Carnets sur sol

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lundi 26 décembre 2016

Travers d'architecture et emplettes de face


    Après avoir testé un peu tous les emplacements de la Philharmonie de Jean Nouvel à Paris, je me faisais quelques remarques sur le peu de conscience des professionnels lorsqu'ils se mettent au service d'un autre domaine. En l'occurrence, je peux le mesurer (dans ma chair, pour ainsi dire). Une salle de concert n'est pas un pur objet architectural : elle ne se limite pas à son volume et à ses espaces.

    J'aime assez la Philharmonie, investissement coûteux probablement superflu mais qui a assez bien atteint son but : avec une jauge plus grande que Pleyel, on y entend mieux (des meilleures places, sinon on y entend nettement moins bien), c'est tout le temps très bien rempli, même pour les programmes ambitieux, et le public y est plus renouvelé qu'à Pleyel – en gros, plutôt le public des musiciens et mélomanes désargentés de l'Est parisien que le public des notables de l'Ouest (et comme ça rajeunit mécaniquement, les décideurs sont contents).
    Pour le renouvellement du répertoire et de la forme des concerts, comme on pouvait s'en douter (et comme je l'avais un brin prédit, si on remonte le fil les notules à ce sujet), les grandes expérimentations des deux premières saisons semblent s'éloigner : moins d'œuvres à effectifs spectaculaires ou à dispositifs singuliers, moins d'invitation d'ensembles amateurs, et d'une manière générale une structure des programmes qui reste assez complètement dans le schéma rigide ouverture/concerto/entracte/symphonie (ou cycle du même compositeur). Les programmes thématiques-exogènes de la Cité de la Musique, dont on aurait pu croire qu'ils constitueraient un modèle (mais sans doute plus difficiles à vendre, car hétéroclites) ont largement disparu. Mais enfin, vu la largeur de l'offre, même en se limitant à la Philharmonie, il n'y a vraiment pas lieu de se plaindre.



Toutefois, certains défauts de conception paraissent très évidents à l'usage.

■ Cette salle énorme dispose de la plus petite entrée des grandes salles parisiennes. Sans mobilier (on a fini par ajouter au fond deux bancs pour trois personnes…). C'est pourtant le lieu où l'on s'attend, où l'on peut se retrouver à l'entracte… pourquoi ?

■ À l'inverse, la quantité d'espace inutilisée est gigantesque : plus de la moitié de la surface du grand couloir hélicoïdal (qu'on ne peut même pas emprunter en entier, parfait pour se perdre) ne dessert rien et ne voit passer personne. Au prix du mètre carré… Là encore, aucun mobilier (même pas des poubelles), aucun endroit signalé comme lieu de convivialité. Et le foyer où, certes, je ne cherche jamais à aller, n'est paraît-il pas fini. Un camarade en a pris une photo et l'a montré à des amis : on lui a répondu qui une décharge à Sarcelles, qui les ruines d'Alep.
Comme un architecte peut-il ne pas prendre en compte les flux de personnes et les lieux de vie dans la conception d'un bâtiment ?

Certes, pour un amateur de solitudes urbaines dans mon genre, les couloirs déserts en plein entracte (quoique un peu stressants lorsqu'on arrive à peine avant l'heure…) ont une forme de poésie crépusculaire assez séduisante. Mais ça me paraît un corollaire particulièrement involontaire et ressenti comme positif par une quantité assez marginale de visiteurs.

♪ Dans la salle, ce devient plus gênant. Sur la note d'intention, le principe des nuages modulables (on n'a rien vu moduler du tout, hein) est très poétique, pour envelopper l'auditeur dans des nappes de son. Dans les faits, ça rend bien sûr (en plus des matériaux trop réverbérants) le son assez flou. Pour une salle dédiée au répertoire symphonique, ça pose évidemment des problèmes pour laisser le détail perceptible. Du fait de la (très belle) asymétrie de la salle, cela rend le confort sonore très aléatoire tant qu'on n'a pas essayé tous les angles. Et ce ne sont pas les places les plus chères qui sont les meilleures !  (je trouve le parterre vraiment flou, et le premier balcon de face manque d'impact)  Dans le même temps, certaines des places les moins chères (second balcon latéral) sont vraiment infâmes, je déconseille même de faire le déplacement si on n'a que ces places : on n'entend à peu près qu'un brouhaha assez difficilement discernable, comme si seul le volume sonore / le bruit nous parvenait en lieu et place de la musique, même dans des œuvres baroques sur instruments anciens…
    Que personne n'ait pensé que mettre de l'espace tout autour de la salle provoquerait un flottement vaporeux du son, et que ce ne conviendrait pas forcément à la musique jouée, voilà qui me laisse encore songeur.

♪ Encore plus simple : l'un des endroits les plus chers et les plus prestigieux est, déjà visuellement, inadéquat. Sur le côté jardin, en forme de proue de navire, se dresse une plate-forme blanche inclinée vers la scène, surélevée face au premier balcon des pauvres (qui est noir, pour bien mettre les choses au clair). On voit très nettement qu'il s'agit de l'endroit, central, où vous serez le plus facile à apercevoir (au parterre, on est vite caché par les balcons supérieurs, ou par le nombre qui vous entoure), et donc du lieu de tous les prestiges – entre amateurs, nous l'appelons le Balcon de la Reine : même s'il est en réalité historiquement situé dans le coin du roi, c'est plus joli.
    N'importe quel amateur qui a testé quelques emplacements dans les salles (autres que les seuls parterres et balcons de face…) a remarqué que, si l'on est placé totalement dans le dos des premiers violons, la ligne mélodique peut paraître étouffée, et le spectre général déséquilibré.
    À cela s'ajoute, encore plus élémentaire, qu'une bonne partie de ces places vendues au tarif le plus élevé sont situées à la latérale, voire derrière l'emplacement des chanteurs !  Et ce n'est évidemment pas du tout confortable (à la Philharmonie, vu l'ampleur du lieu et de la réverbération de l'orchestre, c'est simple, on n'entend plus qu'un vague écho).
    Qu'on les vende plus cher que les places du reste du balcon jardin (où le son est forcément meilleur, grâce au mur de renvoi tout contre), soit, elles sont plus jolies, mais qu'on les présente implicitement comme le meilleur point acoustique de la salle, voilà qui paraît bien exotique.




arrière-scène
Profondeur de salle depuis l'arrière-scène impaire (jardin), avec un bout du Balcon de la Reine du côté du Roi.




Au demeurant, cette salle a d'autres qualités.

♥ Des meilleurs endroits (pas les plus chers, loin s'en faut), on y entend vraiment très bien, un son à la fois ample, coloré et précis, un peu comme dans les belles prises de cathédrale au disque (façon Eterna / Berlin Classics).

♥ La visibilité est très bonne : tout au fond, ça reste un peu loin, mais globalement, pas de mauvais angles, pas trop de problèmes de voisins qui se penchent… même au parterre, le sol se soulève très vite, si bien qu'on y voit assez bien les membres de l'orchestre par rapport à une salle à fond plat.

♥ L'asymétrie et le côté rétro assez chaleureux (façon villa Arpel…) rend la salle très agréable à regarder, on a plaisir à lever le nez sans être limité à des murs blancs ou des peintures sophistiquées difficilement discernables. Particulièrement spectaculaire depuis les premiers balcons latéraux ou l'arrière-scène : les couleurs (blanc, noir, plusieurs jaunes & orangés) se juxtaposent et se pénètrent en blocs qui ne paraissent pas rationnels, et dont on peut s'égarer à admirer les contours. De plus, l'aspect suspendu des balcons procure une sorte de vertige horizontal, comme une aspiration vers cette étendue spacieuse et vide, assez grisant.



Mais tout de même, ne pas se poser à ce point la question de la quantité de spectateurs dans les parties communes, ni de la propagation du son en laissant une énorme caisse de résonance autour des sièges, et jusqu'à concevoir ses balcons de prestige à l'envers… Je reste dubitatif – on parle d'un des plus grands cabinets d'architecte du monde, en principe. On pourrait aussi concervoir des supermarchés avec un sol massant bosselé, ou un hôpital avec des lumières tamisées apaisantes dans les blocs.



Cela en attendant la parution de notules sur des œuvres et genres diversements interlopes, mais elles sont actuellement en gestation, c'est plus long à faire que dauber sur le métier d'archi, les postiers ivrognes et les plombiers imposteurs.

dimanche 4 décembre 2016

La relève chambriste – Quatuor Hanson


De même que les Quatuors Akilone et Arod qui collectionnent les prix les plus prestigieux, le Quatuor Hanson vient de remporter le Deuxième Prix au Concours de Genève (où, je crois, le Premier n'a pas été décerné).

Nous disposons décidément d'une relève de sacré niveau… Entre l'enthousiasme de la jeunesse (ivresse de jouer les chefs-d'œuvre en public pour les premières fois) et la montée objective du niveau instrumental (et de la conscience musicologique), on se prépare la plus grande génération de chambristes que le monde ait jamais connue !

putto_viole_gaucher_poussin.jpg
Si on devait compter sur les joufflus de Poussin pour jouer de la musique pour cordes…
pas fichus de tenir même un instrument aussi rudimentaire dans le bon sens !


Sur ces trois ensembles, tout ce que vous devez savoir est amassé dans cette notule, avec d'autres liens.

Pour les orchestres, c'est sensiblement la même chose, mais les couleurs se sont aussi homogénéisées, on a le droit d'être nostalgique. Pour le chant, c'est vraiment différent… incomparablement mieux pour le chœurs (et pour des répertoires spécifiques comme le baroque ou le lied !), mais si le style et la rigueur ont incroyablement progressé, les « instruments » ont semblé, dans le même temps, se dérégler, avec des voix beaucoup moins franches et sonores, des dictions plus floues. Cela tient à un assez grand nombre de paramètres convergents, et explique l'affrontement entre les tenants du bel aujourd'hui et ceux du meilleur naguère.

Merci à A./N. qui a surveillé les informations à propos des Hanson !

David Le Marrec

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