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Boismortier – Don Quichotte chez la Duchesse – littérature miniature !


Bientôt représenté, ce qui est excessivement rare… et je m'aperçois que si j'en parle souvent, je n'ai jamais proposé de présentation un minimum évocatrice.




Début de l'œuvre, très représentatif de ses qualités.
Édition autorisée de l'Auteur, vendue chez Mme Boivin (rue St Honnoré [sic]) et M. Le Clerc (rue du Roule).


En en attendant la version versaillaise (Niquet à nouveau, avec les époux Benizio) prochainement vidéodiffusée par CultureBox, voici le studio issu de la production en 1988, seule version disponible à ce jour :


1. Destination

Il s'agit d'un très court « ballet comique » (l'ensemble dure une heure environ) de 1743, plutôt conçu pour servir de préambule ou d'intermède à des œuvres de plus vaste ambition, qu'elles soient sérieuses (par exemple Le Pouvoir de l'Amour de Royer, ballet à entrées, léger mais pas comique) ou bouffonnes (l'œuvre préludait, pour sa création à une reprise des Amours de Ragonde, divertissement pastoral de Mouret, assez farcesque).

En ce sens, sauf informations qui me seraient inconnues, il ne manque évidemment pas de texte et l'œuvre fonctionne de façon très cohérente – ce qui rend douteuses toutes les tentatives fauxjetonnement authenticisantes de s'octroyer les droits de bidouillage sur le livret. Il n'était pas d'usage d'introduire des dialogues parlés dans les (opéras-)ballets chantés – et bien que Boismortier ait composé pour la Foire où ces alternances avaient cours, son Don Quichotte fut conçu pour l'Académie Royale de Musique, en temps de Carnaval… et fut même parodié à la Foire Saint-Germain l'année même de la création.

2. Adaptation

Le livret de Charles-Simon Favart cumule les vertus : à un sens véritable de la farce (les bastonnades et les faux enchantements s'enchaînent à un rythme infernal), il adjoint une remarquable conscience de la structure et du drame — ce Don Quichotte constitue un véritable opéra miniature, où les situations très brèves évoquent, en courant plus qu'en passant, tous les standards de la tragédie en musique.

À cela, il faut ajouter que contrairement à toutes les déformations romantiques postérieures, faisant comme pour Faust ou Don Juan un idéal de ce qui était quand même un contre-modèle, le livret reste non seulement très fidèle à l'esprit des personnages, mais va jusqu'à utiliser très fidèlement la matière du roman. Le détail n'est pas le même, et adapté aux contraintes du théâtre (la scène du cheval de bois, c'était beaucoup demander !) et au goût du public (mignardises obligées), mais le principe est très exactement celui de la mystification de Don Quichotte à la cour du Duc, dans lequel on a simplement inclus la Grotte de Montesinos (pour une interprétation sarcastique de cet épisode énigmatique). Favart conserve, adapte et exploite jusqu'à la manie des proverbes de Sancho !

Degré de virtuosité supplémentaire, le Duc lui-même intervient dans l'opéra, tantôt comme personnage (Merlin), tantôt comme Duc, sans briser l'équilibre merveilleux de toutes ces danses paysannes et airs d'enchanteresses furibardes.

3. L'objet

La musique de Boismortier n'a pas une grande réputation de profondeur et, de fait, sa musique instrumentale et même sa musique sacrée sont largement d'essence décorative, flattant joliment l'oreille par des mélodies qui ne débordent pas d'ambition. Néanmoins, pour ses grandes œuvres lyriques (on n'a pas encore remonté Les Voyages de l'Amour, où intervient Ovide !), Daphnis & Chloé et Don Quichotte, force est de constater la très large étendue des moyens expressifs et des techniques musicales à sa disposition.

Don Quichotte montre cela à un degré extrême, et peut-être plus que n'importe quel autre opéra, il convient parfaitement au goût de notre temps : les récitatifs d'action, les airs (une minute en moyenne) et les danses (deux minutes) s'enchaînent sans coupure, et avec une prestesse et une urgence permanentes, faisant se succéder les styles, les effets et les situations comme dans une synthèse miniaturisée de tout l'art du temps. À rebours de l'habitude coupable de l'opéra d'adjoindre, à la lenteur incontournable du débit chanté, l'épanchement superfétatoire du verbe et le mauvais goût de la couleur locale, Don Quichotte explore tout, effleure tout, juxtapose les combats, les enchantements, les romances, les bastonnades, les réjouissances pastorales, sans jamais s'attarder. C'est une épopée entière… en cinquante minutes.

Chose tout aussi rare, le livret et la musique concourent vraiment à l'amusement, et pas un amusement forcé d'opéra où l'on fait semblant d'être jovial malgré la pesanteur des contraintes musicales : tout virevolte ici dans un même flux primesautier, au gré de surprises permanentes.

4. Le conseil

Don Quichotte chez la Duchesse n'est pas seulement un opéra qui, subjectivement, se place parmi les tout meilleurs ; c'est aussi, à mon sens, l'une des meilleures portes d'entrée pour initier à l'opéra. Bien sûr, tout dépend d'où l'on vient (l'amateur de Black Dark Death Lethal Metal entrera souvent plus facilement dans Wozzeck que dans Così fan tutte, bien logiquement), mais pour un public standard plus ou moins ingénu en musique, la densité de cette miniature échevelée et sa bonne humeur permanente ont vraiment tout pour rendre l'opéra accessible.

Par ailleurs, je n'ai sans doute pas assez insisté sur ce point, mais chaque numéro incarne, en soi, le meilleur de ce qui peut se faire en matière de récitatif dramatique, d'ariettes ornées et de danses pseudo-populaires : la musique est en permanente de très haute tenue, sans la moindre possibilité de baisse de tension vu la brièveté non seulement de la forme d'ensemble, mais de chaque section à l'intérieur.

5. L'actualité

Cette seconde version (semi-)officielle du Don Quichotte de Boismortier sera disponible dès dimanche à 16h, en direct, puis en rediffusion en ligne pendant six mois, sur cette page de CultureBox.

Je préviens néanmoins à propos de ce spectacle en particulier : l'œuvre a quasiment doublé de volume (1h45 contre 1h à l'origine) du fait de l'inclusion de numéros de café-concert autonomes et de commentaires méta-dramatiques en tout genre, ce qui risque d'altérer grandement l'effet de continuité et de densité du ballet initial. J'ai évoqué ces doutes dans ces pages, sur la foi de quelques très brefs extraits néanmoins. Le résultat sera la surprise.

Quoi qu'il en soit, le disque Naxos reste en lui-même parfaitement recommandable, avec la poussée implacable du jeune Niquet, les belles rondeurs du Concert Spirituel et des chanteurs-déclamateurs formidables (Stephan van Dyck, Richard Biren, Paul Médioni…), à l'exception de Meredith Hall, un peu opaque et néanmoins très crédible.


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Commentaires

1. Le samedi 7 février 2015 à , par Faust

Les mots me manquent pour parler de ce spectacle ... enlevé et réjouissant !

Cela double effectivement de volume. Plutôt 2 heures ...

Personnellement, je trouve que l'on ne s'y ennuie pas et que l'on y entend de la très belle musique ! Mais, je conçois qu'il puisse y avoir des avis plus autorisés que le mien et différents ...

2. Le dimanche 8 février 2015 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Faust !

Je ne doute pas qu'on ne s'y ennuie pas ! Je crains surtout qu'adorant déjà l'œuvre, je sois surtout frustré par les visuels moches et les constantes interruptions. Mais dans l'ensemble, ce doit être très chouette pour une découverte. D'ailleurs les représentations semblent plutôt bien garnies, les catégories inférieures sont complètement lessivées.

Je récolterai la vidéodiffusion (quitte à me faire un montage audio de la musique seule), nous en causerons…

3. Le dimanche 8 février 2015 à , par DavidLeMarrec

Je regarde.

(et, je l'avoue, ça m'insupporte…)

Mais il faut dire que comme Niquet j'attendais une nouvelle version depuis longtemps, donc l'envie de l'entendre sans apprêts… apprêts qui, en l'occurrence, ne m'amusent pas particulièrement, mais ce n'est même pas le problème. C'est surtout l'effet « tranches » qui me frustre.

Par ailleurs, les visuels sont vraiment moches (et les acteurs mal placés et mal dirigés)… et je n'aime pas beaucoup les chanteurs non plus : Geslot en petite forme, Santon dans sa veine opaque, et Labonnette qui manque singulièrement de versatilité pour l'humour du rôle.

Je ne vais même pas avoir besoin de faire le découpage, je crois que je vais garder la version de 88 en en attendant une hypothétique autre…

Dommage, dommage (pas sûr que ça mette en valeur l'œuvre, en plus).

4. Le dimanche 8 février 2015 à , par Faust

Je pensais que vous alliez voir la chose sur place !

Juste quelques modestes impressions ... j'y allais avec un soupçon d'inquiétude après vos réserves et d'autres que j'avais surprises entre critiques musicaux toujours à l'opéra du château de Versailles !

C'est vrai, cela double de volume. Les époux Benizio avec la participation active d'Hervé Niquet ont ajouté du texte et parfois des intermèdes. Ils justifient ce choix par le fait qu'ils ne voyaient pas trop comment monter l'ouvrage sur scène. Le Duc est incarné par Gilles Benizio. C'est du Cervantes au premier degré : Don Quichotte est un doux rêveur qui ne manque pas de noblesse. On fait aussi du théâtre dans le théâtre ... au travers d'échanges réguliers entre Gilles Benizio et Hervé Niquet, le Duc (qui est aussi le Japonais) étant également transformé en directeur de théâtre évoquant les difficultés matérielles de son entreprise avec le chef ! C'est vrai qu'il y a parfois des échanges un peu longs (peut-être aussi pour des changements de décors).

Il y a donc bien un des effets que vous redoutiez, c'est-à-dire de voir la musique de Boismortier constamment interrompue. Néanmoins, je ne me suis pas ennuyé et je ne suis pas ressorti profondément irrité par ce qu'ils font ! Il me semble que les époux Benezio ont une démarche honnête et sincère. ils ne font la leçon à personne et s'efforcent de servir, à leur manière, l'ouvrage qu'ils montent. Don Quichotte n'en ressort pas ridicule - un peu trop neutre, mais comment mettre en scène un tel personnage ? - et leur humour n'a rien de vulgaire. Reste Hervé Niquet : excellent dans la fosse, mais un peu juste comme acteur ! Ceci étant, dans les interventions que l'on ajoute parfois à l'Opéra Comique, j'y ai vu bien pire et d'un humour parfois douteux.

Les décors et les costumes sont plutôt réussis. Les moments purement musicaux - puisqu'il faut bien les appeler ainsi - sont très bien rendus.

J'aurais envie de qualifier ce spectacle d'aimable divertissement. Petit clin d'oeil à l'actualité cruelle du temps présent à la toute fin, chacun des protagonistes retourne un petit panneau sur lequel est écrit : " Je suis Charlie ", ce qui fait que la toute fin de l'oeuvre est couverte par les applaudissements du public. Personnellement, cela ne m'aura pas empêcher d'apprécier la musique de Boismortier. Mais, je conçois aisément qu'il puisse y avoir des avis différents !

5. Le dimanche 8 février 2015 à , par Faust

Je vois que les avis se télescopent !

J'étais sûr que cela vous énerverait ...

6. Le dimanche 8 février 2015 à , par DavidLeMarrec

Je pensais que vous alliez voir la chose sur place !

Moi aussi ! Mais d'autres contraintes, superposées à mon peu d'entrain une fois vu des extraits du spectacle, et surtout la certitude d'une vidéodiffusion, m'ont convaincu de céder ma place.


Ils justifient ce choix par le fait qu'ils ne voyaient pas trop comment monter l'ouvrage sur scène.

… ce qui aurait sagement dû les inciter à rester chez eux, non ? :)


C'est du Cervantes au premier degré : Don Quichotte est un doux rêveur qui ne manque pas de noblesse. On fait aussi du théâtre dans le théâtre ... au travers d'échanges réguliers entre Gilles Benizio et Hervé Niquet, le Duc (qui est aussi le Japonais)

Tout cela figure déjà dans le livret : le Duc se déguise en personnages, et le contenu de l'intrigue, le profil des personnages ont beaucoup à voir avec le roman, la petite touche d'héroïsme galant à la française en plus — il s'exprime en vers, quand même, ce qui n'avait pas l'air d'être le cas de Quesada.


Il y a donc bien un des effets que vous redoutiez, c'est-à-dire de voir la musique de Boismortier constamment interrompue. Néanmoins, je ne me suis pas ennuyé et je ne suis pas ressorti profondément irrité par ce qu'ils font ! Il me semble que les époux Benezio ont une démarche honnête et sincère. ils ne font la leçon à personne et s'efforcent de servir, à leur manière, l'ouvrage qu'ils montent. Don Quichotte n'en ressort pas ridicule - un peu trop neutre, mais comment mettre en scène un tel personnage ? - et leur humour n'a rien de vulgaire.

Je suis convaincu que, si l'on n'a pas d'attentes particulières, ce doit très bien se regarder.

Ça ne m'énerve pas du tout (pas mon genre, ou alors il faut vraiment du sabotage autoproclamé), mais ça me frustre suffisamment pour que je prenne plus de plaisir à ne le regarder pas.


J'aurais envie de qualifier ce spectacle d'aimable divertissement. Petit clin d'oeil à l'actualité cruelle du temps présent à la toute fin, chacun des protagonistes retourne un petit panneau sur lequel est écrit : " Je suis Charlie ", ce qui fait que la toute fin de l'oeuvre est couverte par les applaudissements du public.

Cela dit, la fin est un joli divertissement, ce n'est pas comme applaudir alors que Violetta tousse encore (ce qui arrive fréquemment…).


Merci pour ce retour, je suis content que ça vous ait plu (j'ai eu d'autres échos positifs également), ne manquez pas le CD qui est excellent !

7. Le dimanche 8 février 2015 à , par Faust

La frustration musicale est toujours très déplaisante !

La semaine passée, j'ai eu ma dose de frustration avec le médiocre Requiem de Verdi du TCE. J'avoue que je m'attendais à beaucoup mieux de la part de Jurowski. L'acoustique de la Philharmonie me surprend également un peu. Les voix passaient assez mal (depuis le 2ème balcon de face) dans l'Enfant et les Sortilèges. Cette salle serait-elle surtout faite pour le symphonique pur ?



8. Le dimanche 8 février 2015 à , par DavidLeMarrec

C'est ce que je me suis laissé dire par ceux qui étaient à la Philharmonie. Il paraît que ça dépend quand même beaucoup du placement.

Pour l'instant, je n'ai assisté qu'au concert Christie, donc avec des équilibres particuliers entre voix et orchestre, mais j'ai trouvé ça très satisfaisant.

Il faut voir à l'usage, et essayer les différents placements.

Quel était le problème de ce Requiem, qui avait l'air plutôt sympa sur le papier ?

9. Le dimanche 8 février 2015 à , par Faust

Il me semble que cette oeuvre est animée par un grand souffle et de grands élans qui étaient plutôt absents.

Je ne connaissais pas les solistes : Maija Kovalevska (soprano), Ildiko Komlosi (mezzo-soprano), Dmytro Popov (ténor) et Nikolay Didenko (basse). Hormis le ténor, les trois autres n'étaient guère brillants, la pire étant sans doute la soprano qui n'était pas très juste et ne s'entendait pas trop avec la mezzo.

Bref, je regrettais l'exécution de ce même requiem au TCE entendue en 2013 par le National dirigé par Gatti et plus encore l'ultime concert de Giulini avec l'orchestre de Paris en 1998 dans un requiem dirigé très lentement, mais avec une incroyable intensité (c'était la salle Pleyel d'avant la rénovation ...).

10. Le dimanche 8 février 2015 à , par DavidLeMarrec

Oui, effectivement, s'il n'y avait pas la poussée continue, c'était raté. L'acoustique sèche du lieu est probablement moins propice aussi que les endroits un peu plus vastes.

Komlosi (peut-être déclinante maintenant ?) est en général très bien, et Popov est une petite merveille… Kovaļevska, oui, chante avec une certaine dureté (surtout pour son âge !), mais mes modèles dans cette partie sont assez tranchants aussi (Shuard, Vichnevskaïa…), donc je ne suis pas bon juge.

L'avantage est que vu le nombre de représentations (justifié, il est vrai) de l'œuvre, vous n'aurez pas de peine à vous consoler !

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David Le Marrec


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