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Cendrillon de Massenet, un nouveau modèle pour l'Opéra de Paris ?


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Petit tour à l'Opéra de Paris pour profiter de la reprise de Cendrillon, un des tout meilleurs Massenet qui revient à la mode depuis une dizaine d'années, après avoir été totalement laissé de côté sur les scènes ! 

Production

La mise en scène de Mariame Clément est de surcroît l'une des toutes meilleures vues à Bastille – à part Rusalka par Carsen et Il Trittico par Ronconi, je ne vois pas. C'est une transposition, mais minime et cohérente de bout en bout : Madame de La Haltière, la marâtre, n'est pas une aristocratique, mais une inventeuse-entrepreneuse dont la machine change les jeunes femmes en sortes de barbies stéréotypées, prêtes à se rendre au bal. Tout cela est très bien articulé au conte, et permet de montrer le caractère impitoyable de la mégère (le chat envoyé comme cobaye), sert de décor principal (et de lit pour Cendrillon, dans les rouages), souligne le changement de vie à l'acte III (la machine est recouverte de linge étendu pour sécher)… Le bal du II en devient très amusant, puisque toutes les prétendantes semblent avoir souscrit au service et portent la même tenue, la même coiffure stéréotypées.
Mais surtout, la direction d'acteurs de haute qualité me séduit beaucoup – les fantaisies des sœurs (Marine Chagnon, en Dorothée, est absolument à fond dans tout son jeu de scène, et touche juste !), mais surtout une véritable émotion en voyant les petits gestes des sœurs qui sont ici en cachette les amies de Cendrillon. La scène où elles découvrent sa fugue en lui apportant pendant la nuit des chouquettes dérobées au bal m'a autant ému que lors de la première vision de la production. C'est à rebours de la représentation habituelle de ces sœurs, mais en réalité le texte (en tout cas parlé, je n'ai pas contrevérifié toutes les didascalies) ne précise pas du tout quelle est leur attitude, et le choix n'entre jamais en contradiction avec les répliques prononcées – Noémie et Dorothée sont plutôt les victimes d'une mère abusive, dont elles suivent les lubies avec une maladresse involontaire. La nouveauté apportée est rafraîchissante, et la profondeur psychologique des personnages nouvelle – et, pour moi, assez touchante, avec ces personnages dysfonctionnels mais de bonne volonté.


Musiciens

Je ne pourrai y assister en fin de série, je me suis donc résolu à y retourner tout de même (la production a un an et demi !) plutôt en début, en tremblant du niveau habituel de l'Orchestre de l'Opéra qui prend beaucoup de temps à se chauffer… C'était en plus celui avec lequel j'ai eu le plus de mauvaises expériences, les « rouges » (celui dont Frédéric Laroque est premier violon ; il nous gratifie au passage d'un solo particulièrement extraordinaire). Ce fut tout le contraire de mes craintes : Keri-Lynn Wilson non seulement maintient la cohésion tout au long de l'ouvrage, mais l'orchestre ne joue jamais à l'économie, les flûtes se couvrent de gloire, notamment Iris Daverio (en tout cas c'est en principe elle à ce poste !), et les couleurs voilées pendant les plaintes ou les scènes de mystère, l'équilibre entre vivacité pseudo-baroque et rêveries féeriques est particulièrement réussi, et fait frissonner l'orchestre pendant tout le spectacle.


Voix

J'ai été un peu moins enthousiaste côté voix : les Chœurs de l'Opéra souffrent, je crois, de la difficulté structurelle d'avoir autant de nationalités et de locuteurs différents en son sein – difficile d'obtenir une couleur homogène quand on recrute des voix de solistes et qui ne parlent même pas bien, manifestement, le français. Les petits chœurs de femmes sont toujours vraiment difficiles, on a même l'impression que les attaques sont décalées, alors que c'est juste l'effet du timbre et du vibrato qui, sur ces voix larges (et parfois abîmées / vieillissantes) se mettent en route à des moments différents… J'ai eu l'illusion que les petits sylphes (6 femmes) manquaient leur entrée, mais en réalité non, j'ai pu le vérifier par la suite, c'était vraiment la disparité de mise en route du timbre qui était en cause !

Pour les solistes, c'est un peu la même difficulté : il faut des artistes aux instruments hors norme pour être seulement audibles dans Bastille, et du second balcon tout le monde était parfaitement sonore – mention spéciale à Laurent Naouri, dont la projection, l'aisance et la diction surclassent tout le monde. Mais le corollaire est que le recrutement (surtout sous Neef, où l'on privilégie de façon étrange les artistes américains…) ne prend que marginalement en compte la diction, et il faut bien avouer que cette Cendrillon n'était pas tout à fait chantée en français. Caroline Wettergreen planait avec une aisance et une beauté de timbre remarquable, mais émission très pharyngée et clairement petite aisance dans la langue ; de même pour Jeanine De Bique, Cendrillon inhabituellement sombre (de voix, pas de mauvais esprit, je vous vois lire) car la projection est renforcée par le pharynx, ce qui est beaucoup trop en arrière pour articuler du français, de surcroît sous tant de couverture ; les voyelles ne sont pas fausses, mais trop accommodées pour être identifiables sans surtitres. De même pour Paula Murrihy (le Prince), les voyelles restent vraiment floues. Tara Erraught et Anna Stephany, sans être totalement naturelles, étaient beaucoup plus sensibles au texte dans la précédente production. Jusqu'à Daniela Barcellona, au français très honorable lors de la dernière série dans le même rôle, la diction s'est relâchée.
À l'entrée de Jeanine De Bique, plusieurs murmures autour de moi : les gens étaient interloqués car ils ne comprenaient rien. (C'était Naouri qui avait ouvert le bal, donc le contraste fut rude.)

En revanche, sœurs remarquablement chantées, très bien projetées et articulées de façon expressive, aussi bien par Emy Gazeilles (malgré le masque, la pauvre) et Marine Chagnon, toutes deux remarquables. Je ne sais pas si elles pourraient passer dans Bastille dans des premiers rôles davantage concurrencés par l'orchestre, mais pour un rôle-titre comme Cendrillon, je pense qu'elles en auraient tout à fait les moyens (le rôle est chantable aussi bien par une soprano qu'une mezzo), et je serais très enthousiaste à l'idée d'entendre l'une ou l'autre dans une partie de premier plan !

Modèle économique et culturel

À sa création, la production avait été désertée par le public, la salle, où habituellement tout est vendu, était remplie aux trois quarts. Aussi, je craignais un véritable four pour la reprise, sachant que traditionnellement le public parisien se déplace beaucoup moins que pour les nouvelles productions – parce que le public est si étroit qu'on n'a pas assez de monde pour reprendre une production ?  De fait, à l'ouverture de la saison, il restait énormément de places.

Mais l'astuce a été d'une part de positionner les prix très en-dessous des habitudes : avec une place à 25€, on peut être au parterre, ce qui n'est plus le cas depuis 20 ans !  (Il ne faut pas aller au parterre acoustiquement dans cette salle, mais c'est une autre question.)  D'autre part de lancer cette série pendant les vacances scolaires : pour Cendrillon, pas mal de familles ont fait le déplacement, sans l'enjeu de faire lever les petits pour l'école le lendemain. Et l'œuvre comme la mise en scène sont de plus compatibles avec le jeune public ; il ne manquait que des locuteurs francophones.

En fin de compte, la salle était complètement remplie, par ceux qui n'avaient pas pu avoir de places abordables pour d'autres spectacles, qui voulaient faire un essai mais sans se ruiner (j'ai entendu des habituées expliquer que d'ordinaire elles venaient uniquement pour les œuvres qu'elles aiment), et donc par les familles. Et le public semblait très satisfait à la fin, une belle réussite de remplissage et d'élargissement du public, de promotion du répertoire, dont la maison pourrait s'inspirer pour d'autres saisons.

Car lorsque l'orchestre joue vraiment, que la mise en scène est lisible et animée, et que les prix permettent de découvrir sans risquer un mois de salaire, le public se déplace, reviendra, se renouvelle – et tout le monde est ravi au bout du compte.


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Commentaires

1. Le dimanche 5 novembre 2023 à , par P. Roy

Eh bien, je n'espère pas du tout que ce sera un modèle... Pour ma part la mise en scène ne m'a pas paru être à la hauteur de la délicieuse émotion distillée par l'oeuvre. Quant au casting, vraiment tout ce qu'il ne faut pas faire. La production de Limoges à mon sens est beaucoup, beaucoup plus réussie sur tous les plans.

2. Le lundi 6 novembre 2023 à , par DavidLeMarrec

Bonjour P., c'est un plaisir de vous lire ici !

Mais les contraintes de la salle – qu'il faudrait ou sérieusement renforcer acoustiquement (le fameux plafond…) ou raser et recommencer, j'en conviens tout à fait – font qu'on ne peut pas non plus distribuer des chanteurs de volume moyen, ça n'aide pas.

De toute façon, mille fois une distribution discutable dans un bijou peu donné qu'une production parfaite de Traviata ou de Tannhäuser. Que l'Opéra mette en valeur le répertoire français moins couru, baisse les prix, remplisse la salle, et qu'en plus l'orchestre joue vraiment dès le début de série, honnêtement je n'en demande pas davantage, ça suffit à mon bonheur !

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