belles voix, bien équilibrées, peuvent pour moi compenser le manque d'urgence dramatique. (Je tiens autant que toi à la déclamation, mais nettement moins au théâtre.) De sorte que je peux certes trouver ces deux versions routinières mais pas rebutantes.

(Le plus glotto de nous deux n'est donc pas celui qu'on croit !)

Rebutantes, ce serait beaucoup dire pour Marriner. Routinière pas forcément non plus, mais fourvoyée dans une sorte de Così extatique façon oratorio, qui ne fonctionne pas très bien.

Sinon, effectivement, surtout dans cet opéra, si je n'ai pas de théâtre, autant écouter la Clémence où la musique est meilleure – ce que je fais de plus en plus, au demeurant.


Quand tu dis "Lombard II", c'est la version Forlane avec Fasolis comme chef de chœurs, j'imagine (de toute manière, la version Erato... j'aime beaucoup von Stade, mais Te Kanawa, hum)? Tu me la recommanderais?

Oui, Lombard I est traditionnel (et KTK et von Stade égales à elles-mêmes), rien de spécial à en attendre ; en revanche, sa version avec la Radio Suisse Italienne (chez Forlane en effet), qui bruisse de souffles frais, de murmures expressifs, de voix pleines de faconde délicate, est une merveille. Remarquablement chanté, joué avec netteté et vivacité, très précis et assez original sur le texte… Au disque, à part Rattle (plus direct, plus inégal peut-être) et Nézet-Séguin (plus virtuose, moins profond), je ne lui vois pas beaucoup de rivaux dans le genre théâtral souple, justement. (Mais le trait gras de Rosbaud, Böhm 74, Suitner ou Levine a aussi son charme.)



- Solti 94, bon, je vais retenter. En effet, j'avais beaucoup aimé Bär, je m'en souviens, Otter ne m'y avait pas spécialement marqué. Ce qui m'avait déplu, surtout, c'était un côté un peu clinquant de l'orchestre (pas incompatible avec l'ardeur) et des voix italiennes - et sans doute mon peu de goût pour Fleming a-t-il aussi rendu mon écoute partiale.

Il y a Lopardo qui est à la fois nasal et engorgé, pas formidable. Et puis, oui, l'orchestre n'est pas très profond, mais au moins ça claque et ça avance.


- Karajan: je vois bien ce que tu veux dire avec les "récitatifs aux semelles de plomb" et le côté
Enlèvement au sérail; en revanche, la "chansonnette" et le rapport avec le Rigoletto de Kubelik, ça me reste assez obscur.

Autrement dit : j'ai l'impression d'entendre de l'opéra seria, avec de jolis numéros clos qui ne racontent rien. C'est agréable, mais si je veux de la musique vaine, j'ai plein d'opéras de Porpora sous la main.


- Malgoire, tu pourrais dire gnégnégné s'il y avait de la moquerie dans mon propos; or, en l'occurrence, je voulais juste dire qu'à mes yeux c'était typiquement une version "pour toi" - d'ailleurs je l'aime moi-même beaucoup.

Oh, mais je n'en suis pas le moins du monde vexé ; tu m'aurais dit ça de Marriner, j'aurais été sensiblement plus fâché. :)


- Mackerras, je ne connaissais pas du tout, mais ta description m'a fait très envie. Je vais essayer de trouver ça.

Je parlais du concept de la distribution : je ne l'ai pas écouté ! (seulement sa version anglaise chez Chandos, pas particulièrement intéressante – Stiedry est autrement amusant)
Mais ça date de sa conversion aux pratiques informées, donc ce doit être bien – et j'en ai entendu beaucoup d'éloges, sans jamais avoir l'occasion de le trouver pour le vérifier.


- La question de son idiosyncrasie vocale me semble quand même pertinente: je viens d'abandonner à la moitié de sa Didon, après m'être infligé sa Chosta 14; eh bien, à mon avis, le gars fait quand même une fixette sur un certain type de voix, très légères, très focalisées et presque détimbrées. Ce qui n'est pas incompatible avec un bidouillages des bandes, au contraire, même (c'est bien un truc de mégalochef, ça).

Ah, pour ça, oui, les voix de sopranes qui tirent sur le petit garçon, ça le touche manifestement. Sa tatie a dû lui offrir l'intégrale Kirkby quand il était ado.


- Les chanteurs seraient venus d'horizons si différents, pas spécifiquement baroques? La plupart d'entre eux, je ne crois les avoir entendus que dans des productions baroqueuses (Tarver et Wolff dans des Haendel ou des Mozart de Jacobs, par exemple), et Kermes a quand même bien commencé en faisant du seria et de l'oratorio avec Curtis et Hengelbrock, non? De toute manière, on les imagine mal passant l'orchestre dans Götterdämmerung ou Boris, hein... (Sauf dans une réduction pour ensemble de théorbes.)

Kermes, Ernman et K Wolff (Jardin des Voix !), oui. En revanche Tarver est plutôt de formation rossinienne (je l'ai vu sur scène dans du Auber, d'ailleurs), Maltman est un pur produit de l'école Mozart-lied à l'anglaise, qui chante tous les répertoires.

C'est encore plus patent pour les Noces : j'ai découvert Forsström dans du Mahler (où elle fait preuve d'une belle assise, superbes arrangements des cycles orchestraux pour orgue), et Bondarenko chante par ailleurs Hamlet et Tomski…

En revanche, à chaque fois, ce sont plutôt des voix assez douces, pas trop chargées en harmoniques, et souvent petites, surtout pour les sopranos et les ténors.


Götterdämmerung ou Boris, hein... (Sauf dans une réduction pour ensemble de théorbes.)

Ça y est, tu as fait naître un désir dévorant qui ne sera jamais assouvi. :(

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David Le Marrec

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