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Aux origines : l'autre Cinquième Symphonie de Sibelius


Réécoute récente de la première version (1915) de la Cinquième Symphonie de Sibelius après une longue période à parcourir très régulièrement le reste du corpus.

Vous pouvez l'écouter en flux (il s'agit des quatre premières pistes du troisième disque).

On joue donc partout cette symphonie dans sa version définitive de 1919, amendée après la création ; le matériau thématique est le même, mais son traitement a considérablement varié – pas au point des deux Cinquième de Langgaard (totalement deux œuvres distinctes, les convergences sont même difficiles à déceler), mais d'une économie tout de même très différente.

Je suis d'abord frappé par la lisibilité de la version de 1915 : là où les « ponts » de la version définitive sont assez complexes (en particulier dans le premier mouvement, mais aussi dans les mutations du dernier), ici tout coule de source. À partir de la même matière de motifs, l'effet produit change considérablement : l'ordre et l'importance des thèmes, leur instrumentation, la gestion des plans, et surtout les transitions, tout cela a transmuté ; plus qu'un autre version, c'est une autre symphonie.

Comme je viens de vous entendre poser la question tout bas à vous-même et que c'est tout frais dans mon oreille (lu la partition et vu en concert la version de 1919 assez récemment, viens de réécouter les deux versions), je fais un point sur ce que j'ai entendu. Bien sûr, c'est de la généralité, davantage pour informer ceux qui ne l'ont pas écoutée (ou qui n'en sont que peu familiers) que pour livrer une étude instructive – tout ce que je vais dire saute assez bien aux oreilles, vous pouvez simplement cliquer sur le lien d'écoute et vous dispenser de me lire (pour cette fois).

sibelius 1915
Partition du début de la Cinquième Symphonie de Sibelius, dans sa version définitive (1919).

Au I, parfois élusif dans la version définitive, l'organisation thématique paraît limpide, presque une forme sonate, avec ses deux thèmes identifiables et leurs répliques, assez nettement organisés. Je suis très séduit par l'inversion du thème A et du choral d'entrée : au lieu d'une entrée simple et majestueuse, trompeuse sur les entrelacs retors qui suivent, on ouvre sur ce thème ascendant, malingre aux bois, qui s'épanouit un peu plus tard dans le choral (un peu comme pour l'appel de cors dans le dernier mouvement). D'une manière, générale, j'y trouve les équilibres plus séduisants, quelque chose de plus mordant, et de formellement beaucoup plus lisible, au lieu des longs ponts bizarres de la version définitive.

Le II, qui disparaît en 1919, est réalité joué attacca au I, et son caractère faussement cursif pourrait faire croire à un mouvement-pont, comme pour le III de la Sixième. Pourtant, il laisse entendre très nettement la transformation thématique, de façon beaucoup explicite : le thème folklorique du I y bruisse joyeusement avec des figures en trémolo qui annoncent le développement du dernier mouvement. Le fil logique y est tissé de façon beaucoup moins dissimulé, ce qui est agréable dans une symphonie aussi subtile – a fortiori quand on hérite d'un mouvement léger et radieux comme celui-ci, véritable pause d'allégresse douce, comme dans le II de la Deuxième de Mahler, et ce malgré son tempo rapide. Sa fin dévisse en revanche vers des chromatismes très riches et surprenants, et particulièrement chatoyants.

Le III est le même Andante mosso (Sibelus y adjoint quasi allegretto en 1919), mais au lieu d'une forme variation assez régulière, et qui tire vers l'évocation folklorique, la version originale reste, à l'inverse des autres mouvements, totalement dans l'allusion : les bois sont très audibles mais peu thématiques, et le thème de la variation est en réalité assez caché, discrètement énoncé par les cordes, en sous-main, et en l'évoquant, le contournant. Beaucoup moins mélodique et facile, beaucoup plus intéressant que la version finale.
De surcroît, placé ainsi au milieu de trois autres mouvements qui exploitent les mêmes motifs, ce mouvement apparaît davantage comme le seul moment d'alternance et de respiration, cerné de thèmes tous identiques (alors qu'ici, on se trouve davantage dans une logique de parenté).

Le IV est le point faible de la version de 1915 : bâti sur une série d'ostinati qui prennent l'exact même matériau que la version définitive, le discours manque toute la progression majestueuse. Le grand palpitement de cors, par exemple, ressemble à une marche harmonique au cœur de la pièce, contribuant à son évolution, alors qu'elle marque une forme de couronnement à chaque apparition dans la version de 1919.

Je tends à aimer davantage la version de 1915, donc, malgré le dernier mouvement moins abouti. Quelque chose de moins étale, de plus brut – sonne plus radical alors même qu'est moins complexe : c'est aussi un effet d'orchestration, plus acide, moins fondue, alors que la forme est considérablement plus simple (sauf à la fin du II et dans le mouvement lent).

sibelius 1915
Recueil Vänskä-Lahti des Symphonies.

Elle n'a été gravée, semble-t-il, que dans l'intégrale Vänskä / Lahti – c'est en tout cas le fruit de mes recherches et le verdict de quelques discophiles, mais je vous en prie, faites-moi la divine surprise de me démentir, même pour une version sous le manteau ; Rumon Gamba vient par exemple de la donner, et même si son geste assez global, lyrique et lisse ne me tente pas trop ici, je serais curieux de varier les plaisirs. L'intégrale de Vänskä, très applaudie par la critique française à sa sortie, comme « authentique » (sans que je perçoive nettement les fondements de cette appréciation, je dois dire), a l'avantage de sa contemplation poétique, mais ne brille ni par son nerf, ni par ses couleurs, ce qui favorise évidemment le désir d'aller essayer des lectures alternatives.

La partition doit être une édition critique sous droits, ce qui la rend moins aisément disponible, et en tout cas chère – ce n'est de toute façon qu'une maigre consolation lorsqu'il s'agit de répertoire symphonique.

Considérant la quantité considérable d'intégrales Sibelius qui ont fleuri ces vingt dernières années, je m'explique mal pourquoi une Huitième (Neuvième…) Symphonie n'aurait pas sa place dans les coffrets.
Quand on se rend compte qu'il existe désormais des versions vidéos des éditions alternatives des symphonies de Bruckner (où la question de l'édition n'a tout de même pas le même impact fondamental, l'œuvre restant sensiblement la même), et jusqu'à des vidéos de la Symphonie en mi de Rott, une intégrale des lieder de Loewe ou des symphonies de van Gilse… tout espoir est permis à terme raisonnable pour un petit supplément discographique.


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Commentaires

1. Le samedi 28 mai 2016 à , par Berwald

Bonjour David,

je n'ai pas non plus connaissance d'un autre enregistrement de cette première version (1915). A noter que la version définitive (1919) est en fait la troisième, car Sibelius en produit une deuxième version dès 1916. J'invite les Sibeliussophiles, outre la présente et intéressante notule, à se référer à cet article complet : http://www.sibelius.fi/english/musiikki/ork_sinf_05.htm

Wilhelm Hansen édite les deux versions (initiale sous forme manuscrite, et définitive), donc a priori pas de difficulté particulière à se la procurer, il semble juste qu'Osmo Vänskä soit le seul à défendre à la baguette la version 1915...

2. Le dimanche 29 mai 2016 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Franz !

Merci beaucoup pour tous ces prolongements, je découvre cet excellent site, je vais me plonger là-dedans les jours prochains !

C'est vrai, j'avais lu de temps à autre mention de cette version de 1916… dont il n'existe aucune trace discographique… Ajustements mineurs, je suppose ? On a des détails ? (mais les réponses figurent peut-être dans le lien ci-dessus…)

Lire les partitions d'orchestre en version manuscrite, ça dépend vraiment de la graphie. Ça passe très bien pour Borgstrøm, mais je n'ai pas encore tenté pour Sibelius – je crains un peu, vu la complexité des appuis, difficiles à percevoir même à la lecture d'éditions informatisées et proportionnelles (quelquefois même avec le disque qui tourne, ce peut être assez vaporeux, peut-être pas dans la 5, mais dans les deux dernières…), que ce ne soit un peu inconfortable. Mais puisque ça existe, je me laisserai sûrement tenter !

On peut donc ajouter Rumon Gamba à la courte liste des défenseurs de la version alternative. Il l'enregistrera peut-être, il a ses entrées chez Chandos – pas très séduit par ses d'Indy, mais ils ont le mérite de dresser un panorama généreux de son legs symphonique (plutôt la partie la plus faible de sa production, au demeurant, comparé à l'opéra et à la musique de chambre, formidables).

Merci pour tous ces nouveaux horizons à explorer, et comme toujours précisément documentés !

3. Le dimanche 29 mai 2016 à , par Diablotin :: site

Bonjour David,

A ce jour, en effet, seule la version de Vänskä semble avoir été enregistrée. C'est d'ailleurs très bien, comme le reste enregistré par le chef -même si on peut être un peu déçu après la lecture des commentaires dithyrambiques : c'est très bien, mais pas mieux que ça...-. Cela étant, je préfère l'oeuvre dans sa version finale de 1919, nettement plus aboutie -et puis, peut-on vraiment se passer de ce magnifique final ? Ce serait une drôle d'idée !!!-.
A titre de curiosité, l'intégrale de Storgårds, déjà évoquée ici, propose trois fragments de la huitième symphonie -l'ensemble dure malheureusement moins de trois minutes...-.

4. Le dimanche 29 mai 2016 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Diablotin !

Nettement plus aboutie, ça se discute vraiment, je trouve. Plus complexe, oui, mais les ponts permanents de la seconde moitié du I et le violent contraste avec la simplicité du II ne m'apportent pas autant de satisfaction que l'équilibre de la version de 1915. En revanche, oui, pour le final, on change d'univers, clairement. C'est pourquoi il me faut les deux (avec un gros faible pour 1915, considérant que le final n'est pas la majorité de l'œuvre).

Oui, Storgårds a enregistré ces fascinants fragments, et il n'est pas le seul. J'en avais parlé ici, il y a une poignée de mois.

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