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mardi 16 novembre 2010

Franz SCHUBERT - Die Schöne Müllerin ("La Belle Meunière") - Mark Padmore, Till Fellner - Gaveau 2010


Un mot très rapide sur la Meunière de Mark Padmore et Till Fellner, entendue hier soir à Gaveau.

1. Climat

Salle extrêmement vide pour ce cycle certes mal-aimé comparé aux deux autres schubertiens et aux plus célèbres schumanniens, mais un standard qui faisait tout de même l'objet d'un récital chez Harmonia Mundi tout récemment paru avec les mêmes interprètes. La salle, pourtant de dimensions modestes, était remplie à un peu plus du quart.

Un plaisir tout d'abord de découvrir les dimensions humaines du lieu, le raffinement de ces stucs façon Louis XV, et la délicate et chaleureuse couleur ambre des fauteuils (par ailleurs très confortables). Il y a quelque similitude avec la bonbonnière bordelaise, dans cette forme de noblesse stylistique non dépourvue d'une atmosphère avenante et familière.

Acoustiquement, la proximité est très agréable, même si la salle ne présente pas (début du premier balcon de face) une plus-value sonore particulière (impact physique limité).

Le public est très agréablement constitué, comme souvent pour le récital de lied, mais ce soir avec de surcroît quelque chose d'assez informel et cordial, sans l'ostentation qu'on croise parfois dans les salles de concert. Surtout, la qualité d'écoute était absolument exceptionnelle (deux petites toux sur plus d'une heure, et pendant les pauses seulement), comme je ne pense pas en avoir déjà entendu.

2. L'oeuvre

Non mais vous plaisantez, on a dit court ! Une fois n'est pas coutume, pas de présentation de l'oeuvre.

3. Concert

Il y a cependant quelques remarques intéressantes à faire sur l'exécution.

Till Fellner avait la grande qualité de son aisance absolue. C'est parfois un défaut dans ce répertoire, mais ici, chaque harmonie sonnait pleinement, chaque accord et chaque modulation étaient si nettement exécutés qu'on en percevait pleinement la logique. La netteté peut procurer un réel plaisir dans ce répertoire.
Sur le plan esthétique, on pouvait trouver plus à redire. Beaucoup de pédale et de fondu, avec un legato délibérément aquatique (particulièrement sensible dans les pièces rapides, en particulier la toute première), très peu de mordant ("Mein !" ne fait étrangement ressortir que la mélodie du pouce et pas les rythmes dansants), un aspect très homogène d'un bout à l'autre, aussi bien pour les couleurs que pour les contrastes. Néanmoins on remarque une faculté à jouer lentement les conclusions, à jouir des silences entre deux pièces, à construire l'ensemble de façon très pertinente, donc.

Disons qu'on n'aurait absolument pas envie de l'entendre dans les sonates de Schubert sur le ce ton-là, mais qu'en l'occurrence, il servait d'écrin avec une forme de volupté dans l'exactitude.

Concernant Mark Padmore, le début a été un tout petit peu timide, voix très discrète, assez engorgée, un petit moment aussi pour que la voix mixte soit tout à fait libérée dans les allègements. Au bout de quatre lieder, il prend pleinement possession de lui-même et on jouit alors d'une interprétation très homogène, nullement à la recherche de l'effet ou de la nouveauté. Ni chant populaire comme chez Fouchécourt / Planès ou Bär / Parsons, ni combat rempli de surprises comme chez Kaufmann / Deutsch, ici l'on entend littéralement la Meunière.

Je suis particulièrement impressionné par sa façon de faire sonner la logique du texte, chaque phrase ayant pleinement son sens, et construisant patiemment le personnage, en laissant parler l'oeuvre avant de faire parler l'interpère.

Vocalement, la voix mixte est omniprésente, et les résonateurs du masque très rarement sollicités (la voix prend alors une ampleur, fugacement dans un seul lied, qui s'approche beaucoup plus du type James Gilchrist, et explique qu'il puisse tenir des rôles relativement lourds). Les deux interprètes font de toute façon le choix d'aller au bout du silence, et les nuances très douces permettent à Padmore d'alléger jusqu'à ce qu'on se demande, ici ou là, s'il s'agit de voix de poitrine mixée à l'extrême ou de fausset renforcé (ce qui n'était pas le cas, à peut-être deux exceptions près)...
Le résultat, une fois la voix chauffée et l'assurance prise, est de toute beauté, et a la caractéristique particulière qu'on entend très bien ce qui se passe dans la mécanique interne. La voix légère et assez haute (très peu de grave) sonne facile dans la tessiture de ténor originale, et pourtant l'aigu n'est pas tout à fait facilement libéré à cause de l'engorgement ; cependant l'usage remarquable de la voix mixte permet de donner l'aisance et la clarté qui font tout le charme de cette voix, dotée de bien belles couleurs (dans les bleus-verts, une forme de scintillance froide mais pas altière).

A l'exception de "Morgengruss" (les aigus sont un peu difficiles et blanchis), la qualité d'exécution est d'une remarquable sûreté.

Encore une fois, ce n'est pas véritablement à une interprétation qu'on assistait, ou à une de ces cérémonies bizarres où le public attend que les interprètes se confrontent à l'oeuvre, mais plutôt à la réalisation, à la construction progressive de l'oeuvre toute nue.

Un vrai moment de grâce, donc. Ni original, ni historique, juste merveilleux.

4. Discographie

Il est vraisemblable en revanche, et ce concert confirme mon pronostic, que le disque (de surcroît réalisé avant la tournée) soit assez rond et un peu fade, surtout si la prise de son Harmonia Mundi est toujours aussi moelleuse. Au disque, l'absence de constraste risque de sonner un peu tiède, l'interaction avec l'auditeur n'étant pas tout à fait de même nature. [Cela dit, Paul Lewis qui y officie est d'une envergure poétique bien autre que Fellner.]

Aussi on rappelle notre vieille notule sur quelques versions choisies de l'oeuvre, qui ne reflète plus vraiment notre sentiment en l'état actuel de la discographie, ainsi que la plus récente introduction à la version Hynninen / Gothóni.

Les versions qui ont le plus ému les lutins n'étant pas disponibles au disque (Kaufmann / Deutsch versant insolence jubilatoire, mais en concert ; et Fouchécourt / Planès, versant volkslied, également en concert non publié), voici ce qu'on peut suggérer d'acquérir :

  • Jorma Hynninen / Ralf Gothóni (Ondine) ; très sombre, très énergique, très poétique (voir ici.
  • Olaf Bär / Geoffrey Parsons (EMI) ; privilégie le verbe et la dimension populaire.
  • Gérard Souzay / Dalton Baldwin (Philips, Belart) ; verbe et musique à nu.
  • Olle Persson / Mats Bergström (Caprice) ; arrangement pour guitare de Bergström, très dense ; remarquablement chanté et dit.
  • Matthias Goerne / Eric Schneider (Decca) ; version Winterreise, voir ici.
  • Jonas Kaufmann / Helmut Deutsch (Decca) ; version combattive et électrique, un peu assagie au studio.
  • Brigitte Fassbaender / Aribert Reiman (EMI) ; amertume sans concession.
  • Ian Bostridge / Mitsuko Uchida (EMI) ; recul aristocratique.


Toutes des versions très typées. Le choix de Persson est le plus équilibré par rapport au texte tel qu'il est écrit, mais ce n'est pas la version originale. Ce serait donc Olaf Bär, avec sa volonté de rattacher le cycle à une sobriété dansante de type populaire, qui serait le plus recommandable pour une première approche. Ou bien Gérard Souzay, plus stable encore par rapport à la partition.

Sinon, il existe quantité de versions sans axe interprétatif intrusif et de très haut niveau, comme James Gilchrist / Anna Tilbrook (Orchid Classics) ou Siegfrid Lorenz / Norman Shetler (Eterna / Corona Classics Collection / Capriccio / Berlin Classics), mais au disque, les interprétations plus typées séduisent davantage, généralement.

Bonne journée !

David Le Marrec


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