Carnets sur sol

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Le Bal Nègre, Brahms et les musiciens, l'équilibre en trio…



Concert sur sol n°143.

Concert à l'occasion de la sortie de l'intégrale Brahms du Trio Sōra (incluant la transcription de Brahms de son propre Trio avec cor) chez La Dolce Volta, dans les murs du Bal Blomet, une salle atypique – rectangle pris dans le sens de la largeur avec une mezzanine en guise de balcon, où les musiciens jouent sur une estrade adossée à un mur de briques nues (à la façon des salles de stand-up, et où les spectateurs sont logés à des tables où il peuvent apporter des rafraîchissements pris au bar. Pendant les spectacles de classique, le bar est fermé tandis que la musique joue, mais l'atmosphère y reste tout de même assez singulière, avec ses tables, ses chaises mobiles (certains spectateurs en profitent pour s'inventer un premier rang à la dernière minute !), sa proximité avec les musiciens. Acoustique très sèche, qui a ses vertus (le son est net) et ses faiblesses (on perd en ampleur).

L'histoire du lieu est également assez extraordinaire : le lieu est à l'origine bâti hors des murs de Paris, une ferme de la fin du XVIIIe siècle, qui sert ensuite à la revente de vin, puis de bar-tabac, avant de devenir un QG de campagne législative en 1924… et là, tout devient hors de contrôle ! Il s'agit des bureaux de Jean Rézard des Wouves, un Martiniquais, qui rencontre peu de succès électoral, mais qui a la particularité d'attirer les curieux en jouant au piano des airs « des Îles » à la fin de ses meetings. Le succès est musical à défaut d'être politique, et le lieu devient après la campagne (perdue, je crois) un cabaret dansant antillais, appelé le Bal Nègre.
La salle actuelle est renommée plus consensuellement Bal Blomet lorsqu'elle rouvre après rénovation en 2017, accueillant beaucoup de jazz, de conférences… et un peu de classique comme ce mercredi soir.

Dans l'interprétation du Trio Sōra, on retrouve l'engagement physique exceptionnel qui les caractérise, avec des mouvements souvent très allants. J'ai particulièrement été frappé par les scherzos, rarement les mouvements les plus intéressants, où Pauline Chenais ose au piano un jeu très peu pédalé, d'une clarté et d'une légèreté touche particulièrement inhabituelles et impressionnantes ; le trio du scherzo du Premier Trio, en forme de valse, était traité avec un grand raffinement, comme un souvenir sépia, sans se contenter de sa veine mélodique irrésistible qui se suffit d'ordinaire à elle-même.
L'avantage de cette approche très généreuse est qu'elle se soutient aussi bien en écoute « informée », en prêtant attention à la structure au cordeau de Brahms (parfois considéré, non sans raison, comme « compositeur pour musiciens », avec une attention méticuleuse envers la forme), qu'en écoute « ingénue », en se laissant emporter par la séduction mélodique, ici exaltée par le feu permanent des interprètes – le vrombissement du violoncelle d'Angèle Legasa reste toujours aussi irrésistible.

Ce Trio, qui peut sans frémir concourir au titre de meilleur trio de tous les temps (sur les rangs, d'autres ensembles français de la jeune génération, comme le Trio Zadig ou le Trio Zeliha, on fera les comptes dans quelques années !), à mon sens d'un accomplissement assez supérieur à n'importe lequel des meilleurs ensembles des générations précédentes – aussi bien sur les plans du niveau instrumental, de la conception, du répertoire, de l'engagement sur scène… –, a déjà une histoire assez riche et plutôt mouvementée, dont je ne connais pas toutes les arcanes, mais qui est révélatrice, je trouve, de quelques-uns des enjeux au sein d'un ensemble constitué de Trio.
J'ai le souvenir du choc en les découvrant au CNSM vers 2015, lors d'une des soirées « coups de cœur » qui mettent en valeur les ensembles de musique de chambre formés par les étudiants (occasion à laquelle j'ai pu découvrir notamment le Trio Zadig, le Quatuor Akilone, le Quatuor Hanson, le Quatuor Arod…). Leur investissement et leur maîtrise étaient déjà exceptionnels – j'avoue même avoir été assez sceptique en les écoutant recevoir une masterclass sur le trio de Chausson, où ce qu'elles livraient était déjà d'un accomplissement tel que je n'avais que l'envie de rester les écouter filer tout le trio – leur intuition valait mieux, ai-je trouvé, que les conseils reçus en cette occasion !

Magdalēna Geka était alors la violoniste du trio. Son fin et mordant, très charismatique, l'équilibre tournait alors autour du violon. À son départ en 2019, pour les dernières chaises de l'ONDIF (qui peut la blâmer ?), puis pour le Quatuor Akilone (je serais très curieux des ressorts de ce choix, formidable quatuor, mais qui n'est pas au sommet de la chaîne alimentaire au point où l'est le Trio Sōra), Clémence de Forceville (2019-2021, c'est elle qui figure sur l'intégrale Beethoven), Amanda Favier (2021-2022) et Fanny Fheodoroff (depuis 2022) se succèdent au poste de violoniste. Ces changements ont eu la particularité de modifier l'équilibre interne du trio ; en effet il existe chez les trios piano-cordes deux typologies, ceux plutôt menés du violon (Trio Stern, Trio Perlman, Trio Grieg, Trio Hochelaga, Trio Zadig, Trio Zeliha…) et ceux, moins nombreux, plutôt centrés autour du piano (Trio Wanderer, Trio Fontenay…). Or, les profils des nouvelles violonistes étaient à l'opposé de Magdalēna Geka : son fin mais peu puissant chez Clémence de Forceville, belles tonalités mates chez la Viennoise Fanny Fheodoroff.
Conséquence frappante : j'ai eu le sentiment qu'Angèle Legasa, au violoncelle, jouait moins fort, moins large, pour se conformer à ses binômes cordés, tandis que le centre de gravité du trio tournait désormais autour de Pauline Chenais, qui pour cette raison ou par sa maturation propre, a révélé une personnalité particulièrement forte et structurante. Désormais, le piano me paraît porter une grande partie de l'élan et de l'équilibre du discours, changeant assez radicalement l'approche générale.

Cette évolution, autour des mêmes musiciennes, est assez fascinante – et une fois surmonté le deuil des changements (en particulier le premier, j'étais très attaché à Magdalēna Geka), il est assez merveilleux d'entendre l'évolution de ces équilibres à un degré d'excellence et d'intensité qui demeure inchangé. Les entendre jouer de la musique contemporaine – souvenir de Nono, ou évidemment Kelly-Marie Murphy, qu'elles jouent avec un abandon vertigineux, comme si cette musique était leur seconde peau – est une expérience singulière à vivre, qui transcende véritablement les esthétiques (ni ce Nono-ci, ni Murphy ne correspondent à la musique contemporaine qui me touche d'ordinaire).


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Commentaires

1. Le samedi 15 juin 2024 à , par Henry

Le bar du Bal Blomet est aussi fermé pour les représentations de musique non classique

2. Le samedi 15 juin 2024 à , par DavidLeMarrec

Merci pour la précision Henry ! Je n'y suis allé que quatre ou cinq fois, chaque fois pour du classique (le mash-up Beethoven par la Symphonie de Poche, un récital d'Ambroisine Bré, un trio de Benoît Menut, et puis ?), je n'avais donc pas d'informations sur le fonctionnement dans les autres configurations !

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