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[hors du monde] – Retrouver Maria Callas


Il y avait longtemps que je n'avais pas réécouté Maria Callas, peut-être même un an ou deux. Il faut dire qu'en dehors de quelques enregistrements à contre-courant où je l'aime assez (Elvira des Puritains, Abigaille, Amelia du Bal Masqué, Carmen, Turandot…), je n'ai jamais été très touché par sa manière, et tout particulièrement dans les rôles qui ont fait sa réputation (Norma, Traviata, Tosca).

Je me suis aussi toujours demandé si la remise au goût du jour du belcanto romantique par des voix plus « authentiques » et l'exécution de partitions de ce répertoire hors du petit nombre encore à l'affiche lui devaient autant qu'on le dit. Pour sûr, elle y a contribué, mais qui choisissait les titres ?  Était-ce réellement la chanteuse, qui lisait des partitions oubliées sur son temps libre pour les sélectionner et les proposer ensuite ?  Les directeurs de théâtre et les chefs d'orchestre n'ont-ils pas eu un rôle plus déterminant ?  Dans ces matières, on tend souvent à donner le mérite à la célébrité la plus proche du dossier. (Par ailleurs, à mon sens, la véritable renaissance a lieu plus tard, quand on se pose des questions sur l'exécution, qu'on enregistre des intégrales complètes, plutôt avec Bonynge donc – qui était un véritable musicologue.)
Ce n'a aucune importance pour ce que je vais raconter, mais ce participe du mythe.

la fosse
La Fosse, Le Triomphe de Maria Callas célébré par le Tölzer Knabenchor
Vers 1675. Musée des Beaux-Arts de Nancy.


Donc. En revenant à ces disques avec le recul, les oreilles un peu reposées de mes préjugés et de ceux des autres, je conserve le même relatif scepticisme. Grande chanteuse, bien sûr, et je me figure que sa réputation procédait grandement de son implication scénique, rare à l'époque, et encore plus chez les dames, donc je passe nécessairement à côté de la vérité de ses mérites – mais ni plus ni moins que ceux qui l'adulent, puisque notre matériel est le même.

Pourquoi ne suis-je pas totalement convaincu ?

¶ Le son hypertrophié, façon bajoues, n'est pas très sympathique, et limite en tout cas la pertinence des incarnations d'ingénues – dans Traviata, comment croire à la phtisie avec cette voix épaisse et ronronnante ?  Même en admettant la convention, c'est difficile. (je viens d'écouter Tomowa-Sintow engloutir Nimsgern dans l'acte du Nil Aida, même genre d'effet, on dirait que c'est le roi d'Éthiopie qui se fait salement tancer)
¶ Les portamenti (ports de voix pour lier une note à l'autre) toujours très lourdement appuyés : il s'agit de créer de la fluidité, pas d'insister sur la transition elle-même, en principe. Pour un modèle de belcanto, c'est un peu frustrant (là encore, à replacer dans son temps moins rigoureux, mais ce relativise son image de vérité indépassable).
¶ J'aime beaucoup les poitrinés (une notule viendra là-dessus), je ne suis pas du tout dérangé (je trouve d'ailleurs les voix de femme toujours plus belles quand elles n'utilisent pas exclusivement le registre de tête, donc surtout les bas de tessiture à l'opéra !), mais ils ne sont pas particulièrement gracieux, c'est vrai. La propension à nasaliser pour faire méchant est aussi assez discutable.
¶ Par-dessus tout, c'est l'expression dont on fait tant de cas qui me dérange. Chez Callas, prévaut la manière stabilo : en général, pour faire passer une émotion, soit on sélectionne une couleur vocale et un style adéquats (attaquées piquées pour la joie ou l'humour, grands portamenti pour les implorations et déplorations…), soit on choisit des mots, sur lesquels on place du relief, pour donner une crédibilité à l'affect. Mais pour elle, c'est simple : on met toute la gomme sur le mot le plus explicite de tout le passage (crier, maudire, détester…) ; ça fonctionne, mais le résultat est tellement redondant et grossier que je peine à être touché. A fortiori lorsque ce ne sont pas des personnages véhéments (en Violetta, c'est quand même bien étrange) – mais même pour Médée, je demeure sceptique devant ce goût du pléonasme. S'il y a une émotion, elle ne se manifeste pas forcément principalement par le mot qui l'exprime, elle affleure sur les autres mots alentour, alors que chez Callas, le soulignement se fait exclusivement sur l'explicite (où il n'est pas nécessaire, précisément puisque le texte l'explicite). Je ne crois pas avoir jamais croisé chez elle une expression inattendue, qui serait en décalage avec la lettre du texte.

Voilà qui est tout sauf rédhibitoire, et ce sont toujours de belles interprétations, mais considérant la typicité du timbre et le peu de grâce de la manière, je reste étonné qu'on la considère toujours comme l'horizon indépassable du chant (au moins du côté romantique italien). On n'a pas d'équivalent au phénomène Callas dans les autres tessitures et dans les autres répertoires, où certains font assez bien l'unanimité (Popp, Corelli, Hotter…), mais où personne n'est considéré comme l'absolu indiscutable.

Or, à la réécoute un peu distanciée, j'entends toujours les mêmes choix, tout à fait défendables, mais pas particulièrement recommandables non plus : une excellente chanteuse certes immédiatement identifiable, sans doute très impressionnante sur scène pour son époque (même si les vidéos ne sont pas forcément plus vertigineuses que les partenaires qui y figurent), pas exactement le sommet sur tous les critères. Plus que la qualité propre des interprétations, c'est l'écart entre la réputation et ce qu'on entend (charismatique, typé, inégal, imparfait) qui surprend : comment cela peut-il mettre tout le monde d'accord ?  Car, il faut bien l'admettre, je suis un peu seul. (je veux parmi les amateurs de ce répertoire-là, sinon les autres la méprisent passablement)  Mais je l'aime toujours beaucoup en mezzo.

Je trouve qu'on entend assez bien les limites que je ressens, à l'écoute, dans ses masterclasses à la Juilliard School (celle-ci, sur « Eri tu » du Ballo, par exemple) : comme elle y chante au moins aussi longtemps que ses élèves, les partis pris y sont très sensibles. Et on y retrouve ce legato un peu outré (même lorsqu'il n'est pas écrit) ; elle explique même (de façon tout à fait péremptoire) qu'il faut faire du rubato aux fins de phrase pour appuyer l'expression – et, de fait, elle met à plusieurs reprises le pianiste dans le décor… Le fait d'enseigner ses particularités comme un système opérant (l'expression, on la met où on la veut, pas forcément avec du rubato ni sur ce mot-là – forcément, elle sélectionne le mot « empoisonner », en nasalisant luette au vent) permet de mettre le doigt sur ce qui est dispensable dans son univers esthétique.

Deux notules consécutives de glottologie (un peu) négative, promis, une autre est en préparation pour réhabiliter un nom et dispenser un peu d'enthousiasme.


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Commentaires

1. Le lundi 13 juin 2016 à , par Benedictus

Je ne crois pas que tu sois si seul que cela, je partage à peu près tout ce que tu écris sur Callas. (Sauf que je me vois mal aller écouter ses masterclasses...) Cela dit, en termes de représentativité, je ne vaux sûrement pas beaucoup mieux que toi.

À propos, comme Violetta susceptible de me plaire (à part Scotto), tu recommanderais qui? (Et dans quels enregistrements, si ce n'est pas trop te demander en cette période chargée.)

2. Le lundi 13 juin 2016 à , par malko

Elle est adulée précisément pour ce qui la discrédite.
Ta description est juste seulement au premier degré ;
La clef pour apprécier l'art unique de Callas, c'est de l'écouter parler et l'on comprend de quelle femme il s'agit et que ses faiblesses interprétatives n'en sont pas.
L'essence du tragique, c'est le refus de l'intellect.

3. Le lundi 13 juin 2016 à , par Laupéra :: site

Je dois confesser (confession n°1) que la lecture de cette notule m'a poussé dans un état de grande schizophrénie ...

Schizophrène parce qu’au fond, j’ai trouvé l’analyse assez juste. D’ailleurs, il était effectivement pertinent de souligner que Callas, si elle a été un vecteur (parmi d’autres) de la renaissance belcantiste, n’en a sûrement pas été l’instigatrice.

Mais schizophrène car, alors même que je souscris à la plupart des éléments de cette analyse, mon cœur de Callassophile a bondi à chaque paragraphe. E strano …

Confession n°2 : je crois que je suis incapable de la moindre objectivité concernant Callas. Le premier opéra que j'ai entendu en intégralité, c'était avec Callas. Et elle restera éternellement attachée à beaucoup de mes "premières" (première Traviata, première Tosca, première Norma, Butterfly, Bolena, Lucia, Amelia, Santuzza, Rosina, Carmen...). A ce titre, elle occupe dans mon petit panthéon personnel une place que nulle autre ne pourra lui ravir : ma « porte d’entrée » dans l’opéra !

Et pourtant, pour pratiquement tous les rôles qu'elle a chantés, j'ai entendu mieux depuis, ou au moins aussi bien (souvent parce que différent). Alors que je la considère comme une référence dans pratiquement rien (à l’exception de Norma peut-être, mais j’ose à peine le dire tant cet avis est d’un convenu), elle est ma référence dans à peu près tout … (j’avais prévenu que ça m’avait rendu schizophrène !).

Confession n°3 : Je pousse l’adoration jusqu’à avoir écouté avec passion ses Master classes à la Juilliard, et jusqu’à éprouver même une affection à peine avouable pour son Iphigénie tellement peu « historiquement informée » ainsi que pour sa Kundry, absolument pas recommandable, à peine audible sans éclater de rire, de ce fait réservée pour jamais aux seuls Callassolâtres (quelle horreur ! … en italien en plus … vous imaginez !), et que j’écoute (en cachette) après 10 Meier et 20 Ludwig !

Et pourtant, je conçois votre scepticisme. Les discours de groupies (dont le mien) sont souvent ennuyeux au dernier degré, et les artistes qui ont l’air de faire l’unanimité ont quelque chose de profondément agaçant. Callas méritait donc effectivement qu’on s’y arrête avec retenue et attention. Vous l’avez très bien fait.

Je crois volontiers que l’affinité que l’on a, ou pas, avec telle ou telle voix relève parfois d’une pure réaction épidermique involontaire, difficile à expliquer (ou à rationnaliser), quasi impossible à transmettre … et dont on chercherait inutilement (et vainement) à en déduire qu’il s’agit d’une référence universelle, ou un « horizon indépassable » ! Pire ! J’aime aussi Tebaldi, c’est dire à quel point la contradiction ne m’effraie pas… Je n’ai donc aucun mal à comprendre que cette voix si particulière puisse laisser certains relativement insensibles.

Mais tout comme il m’arrive de louer et d’admirer les qualités techniques et musicales d’untel ou untel tout en restant de marbre en l’écoutant, je continue, avec Callas, à trouver souvent mieux ailleurs (Lucia/Sutherland, Butterfly/Scotto, Lady Macbeth/Rysanek ou Gencer, Leonora (Forza)/Tebaldi, Leonora (Trovatore)/Caballé…), mais rarement aussi beau, aussi épidermiquement efficace (sur moi en tout cas).

Voilà, rien de bien constructif en somme (je le réalise en me relisant). Une simple réaction à la suite d’une notule approuvée par mon oreille gauche (elle en a apprécié, comme toujours la qualité et la pertinence) et violemment rejetée par mon oreille droite. Ou est-ce le contraire ? Il faudra que je vérifie laquelle des deux est la plus émotive !

4. Le lundi 13 juin 2016 à , par Olivier

Bonsoir,

Oui, oui... Vous avez raison, Malko et Laupéra aussi.

"une excellente chanteuse certes immédiatement identifiable"
Pour ma part, c'est sans doute LA (?) raison de sa réputation: son timbre de voix, si unique!

5. Le lundi 13 juin 2016 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir !

C'est un beau succès, Callas (ou le troll ?) fait toujours recette.

@ Benedictus :
Oui, pas seul, mais vu que nos goûts sont largement les mêmes, le contraire eût été étonnant. Et puis tu n'es pas un si gros consommateur de Verdi que ça, tu n'as pas un vague fond de désintérêt pour ces chanteurs qui font de la petite cabalette toute leur vie ?  Pas parce que tu es un vilain garçon, je veux dire, mais parce que, fondamentalement, jouer aux comparaisons dans un répertoire un peu simple ne t'exalte pas spécialement. (On parle dans les études en sciences sociales, pour désigner ce seuil de tolérance, de plafond de verre glottologique.)

À propos, comme Violetta susceptible de me plaire (à part Scotto), tu recommanderais qui? (Et dans quels enregistrements, si ce n'est pas trop te demander en cette période chargée.)

Delunsch forever, la plus grande Violetta de tous les temps : elle vocalise n'importe comment, la voix est stridente, mais le charisme est exceptionnel, personne ne dit comme elle (et son petit accent alsacien me fait fondre). Les névroses de cette vie où voisinent le luxe personnel et le sordide intime affleurent très bien chez elle, et l'impact vocal est très particulier. 

Sinon, peut-être chez les anciennes, avec des voix franches et un peu dures, comme Carteri (voire Tebaldi). Stich-Randall en allemand ! Peut-être Zeani, Moffo ou Lorengrar, rond vocalement mais très intense. Et puis, personnellement, j'ajouterais steber, mais tu trouveras ça peut-être un peu trop confortable. 

Et puis Callas tôt, l'entourage de Santini est assez passionnant (avec Savarese à la peine, mais Savarese quand même !).

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@ Olivier :

Pour ma part, c'est sans doute LA (?) raison de sa réputation: son timbre de voix, si unique!

Certes, mais c'est le cas d'autres interprètes, et avec des timbres autrement plus fédérateurs (Janowitz, Popp, Bergonzi, Corelli, Del Monaco, Siepi !), qui n'ont pourtant pas le même statut.

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@ Malko :

Je ne suis pas convaincu par ces paradoxes en carton. On pourrait écrire exactement la même chose pour Bocelli ou Amaury Vassili, et on n'aurait rien prouvé. Il ne s'agit pas de rationnaliser pour autoriser à aimer, mais d'essayer d'expliquer les causes de cette unanimité, et surtout de son intensité.
Le nombre de mélomanes qui, à la question du voyage dans le passé, répondent Traviata-Callas-Scala !  (alors qu'il y a plein d'autres soirées envisageables)

Le discours de Callas sur elle-même est encore moins une clef, son appareil critique est pour le moins étroit (ma voix, ma réputation…), et c'est précisément pour cela que je doute un peu de sa participation en amont à la musicologie… c'est une chanteuse, tout entière vouée à son art, mais le moins qu'on puisse dire est que ça parole n'éclaire pas grand'chose, à part l'atmosphère d'une époque. (Et puis de toute façon, on s'en moque un peu, son métier, c'est de bien chanter, pas d'expliquer pourquoi elle chante bien.)

Je ne parlais au demeurant pas de faiblesses interprétatives, mais de choix esthétiques qui, comme tout autre choix, peuvent se discuter (et je m'étonnais qu'ils ne le soient pas, en particulier les portamenti éléphantesques et l'expression au stabilo).

L'essence du tragique, c'est le refus de l'intellect.

Une bonne part de la littérature tend à prouver le contraire (Corneille et Racine, c'est le théâtre de l'instinct ?  tout n'y est que dialectique et flux de conscience), et je ne vois pas trop le rapport, sauf à vouloir démontrer que Callas c'est bien parce que tu sens que Callas c'est bien. :)

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@ Laupéra :

Que voilà un morceau de choix !

Très intéressant, ça répond assez bien à ma question, d'ailleurs, et rejoint assez mes constats empiriques, notamment sur moi-même.

§2 Pour moi aussi, Callas a été la première de plusieurs rôles (avant que je ne choisisse de donner la priorité à d'autres, et aussi à des orchestres plus vaillants). Et, comme par hasard, notamment de ceux où je la trouve très convaincante (Elvira des Puritains, Amelia du Ballo, alors que je l'aime beaucoup moins dans les autres opéras du même genre – je l'aime surtout dans les mezzos ou les méchantes, en somme).
J'ai remarqué moi aussi qu'elle vampirisait, plus que d'autres, les rôles : la personnalité (et notamment du timbre, c'est vrai) est telle qu'il est très difficile d'entendre après d'autres voix qui paraissent malingres ou tièdes, en comparaison. J'ai mis très longtemps avant de tolérer d'autres voix pour les rôles où j'ai commencé par elle. Ça explique peut-être, surtout vu la largeur de diffusion de ses albums, une partie du phénomène d'adulation exclusive.

§3 Le comble de l'horreur, c'est bien sûr la Vestale et Médée (surtout pour l'ambiance générale, sacré massacre stylistique).
Sa Kundry est assez difficilement défendable (et rarement défendue, même par les callassolâtres wagnérocompatibles), je troue : c'est la seule faiblesse de l'excellent studio Gui (superbement dit et chanté par tout le monde), où elle paraît totalement absente, tout à fait inattendu. Alors que sur le papier, s'il y avait bien des rôles où je voulais l'entendre, c'était Ortrud et Kundry ! (et Fricka, et Erda, mais je m'exagère sans doute sa bonne volonté)  Qu'est-ce qui te plaît là-dedans, alors ?  Même le timbre paraît moins voluptueux – ça sent le déchiffrage, pour tout dire.

Mon propos n'était pas forcément de caresser à rebrousse-poil les admirateurs de Callas (même si je n'essaierai pas de prétendre ne pas avoir du tout cédé à cette tentation), mais plutôt de mettre en lumière l'étrange unanimité sur des aspects qui auraient dû être clivants – à tout prendre, par rapport à plein d'autres liseuses de partitions bien fades, Callas reste  forcément quelqu'un qui suscite mon intérêt et mon admiration.
[En revanche, dans le sens inverse, c'est plus intéressant : je sors souvent mon couplet de défense de Bocelli – que je n'aime pas, mais qui chante assez bien et dont les partenaires sont en général excellents –, et là, aller contre la majorité prend du sens : le préjugé, la peur d'être dupe fait souvent exagérer la détestation de ces artistes excentrés et célèbres.]


Je crois volontiers que l’affinité que l’on a, ou pas, avec telle ou telle voix relève parfois d’une pure réaction épidermique involontaire, difficile à expliquer (ou à rationnaliser), quasi impossible à transmettre … et dont on chercherait inutilement (et vainement) à en déduire qu’il s’agit d’une référence universelle, ou un « horizon indépassable » ! Pire ! J’aime aussi Tebaldi, c’est dire à quel point la contradiction ne m’effraie pas… Je n’ai donc aucun mal à comprendre que cette voix si particulière puisse laisser certains relativement insensibles.

Je suis effectivement un enthousiaste de Tebaldi, qui a aussi ses limites (tout y est très de son temps), mais dont la qualité verbale est sans commune mesure, dans le sens où la pureté des mots est première, là où Callas place l'affect avant tout. J'aime beaucoup toute cette école avec des voix très antérieures et franches, Curtis Verna, Carteri, Stella, (Floriana) Cavalli, avec des héritières et jusqu'à Cruz-Romo !  Mais je n'ai rien contre Souliotis ou (Adelaide) Negri, bien au contraire !  Elles me touchent bien plus que Callas, étrangement – et même si la seconde n'est clairement pas de la même trempe technique ! 


je continue, avec Callas, à trouver souvent mieux ailleurs (Lucia/Sutherland, Butterfly/Scotto, Lady Macbeth/Rysanek ou Gencer, Leonora (Forza)/Tebaldi, Leonora (Trovatore)/Caballé…), mais rarement aussi beau, aussi épidermiquement efficace (sur moi en tout cas).


Vu la liste, je dirais sûrement pareil !  (parce que sur Sutherland et Caballé, voire Rysanek, j'ai des réserves autrement plus profondes que pour Callas, qu'au fond j'aime beaucoup)


Une simple réaction à la suite d’une notule approuvée par mon oreille gauche (elle en a apprécié, comme toujours la qualité et la pertinence) et violemment rejetée par mon oreille droite. Ou est-ce le contraire ? Il faudra que je vérifie laquelle des deux est la plus émotive !

Hémisphère droit, donc oreille gauche, en principe. #PhysiopsychologieDeCouloir

6. Le mardi 14 juin 2016 à , par malko

Le discours de Callas sur elle-même est encore moins une clef, son appareil critique est pour le moins étroit

Je parlais de la femme qu’elle était, pas de la cantatrice s’exprimant sur son art : "son métier, c'est de bien chanter, pas d'expliquer pourquoi elle chante bien" .


Il ne s'agit pas de rationnaliser pour s’autoriser à aimer

Mais bien de rationaliser pour s’empêcher d’aimer !


Une bonne part de la littérature tend à prouver le contraire (Corneille et Racine, c'est le théâtre de l'instinct ?)

Argument en carton qui repose sur une analogie avec VERDI, le compositeur et non avec CALLAS, l'interprète…


7. Le mardi 14 juin 2016 à , par DavidLeMarrec

Mais bien de rationaliser pour s’empêcher d’aimer !

Avec cette prémisse, il va être difficile de débattre. Si l'on part du principe que la musique ou la tragédie ne sont qu'émotion, inexplicables, il sera compliqué d'en parler, assurément. (et ne parlons pas de les enseigner !)

Je ne cherche pas le moins du monde à te convaincre (j'aimerais plutôt être convaincu, à tout prendre), mais tes arguments sur le caractère ineffable contiennent leur justification en eux-mêmes, on ne peut pas vraiment discuter à partir de ça. Si Callas est la plus grande parce qu'elle a des faiblesses, et qu'on ne peut pas dire le contraire parce qu'on ne peut pas en parler, alors on va vite se retrouver à court de conversation.

Voilà.

(Oui, c'est tout.)

8. Le mardi 14 juin 2016 à , par DavidLeMarrec

Au passage, on parlait de la Traviata de Callas, mais en fait, je me rends compte que l'une de ses premières captées, celle avec Mugnai en 52 (et Di Stefano) figure parmi celles que j'aime le plus (surtout pour Di Stefano et Mugnai, certes) ; Callas n'y ressemble pas du tout au profil tubé qu'on entend plus tard, tout y est plus fluide, plus naturel, robuste mais sans l'exhiber, verbale mais sans le souligner.

9. Le mardi 14 juin 2016 à , par Olivier

Bonsoir,

Certes, mais c'est le cas d'autres interprètes, et avec des timbres autrement plus fédérateurs (Janowitz, Popp, Bergonzi, Corelli, Del Monaco, Siepi !), qui n'ont pourtant pas le même statut.

Mais, qui à part les professionnels et les amateurs mélomanes, va reconnaître instantanément Gundula, Lucia, Carlo, Franco, Mario, Cesare ?
Maria Callas est reconnue immédiatement par de très nombreuses personnes, éloignées de l'opéra et du chant tout simplement, et il ne faut pas oublier que ceci est valorisant pour cet auditoire: j'ai reconnu Maria Callas et je fais donc partie de ce Monde.

PS: et Luciano? que Dominique Fernandez considère comme un exécrable chanteur d'opéra... .

10. Le mardi 14 juin 2016 à , par DavidLeMarrec

Callas est immédiatement identifiée par tous parce qu'on l'entend souvent, mais s'il y avait des reportages sur la vie scandaleuse de Gundula, ce serait pareil. Ça ne veut pas dire qu'il n'existe pas de timbres semblables (à l'aveugle, même de solides amateurs pourraient se perdre dans la galaxie Tebaldi-Stella-Tucci-Cavalli-Eccompagni), mais qu'on reconnaît d'abord ceux qu'on a déjà entendus, forcément.
Votre argument me convainc assez, cela dit !

Effectivement, Pavarotti entre lui aussi dans la catégorie symbole absolu (mais il fait moins l'unanimité chez les « connaisseurs »), avec un timbre immédiatement identifiable, et plus encore au fil des ans. (les [a] sont une signature extraordinaire) J'ai quand même trouvé un excellent chanteur en activité qui lui ressemble beaucoup (Renzo Zulian), et dont j'ai projet de parler prochainement.
Sur le plan technique, Pavarotti est extraordinaire – et particulièrement, je trouve, dans les dernières années, où il ose plus d'interprétation, où il émet les sons de façon plus ouverte et variée. Un modèle quasiment absolu en ce qui concerne l'émission saine.
Là où l'on peut discuter, c'est sur l'expression, avare et pas toujours de bon goût – dans pas mal d'enregistrements, on regarde un peu le plafond (et sur scène, on ferme les yeux, insupportable de le voir planté là, le sourire niais sur les lèvres, se contentant de chanter). Mais quand même, il y a quantité d'enregistrements où, même sans être intéressé par le beau chant, on doit rendre les armes (Mantova, Riccardo, Don Carlo, Otello, Paillasse…). Porter un jugement qui le discréditerait totalement (souvent sur la foi de ses concerts des années 90, d'un goût discutable) serait hâtif (et personne d'un tant soit peu intéressé par la technique de chant ne pourrait le soutenir).

(De toute façon, Dominique Fernandez, c'est bien gentil, mais pas forcément beaucoup plus que gentil. Pour des infos sérieuses, sur Pavarotti comme pour le reste…)

11. Le mardi 14 juin 2016 à , par DavidLeMarrec

Tenez, il y aurait toute une série à faire sur les appréciations de la musique par les littérateurs, et particulièrement les littérateurs français, souvent à côté de la plaque de façon spectaculaire. C'est le potentiel dramatique et suggestif de Wagner qui les réveille un peu, mais sinon… Au XVIIIe, ces sombres profanes étaient tous du Coin de la Reine, déjà…

12. Le mardi 14 juin 2016 à , par Olivier

Ce qui est fort agréable sur CsS, ce sont vos réponses immédiates, qui autorisent de nouveaux développements
. 10- Luciano: j'ai lu avec intérêt votre commentaire sur la technique de la couverture.
. 11- Oh que oui,et aussi l'appréciation des musiciens par les musiciens: ce sont sans doute les critiques les plus féroces.

Bonne soirée.

13. Le mardi 14 juin 2016 à , par DavidLeMarrec

Quand on est aiguillonné par la clairvoyance des commentateurs, c'est sans effort, voyons.

Effectivement, pour la couverture, Pavarotti est un modèle. Le timbre est très (trop à mon goût) homogène dans sa jeunesse, mais il a toujours eu une exactitude des voyelles d'une qualité rare – il faut dire qu'il ne chantait qu'en italien (quelques rares français très ponctuels), mais bien d'autres n'en tirent pas les mêmes bénéfices !

Les musiciens sur les musiciens sont les plus féroces mais aussi, c'est plaisant, rarement les plus les clairvoyants. Je suppose que pour composer, il faut s'installer dans un monde et une logique qui n'autorise pas toujours à accéder à celle des autres…

14. Le samedi 18 juin 2016 à , par antoine

Callas, c'est comme Pavarotti, unique et insurpassable, une (apparente) facilité époustouflante! Quoi qu'il en soit, Tosca avec de Sabata, le plus bel enregistrement jamais réalisé à écouter en boucle, c'est elle et pourtant en mono...

15. Le dimanche 19 juin 2016 à , par DavidLeMarrec

Bien, Pavarotti, tout le monde n'aime pas, question d'expression (et pour certains, de format), donc le cas n'est pas tout à fait comparable – je ne suis étonné ni par ses admirateurs hystériques, ni par ses contempteurs sévères.

Mais précisément, cette Tosca de De Sabata, je n'ai jamais senti sa supériorité – je me dis que beaucoup ont dû découvrir cette œuvre très marquante par là, et que servie par des personnalités aussi fortes, il doit être difficile d'en sortir. Parce que sinon, considérant les contraintes de l'écriture vocale du rôle-titre, l'essentiel de l'expression ne change pas vraiment, d'une chanteuse à l'autre. (Callas est très bonne là-dedans, mais il y en a tellement qui font à peu près aussi bien…)

16. Le lundi 20 juin 2016 à , par antoine

David,
Pavarotti, hormis un timbre sans pareil et de grande beauté, ne donne jamais l'impression d'être au bord de la rupture avec l'aiguille dans le rouge du compte-tours comme tant d'autres chanteurs souvent à deux doigts de l'extrême onction dans l'aigu, ce qui ne le rend jamais désagréable puisque sans distorsion de sa voix.
Pour Callas dans Tosca, en particulier dans cet enregistrement, vous êtes finalement d'accord avec moi puisque d'autres n'ont fait "qu'à peu près aussi bien"...

17. Le lundi 20 juin 2016 à , par Benedictus

N'empêche... Dire que si Mödl ou Grümmer avaient eu une liaison orageuse avec l'héritier Thyssen avant de se faire plaquer pour la veuve Adenauer, on pourrait être en train de parler de Wagner et de Schoeck au lieu de disserter sur Puccini...

18. Le mardi 21 juin 2016 à , par DavidLeMarrec

Oui, même dit comme ça, je doute que ce puisse rivaliser avec Callas… (huhu, la veuve Adenauer)
Les noms en -i font vendre, c'est comme ça.

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Oui, Pavarotti est un modèle absolu de technique, personne ne dira le contraire. D'ailleurs, contre toute attente sans doute, alors même que sa perspective artistique (essentiellement vocale) est aux antipodes de mes inclinations, j'aime souvent beaucoup ce qu'il fait, surtout à partir des années 80 et dans les rôles en principe un peu surdimensionnés : Don Carlo, Otello, Canio… (et puis, plus « légitimement », Mantova et Riccardo) Sa technique lui permet de préserver l'exactitude du texte, toujours porté avec beaucoup de clarté (et une vérité vocalique dont peu d'italiens peuvent se vanter).
Il n'empêche, malgré sa popularité, il n'a pas du tout le même statut, surtout chez les mélomanes (qui ne le trouvent pas forcément intéressant ou qui le considèrent comme un phénomène de foire eu égard à la dernière partie de sa carrière), que Callas qui fait quasiment l'unanimité chez les néophytes comme chez les musiciens.

Non, nous ne sommes pas d'accord sur De Sabata insurpassable, puisque ma formule soulignait précisément que ce degré de réussite, dans Tosca, n'est pas particulièrement exceptionnel (et c'est logique, vu qu'on doit tourner autour des 200 enregistrements publiés, un record qui explose même Don Giovanni, La Traviata et Carmen). J'ai dit « à peu près aussi bien » pour éviter la polémique, tout cela étant avant tout une histoire de goût (je m'étonne simplement de son homogénéité chez des publics aussi vastes et différents).

Pour les raisons déjà énoncées (écriture précise et exigente qui ne laisse pas la même place à la diversité que du Verdi), je n'écoute pas énormément de versions différentes de Tosca (surtout des bandes récentes, pour entendre des artistes peu représentés au disque), mais il est clair que, pour ce qui est officiellement publié, j'aime davantage Tebaldi, et tout autant Olivero, Lorengrar, Kabaivanska ou Gheorghiu. Par ailleurs, je peux prédire que le jour où je les écouterai, les versions avec Curtis Verna, Steber, Martinis, Jurinac, Zeani ou Cavalli vont sans doute achever de rendre Callas très dispensable à mon quotidien. Mais, encore une fois, sa Tosca est très bien ; simlement, son avantage comparatif me paraît tout sauf unique ou décisif. En Tosca, on ne trouve pas souvent une qualité de verbe équivalent, c'est vrai, mais il n'y a pas non plus une distance abyssale ni un positionnement unique dans ses choix. D'où mon interrogation.

19. Le mardi 21 juin 2016 à , par antoine

Ok, Pavarotti a fini par se laisser aller dans des enregistrements fantaisistes et c'est la contrepartie de la gloire exploitée de façon éhontée par les marchands de soupe pour décorer les têtes de gondole de nos supermarchés et garnir le caddy des ploucs avec une réédition de Cloclo. Mais dans ceux drivés par des chefs dignes de ce rôle, il est et restera pour longtemps à la première place du peloton talonné toutefois par de nouvelles pointures comme Kaufmann. La Tosca de Sabata est elle aussi en tête pour une raison simple : tout y est parfait!

20. Le dimanche 26 juin 2016 à , par DavidLeMarrec

Je ne suis pas en train de dire du mal de la période « grand public » de Pavarotti (ce n'est pas de bon goût, mais pas pire que les récitals de Corelli où il y avait pourtant du Monteverdi plutôt que du Dalla), et je ne crois pas qu'il faille l'exonérer de sa responsabilité propre dans le choix de ses tournées – il n'est pas illégitime, quand on est considéré comme « le plus grand ténor du monde », de vouloir en faire profiter le plus grand nombre et de ne pas se limiter à rechanter les mêmes rôles devant les mêmes publics. Je signalais simplement que ça avait fissuré l'unanimité qui entourait la question de sa technique – de même pour ses rôles plus larges, que je trouve particulièrement intéressants, mais qui ont été contestés (tout en admettant son excellence) en raison de l'atypicité du format pour un Otello, un Canio, voire (et c'est à mon avis un contresens) d'un Don Carlo.

Kaufmann a aussi longuement fait l'unanimité (moins, forcément, depuis qu'il est devenu une mégastar, on entend mieux les quelques voix discordantes), à juste titre aussi, mais son statut n'est pas tout à fait le même : c'est d'abord une gloire radiophonique / discographique, la plus-value en salle n'est pas énorme. La voix est impressionnante par la tension et l'expression qu'elle communique, mais n'a pas d'impact physique particulier comme l'ont d'autres chanteurs moins cotés. C'est un phénomène plus récent, lié à l'évolution des façons d'écouter de l'opéra.

Dans la Tosca de Sabata, l'orchestre est quand même assez modeste (et relégué au loin), sans parler du caractère éminemment subjectif de la perfection (certains n'y aiment pas Di Stefano et Gobbi, d'ailleurs – pour ma part, ce sont plutôt eux, les absolus de ces rôles…).

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