Carnets sur sol

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mercredi 26 juin 2019

Votre programme de l'été en Île-de-France


Pour occuper les travailleurs de l'été, ou les innocents vacanciers mélomanes qui auraient imprudemment élu Paris pour destination, voici ce qu'on peut gratter de musique en juillet à Paris, après ce dernier week-end (très très riche) de juin, où se combinent les fins de saisons régulières et les débuts de festivals.

L'agenda officiel des concerts interlopes de CSS a ainsi été massivement mis à jour pour vous assurer une vie qui reste raisonnablement palpitante en juillet. (en août, c'est encore plus difficile…)

Il existe aussi les beaux programmes récurrents, en particulier choraux (corses, russes, bulgares…) de la Toison d'Art, ainsi que les boucles de Quatre Saisons – très réussies – de la Sainte-Chapelle ; je n'ai pas encore absolument tout relevé : Jeunes Talents, OCP, Sceaux, Bagatelle-Chopin, Bagatelle-Octuor, Classique au Vert, des concerts épars en petite et grande couronne…

Il y aussi presque tous les jours, d'Étampes à Mantes (et bien évidemment beaucoup à Paris), des concerts d'orgue, recensés mieux que nulle part ailleurs par France Orgue.

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Enfin, pour contenter ceux qui ne sont pas concernés par les concerts de la région, quelques nouvelles recensions du côté des nouveautés discographiques : Salieri, Gernsheim, Gernsheim, Offenbach.
Bel été à vous !

jeudi 20 juin 2019

Elverskud, « transpercé-d'une-flèche-d'elfe » : discographie


gade erlkönigs tochter concerto copenhagengade erlkönigs tochter concerto copenhagengade erlkönigs tochter concerto copenhagen


La notule de lundi sur l'œuvre a été complétée avec le repère discographique promis.

mardi 18 juin 2019

Elverskud : La Fille du Roi des Aulnes, version Niels Gade


gade erlkönigs tochter concerto copenhagen
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La marque de mort de la Fille du Roi des Elfes, orchestration révisée de 1864. Sur instruments anciens.
(Sophie Junker, Johannes Weisser, Concerto Copenhagen, Lars Ulrik Mortensen – Da Capo)

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Même épisode, dans sa version danoise et orchestration originales.
(Elmark, Paevatalu, Tivoli SO, Schønwandt – même label)




1. Une œuvre


Grand, grand choc que cette parution. Niels Gade (1817-1890), représentant capital du romantisme danois (mais dont le tropisme est en réalité très germano-centré), admiré de Schumann et Mendelssohn (qui crée sa première symphonie, et l'invite à Leipzig pour enseigner au Conservatoire et diriger l'Orchestre du Gewandhaus), est plutôt connu – en tout cas du mélomane de bonne volonté – pour ses pièces aimables, très éloignées de l'avant-garde des années 1840-1860. Et pourtant, quel homme de théâtre, comme en témoigne la cantate (en allemand, justement) Comala – avec une scène de chasse extraordinaire !
 
De la génération de Schumann, Liszt, Wagner, Verdi, il n'apparaît pas comme pionnier et a pourtant légué quelques œuvres d'une singularité étrange comme cette Forarsfantasi (Fantaisie printanière, Op.23), dont le romantisme concertant bon teint annonce par endroit, comme par erreur, les couleurs blanches du Martinů pré-minimaliste.
 
Cet Elverskud apparaît comme un autre grand coup : en réunissant des balades médiévales danoises, Gade s'assure non seulement un succès à l'aune du goût du temps pour la matière médiévale, mais parvient aussi, paradoxalement, à produire une œuvre d'une tension dramatique saisissante, haletante comme l'opéra le plus resserré.

Il raconte comment Herr Oluf, chevauchant seul à travers les prés et la bruyère le jour de ses noces, rencontre la Fille du roi des Elfes, qui tente de le séduire avant de le frapper à mort. Cette scène centrale est précédée des avertissements de la mère du cavalier, puis suivie des questions-réponses qu'ils se font à son retour, avant qu'Oluf n'expire.



2. Un patchwork de ballades danoises
 
Le livret est sans auteur crédité, puisant littéralement des portions de ballades dialoguées – les caractéristiques questions de la mère auxquelles le héros ne répond que partiellement avant le dévoilement final – l'assassinat du père d'Edward, la mort du roi Renaud, celle d'Oluf… – en mélangeant plusieurs sources (forme-miroir où la ballade d'Oluf enchâsse l'épisode représenté, et non seulement narré, des Elfes).
 
Il est manifestement agencé par Gade lui-même, avec l'aide de Hans-Christian Andersen (dont il rejeta le premier brouillon) et d'autres proches (son ami le journaliste Sisbye, son beau-père Erslev, son demi-cousin Carl Andersen…). Il confie les arrangements textuels des ballades au philologue Molbech ; mais il lui mène, à lui aussi, vie suffisamment dure pour que celui-ci ne souhaite pas apparaître comme auteur !

À quoi ressemble donc le texte final ?
Prologue et Épilogue sont tirés et arrangés de la ballade La Colline des Elfes.
¶ Les trois parties, centrales, de l'histoire proprement dites sont issues de la ballade d'Oluf, Elverskud – littéralement « blessé d'un trait d'elfe », que les Anglais peuvent plus facilement négocier en Elf-Shot. Elles sont remaniées par Molbech pour représenter directement toute l'action (en particulier la rencontre avec la fille du Roi des Elfes).
¶ Gade y ajoute deux poèmes récents et sans lien pour étoffer deux moments :
        1) un des Poèmes enfantins du Matin d'Ingemann, pour figurer le début du jour au château où est attendu Oluf. Ces poèmes (publiés en 1837) constituent des hits absolus de la culture danoise (au même titre que les contes d'Andersen) ;
        2) une méditation pour l'entrée d'Oluf, dans une langue beaucoup plus lyrique et romantique que les échanges formels des énigmes des ballades ; elle explicite en quelque sorte les motivations de cette chevauchée loin du château où s'apprête son mariage – un désir diffus et tenace, inquiétant, pour un autre visage. Ces quatre quatrains sont dus à Holbech lui-même et sont très visiblement, encore plus qu'Ingemann, éloignés du style médiéval des ballades utilisées.



3. Une musique et une réception généreuses

Le résultat musical et dramatique en est pourtant très fluide, d'un romantisme simple et direct, très déclamé, avec de belles mélodies pastorales (clarinette en particulier !) et des répliques animées qui suivent de près la prosodie. On peut songer à l'esprit des Scènes de Faust de Schumann, qui adaptent aussi une pierre angulaire du patrimoine littéraire en en mettant d'abord en valeur l'élan textuel.

C'est, de mon point de vue, l'une des très belles œuvres symphoniques du XIXe siècle à mettre ainsi en valeur la poésie. Même en musique pure, l'œuvre est charmante et intense à la fois, et se soutient fort bien.

Elverskud est composé de 1851 à 1854 (donc, malgré ses raffinements, pas à la pointe de l'innovation musicale) et reçoit un accueil extrêmement chaleureux au Danemark – on se figure combien l'usage de cette matière nationale a pu accroître l'enthousiasme et la fierté du public face à ce qui est déjà une très belle œuvre. Devant son vif succès elle est redonnée dans une plus grande salle, avec un plus grand orchestre, un mois après sa création ; et dès 1855 l'œuvre parcourt l'Allemagne dans la traduction d'Edmund Lobedanz, où elle soulève également un bel enthousiasme. Sous le titre plus familier d'Erlkönigs Tochter. Dont il faut dire un mot.

Dans les années 1860 et 1870, le succès s'est tellement étendu qu'il en existe des versions chantées en anglais et en français !



4. Une traduction mouvementée

Le titre original de la cantate de Gade, Elverskud, signifie « frappé-d'une-flèche d'elfe ». Dans sa traduction allemande, il est remplacé par Erlkönigs Tochter, « la fille du Roi des Aulnes » – le personnage central qui porte la malédiction, certes, mais les elfes, les aulnes, pourquoi ce changement ?

La difficulté remonte à longtemps.

La ballade danoise d'origine, Herr Oluf han rider, publiée anonymement en 1739 dans la Danske Kæmpeviser, a été réappropriée par Gottfried von Herder dans sa plus fameuse ballade, Erlkönigs Tochter (1778) – c'est l'histoire de Herr Oluf, mais adaptée en un poème plus concis par Herder, et mise en musique en particulier par Loewe (mais aussi, un demi-siècle plus tard, Fibich !), dont c'est probablement le lied le plus célèbre, sous le titre Herr Oluf (1821).
Or, en l'adaptant, Herder opère un choix étrange : au lieu de traduire Ellerkonge (forme archaïque, encore en usage assez tard comme bien d'autres en littérature danoise, souvent sorties des dictionnaires), l'équivalent d'Elverkonge (« roi elfe »), il choisit Erlkönig (« roi des aulnes »).

On admet généralement qu'il s'agit d'une erreur philologique de sa part – ayant lu Ellerkonge comme Ellekonge (« roi des aulnes »). D'autres auteurs avancent aussi la possibilité que Herder ait délibérément fait du Roi des Elfes un personnage mystérieux de la forêt (je me dis qu'il peut y avoir aussi tout simplement une question de consonance expressive).
Mais en réalité, la confusion préexiste déjà chez les philologues danois, certains rattachant la forme Ellekonge (aussi attestée, me semble-t-il) de l'elletræ (træ = arbre), l'aulne.

Que Herder ait suivi les érudits qui l'ont précédé, fait la même erreur logique, opéré une confusion moins glorieuse en oubliant une lettre, ou volontairement altéré l'identité du roi magique, c'est sous cette dénomination que le personnage se fait connaître dans la poésie allemande – repris comme tel dès 1782 par Goethe dans une autre histoire de violence elfique (sans Oluf et sur un enfant), Erlkönig.

Tout cela explique pourquoi, en 1855, il était si évident de remplacer ce « percé-d'une-flèche d'elfe » par le titre bien connu de la ballade de Herder, « la fille du roi des aulnes », par ailleurs le personnage capital situé au centre exact de la cantate.
Branding in nineteenth-century style.

J'avais proposé en 2006 une notule qui expliquait sous un angle différent cette histoire (explorant, à partir de Goethe, sa source Herder).



5. Trois versions


gade erlkönigs tochter kitayenko
1992 : Kitayenko. Orchestre National de la Radio du Danemark. Eva Johansson, Anne Gjevang, Poul Elming (Chandos).
Version en danois. Dans une captation Chandos un peu vaporeuse, avec un orchestre qui n'est pas non plus le plus ferme du monde, une belle lecture avec de grandes voix : le grand ténor wagnérien danois d'alors Paul Elming (dans ces années, il faisait Siegmund à Bayreuth, puis Parsifal) ; l'abyssale Anne Gjevang (le contralto pour la Saint-Matthieu et le Messie de Solti) ; la prometteuse Eva Johansson (future Brünnhilde & Elektra, encore dans une période lyrique mais on entend déjà le potentiel de largeur de la voix).
Ce n'est pas la lecture la plus nerveuse du monde, mais elle fonctionne bien – c'est d'ailleurs la seule avec un ténor. (J'ai l'impression qu'il s'agit de l'orchestration révisée de 1864, mais je n'ai pas trouvé l'information dans la notice.)

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gade erlkönigs tochter schønwandt
1996 : Schønwandt. Symphonique de Tivoli. Susanne Elmark, Kirsten Dolberg, Guido Paevatalu (Da Capo).
Chez le label spécialiste danois de Naxos, l'orchestration originale, chantée en danois. Schønwandt réussit très bien les différentes composantes de la partition, l'ardeur dramatique comme la contemplation pastorale, et les voix sont délicieuses, soprano limpide et mordant, baryton franc et moelleux… L'Orchestre de Tivoli tire son nom des jardins où il se produit l'été : c'est en réalité l'orchestre régional de Zélande (Sjællands Symfoniorkester), qu'on appelle aussi Philharmonique de Copenhague. Le prise de son n'est pas la plus volptueuse du monde (un peu lointaine et métallique, comme les Naxos de ces années), mais l'investissement des interprètes rend ce détail assez secondaire.

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gade erlkönigs tochter concerto copenhagen
2019 : Mortensen. Concerto Copenhagen. Sophie Junker, Ivonne Fuchs, Johannes Weisser (Da Capo).
Da Capo fait lui-même, plus de dix ans après, le contrepoint de sa parution précédente, avec la version allemande (peut-être plus exportable) de 1855 et l'orchestration révisée de 1864.
Ce volume dispose de beaucoup d'avantages :
¶ bien que je sois partisan du plaisir de l'exotisme (et dispose de notions de danois), l'allemand rend le texte plus présent et net (vraiment une question de nature de la langue, les consonnes allemands sont plus nettes – beaucoup de « sourdes / non voisées » qui claquent), on comprend bien mieux ce qui est dit, même si la prononciation est très valeureuse dans les autres albums, en particulier Schønwandt ;
¶ le Concerto Copenhagen, en 1991 et dirigé par le (grand) claveciniste Lars Ulrik Mortensen depuis 1999, est un ensemble sur instruments d'époque avec deux spécialités : le répertoire pré-1800… et la musique scandinave méconnu. Ils ont notamment faits de très beaux Bach (Messe en si, Brandebourgeois) secs et nerveux. Dans ce répertoire romantique aux traits d'orchestration un peu schumanniens, qu'ils jouent sur instruments anciens et diapason d'époque, ils apportent une netteté de trait et une chaleur des couleurs qui permettent de donner beaucoup d'aération au spectre sonore, beaucoup d'intensité aux ponctuations de l'action… Les vents apportent une coloration assez merveilleuse, en particulier ;
¶ il en va de même pour les chanteurs, attaques fines, timbres clairs et mordants, ils chantent clairement, du lied, tout en osant la générosité de l'opéra.
Tout frémit dans cet enregistrement, qui s'écoute d'une traite, comme une chevauchée à travers les aulnes.



Certains de ces enregistrements sont disponibles sur les plates-formes de flux (les trois sur Naxos Music Library, et sur Deezer et Qobuz, vous trouverez au moins Mortensen ; je n'ai pas vérifié pour Spotify).

Les livrets sont librement accessibles en ligne pour Mortensen et Kitayenko (qui contient le livret quadrilingue)

En attendant, je ne puis trop vous presser de découvrir cette pudique merveille, ou à tout le moins la réentendre dans cette très belle version allemande & orchestration révisée qui vient de paraître.

lundi 10 juin 2019

Un Ennemi du peuple — Ibsen : lanceurs d'alerte et écologie offensive – depuis 1882


Comme c'est désormais la tradition : un Ibsen lu / vu, une notule. On donne en ce moment, Un ennemi du peuple à l'Odéon, dans une mise en scène de Jean-François Sivadier, l'occasion de le situer dans le panorama de sa production.

En Folkefiende n'est pas l'œuvre dramaturgiquement la mieux bâtie de son auteur (on est loin de l'épopée post-oehlenschlägerienne et néo-shakespearienne des Prétendants à la Couronne ou de la terrible spirale de La Maison Rosmer). En revanche c'est, sur le plan du vertige éthique, l'une de ses plus intenses – et aussi, probablement, la plus aisément transposable à notre époque. Je m'étonne de ce fait qu'elle ne soit pas plus souvent donnée, alors qu'elle appartient tout de même au corpus de maturité, publiée en 1882, entre Une maison de poupée et les Revenants d'une part, La Cane sauvage et Rosmersholm d'autre part.



un ennemi du peuple citation
Udryddes som skadedyr bør de, alle de, som lever i løgnen !
(soit, en substance : « Éradiqués comme de la vermine soient ceux, tous ceux qui vivent dans le mensonge ! »)



A. Les invariants

On y retrouve beaucoup de motifs récurrents dans tout l'Ibsen post-historique (depuis Brand, 1866, à l'exception de l'extravagant lesedrama, fourre-tout un peu faustien, qu'est Empereur & Galiléen) :

la vie au Nord, sous le ciel gris, dans la solitude et la dépression de l'enfermement entre fjeld et fjord. Dans quasiment toutes ses pièces, soit on s'y trouve enfermé (BrandLes Piliers de la Société, La Dame de la Mer…), soit on connaît quelqu'un qui en revient, qui y a vécu, qui l'évoque, comme ici – le docteur Stockmann vient à peine d'en déménager pour s'installer dans sa petite ville balnéaire plus au Sud du pays ;

♦ la présence, comme un horizon, du bateau pour le Nouveau Monde – capital dans Les Piliers de la Société ou la Dame de la Mer, et à chaque fois manqué. Il mouille dans la rade, il promet un avenir purifié, où le bonheur est peut-être possible, ou du moins l'abstraction de ce monde sale, décevant, effondré, l'échappatoire à l'annihilation… mais il se dérobe toujours au moment où il semble la solution – souvent par la volonté de défi de l'homme acculé, mais ici aussi par l'impossibilité matérielle (le capitaine en est renvoyé pour son amitié avec le docteur, qui n'est pas le bienvenu à bord ;

♦ la recherche (vaine) d'hommes libres, émancipés des attentes de la société, sensibles à l'idéal et à la vérité. Ils sont parfois fous (Gerd, la fille de la montagne dans dans Brand !), souvent des songe-creux (Løvborg, le pauvre écrivain de Hedda Gabler ou Brendel, le pathétique précepteur-philosophe de La Maison Rosmer, et ici Billings qui postule à la mairie hors de ses compétences, simplement pour être refusé et pouvoir s'en indigner) – comme Petra, la propre fille du docteur Stockmann, exaltée dans ses théories manifestement hors sol. Or, dans Un Ennemi du peuple, tous s'avèrent intéressés ou corrompus. Le journaliste Hovstad, qui semble d'abord un militant d'opposition un peu exalté, s'avère avant tout pressé de complaire à son lectorat et de ne pas compromettre l'équilibre financier de son journal. Et jusqu'au docteur Stockmann, [SPOILER] finalement compromis, au moins aux yeux de l'opinion publique, par le pacte diabolique de son beau-père, qui place l'argent de l'héritage de sa fille en gage dans l'entreprise mortifère que le docteur a juré de dénoncer [/SPOILER] ;

♦ quantité de détails dérisoires, qui font souvent rire gaîment le public (ce qui ne manque jamais de m'étonner, dans des intrigues aussi denses et terribles… comment parviennent-il à s'en abstraire aussi facilement ?), et qui ont en effet un pouvoir d'étonnement, de raillerie, assez puissant.



B. Les ressorts

En Folkefiende, comme tout Ibsen, est une histoire liée à la vérité cachée. Dans le même temps, le cheminement irrépressible vers le dévoilement (aussi bien par la volonté de personnages que malgré leur réticence) n'apporte que le malheur et la destruction – dont il est quelquefois difficile de déterminer s'ils proviennent du mensonge initial ou de la puissance irradiante de la vérité elle-même.

Toutefois à la différence de la quasi-totalité de ses autres drames, la révélation n'est pas tardive comme les illuminations de Håkon ou Gynt, les effondrements de Brand, Bernick, Torvald, Alving, Werle, Solness, Borkman… Un Ennemi du peuple est une histoire encore plus explicitement fondée sur la vérité, mais elle raconte moins le processus de dévoilement que la chute inéluctable qui en émane.

Le Docteur Stockmann, revenu dans sa ville du Sud, où son frère le Préfet a soutenu l'édification d'une station thermale gigantesque, découvre l'infection de ces bains par l'eau contaminée par des déchets putrides (de l'entreprise de son beau-père, entre autres). La chose est simple : il faut avertir le public de ne pas se baigner, et réinvestir des sommes colossales pour faire remonter l'arrivée d'eau – comme il l'avait suggéré.
[SPOILER] La presse, la petite bourgeoisie, avides de faire tomber le maire, lui emboîtent le pas… avant de découvrir l'impact considérable sur la ville – cette publicité conduirait à sa ruine, les touristes prendraient leurs habitudes ailleurs et les travaux ne seraient jamais amortis, sans parler du personnel au chômage pour deux ans. Tous alors se retournent contre lui, jusqu'à le changer en paria, en ennemi du peuple dans la séance même où il devait éclairer le public. [/SPOILER]

On voit bien ce que la pièce, avec la question du souffleur-de-sifflet lanceur d'alerte et la place brûlante de la pollution et de l'écologie, a d'immédiatement évocateur et parfaitement actuel. À cela s'ajoutent les hésitations sur les rapports de légitimité entre électeurs et experts, majorité et liberté. Même en retirant les nombreuses actualisations de Sivadier (dans les représentations en cours au Théâtre de l'Odéon), on ne peut qu'être frappé, comme par la foudre, de l'actualité insolente du propos, décalque presque parfait de nos propres vertiges éthiques.

Bien sûr, avec Ibsen, ce qui pourrait être une croisade du bien contre le mal ne ressemble à rien de tel. Comme à son habitude, il lâche une bombe éthique insoluble et nous laisse nous débrouiller (et nous noyer) avec.
    Le double impératif, la double loyauté qu'exigent la situation, n'ont pas d'issue. Contaminer délibérément des baigneurs ou assassiner sa ville natale.
    On pourrait, on voudrait être du côté de la croisade généreuse de Stockmann pour la vérité, pour la santé… mais le personnage est singulièrement orgueilleux et antipathique, poussant jusqu'à l'appel à la violence (quel écho saisissant avec les réflexions sur la « dictature verte » de nombreux écologistes – la démocratie peut-elle avoir la volonté et la continuité pour se contraindre au degré nécessaire pour préserver les ressources ?), et aboutissant à l'inutilité, seul, rejeté, sans aucun effet sur le monde autre que sa propre chute, et celle de sa famille. Comme toujours chez Ibsen, celui qui a raison est aussi dans la démesure mortifère – le parangon de tous les exemples, c'est Brand évidemment, dans la pièce éponyme, le terrifiant prédicateur implacable envers lui-même.

Pas sa pièce la plus riche psychologiquement ni la plus tendue dramatiquement (je trouve vraiment dommage, par exemple, que la possibilité de la fuite en Amérique et l'enjeu de l'héritage (qui n'apparaît qu'à la fin !) soient glissés de façon assez extérieure à la trame, alors qu'ils auraient pu enrichir les lignes de force du drame – globalement, tout reste tendu autour de l'intrigue unique (dire la vérité sur les bains contaminés).
    En revanche elle saisit par la justesse de son étude éthique, d'une façon complètement transposable (alors que tout le monde n'a pas les mêmes névroses que Rosmer ou Gabler, ni un royaume à conquérir comme Skule…) qui rend ses questionnements particulièrement vivaces et violents.



un ennemi du peuple odéon

C. Au théâtre ce soir

À l'Odéon, Jean-François Sivadier s'amuse avec ce qui est, je crois, sa spécialité – la mise en action du public.

On peut trouver à redire sur les grandes libertés prises avec le texte – je ne parle pas seulement des actualisations amusantes comme l'inclusion de termes anachroniques (flash balls…), mais de changements de répliques, de coupes, d'arrangements divers qui ne permettent pas toujours de sentir là où Ibsen a mis précisément le curseur. Or il est souvent plus avisé que Sivadier – le comique de répétition du porte-parole des petits propriétaires, Aslaksen (répétant en boucle son credo petit-bourgeois de modération), fleure le message politique pas très subtil (en plus de ne pas être très drôle), alors qu'Ibsen se tient toujours à distance du jugement, nous laissant parfaitement nus et démunis.
    Il aurait en tout cas été plus correct de le signaler (même si on a l'habitude du procédé) dans le programme – où seul le traducteur, Éloi Recoing, est crédité, ce qui est trompeur pour lui et pour nous.

En revanche, je dois avouer que les improvisations (très utiles quand le décor dysfonctionne et que le spectacle doit être interrompu un quart d'heure, les comédiens continuent l'air de rien à inventer tant qu'on ne leur dit pas officiellement de s'arrêter) et jeux avec le public ne manquent pas d'efficacité, surtout pour une pièce qui culmine dans une assemblée populaire ! 
→ Ainsi une spectatrice prise dans le public – pas trop malmenée, contrairement à celle qui a failli se faire tuer (à blanc) par les anarcho-nihilistes dans Les Démons aux Ateliers Berthier.
→ L'adaptation assez réussie du prêt d'une ancienne salle de spectacle (donc l'Odéon où nous sommes, en l'occurrence) par le Capitaine Horster – évidemment, dans le texte original, il s'agit d'une grande pièce de sa maison de famille. Les personnages élaborent assez longuement sur l'histoire de ce théâtre désaffecté acquis par le père de Horster. (Tandis que les échanges entre les citoyens qui pénètrent dans le lieu ont été impitoyablement coupés.)
→  Le clou du spectacle advient lorsque les acteurs (et en particulier Nicolas Bouchaud dans le rôle principal et Sharif Andoura en Hovstad, le patron du journal) s'adressent au public et jouent avec la salle, lui demandent son avis, l'accusent, la flattent… Lorsque Hovstad demande au public qui désapprouve le Docteur de rester assis, une large part des spectateurs, chauffés depuis plusieurs minutes, se lève spontanément pour soutenir l'idéal et l'absolu – c'est intéressant, dans la mesure où comme mentionné plus haut, il n'y a pas réellement de bonne solution au dilemme posé par la pièce ; et le public vient pourtant de se faire copieusement admonester, pour ne pas dire insulter, par le Docteur Stockmann. Impossible de déterminer si les spectateurs de théâtre sont par essence de grands passionnés des causes éthérées ou avaient simplement envie, par défi, d'oser se lever pendant le spectacle – « si vous restez assis vous êtes d'accord avec moi », forcément, ça motive.

Par ailleurs impressionné par les qualités de danseurs de plusieurs interprètes (Cyprien Colombo, dans le petit rôle de l'exalté Billing !), et amusé par les références (absentes du texte) nombreuses jetées au public amateur d'Ibsen : « j'ai couvé mon œuf comme un canard sauvage » (la pièce suivante dans son catalogue, évidemment la référence ne figure pas dans le texte original), un extrait de Peer Gynt (de Grieg) sur piano-jouet, et pour finir la pièce un arrangement de la Chanson de Solveig, évidemment.

Interprétation convaincante, amusante et insolite, même si j'aurais aimé en être clairement informé (d'une part) et voir en action le véritable texte, tout de même meilleur, d'Ibsen (d'autre part).




Vous retrouverez nos aventures livresques et scéniques autour des pièces d'Ibsen dans ce chapitre. Et les liens directs vers les notules dans celle-ci, avec présentation et classification : Les Prétendants à la Couronne, Peer Gynt, Les Piliers de la société, Une Maison de poupée, Les Revenants, La Cane sauvage, La Maison Rosmer, La Dame de la mer, Hedda Gabler, Solness le constructeur, Petit Eyolf, John Gabriel Borkman

Actuellement, Les Revenants sont donnés à la Comédie Saint-Michel à Paris, tous les dimanches jusqu'au 4 août. Belles (re)découvertes à vous !

vendredi 7 juin 2019

Nouveautés du vendredi


Très grosse brassée de nouveautés ce vendredi. Le fichier des nouveautés 2019 a été mis à jour. (En gras, les recommandations, en italique, ce qui me paraît dispensable. Les deux, lorsque l'œuvre vaut le détour, mais qu'on trouve interprétations sensiblement plus abouties dans la discographie préexistante.)

Bien sûr, il y a Tarare, le seul livret écrit par Beaumarchais, le meilleur opéra de Salieri, le meilleur opéra français du second XVIIIe, une des œuvres les plus étranges et hapaxiques de l'histoire du genre, toute de jubilations imprévues. Le disque de la décennie, avec Das Schloß Dürande, rapidement présenté ici, et qui devrait aussi recevoir sa notule ou sa série de notules dans les semaines à venir.

Mais c'est une avalanche de plusieurs dizaines de disques très attirants qui déboule aujourd'hui :
¶ anthologie De Lymburgia (XVe),
¶ luth de Marco Dall'Aquila (XVIe),
¶ musique sacrée composée pour Leufsta Bruk (en suédois, et avec l'un des plus beaux orgues du monde, un Cahman aux fonds merveilleux),
¶ œuvres pour flûte et cordes de Telemann par Reyne,
¶ un oratorio-passion de Graupner, une messe de Telemann, des cantates de Telemann, Graun ou Bach, chez CPO,
¶ duos rares (Galuppi, Wagenseil, Lampugnani, Porpora, Traetta) par Genaux & Zazzo,
¶ Adam & Ève (oratorio serio en italien de Mysliveček),
¶ album autour de la harpe à l'époque de Haydn,
¶ concerto pour piano (sur pianoforte) et symphonie en ut de Rösler,
¶ Le Manoir hanté de Moniuszko dans une nouvelle version chez DUX (dont tous les disques sont merveilleux, quel que soit le répertoire),
¶ pièces pour violoncelle de Robert Kahn (par Thedéen !),
¶ concerto pour violoncelle et messe de Howells (grand mélodiste britannique, peu exploité comme symphoniste),
¶ Symphonie n°3 (« Bateau ») de Holbrooke,
¶ les symphonies de Hanson par Hanson
¶ des arrangements d'Arensky, Prokofiev (Visions fugitives) et Scriabine (Préludes) par Oramo la Chambre ostrobothnienne,
¶ album de quatuors composés par des compositeurs (obscurs !) de Leningrad par le meilleur spécialiste (Quatuor Taneyev),
¶ un album de piano largement constitué de soviétiques tardifs (Schnittke, Chtchédrine, Kancheli… et du Rihm, par Gourari),
¶ un nouvel album de musique sacrée de MacMillan (musique d'aujourd'hui, mais aux fondements tonals très accessibles),
¶ de bizarres originaux et arrangements de Martynov (Bach notamment) pour violon par Mari Samuelsen,
¶ un disque de pièces de Gurdjieff avec Günter Herbig à la guitare électrique (le kapellmeister supersérieux, le même ?),
¶ un récital de piano tout-Skalkottas, par Ramou…

Ainsi que quelques versions nouvelles qui semblent attirantes :
¶ les Goldberg version trio par le Trio Zimmermann,
¶ divertimenti de Mozart et arrangements de tuibes par la Camerata Alma Viva,
¶ Schubert 3 et Schumann 1 par la Radio bavaroise et Jansons (ça ne me tente pas du tout, mais ça en intéressant sans doute parmi vous),
¶ Siegfried par le Hallé Orchestra & Elder (bonne distribution et surtout prise de son démente, d'une ampleur et d'une clarté incroyables),
¶ quatuors piano-cordes de Mozart, Brahms, Mahler, avec Lise Berthaud et les sœurs Skride,
¶ Mahler 9 par Blomstedt & Bamberg,
¶ les Nocturnes de Debussy par Singapour,
¶ Le Prince de Bois de Bartók par Mälkki & Helsinki,
¶ arrangements pour marimba et clarinette (Stoltzmann).

Reste à écouter tout ça, ajouté aux brassées des autres jours, et à tous ceux que je n'ai pas voulu relever ou pas vu passer…

Ma sélection ? Outre TARARE, outre ce que je vais écouter pour m'amuser (Herbig !) et ceux que je ne connais pas et auront donc la priorité (Rösler, Kahn, Skalkottas), je crois que Leufsta Bruk, Howells, Oramo et par-dessus tout les quatuors de Leningrad promettent beaucoup. Vous retrouverez les échos de ceux que j'aurai le temps de commenter par là.

A caccia, a caccia !

dimanche 2 juin 2019

Teneste la promessa


Voilà un moment que je devais opérer un petit changement, mes modes de recension ces derniers mois ayant changé. Le logiciel Dotclear, à la pointe lors de l'inauguration en 2005, a cessé d'évoluer (et la migration vers la seule v2, qui a déjà bien 10 ans, réclamerait un gros travail de réagencement, nécessairement pris sur le temps de rédaction des notules), ce qui rend la réorganisation du contenu complexe.

clavecins atelier von Nagel
Un autre atelier… qui est aussi une salle de concert.
(clavecins von Nagel)


Enjeu : ne pas noyer les entrées un peu plus ambitieuses au milieu des nombreuses impressions laissées sur les disques ou les concerts.

J'ai donc un peu modifié la structure du bandeau supérieur (merci aux développeurs, la hiérarchie des fichiers Dotclear reste limpide même pour le profane !) pour faire apparaître quelques raccourcis utiles.

♦ Le fichier qui recente les nouveautés discographiques intéressantes. (Google Sheet public)
♦ La notule qui concentre mes commentaires desdites nouveautés (éventuellement transformées en notules pleines pour les œuvres rares enthousiasmantes).
♦ L'index (très partiel) des notules les plus anciennes. (Là aussi, le réorganiser sérieusement prendrait sur le temps de recherche et d'écriture…)
♦ Le très prisé agenda des concerts, sous forme de tableau, mis régulièrement à jour, pour ne pas rater les petits concerts franciliens rares et exaltants. Ou pour occuper vos soirées au débotté lorsque vous n'avez pas réservé, mais envie tout de même d'aller voir de la musique.
♦ Le lien vers le fil Twitter des commentaires de concert – pour économiser du temps pour les notules aux sujets moins éphémères, je tâche de réaliser mes commentaires de concerts dans les transports et d'échanger avec la communauté des mélomanes qui fréquente cette interface… Il faut cliquer sur le message, et le fil des commentaires sur le concert s'affiche.

J'espère ainsi répondre aux demandes sur l'accessibilité de ces informations d'actualité, difficiles à maintenir en haut de page sans écraser tout le reste (que je juge plus intéressant, au moins sur le long terme).

En état de cause, pour rmoi, ce sera plus pratique d'avoir ainsi tout sous la main !

samedi 1 juin 2019

Douceurs de juin


Demandez le programme ! Le programme avec le livret !

L'agenda de CSS vient d'être mis à jour jusqu'aux premières semaines de juillet (il faudra compléter avec les festivals de Jeunes Talents et de l'OCP, ce sera fait).

Je réponds évidemment avec plaisir à toute question sur les contenus exacts / intérêt des œuvres & interprètes / astuces de réservation et de placement.

Je vais tâcher d'améliorer l'interface du site afin que vous puissiez accéder directement à l'agenda, aux parutions discographiques, aux commentaires de concerts…

David Le Marrec

Bienvenue !

Cet aimable bac
à sable accueille
divers badinages :
opéra, lied,
théâtres & musiques
interlopes,
questions de langue
ou de voix...
en discrètes notules,
parfois constituées
en séries.

Beaucoup de requêtes de moteur de recherche aboutissent ici à propos de questions pas encore traitées. N'hésitez pas à réclamer.



Invitations à lire :

1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




Recueil de notes :
Diaire sur sol


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