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Aribert REIMANN – Lear : réussir l'opéra sans musique


Le titre résume à peu près toute l'expérience.

Première écoute du disque de Gerd Albrecht issu de la création de 1978 (Fischer-Dieskau, Dernesch, Várady, Paskuda…), il y a dix à quinze ans. L'impression d'une écriture contrainte, qui cherche à faire moderne, et ne trouve d'autre voie pour y parvenir que de faire moche.

Seconde écoute du disque cette année : intéressé par le potentiel dramatique de l'œuvre, dotée d'une déclamation assez naturelle (c'est finalement surtout Fischer-Dieskau, dans sa mauvaise période, qui articule et nasalise exagérément). C'est donné à Garnier, dans des conditions exceptionnelles : Bieito met en scène, Luisi dirige, et le plateau est particulièrement luxueux – Andreas Conrad, Bo Skovhus, Ernst Alisch, Ricarda Merberth, Annette Dasch. Je décide donc de lui donner sa chance à la scène.

Fait l'avant-dernière représentation. Les deux impressions s'y conjuguent. Je suis assez convaincu : le verbe y paraît libre, comme de la déclamation brute, certes préparée sur papier à musique, mais secondant toujours une prosodie assez naturelle ; même les mélismes ou les intervalles difficiles semblent couler de source. Sur un tel sujet, de la déclamation d'opéra par de très grands interprètes, c'est très impressionnant.

En revanche, il ne faut pas en attendre de la musique : l'impression d'entendre en permanence le même tapis de cordes, sorte de cluster sériel (la série principale est très facile à repérer, et semble ne jamais muter), légèrement tendu, mais jamais intense ni dramatique (malgré l'investissement impressionnant des musiciens). À comparer aux agrégats de cordes aiguës des scènes de tension de série B : on crée un nuage un peu menaçant sur lequel se pose le texte – mais il n'y a pas réellement de discours musical qui mérite d'être suivi. Et pourtant, on l'entend nettement (en particulier dans les parties de cuivres, savamment décalées), les rythmes notés doivent être très difficiles – cependant depuis la salle, on croit percevoir un discret choral bien homophonique en agrégats (des accords réguliers et dissonants, pour le dire plus simplement). Rien dans la mélodie (même vocale) ou dans l'orchestration qui apporte un relief particulier, tout repose sur le texte et les aptitudes des chanteurs.
On en retire tout de même des moments de bravoure, comme le (doublement double) solo de timbales le plus difficile de tous les temps (je me demande comment il est physiquement possible de passer avec le bras droits de la deuxième à la cinquième timbale, et par-dessus le gauche qui passe de la quatrième à la troisième, à ce tempo…), très long – un vrai plaisir lorsqu'on est sensible à l'instrument –, et bien sûr l'implication des chanteurs. Le roc Bo Skovhus, que le temps semble n'avoir pas le moins du monde effleuré, le prince Andreas Conrad (timbre libre, clair, varié, et très expressif), le savoureux vétéran Ernst Alisch, fin et tranchant… [J'ai en revanche trouvé Bieito un peu à l'économie, pas beaucoup de choses à voir sur scène, et encore moins de point de vue neuf, radical ou surprenant.]

En fin de compte, réellement convaincu, mais je me suis tout de même interrogé : aller voir de l'opéra sans musique, ne serait-il pas plus logique d'aller voir la pièce originale bien jouée ?  Certes, pas évident de voir des comédiens de ce niveau sur une scène de théâtre, même à Paris, surtout si l'on veut de la VO ou à tout le moins une bonne traduction… Mais tout de même, tant d'effort pour composer un opéra sans réel contenu musical ?
Corollaire : passé les trois premiers quarts d'heure, l'impression que le temps s'est suspendu (dans le sens de la répétition plus que de la grâce) et que seule l'action progresse. Étrange sentiment.

Formulé moins gentiment : si vous n'êtes pas tolérant à la musique amélodique et/ou dissonante et si vous n'allez pas à l'opéra pour le théâtre, courez, fuyez tant qu'il en est encore temps. Croisé une dame, d'âge pourtant respectable, complètement traumatisée, n'ayant « jamais rien vu d'aussi noir et affreux ».Sûr que si on vient d'ordinaire à Garnier pour Giselle ou Cenerentola, ce doit être rude.


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Commentaires

1. Le lundi 13 juin 2016 à , par Benedictus

Bon, comme je suis déjà assez heureux de te voir apprécier cet opéra dont je me suis fait ailleurs le propagandiste, je ne vais pas te porter la contradiction.

Simplement (mais je te l'ai déjà dit), je suis un peu étonné que, pour toi qui aimes Lully et Pelléas (et apprécies aussi des œuvres de Holliger, Manoury ou Jarrell), «la musique» soit tellement réductible à la mélodie et au rythme, et que tu puisses à ce point considérer l'écriture vocale de Lear, dans sa dimension prosodique ou déclamatoire, comme quelque chose de fondamentalement extra-musical.

2. Le lundi 13 juin 2016 à , par Benedictus

(En plus, argumenter sur Lear, c'est tout de même un exercice ingrat qui ne mobilisera jamais que deux pelés et trois tondus (quatre, si on compte Skovhus) - alors qu'il suffit prévisiblement d'un troll bien senti sur Callas pour que les glottophiles lâchent leurs coms en masse...)

3. Le lundi 13 juin 2016 à , par DavidLeMarrec

Mais précisément, dans LULLY et Pelléas, il y a de la musique : au minimum de la mélodie et de la danse chez l'un, et beaucoup de tout – sauf peut-être de la mélodie et de la danse, justement – chez l'autre.

La musique de Manoury, Holliger ou Jarrell est très variée, très expressive, rien à voir avec le tapis impavide de Lear. (Tout simplement, ceux que tu cites sont de grands compositeurs – au moins Manoury et Jarrell –, pas forcément Reimann.)

Donc oui, j'entends de l'excellente prosodie qui ne se connecte avec rien de musicalement consistant. C'est donc très agréable, mais un peu frustrant quand on va voir de l'opéra.


(En plus, argumenter sur
Lear, c'est tout de même un exercice ingrat qui ne mobilisera jamais que deux pelés et trois tondus (quatre, si on compte Skovhus) - alors qu'il suffit prévisiblement d'un troll bien senti sur Callas pour que les glottophiles lâchent leurs coms en masse...)

Je suis percé à jour !  C'est quand même une preuve formidable de cette chose impensable : si on veut beaucoup de lecteurs et beaucoup de commentaires, il faut parler de choses qui intéressent plus de gens. J'ai manqué une carrière dans les sciences sociales.

4. Le lundi 20 juin 2016 à , par Benedictus

Voilà, on en est déjà à quinze commentaires sur Callas...
Bon, je vais ce pas remettre trois sous dans le bastringue...

5. Le vendredi 24 juin 2016 à , par Ouf1er

Ben moi, suis sorti à l'entracte. Et me suis bien retenu de toutes mes forces de sortir avant...
Mais respect aux chanteurs qui ont tant investi dans cette ...heu... merde (?) !!

6. Le dimanche 26 juin 2016 à , par DavidLeMarrec

J'ai beaucoup d'admiration en effet (mais c'est déjà complètement valable pour Wagner et Strauss) pour ces chanteurs qui, parfois par choix (Merberth et Skovhus n'ont pas besoin de Reimann pour remplir leur saison !), s'échinent à étudier des partitions beaucoup plus difficiles, beaucoup plus dangereuses pour leur voix (pas vraiment le cas de Reimann, mais quand on travaille un style peu familier, c'est forcément plus fatigant), et qui leur assureront à coup sûr moins de succès auprès du public et moins de commentaires dans la critique et sur les réseaux. Apprendre Ochs quand on pourrait faire Philippe II, Andres quand on pourrait faire Ottavio, c'est redoutablement méritoire.

Ensuite, autant on peut trouver à redire musicalement (ou sur l'uniformité générale), autant la démarche théâtrale de Reimann me paraît très authentique, tout de même. Il y a tellement d'œuvres qui ne servent à rien, ici on en voit au moins le projet (réussi en partie) sans lire les notes de programmes drolatiques.

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