#ConcertSurSol n°25
(Philharmonie de Paris)
Stockhausen
– Freitag (« vendredi »)
Mise en scène : Silvia
Costa
Chanteurs : Daviet,
(Antoin HL) Kessel, Nombre, Maîtrise de Notre-Dame de Paris
Instrumentistes :
Bletton, Zerdoud, Sarah Kim, Ratovo (tous issus de l’ensemble Le Balcon)
Direction musicale :
Maxime Pascal
Aller voir un opéra de Stockhausen garantit toujours la satisfaction
d’assister à un spectacle
différent
: quoique manifestement peu
préoccupé du public, Sto y fait absolument ce qu’il veut, sans
considération pour les attendus musicaux ou dramatiques… et son esprit
fertilement étrange nous surprend à chaque fois.
Dans
Donnerstag, il y a ce
tour du monde aux personnages instrumentaux ; dans
Samstag, les danses
des parties du visage de Lucifer, ainsi que les grandes fanfares
spatialisées au début et à la fin de l’œuvre; dans
Montag, les hymnes
des jours de la semaine ; dans
Dienstag,
la Course du Temps, la guerre des armées de cuivres et la grande
séquence de sons de bombardements dans Mittwoch, le fameux quatuor de
l’hélicoptère… Dans
Freitag,
ce sont les couples d’objets du quotidien
et le concert des enfants – qui deviennent la foire aux hybrides d'une
part, la guerre des enfants d'autre part.
1. Sujet
L’intrigue est centrée autour de
la «
tentation » d’Eva. Eva est
l’amour de Michael – à la fois archange, musicien et
alter ego de
Stockhausen, associé à la trompette (mais il est absent de ce volet) –,
tenue par une soprano à suraigus mais toujours doublée de son
personnage cor de basset (encore une fois tenu par l’incroyable Iris
Zerdoud). Elle y écoute la requête de Lucifer, basse – nommé Ludon dans
ce volet, et accompagné de son double flûte appelé Lufa, car
Stockhausen adore jouer avec l’onomastique –, car celui-ci lui propose
de se livrer à l’amour de son fils, Kaino.
[Sto est certes assez libre dans son interprétation de la généalogie
biblique ; pour autant, le désir de Caïn pour sa mère est un motif
connu depuis assez longtemps : en 1908, Borngräber publie
Die ersten Menschen (« Les premiers
humains ») où toute l'intrigue du meurtre d'Abel repose sur cette
prémisse. J'en
(re)parlerai prochainement, à propos de l'opéra de
Rudi Stephan qui s'en inspire.]
Le déroulé en deux actes est assez simple : Eva refuse, puis leurs
enfants respectifs font de la musique ensemble ; Eva accepte. Acte II,
Eva copule longuement avec Kaino, les enfants d’Eva sont massacrés par
ceux de Lucifer, elle se repent, et tout se finit dans une harmonie
cosmique des contraires.
2. Langue
Le livret de Freitag a la particularité d’être essentiellement fondé
sur des échanges de mots ou de bouts de mots, des concepts qui se
baladent, sans presque jamais faire de phrases : « Fête de Noël – lueur
– clarté – obscurité » auquel répond « sainte nuit – flamme de
bougie – tes enfants brillent ». Ou alors des jeux onomastiques un peu
fastidieux :
Filles : petit enfant – Fricka –
petits enfants – Fricka Africa attention les secousses
Garçons : petite Freia – Fricka – Freia
Ludon : Ève – Fricka – Freia
Filles : Fricka – free – Africa – Fricka – Africa
Garçons : Fricka – Freia
Ludon – Fricka – Freia – Eva
Filles : Fricka – libre oui (frei ja) – Africa – Eva
Ce n’est clairement pas le plus narratif de tous.
3. Structure musicale
Comme les autres volets de
Licht,
l’œuvre se fonde sur une
succession
de tableaux aux liens lâches, et reposant sur
trois types de traitement
musical : un fond permanent de musique électronique (où Sto
étire et
superpose les motifs liés à ses principaux personnages), des « scènes
de son » avec action scénique accompagnée par l’électronique, et les «
scènes réelles » où interviennent les (ici très rares) instruments
(flûte, cor de basset, un à deux synthétiseurs) et les chanteurs –
c’est là où se déroule l’action principale.
Stockhausen
attitude.
4. Les couples d'objets
La particularité des « scènes de son » de Freitag est de présenter des
couples d’objets ou actions du quotidien, sous forme de couples
de
danseurs. Couples évidents comme « femme / homme » ou « chat / chien »,
plus liés à son temps comme « photocopieuse / machine à écrire » ou «
flipper / joueur de flipper », parfois plus insolites (« ballon de
football / jambe avec chaussure de football »), intemporels (« bras nu
/ main tenant une seringue ») ou poétiques (« lune avec un petit hibou
/ fusée », « bouche de femme avec fleur de crocus / cornet de glace
avec abeille » !). Décontenancés par la Chute d’Ève cédant à Caïn
(pourtant à la suite d’une acceptation qui semble rationnelle et
simplement généreuse), les couples s’interchangent pour former des
hybrides monstrueux (chat humain, jambe qui joue au flipper, seringue
en lune, archet jouant d’un nid, etc.). Après le Repentir, les couples
(qui sont en fin de compte un chœur de solistes) s’incarnent en « scène
réelle » et chantent des notes tenues jusqu’au chœur-spirale final.
Comme d’habitude avec Stockhausen (et la mise en scène de Silvia Costa,
par ses jeux de scène avec les ballons lumineux), le principe est
exploité jusqu’au bout : tant qu’on a pas vu l’entrée de chaque hybride
(et pour chaque entrée, tous les autres rejouent leur propre scène,
cela s’entend dans la bande enregistrée qui superpose les motifs
évocateurs), on ne s’arrêtera pas. J’ai tellement pensé à la « Course
du Temps » de Dienstag (où pour années, décennies, siècles,
millénaires, on réexplique chaque fois la règle… ce serait un peu comme
réexpliquer la règle du jeu de dames à chaque coup… c’est un peu long,
et pas très stimulant intellectuellement) !
C’est amusant, mais les doubles ne sont pas toujours vertigineux («
homme / femme », « taille-crayon électrique / crayon »), la musique
électronique reste très uniment planante (clairement, on a fait mieux
avant et depuis, de Takemitsu à Risset…), et la répétition est vite
lassante – surtout dans cette mise en scène, j’y reviendrai.
5. Les enfants
L’autre grande trouvaille, c’est la présence massive d’enfants
(orchestre pour Eva et chœur pour Ludon), qui jouent séparément puis
ensemble. Au second acte, ils se font même la guerre : les enfants
d'Eva (avec des armes modernes) sont vite massacrés par les enfants de
Lucifer (avec des armes archaïques, mais aidés d'un rhinocéros volant
invincible).
« La guerre est atroce. Ici et
là, gisent des blessés, exfiltrés du
champ de bataille. Un gigantesque rhinocéros ailé foule la scène.
Quatre garçons noirs le chevauchent et tirent sur les enfants d’Eva,
effrayés. Les coups n’ont aucun effet sur le monstre, qui bat des
ailes, charge à gauche ou à droite, et crache du feu. Eva, en
lévitation, tente de protéger ses enfants. Mais ils prennent la fuite.
Le rhinocéros les piétine. Les enfants de Ludon l’emportent, la rumeur
des combats s’adoucit et s’éteint. Pour cette scène, le musicien qui
tient la partie de synthétiseur, invisible, échantillonne autant de
sons d’armes-jouets que possible : claquements, hurlements, fracas,
sifflements, vrombissements, explosions, grincements… Il improvise,
sans nécessairement utiliser toutes les hauteurs notées sur la
partition. »
Scène impressionnante (quoique escamotée, ici aussi, par la mise en
scène). Les superpositions des chants d’enfants avec l’orchestre
d’enfants et l’électronique, les jeux de scène, le résultat est total,
insolite, fascinant, réjouissant.
6. Musique de chambre
En réalité, le moment où j’ai pris le plus de plaisir est au début,
le
duo d’Eva et Ludon soutenus par leurs doubles (flûte et cor de
basset),
quatuor de poésie ineffable à peine soutenu par la bande enregistrée…
Pas particulièrement original (il y en a dans tous les épisodes du
cycle Licht), mais c’est là où, à mon sens, Stockhausen livre sa
meilleure inspiration – on est dans le même esprit que son cycle Klang
des années 2000, pour diverses formations de chambre très réduites.
La scène de coït avec Caïn m’a paru beaucoup moins intéressante, malgré
les acrobaties vocales et l’évocation assez pudico-mystique de
l’étreinte (on peut deviner l’ébat quand on le sait, mais ce n’est
absolument pas démonstrativo-figuratif). Là aussi, avec une mise en
scène adéquate, plutôt que l’immobilité sur les deux demi-cercles, il y
avait moyen d’être davantage magnétisé :
« C’est la nuit. Un lac reflète
la lune, cependant invisible dans le
ciel. Sporadiquement, des oiseaux crient, un hibou hulule. Kaino,
debout sur la rive, regarde le lac, puis s’assied en position du lotus.
Un bateau s’avance. Eva y est assise, avec Elu et Lufa, qui se tiennent
derrière elle et jouent de longues notes. Les trois sont vêtues de
robes transparentes. Kaino les aperçoit. Avant même d’atteindre la
rive, le bateau s’arrête. Eva en descend, pieds nus, remonte sa robe et
marche dans les eaux peu profondes jusqu’à la terre ferme. Elle se
retrouve devant Kaino, déplie lentement sa robe et l’étreint. Ils
chantent doucement, accompagnés par le cor de basset et la flûte. Eva
se lève ensuite, regagne les eaux peu profondes, remonte sur le bateau
et s’y assied, tournant le dos à Kaino, qui la regarde s’éloigner,
avant de sortir à droite, ses mains posées, mais non croisées, sur les
épaules. Un cri de ténor glaçant transperce l’Univers: « Eva, nos
enfants ! » Un rougeoiement vif jaillit du ciel, traverse le lac
au milieu et envahit l’espace. »
Détail amusant : Stockhausen avait prévu que les enfants, dans leur
tutti harmonieux du premier
acte, chantent le nom des artistes ayant
participé à la création du spectacle… ici, version actualisée, avec
Silvia Costa, Caroline Sonrier et même… Olivier Mantei !
7. Musiciens exceptionnels
L’interprétation n’appelait que des éloges.
Les solistes du
Balcon, d’un
niveau superlatif et toujours très
habités, jamais mécaniques, phrasant à loisir :
Charlotte Bletton et
Iris Zerdoud sont des déesses.
Plaisir de retrouver
Halidou Nombre (Kaino) découvert chez la
Compagnie
de L’Oiseleur, lorsqu’il jouait Domingue, l’esclave de Paul dans Paul
& Virginie, le chef-d’œuvre de Massé (avec une distribution de feu,
vidéo là)
! Impressionné
par
Antoin HL Kessel en Ludon
: la voix est belle et expressive, et la
sonorisation confortable ne la fait pas sonner grosse, on entend très
bien la source du son, mais sans tendre l’oreille.
Ébloui par le travail des enfants du
CRR
de Lille (pour l’orchestre) et
de la
Maîtrise de Notre-Dame de Paris
: cela ne sonne pas du tout comme
un orchestre d’enfants (ils avaient pourtant dans les 10 ans). C’est
beau, c’est timbré, ce n’est pas le bazar. Et les petits choristes ont
de très longues parties ! Je ne sais pas comment on a pu leur
faire apprendre tout ça, mais ils semblaient redoutablement à l’aise,
ravis d’être là, et le résultat était splendide. Tant mieux, parce que
ce sont eux qui ont les pages les plus singulières (le Concert, la
Bataille) de l’ouvrage !
8. Mise en scène tronquée
L’expérience est un émerveillement en soi, mais j’ai tout de même
trouvé le temps un peu long. D’abord parce qu’après avoir entendu pas
mal de volets (et même vu d’une façon ou d’une autre ceux donnés par Le
Balcon ces dernières années), on n’est plus aussi surpris des
dispositifs – la musique de chambre est écrite de la même manière,
l’électronique déploie les mêmes timbres et les mêmes atmosphères, la
dramaturgie discontinue se reconnaît…
Mais il y a une autre raison :
Silvia
Costa. Dans sa note d’intention
pour la mise en scène, elle expose l’enjeu de conserver la pièce
vivante tout en demeurant fidèle à l’esprit de Stockhausen. Sauf que…
pour des raisons que j’ignore, elle fait le choix de supprimer quantité
d’éléments (parfois au cœur des scènes) pour les remplacer par… rien du
tout.
Attention, c‘est là où je vais grommeler.
a) Absence de décors
Je sais qu’on ne peut pas réellement faire de la mise en scène totale
avec la Philharmonie, mais alors que le livret décrit un sentier
caillouteux (première scène) ou un bord de lac (scène du coït), la
plateau uniformément blanc ne permet pas cela.
b) Absence de danseurs
Les 12 couples de danseurs, figurant de façon vivante les objets des
scènes de son, sont replacés par des objets manipulés par des
enfants-démiurges (pourquoi pas, il s’agit d’un opéra de l’enfance).
Mais le fait que ce soient des objets limite totalement les
possibilités, et on voit à l’intini le même mouvement de balancier sur
la voiture de course, le corbeau, la fusée, etc. Même lorsqu’il s’agit
de danseurs, au demeurant (pour le bras seringué ou la jambe de
footballeur), pas de couples, ils restent seul dans leur coin à répéter
à l’infini le même geste. Le résultat, à la fin de l’œuvre, finit par
ressembler à une sorte de musée assez lassant, alors que des couples de
danseurs permettent évidemment une tout autre variété de jeu. [Un
camarade, T., me faisait même remarquer qu’une fois l’hybridation
monstrueuse réalisée, Silvia Costa ne faisait plus vraiment évoluer les
objets vers le dépassement des oppositions et en restait à ce deuxième
état.]
c) Absence de didascalies
La plupart des didascalies sont supprimées : Stockhausen précise à
quel moment tel personnage entre, par quel côté, et si pendant que les
autres parlent il rit, se tait, etc. Ce n’est pas du tout respecté, on
sent une direction d’acteurs beaucoup plus globale. On se demande
parfois (souvent) pourquoi ne pas s’être appuyé davantage sur le projet
de Sto.
Typiquement, la scène du coït, avec sa rencontre au bord du lac (je ne
dis pas qu’on soit obligé pour les robes transparentes), aurait été
beaucoup plus mobile et poétique que cette grimpette sur deux
demi-cercles, en position d’accouplement pendant un quart d’heure, sans
plus de jeu de scène.
d) Absence de rhinocéros
Si l’on peut regretter le choix du « musée » au lieu des « danseurs
ad libitum », ce pouvait être un pari respectable ; en revanche, la
faute plus difficile à pardonner, c’est la destruction complète de la
séquence de la guerre des enfants. Faites ce que vous voulez avec
Don
Giovanni ou
Traviata,
le public dans sa grande majorité déteste les
mises en scène regie, mais au moins, il a le choix d’aller voir
ailleurs ou d’attendre cinq ans que ça repasse au bas de sa porte… mais
ne détruisez pas les œuvres qu’on ne donne qu’une fois en un
demi-siècle, s’il vous plaît…
J’ai reproduit précédemment les notes de mise en scène telles que
voulues par Sto : armement d’aujourd’hui pour les fils d’Eva, armement
archaïque pour les fils de Ludon ; affrontement implacable accompagné
par un échantillonnage de bruits de guerre ; cris ; apparition d’un
rhinocéros intergalactique blindé, qui porte grâce à ses ailes les
enfants de Ludon qui finissent par massacrer ceux d’Eva.
Silvia Costa nous propose : une ronde avec échange de T-shirt (tout le
monde finit en blanc d’ailleurs, donc ce sont les enfants d’Eva qui
gagnent), sorte de
pajama game qui
se termine avec une fête indienne
avec jets de pigments, et tout le monde sort bras dessus bras dessous.
Plus rien à voir avec le propos de l’œuvre. Quand on sait l’exigence
(invraisemblable et présomptueuse) de Sto, on peut s’imaginer combien
il aurait été horrifié que non simplement on simplifie, mais on change
le sens de son œuvre !
Et je ne parle même pas de la grande déception de nous tous qui
attendions de voir le Rhinocéros de l’Espace – je ne plaisante pas, ce
type de fantaisie fait partie du plaisir… si on enlève la fantaisie et
le mauvais goût de Sto, il ne nous reste plus que la bizarrerie pour
nous consoler…
Je suis donc à la fois ravi de cette production, et un peu indigné de
l’affaiblissement délibéré des propositions du compositeur-librettiste
par Silvia Costa. J’espère qu’elle s’amendera – ou à défaut, qu’on
trouvera quelqu’un d’autre. C’est rageant, lorsqu’on voit le soin
infini apporté à l’exécution musicale – pour avoir assisté à une
répétition de Donnerstag avec
Maxime
Pascal, il est d’une infinie
bienveillance avec ses musiciens… mais il respecte chaque sous-nuance,
chaque phonème en langue imaginaire… tout est religieusement joué à
l’exacte ressemblance de ce qui est écrit –, et en particulier par les
enfants, on peut être légitimement être assez impatienté que la
metteuse en scène choisisse, elle, de faire ce qui l’amuse au lieu de
tenir compte de l’œuvre.
9.Envoi
Au demeurant, même si c’est long, même si c’est imparfait… l’expérience
est toujours si étonnante qu’elle vaut à chaque fois la peine – ce
n’est même pas de la musique difficile, d’ailleurs… c’est… autre chose.
(Rien à voir avec Gruppen, qui est un chef-d’œuvre infiniment plus
formel et touffu.)
Et il faut à nouveau saluer le fantastique programme de salle (gratuit,
d’ailleurs), qui permet de disposer d’une visibilité complète des
intentions sonores et librettistiques de Stockhausen, sur ce volet et
dans le reste du cycle.
C’était complet, et j’ai été impressionné par le public, très sage et
concentré, qui est resté jusqu’au bout – contingent de spectateurs du
Festival d’Automne, particulièrement endurant aux propositions les plus
bizarres ?
¶
Quelques extraits des précédentes productions pour
se faire plaisir.
¶
Dienstag :
bombardements, Stabat Mater et Teletubbies