Carnets sur sol

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mardi 28 avril 2020

Merle Gynt


Merle Oberon dans Wuthering Heights
(Pardon, je m'égare.)

Depuis des mois, un chant m'intrigue aux deux crépuscules : il imite une mélodie que je connais par cœur. Un long geste très mélodique, presque un arpège sur des rythmes pointés, plus grave que la plupart des passereaux, à peine plus haut qu'un registre de flageolet humain.

Depuis six semaines, tandis que je ronge mes fers dans mon quartier, je l'entends à chaque lever et à chaque coucher.  Ce chant merveilleux a fini par m'obséder. Qui es-tu, merle séducteur ?  De quelle madeleine infernale tourmentes-tu mon âme, de quelle mélodie – que je ne puis saisir – obsèdes-tu mon esprit ?

L'immobilité et le silence des rues aidant, j'ai fini par mettre ma concentration en branle.

Voici mon merle.

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Prêtez en particulier attention à la troisième phrase.

mon merle

Après consultation solennelle de ma mémoire, je crois avoir retrouvé d'où provient cette « citation » :

[[]]

Ouverture de la musique de scène de Grieg pour Peer Gynt. Les mélodies de flûte (second motif que vous entendez, déformation du premier qui était joué en tutti) sont fondées sur le même patron (arpèges en rythme pointé) et ressemblent vraiment.

Je me suis même demandé s'il n'y avait pas là un procédé délibéré de la part de Grieg, évoquant pour sa fête au village des sons typiquement ruraux. Ce n'est pas absurde, du vrai figuralisme volé à la nature – de la même façon que les thèmes dont la verve nous émerveillent chez Tchaïkovski, Moussorgski ou Rimski-Korsakov sont souvent des chants folkloriques ukrainiens qu'ils n'ont absolument pas inventés !

Il y a cependant deux réserves à cette interprétation.

La première est que chaque merle a son chant propre – bien sûr, la tessiture, la durée, le type d'intervalles sont parents, mais les mélodies sont totalement différentes d'un individu à l'autre. De même qu'on peut créer une infinité de thèmes sur un schéma harmonique donné (témoin les dizaines de milliers de symphonies comparables mais non identiques du dernier quart du XVIIIe siècle).
Je me suis même laissé dire par Marie-Lan Taÿ Pamart – ornithologue qui fait les beaux jours des corneilles du Jardin des Plantes ainsi que du recensement d'espèces de passereaux franciliennes sur Xeno Canto, et dont j'ai imploré les lumières avant la rédaction de cette notule – qu'un merle parisien chante les premières mesures de « Toréador, en garde ! ». Aussi, la ligne mélodique elle-même n'est probablement pas identique entre n'importe quel merle francilien et n'importe quel merle norvégien – en tout cas, Grieg ne pouvait pas l'inclure persuadé que son auditoire reconnaîtrait précisément le merle qui produit ce chant-ci sous sa fenêtre – et qui, par extraordinaire, se trouve pratiquer la même mélodie que le mien !

mon merle

La seconde est plus purement musicale : ce motif est assez commun en musique. Il s'agit d'un accord parfait arpégé, donc d'une des briques essentielles les plus communes à la musique occidentale, et sur des rythmes pointés réguliers, là aussi quelque chose qui peut facilement se combiner par coïncidence – davantage que les trois autres phrases beaucoup plus sophistiquées que vous pouvez entendre dans ma captation (et qui tiennent davantage du Messiaen).

La preuve est que je me suis aussi rappelé l'avoir entendu dans un chœur… de guerriers, dans le Trouvère de Verdi !

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La parenté est patente, et cependant, vous voyez (je ris déjà comme un vieillard), il est difficile d'établir un lien programmatique : les soldats attendent la chute des rebelles sous les murailles de Castellor et accueillent avec plaisir les renforts. Vraiment rien de merlisant là-dedans. Simplement, la grammaire musicale de Verdi étant très sobre, il n'est pas étonnant statistiquement de retrouver une parenté avec une figure aussi simple.

Les autres énoncés de mon concitoyen merle sont bien mieux approchés dans les volutes fantaisistes de Messiaen :

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Messiaen, Le Merle noir
Patrick Gallois, Lydia Wong (Naxos).


Je trouve au passage intéressant que Messiaen ait pour cette fois retenu la flûte, tant il est vrai que le chant du merle présente la liquidité d'une voix humaine, assez pur en harmoniques, moins aigu, moins trillé, moins saturé que la plupart des autres chants de passereaux.



Au milieu de cette parenthèse dans nos vies qui précède un probable effondrement de la Civilisation, c'était la minute retour à la Terre de Carnets sur sol.

Puissiez-vous, estimés lecteurs, y puiser les forces – le moment venu – de manger des carottes crues dans un crépuscule de Technicolor.

David Le Marrec

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