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Cléopâtre de Massenet au TCE : esthétiques vocales


Comme annoncé dans la notule qui introduisait l'œuvre, sera éventuellement un travail de longue haleine. Mais pour l'heure, seulement un mot de résumé, parce qu'il y aura d'autres sujets à traiter dans l'intervalle.

Peu à dire sur l'exécution d'une œuvre que j'ai peu écoutée jusqu'ici : l'Orchestre Symphonique de Mulhouse s'est montré tout à fait valeureux, même si Michel Plasson ne flattait certes pas les ressorts dramatiques de la partition, avec sa douceur accoutumée ; tout cela était exécuté avec élégance et grande qualité. De même pour le Chœur de l'Orchestre de Paris — ce n'était pas sa meilleure soirée, mais c'est quand même sacrément beau, même hors de son répertoire d'élection. (Je ne m'explique toujours pas comment le recrutement aléatoire de bons amateurs peut produire un résultat à ce point supérieur aux grands chœurs professionnels de la capitale. Enfin, si, cela s'explique très bien par les profils recrutés, voire les âges, mais comment peut-on faire moins bien avec le luxe du choix ?)

Comme dit précédemment, tous, sans exception, chantaient admirablement… et dans des styles aussi divers de possibles.

1. Le chant couvert

Dans la catégorie « voix internationale », Sophie Koch (Cléopâtre) : égale sur toute la tessiture, sombrée et couverte en permanence. Cela peut paraître monochrome dans certains répertoires, mais pour les rôles du romantisme finissant, comme ici, cela lui assure le confort et l'arrogance nécessaire pour se jouer des tessitures larges et des orchestres généreux. La diction n'est pas évidente, mais elle reste toujours intelligible à qui prête attention — elle est même excellente en allemand, bien meilleure qu'en français, grâce à sa remarquable projection des consonnes, parfaitement audibles jusqu'au fond de Bastille.

Cléopâtre plus sévère que la sensuelle créature du livret, mais la musique porte elle aussi vers cette couleur.

2. Le chant suspendu

Technique de chant apparue assez récemment, probablement favorisée par les nouveaux modes de vie et les micros, on entend plusieurs chanteurs dont l'émission se trouve très en arrière et ne vont pas solliciter les traditionnelles harmoniques frontales du chant lyrique. Cassandre Berthon (Octavie) semble ainsi en permanence suspendue, dans une jolie couleur un peu mate : la diction y perd un peu, la voix ne tranche pas, mais la couleur est décidément très séduisante. Pareil pour Pierre-Yves Binard (Ennius), bridé pour les nuances les plus fortes, mais très bien projeté et pourvu d'un fondu caressant (qui évoque un peu le grand ancien Aimé Doniat) complètement délectable. Avide de l'entendre plus longuement, pour ma part.

Des techniques à rapprocher de la surprenante Sally Matthews.

3. Le chant français

On a par ici accueilli avec beaucoup d'excitation l'annonce du remplacement de Ludovic Tézier (qui y aurait été excellent, ne vous méprenez pas) par Frédéric Goncalves (Marc-Antoine), et à juste titre. La voix n'est pas extraordinairement puissante, mais très projetée et localisée. Surtout, la diction est phénoménale. Car toute la voix est placée complètement à l'avant, avec l'articulation du texte au premier plan, comme autrefois — ce qu'il fait ressemble assez à Pierre Germain, par exemple (sauf que c'est bien chanté).
Il n'a même pas besoin de forcer l'expression : le texte est produit avec tellement de naturel, soutenu par de splendides [r] uvulaires, que le sens et l'émotion jaillissent sans le moindre soulignement. Il pourrait réciter l'annuaire qu'on pleurerait d'émotion.

Plus personne ne chante ainsi aujourd'hui (je me demande avec qui Goncalves a étudié, il faudra enquêter…), et c'est pitié. Bien sûr, cela doit le brider dans sa carrière, parce qu'on veut du glorieux, du moelleux, du grand legato sur voix sombrée, des aigus soyeux et éclatants (alors que cette technique les tend, même si les siens sont en fait excellents, hybridés avec d'autres écoles de chant)… On m'a raconté (de seconde ou troisième main, donc à prendre avec toutes les précautions nécessaires) qu'il était le vingt-huitième baryton a avoir été contacté pour reprendre le rôle à la dernière minute, ce qui atteste d'un rang vaguement vexant dans la hiérarchie des grands chanteurs francophones.

Un Marc-Antoine là non plus absolument pas expansif ou tendre, mais on reste magnétisé.

4. Le chant parfait

Tout le monde, glottophiles, massenotophiles ou ingénus, a été semble-t-il cueilli par Benjamin Bernheim (Spakos), qui fait pourtant une fort solide carrière à Zurich (et à même chanté de petits rôles à Salzbourg).

Il faut dire qu'on entend très rarement des ténors non seulement pourvus d'une voix aussi, mais surtout capables de varier les techniques, les effets et les couleurs à volonté : les aigus sont ceux, denses et perçants, d'un ténor rossinien, la pleine voix est très chargée en harmoniques métalliques et assez glorieuses, mais il peut aussi se mettre à mixer des parties entières sur toute la tessiture, explorant les couleurs (toujours haut, mais parfois plus en arrière), les phrasés, les demi-teintes, ferme ou suspendu, et très, très efficacement projeté.

À l'acte III, il se laisse un peu tenter par son émission la plus glorieuse, et à mon sens il devrait considérer le travail presque exclusif sur son émission plus souple : elle est à la fois paradoxalement plus sonore, et d'une beauté rarement entendue dans une salle de concert.

5. Les comprimari du siècle

Je les voyais mal dans mon angle de scène, et n'étais pas assez familier de l'œuvre pour repérer qui faisait quelle réplique, mais Olivia Doray, Pierre-Yves Binard (voir ci-dessus), Yuri Kissin (peu phonogénique, mais toujours d'une grande prégnance en vrai) et Jean-Gabriel Saint Martin manifestaient tous à la fois une véritable personnalité vocale et une présence particulière, chose excessivement rare dans ces petits rôles — où les chanteurs embauchés ont rarement tous cette qualité, et où la brièveté des répliques ne leur permet de toute façon pas de briller.

Étonnant attelage, donc, mais particulièrement stimulant sur le plan glottologique (et réussi !).


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