Carnets sur sol

   Nouveautés disco & commentaires | INDEX (partiel) des notules | Agenda des concerts & comptes-rendus


samedi 29 février 2020

Le défi 2020 des nouveautés – épisode 4


Nouveautés écoutées et commentées de ces dernières semaines (mises à jour au fur et à mesure dans ce tableau).

Du vert au violet, mes recommandations.



écouté œuvres
Cherubini Discoveries ; Orchestra Filarmonica della Scala, Chailly (Decca)
→ On profite pour une fois du son si singulier de cet orchestre (le tissu mat et chaleureux de ses cordes, inimitable, et de sacrés souffleurs vifs et colorés) à la fois dans du symphonique et du rare…
Mais.
1) Si la symphonie est convaincante, pourquoi cette enfilade de marches de circonstance, très belle démonstration érudite de la place centrale de Cherubini dans la pompe parisienne (notamment funèbre, une prochaine notule l'explorera de plus près) de la Restauration ? Ce n'est musicalement pas très nourrissant. On n'a pas forcément très envie d'y revenir, sauf pour la marche funèbre du maréchal Hoche.
2) Jouer Cherubini comme ça (façon Muti, avec beaucoup de cordes très vibrées, un tempo lent, un spectre le plus rond possible), quand on sait l'efficacité des solutions apportées par la musicologie, même sur instruments modernes, est-ce vraiment pertinent ? Chailly avait très bien réussi cette mue pour sa Saint-Matthieu avec Leipzig, pourtant !
Skalkottas: Orchestral Works ; Athens Philharmonia Orchestra (BIS)
→ Sinfonia très réussie (romantisme enrichi), Concerto pour violon & piano dans une veine néoclassique atonale, étrange image d'un Martinů sous l'influence du Schönberg des années 20 (très convaincant !). À cela s'ajoutent de jolies pièces archaïsantes (en référence à à la Grèce antique, au foklore), par un orchestre aux belles transparences (merci les ingénieurs de BIS, également !).
C.P.E. Bach: Oboe Concertos ; Akademie für Alte Musik Berlin, Xenia Löffler (HM)
→ Pas très séduit par les œuvres pour ma part : on y retrouve les couleurs harmoniques assez déprimantes du père… pour du concerto décoratif, c'est plus sérieux que roboratif. Mais pour ceux qui aiment le style concertant paternel, justement, ce doit être une très bonne opération !
Veracini, Overtures & Concerti, Vol. 2 ; L'Arte dell' Arco (CPO)
→ Musiques pour grand ensemble instrumental typiques du premier XVIIIe – les amateurs de Haendel devraient être ravis, d'autant que la veine mélodique est de très haute volée !
Interprétation pas la plus colorée, mais très allante et intense, très réussie.
Stanford: String Quartets, Vol. 3 (quatuors 1,2,6) ; Dante Quartet (Somm)
→ Beaux quatuors romantiques assez sages, mais pas dépourvus de matière. À approfondir.
Lüdig (Ouvertures, Midsummer Night), Lemba (Concerto pour piano), Kapp (Last Confession, Symphonie n°4
Estonian National Symphony Orchestra, N. Järvi (Chandos)
→ Jolies pièces d'un romantisme bon teint ; la Symphonie de Kapp, où dominent les cordes, sent ses emprunts folkloriques et sa conception russe du son. Les ouvertures de Lüdig sont très aimables, et contre toute attente, c'est le concerto pour piano de Lemba, où les couleurs harmoniques retrouvent des rêveries chopiniennes assez intéressante, qui me séduit le plus vivement.
Tõnu Kõrvits: Hymns to the Nordic Lights & Other Works Estonian National Symphony Orchestra (Ondine)
→ Très tonal avec accords enrichis, musique calmement tournoyante et contemplative, extrêmement agréable (plutôt en fond qu'à écouter statiquement sur un siège, sans doute), pas du tout pauvre, avec des boucles longues et variées et une harmonie riche.
HiKAYE : danses de Konstantinidis, Babadjanian, Erkin, Mokranjac, Galland, Bloch, Takemitsu – Işil Bengi (Fuga Libera)
→ Album extrêmement stimulant, parcourant les références folkloriques de Konstantinidis, le postromantisme de Babadjanian, la poésie d'un Takemitsu encore partiellement tonal… Un grand portrait de danses protéiformes et avenantes, avec un superbe timbre de piano, une netteté d'exécution (pédale économe !) et un entrain tout à fait communicatif !
Un grand récital de piano que j'ai eu du plaisir à trisser immédiatement.
Dohnányi: The Veil of Pierrette, Op. 18 ; ORF, Matiakh
→ Jolie Suite très conservatrice (et non un opéra, comme on aurait pu le croire dans cette série qui nous a valu une splendide Euryanthe la saison passée).
Górecki: Complete String Quartets, Vol. 2 (n°3 + duos violons); Tippett Quartet (Naxos)
→ Les duos aux élans frontaux et aux frottement exposés viennent s'ajouter au splendide fonds déjà constitué par Bartók et Berio.
En revanche, le Troisième Quatuor est écrit dans la langue du Górecki dernière manière, hypertonalité sur des thèmes pauvres qui se répètent – pas vraiment palpitant, et encore plus au format quatuor qui ne s'y prête guère.
Malipiero: Symphonie n°6, Ritrovari, Serenata mattutinata, 5 Studi ; Svizzera Italiana, Damian Iorio (Naxos)
→ Dominent surtout les cordes, pour un néoclassicisme particulièrement peu généreux en thèmes et même, pour ce que j'en ai senti, tout à fait plat. Je me suis ennuyé, je l'avoue – alors qu'il existe tout de même des Malipiero potables et des néos italiens assez stimulants.
Beethoven: Works for Piano 4-Hands (dont Große Fuge arrangée) ; Peter Hill
→ Partie mal connue du legs de Beethoven, qui se clôt par cet arrangement de la Grande Fugue du Quatuor n°13. Joli parcours.
Farrenc: Orchestral Works (s1, ouvertures, variations) ; Solistes Europeens de Luxembourg, Christoph König (Naxos)
→ La Première Symphonie soutient vraiment l'intérêt. J'avoue cependant que jouée sans un peu de la tension et de la couleur apportée par des instruments anciens ou une interprétation un peu exaltée, je reste toujours à convaincre réellement de l'intérêt supérieur de la musique de Farrenc.
The Long 17th Century: A Cornucopia of Early Keyboard Music ; Daniel-Ben Pienaar
→ Contrairement à ce que peut laisser accroire la pochette (une photo d'incunable), il ne s'agit en rien d'un récital « informé » mais d'une exploration sur piano moderne de la musique pour clavier du XVIIe siècle.
Le principe est éminemment sympathique, mais l'exécution de ces harmonies simples sur un Steinway accordé sans tempérament spécial, et sans modes de jeu informés, revient à affadir considérablement ces pièces, je le crains. Je ne suis pas passionné par le résultat en tout cas.
Shebalin: Orchestral Music, Vol. 2 (Suite 3, Suite de ballet) ; Siberian SO, Dmitry Vasiliev (Toccata Classics)
→ Du romantisme sans arrière-pensée, mais avec une qualité d'écrire souterraine qui soutient l'intérêt (l'harmonie est riche sans avoir l'air d'y toucher, comme chez Tchaïkovski). Pas du tout marqué par les harmonies déceptives soviétiques, de la musique extrêmement agréable, à l'atmosphère « positive ».
Les Suites présentées sont en outre moins pittoresques-anecdotiques que celles du volume 1.
José Serebrier: Orchestral Works Alexandre Kantorow, RTÉ, Australian ChbO, Barcelone SO (BIS)
→ B.A.C.H. sombre et combattif, Romances pour cordes assez sirupeuses, des pièces très bien écrites qui ne surprennent pas totalement mais se soutiennent très bien !
Röntgen: Works for Violin & Piano, Vol. 2 ; Christoph Schickedanz, Ernst Breidenbach (CPO)
→ Sorte de Brahms à l'évidence lyrique supérieure, vraiment splendide ; et quel son !
Mayr: Mass in E-Flat Major (Arr. F. Hauk & M. Hößl) ; Dorota Szczepańska, Simon Mayr Chorus, Concerto de Bassus, Franz Hauk (Naxos)
→ Bien plus nourrissant que ses opéras, et interprété dans un style adéquat. Une belle messe belcantiste qui mérite le détour.
Lili et Nadia Boulanger: Mélodies ; Cyrille Dubois, Tristan Raës (Aparté)
→ Hors les Quatre Chants de Lili, un disque Nadia Boulanger, enfin abondamment servie au disque (trois en un an !). La voix grêle de Dubois ne me ravit pas totalement pour mettre en valeur les couleurs harmoniques travaillées sous couvert de mélodie de salon, mais l'intelligibilité et l'implication sont exemplaires.
Knecht : Portrait musical de la Nature
Beethoven: Symphony No. 6 'Pastoral' ; Akademie für akte Musik Berlin, Bernhard Forck (HM)
→ Les parentés des premiers mouvements sont évidentes. Pour le reste, le Knecht demeure assez décoratif / descriptif, là où la symphonie (celle que j'aime le moins de Beethoven, certes) bâtit quelque chose de plus cohérent à mes oreilles, moins « musique de scène » – ce qui n'est pas un défaut, notez bien.
Exécution forcément archaïsante de la part d'un orchestre qui se consacrait largement à Bach ; intéressante dans la couleur (timbres disjoints) à défaut d'être très nouvelle dans le discours, pour une discographie déjà saturée.
Il Sud: Seicento Violin Music in Southern Italy ; œuvres de Falconieri, Montalbano, Trabaci, Pandolfi, Leoni, Mayone ; Ensemble Exit (Passacaille)
→ Œuvres rares à la veine mélodique généreuse et aux diminutions expansives, dans une interprétation pleine de couleurs (assise sur orgue positif et théorbe, remarquablement captés), avec un violon solo à la fois chaleureux et plein d'aisance. Un peu grisant.



écouté versions
Handel: Agrippina ; DiDonato, Fagioli, ,Orlinski, E. Benoit, Pisaroni, Pizzuti ; Il Pomo d'oro, Emelyanychev (Erato)
→ Version assez électrisante, grâce au Pomo d'oro, ensemble réduit en nombre, mais qui claque merveilleusement, ne cherchant pas l'effet, mais toujours animé et cinglant. Tout est tendu et échevelé ici.
Distribution splendide chez les femmes et surtout les basses, incroyables. Certes, il faut supporter deux falstettistes – qui n'ont, ni historiquement, ni physiologiquement, ni musicologiquementleur place dans ce répertoire… et cela s'entend, même au disque (à commencer par la diction). Cela dit, les gars se donnent, et tout le reste est splendide ; la version la plus excitante du marché, à mon sens.
Mascagni: Cavalleria rusticana - Leoncavallo: Pagliacci (Live) ; Kutlu, Di Toro, Grazer Philharmoniker (Oehms)
→ Remarquablement chanté par un véritable soprano dramatique large et élégant, un ténor tonique et sombre sans tricher, un orchestre d'un niveau assez supérieur à ce que réclament ces partitions… Une belle version d'aujourd'hui, en particulier pour Cavalleria (Pagliacci pouvait supporter un peu plus de subtilité, à l'orchestre en particulier).
L'Amour, la Mort, la Mer (Cras, Fauré, Satie, Poulenc, Villa-Lobos…) ; Patricia Petibon, Susan Manoff (Sony)
→ J'aime à peu près tout ce qu'a fait Petibon, et le programme donne envie, mais la captation très musiques amplifiées (tout est gonflé et écrêté, comme en gros plan lissé), la façon assez affectée de tout chanter-souffler, l'accordéon pas du meilleur goût, j'avoue ne pas avoir adhéré.
Vivaldi Violin Concertos ; Le Concert de la Loge, Julien Chauvin (Naïve)
→ Très beaux son et rebond galant !
Richard Strauss: Cello Sonatas
(et arrangements) Raphaela Gromes, Julian Riem (Sony)
→ Les lieder-tubes de Strauss fonctionnent à merveille ainsi, et la générosité de Gromes rend la naïve Sonate (présentée dans ses deux versions !) très persuasive.
Esmé SQ : Beeth 1, Bridge Noveletten, Chin Parametastring (Alpha)
→ Aplomb enthousiasmant en salle (Schubert 15 sans frémir !), virtuosité extrême, ce disque dévoile aussi la curiosité et la vastitude des ambitions de répertoire de ce tout jeune quatuor (quatre ans, je crois) de Coréennes, formé à Cologne.



écouté rééditions
Stravinsky: The Rite of Spring ; Igor Markevitch (Warner)
→ Je me souviens d'avoir été un peu déçu par la réalisation eu égard à sa réputation (et à ses accomplissements fabuleux dans d'autres répertoires difficiles), mais plus du détail…
Sibelius: Symphony Nos. 1 & 2 :
NYP, Sir John Barbirolli (Columbia / Sony)
→ Très vif, avec une réalisation qui ne correspond évidemment pas aux standards actuels.
The Last Concert At La Scala ; Georges Prêtre
→ Ouvertures italiennes, Boléro… Joli programme festif / inoffensif joué avec la fluidité habituelle de Prêtre.



Quant à la liste des nouveautés (la sélection, n'est-ce pas, pas l'intégralité des parutions !) qui restent à écouter, je vous laisse profiter pour vous-même des plaisirs du vertige :

Suite de la notule.

lundi 10 février 2020

Le défi 2020 des nouveautés – épisode 3


Nouveautés écoutées et commentées de ces dernières semaines (mises à jour au fur et à mesure dans ce tableau).

Du vert au violet, mes recommandations.



écouté œuvres
Moniuszko: Cantates Milda & Nijoła ; Poznan PO, (DUX)
→ Superbe déclamation polonaise très bien mise en valeur, chantée et accompagnée, la qualité mélodique de Moniuszko en sus. À découvrir, peut-être même supérieur aux opéras !
Ninna nanna: Lullabies from Baroque Italy ; Pino de Vittorio
→ Très beau programme original. Étrange captation très proche et très sèche, un peu déstabilisante (voulue par l'artiste pour faire plus 'folk'?)
Clairières: Songs by Lili & Nadia Boulanger ; Nicholas Phan, Myra Huang
→ La documentation du (court) legs de Nadia Boulanger arrive enfin ! Ses mélodies, particulièrement abouties dans leur rapport au texte, et nourrissantes musicalement, commencent à être enregistrées. Jolie voix de ténor ici, mais la diction reste légèrement inexacte et pas toujours assez claire pour ce répertoire, à mon gré.
Bonis, Chaminade, L. Boulanger ; Compositrices : À l'aube du XXe siècle ; Juliette Hurel (Alpha)
→ Œuvres assez légères, délicieuses (en particulier les Bonis, comme toujours), très bien exécutées.
Tishchenko: Complete Works for Harp ; Mikhail Lermontov (Naxos)
→ Le
concerto est très surprenant, vraiment des alliages minimaux (harpe solo, et puis un hautbois et une clarinette, ou bien un piano…) : chambriste à l'extrême, à côté le concerto pour violon de Berg (ou le second de Szymanowski), c'est Also sprach Zarathustra…
Surtout
, les deux mélodies vocales sont in-cro-yables. Très accessibles et gentiment mélodiques en apparence, mais remarquablement subtiles. Avenant pour tous, nourrissant pour les oreilles affûtées.
Arianna (Scarlatti, Haendel, Haydn) ; Kate Lindsey, Arcangelo, jonathan Cohen (Alpha)
→ Trois cantates autour d'Ariane, et sans Monteverdi ! Kate Lindsey, électrique dans Mozart, a une émission plutôt calibrée pour les répertoires plus tardifs (beaucoup de fondu), ce qui lui donne un côté inutilement épais (et affecte la clarté de l'élocution, même du phrasé) dans les pièces du premier XVIIIe siècle.
Decades: A Century of Song, Vol. 4 (1840-1850) : Liederkreis Op.24, Dargomizhsky, Franck ; Florian Boesch, Hovhannisyan, Nick Pritchard
→ Très beau concept : faire dialoguer l'écriture de mélodies en différentes langues, au sein de la même décennie. Belle sélection (toutes les mélodies de Franck ne sont pas immenses, parfois assez peu aventureuses ; celles-ci sont assez remarquables), et chanteurs remarquablement éloquents (les hommes en particulier). Très belle version de l'opus 24, des Franck très savoureux, et des Dargomijski amples.
Anton Rubinstein: Sonates pour piano 1 & 2 ; Han Chen (Naxos)
→ Des traces de la Sonate en si (accords du Grandioso) et de l'Arpeggione (mélodie initiale qu'on retrouve ici dans le II de la 2) !
Haydn, A. Stamitz & C. Stamitz: Concertos ; Ana de la Vega, Ortego Quero (Pentatone)
→ Délicieux doubles concertos pour flûte et hautbois, servis avec aisance et lumière, dans une prise de son très flatteuse. Absolument revigorant.
Greif : Les Chants de l'âme (Live in Deauville) ; Marie-Laure Garnier, Philippe Hattat (Naxos)
→ Greif tel qu'en lui-même : sobre, sombre, très accessible. Pas tout à fait bouleversé par la force poétique du cycle, ni par la voix et la diction vraiment pâteuses de M.-L. Garnier (pour du lied, sinon j'aime beaucoup ce qu'elle fait). En revanche l'épure, le son et l'audible hauteur de vue de Ph. Hattat au piano me ravissent.
Motets Napolitains (Leo, Scarlatti) ; Anthea Pichanick
→ Œuvres typiques du genre, du seria organisé en courtes pièces sacrées, servies par cette voix extraordinaire (un mixé de poitriné et une pointe de nasalité, pour un effet qui évoque parfois Marilyn Horne… Charisme, aplomb et même qualité de déclamation assez hors du commun. Une très grande qui magnifie ce répertoire.
Destouches, Royer, Rameau ; Brillez, astres nouveaux ! ; Chantal Santon Jeffery, Vashegyi (Aparté)
→ Quelle très belle surprise ! Santon a complètement redomestiqué ses moyens, et les pièces retenues disposent d'un réel caractère, récital passionnant et exaltant, servi avec beaucoup de chaleur et de style.
Kalkbrenner: 25 Grandes Etudes de Style et de Perfectionnement, Op. 143 Tyler Hay (Piano Classics)
→ La grande figure jouée par Chopin et Clara Wieck à leurs débuts… Les Études sont-elles le plus intéressant, probablement pas, mais un document !
Verdict : effectivement, des exercices de traits typiques du temps, impressionnants et virtuoses, joués de façon un peu raide (et avec de la pédale), enregistrés dans un placard. Amusant de voir d'où procèdent certaines tournures du jeune Chopin, mais pas essentiel.
Poul Ruders Edition, Vol. 15 (Concerto pour piano n°3 Variations Paganini), Anne-Marie McDermott
→ Je découvre l'existence de cette appétissante série ! Etrangement tonal et conservateur par rapport au langage habituel de Ruders : on croirait une suite de variations du début du XXe siècle. Mais très réussi.
Jean-Baptiste Loeillet of London: Trio Sonatas ; Epoca Barocca (CPO)
→ Musique de chambre baroque vivifiante, œuvre comme interprétation !
Draeseke: String Quartets, Vol. 1 ; Constanze Quartet (CPO)
→ La sobriété de Draeseke n'empêche pas une certaine densité de contenu et une grande qualité de finition musicale, par un quatuor aux contours très fins. Un disque qui peut se goûter en aplat de fond apaisant comme s'écouter avec grand intérêt pour toutes ses nuances successives, sans grands accès tempêtueux. (J'aime décidément beaucoup.)
R. Strauss: Symphony No. 2 Op. 12 & Concert Overture ; Saarbrücken (CPO)
→ Œuvres de jeunesse, assez peu typées comme sa musique de chambre (du bon romantisme du rang), bien faites et très bien servies ici.
Pēteris Vasks: Works for Piano Trio ; Trio Palladio (Ondine)
→ Beau romantisme passé à l'épure du minimalisme, très pudique – à l'exception des ressassements de l'arrangement de Plainscapes, le tube de Vasks, sorte de Fratres de Pärt qui, de même, ne résume pas l'intérêt du compositeur.
Très beaux équilibres du Trio Palladio.
Schubert, Winterreise, (Arr. A. Höricht) ; Voyager Quartet (Solo Musica)
→ Arrangement qui est partiellement composition, pour quatuor seul, sans voix. Les transitions sont écrites pour l'occasion, et même les reprises sont sous forme de variations typées XXe – tous les lieder ne sont pas inclus. Il fait ainsi goûter tous les petits contrechants de l'accompagnement de Schubert – ils font fondre l'âme. Contre toute attention, fonctionne merveilleusement. Jubilatoire, si l'on accepte qu'il s'agit de bidouille et pas du Winterreise de Schubert – 25% de corps étrangers d'esthétique assez différente.



écouté versions
Duparc, R. Strauss (Vier Letzte Lieder), mélodies russes : « Morgen » Elsa Dreisig, Jonathan Ware (Erato)
→ Dreisig dans son meilleur répertoire, où la couverture s'est cependant accentuée (en chantant des rôles plus lourds), et où l'abattage visuel manque pour compenser un petit flou de diction dans le haut de tessiture. Mais elle demeure une grande naturelle de l'exercice ! Piano pas particulièrement charismatique dans ces pages luxuriantes.
Granados, Goyescas ; J.Ph. Collard (La Dolce Volta)
→ Beaucoup de douceur, sans le relief habituel de Collard – sans doute l'effet d'avoir écouté juste avant l'excellent disque de Barbaux-Cohen.
(Je trouve aussi Goyescas moins intéressant que les autres cycles.)
A Schubertiade with Arpeggione ; L'Amoroso : Pelon, Moscardo, Balestracci (Ricercar)
→ Album schubertien de pièces et arrangements pour guitare & arpeggione (outre la Sonate, avec piano d'époque). Délicieux !
Brahms: Fantasien, Op. 116, Intermezzi, Op. 117 & Klavierstücke, Op. 118 ; Hortense Cartier-Bresson (Aparté)
→ Après avoir été ravi par HCB en concert pour le Premier Trio, ces Brahms solos me frustrent un peu – un brin ternes, notamment du fait de la prise de son étrangement en retrait des habitudes d'Aparté. À réécouter pour lever le mystère.
Haydn 2032, Vol. 8: La Roxolana ; Giovanni Antonini
→ Très beau et convaincant, mais impression que les propositions d'Antonini, comme celles de bien autres chefs échappés du baroques, perdent en radicalité au fil des ans !
Händel: 12 Concerti grossi, Op. 6 Nos. 7-12 ; Akademie für Alte Musik Berlin, Bernhard Forck (Pentatone)
→ Belle seconde partie de ces concertos très marqués par le modèle corellien (meilleurs que la première moitié d'opus, m'a-t-il semblé). Difficile en revanche, lorsqu'on est habitué au renouvellement intense des interprétations instrumentales baroques, d'être totalement étourdi par cette belle version engagée qui n'apporte pas vraiment de surpris en textures, coloris ou discours, je l'avoue. (Peut-être est-ce que je n'aime pas assez la musique instrumentale baroque hors des pièces solo…)
Vivaldi: Violin Sonatas & Concerto Isabella Bison, Francesco Corti (Passacaille)
→ Très bien !
Magnard: Symphonies Nos. 1 & 2 ; Philharmonisches Orchester Freiburg, Fabrice Bollon (Naxos)
→ Davantage de clarté et de mobilité, mais pas la révélation foudroyante des 3 & 4 du précédent volume. Peut-être même un peu moins réussi que Thomas Sanderling avec Malmö. À réécouter.
I vespri verdiani: Verdi Arias Olga Mykytenko (Chandos)
→ Beaux airs peu joués (plutôt du Verdi de jeunesse), par une grande voix émise à la slave (résonance dans le pharynx plutôt que dans la face), avec les petites stridences de gorge que cela suppose, mais globalement enthousiaste et de belle tenue ! Étonnamment, sa Violetta ample aux moirures diverses est prodigue en frémissements inattendus !
Gaubert, Fauré, Debussy, Franck ; The Lyrical Clarinet, Vol. 3 ; Michael Collins (Chandos)
→ Hors le Gaubert, point de nouveautés (transcriptions avec piano, on a même la millième version arrangée de la Sonate de Franck pour un autre instrument que le violon). Beau son de clarinette, interprétation élégante de ces pièces, mais rien de particulièrement neuf.
Death and the Maiden ; 12 Ensemble (Sancho Panza Records)
→ Je ne comprends toujours pas l'intérêt de jouer des quatuors en effectif orchestre à cordes. On peut toute la netteté d'articulation, l'émotion des voix individuelles qui forment un tout… Le trait devient plus gros, a fortiori lorsque le vibrato gomme les effets de textures voulus par le compositeur. Exécution de plus assez tradi, vraiment rien à signaler.
Escales (Ibert, Ravel, Duruflé, Chabrier, Saint-Saëns) ; Sinfonia Of London, John Wilson (Chandos)
→ Belle version ronde et colorée de ces fleurons du répertoire français (Escales, Rhapsodie, Danses, Rouet…), qui existent dans d'autres versions plus fouillées mais qui séduisent grandement ainsi réunies et luxueusement exécutées.
Beethoven: Piano Concertos Nos. 2 & 5 "Emperor" ; Kristian Bezuidenhout, Freiburger Barockorchester, Heras-Casado (HM)
→ Mis à part quelques tutti aux distorsions savoureuses, je n'ai pas trop perçu la plus-value : version très tradi, même le pianoforte paraît un piano moderne un peu clair (à croire qu'on entend au mieux un Erard de 1890). Et pour ce qui est de la fougue incoercible de Beethoven, on repassera, tout est bien gentiment à sa place. Belle version que je serais ravi d'entendre en concert, mais je ne comprends pas la nécessité de publier ça dans l'immensité des versions discographiques gigantesques.
R. Schumann, C. Schumann & Brahms: Sonatas & Songs Poltéra, Stott (BIS)
→ L'idée est d'arranger les sonates pour violon de Schumann et Brahms pour violoncelle. Les deux lieder à la fin sont de Brahms et Wieck-Schumann. Très bien joués (mais il manque le texte). Timbre toujours très beau de Poltéra.
Schumann: Symphonies Nos. 1 & 3 ; Gardiner (LSO Live)
→ Spectre aéré, mais pas follement ardent (très très bien, mais eu égard à la concurrence, il existe plus étourdissant dans les veines allégée ou cinglante).
Bruckner: Symphony No. 6 (1881) ; Bergen PO, Dausgaard (BIS)
→ Vif, net, tendu ; très belle lecture claire et intense de Dausgaard, avec les plus belles couleurs orchestrales qui soient (Bergen !).
Sibelius: Symphony No. 2, King Christian II ; Göterborg, Rouvali (Alpha)
→ Le grand point fort de Rouvali est de traiter les longues transitions de Sibelius comme des thèmes à part entière… Sa Première fut une grande claque, une redécouverte, une illumination. Sa Cinquième était étrangement inégale, en particulier sur les points forts habituels de la symphonie, ou même dans la réalisation technique.
En bonne logique, cette Deuxième, très thématique, moins totalement organique que les plus tardives, se prête moins bien à cette lecture, malgré les timbres splendides et les originalités essayées – c'est beau, il tente des choses, mais il y a plus subtil ailleurs.
(Les transitions restent incroyables, en particulier vers et dans le dernier mouvement.)
Sibelius Symphonies No 4 & 6 ; Hallé, Elder (Hallé)
→ Toujours cette prise de son incroyable, proximité et réalisme des timbres, ampleur très détaillée… La conduite en est belle aussi, mais c'est avant tout une aventure sonore, comme le reste de cette formidable intégrale, désormais achevée !



écouté rééditions
Beethoven: The Complete Piano Sonatas Played on Period Instruments ; Paul Badura-Skoda (Naïve)
→ Badura-Skoda avait la réputation de choisir les pires exemplaires de pianos au son moche et inégal… et de ne pas forcer les jouer avec beaucoup de profondeur. (C'est un peu mon avis aussi : ni de beaux instruments, ni une hauteur de vue particulière.) Écoutez Peter Serkin sur Graf pour les 5 dernières !
Bruckner: Symphony No. 1 (1877 Linz Version) ; Staatskapelle Dresden, Jochum (Warner)
→ Il faut ne pas être trop effrayé par les cuivres extrêmement acides, mais lecture extraordinairement organique ; dans le genre tradi, les 4 premières de l'intégrale dresdoise poussent au plus haut degré la clarté et l'éloquence de la construction.
Bruckner: Symphony No. 2 (1877 Version) ; Dresde, Jochum (Warner)


Bonne pêche !

samedi 18 janvier 2020

Le défi 2020 des nouveautés – épisode 2


Le tableau a été mis à jour toute la semaine. Le voici augmenté également des nouveautés parues en masse hier.

clément goebel

Les codes restent les mêmes :
gras pour ce qui est attirant (prometteur avant / réussi après / intéressant dans l'absolu) ;
souligné pour les disques très attendus (qu'ils aient été réussis ou non) ;
italique pour les parutions dispensables (peu attirantes avant ou décevantes après).
(Et pour les recommandations les plus vives, le même code couleur que pour les concerts : vert pour particulièrement-intéressant, bleu pour très-remarquable, violet pour la douce-hystérie.)

Je précise que, par défaut, les disques où rien n'est noté sont très convaincants : comme précisé dans la dernière notule, très peu de déceptions, et en général assez relatives, sur la quantité phénoménale de disques produits.

Chose que j'avais omis de préciser : il ne s'agit évidemment ni de critiques, ni de jugements d'aucune sorte : juste de premières impressions (après une première écoute), des jalons pour suggérer ce à quoi ressemblent les albums, ce qu'on peut éventuellement écouter en priorité. J'ai conscience de la somme de travail derrière chaque parution, et il va de soi que, n'ayant pas forcément lu les notices et pas encore réécouté ces disques, je suis loin d'appréhender toute leur richesse au premier coup d'oreille. Il ne faut voir ces commentaires que pour ce qu'ils sont : de premières réactions candides, que je partage car tout le monde (moi le premier) n'a pas le temps d'écouter toutes les nouveautés avant de décider sur lesquelles insister. Un travail de tri qui est justement nécessaire en raison de l'avalanche de parutions de très haute qualité…

[Je m'imagine à chaque fois l'effroi de l'artiste de qualité qui tombe sur deux lignes mentionnant « n'apporte rien de neuf », « gentil mais à quoi bon » ou quelque chose du genre. Je me place du point de vue de l'auditeur qui doit absolument hiérarchiser a priori pour décider quoi écouter. Mon idée est plutôt que ce petit parcours permette d'oser des compositeurs inconnus, des interprètes plus discrets, que de dire qui est un véritable artiste ou un faux musicien – Dieu me garde de pareilles intentions !  À la rigueur, je devrais peut-être taire mon avis sur les disques bien diffusés, ou qui m'ont moins plu, mais comme je fais cette recension également pour moi-même, je la partage à titre indicatif, sans induire le moins du monde qu'il ne faut pas écouter ni aimer ce qui m'a moins convaincu.]


granados



Je reproduis ici les nouvelles entrées du tableau :

écouté œuvres
Handel: Almira, HWV 1 Boston Early Music Festival Orchestra (CPO) Baráth, Wilder, Immler…
→ Opéra allemand de Haendel intégrant beaucoup de tournures françaises (récitatifs riches, cadences harmoniques caractéristiques), dans une distribution spécialiste aussi bien de l'italien que de l'allemand et du français de la période !
Goossens: Orchestral Works, Vol. 3 (Symphony 2, Phantasy Concerto) Tasmin Little, Melbourne SO, A. Davis (Chandos)
→ Sombre, assez britannique mais lisible.
Pettersson: Vox Humana & 6 Sånger ; Anna Greelius, Musicæ Vitæ, Daniel Hansson (CPO)
→ Pettersson beaucoup moins sombre et paroxystique dans cette cantate, très doux et uni, belle prosodie. (En revanche les chanteurs de la version BIS diposent d'une saveur vocale et idiomatique sans comparaison !)
Gould, Gulda : Acies Quartett (Gramola)
→ Par un des meilleurs
quatuors en activité (son de diamant !), deux quatuors de pianistes-vedettes excentriques. Celui de Gould assez sombre, celui de Gulda davantage tourné vers une plénitude mélancolique quelque part entre Schoeck et Copland.
Franz Joseph CLEMENT : Violin Concertos Nos. 1 & 2. Comtzen, WDR, Goebel (Sony)
→ Délicieux concertos classiques, remarquablement écrits et exécutés, pas du tout interchangeables ni platement galants – en somme une favorable alternative aux Mozart.
PILATI, M. : Preludio, aria e tarantella / 4 canzoni popolari italiane / Divertimento / Bagatelles ; Moscow Symphony, Adriano (Naxos)
→ Cordes bien moches. Jolie musique du XXe néo, plaisante mais pas très marquante à mon gré.
Tullochgorum : Haydn, Scottish Songs, par The Poker Club Band (BIS)
→ Chants écossais de Haydn pour harpe et voix naturelle (avec des bouts de symphonie transcrits pour harpe !). Voix un peu grêle, mais tout à fait charmant et dépaysant, avec de beaux thèmes musicaux (qui préfigurent les essais de Beethoven autour des folklores des Îles Britanniques !).
Cimarosa : Overtures, Vol. 6 ; Czech Chamber Philharmonic Orchestra Pardubice, Patrick Gallois (Naxos)
=> Jolies pièces semblables mises bout à bout, dans exécution très tradi ni très colorée, ni très tendue, ni très palpitante. Même pour les amateurs d'ouvertures, on doit pouvoir trouver mieux ailleurs.
Reger : Organ Works, Vol. 6. Passacaille Op.127, Chorals… (CPO) Gerhard Weinberger (orgues de Mannheim 1911 et Belingries 1913)
=> Jeu clairement étagé dans un répertoire exigeant et assez abstrait (références à Bach, modulations et emprunts propres à Reger assez sophistiqués).
Leclair: Violin Concertos, Vol. 2, Leila Schayegh, La Cetra (Glossa)
=> Les Italiens peuvent donc surpasser les Français en musique ! (dans les petits genres décoratifs)
Pas les sommets du concerto pour violon, La Cetra étrangement peu en relief, et je n'aime pas beaucoup ce type de violon qui semble toujours au bord du grincement. Pas ébloui.
Mayr: Piano Concertos Nos. 1 & 2 - Haydn: Symphony No. 25 in C Major, Hob.I:25 - (Live) Edna Stern, Georgisches Kammerorchester Ingolstadt (Ars)
→ Bonne surprise, concertos dans un goût mozartien (assez lyrique, sans surprise pour ce compositeur de - mauvais - opéras) même si peu de surprises harmoniques comparables. Interprétation sur instruments modernes assez traditionnelle, mais raisonnablement vive.
Nielsen, Ibert & Arnold: Flute Concertos Clara Andrada, Radio de Francfort, Jaime Martín (Ondine)
→ Pièces qui ne sont pas les plus profondes de leurs auteurs, interprétées avec conviction (pas forcément l'orchestre le plus coloré du monde, mais le
Nielsen est remarquablement vif et élancé, très belle référence !). J'aime bien, mais l'univers des concertos pour flûte est si loin de moi… Andrada a beau être ma chouchoute du Chamber Orchestra of Europe, ce n'a pas transfiguré les œuvres d'Ibert et Arnold (de compositeurs que j'estime pourtant énormément dans le reste de leur catalogue).
Rota : Piano Vol. 1 : Préludes, Fantaisie, Pièces Difficiles pour enfant Eleanor Hodgkinson (Grand Piano)
→ D'une tonalité parfaitement stable, qui sent à peine son XXe siècle, des pièces ravissantes, culminant dans une ambitieuse Fantaisie post-chopinienne. Cependant non sans personnalité ni charme très réel. <3 Rota en ses œuvres.
Francesco Bottigliero, Portraits ; Christian Danowicz, Giovanni Punzi (DUX)
→ Musique de chambre contemporaine qui emprunte totalement à une tradition franchement paisible (et y adjoint parfois un peu de klezmer). Clarinette et piano. Pas du tout neuf, mais écrit avec cohérence, très agréable.
C.P.E. Bach: The Solo Keyboard Music, Vol. 39 Miklós Spányi (BIS)
→ Suite de la somme immense de Spányi, avec des pièces pour clavecin d'une très grande qualité (le Concerto en ut, quoique coulé dans le style classique, conserve la densité harmonique du paternel).
Granados, Extraits Libro de horas, Valses intimos, Valses poéticos, Escenas poéticas, Allegro de concierto, Danzas españolas… Myriam Barbaux-Cohen (Ars)
→ Poésie délicate d'une grande sobriété, servie par une interprète aux qualités similaires, un beau son doux qui s'épanouit sans chercher l'éclat ni le contour sophistiqué. Un régal que je me suis immédiatement bissé.
NMB : 3 Songs from Ethiopia Boy (Live), Roderick Williams (NML)
→ Sur des textes évoquant la vie quotidienne. Très accessible et tout à fait sympathique, dans l'anglais miraculeux de R. Williams. (Juste un single)


écouté versions
Beethoven, Late String Quartets, Brodsky SQ (Chandos)
→ très réussi, pas aussi pur et saisissant que les Brodsky habituels
Schumann ccto violon & Brahms double ccto. Weithaas, Hanovre, Manze (CPO)
→ Lectures claires et nerveuses.
Rodion Shchedrin: Carmen Suite – Respighi: Pini di Roma (Live) Symphonieorchester Des Bayerischen Rundfunks, Jansons
→ Une œuvre qui se caractérise par son insolence tourmentée était difficile à se figurer dans les mains de ces paisibles compères-là… Mais grande beauté plastique et de grain, qui apporte une certaine atmosphère et réussit l'ambiance incantatoire !
Beethoven: Symphonies Nos. 5 & 7 Radio de Hanovre, Manze (Pentatone)
→ Ardent et net, avec un véritable orchestre allemand. Miam. La Septième
est même assez neuve et ravivée : beaucoup de détachés et de respiration dans les trois derniers mouvements qui s'envolent avec un emportement réjouissant ! Très grandes versions.
Beethoven: String Quintets Op. 29 and 104, Fugue Op. 137, solistes WDR (Alpha)
→ Très belles œuvres à redécouvrir, écrites très différemment des quatuors. (Prise de son étrangement vaporeuse, comme si ancienne.)
Fauré et ses poètes, Mauillon, Le Bozec (HM)
→ Diction miraculeuse par la meilleure technique vocale du marché. Lignes simples qui lui correspondent bien mieux que les contours plus sophistiqués de Poulenc. Accompagné par la souplesse et l'élégance personnifiées.

Saint-Saëns: Piano Concertos Nos. 3, 5 & Rhapsodie d'Auvergne ; Lortie, BBCPO, Gardner (Chandos)
→ Très vif, presque précipité, grande aisance et ampleur générales. Très beau second volume d'intégrale !
Romance (tubes de Mozart, Rusalka…) ; Naforniță, Münchner Rundfunkorchester, Keri-Lynn Wilson (OMF)
→ Rôles de lyrique-léger par une voix plus dense (et un peu empâtée, quoique dynamique). Ce n'est pas un problème pour la caractérisation, mais la diction en souffre à mon gré. (Et déjà beaucoup de sons
émis en arrière et en force.)
Widor: Organ Symphonies 1 & 2, Rübsam (Naxos)
→ À peine survolé. Captation et registration ont l'air chouettes. (Et l'organiste est une valeur sûre.)
Mahler: Symphony No. 8 ; Wall, Meade, Fujimura, Griffey, Werba, Relyea ; Philadelphia, Yannick Nézet-Séguin (DGG)
→ Grande fluidité très naturelle où l'on retrouve les qualités d'évidence de Nézet-Séguin, solistes formidables (Wall, Meade, Griffey), chœur limpide et élancé (Westminster Symphonic), et le tissu chaleureux et lumineux très singulier de Philadelphia. Splendide version d'une symphonie où tous les paramètres sont difficiles à réunir.
Beethoven: Complete Piano Sonatas ; Fazil Say (Warner)
(pour l'instant écouté les 1-2-29-30-31)
→ Outre l'aisance de Say dans les plus redoutables défi techniques, on bénéficie aussi d'une riche palette harmonique, où la résonance remplit réellement les interstices de la musique, tout en restant d'une limpidité exemplaire (à laquelle la prise de son rend justice).
Une grande intégrale moderne (sur un instrument peut-être un peu froid), à comparer aux sobres accomplissements de Kovacevich.


écouté rééditions
Liszt: Portrait historiques hongrois, Jandó (Naxos)


beethoven manze


Et à présent, les parutions non (encore) écoutées :

parutions œuvres
Tansman: Complete Works for Solo Guitar, Vol. 2 Andrea De Vitis
Harsányi: Complete Piano Works, Vol. 1 Giorgio Koukl (Grand Piano)
Hundsnes: Clavinatas Nos. 1-7, Piano Sonata No. 1 & Downtoned Beats Laura Mikkola (Grand Piano)
HiKAYE, Isil Bengi (Fuga Libera) ??
Rossini: Zelmira (Live) Joshua Stewart (Naxos)
Losy : Note d’oro Jakob Lindberg (luth, BIS)
Ravi Shankar: Sukanya, LPO, David Murphy
Morel Mouret Corelli Haendel Vivaldi, Concerti a quattro, Ensemble Bradamante
Castérède: Complete Works for Flute, Vol. 2 Cobus Du Toit
Whither Must I Wander, Will Liverman → ?
William Mathias: Choral Music, St John's Voices (Naxos)
Caboclo ; Quinta Essentia
D'Amor mormora il vento ; La Boz Galana
Ninna nanna: Lullabies from Baroque Italy ; Pino de Vittorio
Suoni amorosi ; Duo Gioco di Salterio (DHM)
J.S. Bach & C.P.E. Bach: Works ; Orfeus Barock Stockholm
C.P.E. Bach: Oboe Concertos ; Akademie für Alte Musik Berlin (HM)
Decades: A Century of Song, Vol. 4 (1840-1850) ; Florian Boesch
Stanford: String Quartets, Vol. 3 ; Dante Quartet (Somm)
Compositrices : À l'aube du XXe siècle ; Juliette Hurel (Alpha)
Clairières: Songs by Lili & Nadia Boulanger ; Nicholas Phan, Myra Huang
Memories from Home (Scriabine, Prokofiev, Weinberg, Frid, Kancheli) ; Elisaveta Blumina
Henri Pousseur: Works for Flute ; Roberto Fabbriciani
Pesson, Abrahamsen & Strasnoy: Piano Concertos ; Alexandre Tharaud (Erato)
Glanert : Oceane (Live) ; Chor Der Deutschen Oper Berlin (Oehms)
Franck Bedrossian: Twist, Edges & Epigram ; SWR Symphonieorchester
Bentzon, Scriabin a.o. ; Niels Viggo Bentzon
NMB : 365 (Live), James Robertson (NML)
NMB : Brit-Ish (Live), Spike Orchestra (NML)
NMB : Music for Seven Ice Cream Vans (Live) ; Dan Jones (NML)
Spark Catchers ; Chineke! Orchestra (NML)
Where to Build in Stone (Live) ; Numb Mob (NML)
Young Composers Scheme ; National Youth Choirs of Great Britain (NML)
Tis too late to be wise ; Kitgut Quartet → ?
Novoselye • Housewarming ; ROctet → ?


parutions versions
Neujahrskonzert 2020 Nelsons
Elgar Concerto Sheku Kanneh-Mason
Charpentier: Orphée aux enfers, Vox Luminis, A Nocte Temporis (Alpha)
R. Schumann, C. Schumann & Brahms: Sonatas & Songs Poltéra, Stott (BIS)
Vivaldi: Violin Sonatas & Concerto Isabella Bison
Mozart: Divertimenti & Eine kleine Nachtmusik, Archi di Santa Cecilia
Complices Queyras Tharaud
Buxtehude: Membra Jesu nostri, BuxWV 75 (Live), Ensemble Marc'Antonio Ingegneri di Cremona
Light & Darkness Martina Filjak (Hänssler) → ?
Handel: 12 Concerti grossi, Op. 6 Nos. 7-12 ; Akademie für Alte Musik Berlin (Pentatone)
Handel Arias ; Christophe Dumaux
The Melancholic Bach: Music for Viola da braccio and Harpsichord ; Emilio Moreno
Haydn 2032, Vol. 8: La Roxolana ; Giovanni Antonini
Schubert: 4 Impromptus, Op. 90, D. 899 & Piano Sonata in B-Flat Major, D. 960 ; Alexander Kobrin
A Schubertiade with Arpeggione ; L'Amoroso (Ricercar)
Beethoven: Sonates pour violon et piano ; Olivier Charlier
Beethoven: Variations ; Sélim Mazari
Beethoven: The Complete Piano Sonatas Played on Period Instruments ; Paul Badura-Skoda
Schubert & Liszt: Impromptus, Songs & Consolations ; Viacheslav Apostel-Pankratowsky
Liszt: Dante Symphony, Tasso, Künstlerfestzug & Vor hundert Jahren ; Weimar Staatskapelle, Karabits (Audite)
Bruckner: Symphony No. 1 in C Minor, WAB 101 (1891 Vienna Version) [Live] ; Philharmonie Festiva, Gerd Schaller (Hänssler)
Brahms: Fantasien, Op. 116, Intermezzi, Op. 117 & Klavierstücke, Op. 118 ; Hortense Cartier-Bresson (Aparté)
Granados, Goyescas ; J.Ph. Collard (La Dolce Volta)
Mahler Symphony No. 6 in A Minor "Tragic" ; Essen Philharmonic Orchestra, Netopil (Oehms)
Mahler: Symphony No. 8 (Live) ; Münchner Philharmoniker, Valery Gergiev (Münchner Philharmoniker)
Rachmaninov: Piano Concerto No. 3 Behzod Abduraimov, Concertgebouw (RGO Live)
« Morgen » Elsa Dreisig (Erato)
Chostakovitch: Symphony No. 13 (Live) ; Chicago SO, Riccardo Muti (CSO-sound)


parutions rééditions
Ravel: Miroirs, Sonatine & Valses nobles et sentimentales ; Emile Naoumoff
Mozart Recital : Emile Naoumoff
Bach: Quodlibet, Canons, Songs, Chorales & Keyboard Pieces ; Gustav Leonhardt (Warner)
Chabrier: L'œuvre pour piano ; Pierre Barbizet


fauré poètes mauillon le bozec



… belle semaine de découvertes à vous !

(et à bientôt pour de nouvelles notules un peu plus ambitieuses, dès que mes commandes « officielles » autour de Mlle Wieck et M. Gaubert seront honorées… quelques échos par ici, peut-être)

jeudi 9 janvier 2020

Le défi 2020 des nouveautés


2020 débute… Nous sommes le 9 janvier, et j'ai déjà relevé 61 disques ou coffrets à écouter parus cette année 2020 !  Je n'en ai écouté que 9 pour l'instant, ce qui n'est pas si mal, n'ayant pas fréquenté de musique du 1er au 5… mais je suis loin, loin du compte.

Je me propose donc de tenir, cette année encore, un petit répertoire des sorties, accessible par le lien en haut à gauche de CSS – j'ai ajouté un onglet '2020' au tableau. Voici.

Pour plus d'efficacité, je vais tenter cette année d'ajouter les commentaires en temps réel, directement dans le tableau. Nous verrons si cela aide.

http://operacritiques.free.fr/css/images/ben-haim_2020.png

rom Les codes restent les mêmes :
gras pour ce qui est attirant (prometteur avant et réussi après) ;
souligné pour les disques très attendus (qu'ils aient été réussis ou non) ;
italique pour les parutions dispensables (peu attirantes avant ou décevantes après).
(Pour les disques absolument exceptionnels, je mettrai sans doute un peu de couleur comme l'an passé, peut-être plutôt avec le code couleur des concerts : bleu pour très-remarquable, violet pour la douce-hystérie.)

Je précise que, par défaut, les disques où rien n'est noté sont très convaincants : comme précisé dans la dernière notule, très peu de déceptions, et en général assez relatives, sur la quantité phénoménale de disques produits.

http://operacritiques.free.fr/css/images/abert_ekkehard.png



Je reproduis ici les premières parties du tableau :


écouté œuvres
BEETHOVEN, L. van: Fugues and Rarities for String Quartet (Fine Arts Quartet) Naxos
petites fugues très intéressantes
BEETHOVEN, L. van: König Stephan / Leonore Prohaska (excerpts) (The Key Ensemble, Chorus Cathedralis Aboensis, Turku Philharmonic, Segerstam) Naxos
→ lecture tradi assez monochrome, un peu molle, mais belles musiques de scène avec récitant (König Stephan intégral)
Ben-Haim, Bloch & Korngold: Works for Cello & Orchestra ; Raphael Wallfisch, The BBC National Orchestra Of Wales, Orchestra, Łukasz Borowicz (CPO)
→ L'éclectisme de Ben-Haim se tourne cette fois dans vers les tournures mélodiques du folklore juif (de même pour le concerto pour trombone de Bloch arrangé pour violoncelle, étourdissant !). Grand sens de l'orchestration, servi par des interprètes et une prise de son démentiels.




écouté versions
Beethoven, Late String Quartets, Brodsky SQ (Chandos)
→ très réussi, pas aussi pur et saisissant que les Brodsky habituels




écouté rééditions
Debussy: Préludes I Arturo Benedetti Michelangeli DGG
→ glacé
Busoni: Turandot & Arlecchino Radio-Symphonie-Orchester Berlin (Capriccio)
→ Œuvres puissamment personnelles, aux couleurs fort peu italiennes, à découvrir !
Abert: Ekkehard (Live) Kelling, Kaufmann, Gerhaher, Reiter ; SWR Rundfunkorchester Kaiserslautern, Falk (Capriccio) → Très bel opéra du pur romantisme (contrastes, récitatifs très animés, mais globalement dans des tonalités majeures), sorte de Martha ambitieuse ou de Genoveva réussie. Bénéficie d'une prise de son aérée très favorable ! Et avec quelle distribution…
Auber: Le cheval de bronze (Sung in German) Grosses Wiener Runfunkorchester, avec R. Schock et K. Richter (Orfeo)
Zemlinksy: Der Traumgörge, Op. 11 (Live) Josef Protschka (Capriccio)
→ Pas le meilleur Zemlinsky, mais toujours un plaisir.




parutions œuvres
Lines Written During a Sleeplesss Night: The Russian Connection ; Louise Alder
Leclair: Violin Concertos, Vol. 2 Leila Schayegh (Glossa)
Tõnu Kõrvits: Hymns to the Nordic Lights & Other Works Estonian National Symphony Orchestra
Pettersson: Vox Humana & 6 Sanger Anna Greelius
→ Paraît-il du Pettersson pas désespéré !
Goossens: Orchestral Works, Vol. 3 Tasmin Little
Tullochgorum: Haydn – Scottish Songs, par
The Poker Club Band (BIS)
Moniuszko: Cantates Milda & Nijoła Poznan Philharmonic Orchestra
Skalkottas: Piano Concerto No. 3 (Live) Daan Vandewalle
Handel: Almira, HWV 1 Boston Early Music Festival Orchestra (CPO) Baráth, Wilder, Immler…
Michelangelo Rossi: Toccate e correnti Lorenzo Feder
Dussek: Piano Works Marek Toporowski
Detry, Dall'Abaco, Porpora, Vivaldi, Scarlatti : flûte Alma intrepida Céline Pasche
Rhian Samuel Clytemnestra: Orchestral Songs Max Puttmann + Mahler Rückert, Altenberg Berg (BIS)
José Serebrier: Orchestral Works Alexandre Kantorow (BIS)
Kancheli: 33 Miniatures George Vatchnadze
New Nordic Piano Music played by Elisabeth Klein Elisabeth Klein
Tiersen Meets Chopin Leva Dudaite → ?
Mayr: Piano Concertos Nos. 1 & 2 - Haydn: Symphony No. 25 in C Major, Hob.I:25 - (Live) Georgisches Kammerorchester Ingolstadt (Ars)
Alle Menschen werden Brüder Uwaga! (transcriptions)
The High Horse: Best of the Worst, Vol. 1 Stephanie Szanto → ?
Taneyev: Romances & Poems for Voice & Piano Christian Elser (Centaur)
Raff: Benedetto Marcello Joachim Raff (Sterling)
Kreutzer: Violin Concertos Nos. 1, 6 & 7 Laurent Albrecht Breuninger (CPO)
Coke: Cello Sonatas Raphael Wallfischn Callaghan (Lyrita)
Poul Ruders Edition, Vol. 15 Anne-Marie McDermott
→ Je découvre l'existence de cette appétissante série !
Francesco Bottigliero, Portraits Christian Danowicz (DUX)
→ Je fais confiance à DUX !
Miguel Farías: Up & Down Laurent Bruttin (Kairos)
Joly Braga Santos: Complete Chamber Music, Vol. 1 Quarteto Lopes-Graca (Toccata)
Alexander Brincken: Orchestral Music, Vol. 1 The Royal Scottish National Orchestra (Toccata)
Buxtehude by Arrangement Meilin Ai (Toccata)
→ Bux au piano, je suppose
Kalkbrenner: 25 Grandes Etudes de Style et de Perfectionnement, Op. 143 Tyler Hay
→ La grande figure jouée par Chopin et Clara Wieck à leurs débuts… Les Études sont-elles le plus intéressant, probablement pas, mais un document !
Music for My Love, Vol. 3 (œuvres nouvelles pour orchestre à cordes) Ukrainian Festival Orchestra
→ Sans doute très sucré, mais intriguant !




parutions versions
Beethoven: Complete Piano Sonatas, Vol. 1 Konstantin Scherbakov
Saint-Saëns: Piano Concertos Nos. 3, 5 & Other Works Louis Lortie (Chandos)
Beethoven: Piano Trios Nos. 1 & 3 George Malcolm Piano Trio
Schumann & Brahms cctos violon. Weithaas, Hanovre, Manze (CPO)
Reger: Organ Works, Vol. 6 Gerhard Weinberger
Rodion Shchedrin: Carmen Suite – Respighi: Pini di Roma (Live) Symphonieorchester Des Bayerischen Rundfunks
→ Une œuvre qui se caractérise par son insolence tourmentée est difficile à se figurer dans les mains de ces paisibles compères-là… Pas sûr de tenter pour ma part.
Schubert: Piano Sonatas Vol. 6 Vladimir Feltsman
→ Par l'un des grands interprètes actuels du futurisme russe.
Nielsen, Ibert & Arnold: Flute Concertos Clara Andrada (Ondine)
İdil Biret Archive Edition, Vol. 19 Idil Biret
César Franck, Biret Concerto Edition, Vol. 9 Idil Biret
Mendelssohn, Schubert & Chopin: Piano Works Carl Wolf
Dietrich Buxtehude - Works for harpsichord Ulla Kappel
Mozart: Clarinet Works Dirk Altmann
J.S. Bach, Beethoven & Others: Piano Works Arash Rokni
Granados: Piano Works Myriam Barbaux-Cohen
Tosti : Romanza da salotto italiana Stanisław Daniel Kotliński
Ockeghem: Masses, Vol. 2 Beauty Farm




parutions rééditions
Debussy: Images 1 & 2; Children's Corner Arturo Benedetti Michelangeli 1971 DGG
Mozart & Debussy: Works Lily Laskine
Berlin Radio Recordings, Vol.III (Beethoven, Chopin, Debussy, Schumann, Franck, Grieg, Godowsky, Liszt & Dello Joio) Jorge Bolet





… et une belle année de découvertes à vous !

mercredi 25 décembre 2019

Défi 2019 : Une année de nouveautés discographiques


1) Le défi

On parle sans cesse de la crise du disque – et c'est tout sauf un mensonge, si l'on parle des recettes – ; cependant, du point de vue de l'auditeur, l'offre n'a jamais été, d'année en année, aussi riche, aussi variée – ni, ai-je envie d'ajouter, d'aussi haut niveau. Des pans entiers qui restaient à découvrir sont révélés – quantité de compositeurs dont on ne soupçonnait pas l'existence, même –, et servis dans des interprétations et des prises de son fantastiques.

J'ai ainsi tenté, pour l'année passée, le principe d'écouter les sorties qui se font chaque semaine, le vendredi, de façon en particulier à ne pas laisser passer les raretés des labels spécialistes.

Résultat : 385 nouveautés effectivement écoutées – soit en moyenne plus d'un nouveau disque par jour, en comptant pour 1 les opéras à 3 CDs et les coffrets divers… sur 817 albums relevés pour ma liste d'écoute. Loin de tout avoir éclusé, malgré le sacerdoce de donner la priorité aux nouveautés indépendamment de mes avis de découverte ailleurs (ou de réécoutes d'œuvres déjà aimées). [Conséquence logique : j'ai découvert moins d'opéras diffusés en ligne comme le fait Operavision.eu, par exemple.]

J'ai tenté de tenir un journal des écoutes, avec un peu plus de 120 disques commentés… mais il n'est pas possible d'empiler 1 heure d'écoute + 20 minutes de recherches / rédaction en plus de tenir CSS, d'aller au concert, de mener une vie à peu près normale… Ce serait un travail à temps plein (mécènes bienvenus).

Qu'en tirer ?  L'écrasante majorité de disques très réussis, et une confortable part d'extrêmement aboutis et jubilatoires. Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, énormément de raretés relatives ou absolues. J'admets que c'est aussi l'effet de mon filtre personnel (il y a eu facilement 3 fois plus de parutions classiques que mon décompte limité à ce qui m'intéresse), les millièmes versions des Sonates de Schubert par des pianistes vieillissants ou à la mode ne figurent pas dans mon relevé… Pour autant, ces disques existent, et l'existence de plates-formes de musique dématérialisée les rend beaucoup plus accessibles que lorsqu'il fallait qu'ils soient sélectionnés par le disquaire. On peut par ailleurs les essayer sans (davantage) bourse délier.

Je vous invite, si circonspects, à essayer les disques dont il va être question sur les sites concernés : Deezer ou Spotify en gratuit, Qobuz ou Naxos Music Library en payant (mais avec accès aux notices)… Bon moyen de mesurer sa motivation avant achat, ou d'élargir le spectre de ses écoutes.

Profitons de l'Âge d'or.



2) Les Putti d'incarnat : Les albums incontournables de 2019

Récompense suprême, attendue par tout ce que la musique compte de plus éminents représentants, le putto d'incarnat est remis par l'ensemble de la rédaction de Carnets sur sol, réunie en collège extraordinaire. Certains (mon oncle et moi) considèrent qu'il est un peu au Diapason d'or ce qu'est une remise de Nobel à un passage chez Ruquier.
Il récompense un accomplissement hors du commun, et garantit l'absence de complaisance envers l'avis général ou le bon goût : c'est la seule récompense au monde qui rende fidèlement compte de ce que j'ai aimé. Et ça, c'est important (pour moi).

Les récipiendaires de ce prix convoité reçoivent l'assurance qu'ils bouleversent la discographie, voire notre connaissance du répertoire, apportent un éclairage nouveau, nous ravissent sous tous les angles possibles.



À part et tout en priorité, les parutions de Das Schloß Dürande (même dans sa version ridiculement censurée) et Tarare marquent notre vision de l'histoire de la musique. Ce ne sont pas les deux parutions de l'année, mais de la décennie, pour ne pas dire de l'histoire du disque. On les espérait depuis des années, sans même en rêver la réalisation de ce niveau. Incontournables.

(Voir descriptions infra.)

dürande tarare

Les autres étapes de cette sélection sont aussi des disques immenses.
 


Musique vocale :
gade elverskud


ŒUVRES : PIÈCES DRAMATIQUES

LULLY IsisTalens Lyriques, Rousset (Aparté) → Suite de l'intégrale LULLY, que personne ne maîtrise mieux à présent que les Talens Lyriques ; dans les prises de son Aparté, c'est plus encore qu'au concert une explosion de couleurs, un frémissement permanent qui permet de réévaluer considérablement l'intérêt d'une œuvre qui passe (et qui l'est, probablement) pour l'une des plus faibles de son auteur. L'enfilade de tubes irrésistibles aux actes III et IV (« Liberté », « L'Hiver qui nous tourmente », « Tôt tôt tôt »…) fait réviser ce jugement, surtout dans une version aussi éloquemment dite et aussi sonorement avenante.
Gervais – Hypermnestre – Orfeo Orchestra, Vashegyi (Glossa) → Encore un maillon manquant de la tragédie en musique révélé par Vashegyi. Gervais, maître de la musique du Régent, sensible aux apports italiens, est pour la première fois documenté au disque comme compositeur d'opéra. Fresque haletante où l'on admire en particulier la mobilité expressive des récitatifs (et l'élan de la matière musicale). Très agréablement impressionné par Watson et Dolié, que je n'apprécie guère dans ce répertoire d'ordinaire, mais qui fendent remarquablement l'armure et leurs habitudes pour servir leurs personnages terrifiants.
Salieri – Tarare – Talens Lyriques, Rousset (Aparté) → L'unique livret de Beaumarchais, adapté au fil des régimes politiques de l'Ancien Régime à la Restauration, une forme très originale d'opéra fluidement durchkomponiert, au sens du texte assez incroyable, parcouru de rebondissements et de tubes irrésisitbles. Dans une exécution et distribution idéales. (commentaire ici)  Série de notules à lire à partir d'ici.
Grétry – Raoul Barbe-Bleue – Orkester Nord, Wåhlberg (Aparté) → J'ai hésité à inclure celui-ci, l'œuvre n'étant pas un jalon de même importance dans le panorama musical, et mon jugement étant peut-être biaisé par mon goût pour le genre, ma participation à la marge du projet. Cependant, est-ce parce que j'ai passé beaucoup de temps à l'étudier, indépendamment de sa place historique assez fascinante, j'y trouve certains moments irrésistibles musicalement – toutes les interventions de Raoul sont d'une rare prégnance. Et la découverte de cette première version discographique a été un choc par la qualité suprême de sa réalisation. (Notule sur l'œuvre et le disque.)
Vaccaj (Vaccai) – Giulietta e Romeo – Scala, Quatrini (Dynamic) → Pas du même niveau que les autres recommandations, mais à l'échelle de l'opéra italien du XIXe siècle, une nouvelle parution (bien chantée, et avec un orchestre en rythme cette fois !) de ce chef-d'œuvre du belcanto est assez considérable. Assez peu donné alors qu'il vaut, à mon sens, les meilleurs Donizetti et Bellini (et surpasse même ses Capulets sur le même sujet !), Vaccaj fait preuve d'un sens dramatique inhabituel dans ce répertoire, avec un véritable rythme dans l'action, sans être avare de génie mélodique. Prise de son très supérieure aux habitudes de Dynamic.
Gade – Elverskud / Erlkönigs Tochter – Concerto Copenhagen, Mortensen (Da Capo)→ Grande cantate dramatique d'après la ballade sur Herr Oluf. Version (allemande par des Danois) à couper le souffle, pleine de tension et de fraîcheur tout à la fois. (Notule sur l'œuvre et la discographie.)
Ölander – Blenda – Radio Suédoise, Bartosch (Sterling) → Un témoignage important du romantisme suédois, de la très belle musique lyrique et riche, très bien servie. Beaucoup d'opéras de ce genre (dont un Solhaug d'après Ibsen !) sont à découvrir chez Sterling.
Schoeck – Das Schloß Dürande – Bern SO, Venzago (Claves) → Parution tellement attendue d'un chef-d'œuvre lyrique du temps, d'une générosité décadente incroyable – même si le livret en a été complètement récrit (!) pour des raisons idéologiques discutables (suspicions vaporeuses de références éventuellement compatibles avec le nazisme). Reste une expérience très forte, pour la musique – par ailleurs le nouveau livret n'est pas mal, indépendamment du caractère débattable de cette récriture du passé. Interprétation d'une générosité folle. (commentaire ici)


ŒUVRES : MUSIQUE VOCALE SACRÉE

Werrecore, Josquin, Gaffurius, Weerbeke – « Music for Milan Cathedral » – Siglo de Oro, Patrick Allies (Delphian) → De belles découvertes, et dans des musiques en principe assez formelles et uniment contrapuntiques, l'impression d'une vie organique qui fascine de bout en bout.
Dowland, Dering, de Monte, P. Philips, Watkins, R. White  – « In a Strange Land » – Stile Antico (HM) → Outre le propos stimulant (compositeurs élisabéthains en exil), une exécution qui magnétise par la netteté (frémissante) de ses timbres et de ses phrasés. Un autre album à recommander à tous ceux qui craignent l'ennui dans la musique pré-1600. (commentaire ici)
Pękiel – intégrale – Octava Ensemble (DUX) → Témoignage capital d'une musique sacrée encore marquée par la pensée polyphonique de la Renaissance, mais bénéficiant de toute la rhétorique verbale et musicale baroque, un très grand choc. (commentaire ici)
« The Musical Treasures of Leufsta Bruk » vol.3 (BIS) → Série débutée en 2011 autour de la bibliothèque d'anciens patrons miniers du fer à Lövstabruk, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le volume 3 se consacre à la musique sacrée, vocale ou avec orgue. Pièces de grande qualité et interprétation saisissante de fraîcheur.
Leopold Mozart – Missa Solemnis – De Marchi (Aparté) → Prégnance mélodique, orchestration riche et tournures personnelles, un petit bijou qui sort pour de bon Leopold de son image (entretenue par ce qui était jusqu'ici disponible au disque !) de précepteur et Pygmalion. (commentaire ici)
Stanford – Messe « Via Victrix » – BBC Wales, Partington (Lyrita) → Un Stanford inhabituellement contrasté, doté de belles modulations et atmosphères originales. (commentaire ici)


ŒUVRES : MUSIQUE VOCALE PROFANE

Ph. Lefebvre / Clérambault / Montéclair – extraits de cantates – Zaïcik, Le Consort (Alpha) → Redécouverte d'un compositeur tardif de cantates, interprété avec un feu et une hauteur de vue saisissants. (commentaire ici)
« Dubhlinn Gardens » – A. Besson, A Nocte Temporis, R. Van Mechelen (Alpha) → À la frontière entre les chansons à la mode d'époque et l'air de cour, un disque qui enchante par sa variété et le naturel de ses enchaînements. Un des disques que j'ai le plus écoutés cette année ! (commentaire ici)
Mozart – extraits orchestrés d'inachevés (Lo Sposo deluso) + Salieri, Cimarosa, Martín y Soler… – Pygmalion, Pichon (HM) → Deux musicologues (Dutron et Manac'h) ont orchestré des esquisses de Mozart (dont un opéra très similaire à l'esprit de Così fan tutte et aux tournures de Don Giovanni et La Clemenza di Tito), que le programme mêle avec ses canons vocaux, des airs de concert et des œuvres de contemporains (superbe scène d'ensemble de Salieri, évidemment). L'impression d'entendre pour la première fois de nouveaux Mozart du niveau des grands chefs-d'œuvre…
« Soleils couchants » Fauré, Wolf, N. Boulanger & autres – E. Lefebvre, Bestion de Camboulas (Harmonia Mundi) → Récital sur orgue Cavaillé-Coll de salon riche en invités et transcriptions. Petite merveille pleine de surprises. (commentaire ici)
 


Musique instrumentale :
gade elverskud


ŒUVRES : MUSIQUE CONCERTANTE

Offenbach – Concerto pour violoncelle – Edgar Moreau, Les Forces Majeures, Raphaël Merlin (Erato) → L'équivalent des concertos de Paganini, une grande virtuosité à la veine mélodique jubilatoire. Et assez nourrissant musicalement. Aussi évident que sa musique vocale, mais dans une forme et une continuité qui ne cèdent pas à la facilité. (commentaire ici)
Bruch – Doubles concertos (2 pianos ; clarinette & alto) – ÖRF, Griffiths (Sony)→ D'un intérêt inattendu, ces doubles concertos se révèlent non seulement d'une veine mélodique généreuse mais aussi d'une richesse musicale certaine, très au delà du simple exercice de virtuosité ou essai de dispositifs nouveaux. Griffiths a toujours un côté confortable, mais l'ÖRF plus rêche et les solistes très élancés tirent ce disque vers le meilleur !
Graener – Œuvres orchestrales vol.4 : Concertos (flûte, violon, violoncelle) – Radio de Munich, Schirmer (CPO) → Dans divers styles, tirant plutôt sur le décadent, le postromantique, le moderne ou le néo-, des concertos très aboutis et originaux, davantage musicaux que purement virtuoses. (Il faut absolument écouter les autres volumes, notamment la Symphonie et les Variations sur Prinz Eugen !)


ŒUVRES : MUSIQUE SYMPHONIQUE

Rösler – Symphonie en ut + Concerto pour piano en mi bémol – Hönigová, Orchester Eisenberg, Sycha (Koramant) → Des œuvres d'un premier romantisme postclassique pleines de saveur, de mélodies, de beaux effets… L'Orchester d'Eisenberg, sur instruments anciens, délivre de merveilleux sons capiteux, plein de grain et d'ardeur.
Hallberg, Dente – Symphonies – Malmö SO, Radio Suédoise (Sterling) → Du romantisme du second XIXe qui sonne plutôt comme un maillon intermédiaire entre Beethoven et Mendelssohn… mais regorge de beautés, malgré l'interprétation sur instruments modernes aux contours pas toujours parfaitement fermes (nullement molle cependant !). De très belles symphonies qui ajouteront aux plaisirs de tous ceux qui aiment déjà le romantisme optimiste, conservateur et séduisant qui s'étend de Mendelssohn jusqu'à Sinding.
Volbach – Es waren zwei Königskinder, Symphonie en si mineur – Münster SO, Golo Berg (CPO) → Très belle symphonie d'un postromantisme sophistiqué, mais disque surtout marquant pour son poème symphonique liminaire, des atmosphères extrêmement variées et une progression construites, dans une recherche harmonique et une veine mélodique généreuses. Très belle découverte.
Magnard – Symphonies 3 & 4 – Freiburg PO, Bollon (Naxos) → Coup de tonnerre, qui tire enfin Magnard de l'opacité germanique pour le faire dialoguer avec tout ce qu'il doit au folklore français. De la danse et de la couleur qu'on percevait difficilement dans les versions antérieures, et qui révèlent un corpus passionnant. (commentaire ici)
Liatochynsky (Lyatoshynsky) – Symphonie n°3 – Bournemouth SO, Karabits (Chandos) → Comme la Deuxième de Chtcherbatchov, une symphonie expansive aux dimensions et ambitions mahlériennes, immense flux très impressionnant et généreux, loin des martèlements motoriques de sa musique pour piano, bien plus proche de l'esprit généreux et troublé des décadents germaniques, dans une interprétation très ample et aérée.


ŒUVRES : MUSIQUE DE CHAMBRE

Offenbach – Musique pour violoncelle – Rafaela Gromes, Wen-Sinn Yang, Julian Riem (Sony) → Legs chambriste à deux violoncelles ou avec piano, des merveilles interprétées de façon tout à fait superlative. (commentaire ici)
La Tombelle  – Musique de chambre (+ chœurs + musique symphonique) – (Bru Zane) → En complément des délectables mélodies parues en 2017 chez Aparté, un coffret Bru Zane vient préciser la figure de Fernanad de La Tombelle, révélant en particulier de belles qualités de chambriste (quelques très beaux chœurs aussi), dans une veine traditionnelle / académique, mais non sans talent – la Suite pour trois violoncelles ou le Quatuor piano-cordes en témoignent !
Kovařović – Quatuors – Stamitz SQ (Supraphon) → Du romantisme schubertien à la fin du XIXe siècle, mais de très belle facture… comment faire le difficile ? (commentaire ici)
Labor – Quatuor piano-cordes, Quintette piano-cordes – Triendl (Capriccio)→ Un romantisme tardif remarquablement construit, qui s'adjoint en outre des aspects folkloriques tout à fait délicieux. Mériterait d'être aussi régulièrement enregistré que les Taneïev et Suk, à défaut de pouvoir espérer les entendre quelquefois en concert…
Martinů – Sonates violoncelle-piano – Nouzovský, Wyss (Arco Diva) → Des œuvres où se réalisent le potentiel réel de compositeur de Martinů (toujours perceptible, pas systématiquement accompli), dans une interprétation de toute première classe, à la plastique splendide et au propos profond. (commentaire ici)
Baculewski – Quatuors – Tana SQ (DUX) → Épousant au fil des années les styles du XXe siècle avec beaucoup de bonheur, un ensemble qui ravit par sa densité musicale et son caractère accessible, tout en servant de guide, en quelque sorte, à travers l'évolution des goûts et des écoles. Très belle exécution du Quatuor Tana qui joue aussi, en concert, des programmes véritablement originaux.



Interprétations hors du commun :
gade elverskud


VERSIONS : MUSIQUE VOCALE PROFANE

Schubert – Die schöne Müllerin – Roderick Williams, Iain Burnside (Chandos) → Le meilleur interprète (de tous les temps) des songs britanniques (Ireland, Butterworth, Finzi, Britten, Vaughan Williams…) est aussi un prince du lied – le quatrième mousquetaire des grands spécialistes actuels, avec Goerne, Gerhaher et Bauer. Cette Belle Meunière, avec son excellent complice habituel, tient même davantage que ses promesses, tant l'expression y est limpide et directe, sise sur un timbre toujours délicatement mordant et délicieux. Une des très très grandes lectures du cycle.


VERSIONS : MUSIQUE CONCERTANTE

Elgar  – Concerto pour violoncelle – Gary Hoffman, OPR Liège, Arming  (La Dolce Volta) → Disque de novembre 2018, mais tellement exceptionnel que je l'ai inclus dans la sélection de l'année 2019. Le meilleur violoncelliste concertiste actuel y déploie une infinité d'attaques, de textures, de timbres… au sein d'une conception totalement continue et cohérente. Grand. (commentaire ici)


VERSIONS : MUSIQUE SYMPHONIQUE

Beethoven – Symphonies 5 & 6  – WDR, Janowski (PentaTone) → Il est donc possible de graver encore des références pour ces symphonies !  Janowski, arrivé en sa pleine maturité, de commet plus que des miracles. Ici, la quadrature du cercle, un Beethoven qui a la chair de la tradition mais un nerf fou, et surtout une qualité d'articulation… tous les détails d'orchestration chantent et font sens, tenus par une tension ininterrompue – de nature très différente dans la 5 et la 6, évidemment.
Brahms – 4 Symphonies – Zehetmair (Claves) → Un Brahms vif, souple, aux phrasés de cordes très travaillés et justes – on y sent, plus encore que le violoniste, le quartettiste ! (commentaire ici)
Mahler – Symphonie n°4 – London PO, Vladimir Jurowski (LPO Live) → Une lecture d'une verdeur incroyable… cette symphonie chambriste et modérée est parée d'éclats nouveaux, des chalumeaux vous crient dans les oreilles, chaque instant le plus contemplatif est articulé et tendu… des strates de vie se révèlent, jusque dans la grande réussite de son sommet, le Ruhevoll, qui au lieu d'être simplement construit vers son climax, fascine à chaque instant par sa progression et ses détails. À mon sens la plus belle Quatrième jamais publiée, tout simplement.
Sibelius – Symphonie n°1 – Göterborg SO, Rouvali (Alpha) → Traiter les transitions de Sibelius comme si elles étaient les thèmes, Rouvali le fait dans les symphonies de Sibelius… et dans la Première, le résultat est réellement impressionnant et renouvelle totalement la façon d'écouter ces œuvres. (commentaire ici)
Roussel, Dukas – Le Festin de l'Araignée, L'apprenti Sorcier – ONPL, Rophé (BIS) → Grâce à la captation BIS (toujours aussi claire et colorée) et à l'augmentation considérable du niveau de l'Orchestre National des Pays de la Loire avec Pascal Rophé, une grande référence pour le chef-d'œuvre de Roussel, incroyablement détaillé, vivant, et chaleureux, avec un son aussi aéré que la toile qui lui sert de scène, aussi joyeusement bigarré que les habitants qui la traversent !
Holst – The Planets – Bergen PO, Litton (BIS) → Litton, dans sa fructueuse association avec Bergen, livre ici une vision originale des Planètes, et peut-être la plus aboutie de toutes : plutôt que d'y chercher le figuralisme déjà évident, il en exalte la musique pure, la beauté des alliages timbraux, et on y entend passer tout le Debussy qui inspire Venus, toutes les recherches harmoniques ou tous les effets d'orchestration, au service d'un élan mélodique et tout simplement d'une musique, qui, en tant que telle, ravit. Avec les timbres du plus bel orchestre du monde et les meilleurs preneurs de son en exercice, le résultat est d'autant plus gratifiant pour l'auditeur.


VERSIONS : MUSIQUE DE CHAMBRE

Schubert – Quatuor n°14 – Quatuor Novus (Aparté) → Lisibilité absolue de chaque ligne, accents, bonds, un grand coup de frais comme on n'en avait pas vécu depuis les Jerusalem. (commentaire ici)
Schubert – Quatuor n°14, Quintette à cordes – Quartetto di Cremona (Audite) → … et il y avait encore de la place pour une autre grande version, remarquablement construite et tout en clair-obscurs. (commentaire ici)



Rééditions :

RÉÉDITIONS

Guédron, Belli, Castaldi… – airs de cour du XVIIe s. – Poème Harmonique, Dumestre (Alpha) → Réunion de la plupart des grands albums de l'ensemble, à la fois des découvertes et des interprétations suprêmement inspirées (Cœur !).
Bach – Passion selon saint Jean – Radio Bavaroise, Dijkstra (BR Klassik) → Une des plus mobiles et intenses interprétations de l'œuvre – l'Orchestre de la Radio est crédité, mais tout est réalisé de façon extrêmement informée, une version pour petit ensemble et modes de jeu anciens.
Mozart – Don Giovanni – RIAS, Fricsay (DGG) → Une des grandes versions de l'œuvre, avec des solistes aux caractères extraordinairement marquants. Seule petite faiblesse, les ensembles où les timbres sonnent un peu disparates.
Kraus – Anthologie – divers interprètes → Réunion de disques de cette très grande figure de la fin du classicisme. Indispensable si on ne les a pas déjà.
Berlioz – La Damnation de Faust – O. Lamoureux, Markevitch (DGG) → L'interprétation orchestrale de référence où chaque détail instrumental prend immédiablement sens. Et plateau splendide.
Miaskovski – Intégrale des Quatuors – Taneyev SQ (Northern Flowers) → Corpus soviétique majeur qui évolue du postromantisme sobre (les 4 & 5 sont extraordinaires) à l'épure plus abstraites, comme ses Sonates pour piano.
Liebermann – Penelope – Opéra de Vienne, Szell (Orfeo) → Dans la lignée des grands opéras allemands décadents, Liebermann écrit un opéra qui soutient la comparaison avec les réussites de R. Strauss, Schreker ou Schoeck. Là aussi, à découvrir absolument. (Reparaît aussi l'École des femmes qui porte un peu plus, à mon sens, la marque des limites du langage de son temps.)



3) Autres albums magnifiques de 2019

Je ne puis tous les nommer… Voyez les titres en gras dans le tableau (sauf la colonne en vert, où le gras indique mon souhait particulier d'écouter).

Les titres soulignés sont ceux que j'attendais impatiemment – s'ils ne sont pas en gras, c'est qu'ils ne m'ont pas forcément autant impressionné que je le souhaitais, sans démériter par ailleurs. Car ceux qui ne figurent pas en gras sont aussi des disques réussis ! Comme vous le voyez, il y en a beaucoup, rien qu'avec les splendides réussis en gras, c'est déjà plus que je ne puis présenter…



4) Les déceptions

Car sans la liberté de blâmer il n'est point d'éloge flatteur, comme le clame le frontispice d'un journal connu pour sa liberté de disconvenir avec ceux qui ne sont pas d'accord avec lui, un petit mot tout de même de disques qui n'ont pas tenu leurs promesses. Il y en a finalement assez peu.

D'abord de bons disques pas tout à fait à la hauteur de leur programme annoncé :
La morte della Ragione du Giardino Armonico rassemblant de jolies pièces pour flûte (peu passionné par les œuvres, je n'ai pas lu la notice, mais à l'écoute du programme, le concept est peu évident),
les Tchaikovsky Treasures de Guy Braunstein (quelques arrangements joliets de ballet en plus du très rare Concerto pour violon, en plus dans une interprétation qui ne me séduit pas, commentaire ici),
l'Opéra des opéras de Niquet (je sais que ça se vend mieux, mais les programmateurs devraient accepter une fois pour toute que les cantates ou opéras constitués en pot-pourri, sauf à en récrire en profondeur le texte et les récitatifs, ne fonctionnent jamais – commentaire ici). Parcours passionnant au demeurant dans des raretés, mais le résultat n'accroche pas bien – il faut dire que je n'en aime pas trop les chanteurs non plus…

Ensuite des versions qui ne sont pas du tout prioritaires à mon sens : quand ce sont des œuvres rares, on peut quand même tenter (K.-A. Hartmann par l'Airis SQ, Hillborg par le Calder SQ) même si je recommande d'écouter plutôt d'autres versions, mais sinon, pas vraiment d'intérêt de se jeter sur ces nouveautés. Dans cette catégorie, le Trio de Lekeu chez Brilliant (timbres assez acides), le dernier Goerne (assez empâté pour le léger et mordant Liederkreis Op.24, question de correspondance quasiment physiologique), les Vier letzte Lieder de Lise Davidsen (plus épais qu'impressionnant, très global, discutablement chanté) et des interprétations très tranquilles de Gielen (réédition de Mahler 6), Noseda (Tchaïkovski 4 avec le LSO), Ozawa (Beethoven 9 avec son Mito).

Quelques disques qui ont un peu plus agacé aussi :
♠ L'album de tragédie en musique de Katherine Watson. Programme passionnant, mais confier cela à une seule voix, aussi peu tournée vers la déclamation, aussi peu variée en couleurs… assez frustrant. Elle progresse et s'est montrée superbe en Hypemnestre chez Gervais, mais d'autres profils étaient mieux adaptés pour en servir le texte. Pourtant, dans le domaine des voix que je n'aime pas, Van Mechelen propose un récital consacré au répertoire du chanteur historique Dumesny où le programme s'incarne bien davantage, y compris dans l'interprétation ; très convaincant et écouté plusieurs fois avec beaucoup de plaisir, une réelle réussite (alors que la matière vocale me déplaît plus a priori que celle de Watson).
Coïncidence, autre membre de la distribution d'Hypermnestre, Thomas Dolié publie un Schwanengesang. Cuisante déception à l'écoute (après avoir beaucoup aimé, il y a plus de dix ans, ses Wolf en salle), entre la voix pâteuse et l'allemand pas très beau. Là aussi, on sait qu'il peut mieux et ce récital ne le met pas en valeur.
Rinaldo dans sa refonte napolitaire par Leonardo Leo. Peu de changements par rapport à l'original, Fabio Luisi dirige cela d'une façon assez peu informée (ou même seulement intéressante, pour un chef de sa trempe), la captation Dynamic est hideuse, les chanteurs, excellents dans d'autres répertoires, pas très brillants ici. Je ne comprends pas bien pourquoi diffuser un état assez peu différent d'une partition connue capté dans de mauvaises conditions avec des interprètes dans un mauvais soir. (commentaire ici)

Et puis, quelquefois, ce sont les œuvres :
♠ Say, Concerto pour violon. Sa musique respire ici encore la bonne intention, magnifier les ponts entre les cultures, mais le résultat paraît vraiment sommaire.
♠ Terterian, Symphonies 3 & 4 par Bournemouth et Karabits. Beaucoup de copains adorent ça, donc ce doit avoir un intérêt. Mais si je dis honnêtement mon sentiment, j'attends toute la symphonie que la musique commence. Des aplats d'à peu près rien (ainsi les percussions liminaires, qui durent, durent…) qui se prolongent et se succèdent. Je voulais l'essayer dans les bonnes conditions de son et d'interprétation, considérant la réussite de leur Liatochinsky n°3 (Lyatoshynsky) paru plus tôt cette année, l'interprétation n'a pas causé de révélation, tant pis.

Tout cela non pour le plaisir de médire, mais pour montrer (que j'aie raison ou tort dans mes dédains) :
    1) que je n'entends pas tout placer sur le même plan (reproche parfois lu) ;
    2) qu'il y a finalement très peu de disques décevants dans cette fournée 2019 (j'ai cité presque tous ceux qui l'ont été !) ;
    3) qu'aucun n'est scandaleusement mauvais. Pas convaincant tout au plus – même le Rinaldo tout moche de Naples n'est pas un naufrage.

Il se bal(l)ade sans doute des disques absolument sans intérêt dans les trop-ièmes gravures de Chopin chez les Majors par des pianistes essentiellement distingués pour leur coiffure, ou décidément trop mal captés par des labels à compte d'auteur, mais je n'arrive pas à citer un disque, dans les 385 écoutés parmi les 857 relevés pour moi-même, qui serait profondément mauvais. Quelques-uns n'atteignent pas leurs objectifs, mais tout cela s'écoute fort bien (sauf Terterian, certes, mais pour d'autres raisons).



… Voilà de quoi vous occuper, déjà, pour une partie de 2020 !  Je ne suis pas sûr de reconduire l'expérience l'an prochain : le principe a l'avantage d'obliger à écouter hors de sa zone de confort et à faire de splendides découvertes lorsque les parutions ralentissent, mais il faut aussi renoncer à réécouter les genres ou œuvres qu'on aime, au gré de ce qui est publié, et ne pas trop s'attarder sur les disques merveilleux qu'on vient de découvrir. À reprendre en assouplissant sans doute (200 plutôt que 400 disques à écouter, par exemple) ; peut-être en se dispensant des versions nouvelles – mais elles réclament moins d'attention que les œuvres nouvelles, il faut être honnête, et nourrissent les papotages entre mélomanes…

N'hésitez pas à partager vos propres coups de cœur ou vos divergences !

(Ne m'en veuillez pas si je ne puis publier ni répondre à vos commentaires dans les prochains jours, je serai jusqu'au 6 janvier en chasse d'églises interlopes dans un lieu lointain où ma disponibilité sur le réseau sera incertaine. Tout sera évidemment mis en ligne au bout du compte, et recevra réponse. Belle année nouvelle à vous !)

mercredi 2 octobre 2019

Quelques nouveautés discographiques : Michèl Yost meilleur que Mozart, Magnard transfiguré, 3e Concerto pour piano de Brahms…


Grosses semaines (consacrées notamment à des commandes extérieures à CSS, comme celle-ci sur le grand motet à la française et le ballet à entrées du XVIIIe s.), où je poursuis toutefois le défi de l'année : après celui de 2017 sur la programmation d'opéra mondiale, celui de 2018 « Une décennie, un disque » (toujours en cours), celui de l'année 2019 a consisté à écouter, chaque semaine, les nouvelles parutions, pour prendre le pouls, en particulier, des redécouvertes. Et il y en a beaucoup, beaucoup trop pour les écouter toutes – encore moins les commenter.

Vous voyez ici un tableau qui recense celles que je repère, écoute, commente. Et là, mes impressions rapides.

Comme on trouve quelques très belles interprétations et découvertes d'œuvres stimulantes dans les dernières livraisons, je les publie en notule :

--

yost vogel

105)
Yost, Concertos pour clarinette…
+ Vogel, Symphonie en ré mineur
Susanne Heilig, Kurpfälzisches Kammerorchester, Marek Štilec

Michèl Yost (ou Michel) est considéré comme le fondateur de l'école de clarinette française. Ces concertos de la pleine période classique (années 1770-1780) illustrent un style extrêmement proche du concerto de Mozart – j'ai souvent eu l'occasion de souligner, dans ces pages, combien le style pour clarinette de Mozart, la grâce de son concerto et de son quintette avec clarinette sont en réalité pleinement de leur temps (ceux de Yost, Neukomm, Hoffmeister, Krommer, Cartellieri , Baermann, Weber en sont très parents, jusque dans la belle couleur mélancolique). Le mouvement lent de chacun reste le meilleur du genre, mais on peut en trouver de comparables, et même de meilleurs mouvements rapides. Ceux de Yost sont particulièrement réussis, couronnés par des cadences (de Susanne Heilig, je suppose) tout à fait éloquentes, originales et généreuses.

On sait qu'en réalité Yost, sans formation sérieuse de compositeur, se faisait aider par son ami Vogel pour composer ces concertos. Le couplage avec une symphonie ardente dudit Vogel – tout à fait dans le genre postgluckiste qui caractérise beaucoup de symphonies du temps, comme la fameuse Casa del diavolo de Boccherini – se justifie ainsi pleinement.

Superbe interprétation de la part d'un orchestre (« de chambre de l'Électorat Palatin ») fondé en 1952 pour jouer la musique de type Mannheim, qui a réellement évolué avec son temps, en tenant compte de tous les apports de la musicologie (jeu très fin et tranchant des cordes, sans vibrato). Susanne Heilig n'est pas n'importe qui non plus : clarinette solo à l'Orchestre de Bielefeld, ancienne musicienne  (en tant que jeune-incorporée, je crois) des deux grands orchestres munichois (Radio Bavaroise et Opéra).

--

106)
Le Promenoir des Amants
Lieder et mélodies de Schubert, Loewe, Schumann, Zemlinsky, Debussy, Caplet, Ravel
Garnier & Oneto-Bensaid, Jacquard & Lahiry, Lanièce & Louveau, Rosen & Biel
(B Records, 27 septembre 2019.)

Ces quatre couples de lauréats de la Fondation Royaumont présentent une partie des œuvres travaillées en masterclass (notamment avec Helmut Deutsch ou Véronique Gens…). Les voix passent assez différemment de la réalité (Alex Rosen a un très gros impact en vrai, et paraît peu gracieux au disque ; Jacquard sonne au contraire beaucoup plus phonogénique et focalisée via l'enregistrement), mais l'ensemble est superbe. On a notamment l'occasion d'y entendre le piano éloquent de Célia Oneto-Bensaid et la voix claire, libre, mordante, élégante, insoutenablement séduisante de Jean-Christophe Lanièce.

--

107)

Roma '600
I Bassifondi
(Arcana, 27 septembre 2019.)

Musique instrumentale pour trois musiciens (plus les stars violoniste Onofri ou soprane Baráth sur quelques pistes) à divers instruments d'époque (cordes grattées pour deux d'entre eux, flûtes, percussions). Jeux de variations sur thèmes célèbres, compositeurs qui sortent de l'ordinaire, sens du rythme et de l'atmosphère. Un recueil tout à fait réjouissant qui, comme son amusante pochette le suggère, revitalise volontiers l'ancien !

--

108)

Asteria
Yardani Torres Maiani (collection Harmonia Nova)
(Harmonia Mundi, 27 septembre 2019.)

J'ai très vivement recommandé cette collection originale, où de jeunes artistes produisent eux-mêmes leurs programmes, souvent assez originaux. Celui-ci ne m'a pas convaincu : le violoniste y présente ses propres compositions planantes (avec clavecin), écrites dans une langue très conservatrice (tonalité assez étale et pauvre). Pourtant j'aime bien Silvestrov et même certains jours Kancheli, mais ici, je n'ai vraiment pas été convaincu par l'intérêt des œuvres.

--

109)
Julius Röntgen, Concertos pour piano 3, 6 & 7
Triendl
, Kristiansand Symphony, Bäumer
(CPO, 20 septembre 2019.)

J'avais déjà recommandé les concertos pour violoncelle, pour les admirateurs de Dvořák. Ce disque confirme les aptitudes de Röntgen dans le genre concertant, cette fois à conseiller en priorité aux amateurs de Brahms – le 3 en particulier. Très belle matière musicale, dense et renouvelée, qui force l'admiration.

L'occasion aussi d'admirer une fois de plus Oliver Triendl qui, en plus d'être excellent, documente à une vitesse vertigineuse des corpus très amples et très difficiles : Reizenstein, Papandopulo (2), Suder, Künneke, Gernsheim, Gilse, Urspruch, Genzmer (2), Blumenthal, Goetz, Weingartner, Thuille (2), Kiel, Hermann Schaefer, autant de figures assez peu courues (même si Gernsheim, Goetz ou Thuille connaissent un petit retour en grâce dans les cercles spécialisés, et Gilse & Weingartner des cycles assez complets chez CPO). Autant de choses aussi diverses et difficiles, et aussi bien jouées… le pianiste actuel le plus intéressant à n'en pas douter !
(Les autres, sortez-vous les doigts du Chopin si vous en voulez autant.)

--

Et précédemment :

--

97)
Free America!
par la Boston Camerata
(Harmonia Mundi, 13 septembre 2019.)
→ Airs politiques progressistes fin XVIIIe-début XIXe à Boston, tels qu'en les éditions qui nous sont parvenues : contre la tyrannie, l'esclavagisme, pour la Science – et même l'amitié avec les musulmans !  Les monodies sont jouées brutes, sans accompagnement au besoin, et les textes fournis permettent de goûter la saveur des détournements (Rule Britania devient un chant d'émancipation de Columbia). Paraboles bibliques (Daniel !) ou revendications assez directes, tout l'univers de ces chansons qu'on faisait passer de la main à la main sur un billet, que l'on vendait dans la rue, que l'on publiait dans les revues ou essayait dans les salons… Parfois aussi des pièces polyphoniques, et l'habillage / complément instrumental est très réussi. On remarque particulièrement la fabuleuse basse Koel Frederiksen, d'une profondeur et d'un magnétisme assez formidables.

À la fois un témoignage précieux et un disque tout à fait roboratif.

--

98)
Die Winterreise par Peter Mattei
(BIS, 6 septembre 2019.)
→ Le baryton suédois a conservé toute sa splendeur vocale, ce timbre très clair et moelleux (mais en salle, les graves sont impressionnants !). Sa proposition du Winterreise est donc incroyablement voluptueuse et séduisante, davantage fondée sur le lyrisme, il est vrai, que sur le détail du texte comme le font les spécialistes. Mais dans le registre de l'exaltation mélodique, on pourra difficilement se repaître de plus belle voix et d'artiste plus frémissant.

--

99)
Magnard, Symphonies 3 & 4
Philharmonique de Fribourg, Fabrice Bollon
(Naxos, 13 septembre 2019.)
→ Longtemps mal servies au disque dans des versions opaques et pesantes, les symphonies de Magnard sortent de leur purgatoire et révèlent, après avoir semblé singer l'esprit germanique en n'en retirant que l'abstraction, tout ce qu'elles doivent au contraire au folklore français. Thomas Sanderling avait déjà mis en évidence l'espace intérieure, la luminosité de ces pages (Symphonie n°2 en particulier) avec Malmö. C'est peut-être encore plus évident avec Fabrice Bollon et le Philharmonique de Fribourg (le second orchestre de la ville – allemande –, après celui de la radio partagé avec Baden-Baden et désormais fusionné avec Stuttgart, où il réside principalement) : on croirait se plonger dans la musique de chambre de d'Indy, avec ses thèmes populaires, ses désirs de danse, ses élans mélodiques !
Malgré sa belle charpente, un chef-d'œuvre de l'esprit français, tout en danses et clartés, se dévoile ainsi. À découvrir absolument.

--

100)
Joseph Renner, œuvres pour orgue par Tomasz Zajac.
(DUX, août 2019)
→ Quelque part entre Widor (la sobriété lyrique des adagios des 5 Préludes), Franck (progressions sophistiquées de la Sonate n°2) et Dubois (Suite pour orgue n°1, plus naïve), pas forcément une figure singulière, mais de belles compositions romantiques très agréables. (Je n'ai de toute façon jamais entendu que d'excellents disques chez le spécialiste polonais DUX, jusque dans les choix de répertoire.)

--

101)
Jean Cras, Quintettes (piano-cordes, flûte-cordes-harpe) & La Flûte de Pan
Sophie Karthäuser, Oxalys
(Passacaille, 20 septembre 2019)

→ Superbe assemblage : les deux quintettes, celui léger et pastoral avec harpe, celui plus savant (mais à base de thèmes de marins très dansants !) avec piano, et l'originale Flûte de Pan, quatre mélodies accompagnées par flûte de pan et trio à cordes. L'ensemble à géométrie variable Oxalys est toujours d'excellent niveau : le piano est moins beau que celui d'Alain Jacquon avec les Louvigny, les danses moins évidentes qu'avec les Ferey et les Sine Qua Non – disque paru en fin d'année dernière ! –, mais c'est peut-être la plus robuste techniquement des trois versions récentes.
    Autre avantage : l'ensemble s'adjoint les services d'un véritable paniste (?), et non, comme dans (l'excellentissime) disque Timpani avec Estourelle (et Peintre), une flûte classique. Bien qu'ayant arbitrairement choisi les sept notes qu'utilise l'instrument, Cras, entendait bien faire jouer la pièce avec la version à tubes multiples, ce qui est réussi ici avec un timbre superbe et une réelle verve.
    La déception vient surtout de l'incompréhension de ce que veut faire ici Sophie Karthäuser : […] Je la trouvais déjà de plus en plus opaque, certes, mais à ce point, elle était peut-être souffrante. Dommage en tout cas de ne pas profiter du texte ni d'un joli timbre quand l'écrin est aussi accompli et soigné.

Je recommanderais plutôt les couplages des deux autres disques (avec le Quatuor), ou le disque de mélodies chez Timpani, mais ça reste une excellente fréquentation si on a le disque sous la main, ou si on veut disposer de plusieurs versions !

--

102)
Bach, pièces d'orgue célèbres (Toccata & Fugue doriennes, Ein feste Burg…)
Kei Koito, sur le Schnitger de Groningen (DHM, 20 septembre 2019)

→ Comme d'habitude chez Kei Koito ces couleurs vives, ce sens de la danse… difficile de faire plus lisible, bondissant et radieux.

--

103)
Scheibl, Wagenseil, Steinbacher…
Concertos pour clavecin styriens
Michael Hell, Neue Hofkapelle Graz (CPO, 20 septembre 2019)

→ Volume très intéressant sur le genre du concerto pour clavecin au cours du second XVIIIe s. dans la région de Graz : Scheibl encore assez baroque (avec son usage assez haendelien des cuivres), Wagenseil (avec violon solo), Steinbach (quelque part entre Bach et les Classiques), une jointure entre la forme brève baroque et le genre concertant classique, qui a le mérite d'illustrer un lieu, une école précis.
Assez bien écrits d'ailleurs (pour moi qui ne suis fanatique ni du concerto pour clavecin, ni de cette esthétique « viennoise » préclassique).

Encore une très belle réalisation de la Hofkapelle. (Je me demande qui peut acheter ça, mais merci CPO de l'oser !)

--

104)
Bernier, Bach, Nâyi Osman Dede…
Cantates du Café
Blažiková, Mechelen, Abadie ; Les Masques (Alpha, 20 septembre 2019)

→ Joli projet de mêler différentes sources autour du thème : la cantate narrative française avec Bernier, la fameuse cantate profane de Bach, des pièces persanes du XVIIIe siècle (débutant par le thème gainsbourgien… encore un emprunt ?).
Mon intérêt (on s'en doute) se portait surtout sur la cantate de Bernier, et j'ai été frustré pour une raison très simple : Blažiková (fabuleuse soprane d'oratorio, ou première choriste au Collegium Vocale Gent) chante un français difficilement intelligible et assez avare de couleurs – dans un genre qui repose très largement sur l'éloquence du chanteur-narrateur, je me retrouve privé de l'essentiel du plaisir.
Je n'ai pas encore essayé le reste – je boude un peu.


vendredi 7 juin 2019

Nouveautés du vendredi


Très grosse brassée de nouveautés ce vendredi. Le fichier des nouveautés 2019 a été mis à jour. (En gras, les recommandations, en italique, ce qui me paraît dispensable. Les deux, lorsque l'œuvre vaut le détour, mais qu'on trouve interprétations sensiblement plus abouties dans la discographie préexistante.)

Bien sûr, il y a Tarare, le seul livret écrit par Beaumarchais, le meilleur opéra de Salieri, le meilleur opéra français du second XVIIIe, une des œuvres les plus étranges et hapaxiques de l'histoire du genre, toute de jubilations imprévues. Le disque de la décennie, avec Das Schloß Dürande, rapidement présenté ici, et qui devrait aussi recevoir sa notule ou sa série de notules dans les semaines à venir.

Mais c'est une avalanche de plusieurs dizaines de disques très attirants qui déboule aujourd'hui :
¶ anthologie De Lymburgia (XVe),
¶ luth de Marco Dall'Aquila (XVIe),
¶ musique sacrée composée pour Leufsta Bruk (en suédois, et avec l'un des plus beaux orgues du monde, un Cahman aux fonds merveilleux),
¶ œuvres pour flûte et cordes de Telemann par Reyne,
¶ un oratorio-passion de Graupner, une messe de Telemann, des cantates de Telemann, Graun ou Bach, chez CPO,
¶ duos rares (Galuppi, Wagenseil, Lampugnani, Porpora, Traetta) par Genaux & Zazzo,
¶ Adam & Ève (oratorio serio en italien de Mysliveček),
¶ album autour de la harpe à l'époque de Haydn,
¶ concerto pour piano (sur pianoforte) et symphonie en ut de Rösler,
¶ Le Manoir hanté de Moniuszko dans une nouvelle version chez DUX (dont tous les disques sont merveilleux, quel que soit le répertoire),
¶ pièces pour violoncelle de Robert Kahn (par Thedéen !),
¶ concerto pour violoncelle et messe de Howells (grand mélodiste britannique, peu exploité comme symphoniste),
¶ Symphonie n°3 (« Bateau ») de Holbrooke,
¶ les symphonies de Hanson par Hanson
¶ des arrangements d'Arensky, Prokofiev (Visions fugitives) et Scriabine (Préludes) par Oramo la Chambre ostrobothnienne,
¶ album de quatuors composés par des compositeurs (obscurs !) de Leningrad par le meilleur spécialiste (Quatuor Taneyev),
¶ un album de piano largement constitué de soviétiques tardifs (Schnittke, Chtchédrine, Kancheli… et du Rihm, par Gourari),
¶ un nouvel album de musique sacrée de MacMillan (musique d'aujourd'hui, mais aux fondements tonals très accessibles),
¶ de bizarres originaux et arrangements de Martynov (Bach notamment) pour violon par Mari Samuelsen,
¶ un disque de pièces de Gurdjieff avec Günter Herbig à la guitare électrique (le kapellmeister supersérieux, le même ?),
¶ un récital de piano tout-Skalkottas, par Ramou…

Ainsi que quelques versions nouvelles qui semblent attirantes :
¶ les Goldberg version trio par le Trio Zimmermann,
¶ divertimenti de Mozart et arrangements de tuibes par la Camerata Alma Viva,
¶ Schubert 3 et Schumann 1 par la Radio bavaroise et Jansons (ça ne me tente pas du tout, mais ça en intéressant sans doute parmi vous),
¶ Siegfried par le Hallé Orchestra & Elder (bonne distribution et surtout prise de son démente, d'une ampleur et d'une clarté incroyables),
¶ quatuors piano-cordes de Mozart, Brahms, Mahler, avec Lise Berthaud et les sœurs Skride,
¶ Mahler 9 par Blomstedt & Bamberg,
¶ les Nocturnes de Debussy par Singapour,
¶ Le Prince de Bois de Bartók par Mälkki & Helsinki,
¶ arrangements pour marimba et clarinette (Stoltzmann).

Reste à écouter tout ça, ajouté aux brassées des autres jours, et à tous ceux que je n'ai pas voulu relever ou pas vu passer…

Ma sélection ? Outre TARARE, outre ce que je vais écouter pour m'amuser (Herbig !) et ceux que je ne connais pas et auront donc la priorité (Rösler, Kahn, Skalkottas), je crois que Leufsta Bruk, Howells, Oramo et par-dessus tout les quatuors de Leningrad promettent beaucoup. Vous retrouverez les échos de ceux que j'aurai le temps de commenter par là.

A caccia, a caccia !

lundi 21 janvier 2019

Nouveautés discographiques 2019


Du fait de ma (grosse) consommation discographique, et des commentaires que je peux en faire çà ou là, autant centraliser… (Et puis on pourra jouer à la remise des prix à la fin… je ne sais jamais ce qui est sorti dans l'année.)

Je sèmerai donc ici, en commentaires, des impressions (souvent d'abord jetées sur le mirifique forum Classik) sur ce qui vient de sortir. À chaud et sans apprêt, pardon, mais cela laisse toujours une trace en attendant que vos magazines préférés en disent d'autres sottises que les miennes !

Cliquez ici pour accéder aux commentaires de l'ensemble des disques.



samedi 7 mars 2015

« Bon pour ma voix » – « Bon pour mon orchestre »


1. « Bon pour ma voix »

Il est habituel d'entendre les chanteurs expliquer (c'est même truisme un peu consternant dans les entretiens de chanteurs) qu'ils choisissent de privilégier tels rôles, parce que c'est « bon pour leur voix », ce qui « correspond le mieux à [leur] évolution actuelle », etc.
C'est un peu agaçant, il est vrai — voire un brin mystérieux, de mon point de vue, quand il s'agit de chanteurs amateurs qui n'ont ni la prétention de faire carrière, ni la fatigue vocale d'un chanteur professionnel devant exercer, et par-dessus le son d'un orchestre, même les jours de méforme. Mais, globalement, on en perçoit très bien la logique : une voix peut changer considérablement selon sa technique, mais elle reste confinée dans des limites naturelles d'étendue, voire de couleur (difficile de désapprendre totalement son émission), et dans une certaine mesure de puissance. Donc, oui, assurément, quand on a telle étendue, et développé telle technique, on ne peut pas chanter tout ce qu'on veut si l'on projette à la fois de produire un son suffisamment puissant pour être agréablement entendu du public et de demeurer en état de le faire pendant plusieurs années.

Par ailleurs, la voix est un instrument indissociable du corps, de ses astreintes, de ses émotions, de son vieillissement… Particulièrement chez les femmes, bien sûr, où les grossesses et la ménopause ont un impact très perceptible sur l'instrument. Et chez les voix aiguës masculines ou féminines, qui peuvent facilement s'élimer avec la rigidification des tissus au fil de l'âge.

2. « Bon pour mon orchestre »

En revanche, même s'il paraît évident que le concept existe, c'est la première fois que je voyais cette rhétorique appliquée aussi littéralement à l'orchestre :

Anaclase : Comment une saison de l’Orchestre National d’Île-de-France se construit-elle ? Bien évidemment s’y trouvent les œuvres que vous avez envie de diriger, mais d’autres points entre en ligne de compte… comment tout cela s’équilibre-t-il ?

Enrique Mazzola : Je mêle ce que j’ai envie de faire avec ce qui me semble important pour le bien de l’orchestre. Le contenu de la saison n’est pas dicté par le fantasme de mon ego, mais aussi par ce que l’orchestre a besoin de faire à tel moment de son évolution. Par exemple, je sens qu’il faudra jouer Mahler la saison prochaine. C’est important pour les musiciens d’avoir un retour sur la grande symphonie démesurée. [...] Deux fois par an, je partage l’orchestre en deux : une partie travaille sur le répertoire baroque – ça fait du bien ; c’est comme chanter Mozart pour un chanteur : ça fait du bien ! – et l’autre se concentre sur l’action culturelle.

On croirait lire Flórez commentant son audacieuse transition de Rossini vers Bellini à l'échelle d'une dizaine d'années ou Gheorghiu expliquant quel Verdi elle pourra éventuellement ajouter à la liste dans vingt ans… et bien sûr tous ces chanteurs qui répètent à quel point Mozart est bon pour la voix – quitte à le beugler avec un format, une technique et un style pas franchement faits pour ravir le public.

Tout l'entretien de Mazzola (excellent chef, d'ailleurs) est hautement intéressant, comme beaucoup de contenus d'Anaclase, qui explore des recoins en général négligés par la presse musicale, ou peu mis en valeur. Il y parle des postures possibles d'un chef d'orchestre, de la façon de maintenir un orchestre en bonne santé, de la constitution d'un programme, de la relation entre la musique contemporaine et le public… Il y annonce même une création de Concerto pour public et orchestre – le concept est sympa, j'attends maintenant la nouvelle version de Dialogues de l'ombre double pour tousseur à tons et électronique.


Enrique Mazzola salle Pleyel, détail d'une photographie de Ted Paczula.


Je ne suis pas forcément en accord avec ses diagnostics et solutions, mais force est d'admettre qu'en peu de mots, au lieu de parler exclusivement de sa propre mixture et de ses idéaux (ce qu'on attend en principe des entretiens d'artistes), il soulève des questions fondamentales pour l'expérience musicale et son avenir.

3. « Jouer pour soi »

Après la guerre, on a voulu ne jouer que pour soi-même ; c’est ce qui a creusé un fossé entre le public et les musiciens. Encore plus dans le domaine contemporain : le compositeur en devint totalement intouchable, loin de tout le monde, incompréhensible, volontairement inaccessible. À l’heure actuelle, on a besoin de se retrouver ensemble, d’éviter les distances. Ce sujet me préoccupe beaucoup.

… sujet souvent soulevé sur CSS, et dont le processus est, à mon humble avis, très antérieur aux années cinquante : l'émancipation de l'artiste, depuis le statut d'artisan servant des mécènes (ou réellement tributaire du remplissage, pour les compositeurs d'opéra et de symphonies), sa revendication non plus comme l'illustrateur du goût du temps (avec sa personnalité propre, bien sûr) mais comme l'initiateur de nouveaux univers débute avec le romantisme, dès le début du XIXe siècle. Jusqu'au début du XXe, ce n'est que le fait de certains compositeurs que l'historiographie de la musique décrit maintenant comme à la pointe, mais leur nombre croît considérablement (au début du XIXe, il y a Beethoven, Weber, Schubert, Berlioz, Liszt, Chopin, Schumann… et pas beaucoup d'autres qui renouvellent à ce point vigoureusement le langage), jusqu'à devenir tout de bon la norme au XXe siècle, où écrire de la musique revient à créer son propre langage. D'où les difficultés d'accès lorsqu'il faut maîtriser des langages aussi complexes et disparates que ceux de Debussy, Scriabine, Roslavets ou Schönberg… et encore davantage après.

Vous l'aurez d'ailleurs noté, dans une histoire de la musique, ce qu'on distingue, ce n'est pas tant l'aboutissement de l'écriture que sa nouveauté. Certes, les grands compositeurs ne sont pas forcément les véritables inventeurs des notions qu'on leur prête, mais ils arrivent dans la même foulée (Monteverdi et Lully pour l'opéra, Haydn pour le quatuor, Schönberg pour le dodécaphonisme…) et sont généralement nommés grands en rapport avec cette nouveauté (même Haydn et Mozart sont largement cités pour leurs innovations dans le quatuor, la symphonie, le singspiel…). Cela peut expliquer la désaffection pour des compositeurs moins spectaculairement nouveaux, même si personnels et extrêmement aboutis.

Je n'avais pas senti aussi nettement que cela s'appliquait à l'interprétation, mais il n'est pas impossible qu'il y ait eu comme une méfiance envers la facilité de plaire au public, et le désir de sauver la musique des masses. Pour des raisons d'idéologie politique, mais surtout, à mon sens, dans la logique prolongation d'une longue évolution en matière d'idéologie artistique : ce n'est plus l'artiste (compositeur ou interprète) qui s'adapte au goût du public, mais le public qui doit aller à la rencontre d'une démarche singulière. Au bout de cette logique, il y a les compositeurs qui écrivent la note d'intention avant la partition et les pianistes qui marmonnent en jouant, même en studio d'enregistrement.
Cela a ses avantages (diversité immense de l'offre, des mondes à découvrir) et ses corollaires plus négatifs (difficulté d'accès, voire un certain onanisme égoïsme créatif).

4. « Faire sortir la musique contemporaine du ghetto »

L’an passé nous avons commandé un opus au jeune compositeur italien Alberto Colla. Il y eut près de cinq minutes d’applaudissements, ce qui est beaucoup sur une scène. Colla a été rappelé deux fois. N’est-ce pas formidable ? Je m’engage dans la création à ma manière. Serait-il justifiable de construire aujourd’hui une philharmonie de style haussmannien, par exemple ? On ne peut pas nier le langage de notre temps ; c’est le nôtre, alors… La musique d’aujourd’hui ne peut pas être celle d’hier. Pourquoi se sent-on plus facilement apte à apprécier ou juger les œuvres qu’on voit, comme un tableau de Picasso ou de Munch, par exemple ? Tout le monde a un avis sur le bâtiment de la Fondation Vuitton, sur telle architecture, sur telle œuvre d’art contemporain, mais dès qu’il s’agit de musique, les gens reculent. Pourquoi ? Tous nous avons un esprit de curiosité et de critique, il faut juste le mettre en mouvement avec quelques éléments d’explication. Cette saison, nous avons commandé au compositeur italien Nicola Campogrande une œuvre pour orchestre et public.

Tout cela est intéressant, défendu avec chaleur, et discutable : en quoi les formes du passé sont-elles discréditées parce qu'il faudrait faire de la musique d'aujourd'hui ? On n'aime donc Mozart qu'en le remettant dans sa perspective XVIIIe ? C'est une véritable question, et moi le premier, je suis en général déçu lorsque j'entends un compositeur se contenter d'imiter ce qui a déjà été fait… mais l'échelle évaluant une musique selon sa date n'est pas satisfaisante, sauf à considérer qu'il existe un progrès linéaire en musique, ou des styles devenus interdis. Il n'est pas question de récrire toujours dans le même style, pourtant ; et dans le même temps, on peut espérer que les compositeurs d'aujourd'hui fassent de la musique d'aujourd'hui, adaptée au public — ce qui n'est pas vraiment le cas de ceux faisant de la musique d'aujourd'hui, paradoxe supplémentaire : l'esthétique du public majoritaire reste plutôt du passé.
Il faut dire que l'évolution des langages a été bien trop rapide par rapport à ce qu'est une culture musicale – l'ouïe reste un sens très instinctif (pas d'occultation possible comme pour la vue) –, et que la culture musicale générale correspond plutôt à celle du premier vingtième, celle que l'on entend au cinéma par exemple.

Ce que dit Enrique Mazzola sur la plus grande facilité à émettre un avis sur d'autres arts est très vrai, mais cela ne tient pas particulièrement à notre temps : la musique, par essence, est plus abstraite, fondée sur des structures arbitraires. Elle ne représente rien… même la musique à programme reste largement fondée sur des conventions d'évocation. Un improbable peuple de forêt vierge, encore caché à tous les regards, reconnaîtrait sans doute une peinture d'oiseau ; en revanche, un chant d'oiseau stylisé dans une symphonie ou une pièce pour piano, on peut en douter.

En effet, on met toujours le concert de musique contemporaine à part, comme s’il s’agissait d’une chose étrange, marginale. Il poursuivait en se demandant « quand comprendra-t-on en Italie qu’il faut insérer la musique contemporaine dans les programmes de répertoire ? ». Ce serait la meilleure façon de la sortir de son ghetto, des festivals ultra-spécialisés, etc. Quand j’ai lu ça, je me suis dit que c’est exactement ce que je fais, en fait ! L’idée est d’avoir des petites pièces – je ne m’aventurerais pas sur des choses énormes ; pas de nouvel Hyperion, non ! –, des œuvres d’un maximum de dix ou quinze minutes.

Le petit paradoxe, dans sa démonstration, tient à ce que les compositeurs qu'il cite sont, justement, très intégrés dans la tranquille continuité de l'histoire (tonale) de la musique, et ne constituent pas du tout une audace aux oreilles du public : Alberto Colla écrit dans une veine lyrique assez traditionnelle (sorte de romantisme tout début XXe qui aurait entendu les côtés percussifs de Gershwin et Bartók), tandis que l'univers de Nicola Campogrande s'inscrit assez ouvertement dans la continuité (très réussie, d'ailleurs, il faut vraiment écouter R) du Concerto en sol de Ravel. Dans cette mesure, effectivement, il n'est pas très compliqué de l'intégrer à un concert contenant Mozart, Tchaïkovski ou Rachmaninov, et les isoler n'aurait pas vraiment de sens.

Pour la musique sérielle, spectrale ou acousmatique, le temps d'adaptation et la violence du contraste me fait plutôt pencher, au contraire, pour les concerts spécialisés – où, pour ma part, je prends plus de plaisir qu'en prélude à la Symphonie fantastique ou aux Danses symphoniques, tant l'attitude d'écoute est différente.
Outre le fait que l'on n'a pas forcément envie, à supposer qu'on aime toutes ces musiques, d'entendre à quelques minutes d'intervalle Mozart, Debussy et Ferneyhough (et rarement dans un ordre chronologique qui pourrait adoucir l'expérience), on peut aussi voir le saupoudrage comme une forme de mise à l'écart encore plus pernicieuse, dans la mesure où l'on se sert de titres célèbres pour contraindre le public (car on ne jouera jamais la pièce contemporaine pour clore le concert, comme par hasard) à écouter de la musique qu'il ne réclamait pas. Ce genre de métissage peut fonctionner s'il existe une thématique forte (évolution d'une esthétique nationale, musique en musique d'un même poète, etc.), mais je ne le vois vraiment pas comme la solution miracle qui convertira le public à n'importe quel langage.

5. « Changer les modalités du concert »

Suite de la notule.

samedi 27 décembre 2014

Corelli-Bezukhov et Bastianini-Bolkonski : Guerre & Paix à Florence… et un peu de politique ?


Attention :
Ceci constitue une information, pas un conseil. Ne reproduisez pas ces gestes chez vous sans l'approbation de votre confesseur — ou, à défaut, l'aval formel de votre dernier numéro de Diapason.

1. L'opéra russe en traduction

L'opéra russe fascine vivement la plupart des amateurs d'opéra romantique. Il souffre cependant d'un défaut de conception fondamental : il est écrit en russe. Et autant le mélomane du rang est souvent féru d'italien et d'allemand, autant du côté du russe, surtout vu le nombre assez restreint de titres couramment disponibles dans le commerce (et généralement avec d'horribles livrets translittérés… non seulement éloignés de l'original, mais dont la logique de prononciation ne correspond à aucune langue d'arrivée !), l'effort n'est pas toujours fait.

Lecteurs estimés, ne comptez pas sur nos faibles forces pour accomplir cette tâche à votre place (nous avons fait Tomski, et si quelque soprane hardie s'y risque, nous feront peut-être l'intraduisible Hymne à la nuit de la Dame de Pique… cela n'ira pas forcément beaucoup plus loin).
Mais, du haut de notre promontoire, nos compatissons.

Aussi, il existe un chemin de traverse – plus amusant qu'utile à mon humble avis – pour y parvenir. Ces œuvres ont couramment été représentées en traduction dans les années 50 et — ce qui est mieux encore — assez largement commercialisées dans les récentes bombances de notre Âge d'Or discographique, où la quantité de production continue de s'accroître vertigineusement tandis que les ventes déclinent assez sévèrement. Il faut dire que l'interprétation (à défaut des traductions peut-être, mais les éditeurs ne semblent pas y prêter trop d'attention) en est libre de droits.

Les langues les plus fréquentes sont l'anglais (tous les grands titres du répertoire, y compris à périodes plus récentes, et Lady Macbeth de Mtsensk), l'italien (là aussi, tous les titres majeurs, et même Soussanine), l'allemand (moins souvent, Onéguine et Boris se trouvent en pas mal de versions différentes), quelquefois le français (sélection assez étonnante : Boris, Le Rossignol de Stravinski, L'Ange de Feu de Prokofiev).

Cela s'assortit souvent d'arrangements divers : en particulier dans les enregistrements de la RAI, où l'on coupait avec générosité. Mais celui-ci est véritablement atypique, plus que le simple fait d'entendre les salons de Pétersbourg et la Retraite de Russie à coups d'accents napolitains.


Corelli en Bezoukhov. Oui, c'est étrange.
Puis Nathan Gunn en Bolkonski mourant (DVD Bertini-Zambello 2000). Pardon pour son russe, il se vantait à l'époque des représentations qu'il suffisait de bien apprendre phonétiquement sans trop chercher le sens précis des mots. Mais vu l'état de la discographie, c'est le seul prince Andreï réellement gracieusement chanté…
Et Bastianini dans la même mort, éclatant de santé comme à l'ordinaire. Commentaires ci-après.


2. Guerre et Paix en italien

D'abord, il s'agit d'une réelle représentation, au Maggio Musicale de Florence (en 1953). Et l'orchestre est d'une tout autre trempe que ceux des différentes RAI du pays ! À la même époque où Mitropoulos laisse l'orchestre de la même maison, enthousiaste mais complètement dépassé, se débander complètement dans Elektra (vraiment à écouter : soirée électrique, irrésistible… où personne ne joue la partition), la cohésion d'ensemble impressionne. Sans doute aussi, précisément, parce qu'Artur Rodziński n'est pas Mitropoulos : sans jamais s'attarder, rien ne part dans le décor, ce qui est inhabituel pour un orchestre péninsulaire de l'époque — et ce même si le Maggio Musicale Fiorentino était alors, et de très loin, le meilleur orchestre du pays.


L'habile pochette performer-free (ça soulage, surtout pour les vieilles cires) d'une des rééditions récentes (Classical Moments) parmi les labels spécialisés dans le libre de droits et licences peu onéreuses (existait déjà chez Andromeda).


La traduction rythmique (les lyrics, comme on dit dans le West End), préparée très rapidement par Vito Frazzi, est un peu sommaire (les nuances sont passées par pertes et profits), mais demeure fonctionnelle.

Ensuite, la distribution a tout pour laisser perplexe :

  • le trompettant Franco Corelli dans le maladroit Bezukhov, qui livre vocalement, en cette période de jeunesse encore libre des excès de métal et de dégoulinements, l'une de ses plus belles soirées captées au disque — certes, ça n'a plus grand rapport avec le tourmenté Bezukhov, mais c'est intense de bout en bout, et sans trop de complaisance vocale — ;
  • le glorieux Ettore Bastianini pour le fragile Prince Andreï rebuté, qui se met soudainement à déclamer sa partie pour une phrase (effet de style « mourant » pour la voix la plus saine de l'histoire du barytonnat, ou bien façon très adroite de masquer qu'il est perdu ?) ;
  • Rosanna Carteri, grande chanteuse par ailleurs, mais particulièrement peu juvénile en Natacha — malgré ses vingt-trois ans, le timbre évoque plutôt le triple, probablement à cause de ce grave un peu trop timbré et sans legato ;
  • et puis les présences de Fedora Barbieri, Mirto Picchi (dans le rôle mi-caractère mi-dramatique d'Anatole), Italo Tajo (à la fois Rostov et Koutouzov), tous des symboles… d'autre chose !


Grâce à l'orchestre, à Rodziński, à la qualité des chanteurs, ce n'est pas mauvais du tout. Ce qui importe d'autant plus qu'à l'exception de la version Bertini (en DVD, avec Guryakova, Margita, Brubaker, Gunn, Kotcherga) et bien sûr de la luxueuse historique Melik-Pashaev de 61 (par ailleurs la mieux captée à l'orchestre !), les versions couramment disponibles (Rostropovitch, Ermler, Gergiev, Hickox) ne sont pas exceptionnellement chantées.
Il ne faut pas s'attendre à trop comprendre ce qu'on dit sur scène en revanche : le gros orchestre et les voix solidement couvertes rendent le texte peu intelligible dès que le volume général augmente (sans parler des chœurs, eux-mêmes extrêmement chargés en harmoniques et généreux sur la couverture, comme des solistes).

3. État de la partition

Mais la surprise vient surtout des coupures. Il manque près de la moitié de l'œuvre (3h30 devenues 2h), ce qui n'est pas inhabituel à l'époque pour une partition inhabituelle, longue et difficile. En revanche, c'est l'emplacement de celles-ci qui laisse perplexe. Elles suppriment non seulement des épisodes entiers (inévitable vu les impératifs de durée), mais jusqu'à l'interieur des scènes, et des même des phrases musicales !

Outre son sujet très engageant (même s'il y aurait à redire sur le livret du compositeur et de Madame, bavard, fragmenté et pas forcément centré sur les épisodes les plus intéressants — avait-on vraiment besoin d'Anatole à son lupanar pour cerner le personnage ?), outre son caractère grandiose de fresque épique, la force de Guerre & Paix réside dans les quelques mélodies récurrentes, d'une très grande intensité lyrique : le motif de l'amour d'Andreï et le motif de l'amour de la patrie (d'ailleurs parents). Le second en particulier donne la substance du grand air de Koutouzov (qui vient d'abandonner stratégiquement Moscou aux flammes), à un bref moment de lucidité désespérée chez Andreï Bolkonski mourant, et au grand chœur final.

À l'exception de la fin, qu'on peut difficilement occulter, les autres apparitions du motif ont été supprimées. Sauf grossière inattention de ma part, l'air de Koutouzov (l'un des rares moments purement mélodiques de tout l'opéra — et on est en Italie, bonté divine, dans les années 50 !) a tout simplement disparu, alors qu'il est véritablement le moment qui reste le plus volontiers en mémoire, immédiatement prégnant. L'autre est précisément la mort d'Andreï, et le traitement en est encore plus étonnant : à la fin du crescendo où il exprime son amour pour la vie, et où devrait éclater le souvenir désespéré de ce qu'il perd (sa patrie, Moscou aux coupoles dorées)… coupure de quelques mesures, et cela finit dans un semi-cri (non écrit) qui résume paillassement la chose : tutto è finito !. Tout cela change profondément l'économie musicale du passage, censé effectuer une transition du délire sombre à ce moment fiévreux d'espoir soutenu par les cordes en trémolo, pour aboutir sur la belle mélodie exaltée et épouvantée… Ici le dernier étage de l'édifice a volontairement été retiré, ce qui n'ôte pourtant que quelques secondes.


Vous pouvez observer la différence dans les illustrations sonores en début de notule : prenez à 135 secondes dans les extraits 2 et 3.

4. Raisons politiques ?

Les coupures en dépit du bon sens ne sont pas rares dans ce type d'adaptation, mais ici, se plonger dans le détail de la partition pour retirer même pas un prélude ou une répétition quelconque, mais un bout de phrase musicale… il semblerait qu'il y ait plutôt une volonté claire d'extraction du motif patriotique. Un peu comme on fit pour la tirade finale de Hans Sachs dans les Maîtres chanteurs — ce qui est beaucoup plus logique et simple à effectuer, car il s'agissait d'une tirade à thèse. Les éléments de Guerre et Paix sont beaucoup plus narratifs, et quand un général (qui a littéralement brûlé son pays) dit qu'il veut se battre à mort pour sauver sa patrie, ce n'est pas exactement de l'idéologie artificiellement ajoutée au récit.

Je me dis qu'il est déjà assez exotique, en 1953, d'importer un opéra à la gloire de la Russie commandé par le régime stalinien en Europe occidentale. Certes, le Mai Musical avait une tradition d'exigence (productions visuellement plus audacieuses, répertoire contemporain – par exemple la création italienne d'Œdipe-Roi de Stravinski), et même une assez étroite relation avec la musique russe, mais pourquoi ce titre-ci ? En plus Florence, fief important de Partisans, était sous conseil municipal chrétien-démocrate depuis 1951, donc il ne s'agit pas de commande politique a priori — ou bien, vu le travail que devaient constituer la réunion de l'équipe, la traduction de la partition (récente : achevée en 1942 et créée en 1944), l'étude d'icelle par les chanteurs (italiens : il faut leur laisser le temps, c'est pas du Donizetti)… peut-être était-ce une commande de la municipalité précédente (communiste) ?

Bien que très curieux d'avoir cette réponse, je ne l'ai pas définitivement. Parmi les programmes thématiques de l'époque, le Maggio Musicale avait notamment proposé une série sur « le XXe siècle face à l'Histoire » — dans ce cadre, Guerre & Paix semblait un choix judicieux.

Le contexte politique apporte quelques éclairages plus précis néanmoins. Il s'agit de la première exécution scénique hors d'U.R.S.S. (le seul précédent étant une version de concert en 1946, tout de bon à l'Ambassade de l'U.R.S.S. à Londres !). Le directeur du théâtre, Francesco Siciliani, a été nommé par le prédécesseur communiste de Giorgio La Pira — le nouveau maire l'a confirmé et défendu dans ses fonctions, mais la sensibilité politique de Siciliani a peut-être été conciliante de ce point de vue, je ne puis dire. En tout cas cela ne va pas contre l'hypothèse d'un projet antérieur aux élections municipales de 1951. À l'inverse, j'ai lu que Prokofiev aurait dû attendre la mort de Staline pour accepter le partenariat italien (pourquoi donc ?), ce qui expliquerait la hâte imposée à l'adaptation de Frazzi, mais je n'ai pas pu en trouver confirmation ailleurs.


Helena Scott (Natacha Rostova) et David Lloyd (Pierre Bézoukhov), acteurs et chanteurs dans la production télévisée de la NBC en 1957.


Cette programmation, en tout cas, a suscité des débats passionnés dans la presse italienne, comme on peut se le figurer, autour des possibles implications idéologiques d'un tel projet, et dans le langage fleuri des propagandes d'alors. Néanmoins il ne semble pas que l'œuvre soit considérée comme si subversive (son côté tsariste ?), car peu de temps après, en janvier 1957, la NBC la programme pour ce qui est alors la plus longue émission d'opéra jamais filmée (2h30, il manque tout de même 1h de musique)… Elle est donc très vite institutionnalisée, et la Détente ne suffit pas à expliquer qu'on soit passé d'une œuvre de propagande communiste à une œuvre du patrimoine lyrique mondial. Il est vrai que l'opéra de Prokofiev est essentiellement patriotique : il exalte l'amour inconditionnel de la patrie et le plaisir de se battre pour elle, mais ne véhicule pas exactement les idées de la Révolution — au contraire, les amis du Prince Bezukhov s'indignent de ce qu'il ait été mélangé par les Français aux crotteux prisonniers fantassins…

5. Qui a commis le crime ?

Mais alors, à supposer qu'elles soient bien idéologiques (on a vu d'autres bizarreries dans des représentations dont les sujets n'avaient rien de sensible), qui a décidé cette amputation méthodique des parties les plus susceptibles de plaire au public, mais aussi les plus engagées ?

Plusieurs hypothèses peuvent être faites. Peut-être le maire et le directeur ont-ils décidé de limiter le caractère subversif de leur programmation déjà sujette à débat. Mais leurs notions . musicales ne sont pas forcément suffisantes pour choisir les mesures à couper, la faisabilité instrumentale du collage, éventuellement les raccords à écrire (je n'ai pas eu l'impression que ce soit le cas, les éléments sont plutôt brutalement collés). Le traducteur Frazzi a peut-être pu faire ce travail (il faut des notions musicales respectables pour écrire des lyrics), mais peut-être n'était pas pour autant un spécialiste de l'harmonie de Prokofiev (bien qu'une fois encore, les transitions ne soient pas de la plus grande finesse…).

Aussi, il est très possible que le travail ait incombé, peut-être de son propre chef, à Rodziński. Après tout, le directeur musical de la soirée, fils d'un général de l'Empire austro-hongrois (d'origine polonaise, pour ne rien arranger !), vivait aux États-Unis depuis 1925 (invité par Stokowski comme son assistant à l'Opéra de Philadelphie) et était, à l'époque du concert, naturalisé américain. Sa complaisance envers le régime soviétique n'était donc peut-être pas maximale. Cela expliquerait assez bien les coups de ciseaux contre-intuitifs aux moments les plus exaltants musicalement, liés au sentiment national russe.

Ce n'est qu'une hypothèse, mais au delà du décalage divertissant que représente cette représentation traduite (et chantée par de très illustres non-spécialistes), il y a matière à méditer sur les implications politiques d'une programmation musicale — je l'admets, sans doute plus dans l'Italie d'alors que dans la France de désormais.

mercredi 24 décembre 2014

Legs Callas-EMI : dernières restaurations


Simplement un mot après avoir lu le plus grand bien des remasterisations des intégrales Callas chez EMI par Warner : on peut lire çà et là que reportés trop hâtivement sur CD au début des supports numériques, ils avaient été traités un peu maladroitement, et trop systématiquement filtrés.


Le visuel des nouveaux coffrets chez Warner.


Ce qui me rendait sceptique, parce que :

Suite de la notule.

dimanche 7 décembre 2014

Acoustique et identité sonore — [en l'occurrence, Radio-France… & César Franck]


1. Apprécier une interprétation… en contexte

En tant que mélomane, on a rarement l'occasion de mesurer à quel point l'environnement acoustique (ou les équilibres induits, voire créés par une prise de son) changent un nombre colossal de paramètres.
Si, on peut remarquer, lorsqu'on écoute des disques, qu'on trouve finalement beaucoup de parenté dans les équilibres de telle collection, d'une façon suspecte — chez la RCA des grandes années (vaut aussi pour Mercury, par exemple), la volupté sonore hallucinante des Leinsdorf (Tote Stadt avec la Radio Bavaroise ou Salome avec le LSO, par exemple), leurs détails profusifs et leurs timbres très colorés et chaleureux se retrouvent suspectement dans les Cleva (Luisa Miller) et surtout Prêtre (Lucia di Lammermoor) avec l'orchestre de musiciens italiens de la RCA, qui n'appartiennent pourtant pas, radicalement, aux mêmes écoles de son (ni tout simplement au même niveau instrumental).
Il y a de quoi s'interroger, alors, sur la part du chef et la part de l'ingénieur dans les couleurs et équilibres.

Or, il est très rare de pouvoir mesurer très précisément cet écart, faute d'entendre exactement les mêmes personnes dans les deux situations. Sauf lorsqu'on fréquente les grandes capitales culturelles du monde, où les concerts de célébrités, leurs radiodiffusions et leurs enregistrements sur le vif ou en studio peuvent être comparés. Et même dans cette configuration, l'occasion n'est pas si fréquente — sauf à s'appliquer à la créer indépendamment de ses goûts et des programmes.

Dans ce registre, je me souviens avoir entendu la radiodiffusion de la Walkyrie dirigée par Philippe Jordan, captée le soir où j'y étais. Et quel contraste : direction un peu molle dans le vaisseau de Bastille… mais à la radio (et il y a en principe peu de bidouille des équilibres par les techniciens de la Radio), un luxe de détails littéralement inouï, qui débordait de finesses et de sens… Clairement, dans la salle ou à la radio (ou peut-être très près de la fosse), on n'entendait pas le même spectacle — et cela peut expliquer bien des discrépances et bien des disputes, suivant le mode d'écoute : avec ou sans attention, avec ou sans livret, avec ou sans partition, et suivant le placement dans la salle, cela peut tout changer, vraiment.
Je ne peux pas en préjuger pour les autres, mais en ce qui me concerne, j'ai remarqué que je ne ferais pas du tout la même hiérarchie entre enregistrements selon que je l'écoute avec ou sans partition (et ce n'est pas du tout une question d'exactitude !) : si on ne fait qu'écouter, on est sensible à une forme de clarté du propos, qui peut paraître plate par exemple avec la partition sur les genoux. En ce sens, l'écoute avec partition n'est pas forcément plus objective que l'autres (et même, par certains aspects, l'est moins).

C'est pour cela que rencontrer le Philharmonique de Radio-France dans le nouvel auditorium, souvent entendu à Pleyel, dont plusieurs fois avec Mikko Franck (Wagner, R. Strauss, Sibelius, Schönberg), consituait un étalon assez puissant : il était facile de comparer la façon dont la même association chef-musiciens (et dans un langage postwagnérisant) allait sonner.
Car, vendredi, nous sommes allé entendre (en majesté) la Symphonie de Franck qui inaugurait le concept des concerts « Expresso ».


L'interlude de Rédemption au début du concert : on perçoit assez bien, sur la captation, la netteté du son de la salle.
Je n'ai pas trouvé la date de radiodiffusion


2. Accueil

Puisque pas grand monde n'y est encore allé, et qu'il s'agit d'un lieu excentré dans Paris où, cette saison, on ne jouera peu ou prou que du Brahms, autant en dire un mot pour les curieux qui n'auront pas l'occasion de s'y rendre tout de suite. CSS sauve une fois de plus vos dîners en ville, assurément.

¶ On lit souvent que la Philharmonie de Paris (indéniablement excentrée) sera difficilement accessible alors qu'elle est sur une station de la ligne de métro desservant le plus de gares, mais la seule station devant la Maison de la Radio est dévolue au RER, et à une « branche » particulière d'icelui, ce qui signifie un délai — ou une distance à pied — assez supérieurs à la norme parisienne habituelle.
Pour ma part, ayant vécu la vie culturelle bordelaise pendant des années (et adorant marcher), je suis très loin de vouloir me plaindre, mais il est possible que cela décourage les amateurs de l'Est s'ils doivent courir pour attraper leur concert… Les choses sont quand même plutôt mal faites : le public fortuné de l'Ouest dont la Philharmonie a besoin pour se financer risque de se décourager à traverser tout Paris aux mauvaises heures (surtout s'il ne prend pas les transports en commun), tandis que le public plus mélomane-fauché ou familial de la Maison de la Radio (où les noms sont moins célèbres, la programmation plus accessible et les tarifs beaucoup plus doux), qui vit pour partie dans les arrondissements du Nord-Est, va devoir lui aussi faire le chemin inverse…

¶ En termes d'accueil, il faudra sans doute un petit moment d'adaptation chez les publics.
Certes, à présent on peut entrer directement dans le hall au lieu de la cellule de fouille, difficile à trouver et pas très avenante (où seul des vigiles un peu crispés vous attendent), qui servait d'entrée depuis la fermeture du studio 104.
Pour autant, la paranoïa est toujours assez présente : l'un des rares lieux où l'on est obligé de déposer ses sacs à dos (mais pas ses mallettes…) au vestiaire, et tout le monde semble en permanence un peu affolé qu'un enragé sorte un fusil pour agir activement contre les mauvaises critiques du Masque & la Plume.
Comme je ne suis pas persuadé que la culture de la maison change, si la programmation est intéressante, le public s'habituera sans peine. [Mais j'ai toujours trouvé l'accueil un peu brutal dans la maison.]

¶ De même du point de vue de l'organisation : des notices ont été comme d'habitude imprimées pour le concert, mais impossible de les trouver, très peu de spectateurs semblent en avoir reçu (pas de quoi épuiser un stock, même sous-estimé). Par ailleurs, on interdit d'aller à jardin (supposément plein) alors que cour est plus rempli, ou de monter aux balcons (où l'acoustique doit assurément être bien meilleure), alors qu'un certain nombre de gens s'y trouvent (et y entrent même en retard) — apparemment, ils ne s'ouvrent qu'une fois le parterre rempli (l'heure d'arrivée n'étant plus la garantie d'une bonne place). Il faudra prendre le soin d'accorder ces violons-là, mais cela, en revanche, devrait vite se réguler. [Mais quel intérêt, enfin, d'interdire aux gens de se placer aux meilleures places, a fortiori quand tout le monde voudrait démabuler et tester la nouvelle salle ?]

¶ Par ailleurs, la Maison de la Radio se distingue comme la seule grande salle de concert classique à ne pas proposer de vente en ligne (sauf sélection de tarifs hauts et de surcroît majorés, via la Fnac !)… Pour récupérer, échanger ou revendre un billet, c'est un peu la croix et la bannière en comparaison de ce qu'on fait ailleurs. Sans mentionner la saturation de la billetterie, où il faut passer par le standard de Radio-France, et qui n'a pas de répondeur, il faut rappeler dix fois pour joindre quelqu'un aux heures de pointe !
C'est quand même extraordinaire qu'on ait les financements pour créer un superbe auditorium dont personne n'a fondamentalement besoin, mais pas de vendre simplement des places à distance comme le moindre petit théâtre !

¶ Le concept des concerts « Expresso » est sympathique : une heure de musique présentation incluse, ce qui permet de finir tôt la soirée, même en dînant ensuite en bonne compagnie. Néanmoins, vu que le concert est bref, le début à 19h est probablement un peu exagéré (nous sommes sortis à l'heure où les gens commençaient à faire la queue devant les Billettes) : il est difficile d'être à l'heure si on n'est pas directement à proximité ou en heures de bureau… Je suppose bien que le concept (tarif unique 15€) est un produit d'appel, mais en l'état, il se limite un peu aux voisins, aux étudiants et aux retraités. 19h30 serait probablement plus raisonnable pour la saison prochaine.


La salle conçue par Yasuhiha Toyota.


3. Décor

¶ Visuellement, tout en bois (cerisier, bouleau et hêtre), avec des balcons en quinconce, mais réguliers : à la fois très chaleureux, sans monotonie visuelle, mais aussi facile pour se repérer et se placer. Une fois assis, on se sent, même au fond des niches, extrêmement proche de musiciens. Pour une salle de 1500 places, le résultat est assez impressionnant de familiarité (et très beau).

¶ Je ne suis pas un fanatique de ces fauteuils en pince (dossier à angle droit, assise rehaussée sous les cuisses) : certes, ils tiennent très bien le dos, mais je me demande comment feront les spectateurs à la circulation sanguine délicate. Enfin, là aussi, cela ne concerne qu'une portion du public (et pas forcément moi qui me moque assez des sièges… c'est un luxe, certes, mais qui n'influe pas sur le choix des salles).

¶ Le bois foncé (mais pas sombre) de la salle fait contraste avec le parterre très clair où se posent les musiciens. C'est astucieux et retient l'attention, mais je trouve les lumières un peu crues : avec ce contraste très favorable, on pourrait vraiment proposer une ambiance visuelle très douce. De même, dans les loges, on laisse de la lumière un peu fort, je trouve, d'autant qu'il n'y a rien à lire pour un concert symphonique…
Mais toucher le potentiomètre ou, au pire, « changer une ampoule », cela peut s'ajuster vraiment sans difficulté ; je suppose qu'il y aura des réactions de spectateurs en ce sens.

4. Acoustique

Parce que c'est un peu le premier sujet, tout de même, quel vilain teaseur nous sommes.

¶ Tous les moyens ont été mis en œuvre par le concepteur Yasuhiha Toyota : l'armature de béton est posée sur des boîtes à ressorts, les parois sont bosselées en demi-cylindres pour renvoyer le son (avec égalité), et le plafond est un immense réflecteur en bois.

¶ Le résultat est assez spectaculaire : un son très feutré et précis, doux, d'une proximité incroyable, même des points les plus éloignés. Vraiment l'atmosphère d'un salon, très mate, pas du tout réverbérée.
De ce fait, ce doit être idéal pour la musique de chambre, et la structure en rotonde, qui devait théoriquement être un inconvénient pour la musique vocale, risque de ne pas être si gênante (certes, on ne verra que le dos, mais on devrait très bien entendre). Et surtout, les mots ne peuvent pas perdre en précision (ce qui est souvent le problème dans les grands espaces), le grain ne peut pas se diluer (ce qui n'est pas un atout pour les grandes voix, mais permet de faire chanter du lied, par exemple, dans une vaste salle sans forcément embaucher des stentors). Très curieux de la tester dans ces contextes.

¶ Cette acoustique est assez emblématique d'un son de radio ou de studio : direct, à retoucher éventuellement par les ingénieurs, mais le plus précis possible à la source.
La sècheresse absolue absorbe aussi les bruits du public (même lors des applaudissements, on a l'impression qu'il n'y a personne dans la salle) ; on n'aura pas les problèmes de Favart ou de Pleyel, où si quelqu'un froisse son programme, le balcon entier n'entend plus rien.

¶ Ce son si typé a forcément le revers de sa médaille : le son est parfaitement audible et précis de partout, mais tellement sec et « pur » qu'il manque d'ampleur pour les épanchements symphoniques romantiques comme dans la symphonie de Franck. Dans du contemporain, de la musique du chambre, du lied, ce serait probablement idéal, mais en l'occurrence, on a l'impression que l'acoustique parvient même à siphonner l'émotion : on voit les musiciens qui s'agitent, le son qui enfle… mais l'impression physique ne change pas. Pourtant, avec Mikko Franck et le Philhar, on aurait dû décoller, mais non, quelque chose d'un peu neutre s'empare des musiciens, enserre leur interprétation, comme si on exerçait une compression dynamique en temps réel sur leur exécution.
À Pleyel, la réverbération (certes acide et peu précise) aurait procuré une autre ampleur à l'œuvre, c'est certain !

¶ Par ailleurs, le son de la salle est un peu ouaté dans les forti.
Tout cela mis bout à bout entraîne une certaine frustration, l'impression que cette acoustique hors du commun nous dépouille d'une part conséquente de l'exaltation musicale à laquelle on pouvait s'attendre.
À tester dans d'autres répertoires où l'impact physique et les écarts dynamiques ne sont pas un moyen majeur d'expression.

5. César Franck : Rédemption et Symphonie

Le programme, très court (trois quarts d'heure, sans bis, plus une petite introduction), faisait entendre, outre la Symphonie en ré mineur, l'interlude orchestral de l'oratorio Rédemption — je ne crois pas qu'il en existe d'enregistrement officiel en dehors de Plasson (peut-être aussi une édition plus confidentielle tirée des archives de la radio ?), mais l'interlude a été quelquefois gravé en complément de poèmes symphoniques (ou, pour Fournet & la Philharmonie Tchèque, du ballet intégral de Psyché).
La pièce est sensiblement dans le même style que la symphonie, très simili-wagnérienne — l'orchestration, assez opaque par ailleurs, réutilise des techniques très typiques de tous les imitateurs wagnérophiles : guirlandes de cordes qui accompagnent le thème principal bramé aux cuivres. On remarque l'âge inhabituel du matériel d'orchestre (peut-être pas contemporain de la création, mais au minimum début-de-siècle !), il est vrai que ce ne doit pas être commandé tous les jours par les formations symphoniques.

Des traités musicologiques, des essais philosophiques, des romans, peut-être même des psautiers ont été écrits à partir de cette Symphonie, je n'ai donc pas grand'chose à en dire qui puisse apporter à la postérité. Si ce n'est qu'au delà des emprunts évidents — l'essai d'importer le leitmotiv dans la forme symphonique, les effets d'orchestration, les thèmes parents (le premier est un décalque du « thème du destin » dans le Ring, le second, avec ses simples volutes conjointes, pas si éloigné de la « Rédemption par l'Amour »), le goût des chromatismes —, l'esprit m'en paraît éminemment peu wagnérien.
Wagner ne relâche jamais la dynamique ainsi (les effets de Franck sont souvent plus brucknériens, avec ses ruptures soudaines, quasiment une écriture par épisodes), et lorsqu'il le fait, c'est pour aborder un thème complètement nouveau qui doit enfler à son tour encore plus haut… De même, les variations (un peu pénibles ?) du deuxième mouvement sont très loin de l'univers de Wagner, qui lorsqu'il se répète dans la même page, fait plutôt une marche harmonique.

De toute façon, l'esprit éminemment atmosphérique et théâtral de Wagner est tout ce qu'il y a de plus opposé au pur formalisme musical : c'est là tout son paradoxe majeur. Poète médiocre, il écrit pourtant une musique qui est complètement soumise à la dramaturgie… tout en convainquant essentiellement par la seule musique, et en la révolutionnant de surcroît. Aussi, toutes les tentatives de suivre ses traces dans le domaine de la musique pure est nécessairement incomplète. Ses succédanés les plus convaincants sont opératiques : Fervaal et L'Étranger de d'Indy, Le Roi Arthus de Chausson, Salome et Die Frau ohne Schatten de Richard Strauss…
On remarquera au passage que Franck n'a pas été particulièrement ébouriffant musicalement dans ses œuvres lyriques, aussi bien les oratorios (Les Béatitudes sont très belles, mais d'une immobilité anti-wagnérienne au possible) que les opéras (l'étonnant Stradella de jeunesse, le décevant Hulda, assez timoré) : il ne semble pas avoir été à l'aise avec la liberté formelle du théâtre lyrique.

Adéquatement exécutée néanmoins, cette symphonie, si elle ne dispose pas de la charge poétique de celle — au moins aussi difficile à réussir — de Chausson, peut se réaliser dans une constante poussée qui, alors se parera de certains charmes réellement wagnériens de transitions infinies en volutes, à défaut de culminer avec autant d'intensité.

6. Mikko Franck et le Philharmonique de Radio-France

Suite de la notule.

samedi 29 novembre 2014

[Nouveauté] R. Strauss — Vier letzte Lieder — Netrebko, Staatskapelle Berlin, Barenboim


Publié à l'origine sur Diaire sur sol.

Suite de la notule.

mardi 29 juillet 2014

Carnet d'écoutes — Die Meistersinger de Wagner par Janowski (PentaTone)


Un petit mot écrit aujourd'hui chez les voisins sur cet enregistrement récent. La rédaction en est un peu désinvolte, pardon, mais la recommandation reste là — et on a peut-être d'autres urgences que de parler de Wagner (non mais !).




Eva Pogner : Edith Haller
Magdalene : Michelle Breedt
David : Peter Sonn
Walther von Stolzing : Robert Dean Smith
Sixtus Beckmesser : Dietrisch Henschel
Hans Sachs : Albert Dohmen
Pogner : Georg Zeppenfeld
Veilleur de nuit : Matti Salminen
Orchestre et Chœurs de la Radio de Berlin (ex-Berlin-Est, voir là pour la distinction piégeuse)


J'ai déjà dit ma perplexité sur le legs PentaTone des Wagner de Janowski : prise de son qui tasse tout dans un médium rond mais sans contraste, et souvent une direction peu ardente, et des plateaux qui, certes, documentent les chanteurs d'aujourd'hui, mais pas sous le meilleur jour de leurs grandes soirées.

Eh bien, à ma grande surprise, rien de tout cela pour ces Maîtres.

¶ La prise de son, limpide, est très belle (même si l'orchestre reste un peu en retrait à mon goût).

¶ Tout avance avec beaucoup d'allant, et de fluidité musicale et dramatique, rien de compassé.

¶ Les chœurs sont les plus beaux de tous les temps, ils mettent la piquette même à Bayreuth.

¶ Le plateau est très beau, et pas forcément comme on l'aurait attendu.

Breedt, quoique un peu retenue par la tessiture basse, fait entendre un beau fruité ; Haller est à la fois belle et expressive, et sa robustesse vocale ne transparaît jamais dans son chant. Sonn chante très bien comme à l'habitude (Walther d'anthologie dans le Tannhäuser de Janowski), même s'il n'a pas complètement l'abattage des meilleurs David. Mais pour quelqu'un qui était plutôt limité, dans les grandes productions discographiques, à des rôles de comprimari, c'est une belle exposition méritée !
J'adorerais entendre Rügamer là-dedans.

Smith, capté trop tard et trop près dans les autres volets, vraiment pas à son avantage, sonne parfaitement dans ce rôle de lyrique assez large, avec une générosité dont il n'est pas coutumier. Ça m'évoque assez ses meilleurs Tristan, tout en étant évidemment plus « dans sa voix ». Même lorsqu'il peut paraître un peu poussif (dans la tierce aiguë ou dans les grands ensembles), le personnage reste joué avec générosité, ce qui lui procure un petit côté dépenaillé finalement parfaitement adéquat – tant que Walther paraissent des rossignols dès leur premier air… –, et particulièrement attachant.
La discographie permet d'entendre d'autres Walther au moins aussi bons, mais parmi ceux en activité, ça se place vraiment parmi les tout meilleurs (beaucoup plus expressif que Botha et Vogt, par exemple… et vu que Heppner s'est retiré, que Seiffert s'est un peu fané… qui fait mieux actuellement ?).

Henschel, proverbialement irrégulier pendant quelques années, semble se maintenir à son plus haut niveau maintenant, et c'est en vrai poète qu'il aborde Beckmesser, en qui il exalte l'intellectuel (puisqu'il s'agit d'un greffier municipal). Il faut vraiment remonter à Kunz pour entendre aussi éloquent.
Couplé avec Dohmen, on se retrouve ainsi avec le seul couple de la discographie (même Edelmann / Kunz ne le fait pas sentir aussi nettement) à inverser les sympathies !

Petite déception avec Zeppenfeld, qui fait très bien sonner sa voix grave, un peu au détriment de l'expression (et des nuances, toujours hautes). Mais que Pogner s'écoute parler, est-ce si grave ?
Je passe sur le clin d'œil très sympa de Salminen en Veilleur, et vient la grande surprise : Dohmen. Je n'aime pas sa voix un peu grasse, cassante, fruste – quand on voit qu'il tient aujourd'hui les rôles de Hotter (dont, pour mémoire, je ne suis pas du tout un inconditionnel confit), ça fait un peu mal. Il est l'un de ceux qui incarnent assez bien la « décadence » du chant lyrique, en particulier wagnérien : il est capable de tenir valeureusement les rôles les plus difficiles du répertoire, mais quand on compare avec les Anciens qui le faisaient aussi, mais avec un beau timbre et des mots généreux, on est un peu frustré par cette machine robuste, mais assez rétive au legato et pas vraiment généreuse musicalement.
Eh bien, dans le genre qui est le sien, Dohmen propose ici un très beau Sachs fruste, peu éduqué, mais crédible, et doté d'une qualité de timbre et d'un sens de la ligne très acceptables.

Seul problème dans cet enregistrement que je place au plus haut de la discographie, le Fritz Kothner de Tuomas Pursio, le pire Appel de la discographie : la voix tremble d'être élargie de force, c'est moche, et surtout complètement à l'encontre du caractère néoclassique et badin de ce moment. On peut supposer que la voix n'était pas bien chauffée, cela s'arrange ensuite sensiblement pour les règles de la Tablature.


Un grand enregistrement wagnérien, donc (il en fallait bien un !), dans ce grand cycle Janowski, qui se place, pour moi, parmi ce que la discographie a de mieux à offrir. Kubelik (distribution idéale et grand esprit d'équipe) reste le premier choix, mais ensuite, entre Janowski, Solti (particulièrement le premier studio, avec Bailey), Karajan (le studio avec Dresde), Jochum, Cluytens… ce sera vraiment une affaire de goût (pour moi, ce sera donc Janowski). Il n'est pas aussi capiteux que Solti ni aussi lyrique (orchestralement) que Karajan, clairement, mais ce n'est pas forcément une faiblesse, tant on sent le naturel de la représentation publique (concert du 3 juin 2011 à Berlin). Plus étonnant encore, certains moments paraissent réellement diaphanes (les moments de tendresse amoureuse, ou l'intense poésie du Prélude du III), ce qui n'est pas si fréquent dans cette partition.


Addendum du 30/07 : Après réécoute de Kubelik, si la distribution reste superlative, la direction, quoique captée avec clarté, n'a pas vraiment la transparence, la qualité d'articulation, ni la palpitation de Janowski, Solti, Karajan ou Jochum. En conséquence, on pourrait très bien considérer Janowski comme la meilleure version, selon les goûts de chacun. Ce n'est pas tous les jours qu'on est tenté de dire cela au pays de la discographie wagnérienne !

jeudi 24 juillet 2014

Carnet d'écoutes — Liszt sur son Steingraeber chez les Wagner — Hitzlberger, Ambronay




La première Lugubre gondole de Liszt.


Épuisé physiquement mais toujours disponible en téléchargement, voilà une petite curiosité. Thomas Hitzlberger jouait Liszt sur son Steingraeber de 1876, livré à Bayreuth chez Riri & Fifille. On dispose déjà d'un certain nombre de témoignages de ce genre, mais il s'agit du premier à oser, sur un clavier qui, pourrait-on croire, n'a pas la fiabilité des nôtres, l'écrasante Sonate en si, longue, exigeante en structure, réceptable de tous les traits, de toutes les polyphonies, de toutes les textures. L'œuvre qui par son chromatisme échevelé, simultanément avec Tristan, fait basculer le XIXe siècle, dès son milieu, dans le XXe.


La facture s'est considérablement améliorée en quelques dizaines d'années, et dans le dernier quart du XIXe siècle, on produit des instruments équilibrés sur tout le spectre — contrairement aux instruments du temps de Chopin, de peu d'amplitude dynamique, et surtout pourvus en médiums, avec des aigus plats et des graves malingres — capables de servir un répertoire exigeant. On pourrait jouer à peu près tout sur les bons Érard et Bechstein de 1900, gagnant en prime une sonorité chaleureuse et un dégradé de couleurs qui font absolument défaut aux mécaniques fulgurantes mais glaciales qui prévalent aujourd'hui — même les Bösendorfer, Bechstein, Fazioli ou Yamaha censés sonner différemment demeurent, avec plus ou moins de qualité d'attaque, plus ou moins de tranchant de timbre, peu ou prou la même chose que les incontournables Steinway.

En 1876, néanmoins, peu de pianos ont cette caractéristique, et contrairement à tout ce qu'on pourrait supposer, l'instrument (remarquablement joué par ailleurs, aucune irrégularité du pianiste sur cette mécanique ancienne) se distingue par des aigus exceptionnellement timbrés, délicatement dorés (au lieu d'arborer cette pureté froide, parfois acide, des instruments d'aujourd'hui), et plus étonnant, par une qualité exceptionnelle de tenue dans les nuances fortes. On ressent l'ampleur, et on ne manque pas non plus de basses – même si le médium reste favorisé.

À rebours, dans les pièces très nues du dernier Liszt comme les Gondoles, on entend le timbre individuel des notes se fendre, si bien que l'on égrène une série de sons individuellement peu homogènes, et, mis ensemble, assez dépareillés. C'est là que la différence de précision d'attaque, pour un pianiste capable de venir à bout de la Sonatensi sans peine, se fait sentir, par rapport aux instruments d'aujourd'hui où l'on peut vraiment maîtriser la forme de chaque entrée de note, et son volume dynamique exact.

Néanmoins, quel instrument extraordinaire… il faut vraiment l'entendre se confronter triomphalement à la grande sonate.

--

Merci à Loïc d'avoir attiré l'attention sur l'existence de ce témoignage précieux.

Hitzberger a gravé plusieurs autres expériences sur instruments d'époque, et même deux Années de Pèlerinage.

samedi 7 juin 2014

Jean-Philippe RAMEAU – Les Indes Galantes (1735) – Hugo Reyne


Le disque tiré des représentations viennoises (janvier 2013) vient de paraître : la Simphonie du Marais avec Valérie Gabail, Stéphanie Révidat (1,2), Reinoud van Mechelen, Nicolas Geslot (1,2), Aimery Lefèvre (1,2) et Sydney Fierro.


Il existe une multiplicité de choix éditoriaux possible pour les Indes, l'œuvre ayant subi plusieurs remaniements dès les premiers jours : le ballet était à l'origine en un prologue et deux entrées (« Le Turc généreux » et « Les Incas du Pérou »), « La Fête des Fleurs » a été ajoutée dès la troisième représentation, puis l'année suivante les « Sauvages » (de pair avec des modifications dans les « Fleurs » persanes) – du fait leur cloisonnement, toutes les entrées n'étaient pas toujours jouées. Plusieurs détails (notamment le quatuor « Tendre amour », qu'on peut voir comme un moment d'orfèvrerie majeur dans la partition) ont changé au fil des représentations et propositions de Rameau, selon la réception du public :

Le public ayant paru moins satisfait des scènes des Indes Galantes que du reste de l’ouvrage, je n’ai pas cru devoir appeler de son jugement ;

[Préface à l'occasion de la publication d'extraits choisis (« Ballet réduit à quatre grands concerts ») chez Boisvin.]

Et il est vrai que les parties récitatives et dramatiques, déjà étiques dans le livret de Fuzelier, ne sont pas très réussies, comparées aux « numéros » et danses dont beaucoup sont restés à la postérité. C'est une œuvre à la fois frustrante (rien à voir sur le plan du théâtre, et uniquement de la musique décorative) et fascinante par la réussite des divertissements comme autant de tubes.

On retrouve la même ambivalence dans les réactions du public, trouvant d'abord l'œuvre très (voire trop) italienne – ce qui désigne aussi bien l'usage d'une forme de virtuosité pyrotechnique (vocalisation, fusées violonistiques) et concertante (instruments solos pendant les airs) qu'un état de sophistication du contrepoint (pas trop ici) et de l'harmonie (les Indes n'en sont vraiment pas le cas le plus flagrant chez Rameau, mais contiennent des moments sensiblement plus hardis que la norme d'alors). Amusant, considérant que Rameau a incarné, au début des années 1750, le modèle français lors de la Querelle des Bouffons. Et, de fait, l'œuvre se situe au croisement d'une tradition galante très française et d'une virtuosité musicale qui, sans être proprement italienne, doit beaucoup à l'Outremont.
Néanmoins l'œuvre rencontre vite un grand succès grâce à ses parties les plus divertissantes et brillantes (les plus italiennes, par conséquent), qui dure jusqu'à 1770 où la billetterie enregistre sa plus grosse recette de l'histoire de l'ouvrage – jusqu'à sa chute définitive, trois ans plus tard.

Si le public d'aujourd'hui est assez éloigné de la sensibilité balletistique de l'époque (encore que le succès des ballet dans les grandes capitales, ou les nombreux spectacles faisant avant tout commerce de décors somptueux, puissent augurer du contraire), on note en revanche l'intemporalité du caractère glottophile des succès à l'Opéra : en décembre 1736, le Mercure de France explique en partie le vif succès des représentations par une courte absence de la célèbre haute-contre Jélyotte :

Le sieur Jéliot, qui avait été absent pendant quelques temps, joue dans l'acte des Sauvages et chante le même rôle qu'il avait déjà joué au mois de mars dernier avec beaucoup d'applaudissement ; car on avait une très grande adeur de le voir, ce qui contribue encore au concours que ce ballet attire.


Cette nouvelle interprétation me séduit beaucoup. Techniquement, on est loin de la perfection léchée des versions Christie (ou même des récentes représentations avec Rousset), mais il y a là une simplicité et une vérité théâtrale que je trouve extrêmement prenantes. Les continuistes (quoique fort bons) ne sont pas les meilleurs, les chanteurs n'ont pas tous des timbres agréables (Gabail et Geslot, je suis toujours séduit, mais on peut ne pas adhérer), et pourtant, il y a, jusque dans les imperfections, une générosité discrète que j'aime beaucoup.

Même les attaques un peu floues de Lefèvre qui ne m'ont pas toujours agréé (1,2) servent ici des personnages sombres très marquants, en contraste avec les amants galants omniprésents.
Plaisir aussi de retrouver la grand élégance de Stéphanie Révidat, qu'on voit finalement assez dans les grandes productions, alors que son médium est plus sûr que la plupart des autres sopranos de son format, qualité particulièrement enviable dans les rôles plus mûrs ou aristocratiques. Quant à Reinoud van Mechelen, il continue de semer une musicalité d'un goût parfait partout où il passe.

Bref, enfin du théâtre frémissant, et plus seulement de la jolie musique décorative.

Au disque, un premier choix (a fortiori considérant que le studio Christie, comme son Atys, est extrêmement figé).

À noter, le matériel a été réalisé par le dieu lilypondien Nicolas Sceaux, en concertation avec Hugo Reyne, et se trouve donc librement en ligne.

Chtchédrine – la chorégraphie de Carmen


Le ballet adapté pour cordes et percussions par Rodion Chtchédrine, à partir de la matière de l'opéra de Bizet, est l'une des œuvres les plus immédiatement enthousiasmantes, pour tout public, qu'on puisse trouver dans le répertoire : les hits de l'opéra sont concentrés ensemble, répétant les instants ineffables qui le méritent (variations sur l'étonnant fragment du final du II « Tu n'y dépendrais de personne »), et magnifiés par des rythmes incantatoires.

Quelle déception, alors, en découvrant la chorégraphie d'Alberto Alonso pour Maïa Plissetskaïa, à l'origine de la composition ! Une suite d'espagnolades sans épaisseur, quasiment sans propos, et réduisant l'histoire pourtant pas bien compliquée à une suite de clichés à la fois absents de l'original et particulièrement sommaires.

Bref, à écouter absolument au disque et en concert, mais il ne faut pas forcément regretter l'absence du ballet dans les salles. Une nouvelle chorégraphie, avec l'accord du compositeur, ne serait pas malvenue.

Pour les franciliens résidents ou de passage, l'œuvre sera donnée par l'Orchestre de Paris et Josep Pons, les 8 et 9 octobre prochains (à Pleyel).

Pour les mêmes et les autres, la discographie est assez riche : la récente Mikhaïl Pletnev / Orchestre National de Russie (DG) est à la fois la plus virtuose et la plus spirituelle que j'aie entendue, mais la version la plus diffusée à ce jour, Theodore Kuchar / Orchestre Symphonique de l'État Ukrainien (Naxos), tient très bien son rang, avec des cordes clairement moins voluptueuses, mais un engagement qui reste palpable. Dans un genre virtuose un peu moins subtil, Rico Saccani / Orchestre Philharmonique de Budapest (BPO Live) a ses mérites. Je ne crois pas qu'il existe de version réellement ratée, tant l'écriture des cordes et les effets de percussions, très habilement étagés, assurent la réussite, vu le relief musical de la matière première.

--

Pour les curieux, le ballet peut se voir en ligne, dans une lecture musicale très lyrique du Bolshoï en tournée à Madrid en 1983 (avec l'épouse-créatrice). Il existe aussi une captation vidéo de 1987, plus nette, mais le son disponible (peut-être qu'un DVD existe, je n'ai pas vérifié) est assez horrible.

mercredi 19 mars 2014

Paul DUKAS et Claude DEBUSSY sur instruments anciens – L'Apprenti Sorcier, Velléda, Polyeucte, Première suite, La Mer – Roth, Les Siècles


Situation

La parution de cet album chez Actes Sud a fait quelque bruit : à présent le phénomène des instruments anciens, qu'on croyait nécessairement voir s'arrêter à l'orée du XXe siècle, vu les évolutions relativement réduites de la facture instrumentale – et l'existence d'enregistrements par les artistes créateurs, ce qui rend toute velléité de reconstruction sans objet – touche la génération Debussy.

Le phénomène n'est pas tout à fait une nouveauté : Gardiner a déjà joué Stravinski avec l'Orchestre Révolutionnaire et Romantique, La Mer a été gravée à la fois par Immerseel et Roth avec leurs orchestres sur instruments anciens, l'Opéra-Comique a programmé Pelléas par l'Orchestre Révolutionnaire et Romantique et par l'Orchestre des Champs-Élysées... Mais le mouvement semble s'accélérer d'autant plus que des chefs emblématiques de l'exploration du répertoire baroque, comme Gardiner, Minkowski et Niquet, semblent mettre leur énergie au service d'un XIXe siècle de plus en plus tardif. Bon nombre de résurrections se font désormais par le truchement d'Hervé Niquet et François-Xavier Roth, devenus partenaires privilégiés du Palazzetto Bru Zane.

Dukas

Les extraits (ci-dessous) donnaient une image très attirante de l'Apprenti Sorcier (1897), mais au disque, je suis frappé par l'excès de chatoyance : l'orchestration étant déjà extrêmement colorée, la disparité des timbres masque la dimension harmonie au profit du pittoresque des couleurs. C'est intéressant, mais confirme plutôt le gain des interprétations avec fondu d'orchestre. En revanche, pour l'Ouverture de Polyeucte (1891), la légère astringence des timbres procure un relief très particulier – et, Roth étant un grand chef, on est bien sûr intéressé par la conduite du discours.


On était en droit d'espérer une découverte marquante, mais on s'habitue à l'esthétique imposée par le Prix de Rome : cette cantate (Velléda, 1888 – Second Prix, derrière Camille Erlanger) ressemble à celles de Saint-Saëns, G. Charpentier, Debussy, Caplet et tant d'autres. Toujours la même structure : petit décor dramatique, duo d'amour, événements catastrophiques qui l'interrompent. Et largement la même musique. Dans cette période, celles d'Ollone et de Ravel se dégagent par leur personnalité plus saillante ; Dukas, lui, interroge la tradition de façon beaucoup plus feutrée.

De belles couleurs harmoniques, une orchestration traditionnelle mais bien fonctionnelle... on est loin des explosions de couleurs de la maturité, mais cela s'écoute sans déplaisir. Pour compléter le tableau, la distribution est de grande valeur : Chantal Santon (avec un chant et un français beaucoup plus fermes que ne le laissent entendre les extraits ci-dessus), Julien Dran (à la limite de sa largeur, mais qui chante fort bien), Jean-Manuel Candenot (jamais phonogénique, mais doté d'un charisme dans le registre grave particulièrement prégnant, en vrai). En somme, quoique plaisantes, les impressions s'effacent vite.

Debussy

Le disque Debussy, paru un peu auparavant, était autrement marquant.

D'abord pour une Mer (1905) remarquablement vive et détaillée, parmi les plus intéressantes et originales gravées jusqu'ici. (Pour ma part, sinon, je vais du côté d'Elder-Hallé, Cantelli-Philharmonia, Bernstein-New York, pour des qualités très différentes ; versions auxquelles il faudra joindre désormais celle de Roth.)

Les instruments anciens sont utilisés de façon à éclaircir le spectre : chaque partie est audible individuellement – et contrairement à l'Apprenti Sorcier, ce n'est pas au détriment d'une pâte plus générale et cohérente.


Mais le gros point fort du disque réside dans la Première Suite pour Orchestre (1883), qu'on croyait perdue et qui est gravée pour la première fois. Il s'agit réellement de sa première œuvre pour orchestre (Le Triomphe de Bacchus de 1882, n'a été orchestré qu'en 1928, et pas par lui), en dehors sans doute de travaux d'étudiants qui n'apparaissent pas dans les catalogues.

Et déjà, quelle maîtrise ! Certains ont pu s'écrier, tout à la stupeur de lui découvrir un prédécesseur inattendu, qu'il devait beaucoup à Fanelli (qu'il n'a pas forcément entendu, au demeurant)... mais ce coup d'essai le place déjà très en avance, harmoniquement et orchestralement. On voit aussi que le chemin emprunté n'est pas celui d'un impressionnisme un peu naïf harmoniquement, comme Fanelli, mais plutôt d'une complexification progressive d'un langage qui serait plus proche de Massenet, au départ.

Les chatoiements orchestraux et la densité harmonique sont remarquables dans l'absolu, indépendamment de son âge (21 ans !). Et la personnalité des mouvements particulièrement forte, avec des atmosphères extraordinairement variées : on débute avec les échos de « Fête », par le balancement qui clôt Daphnis (30 ans plus tard) ; on passe, dans le « Ballet », par l'orientalisme à la mode chez Bizet, Massenet ou Rabaud, mais à son plus haut degré de concentration musicale, vraiment pas un alibi par la couleur locale ; on découvre déjà, dans le « Rêve », les vibrations régulières et fantastiques des Nocturnes pour orchestre, leurs balancements harmoniques improbables et leurs moirures orchestrales inédites (l'orchestration de ce mouvement étant manquante, Philippe Manoury a peut-être un peu trop anticipé le « vrai » Debussy qu'il a étudié).

Le final « Cortège et Bacchanale », plus académique (mais encore inventif et personnel), passe aussi par des épisodes de toute beauté, même s'il ne réalise pas l'apothéose que Debussy aurait sans doute écrite avec quelques années de plus.

C'est, en ce qui me concerne, l'une des plus belles œuvres de Debussy, tous genres confondus, et l'une des plus intensément séduisantes. Et d'autant plus précieuse qu'en plus de documenter la jointure entre le romantisme tardif et l'impressionnisme, elle fait entendre une nouvelle pièce pour orchestre. Or, il en existe finalement très peu de la main de Debussy : la plupart, très bien orchestrées au demeurant, et par de grands noms (Büsser, Caplet, Roger-Ducasse, Koechlin – je n'aime pas vraiment Ansermet en revanche). En dehors de Pelléas, de la Mer et des premiers Nocturnes, on dispose surtout d'œuvres dont l'orchestration est davantage tournée vers le XIXe siècle, ou l'intérêt moindre (je ne suis pas fanatique des Images).

Bref, un véritable événement.

Bonus

Par ailleurs, vu qu'un tel bijou, appartenant à l'un des compositeurs les plus haut placés au panthéon, a pu dormir impunément, je suis devenu curieux sur les pièces orchestrales manquantes, que je me figurais mineures : qu'en est-il de Zuleima (de jeunesse également : ode symphonique de 1885, d'après Alcansor de Heine), de La Saulaie (avec baryton, sur un poème de Rossetti traduit par Louÿs – 1901) et particulièrement des Trois scènes au crépuscule (1893) ? Avec un titre pareil et ces talents de coloriste qu'on peut désormais faire remonter à sa plus tendre jeunesse professionnelle, voilà qui fait rêver...

Autres bonus

Suite de la notule.

jeudi 13 mars 2014

Victorin de Joncières : un autre critique compositeur


Alors que vient de paraître Dimitri sous l'égide du Palazzetto Bru Zane, un mot sur la symphonie de Victorin de Joncières, jouée dès avril 2011 et qui doit être publiée ultérieurement. Et quelques indications sur les prochains projets lyriques de la Fondation Bru Zane.

1. La « Symphonie Romantique » (1873)

Joncières est avant tout un critique musical (sous le nom de Jennius dans le journal La Liberté, pendant tout le dernier quart du XIXe siècle), wagnérien et franckiste, musicien amateur mais sérieusement formé. Ses œuvres scéniques (de l'opérette au grand opéra), quoique discutées, ont été plutôt bien accueillies en son temps.

Aujourd'hui, comme contemporain (1839-1903) de Bizet, Brahms et Tchaïkovski, il n'appartient pas à la phalange des compositeurs majeurs, mais Bru Zane l'a sélectionné, parmi tant d'autres choix possibles (dont beaucoup m'auraient paru plus judicieux) ; concernant la Symphonie Romantique, toutefois, cela s'explique assez bien : c'est un objet assez étrange, différent de ce qui s'écrivait à l'époque, très loin de tout style national.


Les deux derniers mouvements (scherzo et final) de la Symphonie romantique de Victorin de Joncières. Hervé Niquet et le Brussels Philharmonic en avril 2011 à la Scuola Drande di San Rocco.
Il faudra peut-être le réenregistrer pour le disque, parce que l'orchestre, capable pourtant de très belles choses dans un répertoire ultérieur plus exigeant techniquement, était en petite forme ce jour-là : bois très ternes, cordes pas très juste (manque d'habitude du non-vibrato ?). Le son et l'articulation évoquent davantage les formations de cacheton qu'une grande phalange européenne... avec une seconde session, le résultat pourrait avoir une tout autre allure. (Je retirerai la bande à ce moment-là... mais faute d'alternative, il est déjà merveilleux de pouvoir l'entendre !)


On y remarque le goût de Joncières pour les alliages, avec beaucoup de soli, d'essais de couleur (pas forcément fulgurants, mais la partition regorge de tentatives assez originales), de courts motifs très individualisés. L'œuvre ne constitue pas un monument incommensurable, mais les deux derniers mouvements sont intéressants, avec un scherzo d'atmosphère fantastique qui évoque Weber (danses du Freischütz), Czerny (Première Symphonie) et Mendelssohn (Songe d'une Nuit d'Été), qui culmine dans un climax orageux assez paroxystique, qui a peu d'équivalents. Le final est étonnant également, entièrement fondé sur un choral de vents accompagné par des descendes de cordes en trémolo, clairement inspiré de la procession de Tannhäuser (et, dans une moindre mesure, du final du Vaisseau Fantôme) ; musicalement, la substance du mouvement est simple, mais l'affirmation de sa simplicité diatonique et ses moyens d'orchestration amples le rendent très persuasifs.

À entendre, au moins une fois.

2. Les opéras

Outre quelques opérettes, l'ambition de ses titres sérieux ne laisse pas d'impressionner : musique de scène pour Hamlet, opéras sur Sardanapale, La Reine Berthe, Les Derniers Jours de Pompéi, Dimitri, son plus grand succès qui offre une autre vision de l'histoire de Boris Godounov et Grichka Otrepiev, et même un Lancelot du Lac, personnage finalement rare à l'opéra, toujours dans l'ombre d'Arthur. Un Lancelot composé par un critique wagnérien, créé (1900 !) exactement entre Fervaal de Vincent d'Indy (1897) et l'Arthus de Chausson (1903), même si les librettistes sont plus conventionnels (Louis Gallet et Édouard Blau, auteurs respectivement de Thaïs et Werther de Massenet), voilà qui intrigue.

Le 8 avril, on jouera à la Cité de la Musique des extraits du Dernier Jour de Pompéi. Couplage avec quelques-uns d'Herculanum de Félicien David, qui vient d'être joué à Versailles, où je ne l'ai pas entendu – mais la lecture de la partition ne m'avait vraiment pas ébloui, pas plus que l'écoute de la parution récente de Lalla-Roukh (Ryan Brown / Opera Lafayette) ni que ses œuvres plus célèbres de musique symphonique ou de chambre (même sans considérer qu'il s'agit de musique des années 1860, on ne peut pas dire que le manque d'audace soit compensé par une veine mélodique hors du commun).
Joncières est plus intrigant, mais à la lecture de la partition, les carrures rythmiques répétées à l'infini (et pas exactement sophistiquées, du type croche-croche-croche-croche) m'inquiètent un peu. Harmoniquement, la partition semble plus savoureuse que Dimitri qui ne m'a pas paru très aventureux. Mais je n'ai pas fini de lire l'un et l'autre, donc je réserve mon jugement après une lecture complète... et a fortiori après une écoute en action de ces musiques. Cela ressemble à du grand opéra pas très exaltant, mais parfaitement honnête, tout à fait de quoi se satisfaire lorsqu'on aime déjà le genre.

Dimitri, plus varié, semble aussi moins raffiné dans les couleurs. Mais j'en parlerai lorsque je l'aurai essayé au disque, dans les prochains jours.

3. Prospective et souhaits

Ce qui m'intéresserait le plus sort un peu des attributions romantiques de Bru Zane : pour en rester à ce que j'ai lu ou joué, Frédégonde de Saint-Saëns, La Dame de Monsoreau de Salvayre, les Bruneau inédits, Le Retour de Max d'Ollone, Hernani de Hirchmann, des Février, Ivan Le Terrible de Gunsbourg, L'Aigle de Nouguès...

Cependant il reste tout de même les premiers Reyer, Le Tribut de Zamora de Gounod (partition riche et trépidante, vraiment le bon côté de son auteur, et qui n'existe que sous le manteau avec accompagnement piano), Françoise de Rimini de Thomas (jouée à Metz il y a peu, mais qui mérite un enregistrement), Jeanne d'Arc de Mermet, Patrie ! de Paladilhe, et pas mal d'autres choses auxquelles je rêve... ou encore mieux, celles que je ne soupçonne même pas !

Je suppose que cela dépend aussi de compromis passés avec Hervé Niquet, qui est quasiment le seul collaborateur lyrique de leur entreprise.

À la lecture des partitions, ça ne me paraissait (de loin) pas le plus urgent, donc, mais je ne vais certainement pas cracher sur une véritable découverte en première mondiale.

4. Les projets de Bru Zane

Suite de la notule.

vendredi 7 mars 2014

Carnet d'écoutes : les Symphonies de Beethoven par Georg Solti et Chicago (I)


Le choix, alors qu'il y a tant de choses moins courues à présenter, peut paraître étrange. Mais après avoir écouté en un temps resserré la première intégrale du tandem (1972-1974), je trouve l'objet passionnant. On peut aimer son Beethoven exact ou fantaisiste, épais ou aigrelet, majestueux ou cinglant, motorique ou poétique – faute de pouvoir reconstituer l'époque et le son, faute de pouvoir seulement se conformer aux indications du compositeur, on est obligé de choisi, et le goût personnel de chacun n'est pas un critère plus mauvais qu'un autre (a fortiori lorsqu'il s'agit d'une excuse pour fréquenter les plus grands musiciens).

Ça s'écoute par ici :


Quand on se plonge dans cette version, on est forcément frappé par la difficulté, précisément, de déterminer si ses caractéristiques tiennent de l'objectivité froide ou de la plus forte idiosyncrasie.

Suite de la notule.

dimanche 16 février 2014

Mozart – Le Nozze di Figaro, avec continuo – Musica Aeterna, Currentzis


Demain paraît l'intégrale, très attendue par la presse, des Noces de Currentzis, chez Sony – qui ne fait plus que de l'événementiel ponctuel. Il faut dire que Currentzis plaît par son originalité, et qu'il est devenu un produit à part entière, à la manière de Minkowski ou Jacobs – le disque qui dynamite la tradition, qui vous fait voir les choses autrement.

Après écoute de ces Nozze, oui, c'est effectivement une version à écouter – dans la mesure où elle apporte quelque chose d'inédit à la discographie.

Précédents

Suite de la notule.

samedi 29 juin 2013

Haneke-Cambreling : Così fan tutte sérieux


La soirée madrilène est disponible (pour assez longtemps) sur Arte Liveweb :


Musicalement, j'y reviens rapidement plus loin, admirable.

Visuellement, ce n'est pas du tout la révolution, et tout n'est pas parfait, mais on y trouve de bonnes choses.

1. Ce qui fonctionne

Evidemment, la production est un peu intense et sombre, et écarte largement les rires du chemin. C'est un choix (pas exactement contenu dans le livret ni la culture du temps), et comme tel critiquable, mais il n'est pas réellement invalidant. L'impact le plus immédiat réside dans la lenteur — pour ne pas dire la poisseur — des récitatifs, dont la substance musicale (mince) indique clairement qu'ils sont conçus pour un débit bien plus rapide ; néanmoins, la gestion des silences est intéressante, et Haneke tente de tirer le meilleur parti de la liberté théâtrale des récitatifs - même si, à mon humble avis, elle est mieux atteinte en n'allant pas contre la logique du style, de la musique et de la veine comique, qui réclament avec plus de naturel un tempo sensiblement plus précipité.

On se retrouve ainsi sans doute assez loin de ce que visait Da Ponte - il suffit de comparer aux autres comédies de moeurs de la scène lyrique de la fin du XVIIIe siècle, avec ses femmes capricieuses et ses constructions symétriques, pour se rendre compte que le livret de Così fan tutte s'inscrit dans une tradition où la légèreté prime. Le principe même du travestissement, dans un domaine aussi intime que la sororité et les fiançailles, tire l'ensemble vers la fable plaisante, même pas vraisemblable.
Néanmoins, est-ce l'écho de notre époque, est-ce déjà pressenti avec cette force par le librettiste, le spectateur d'aujourd'hui ne peut qu'entendre les résonances graves et irrémédiables du jeu mené pendant trois heures, avec une boucle de responsabilités impossible à défaire, et une fêlure profonde au sein des sentiments les plus naïfs et les plus denses, qui ne se limite peut-être pas aux personnages. Cette dimension un peu plus troublante et solennelle (présente aussi dans les Noces, et surtout Don Giovanni) explique sans doute largement la bonne fortune de cet opéra, davantage que toutes les références incluses (certaines explicites, d'autres subtiles) dans le livret.

Haneke s'appuie surtout sur la présence des personnages lorsqu'ils sont censés être absents : au début de la controverse, les fiancées sont présentes ; Alfonso s'adresse vertement à Despina pendant Nel mate solca ; Guglielmo assiste à la prostration (équivoque) de Fiordiligi après Per pietà, puis à la fin du duo Fra gli amplessi. Cela procure de la tension, indubitablement, d'autant que la direction d'acteurs est à la fois précise (sans doute un peu trop pour le fond de la salle, mais parfaite pour la télédiffusion) et très ouverte, se gardant de trancher toute interprétation définitive.

Le trouble final est par exemple assez bien rendu lorsque Ferrando et Fiordiligi refusent de se séparer, matérialisant le vertige de la situation : qui a été aimé ? quelle est la répartition authentique des couples qu'il faut conserver lors du mariage final ? — le livret indique explicitement un retour à l'exposition, mais sa progression pourrait aussi mener à la consécration des nouveaux couples "désabusés".

2. Ce qui pose problème

Agréable à regarder, donc : la scène vit bien, il y a de l'intensité, les comédiens sont engagés...

En revanche, un nombre assez considérable d'éléments restent ou inachevés ou maladroitement transmis.

D'abord la situation esthétique : il semblerait qu'on se trouve dans un bal costumé, où tout le monde n'est pas encore habillé (les amoureux), mais la répartition des atours XVIIIe semble se dérouler de façon un peu aléatoire (les amants les portent pour partir à la guerre, bizarrrement, et ni avant ni après). Certes, cela permet de portraiturer de jeunes couples d'aujourd'hui, un peu expansifs, en miroir avec don Alfonso qu'on prend toujours plaisir à voir emperruqué et élégant, surtout lorsque incarné par Schimell... néanmoins cela ne fait pas bien sens. Ou peut-être que si, mais pas très clairement pour le spectateur — en tout cas je suis assurément passé à côté.

Plus grave, alors que visuellement tout évoque un intérieur de la modernité un peu triste — propre, blanc et gris, en métal et en plastique, un grand espace vide de décoration... la vraisemblance n'est pas du tout assurée. A part les moustaches en carton lors de l'apparition des Valaques (immédiatement enlevées), les amants agissent à visage découvert, ce qui rend très étrange tout le processus de duperie.
Je me suis demandé (et j'ai vu que quelques critiques avaient affirmé qu'il en allait ainsi) si Haneke ne voulait pas raconter une fable échangiste dont les enjeux seraient connus de tous les personnages, ce qui serait certes un détournement du livret, mais sans doute réalisable — il aurait le mérite de renouveler les enjeux de l'oeuvre en rendant tous les personnages conscients du pari. Mais précisément, les femmes sont mises à l'écart des termes du contrat, les hommes se cachent pour voir s'ils sont trahis, les contradictions évidentes du livret avec cette option (demandes de dissimulation de don Alfonso) ne sont pas du tout gommées ; il est évident que Haneke n'a pas voulu refaire les tentatoires insularités de la télé-réalité — c'est sans doute heureux. Il y a donc clairement quelque chose de discordant, qui ne fonctionne pas bien, et qui aurait sans doute pu être résolu.

Mais c'est une faiblesse de la soirée, certains moments semblent laissés en roue libre, sans réinterprétation, si bien que l'opéra semble tantôt entraîné dans le sillage de Haneke, tantôt remis sur les rails de la logique mozartienne originelle.

Le traitement de Despina concentre très bien ces difficultés — elle semble l'épouse d'Alfonso (manifestement infidèle autrefois, d'où l'amertume du philosophe), et la mise en scène tient ce parti d'abord (gestes esquissés et repoussés, mines graves, bijou offert en guise de soudoiement)... mais les travestissements ridicules et la musique légère font sombrer ce pari dans l'impasse, d'autant que Haneke respecte vraiment les scènes du médecin, du notaire, les estocades misandrines ; tout à fait incompatibles avec les conseils réticents d'une femme mûre et amère, tels qu'on peut les supposer au début de la pièce.
Restent certains moments puissamment évocateurs, comme l'échange de giffles à l'issue de la mascarade : Despina sur le mode de la servante dépitée... et Alfonso la lui rend avec beaucoup plus de raideur, en affirmant tout autre chose, sans doute le pouvoir dans le couple, la virtualité des violences loisibles à un mari. Moment d'abord amusant (tradition de comédie), puis glaçant.

Donc des manques importants, malgré des qualités évidentes, pour que l'interprétation de Haneke prenne réellement vie de façon crédible — rien qui justifie en contrepartie la coupure du second air de Dorabella (sauf s'il a été déplacé, car j'ai regardé la soirée dans le désordre et il a pu m'échapper), surtout qu'il pouvait parfaitement être joué de façon lente, décalée ou forcée.
Je peux difficilement m'empêcher de douter de tous les éloges qui ont été faits sur le génie de cette production ; malgré ses qualités très réelle peut-être n'est-elle pas aboutie à ce point-là, et la réputation du réalisateur a peut-être un peu stimulé (en toute sincérité !) le sentiment de participer à un événement exceptionnel.

3. La musique

Même si on est loin de la cohérence de la lecture de plage de Wieler & Morabito à Amsterdam, ou (versant tradi) de la justesse des traits chez Hytner (Glyndebourne), j'ai en réalité beaucoup aimé cette vision qui a ses bons moments — aux antipodes de la version libertins-d'aujourd'hui-la-chair-est-triste de Guth, que j'avais trouvée non seulement morne, mais surtout ennuyeuse et d'une profondeur de champ à peu près plate. J'aimerais beaucoup voir Richard Brunel là-dedans, au vu de son travail d'une acuité extraordinaire dans les Noces de Figaro à Aix l'été dernier — à partir d'une transposition en entreprise en principe sotte et intenable, qui avait d'ailleurs valu une production décevante à Wieler & Morabito...

La musique avait donc une part à remplir pour réussir la soirée... et on entend rarement des plateaux d'une telle homogénéité (dans l'excellence !). Et avec des chanteurs dont, Schimell excepté, le prestige reste assez confidentiel auprès du public.

Suite de la notule.

jeudi 27 juin 2013

« Éloignez-vous » : Une mélodie inédite de Dutilleux (sur un sonnet de Cassou)


Il est parfois bon de rappeler les valeurs sûres.

Sur le site de Jean-Baptiste Dumora, on peut entendre cette pièce dans son entier :

Suite de la notule.

samedi 15 juin 2013

L'impact du public


Un des aspects qui rend l'émotion au concert si imprévisible, si fuyante aussi, réside (presque autant que dans l'acoustique) dans le public, et la façon dont chaque spectateur perçoit le comportement des autres. Sauf à appartenir à une chapelle précise, c'est-à-dire aux extrêmes (consommateur désinvolte et bruyant, ou à l'inverse religieux contemplatif, véhicule trappiste), il est parfois difficile de trouver la juste mesure.

Suite de la notule.

jeudi 30 mai 2013

Chœur n°5


En écoutant Athalie de Mendelssohn pour la première fois dans sa version française, ce soir, il était difficile de ne pas être frappé par l'aspect totalement mendelssohnien de la chose. Le style reste purement allemand, un français n'aurait pas pu écrire cela ; aussi bien les grands chorals que les fugatos. Un Mendelssohn qui tire au besoin vers le Schumann dans l'Ouverture - non sans parentés avec celle de Manfred.

Aussi, il est assez troublant d'entendre chanter en français sur une telle musique, et avec naturel.

L'oeuvre, composée en 1843, révisée et créée en 1845, est conçue dans la même veine que les musiques de scène d'Œdipe à Colone ou d'Antigone, également commandes de Frédéric-Guillaume IV (et toutes écrites et représentées entre 1841 et 1845). Le français est la langue de la création, au même titre que l'anglais pour Le Songe d'une Nuit d'Été.

Au disque, on ne trouve, sauf erreur, que des versions allemandes (Spering chez Capriccio, et, mieux, Rilling chez Hänssler), avec les textes intercalés d'Eduard Devrient (1849). Ces parutions ne rendent de toute façon pas justice à la tonalité exaltée de la partition - à peu près exclusivement des chants de louange, genre où Mendelssohn a toujours placé le plus haut de son art.
Les deux musiques de scène de Sophocle par Soltesz (Capriccio) me paraissent attester d'un impact plus évident, rien qu'au disque.

Pourquoi soulever ceci ? C'est que dans le cinquième choeur [1], « Partez, partez, enfants d'Aaron » (So geht, ihr Kinder Aarons, geht dans la version traduite), on assiste à une exaltation rythmique du français comme je ne l'ai jamais entendue. La prosodie reste tout à fait exacte, mais la musique semble s'être fondue dans la langue, avec le même naturel de mélodie et de rythmes récurrents que dans une symphonie en forme-sonate, aux antipodes de la monotonie, de la grisaille, de la platitude, du flou [2] qui sont souvent l'apanage de la mise en musique [3] du français.

C'est au delà du naturel - qui existe chez bien des compositeurs : Lully, Desmarest, Francoeur & Rebel, Piccinni, Grétry, Meyerbeer, Massenet, Landowski, Daniel-Lesur... les figures de la prosodie triomphante ne manquent pas. Ici, ce n'est pas la prosodie qui est première, mais bien la musique, et ce qui est spectaculaire est précisément l'inclusion de la musique à l'intérieur des équilibres de la phrase, absolument pas forcés ni déplacés par les carrures récurrentes du discours musical. Une forme de miracle.

Et puis Mendelssohn en français, c'est un rêve qui s'accomplit, et qui fait - ô combien ! - regretter l'absence de mélodies de salon produites dans notre langue. Nul doute qu'il y aurait davantage brillé que dans le lied, où précisément quelque chose d'un peu suave et musicale limite le plaisir narratif du genre.

Le concert a été capté par France Musique, je crois, et je tâcherai d'en publier l'extrait ici.

Notes

[1] Et non quatrième : le programme de salle de la Cité de la Musique a fusionné les choeurs 3 et 4.

[2] Les notules brèves de ces jours-ci sont d'ailleurs dues à la préparation d'une notule plus détaillée autour de ces questions, dans Pelléas.

[3] Voire de la déclamation, comme ce soir par Mathieu Genet.

lundi 20 mai 2013

Gazouillis dramatiques - Vincenzo BELLINI, Norma ; Cecilia Bartoli, Sumi Jo, John Osborn, Giovanni Antonini (Decca)


Suggestions discographiques en fin de notule.


Ecoute intégrale, gratuite et légale possible en ligne en cliquant sur la pochette. De quoi accompagner la lecture de la notule.


1. Concept

Je n'ai jamais fait mystère de mon intérêt pour les voix minces surdistribuées dans des rôles dramatiques - tout simplement parce qu'elles sont généralement moins sombres et couvertes, et que la couleur, la tension et la diction sont supérieures de ce fait. Ce n'est évidemment pas possible partout, mais dans les petites salles, avec des effectifs allégés ou encore en studio, il n'y a pas de raison de se priver.

J'attendais donc avec curiosité la version à paraître, dirigée par Giovanni Antonini - directeur musical historique du Giardino Armonico, explorant le XIXe siècle ces dernières années, avec notamment une intégrale des symphonies de Beethoven avec l'Orchestre de Chambre de Bâle (sur instruments d'époque). Le Casta diva de studio de Cecilia Bartoli était d'ailleurs prometteur : pur produit de studio, baissé et murmuré, mais avec beaucoup d'intensité et d'original - non plus tour de force, mais prière murmurée.

Cette intégrale, dans cette perspective, tient ses promesses. En un sens, elle ressemble assez (le style en plus !) aux intégrales faites autour d'Andrea Bocelli par Decca : la première star de la distribution (peut-on encore parler de prima donna ?) voit son volume vocal confidentiel élargi par le potentiomètre, sans changer sa voix, tandis que les partenaires sont rejetés un peu en arrière, dans la zone de réverbération (même dans une cathédrale, on n'obtient pas un son aussi ample, on se croirait dans une immense carrière de marbre). Rien de tout cela n'est une injure dans ma bouche : il s'agit d'un produit assez grand public, qui tient à son confort sonore, et dont l'objectif n'est pas de rendre de compte fidèlement de ce qui se produirait sur scène - et de fait, le résultat est très différent du final de Norma déjà entendu il y a quelques années par Bartoli et Osborn.

Et en effet, on a de la nouveauté (vraiment quelque chose de neuf à entendre dans une oeuvre aussi courue, ce n'est pas tous les jours), de l'éclat, de la virtuosité vocale, du drame... A tout point de vue on peut estimer qu'on a une vraie Norma, ainsi qu'un produit différent. On peut ensuite discuter le détail.

2. « L'orchestre de Bellini »

L'argument de vente, outre Bartoli, se fonde sur le fait qu'on entendrait, plus ou moins pour la première fois (Fabio Biondi ayant déjà procédé à des expérimentations sur instruments anciens), des équilibres d'orchestre différents, conformes à la volonté du compositeur et à ce qui se produisait à l'époque.

Carnets sur sol regorge de considérations critiques à propos de la notion d'authenticité, en général davantage le fait des éditeurs que des artistes, plus lucides sur ce point, je ne reviens donc pas sur l'impossibilité de se fier aux seuls mots (parviendrait-on à donner une image fidèle d'un chanteur d'aujourd'hui rien qu'avec des mots), aux témoignages d'époque (souvent de qualité très médiocre), et par-dessus tout au ressenti de gens qui étaient nourris de latin et n'avaient pas encore entendu le Sacre du Printemps ni vu le dernier Tarantino - on comprend mieux, dans cette perspective, qu'on ait tant pu pleurer aux créations des deux Iphigénie de Gluck... On pourrait ajouter à cela l'écart déjà immense qui nous sépare du début du XXe en termes de technique vocale parlée ou chantée, rendant tout simplement inconcevable l'aspect des voix du premier XIXe siècle... et la discussion de l'intérêt de limiter la portée d'une composition à ses premiers interprètes.

En plus de tout cela, je trouve que le résultat sonore apparaît vraiment très « années 2000 », conforme au son à la mode dans les ensembles baroques : très tranchant, presque percussif, marqué par la génération des Biondi, Alessandrini, Spinosi & Sardelli. Pas très étonnant, dans la mesure où Antonini a été l'un de ceux qui sont allés le plus loin dans l'exploration des possibles des concertos de Vivaldi - écoutez par exemple l'Hiver de ses Quatre Saisons, au moins aussi fort que Biondi dans le figuralisme, et en plus de cela sans jamais rien céder à la musicalité pure. Cette vision de l'interprète qui réinvente la partition outrepasse vraisemblablement la part improvisée prévue dans ses musiques, où le compositeur ne prenait pas la peine de tout noter pas tant pour en faire une oeuvre ouverte que parce que les interprètes pouvaient très bien compléter seuls des schémas familiers.
C'est pourquoi je me garde d'autant plus de formuler une opinion sur le caractère proche ou non des origines. Que l'orchestre de Bellini soit plus malingre que les lectures post-brucknériennes qu'on en a fait tout au long du XXe siècle, je n'en doute pas une seconde. Qu'il ait eu cette chaleur, ce tranchant et cette virtuosité, j'en suis moins certain, surtout si l'on observe le niveau des orchestres italiens au début du XXe siècle - à une époque où il avaient pourtant sûrement progressé pour pouvoir jouer Wagner et Puccini !

Je me contente donc d'émettre un avis sur ce que j'entends. Globalement des tempi très rapides, qui resserrent le drame et sortent pour partie Norma de son atmosphère nocturne habituelle. Comme pour les Parsifal de Boulez, je trouve que cela apporte une forme d'urgence et surtout d'évidence ; on évite ainsi les grands aplats harmoniques immobiles, qui peuvent ennuyer les moins glottophiles d'entre nous (je veux dire les gens bizarres qui écoutent un peu la musique quand ils écoutent de l'opéra). Cet opéra qui tirait beaucoup sur l'oratorio dramatique se replace ainsi beaucoup mieux dans sa généalogie et son économie dramatique.

Je ne suis pas très convaincu par les sections les plus sonores, où cymbales et cuivres résonnent avec une agressivité qui change le pompiérisme habituel plutôt qu'elle ne le résout. Il est vrai que l'orchestration le veut, mais la tendance à peu près systématique à accélérer sensiblement le tempo à la fin de chaque section ou à chaque fois que le volume sonore augmente ne s'apparente pas exactement au meilleur goût.

En revanche, dans tous les moments suspendus ou délicats (de loin les plus nombreux), les cordes ne sonnent pas malingres, et surtout, on entend des vents d'une beauté à couper le souffle, fortement caractérisés - et un gros travail du chef perceptible sur l'éloquence de chaque solo. La clarté des plans sonores rend aussi plus sensible l'élan motorique, mais sans accentuer chaque temps comme le font souvent les chefs dans ce répertoire... au contraire, l'orchestre s'efface doucement dans une bienheureuse régularité, sans jamais battre la mayonnaise.

Pour ma part, donc, très convaincu, pour ne pas dire enthousiaste. Il faut dire que la concurrence n'est pas sévère, mais d'ordinaire les grandes bonnes directions sont celles qui secondent le mieux l'élan dramatique, sans être pour autant tapageuses. Ici, on assiste à un véritable travail de chef, passionnant en tant que tel alors qu'il ne s'agit que d'accompagnements - comme pour les lieder de Schubert, on a quelquefois l'impression qu'on pourrait accéder au ravissement même sans les voix.

3. Cecilia Bartoli avant Norma

Précisons, pour plus d'honnêteté, où je me situe vis-à-vis de Bartoli.

Suite de la notule.

samedi 18 mai 2013

Auditorium de Bordeaux : premiers retours d'expérience


Le lieu a enfin ouvert, après des années de retard - certaines utiles, comme l'ouverture au public de cette bribe de quartier romain au moment de l'établissement des fondations, qui laisse augurer des vestiges qu'on pourrait retrouver en rasant le centre-ville (pas de l'ordre de Pompéi, mais sans doute un ensemble d'une richesse comparable à Ostie, par exemple). Et ouverture, alors qu'il n'était pas correctement terminé, témoin le parquet pas encore verni et abîmé lors de l'inauguration.

L'horrible Palais des Sports, une des pires acoustiques de la planète - un lieu entièrement gris et bétonné, peuplé de sièges en plastiques, et où le son s'évanouit dès les premiers rangs, devenant une sorte de bruit tout aussi puissant que la source, mais complètement diffus -, peut donc enfin être relégué à l'endroit qui sied parmi les instruments de torture antiques, aux côtés du lit de Procuste et de la chaise à clous.


Cliché de Thomas Sanson pour la Mairie de Bordeaux.


Fait assez rare pour être relevé, la salle reçoit son nom d'un compositeur vivant - Henri Dutilleux. Au train où allaient les choses, je devine que quelques-uns auront craint une ouverture posthume - et son âge n'est pas en cause !

L'événement ne peut être correctement commenté qu'après avoir éprouvé les qualités du nouvel espace, dans différentes condigurations. C'est pourquoi il est temps à présent. Après avoir entendu divers échos pas toujours concordants, Carnets sur sol a humblement prié un témoin privilégié de nous faire part de son sentiment, après avoir assisté aux premiers opéras, ainsi qu'aux premiers récitals symphoniques et baroques.

Voici ce qu'Olivier Lalorette, auteur du très-clairvoyant site de conseils discographiques Discopathe Anonyme, nous écrit. Nous ne saurions trop le remercier pour avoir assumé cette mission périlleuse malgré ses exigeantes activités :

Suite de la notule.

samedi 11 mai 2013

CIMCL - Concours International de Musique de Chambre de Lyon, 2013 : lied & mélodie


En août dernier, j'avais touché un mot de ce concours, disposant du jury liederistique le plus prestigieux possible. Il vient de s'achever, et je voudrais y revenir.


Cyrille Dubois et Tristan Raës, lauréats du concours.


1. Principe du concours & jury

Voici d'abord la présentation proposée précédemment :

Reçu, voilà quelques jours, une très aimable notification du Concours International de Musique de Chambre de Lyon, qui souhaite manifestement une couverture maximum pour disposer du meilleur recrutement possible. Vu l'intérêt de la manifestation pour les niches abordées ici, je joins volontiers mon obole baveuse à l'éminente entreprise.

Ce concours a été fondé en 2004, et a la particularité de sélectionner chaque année un type de formation, un peu sur le modèle du Concours Reine Elisabeth, mais à plus longue échéance :

  1. trio pour piano et cordes,
  2. quintette de cuivres,
  3. duo voix / piano (lied et mélodie),
  4. duo violon / piano,
  5. quintette à vents (si j'en juge par les lauréats, sur le seul modèle flûte-hautbois-clarinette-basson-cor, il est vrai très courant)
  6. quatuor à cordes


Outre cette structure originale, le concours a pour lui un jury assez impressionnant, fondé uniquement sur la participation de professionnels ayant contribué de façon très conséquente au dynamisme de la mélodie et du lied :

  • Donna Brown, peut-être plus célèbre discographiquement pour le répertoire baroque, mais qui a fait de jolis Debussy,
  • Hedwig Fassbender, spécialiste de rôles de (fort) caractère sur scène, et liedersängerin assez intense. La tension qu'elle parvient à insuffler à ses lieder de Strauss (pourtant des partitions plutôt aimables) est remarquable.
  • François Le Roux, le mélodiste fondamental que l'on sait, à la tête d'une très vaste discographie et fondateur du Centre International de la Mélodie Française (à Tours), où les adhérents peuvent accéder à des oeuvres introuvables, glanées au fil des ans en bibliothèque. Egalement organisateur pendant cinq ans des récitals à la Bibliothèque de France.
  • Wolfgang Hozmair, qui malgré toutes les réserves que l'on peut faire sur la voix, la carrière, a produit certains disques de lieder d'excellente qualité, à commencer par son Winterreise et Dichterliebe (voir ici.
  • Roger Vignoles, un des accompagnateurs incontournables d'aujourd'hui pour le lied. J'avoue que le son timide m'a un peu déçu en salle, mais il a commis de beaux disques - voir par exemple son Winterreise avec Thomas Allen ou Frauenliebe und Leben avec Bernarda Fink.
  • Philippe Cassard, pianiste spécialisé dans la musique de chambre et la mélodie. Egalement auteur d'une monographie sur Schubert (Actes Sud).
  • John Gilhooly, directeur du Wigmore Hall, un des hauts lieux du lied dans le monde, pourvu depuis quelques années de son propre label (très intéressant, et fournissant les textes complets et traduits des lieder).


Comme si ce n'était pas suffisant, le concours fait aussi oeuvre de promotion du patrimoine mélodistique, puisque l'épreuve éliminatoire impose de picorer dans quatre cycles très rares (suggérés par le partenaire, le toujours providentiel Palazzetto Bru Zane) :

  • Expressions Lyriques de Massenet ;
  • Chansons de Marjolie de Dubois ;
  • Feuilles au vent de Paladilhe ;
  • Biondina de Gounod.


L'administration du concours est fort aimable, puisqu'elle joint les partitions numérisées (accessibles même au public). On voit les bienfaits d'IMSLP pour la paix du monde (les versions scannées libres de droit en sont manifestement tirées).
Tous ces cycles se situent dans le versant lisse de la mélodie, d'esthétique anté-debussyste. Quelle joie d'y trouver, au sein d'une sélection déjà très originale, les Chansons de Marjolie, vrai chef-d'oeuvre du genre, dont on comptait parler prochainement ici.

Autrement, le choix est oeuvres est assez libre, et l'imposé contemporain est de Nicolas Bacri (donc en principe chantable), en cours de composition.

--

Pour les artistes, les inscriptions sont ouvertes jusqu'au 31 janvier 2013. Pour les spectateurs, le concours se déroule du 22 au 28 avril 2013. Si ce n'était pas en semaine et s'il ne m'était pas impossible de prendre des congés à cette période, je serais volontiers allé entendre les éliminatoires pour découvrir de jeunes chanteurs dans un répertoire aussi exaltant. Que ceux qui le peuvent ne s'en privent pas, le concours promet beaucoup, du moins si les candidats sont à la hauteur de ce qui leur est offert.

A suivre !


2. Les épreuves

Le concours s'est déroulé en trois étapes, chacune attestant de capacités spécifiques.

A) Une session de qualification de 15 minutes par candidat (c'est-à-dire par duo piano-chant), comprenant :
=> 1 lied de Schubert, Schumann, Brahms ou Wolf.
=> Des mélodies au choix tirées des quatre cycles romantiques français rares mentionnés ci-dessus (Massenet, Gounod, Paladilhe, Dubois).

B) Demi-finale de 25 minutes :
=> Commande du concours à Nicolas Bacri : Drei romantische Liebesgesänge Op.126, dans un style proche des "décadents" allemands. 15 minutes environ.
=> 1 pièce ou ensemble de pièces composé après 1990.
=> 1 mélodie française (ou ensemble de mélodies) du premier XXe siècle.

C) Finale de 30 minutes :
Programme libre, devant contenir au moins une mélodie française.

De ce fait, on pouvait évaluer aussi bien les capacité dans le lied que dans la mélodie, et dans toutes les époques concernées par le genre (romantique, décadent, contemporain - pour faire simple).

La finale a manifestement été captée (mais je ne parviens pas à mettre la main dessus, rien sur le site du Concours, de l'Université Lyon II, sur la Webradio de France Culture... si plus rien n'est disponible une semaine après le concours, ça devient compliqué !), mais on trouve surtout aisément la demi-finale sur YouTube (même pas clairement recensée sur les sites officiels, j'ai dû passer par le moteur de recherche de YouTube pour la trouver !). C'est la seule à avoir été captée en vidéo, et c'est bien dommage, parce que la pièce imposée (agréable, accessible aux interprètes et au public, mais sans saillance particulière, comme souvent avec Bacri) occupe l'essentiel du temps imparti. Par ailleurs, la mélodie contemporaine n'est pas forcément la plus propice à l'expression de jeunes artistes "forcés".

Je regrette surtout l'absence de captation de la session de qualification (je suppose qu'il s'agit de faire des choix, et de protéger ainsi l'image du concours en captant les sessions les plus restreintes), où l'on trouve généralement une plus grande diversité de personnalités... et où figuraient surtout les quatre cycles proposés par Bru Zane ! Moi qui espérais collectionner les belles versions de Marjolie à cette occasion... [Pour les curieux, le seul disque du commerce (Saint-Denis / Godin) est merveilleux et idéal. Mais en entendre d'autres ne peut pas faire de mal !]

3. Palmarès et candidats

Demi-finalistes :

  • duo CONTRASTE (Cyrille Dubois et Tristan Raes) ;
  • duo PAQUIN et BROEKAERT (Andréanne Paquin et Michel-Alexandre Broekaert) ;
  • duo IRIS (Lamia Beuque et Claire Schwob) ;
  • duo DIX VAGUES (Clémentine Decouture et Nicolas Chevereau) ;
  • duo CEZALY (Céline Mellon, et Elizavetha Touliankina) ;
  • duo BRIOSO (Zsofia Bodi et Nikolett Horvath) ;
  • duo FUJII et MOTOYAMA (Rena Fujii et Norihiro Motoyama) ;
  • duo SOLENN et NAOKO (Solenn Le Trividic et Naoko Jo) ;
  • duo OXYMORE (Etienne Bazola et Thomas Costille) ;
  • duo MAYENOBE et JULIEN (Benjamin Mayenobe et Marion Julien).


Finalistes :

  • duo CONTRASTE (Cyrille Dubois et Tristan Raes) ;
  • duo PAQUIN et BROEKAERT (Andréanne Paquin et Michel-Alexandre Broekaert) ;
  • duo IRIS (Lamia Beuque et Claire Schwob) ;
  • duo DIX VAGUES (Clémentine Decouture et Nicolas Chevereau).


Prix :

  • 1er prix Ville de Lyon (10.000 €€)+ Coup de coeur Bayer & Prix du Public (8.000€ €) : Duo Contraste (Cyrille Dubois, ténor ; Tristan Raes, pianiste) - France
  • 2ème prix ADAMI (7.000 €) : Duo Paquin-Broekaert (Andréanne Paquin, soprano ; Michel-Alexandre Broekaert, pianiste) - Canada
  • 3ème prix (5.000 €) : Duo Iris (Lamai Beuque, mezzo soprano ; Claire Schwob, pianiste) - Suisse
  • Prix Sacem pour la meilleure interprétation de la pièce de Nicolas Bacri : Duo Dix Vagues (Clémentine Decouture, soprano ; Nicolas Chevereau, pianiste) - France


4. Interprétations

N'ayant pu être sur place et considérant que seule la demi-finale est accessible à ce jour, il va de soi que mes commentaires sont à lire non seulement à l'aune de mes limites et subjectivités, mais de surcroît à celle de cette seule épreuve, avec tous les biais que cela suppose.

Le premier prix à Cyrille Dubois n'est pas une surprise : ténor clair (presque aigrelet), prodigue en sons droits, au français parfait et expressif, un peu le genre Mathias Vidal (voix un peu courte mais grand spectre expressif, particulièrement en français). Idéal pour la mélodie, où il brille effectivement ; et il est clair qu'à ce concours, il écrabouille (sans exagération) une bonne partie de la concurrence. Mais la concurrence est un peu déloyale dans la mesure où il fait déjà carrière : il enregistre des disques (Messe de Schumann avec les Cris de Paris, Tistou les pouces verts de Sauguet avec le Philharmonique de Radio-France, petits rôles dans le Paradis Perdu de Dubois et Renaud de Sacchini - avec Rousset !). Et il chante régulièrement (certes, depuis un ou deux ans) dans les plus prestigieuses salles d'Ile-de-France : Opéra-Comique, Athénée, Opéra Royal de Versailles. En janvier dernier, il avait même droit à un récital à l'Opéra de Paris, Amphi Bastille ! Certes, avec l'argument marketing de Michel Dalberto à l'accompagnement, mais tout de même, ce n'est plus exactement ce qu'on peut appeler un débutant dans la carrière...
En plus de cela, son choix de pièces complémentaires était très avisé : son allemand étant moyen, il s'en est tenu au français, avec des pièces de Théodore Dubois (autres que les Marjolie, un peu moins "dramatiques" mais délicieuses) pour les mélodies du premier XXe, et des mélodies françaises de Graciane Finzi, dans un langage léger et totalement tonal, pour les pièces d'après 1990. Que des choses qui convenaient parfaitement à son caractère et demeuraient accessibles pour un public ou un jury en première écoute.

Je m'émerveille toujours de la façon dont, à travers le vingtième siècle, les pianistes accompagnateurs sont passés du statut de chefs de chant empesés à ceux de virtuoses polyvalents et remarquablement sûrs. Même en comparant avec ceux d'il y a deux générations, on n'entend plus aujourd'hui, chez les grands accompagnateurs, que des gens très sûrs de leurs doigts et de leur rythme. Ensuite, bien sûr, les personnalités fortes sont toujours rares, quelle que soit l'époque, mais il est trop difficile d'en juger sur quelques minutes de concours, aussi je m'en tiendrai au coup de chapeau technique. Evidemment, sur une série de trois petits récitals dans des styles très différents, le jury a eu matière pour juger de façon plus éclairée - d'autant qu'y figurent deux grands noms de l'accompagnement de lied & mélodie.




Le fossé est (très) important avec le deuxième prix.

Suite de la notule.

jeudi 9 mai 2013

[Carnet d'écoutes] Deux récitals Wagner : Jonas Kaufmann (Decca) & Klaus Florian Vogt (Sony)


Rien de plus crétin qu'un récital Wagner. L'intérêt même de ses opéras réside dans leur façon de s'épandre, sans cloisons, dans une bienheureuse continuité.

Etant un objet de bravoure pour beaucoup de chanteurs (le seul compositeur avec Verdi - et plus difficilement Mozart - à pouvoir permettre une carrière complète sans interpréter d'autres compositeurs), et ménageant ses scènes glottophiliques spectaculaires (points d'orgue bien placés de Wälse ! et autres cris de walkyries, pour une entrée ou pour une Immolation), il n'est pas illégitime de voulooir capter les grands interprètes d'aujourd'hui. Et les firmes les produisent donc à tour de bras.

Les plus astucieux produisent des disques de vastes extraits cohérents, comme les grands duos de Tristan - où, effectivement, l'entreprise ne perd pas tout son sens, même si je préfèrerais de loin un disque ne contenant d'un acte ou un les deux tiers d'un acte, mais sans coupures. EMI l'avait fait en son temps pour Plácido Domingo (avec Deborah Voigt, Covent Garden & Antonio Pappano, fin des années 90 ou début 2000), Oehms l'a fait récemment pour deux ténors wagnériens en vogue : Robert Dean Smith (avec Linda Watson, la Radio Slovaque & Ivan Anguelov) et Johan Botha (avec Deborah Polaski, la Radio de Vienne & Bertrand de Billy).
Le premier est un délice de délicatesse au disque, même si le métal du formant est seul audible à la scène (le timbre doux étant complètement absorbé par la masse orchestrale) ; le second paraît peut-être légèrement nasal, mais il se rapporte (chez ceux qui l'ont entendu en personne) que sa projection glorieuse serait l'une des rares à évoquer, aujourd'hui, les grands ancêtres de l'âge d'or wagnérien (supposé). Et son aisance flexible attire en effet l'attention.

Et voilà que les majors mettent en lumière leurs champions. Il va sans dire que cela se fait à coups d'extraits standardisés, les mêmes bouts de drame déconnectés de tout, les mêmes bribes de musique dépourvues de sens.

Dans la dernière période, cela a commencé (ou plus exactement a poursuivi une longue lignée d'aberrations tout à fait comparables) avec EMI qui choisit bizarrement Simon O'Neill en 2010 (avec le National de Nouvelle-Zélande et l'excellent sibélien Pietari Inkinen) - chanteur très présent sur les grandes scènes en cas de manque d'un grand nom. Il faut dire que le timbre nasal et ingrat, l'ampleur limitée, la ligne fruste et l'acteur moyen n'ont rien pour déchaîner les passions, malgré toutes ses qualités de régularité et de professionnalisme - ce qui nécessite déjà des qualités hors du commun dans ce répertoire.
Je serais curieux de savoir combien d'exemplaires en ont été écoulés ; mais sans être spécialiste de l'étude de marché pour une grande maison, je pressens confusément qu'on doit être loin de couvrir les frais... Ou alors il existe un nombre suffisant de fortunés curieux (voire vaguement sadiques) chez les wagnériens, ce n'est pas impossible non plus.


Chez Decca, le disque de Jonas Kaufmann (Orchestre du Deutsche Oper Berlin & Donald Runnicles) reproduit les qualités habituelles du chanteur, possiblement le plus exceptionnel de sa génération. L'objet n'est pas passionnant en soi, dans la mesure où, même interprétés avec présence et chaleur, il ne fait guère plus qu'amonceler les bouts de trucs, mais il culmine dans des Wesendonck-Lieder, très exceptionnellement chantés par les hommes... et dont la maîtrise de ligne et la finesse de mots semble renverser d'un seul coup toute la discographie, où l'on entend beaucoup d'opacités, de voix fatiguées, de dictions opaques... qu'on finissait par croire inhérentes au cycle. Sauf à le baisser (fantastique lecture).
Même sans considérer la perte de ductilité et la moindre longueur de souffle théorique d'un ténor vis-à-vis d'une voix féminine, la réussite, pour ne pas dire la suprématie, est impressionnante.


Enfin, vient la parution Sony avec Klaus Florian Vogt (Symphonique de Bamberg & Jonathan Nott). La firme ne fait plus que quelques récitals de prestige sur ses poulains classiques, rarement de façon très ambitieuse, et c'en est un exemple supplémentaire (d'autant que Vogt a déjà laissé son lot d'intégrales wagnériennes, au disque ou en DVD).
Après la découverte admirative en salle (en Florestan) par sa couleur alors sans exemple et sa belle projection pour une voix aussi claire, après avoir douté (particulièrement après ses Parsifal ternes et abondamment vibrés), puis espéré un regain, je suis finalement assez frustré, en salle comme au disque, par l'état actuel de ce qu'il propose. Ce qui est sans doute lié à l'usure imprudente, au contact quasi-exclusif de Wagner & Strauss, d'un instrument qui séduisait essentiellement par l'équilibre de son timbre.

Etrange en un certain sens, normalement je devrais davantage aimer Vogt que Kaufmann, qui est l'exact opposé de ce que j'aime d'ordinaire, avec son émission robuste et basse, sa couverture maximale des voyelles sur toute la tessiture... Pourtant c'est tout l'inverse.

Il y a peut-être le paramètre durée de vie : la voix de Vogt a plutôt blanchi, et devient en outre vite grise dans l'aigu, avec en sus un vibrato rapide et de grande amplitude, façon Sadé (ce qu'on peut appeler l'effet Tarzan). Pas systématiquement bien sûr, et la voix demeure agréable. On ne peut pas en dire autant de bon nombre de grands wagnériens que nous aimons !

Je suis en réalité gêné essentiellement par deux paramètres :

1) Le timbre, que je trouve imparfait, et depuis toujours : à part les [a] et les [o], proprement radieux, les voyelles ne sont pas optimalement placées et "grésillent" désagréablement, pas très bien timbrées.

2) Le manque de tonicité du chant, avec des lignes mélodiques très molles, et le manque d'expression, très uniforme. En écoutant le Siegmund de son récital, on peut attraper l'envie pressante d'enthousiasmer son Wälsung à coups de bottes dans le fondement. Le profil est plus adéquat dans Tristan, mais avec le relatif flétrissement actuel de la partie haute de la voix (grisaille du timbre et vibrato large), il n'y a pas véritablement de plus-value pour compenser le manque d'ardeur ou d'éloquence.

Après la forte impression de la découverte, je m'aperçois que je vois en lui un autre Juan Diego Flórez à mes yeux : une fois le phénomène extraordinaire digéré, l'impression d'entendre toujours la même chose, à savoir une technique qui tourne en boucle sur un nombre réduit de rôles, sans qu'il semble exister une quelconque différence selon ce qui est chanté. Il se trouve à deux (petits) doigts de m'ennuyer désormais - pas au niveau de Flórez donc, que je fuis, quitte à écouter des voix moyennes mais un minimum expressives.
L'avantage demeure que, l'un comme l'autre se limitant à des rôles extrêmement convenus, on peut fort bien se passer de leurs services en cas de lassitude.

Je sais tout de même gré à à Vogt pour son Lancelot blanchâtre dans Le Roi Arthus de Chausson, qui reste le seul correctement intelligible que j'aie entendu à ce jour (à défaut d'idiomatisme ou d'expression). Et son passage a aussi permis d'interroger les modèles toujours plus sombres et tassés des ténors dramatiques, pour qui la clarté et l'émission haute semblaient devenues des tabous.


Suite de la notule.

David Le Marrec

Bienvenue !

Cet aimable bac
à sable accueille
divers badinages :
opéra, lied,
théâtres & musiques
interlopes,
questions de langue
ou de voix...
en discrètes notules,
parfois constituées
en séries.

Beaucoup de requêtes de moteur de recherche aboutissent ici à propos de questions pas encore traitées. N'hésitez pas à réclamer.



Invitations à lire :

1 => L'italianisme dans la France baroque
2 => Le livre et la Toile, l'aventure de deux hiérarchies
3 => Leçons des Morts & Leçons de Ténèbres
4 => Arabelle et Didon
5 => Woyzeck le Chourineur
6 => Nasal ou engorgé ?
7 => Voix de poitrine, de tête & mixte
8 => Les trois vertus cardinales de la mise en scène
9 => Feuilleton sériel




Recueil de notes :
Diaire sur sol


Musique, domaine public

Les astuces de CSS

Répertoire des contributions (index)


Mentions légales

Tribune libre

Contact

Liens


Chapitres

Calendrier

« février 2020
lunmarmerjeuvensamdim
12
3456789
10111213141516
17181920212223
242526272829