Carnets sur sol

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mercredi 2 janvier 2019

Nicolò Isouard – Cendrillon & les bonnes sœurs (1810)


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    Je dois être honnête, je me suis demandé pourquoi la Compagnie de L'Oiseleur remontait ce titre (hors son évidente exploration des contes perraldiens), Isouard n'étant pas exactement le compositeur le plus passionnant de sa période. Je m'interrogeais aussi sur la distribution de voix opulentes (Catherine Manandaza et Marie Kalinine ont vraiment des instruments… vastes) pour un opéra comique.

    Petite présentation du pourquoi, à la découverte de nouveaux horizons.

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Extraits du seul disque existant (Bonynge avec l'Ensemble XXI Moscou), moins bien chanté que la soirée parisienne, mais on voit l'allure de l'œuvre et on dispose d'un orchestre en sus, qui apporte un peu de couleur (notamment à la romance de Cendrillon)…



    Nicolas Isouard (aussi appelé Nicolò Isouard ou simplement Nicolò) est en réalité surtout célèbre pour être le seul compositeur maltais un peu connu – il y en a évidemment d'autres, importants à l'échelle de Malte, mais dont la renommée a peu atteint les côtes voisines. Il faut dire qu'il a fait sa carrière à Paris ! Il était l'un des principaux contributeurs de l'Opéra-Comique entre 1799 et 1818, à la période où régnaient Dalayrac, Méhul, Berton, Cherubini, Gaveaux, Catel, Reicha, R. Kreutzer, Boïeldieu…

    Sa musique ne m'a jamais frappé comme majeure, et ce ne fut pas le cas non plus cette fois. J'avouerai même avoir été impatienté à d'assez nombreuses reprises par la pauvreté du langage : ces introductions faites uniquement de renversements d'accords de tonique, en 1810 (soit dire dix fois le même accord, un truc qui était déjà un gimmick à éviter dans les années 1770…), ce contrepoint assez misérable (dans un chœur de solistes à quatre voix, faire chanter le ténor et l'alto à l'octave, donc sur les mêmes notes, interdit dans tous les manuels d'harmonie parce que c'est pauvre et surtout parce que c'est bien moche…), d'une manière générale l'absence de relief de l'écriture, d'ambition de la musique. J'ai été frappé par exemple par l'écart entre le propos dramatique un peu héroïque du tournoi, et la musique absolument galante et anticlimactique qui l'accompagne, comme s'il ne se passait absolument rien.
    On songe beaucoup au belcanto italien tel que pratiqué par Mayr ou par le Donizetti des mauvais jours (des Reines Tudor, je veux dire), où l'on ne trouvera jamais une appoggiature (une note étrangère qui se résout tout de suite dans la bonne harmonie, un petit effet de tension pas très audacieux très fréquent chez Mendelssohn voire Haydn ou Bellini, et très rare chez Donizetti). À la vérité, Isouard reste un peu plus mobile dans ses harmonies, mais ce n'est clairement pas la substance musicale qui règne en maître ici.

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Isouard est capable de remplir des systèmes entiers littéralement sur deux accords.

    Le livret de Charles-Guillaume Étienne se révèle beaucoup plus intriguant : poétiquement parlant, ce n'est vraiment pas grand tout académicien qu'il fut, mais sa singularité est de donner le premier rôle à Clorinde et Thisbé, les deux méchantes sœurs du second lit, dont on suit les émois d'assez près, et que se révèlent plutôt sympathiques ou, en tout cas, moins archétypales, plus humaines. Elles se montrent solidaires dans leur coquetterie, éprouvent de réelles émotions – ainsi qu'en témoigne le formidable air de Thisbé, parodie des grandes scènes de Gluck (où l'on retrouve d'ailleurs la modulation mineure de l'air d'Elvira ajoutée pour Vienne dans Don Giovanni, bref, un standing supérieur au reste de l'ouvrage), poignante expression de l'amertume des mépris reçus d'un prince incompétent qui devait faire son bonheur. [C'était d'ailleurs une résurrection, exhumée par Bru Zane en préparant la prochaine production de l'opéra à Saint-Étienne.]

    Malgré les faiblesses intrinsèques de la partition, on en sort très content, à deux titres.

    D'abord parce que l'ouvrage documente un aspect qu'à la vérité je méconnaissais dans cette période. L'opéra comique virtuose, chez Hérold et Auber, on voit ce que c'est, mais en 1810, cela paraît très précoce, à l'époque où la norme (entendons-nous bien : la norme des ouvrages donnés / enregistrés, pas forcément la véritable norme majoritaire de ce qui était présenté… je n'en ai pas lu assez pour en juger de bonne foi)  est beaucoup plus post-classique, avec des lignes sobres, un jeu sur des situations touchantes. Les opéras comiques de Dalayrac, Méhul, Spontini, Gaveaux, Boïeldieu ne font pas en général dans la surenchère vocale.
    Or ici, il semble qu'une fureur italienne, inspirée des pratiques de l'opéra sérieux du premier belcanto romantique (de type rossinien), se soit emparée de l'âme du compositeur. Les numéros des sœurs sont d'une virtuosité meurtrière, que ce soit en duo ou dans l'incroyable juxtaposition de difficultés pures pour l'air de l'aînée Clorinde – lignes infinie d'agilités passant légèrement par des contre-ut ou y culminant en gloire, ce genre de guirlandes-là. Cette fusion inattendue de l'opéra comique avec les exigences vocales les plus élevées de la grande scène sérieuse italienne porte réellement quelque chose de singulier (susceptible de plus d'intéresser le plus le plus vocal des amateurs d'opéra), dévoile un pan inconnu du répertoire.
    Je me suis, à cette lumière, demandé quel était le message porté par le caractère assez terne de la partie musicale de Cendrillon (de simples couplets sans ornement), à qui l'on vole clairement la vedette – même en termes de présence sur scène, elle doit être à peu près à égalité avec les méchantes sœurs. Est-ce pour souligner sa simplicité – mais elle est alors assez peu intéressante et désirable, à la vérité… Ou bien ?  Le contrepied est en tout cas troublant, et intéressant : c'est l'héroïne supposée qui n'a pas vraiment de substance, jusque dans la musique, tandis que ses ennemies attirent tout l'intérêt et toutes les faveurs du public !

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Duo de solidarité des sœurs coquettes. Oui, juste un « duo de caractère », à ce qu'on en dit.
Finir son si bémol long au bout d'une fusée en attaquant sur un contre-ut bref débutant une gamme descendante, tout va bien.
Recommandé de ne pas embaucher de vagues dilettantes, tout opéra comique que ce soit.




    Ensuite, on se réjouit de la qualité de la réalisation. Je ne sais quel anémomètre à musique lui sert de boussole, mais L'Oiseleur sélectionne toujours mes pianistes préférés (Nicolas Chevereau, Qiaochu Li) ou me fait découvrir des grands (Benjamin Laurent, Mary Olivon), alors que dans les concerts plus officiels organisés par les grandes maisons, la plupart des chefs de chant appelés à monter sur scène jouent avec une certaine impavidité (peut-être du fait de la tension d'être pour une fois très exposé, je ne sais). De grands phraseurs capables de suppléer totalement le manque des couleurs et des reliefs de l'orchestre. Thomas Tacquet-Fabre, déjà admiré pour les Français inédits de la BNF (Jeanne d'Arc de Debussy !), ne fait pas exception à la règle.
    Il apportait par ailleurs son chœur, Fiat Cantus, formé d'amateurs, mais chantant avec une rigueur toute professionnelle.

    Côté chanteurs aussi : je m'étais alarmé de voix aussi vastes de Catherine Manandaza et Marie Kalinine pour de l'opéra comique début XIXe, mais j'avais écouté trop distraitement l'ouvrage – il fallait bien ces instruments glorieux pour rendre justice à ces parties des sœurs, proprement écrasantes. J'en profite pour dire à quel point j'admire des gens qui, ayant une belle carrière par ailleurs (Marie Kalinine tient des premiers rôles dans les principaux opéras de France), prennent sur leur agenda d'apprendre un rôle aussi exigeant, pour le chanter sans rémunération devant une cinquantaine de personnes… Je ne suis même pas sûr que, pour les recruteurs, ce ne sont pas perçu comme défavorablement (un signal qu'on accepte des engagements inférieurs). Bref, un véritable dévouement à l'art, qui passe toutes les réserves esthétiques éventuelles sur telle ou telle école de chant – par ailleurs, j'ai trouvé qu'elle n'avait jamais aussi bien chanté que ce soir-là, glorieuse et sans pesanteur.
    Beaucoup aimé Joseph Kauzman en Prince, un ténor sobre, bien émis, aux belles couleurs franches. Par ailleurs L'Oiseleur a comme toujours donné leur chance aux jeunes (il a ainsi dû être peu ou prou le premier a donner un engagement officiel au formidable Jean-Christophe Lanièce, dont on parlera dans quelques années comme on le fait de Maurane, Souzay ou Kruysen) – Léonard Pauly est toujours en cours de formation, tandis que Benjamin Mayenobe a débuté une carrière déjà prometteuse. Quant à Mathilde Rossignol (Cendrillon) et son joli moelleux, ils se promènent souvent dans ces projets – ainsi l'incroyable Stabat Mater de Ligniville où elle tenait la ligne de dessus, une suite de canons a cappella écrits dans la seconde moitié du XVIIe siècle…

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Saluts.
L'Oiseleur des Longchamps, Joseph Kauzman, Mathilde Rossignol, Marie Kalinine, Catherine Manandaza, Benjamin Mayenobe, Léonard Pauly, Thomas Tacquet-Fabre et, au delà, le chœur Fiat Cantus.


    Un seul regret véritable, qui sera je l'espère entendu : pourquoi avoir supprimé les dialogues ?  Indépendamment de tout ce qu'on pourrait avoir à redire sur le plan de la forme (identité même du genre, équilibre des parties, éventuel enchaînement des tonalités, cohérence des rôles, plaisir du détail et tout simplement du théâtre), c'est un problème dans l'expérience concrète du spectateur, pour suivre l'intrigue. Même en étant tous assez familiers de Perrault, des adaptations, voire en ayant déjà écouté l'œuvre ou ayant lu le livret, personne de notre petite compagnie n'a réussi à comprendre certaines articulations (le dédain des sœurs pour le faux valet, alors que le prince a déjà révélé la supercherie de l'inverse, quelque chose comme cela). Alors pour un opéra sur un sujet moins familier, figurez-vous quelle serait la frustration !
    D'autant plus dommage que la représentation n'était pas très longue et que je ne connais pas meilleur lecteur que L'Oiseleur, conteur exceptionnel, qui aurait pu faire tous les rôles au besoin. Mais quitte à pratiquer des coupes, au moins rétablir l'équilibre de réels échanges. Dandini et le père Baron se réduisaient à presque rien…



    Ainsi, saison après saison, la Compagnie de L'Oiseleur continue à donner, à titre gracieux (les recettes au chapeau couvrent difficilement les frais), des pans entiers de notre patrimoine, et dans des exécutions préparées minutieusement, par de véritables professionnels qui ne viennent pas en déchiffrant vaguement leur partie, mais solidement préparés. Elle a ainsi documenté une large partie totalement inconnue des grandes œuvres lyriques de Reynaldo Hahn (Prométhée Triomphant, La Colombe de Bouddha, Nausicaa…), des œuvres tombées en désuétude qui documentent notre répertoire léger (Galathée de Massé, Le Songe d'une Nuit d'été de Thomas Claudine de Berger…), et même d'authentiques chefs-d'œuvre sortis d'une minutieuse investigation du répertoire (Stabat Mater de Ligniville, Messe a cappella de Lioncourt, et bien sûr Brocéliande d'André Bloch, un coup de tonnerre dans ma vie de spectateur, il existe réellement des choses inouïes à découvrir, même après des années de fréquentation du répertoire enregistré ou inédit).

    Dans ce registre de découverte absolue, j'attends l'autorisation d'inclure des extraits sonores pour publier la notule sur Paul & Virginie de Victor Massé, réalisée avec le même soin, mais avec dialogues, une distribution tout aussi bonne mais de surcroît exactement à mon goût (Tosca Rousseau, Guillemette Laurens, Sahy Ratianarinaivo, Halidou Nombre, Qiaochu Li) et sur une œuvre absolument majeure du second XIXe français, qu'il est incroyable qu'on méconnaisse à ce point. Faute de cette autorisation, je publierai des extraits maison, mais l'effet, surtout dans une œuvre aussi exigeante des chanteurs, ne sera assurément pas le même…

    Tout cela pour souligner que la Compagnie cherche des partenariats, des mécènes, des projets… et même une salle à prix modique, le Temple du Luxembourg augmentant fortement ses prix en 2019. J'ai soumis quelques suggestions, mais je ne connais pas toute l'offre parisienne et avoisinante, donc si quelques lecteurs informés me lisent… Quand on voit ce que certaines institutions que je ne nommerai pas mais qui programment en boucle les mêmes scies pour leur 350e anniversaire proposent alors qu'elles disposent de revenus garantis, il serait tragique de laisser disparaître cette énergie, ce feu sacré au service de notre patrimoine musical (injustement) oublié.

David Le Marrec


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