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[Carnet d'écoutes n°88] – Mozart, Die Entführung aus dem Serail par Jacobs – pourquoi ?


Au delà du nouvel enregistrement, quelques questions (et suggestions).

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C'est entendu, la dernière version parue est une merveille : nette, tranchante, vive, rehaussée par un pianoforte qui durcit agréablement l'assise orchestrale et comble les vides d'une musique un peu simple, le tout tournoyant dans des tempi entraînants et des articulations chantantes.

Peut-être plus détermnant encore (que le plus bel orchestre de la discographie – Akademie für Alte Musik Berlin), le disque comporte des dialogues dits avec une conviction sans précédent – souvent le point faible des disques de singspiel, les dialogues ânonnés en pensant à la liste des courses, ou dit par des acteurs sans aucun rapport avec les voix chantées. Ici au contraire, la déclamation enflammée (mais sans emphase empruntée) est quasiment chantée, et parfois commentée par le pianoforte.

Pour finir, vocalement, on dispose du meilleur : Maximilian Schmitt (Belmonte), un peu lyrique dans le lied, parfait ici ; Mari Eriksmoen (Blonde), déchaînée jusque dans les dialogues (les suraigus sont laids, mais qu'est-ce que ça peut faire ?) ; Dimitry Ivashchenko (Osmin), d'un allemand soigné, juste l'accent exotique qu'il faut (voix pas particulièrement gracieuse, mais dotée de l'autorité et de l'abattage nécessaires) ; et puis les autres, le squillo (éclat des résonances aiguës) de Robin Johannsen, l'élégance de Julian Pregardien.

Bref, tout est superbe, la plus belle chose produite par la discographie – jusqu'ici, j'avais mes habitudes chez Christie (épuré et vif), Solti (superbes couleurs, distribution opulente), Moralt 44 (distribution formidable, à commencer par Dermota), Harnoncourt, voire Weil et Fricsay (plutôt la version de 49), mais c'est la première fois que le drame prend aussi bien, dans les dialogues incontestablement, et même dans les parties musicales, jamais aussi évidentes et urgentes. 

Néanmoins, je ne puis manquer de m'interroger : vu la discographie surabondante (largement au delà de la cinquantaine de publications officielles) et la permanence sur les scènes… Pourquoi cette œuvre ?  Bien sûr, Mozart est à part, il a une grâce (et des trouvailles visionnaires) bien à lui, mais si l'on avait consacré le dixième des talents de cette discographie aux meilleurs opéras de Holzbauer, de Salieri, des Wranitzky, peut-être même de Martin y Soler et de quelques autres maîtres supposément secondaires (si Martin y Soler l'est, du moins en l'état de ce que l'on a au disque – je n'ai pas chercher à fouiner plus avant – ce n'est pas vrai pour les trois autres), n'en aurait-on pas tiré infiniment plus de satisfactions ?

Je veux dire par là que le Serail est bien sympa, mais reste un recueil de jolies mélodies déconnectées, apposées sur un livret fadissime et des dialogues sans aucune substance… On l'a tellement enregistré qu'on finit par s'y habituer et par y entendre de grandes versions, qui hissent l'œuvre au delà de ses qualités réelles ; avec autant d'énergie, on pourrait faire croire au caractère majeur d'Abu Hassan ou de n'importe quel buffa (très) secondaire. Je ne parle même pas de chefs-d'œuvre visionnaires (quitte à parler de sérail) comme le Tarare de Salieri ou (quitte à explorer le singspiel) l'Oberon de Pavel Vranický, qui peuvent très bien supporter une interprétation unique et médiocre au besoin, mais de bonnes œuvres, peut-être pas totalement fulgurantes, mais en tout cas supérieures au Serail mozartien.

Autant pour la Flûte (qui est certes un immense réservoir à tubes, mais sinon ?), je veux bien voir ce qu'il y a de singulier dans les couleurs, la suite de portraits hauts en couleur, l'accessibilité au grand public, et puis l'attachement un peu enfantin, la possibilité sans fin de réinterpréter les mystères maçonniques… autant pour l'Enlèvement, je suis vraiment dubitatif.

Je ne cherche même pas à plaider pour mon dada des raretés, simplement à dire que le répertoire pourrait en échange gagner une ou deux meilleurse œuvres.  Je ne râlerais pas si c'était Lucio Silla, par exemple – pas dramatique pour deux sous, mais au moins, il y a beaucoup de musique assez grisante (peut-être moins légère et variée, c'est vrai).
Il n'y a donc vraiment pas de bons singspiele ?  (Dans ce cas, Oberon de Paul Wranitzky, pardon d'insister.)

Au demeurant, si vous tenez vraiment à écouter ce joli objet décoratif (dès maintenant disponible en flux légal et gratuit), ce qu'en fait Jacobs va très au delà, et devient passionnant. S'il pouvait profiter de sa notoriété pour promouvoir quelques (réels) bijoux de la même esthétique, ce serait encore, encore mieux.



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Commentaires

1. Le mardi 20 octobre 2015 à , par Benedictus

Ah, tiens, ça fait plaisir de lire sur l'Enlèvement (l'œuvre) ce que j'en ai toujours pensé sans jamais oser le dire.

Pour les enregistrements:
1. A côté de Fricsay 49 et de Moralt, j'aime aussi beaucoup le studio de Jochum (avec Wunderlich, Köth et Böhme - mais surtout pour Jochum qui, dans mon souvenir, y fait preuve des mêmes qualités que dans son Così).
2. Je n'ai pas vu cette version Jacobs. Il y a aussi une version Nézet-Séguin qui vient de sortir, avec une distribution assez déconcertante de chanteurs plus ou moins sur le déclin (Quasthoff n'avait encore annoncé son retrait quand cela a été enregistré? Damrau ne s'était pas encore abimée dans le belcanto? Quant à Villazón...) Tu l'as entendue?

2. Le mardi 20 octobre 2015 à , par David Le Marrec

Il est vrai que c'est un avis finalement assez peu répandu, j'ai l'impression : ceux qui n'aiment pas trop Mozart n'aiment pas l'Enlèvement, mais n'essaient pas trop non plus ; en revanche, ceux qui l'aiment apprécient en général cette œuvre (ou n'osent pas le dire, effectivement, mais en tout cas j'ai toujours l'impression d'être assez seul dans cette opinion mitigée du joli-mais-dispensable).
Honnêtement, cette version Jacobs change vraiment la donne : j'ai écouté l'œuvre en entier en une fois (ce qui est déjà exceptionnel), et même bissée le lendemain (première mondiale). Avec les dialogues aussi bien dits et chargés de musique (aussi bien dans la façon de déclamer que par les interventions du pianoforte), ça fonctionne vraiment très bien, et la musique, même si pas toujours du meilleur Mozart, est remarquablement exaltée, on ne s'ennuie vraiment pas.

J'avais essayé Jochum il y a quelque temps, et je n'avais pas du tout aimé – j'avais trouvé ça très mou et épais (musique et esprit), je crois, à peine mieux que Schmidt-Isserstedt (qui dispose au moins de Dermota !) et Krips.

Sinon, Nézet-Séguin, j'ai essayé d'écouter au moment de la sortie cet été, et j'ai été très surpris de trouver ça dégoûtant (après avoir placé son Così au firmament) : assez sympa orchestralement (surtout le pianoforte, en fait – le reste est très joli, sans relief particulier), mais vocalement, c'est la déroute. Villazón surtout : contrairement à la lecture mâle de ses autres Mozart, qui se tenait assez bien, ici tous les sons sont poussés, sans parler de l'accent épouvantable (et de la mauvaise articulation). Même Selig semble étrangement à la peine, alors qu'il chantait simultanément d'excellents Gurnemanz – et ce n'est pas une question de largeur de grain, on dirait qu'il est fatigué par la tessiture (ah bon ?), en tout cas en méforme. Quasthoff fait le rôle déclamé du Pacha.
Effectivement, pour Damrau, c'est après l'irrémédiable amollissement belcantiste (incroyable comme cette chanteuse, qui était le modèle ultime de netteté vocale, de probité stylistique et de curiosité du répertoire, est devenue une sorte de repoussoir ultime pour moi), avec toutes ses implications en matière de timbre, de ligne et de diction.

3. Le samedi 31 octobre 2015 à , par Ouf1er

"Ah, tiens, ça fait plaisir de lire sur l'Enlèvement (l'œuvre) ce que j'en ai toujours pensé sans jamais oser le dire."
+1.
Mais il n'était pas pensable que Jacobs ne termine pas son "intégrale" Mozart, sans doute une des plus belles et homogènes, tant musicalement que dramatiquement, qui aient jamais été enregistrées.

4. Le dimanche 1 novembre 2015 à , par David Le Marrec

Effectivement, et pour en faire ce qu'il en a fait, c'est permis. Mais quel dommage de passer tout ce temps sur Mozart quand il pourrait promouvoir efficacement Holzbauer ou Vranický !

Il y a d'autres volumes à venir, manifestement – ça va vraiment finir par ressembler à une intégrale.

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