mardi 21 avril 2026
Histoire intégrale de la création lyrique d'une maison de province

1. Deux projets
Petit point d'étape (ou point final ?) sur le projet que j'évoquais en débutant la série 1899, consacrée au maximum de créations lyriques qui ont eu lieu cette année-là, dans le but d'un panorama synchronique de la création d'opéra à une époque où des styles très divers peuvent se superposer.
J'ai mentionné avoir hésité avec l'approche inverse, à savoir choisir une maison d'opéra précise et en retracer toute l'histoire, au moins par les créations – si j'inclus les œuvres préexistantes, la masse devient impossible à traiter et, s'agissant surtout d'un prétexte pour explorer du répertoire, je ne suis pas sûr qu'il soit capital de m'entendre jouer Don Giovanni, Roméo & Juliette ou Madama Butterfly au piano.
Comme je disposais de sources suffisantes – rien qu'avec Alfred Loewenberg, j'avais par-devers moi une liste d'une vingtaine de titres, la plupart disponibles sur IMSLP –, j'ai tout de suite commencé 1899, qui me paraît accessible même en comptant 3 à 5 épisodes pour chaque opéra. Gros projet (entre 50 et 100 épisodes à terme), mais envisageable. Et si je m'y amuse et trouve un lectorat / auditorat, potentiellement la poursuite des années suivantes, pour une sorte d'encyclopédie sonore commentée de la création lyrique mondiale !
Pour l'heure, en furetant, j'atteins plus de 70 titres. Et je n'ai pas encore regardé sérieusement hors de France. Si je fais six épisodes par opéra, comme pour Messaline, on n'est pas rendus. Mais c'est justement l'idée, d'oser une approche au long cours qui donne à comprendre un peu plus vastement qu'une simple liste.
Mais le projet de choisir un point géographique et de s'intéresser aux variations de sa programmation, de son histoire locale, de son public, de ses contraintes, me tentait énormément. Il faut bien voir qu'à Paris, la quantité de théâtres permet une offre qui couvre tous les genres ; tandis qu'avec un théâtre souvent unique, qui ne couvre pas nécessairement que l'opéra et qui est limité à une poignée de titres par an, les choix de répertoire dessinent un horizon du monde et excluent d'autres univers, inévitablement. C'est toute une perception de l'art qui se dessine à travers ces choix programmatiques.
Aussi ai-je, en parallèle – je n'avais pas de studio d'enregistrement pendant trois semaines, aussi la série 1899 était-elle gentiment en attente, j'aime mieux que mes lectures soient encore fraîches lorsque j'enregistre –, commencé à chercher des sources.
2. Les sources
Je me suis donc mis en quête de la liste exhaustive des opéras joués dans les grandes maisons de province – de France, car cela me facilitera grandement l'accès et la lecture, mais aussi l'accès aux partitions et leur déchiffrage, puisqu'il s'agira ensuite de les donner à entendre par fragments.
Autant pour Paris nous disposons très aisément de tableaux complets (notamment pour l'Opéra et l'Opéra-Comique, mais les études sur la musique dans la capitale sont très nombreuses et permettent, en les croisant d'à peu près tout embrasser), autant pour les autres villes de France, il faut chercher un peu plus activement.
J'ai été assez surpris du résultat, aussi bien en quantité qu'en incomplétude.
Je ne voulais pas céder à la facilité de considérer en priorité ma ville natale, bien que la présence de Charles Tournemire et Jean Nouguès ne soit pas sans attraits. Mon choix s'est instinctivement tourné vers Strasbourg : envie de distinguer une maison qui brille aujourd'hui par son dynamisme, son audace, la qualité particulière de ses productions, et qui a connu des périodes sous influences culturelles, disons, partagées.
Je n'ai à cette heure rien trouvé pour Toulouse, Montpellier, Nantes, Rouen, Angers, Limoges, Vichy et quelques autres…
Ces archives existent assurément, mais elles ne sont pas à ma portée présentement. (Bien sûr, si vous savez où les trouver ou mieux, si vous en disposez, je suis vivement intéressé, ce ne peut que m'être utile pour de futurs projets et une remise en perspective de la vie musicale hors Paris.)
Pour les autres, je vous propose un petit tour d'horizon au tout début de mes recherches – davantage un point de départ qu'une synthèse.
Pour Rennes, Nice et Le Havre, il existe des ouvrages qui détaillent la vie musicale municipale, avec un degré de détail parfois important, des anecdotes, des événements marquants ; mais il ne permettent pas d'établir le détail de la programmation, encore moins de créations souvent moins attendues que la venue des grands titres à succès de la capitale ou des autres grandes villes lyriques d'Europe. On les apprend quelquefois au détour d'une anecdote, mais sans liste exhaustive exploitable.

3. Histoires du théâtre local
Ces volumes contiennent des récits des lignes de force et des anecdotes, sans recenser minutieusement l'intégralité des titres représentés. Ils parlent également des genres théâtraux non lyriques.
Théâtre de Rennes
Le Théâtre à Rennes de Lucien DECOMBE.
Sur le théâtre au sens large, mais bien que publié en 1899 (justement !).
C'est de là que je tiens l'anecdote, contée récemment, autour de la censure des journaux de concert par le maire.
Cependant la période couverte s'arrête à 1840 (XVe s.-1840), et laisse donc de côté la période la plus créative de l'histoire de l'opéra français.
Grand-Théâtre de Nice
Le Grand-Théâtre de Nice de sa fondation jusqu'à nos jours de Charles VIEIL est publié en 1907. Il couvre la période 1787-1905.
Je ne l'ai pas encore lu.
Théâtres du Havre
Histoire des théâtres du Havre (1717 à 1872), comprenant :
L'Historique des anciennes et des nouvelles Salles de spectacle de cette ville
Le Répertoire des Pièces jouées jusqu'à ce jour
Les représentations par les Célébrités dramatiques et lyriques
Les Débuts et incidents s'y rattachant
Épisodes — Anecdotes — Biographies, etc.
Cette vaste entreprise de Charles VESQUE, publiée en 1877, se répartir en trois volumes qui évoquent toute la vie théâtre, pas seulement lyrique, de la ville.
4. Listes d'œuvres
Grand-Théâtre de Tours
Sur son site, l'Opéra de Tours propose une liste de tout son répertoire de 1872 à 2020, source très précieuse. En revanche, pas de contextualisation.
Il manque toutes les représentations antérieures en 1872, ce qui m'offre certes une fenêtre sur une des périodes les plus intenses en innovation, mais il faudrait aller chercher plus avant dans les archives pour disposer d'une vue complète de la tradition de la ville auparavant (au moins un théâtre public depuis 1796).
Ce n'est de toute façon pas le meilleur sujet, puisque je n'ai pas trouvé de créations (en furetant autour de 1899 et proches dates), seulement des reprises d'œuvres à succès populaires partout en France. Beaucoup d'opérette aussi.
Grand-Théâtre de Bordeaux
Pour Bordeaux, c'est encore plus faste ! Un PDF a publiquement été mis en ligne (1870-1975), sans nom d'auteur (il faudra que je retrouve le site d'où je l'en ai tiré, je ne manquerai pas de le faire lorsque j'aborderai la question). Il manque là aussi la période la plus ancienne — les ères de Charles Levens ou de La mégère apprivoisée ne sont pas traitées —, mais le contenu en est extrêmement complet, avec les dates de chaque représentation, les interprètes.
Là aussi, énorme répertoire d'opérette, mais aussi des commandes du théâtres (certaines pour la société de bienfaisance des orphelins, parfois écrites par des Prix de Rome comme Raoul Laparra !), dont un Jean Nouguès (1,2,3), Le Roy du Papegai. Celui-là figure au tout début de 1900, j'en parlerai donc dans la série 1899, et j'espère pouvoir mettre la main sur la partition pour un jouer un extrait.
Entre la documentation disponible et la présence de commandes intéressantes, Bordeaux tient donc la corde pour une exploration méthodique.
De surcroît, il est évidemment plus commode d'aller à l'occasion fureter dans les archives de ma ville natale, où j'ai encore quelques attaches. Il reste cependant un travail conséquent pour identifier le répertoire de la période la plus ancienne.
Strasbourg
Comme je n'aime pas l'idée que la contingence des origines détermine à ma place le meilleur sujet, je n'étais pas du tout parti sur l'hypothèse Bordeaux.
Strasbourg me paraissait un sujet particulièrement intéressant, permettant de suivre au plus près l'influence de la politique et les identités sonores de deux nations.
Numistral propose des documents très éclatés, il faudrait vraiment lire l'intégralité de la presse locale du début du XVIIIe siècle (premières saisons d'opéra strasbourgeoises) à nos jours. C'est de l'envergure d'un travail de thèse, or Carnets sur sol est mon loisir non rémunéré, et j'apprécie d'en varier les sujets. Je suis cela dit très curieux de trouver et établir ce qui me passera à portée de main, mais il faudrait sans doute plusieurs déplacements aux archives municipales ou départementales.
Cependant, grâce à de généreux contacts, je dispose à la fois d'un document (fondé sur les travaux de Geneviève Honegger et mis en forme par Tom Heinrich) détaillant les productions données de 1796 à 1945 et de l'accès possible, à Strasbourg même, au registre de l'Opéra remontant jusqu'aux années quarante. Possibilité de tout couvrir donc !
Cependant, petite déception : bien qu'étant perçue comme une ville pavillon-témoin par les autorités allemandes, avec rien de moins que Pfitzner pour diriger le Conservatoire et l'Opéra, peu de créations dans la maison. Beaucoup d'opérettes, avec même l'exception française (en quelle langue ?) pour Les Petites Michu de Messager, énormément de reprises crées dans les années ou les mois précédents à Dresde (pourquoi ?). C'est avec les œuvres de Marie-Joseph Erb qu'on a les premières commandes d'envergure.
Il y a donc peut-être bien une histoire à raconter, mais qui réclamera des compétences historiques et des recherches documentaires. (C'est un peu l'esprit de ces séries, vous me direz.)
5. Monographie
Lyon
Lyon est le mieux lotti : l'étude existe déjà, Trois siècles d'opéra à Lyon, édité par Les Amis de la Bibliothèque Municipale de Lyon. Incroyable qu'il existe des dizaines d'ouvrages de ce genre sur les théâtres lyriques parisiens, et si peu sur les maisons de province. Mais Lyon a la sienne !
Très complète, histoire des lieux, des œuvres, de la politique culturelle… Ce serait très facile d'en tirer une série de vidéos. (Mais moins amusant que de proposer un travail inédit comme je le fais le plus souvent.)

6. Qu'en faire ?
L'idée initiale était de proposer une vision exhaustive de la création dans une maison donnée ; cependant je m'aperçois que beaucoup de maisons ne disposent pas de politique de création. Même chez les maisons concernées, cela varie énormément d'un directeur à l'autre, ce qui entraîne des éclipses et points aveugles assez importants dans la chronologie, si j'adopte cet angle.
Documenter l'intégralité des titres produits est évidemment inaccessible en quantité, et peu intéressant en pratique — que ceux qui ont envie de m'entendre ânonner Lucia di Lammermoor au piano lèvent le doigt.
Peut-être devrais-je songer à un tour d'horizon plus informel et léger, en traçant les lignes de force de plusieurs théâtres de province. Au lieu d'une série documentant l'intégralité d'un théâtre, commencer par survoler les identités des vies musicales des grandes villes françaises. Ce qui me donnerait le temps de me familiariser avec leur histoire et leur répertoire, et de me lancer éventuellement plus tard dans un projet plus approfondi sur l'une d'entre elles.
Je laisse infuser. (Et si bien sûr il y a des curiosités ou des souhaits de votre côté, songez bien que sur la dizaine de personnes que ça intéressera, vous représentez un pourcentage assez conséquent en réalité !)
7. En réalité
Cette notule avait pour objet de raconter l'impasse de ce joli projet de contrepoint diachronique au projet synchronique (mais ubiquitisant) de 1899.
Mais dans l'intervalle du moment où je rédigeai le §6 et celui où je dépose cette conclusion, j'ai pu amasser pas mal de documents, et me rendre compte que le projet me fascine assez fort. (L'accès à tout un pan méconnu de l'histoire lyrique, à des équilibres assez totalement méconnus des simples mélomanes comme moi. Et sans doute même aux musicologues qui ne s'y sont pas spécifiquement penchés.)
Je ne sais pas si je pourrai lancer une série (peut-être pas en parallèle de 1899, ce serait vraiment énorme…), mais je vais continuer mes lectures et compilations de données, et cela fournira sûrement des anecdotes à narrer, comme la censure rennaise.
Évidemment, si certains aimables lecteurs ont sous la main des données concernant les théâtres de province, où des idées d'où les trouver sans se déplacer, je suis évidemment très friand de tout cela.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Genres a suscité :
silenzio :: sans ricochet :: 178 indiscrets


