Carnets sur sol

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[Carnet d'écoutes n°74] – Série musique de chambre : Haydn, Rigel, Mendelssohn, Schumann, Gernsheim, Ropartz, Nielsen, Koechlin, Vierne, Lekeu, Banks…


Une liste brièvement commentée des écoutes de ces deux ou trois dernières semaines, sur le versant chambriste qui a beaucoup occupé les lutins de céans. Quelques recommandations d'indispensables de la musique de chambre.




Détail par là – dans chaque catégorie, les disques sont organisés par compositeur, eux-mêmes ordonnés par date de naissance :

1. Musique de chambre traditionnelle
Haydn – Quatuor Op.20 n°1 – Quatuor Buchberger (Brilliant)
Haydn – Quatuor Op.20 n°1 – Quatuor Pellegrini (CPO)
Haydn – Quatuor Op.20 n°1 – Quatuor Kodály (Naxos)
Haydn – Quatuor Op.20 n°1 – Quatuor Mosaïques (Auvidis)
Haydn – Quatuor Op.20 n°2 – Quatuor Mosaïques (Auvidis)

Ces quatuors sont à la fois moins directs que les premiers et nettement moins aboutis que les suivants. Les Mosaïques, en les tonifiant, les rendent plus agréables à suivre que les autres, néanmoins fort bons. Je me rends compte, au passage, qu'en revenant dernièrement aux quatuors de Haydn, je me détourne assez des Kodály qui avaient longtemps été ma valeur sûre : la prise est réverbérée et le tout noyé dans un certain confort, très musical, mais qui ne met pas en valeur les petits détails qui font toute la saveur des œuvres, quand on en est devenu familier – et qui les place au-dessus d'une jolie mélodie accompagnée.

Haydn – Quatuor Op.33 n°5 – The Angeles SQ (Philips/Decca)

Autant j'avais adoré leur opus 1, plein d'ardeur, au son épanoui, autant sur les corpus ultérieurs, qui réclament un peu plus de finesse, on peut trouver leur lecture un peu standard : tout est joué avec une grande beauté et beaucoup de présence, mais sans que les spécificités de chaque quatuor soient exaltées. C'est particulièrement dommage pour les badinages de l'opus 33 ou les subtilités des deux derniers opus. Très beau néanmoins.

Haydn – Quatuors Op.33 (1,2,5) – Quatuor Terpsycordes (Claves)

Mêlant le grain chaleureux des instruments montés en boyaux à une réelle robustesse verticale (et à une très grande sûreté digitale, qui se vérifie en salle), les Terpsycordes offrent par-dessus le marché une musicalité et un sens du badinage très précieux dans ces pages joueuses. J'ai pu entendre mieux, mais certainement pas au disque. Recommandé avec empressement.

Haydn – Quatuors Op.76 – Quatuor Takács (Decca)

Les majors ne sont pas souvent les meilleures adresses pour la musique de chambre, dont la modestie des effectifs permet aux talents d'éclore hors des radars, et en assez grande quantité. Mais en ce qui concerne les Takács (qui ont débuté chez Hungaroton et ont été distingués par le Concours d'Évian), Decca a vraiment visé juste. Et cette intégrale des six quatuors d'un des meilleurs opus de Haydn est à tout point de vue vertigineuse : instrumentalement d'abord, avec un son impressionnant allié à une souplesse maximale. Mais surtout expressivement : les spécificités de chaque quatuor sont servies précisément, les menuets dansent follement (et craquent, car l'opus 76 expérimente beaucoup…), les mouvements lents chantent sur un ton voilé, les contrepoints des formes sonates s'émancipent avec une éloquence inédite…
Un des coffrets capitaux du répertoire de quatuor, à mon sens.

Haydn – Quatuor Op.77 n°1 – Quartetto di Cremona (Genuin)

Toujours dans la perspective de ce cycle des meilleurs quatuors de Haydn, l'enregistrement du jeune Quartetto di Cremona : comme d'habitude, les sons râpeux des instruments « musicologiques » et leur énergie sauvage font merveille, d'autant que s'y adjoignent beaucoup de lisibilité (c'est toujours le cas) et de goût du jeu (ce qui est moins fréquent chez eux, assez « radicaux » dans leur approche).

Haydn – Quatuor Op.77 n°2 – Acies Quartett (Gramola)

Une très belle réussite d'un autre jeune quatuor, avec des mouvements centraux particulièrement aboutis.

Haydn – Quatuor Op.103 – L'Archibudelli

Bonne version par l'ancêtre assez direct de la manière des Cremona. [Pour une œuvre qui, étrangement, me paraît toujours nettement en deçà des opus 76 et 77.]

Beethoven – Quatuor n°6 – Quatuor Terpsycordes (Ambronay)
Beethoven – Quatuor n°15 – Quatuor Terpsycordes (Ambronay)

Après les récentes parutions des Brentano dans les derniers quatuors, qui marquaient une réelle nouveauté par leur maîtrise absolue dans un genre ni romantique ni baroqueux, avec une pureté de trait et de structure qui paraissait sans exemple, les Terpsycordes offrent une autre perspective sur ces pages. On retrouve leurs qualités habituelles (chaleur des cordes en boyau mais belle assise sonore comme sur des instruments modernes, parfait équilibre pour Beethoven) et leur engagement, mais le Quinzième Quatuor est en plus traité de façon originale, exaltant les frottements étranges dans son fameux mouvement lent (là où tout le monde privilégie en général la paix consonante), respirant beaucoup (avec des lignes beaucoup moins longues, aux traits plus forts). Surprenant, mais très convaincant.

Schubert – Quintette avec piano – Jenő Jandó, membres du Quatuor Kodály, István Tóth (Naxos)
Schubert – Adagio & Rondo Concertante en fa (D.487) – Jenő Jandó, membres du Quatuor Kodály, István Tóth (Naxos)

Ma version de chevet – je n'en écoute plus d'autre depuis assez longtemps. Dans une atmosphère qui reste lyrique et primesautière, la netteté absolue de Jandó (quasiment sans pédale, mais l'articulation est si précise que rien ne manque de legato ni de continuité) procure en plus un petit frisson de fulgurance virtuose. Enivrant et réjouissant à la fois, dans un beau fondu de timbres, ces qualités sont rarement réunies pour ce quintette.
L'Adagio & Rondo, écrit pour le même effectif, est beaucoup moins marquant, mais s'écoute agréablement pour ses mélodies, comme bien d'autres Schubert plus célèbres – ce n'est pas forcément inférieur à l'Arpeggione, par exemple.

Mendelssohn – Intégrale pour violoncelle et piano – Gary Hoffman, David Selig (Dolce Vita)

Une fois accepté le son un peu sec de la prise, on est saisi par la finesse des phrases. Je suis Gary Hoffman depuis une quinzaine d'années, et à chaque fois que j'écoute une bande radio ou un disque, j'ai le sentiment d'entendre vraiment ce que je veux. Jusqu'ici Kliegel-Merscher, puis Maisky-Tiempo avaient été les enregistrements vers lesquels je faisais retour, mais celui-ci les vaut bien. J'alternerai sans doute avec Maisky-Tiempo, suivant les envies de confort sonore – cette nouvelle version est par ailleurs plus raffinée qu'ardente, à l'inverse de l'enthousiasme de la version Deutsche Grammophon.

Mendelssohn – Les trois quatuors Op.44 – Mandelring Quartett (Audite)
Mendelssohn – Octuor à cordes – Mandelring Quartett, Cuartetto di Cremona (Audite)

De très belles versions tirées de l'intégrale des Mandelring, pour les quatuors qui me séduisent le moins dans un corpus qui je vénère : outre le dernier comme tout le monde, je suis aussi beaucoup plus sensible au lyrisme sans façon des deux premiers, tandis que les 3-4-5 ont quelque chose de plus formel. L'intégrale des Mandelring est très bonne aussi pour les autres volets – ce n'est pas aussi fulgurant et naturel que les Ysaÿe, les Henschel (ou même aussi charmeur que les Cherubini), mais c'est une vision très sûre, sans effets recherchés, avec une sorte de pureté de diamant.
Le choix des Cremona granuleux et flamboyants comme partenaires dans l'Octuor n'en est que plus étonnant ; au demeurant, les timbres ne s'y affrontent pas, et la version représente comme un impossible moyen terme entre les deux manières. Je n'ai pas été aussi bouleversé que dans les meilleures versions, mais je n'étais peut-être pas assez attentif à ce moment.

Mendelssohn – Quintette à cordes n°1 – Quatuor Mendelssohn (BIS)
Mendelssohn – Quintette à cordes n°2 – Quatuor Alcan (ATMA)

Élancée et lumineuse, dans une prise de son spacieuse, la version des Mendelssohn de ces œuvres très peu données en concert, et néanmoins formidables, de la meilleure eau bartholdienne, est une référence que je ne parviens pas à oblitérer.
Néanmoins la version du Quatuor Alcan, l'un des meilleurs ensembles en activité (Op.77 de Haydn et Debussy de référence, Beethoven très réussis…), demeure extrêmement stimulante : une version très resserrée, acérée, et même méchante dans l'adagio – un affect qu'on n'anticipe pas nécessairement chez Mendelssohn, et certainement dans ce radieux Second Quintette.

Mendelssohn – Trio avec piano n°1 – Trio Grieg (Virgin)
Mendelssohn – Trio avec piano n°2 – Trio Grieg (Virgin)

La version de ces œuvres majeures à laquelle je suis le plus souvent revenu, bien que les grandes versions abondent (et certaines meilleures encore, comme les Yuval chez Centaur, le Trio Stern, le Trio Mendelssohn) : Benvenue Fortepiano Trio (Avie), Trio de Munich (Genuin), Trio Gould (Naxos), Trio Fischer (Pentatone)…
Pour les timbres, bien sûr, mais surtout pour l'élan continu des lignes… le fil de la tension délicate semble ne jamais fléchir.

Mendelssohn – Quatuor avec piano n°1 – Quatuor avec piano Bartholdy (Naxos)
Mendelssohn – Quatuor avec piano n°2 – Quatuor avec piano Bartholdy (Naxos)
Mendelssohn – Quatuor avec piano n°3 – Quatuor avec piano Bartholdy (Naxos)
Mendelssohn – Sextuor pour piano et cordes – Quatuor avec piano Bartholdy (Naxos)

Très peu données (et pas si souvent enregistrées – le Sextuor avec piano et contrebasse est même rare au disque !), ces œuvres sont pourtant très-dignes d'intérêt. La prise de son Naxos les réverbère discrètement sans brouiller le spectre, ce qui les sert dans un confort sonore assez idéal ; par ailleurs, l'entrain des Bartholdy sert ces pièces avec générosité.

Schumann – Quatuors 2 & 3 – Quatuor Terpsycordes

Enregistrement de 2004, au début de leur carrière. Je ne suis pas certain qu'ils utilisaient alors les instruments montés en boyaux. En tout cas, une très belle version de ces pages un peu austères (en tout cas le Deuxième), parmi les meilleures disponibles (plus romantique et épanché, on trouve aussi les Vertavo, chez Simax).

Brahms – Intégrale de la musique de chambre avec cordes – Quatuor Bartók (Hungaroton)
Brahms – Les deux quintettes – Kovács, Ránki, Quatuor Bartók (Hungaroton)

Quatuors à cordes, Quintettes à cordes, Sextuors à cordes. Des lectures râpeuses, qui rendent Brahms à une forme de fonds folklorique sans apprêt, et ne le réduisent dans ces pages ni à du gentil formalisme romantique, ni à de la couleur locale.

Les deux quintettes bénéficient, en sus, des sons typés des « solistes » : clarinette ronde et claire de Kovács, l'un des meilleurs ici (en plus, la prise de son très proche du quatuor laisse entendre les moindres inflexions du contrepoint), et la robustesse non sans moelleux du piano de Ránki.

Une des grandes références pour ce corpus.

Brahms – Trio avec cor – Langbein, Tuckwell, Maureen Jones (Tudor)

Formidable prise de son, et quel grain de violon !

Brahms – Quatuor n°1 – Mandelring Quartett

Une autre bonne lecture, honnête et droite, dans les meilleurs sens du terme, par les Mandelring.

Brahms – Quintette avec piano – Jenő Jandó, Quatuor Kodály (Naxos)

La simplicité extrême pourrait seoir un peu moins ici que dans Schubert, ce Brahms passionné entre tous reste souverainement maîtrisé, à l'opposé de l'abandon tempêtueux de Ránki-Bartók (façon roots) ou Yamamoto-Ébène (façon groove). Et pourtant… les petits retards qui donnent de l'ampleur, ce savoir-faire du miniuscule donne une saveur assez fantastique à chaque changement de couleur prévu par Brahms. Il faut dire qu'un pianiste de la trempe de Jandó est un atout inestimable pour une partition qui réclame autant de qualités physiques. Là aussi, c'est ma référence personnelle, de très loin.
J'aime beaucoup écouter de temps à autre le Quintette de Schumann en couplage, où leur style se trouve en territoire naturel (avec un son très fondu pourtant, comme l'on jouait Mozart il y a longtemps).

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2. Musique de chambre alternative
Rigel – Six Quatuors dialogués Op.10 – Quatuor Franz Joseph (Atma)

Dialogués (ou concertants) par opposition au quatuor brillant (où le violon soliste est essentiellement accompagné par les trois autres) – ce genre, qui nous paraît plus limité, a pourtant eu les faveurs du public, au moins en France. Mais c'était l'époque décadente où l'on préférait les pastorales aux tragédies en musique, ou du moins où l'on traitait ces dernières comme les premières. Où le rythme était réduit à sa plus simple expression, la modulation exceptionnelle, etc. Bref, le style Marie-Antoinette et plus le style Louis XIV. On peut juger des limites de cette écriture dans les quatuors de Gossec qui se trouvent au disque – mais pas très bien servis par des instruments dont la justesse se dérobe souvent sous les doigts des interprètes.

Mais les quatuors de Rigel sont assez atypiques : en plus d'être dialogués (style qui préexistait à la vogue du quatuor galant, et pas incongru lorsqu'il les a publiés), c'est-à-dire faisant se répondre les différents instruments (un vrai quatuor, en somme), ils sont dominés par le mode mineur, ce qui était plutôt précurseur. Ils se caractérisent par des atmosphères assez dramatiques, et de belles choses musicales, même si elles demeurent françaises – avec un goût du climat et de l'expression qui prime sur la structure (on ne peut les comparer à la technicité de ceux de Haydn dans ces années 70 et 80, les quatuors Op.20 et 33).

Néanmoins, ils sont très touchants, et pour certains, assez jubilatoires (un des thèmes principaux du Troisième évoque d'assez près le final du premier acte du contemporain Amant jaloux de Grétry !).

Les timbres râpeux du Quatuor Franz Joseph peuvent incommoder les amateurs de moelleux, mais leur rigueur instrumentale est hors de reproche, de même que leur engagement. Une belle découverte, à laquelle je reviens régulièrement.

Gernsheim – Quatuor en la mineur Op.31 – Mandelring Quartett (Audite)
Gernsheim – Quatuor avec piano n°1 – Andreas Kirpal, membres du Diogenes Quartett (Brilliant Classics)
Gernsheim – Quatuor avec piano n°3 – Andreas Kirpal, membres du Diogenes Quartett (Brilliant Classics)
Gernsheim – Quintette avec piano n°1 – Edouard Organessian, Quatuor Art Vio (Toccata Classics)
Gernsheim – Quintette avec piano n°2 – Edouard Organessian, Quatuor Art Vio (Toccata Classics)

Violoniste, pianiste (élève de Moscheles à Paris), Gernsheim, à peine plus jeune que Brahms, fut l'un de ses amis. Leurs vies se sont plusieurs fois croisées de façon significative ou amusante : il fut ainsi l'un des premiers chefs à diriger le Deutsches Requiem, mais il occupa aussi, à partir de 1865, un poste de professeur de piano et de composition à l'origine prévu pour Brahms. Pendant sa formation parisienne, il eut aussi l'occasion de fréquenter les salons rossiniens, de se lier avec Saint-Saëns et Lalo, d'assister aux représentations scandaleuses de Tannhäuser
Sa musique ne porte pas la marque spécifique de ces années, et se rapproche très fortement de celle de Brahms – avec Herzogenberg, il témoigne de l'existence d'une musique « formelle » romantique allemande qui ne se limite pas à l'écume du temps et qui, sans inventer rien, a produit de la musique de très grande qualité, voisinant souvent avec celle de Brahms lui-même.

Les Quatuors avec piano sont très bons, le Quatuor à cordes encore meilleur, et par-dessus tout les Quintettes pour piano, dotés d'un sens de la tension et du renouvellement thématique propres aux plus grands – Brahms, Saint-Saëns (tiens, tiens) peuvent en être des miroirs significatifs. Par ailleurs, le Second Quintette a des traits truitesques assez récurrents. Vraiment un compositeur à découvrir.

Les Symphonies (merci CPO !) sont beaucoup moins essentielles, du romantisme un peu épais – c'est le discours sévère de Brahms prisonnier de l'orchestration de Schumann, et sans la même hauteur d'inspiration. Il y a beaucoup mieux dans ce style.

Ropartz – Trio avec piano – Stanislas Ensemble (Timpani)
Ropartz – Trio à cordes – Stanislas Ensemble (Timpani)
Ropartz – Prélude, Marine et Chansons – Stanislas Ensemble (Timpani)
Ropartz – Prélude, Marine et Chansons – Ensemble de chambre Canta Libre (4Tay)

Le Trio avec piano, et en particulier son premier mouvement, fait partie des œuvres les plus intenses du genre – il faut aussi écouter celui de Cras, dans un esprit similaire. Comme c'en est, je crois, la seule version (et qu'elle est excellente), nulle raison de se priver. Le Trio à cordes est plus léger, sans taquiner le néoclassicisme pour autant. Et puis Prélude, Marine et Chansons, un titre bien de son temps entre d'Indy et Koechlin, fait valoir de superbes alliages (flûte, harpe et trio à cordes) qui mettent en particulier l'alto à l'honneur – le tout entre mélancolie fin-de-siècle et chants de gaillards à mains calleuses.
La version de l'Ensemble Canta Libre, si elle est remarquablement enregistrée, souffre de quelques détails d'intonation dans le final : privilégiez Timpani.

Ropartz – Quatuors 4 et 5 – Quatuor Stanislas (Timpani)

Ropartz est plein de surprises, naviguant entre le wagnérisme francisé, le prédebussysme, le décadentisme ou, comme ici, le franc romantisme. Le trait est si léger qu'on ne peut même pas parler de postromantisme – mais les harmonies sont déjà celles du vingtième siècle… une sorte de Ravel qui resterait dans la forme de Lalo. Pas de coups de théâtre, tout est très beau et apaisant. Ce n'est pas majeur, et l'on peut s'expliquer (contrairement au Premier de Milhaud, par exemple) pourquoi on ne les joue pas en concert (tous les six sont sensiblement dans la même veine), mais assurément, ils méritent d'être entendus.

Nielsen – Quatuor Op.13 – Vertavo SQ
Nielsen – Quatuor Op.5 – Vertavo SQ

L'opus 13 a été composé le premier. Ces deux premiers quatuors de Nielsen (de plus servis avec un élan et abandon remarquables, comme toujours chez les Vertavo) figurent parmi les œuvres les plus lyriques, généreuses et enthousiasmantes de son auteur. C'est un peu le même univers que les deux premières symphonies : on y sent encore les structures brahmsiennes, mais le langage part déjà de plus en plus autre part. Grand.
[Je m'aperçois que c'était déjà le disque du jour38, en 2011.]

Koechlin – Sonate pour violon et piano – Louis Chisson, Tamara Atschba (Gramola)

L'une des œuvres majeures de Koechlin en musique de chambre, et sur le versant opposé du Quintette avec piano : du côté de la lumière. Très belle version, avec des attaques de violon fines… seul le final manque un peu d'allant, alors que tous les modes rayonnent. La référence absolue reste bien sûr Philippe Koch & Alain Jacquon.

Koechlin – Chansons bretonnes pour violoncelle et piano – Peter Bruns, Roglit Ishay (Hänssler)
Koechlin – Sonate pour violoncelle et piano – Peter Bruns, Roglit Ishay (Hänssler)

Il n'y a pas tant de différence entre la courte Sonate, plutôt lumineuse et badine, et les miniatures des Chansons bretonnes, certes marquées par les couleurs folkloriques, mais de belle tenue thématique et harmonique… L'ensemble se révèle nourrissant. Ce n'est pas aussi dense que la Sonate pour violon ou les Paysages & Marines, mais j'y reviens régulièrement.

Koechlin – 15 Études pour saxophone et piano – Mondelci, Stott (Chandos)

Du Koechlin dans sa veine lisse et « automatique », un peu comme celui des quatuors : il avait manifestement besoin d'écrire beaucoup, et malgré un style personnel immédiatement audible, une partie de son catalogue semble un peu en pilote automatique. Comme ici. Dommage, on ne croule pas sous le répertoire saxophonique. Pas fanatique non plus de la prise de son de cathédrale habituelle chez Chandos – qui n'est pas forcément gênante dans la musique symphonique, même si ce n'est pas mon goût, mais qui me pose réellement des problèmes dans la musique de chambre, où la proximité et pis, la netteté, s'envolent pour de bon sous les croisées.
Kathryn Stott a aussi enregistré les Heures Persanes, assez bien d'ailleur (dans une façon assez ronde), malgré la prise de son là aussi un peu ample – mais plus précise, tout de même.

Koechlin – 4 Petites pièces pour violon, cor et piano – Langbein, Tuckwell, Maureen Jones (Tudor)

Très joli, pour une formation inhabituelle (idéal pour un couplage en concert ou au disque avec le trio de Brahms !).

Decaux – Clairs de lune – Frédéric Chiu (HM)

La découverte des Clairs de lune, dont les premières pièces débutent en 1900, équivaut à se faire frapper par la foudre : quoi, à l'époque où Schönberg jouait à empiler ses legos bois par huit (8-5-7-3, plus exactement) dans ses Gurrelieder et où Webern jouait à la poupée à Richard Strauss dans ses Frühe-Lieder, quelqu'un explorait l'atonalité la plus radical, les agrégats expressifs sans fonction… et de quelle manière magistralement évocatrice !
Étrangement, Abel Decaux n'a à peu près rien laissé d'autre à la postérité (et les rares exemples qui nous sont parvenus sont absolument sans intérêt, même sans parler d'innovation musicale), et ce cycle a été publié sensiblement plus tard, si bien que son influence directe est douteuse.

Las, la version de Chiu est une déception. Très molle, amoindrissant les audaces, comme essayant de mettre sous le tapis les étrangetés qui pourraient déranger. Pourquoi enregistrer ce cycle, dans ce cas, si c'est pour nous y faire entendre un paisible équivalent des (superbes) Crépuscules de Schmitt ?
Hamelin et Girod demeurent les meilleures portes d'entrée pour cette musique hors normes.

Lekeu – Trio avec piano – Trio Hochelaga (ATMA)
Lekeu – Intégrale pour quatuor : Quatuor en sol, Molto adagio, Méditation, Menuet – Quatuor Debussy (Timpani)
Lekeu – Intégrale pour quatuor : Quatuor en sol, Molto adagio, Méditation – Quatuor Camerata (Ricercar)
Lekeu – Quatuor avec piano – Trio Hochelaga, Teng Li (ATMA)

Rien que des œuvres particulièrement intenses. À côté des œuvres avec piano, très célèbres (et très développées), les œuvres pour quatuor à cordes nourrissent un univers plus intime et délicat ; le Quatuor en sol est probablement moins tragique, mais le Molto adagio sempre cantante doloroso tient au contraire la tension dans une atmosphère qui paraît paradoxalement en pleine déréliction… l'une de ses grandes œuvres, une sorte d'équivalent français, discret et souple, au final de la Troisième Symphonie de Mahler. [À ne pas confondre avec l'Adagio pour quatuor d'orchestre, explicitement prévu pour une formation pour cordes de dimension symphonique.]

Toutes les interprétations mentionnées ici – sûreté de notre goût oblige – sont de grands témoignages, et il est vrai que Lekeu, malgré la rareté de son catalogue interrompu en pleine gloire, son peu de présence en concert, et sa confidentialité vis-à-vis du grand public, est très bien servi au disque. Sa musique de chambre en particulier, dont un assez bon nombre de versions existent – je n'en ai entendu jusqu'ici que des bonnes.

Néanmoins, l'intégrale du Quatuor Debussy fait référence pour sa justesse de ton (et la belle prise de son Timpani, comme toujours), et les Hochelaga, comme d'habitude, mêlent autorité instrumentale et évidente tendresse pour des œuvres dont ils laissent percevoir les beautés frémissantes.

Vierne – Préludes Op.36 (sélection) – Tamara Atschba (Gramola) Vierne – Quintette avec piano – Tamara Atschba (Gramola)

Vierne, peu servi par la Vie, s'est replié dans des formes confidentielles et très sombres. Néanmoins, ses Préludes figurent parmi ce que le vingtième siècle français a produit de plus varié, fouillé et expressif. Un univers à découvrir, et moins redoutablement sinistre que son œuvre organistique : au piano, Vierne fait plutôt dans la vignette évocatrice, avec des titres tangibles, et même parfois des figuralismes. Avec sérieux, mais sans l'écrasant hurlement de souffrance exprimé dans l'abstraction de ses Symphonies pour orgue, par exemple.

De plus, l'interprétation de Tamara Atschba, sobre et détaillée, correspond à merveille à cet univers : ni pathos, ni recherche de beauté extérieure, ni sècheresse, une forme d'équilibre très adroit et touchant.

Il en va de même pour le Quintette avec piano dont une piètre expérience en salle avait fini par me détourner. Ici, on en retrouve toutes les beautés, fût-ce dans le ton du guéridon sur lequel vous êtes monté pour vérifier le nœud.

Très beau disque (couplage avec la Sonate de Koechlin), recommandé. Encore un beau succès pour Gramola qui parie décidément avec clairvoyance sur la jeunesse !

Hahn – Quatuors 1 & 2 – Quatuor Parisii (Auvidis)

Un très beau corpus, apaisé mais sans facilités harmoniques, pas dénué du sens de la forme non plus, qui se place dans la succession de Lalo. Hahn a fait plus essentiel dans ses Quatuors avec piano (et son Quintette), mais lorsque je suis dans une humeur quatuor, j'aime à revenir à ce rare disque consacré à sa musique de chambre – rare à tout point de vue, il est devenu introuvable comme l'ensemble du fonds Auvidis, hélas.

Daniel-Lesur – Suite médiévale pour flûte, harpe et trio à cordes – Ensemble de chambre Canta Libre (4Tay)

Assez réussi dans le genre pittoresque, même s'il évoque peut-être trop, pour nous qui avons vécu après, les vieux feuilletons d'Ivanhoé ou Thierry la Fronde… Il ne faudrait pas en nourrir une image trop condescendante de Jean-Yves Daniel-Lesur, qui a fait, parmi beaucoup d'œuvres sans grande ambition esthétique, quelques chefs-d'œuvre – au premier rang desquels La Reine morte d'après Montherlant, véritable successeur direct de Pelléas et de La Chute de la Maison Usher.

Françaix – Quintette n°1 pour flûte, harpe et trio à cordes – Ensemble de chambre Canta Libre (4Tay)

Comme toujours, du badinage légèrement dissonant, mais plutôt dans la bonne veine de Françaix : de véritables mélodies, du caractère, pas seulement du divertissement un peu fade.

Don Banks – Trio pour violon, cor et piano – Langbein, Tuckwell, Maureen Jones (Tudor)

Compositeur australien, né en 1923, fils d'un musicien de jazz, ayant étudié avec Seiber, Dallapiccola et Nono, Don Banks fut cofondateur de l'Australian Musical Association afin de réunir les expatriés sur le sol européen. Dans ce cadre, il écrivait régulièrement des pièces pour eux… dont ce trio de 1962, destiné aux interprètes de ce disque.
Belle œuvre, écrite dans une tonalité aux forts méandres, mais très lisible : comme beaucoup de compatriotes, il ne fait pas de la musique dans la même perspective de changement du monde que ses maîtres européens. Et de fait, à défaut de renverser la table et l'auditeur, ce quart d'heure de musique ne lui donne pas tort.

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3. Musique de chambre interlope
Rossini – Ouverture de L'Assedio di Corinto (arrangé pour quatuor de guitares) – Quatuor Éclisses (Ad Vitam)

Contrairement aux arrangements pour guitare solo, les ensembles de guitare sont en général (paradoxalement) beaucoup moins contrapuntiques et résonants… Ici, clairement, une mise en accords où une guitare fait la mélodie (ce qui, même à quatre, limite la résonance par rapport à un arrangement solo).
Au demeurant, cet ensemble, issu du Conservatoire Supérieur de Paris, tourne en France (Noisy-le-Sec, Paris, Vaison-la-Romaine…) avec d'assez beaux programmes, mêlant le répertoire propre à la guitare et des arrangements intriguants.

Debussy-Sabuncuoğlu – Suite bergamasque : passepied (arrangé pour guitare solo) – Emre Sabuncuoğlu

Un remarquable arrangement, parmi d'autres très réussis aussi (incluant le « Clair de lune ») : de la guitare symphonique comme en font les meilleurs. Disponible en ligne avec beaucoup d'autres arrangements à explorer.

Ravel-Manganini – Pavane pour une infante défunte – Ensemble de chambre Canta Libre (4Tay)

D'une délicatesse mélancolique parfaite, on s'en doute. Meilleur que les originaux !


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Commentaires

1. Le dimanche 19 avril 2015 à , par Ugolino le profond

"Le Trio avec piano, et en particulier son premier mouvement, fait partie des œuvres les plus intenses du genre"
Une des oeuvres les plus intenses ? N'exagérons rien... Ca serait sans doute beaucoup mieux avec 20 minutes en plus... Il existe une deuxième version, par le trio Hochelaga (pas écouté).

2. Le lundi 20 avril 2015 à , par Golisande

Tu trouves vraiment le deuxième mouvement de la Sonate pour violoncelle et piano de Koechlin "lumineux et badin" ? Et dans l'ensemble, tu ne trouves pas à cette œuvre un côté pastoral lointain, voilé et onirique (le premier mouvement, la fin...) ?

3. Le lundi 20 avril 2015 à , par David Le Marrec

Ugolino :
Ah, les Hochelaga, ce doit être sympa. Chez ATMA comme d'habitude, je suppose ? Je ne l'ai pas vu passer.

Golisande :
Si, si, je suis d'accord, mais avec une distance un peu folklorisante. Parce que le « lointain et voilé » prend une tout autre forme dans la Sonate avec alto – celle pour violoncelle s'approche davantage de celle pour violon, même si elle n'en a pas la franchise.

4. Le lundi 20 avril 2015 à , par Golisande

Ah mais la sonate pour alto est carrément sombre (elle se rapproche plus du Quintette, mais sans final lumineux) ; la sonate pour violoncelle garde un ciel serein – à peine un orage à l'horizon dans le deuxième mouvement – mais vraiment vespéral, pas du tout éclatant comme celle pour violon...
Je trouve que cette œuvre sécrète une ambiance vraiment incroyable, que je n'ai pas retrouvée ailleurs chez Koechlin (et cet accord final...).

5. Le mercredi 22 avril 2015 à , par David Le Marrec

La Sonate pour alto est très différente des langages du Quintette, c'est plus l'atmosphère qui s'en rapproche. Je suis assez d'accord avec ta description de la Sonate pour violoncelle, mais je ne ressens pas aussi vivement sa différence avec les autres pièces pour violoncelle et piano (que j'ai pourtant bien pris soin d'écouter séparément).

En tout cas, tout ça, c'est magnifique et à découvrir absolument. En plus, il y a maintenant des versions disponibles (même un bon petit nombre pour la Sonate avec violon !)…

6. Le mercredi 29 avril 2015 à , par Girafffe

Merci d'avoir recommandé l'album enregistré par Louis Chisson et Tamara Atschba. Quelle musique lumineuse, et quelle sensibilité de la part des interprètes!

7. Le mercredi 29 avril 2015 à , par Girafffe

Au fait, c'est pas Louis c'est Louise.

8. Le vendredi 1 mai 2015 à , par David Le Marrec

Merci Girafffe pour ce retour (et pour la correction !)… Oui, sans vouloir me répéter, je trouve cet album particulièrement capiteux dans ses tendresses subtiles, parcourant de grandes œuvres interprétées avec tous les frémissements possibles. Il y a (encore) mieux pour Koechlin, mais les Vierne sont particulièrement extraordinaires.

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David Le Marrec

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