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L.-J. Francœur, Armide (1778) : LULLY REMIX


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Véronique Gens en gloire dans ce LULLY diffracté.

Jusqu'à la fin des années 1770, les opéras de LULLY sont régulièrement repris, les remettant au goût du jour (en conservant les récitatif et les scènes les plus emblématiques, mais en récrivant les danses et une large part des airs). Armide avait plutôt bien résisté à la fougue des arrangeurs (on retouchait essentiellement les danses et chœurs), jusqu'à 1777 où Gluck propose sa version entièrement récrite – quoique de toute évidence très marquée, dans les caractères des épisodes et jusque dans la musique, par l'empreinte de l'original.
Condamné au tribnunal de l'opinion publique pour détournement de Quinault, il faut alors éteindre l'incendie (ou nourrir la controverse pour vendre des places, comme on voudra), et Louis-Joseph Francœur (neveu du compositeur François Francœur, ancien directeur de l'Opéra…) est chargé d'actualiser la partition de LULLY, sans la dénaturer de semblable façon. La partition, inachevée, n'a cependant jamais été donnée.

J'aurais aimé produire une notule avec un peu de perspective historique, des extraits sonores, mais mon agenda me laisse peu de temps ces jours-ci pour CSS. Je me contente donc de ce petit résumé et de quelques impressions, en espérant avoir l'occasion d'y revenir pour la diffusion radio, le disque, ou simplement ma fantaisie…

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Surprise, le pari est réussi : il s'agissait de faire mieux que l'Armide de Gluck, plus fidèle à LULLY, sans pour autant endormir un public plus très réceptif au vieux style du XVIIe siècle. Et, en effet, le résultat est bien plus passionnant que l'Armide un peu rigide et militaire du Germain.

Contrairement aux arrangements d'usage (récriture des airs et divertissements qui ont « vieilli »), quasiment toutes les lignes vocales de LULLY sont conservées (très peu d'exceptions, et souvent simplement par touches, comme le chœur de la Suite de la Haine plus développé, mais partiellement identique), avec un accompagnement totalement renouvelé (aprèges brisés primesautiers et trémolos furieux remplacent la basse continue avec clavecin – qui vient de disparaître de la fosse de l'Opéra).

Une trahison manifeste de l'esprit  (la représentation du Théâtre des Champs-Élysées a manqué de peu d'être interrompue par l'intervention d'un groupe LULLYste, manifestement radicalisé sur Internet), mais tellement amusant / rafraîchissant / revigorant !  Plutôt que d'écouter mille fois la même chose et de comparer qui joue mieux… on renouvelle ainsi l'écoute et continue de découvrir, au sein de la même œuvre.

Orchestre très fourni, avec des vents par deux (flûtes, hautbois, clarinettes [!], bassons, cors, trompettes), certes relativement peu sollicités, mais de façon au besoin spectaculaire, comme les formidables solos de clarinette (dans du LULLY !) pour le ballet guerrier du I.

L'occasion de profiter de quelques merveilles, comme la réécriture du chœur Haineux dans une veine plus expansive et dramatique, moins aimable, plus tendue (et plus longue), ou la vivacité de l'exploration des chevaliers au début de l'acte IV.

Bien sûr, il faut aussi supporter la fête villageoise qui remplace le chœur d'enchantement a cappella du II (ça pique), la destruction de la symétrie au IV (une seule fausse amante, mais close dans une longue scène totalement déconnectée de l'action), ainsi que la misérable passacaille ramiste tout à fait décadente. On se console alors avec la conservation du solo de l'Amant fortuné et son très touchant contrechant de flûte ajouté !
Il faut ce qu'il faut.

Le style navigue entre danses ramistes (ou gossecquisantes par anticipation – on songe même par endroit aux  réjouissances finales du Triomphe de la République !) et accompagnement postgluckiste (arpèges brisés sautillants comme dans L'Amant Jaloux de Grétry ou Tarare de Salieri, trémolos partout pour faire méchant comme dans Phèdre de Lemoyne).

Cela crée des décalages étonnant avec les mélodies (qui, quelques étranges suppressions d'aigus mises à part, sont la plupart du temps exactement conformes), souvent dans des tons majeurs assez lumineux, tandis que l'orchestre s'enrage à essayer de crééer de l'agitation tout autour – tel l'air de Renaud « Le repos me fait violence », petite ritournelle galante changé en évocation épique comme un grand récitatif-arioso de bravoure (soutenu par des trémolos haletants).
Dur de le déterminer avec certitude en première écoute et sans avoir lu partition, mais le soupçon que certaines harmonies ont été changées ; en tout cas la couleur est par endroit véritablement tout autre.

ll faut en effet s'adapter à ce traitement frénétique, une musique sans cesse pleine, toujours agitée, tendue vers l'avant – et pourtant, l'original ne se complaisait pas dans la contemplation statique !  Par endroit, on a un peu de peine pour les silences pensés par Quinault et LULLY : dans « Enfin, il est en ma puissance », nulle respiration dans ces hésitations, cette bascule d'une destinée ; on y sent plutôt le bouillonnement invasif d'affects désordonnés. Par forcément au niveau de la pensée de ses auteurs originaux, mais cela fonctionne vraiment bien partout ailleurs que dans cette scène (séduisante tout de même, mais sans doute la plus évidemment en deçà du modèle).

Une Armide-cavalcade, où l'on a l'ivresse de retrouver les mélodies de LULLY, totalement rhabillées sous le manteau de la nouvelle esthétique classique, son drame exacerbé, ses lignes droites qui dédaignent volutes et courbes d'antan.

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Ces aspects étaient sans doute accentués par les idiosyncrasies d'Hervé Niquet : tendu de bout en bout, chevauchant vers l'avant de façon irrésistible. Corollaire inévitable : tout est un peu sur le même plan, peu de contrastes et encore moins de respirations que ce qui est prévu… alliance de deux pensées pressées qui a désarçonné certains spectateurs. Pour ma part, tout en sentant ce qu'on abandonnait peut-être en variété et en couleurs, je me suis volontiers laissé grisé par le Short Ride in a Fast Machine.

1er avril 2019
Théâtre des Champs-Élysées

Véronique Gens : Armide

Reinoud Van Mechelen : Renaud
Tassis Christoyannis : Hidraot / la Haine
Chantal Santon-Jeffery : Phénice / Lucinde
Katherine Watson : Sidonie / une Naïade / un Plaisir (ex-Amant fortuné)
Philippe-Nicolas Martin : Aronte / Artémidore / Ubalde
Zachary Wilder : le Chevalier Danois

Chœur et orchestre du Concert Spirituel
Hervé Niquet

Plaisir de constater, après Issé, que Chantal Santon a bossé dur et, après ces dernières années où la voix semblait en voix de varnaÿsation (vibrato incontrolé, attaques laides), a recouvré la pleine maîtrise de sa voix comme il y a dix ans. Considérant la quantité de ses engagements dans ce répertoire (et sa précieuse maîtrise du style), c'est une excellente nouvelle pour tous les amateurs du genre. [C'est impressionnant, car avec la pression de la carrière, très peu de chanteurs arrivent à rééquilibrer leur voix lorsqu'elle commence à dysfonctionner.]

Particulièrement impressionné par Philippe-Nicolas Martin, dont la voix, que je trouvais encore récemment un peu sèche, rayonne de façon impressionnante, fendant l'espace avec facilité et ampleur, sans céder à l'épate vocale ni naviguer vers le hors-style. Quelle belle évolution !

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Ce n'est donc peut-être pas aussi bien que du vrai LULLY, mais plutôt que de réécouter des versions multiples de la même œuvre, voilà qui permettra de varier les plaisirs !  Sans parler de la documentation passionnante du changement des goûts, de l'exercice fascinant de faire autre chose avec la même matière !


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Commentaires

1. Le vendredi 5 avril 2019 à , par Benedictus

la représentation du Théâtre des Champs-Élysées a manqué de peu d'être interrompue par l'intervention d'un groupe LULLYste, manifestement radicalisé sur Internet


Je condamne évidemment toute forme de violence. Mais, depuis le précédent de Persée, il me semble légitime pour des LULLYstes de souche de s’interroger sur le Grand Remplacement des vraies tragédies en musique par ces «arrangements» XVIIIᵉ.

2. Le vendredi 5 avril 2019 à , par DavidLeMarrec

Étant donné que le nombre de tragédies en musique de LULLY non redonnées depuis quelques années a spectaculaire décru, il est indispensable, pour maintenir l'équilibre démographique LULLYste, de recourir à une nouvelle main-d'œuvre, un peu étrangère au style, en espérant qu'elle ne dénature pas totalement les coutumes LULLYstes, en effet.

Avant d'en arriver là, relogez sur quelque scène secondaire Achille & Polyxène, un vrai drame LULLYste de souche, qui dort dans des cartons depuis des siècles.

Même si c'est du Collasse, ça ressemble tellement, vous pouvez mentir comme pour Persée 1770 ! ^^ (Je me suis laissé dire que c'était le TCE qui, pour ne pas faire salle vide, avait mis en avant le nom plus familier de LULLY dans ce Persée. C'était beaucoup plus clair dans la présentation d'Armide, et puis c'était vraiment une adaptation, pas à ce point une recomposition totale.)

3. Le lundi 21 octobre 2019 à , par WoO

Je suis en train d'écouter la rediffusion radio de cette Armide de Louis-Joseph Francoeur. Ce type de "résurrection" pose véritablement question. Pourquoi investir du temps et de l'argent à exhumer une pièce inachevée même pas montée à l'époque ?!!! Allant même jusqu'à finir le travail et à bidouiller l'Acte V "dans le style de". C'est sans doute intéressant pour les musicologues, comme la photographie d'une esthétique à un moment T, ainsi que pour les fanatiques de la musique de la fin du XVIIIème siècle, mais sinon...

En 2016 dans une interview à Forum opéra Benoît Dratwicky répondait à la question "Quelles œuvres aimeriez-vous ressusciter" :

"Il y en a beaucoup, mais elles risquent d’être difficilement « vendables », surtout dans le contexte de plus en plus frileux qui est le nôtre. On parvient encore sans trop de mal à susciter l’intérêt pour les tragédies lyriques de compositeurs inconnus dès lors qu’elles s’intitulent Phèdre ou Le Cid, parce que ces titres parlent au public, mais si la combinaison est « titre invendable » + « sujet inconnu » + « compositeur inconnu », on se heurte à des difficultés bien plus grandes. Malgré tout, je ne perds pas espoir de monter des ouvrages qui étonneraient sans doute le public, mais aussi les interprètes et même une partie des musicologues je pense : Thétis et Pélée de Colasse (1689), Philomèle de Lacoste (1705), Méléagre de Stuck (1709), Hypermnestre de Gervais (1716) sur le même argument que Les Danaïdes, Ajax de Bertin de la Doué (1716), Les Fêtes de l’été, de Montéclair (1716) dont un des actes s’appelle « Les nuits d’été » !, Sabinus de Gossec (1773), Electre de Lemoyne (1782), Démophoon de Vogel (1789), le dernier opéra présenté avant la Révolution, Clytemnestre de Piccinni, dernier opéra français du compositeur, qui n’a jamais été représenté. Je rêve aussi de retrouver la partition perdue du Thésée de Mondonville (1765)…"

Mission partiellement accomplie avec Phèdre et Hypermnestre mais là aussi on peut y trouver à redire... Sous prétexte de souligner l'urgence dramatique et la violence du texte - en réalité pour des raisons purement économiques - on resserre et on dénature le premier en supprimant tous les chœurs, tous les ballets et en l'adaptant pour dix instrumentistes... Quant au second, qu'on choisit parce que c'est le même argument que l'opéra de Salieri et que les fans seront contents, la partition est plus que lacunaire, mais pas grave deux musicologues réécriront les parties manquantes en s'inspirant notamment de Méduse son premier opéra... Si la partition de Méduse est plus complète pourquoi ne pas la ressusciter plutôt que cette Hypermnestre ? Bon le sujet ici n'est pas Hypermnestre (pour faire vite : j'ai écouté le premier disque et je suis assez déçu par l'acoustique trop réverbérée, orchestre toujours vrombissant, j'ai l'impression que Vashegyi est meilleur dans Mondonville ou Rameau et qu'ils auraient mieux fait de confier ça à Rousset)

Désolé pour ce long aparté je reviens à cette Armide de Louis-Joseph Francoeur (écoute toujours en cours). La prosodie n'est plus mise en valeur qu'accidentellement, c'est la musique qui passe au premier plan, une musique énergique qui ne cesse jamais et qui réserve de bons moments (tous ces pépiements au début de "Ah si la liberté doit m'être ravie", le sentiment d'urgence et la grandiloquence générale...) Côté chanteurs Gens est impériale comme toujours, j'adore Santon donc pas la peine de développer, les hommes très bons aussi... Niquet a toujours un train à prendre et ça finit par être agaçant cette absence de respiration... Ca devait être une très bonne soirée et j'aurais bien aimé y être malgré tout.

4. Le mardi 22 octobre 2019 à , par DavidLeMarrec

Il y avait si longtemps, WoO !

♦ Moi j'ai vraiment beaucoup aimé le résultat. La prosodie reste la même, en fait, puisque les lignes mélodiques sont, à quelques aigus interpolés près, conservées telles quelles. C'est seulement l'orchestre (oui, tout le temps tendu à coups de trémolos, c'est vrai) et quelques ensembles (notamment ceux des fins d'acte) qui sont changés et augmentés. Cela fonctionne vraiment bien et, pour une œuvre assez bien connue (et en tout cas souvent donnée en IDF ces dix dernières années : TCE, Gennevilliers, Philharmonie, Opéra Royal…), c'est un nouvel éclairage stimulant et bienvenu.

♦ Sur le fond, oui, on peut s'interroger sur le sens de la démarche, mais le CMBV est d'abord un organisme lié à la recherche. J'avoue être un peu nostalgique, en tant que public, des « Journées » thématiques, où l'on passait une saison entière à creuser Desmarest, Dauverge, Campra ou Grétry, ce qui offrait des découvertes mais aussi une stratégie lisible. Les fonds ont été réaffectés différemment et c'est Château de Versailles Spectacles qui gère à présent une grosse partie de l'enveloppe spectacles musicaux autrefois uniquement dévolue au CMBV. Avec des moyens plus conséquents qui permettent d'oser des productions assez audacieuses en grand nombre (cette saison, entre Cœur-de-Lion, Corigliano, et les multiples re-créations en versions de concert de Desmarest et Destouches, sans parler de tous les tubes qui reviennent, on ne propose pas de la camelote !).
Je sens davantage ça à Bru Zane, où la politique semble d'être de recréer les œuvres emblématiques de leur temps (typiquement les David et Joncières, que je ne trouve pas très bons), plutôt que les coups de génie moins représentatifs.
C'est un choix de principe qui doit être fait en amont, et ma foi, quel qu'il soit, tant qu'on me propose des inédits bien montés, je marche, même si ce n'est pas exactement ce que j'aurais voulu !

♦ Thétis, Méléagre, Ajax, Sabinus, Démophoon, et bien sûr Philomèle, seraient des jalons considérables à documenter, comme l'indique Benoît Dratwicki. Mais c'est forcément difficile à vendre, en effet. Cela dit il y a des arguments promotionnels qui peuvent susciter l'intérêt du public : l'horreur extravertie dans Philomèle, le succès du niveau des grands LULLY pour Thétis, l'écriture gluckiste avant l'arrivée de Gluck pour Sabinus, le dernier opéra de l'Académie Royale pour Démophoon…

♦ Sur Phèdre : tu es injuste, Phèdre a été remontée intégralement ces jours-ci en Hongrie. Mais effectivement, la version resserrée était un choix économique, discutable sur le plan musicologique, mais qui fonctionnait bien en salle.

♦ Hypermnestre : je ne sais pas pourquoi Méduse n'a pas été choisie (sujet de surcroît plus vendeur), mais j'ai beaucoup aimé (qu'on récrive des parties manquantes ne me choque pas plus que cela). Pas d'accord pour Vashegyi, que je trouve assez terne mou dans les opéras-ballets (il faut dire que les distributions…) et au contraire flamboyant dans les drames purs, comme cette Hypermnestre ou bien sûr Adrien.
Les Talens Lyriques coûtent beaucoup plus cher que l'Orchestre Orfeo hongrois, c'est pourquoi ce ne pouvait pas être Rousset de toute façon (et puis son agenda doit être plein).

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David Le Marrec

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