lundi 9 mars 2026
Leitmotive de TOSCA — l'acte I
Sur le même modèle que pour Pelléas, la lecture de Tosca m'a convaincu que j'étais passé à côté de toute une structure en motifs que le caractère dramatique, mélodique, lyrique très évident de l'ouvrage ne rend pas indispensable à la compréhension, mais qui sous-tend bel et bien la structure musicale… et qui explique l'impression de familiarité de bien des tournures sonores au fil du drame.
Comme ce type de parcours, occurrence par occurrence, prend trop de places à réaliser, il n'existe, à nouveau, aucun livre, aucun support de ma connaissance qui en face l'inventaire complet. J'ai pu consulter une thèse qui en relevait une dizaine, en les reliant vaguement à un personnage (sans signification précise), et il est fait mention de ces motifs, parfois avec une poignée d'exemples, chez les meilleurs auteurs (plutôt en italien, Avant-Scène Opéra excepté les exégètes français et anglais se concentrent plutôt sur la genèse de l'œuvre ou ses qualités dramatiques et lyriques). Mais personne, parmi ce que j'ai pu gratter dans les réserves de la BNF, n'étudie de près l'articulation de ces leitmotive. J'imagine que ça a bien dû être fait quelque part, mais quand ce serait le cas, le format vidéo rend la chose immédiatement accessible quel que soit le niveau de lecture de chacun : il suffit de se laisser porter.
La fantaisie m'a donc pris, comme pour Pelléas, d'entreprendre un parcours exhaustif à travers toute la partition, chronologiquement, et d'observer comment le procédé est mis en place. De façon à nouveau propre au compositeur : Puccini ne superpose pas, fait peu muter ses motifs, et ne semble pas les relier pas toujours à un sens précis, plutôt un répertoire d'émotions qu'il fait passer sur sa partition et son drame.
Je prends aussi le temps, pour chaque vidéo de la chaîne, d'écrire un résumé du propos à l'écrit, pour ceux qui seraient rétifs à la forme vidéo ou à la qualité technique limitée. (J'ai fait l'acquisition d'un micro, le son finira par devenir plus décent à terme.)
Je reproduis les résumés du premier acte ci-après.
La série, déjà enregistrée mais progressivement diffusée, est déjà visible pour tout le premier acte dans cette playlist vidéo.
ÉPISODE 1 : L'interlude qui change tout
Ce premier épisode expose le point de départ de cette série : une épiphanie à la lecture de l'interlude de l'acte III (la petite ritournelle où Cavaradossi écrit, avant le début de l'air 'E lucevan le stelle'). Il y a des motifs récurrents dans Tosca ! Et plus encore, ceux-là peuvent muter : ici le thème de Tosca montre sa parenté avec le motif récurrent (en volute) de la douleur de Tosca, et celui-là, après déformation, produit le pur thème de l'air, un motif de l'amour face à la mort, qu'on retrouvera dans les dernières mesures, lors du suicide de la chanteuse !
Puis, aux nombreuses relectures, je commence à percevoir des récurrences ; mais je sens aussi des incohérences dans leur sens, leur ordre d'apparition... Je m'acharne, sans trouver totalement la clef.
Je vais donc lire les exégètes, mais outre qu'ils sont peu nombreux à parler spécifiquement de Tosca, et encore moins de la structure de la partition (même en anglais et en italien, ça ne se bouscule pas), eux aussi admettent le flou sur le sens (existant, mais pas dénué d'ambiguïtés ou contradictions), ou simplement se content de les signaler sans trop chercher.
Nous allons donc essayer de défricher ensemble cet étrange massif, comme nous le fîmes pour Pelléas ! Ce sera sensiblement plus simple, sans la mesure où Puccini modifie peu ses thèmes et, surtout, ne les superpose jamais ! L'ambiguïté porte sur la dénomination à leur apposer, pas sur leur présence ni même sur leur sens au moment de leur apparition. Une petite série facile et rapide, donc.
Je raconterai le genèse de l'oeuvre dans une vidéo hors série. Pour l'heure, pas de résumé de l'intrigue ni de contexte superflu : il faut avoir écouté l'œuvre pour que le visionnage ait un intérêt, faites-le pour avoir les idées fraîches avant que de commencer !
Dans cet épisode, j'aborde aussi :
→ le principe des accords de 4 sons, abondamment utilisés par Puccini ;
→ l'usage du chromatisme pour relier deux sections (j'essaie de tout définir de façon à ce qu'on puisse suivre y compris sans savoir lire la musique) ;
→ le problème que je ressens dans les contenus de vulgarisation disponibles (en vidéo) sur l'opéra. Et la niche où je me glisse.
ÉPISODE 2 : Scarpia, Angelotti, fuite, chapelle, détresse, sacristain
Dans ce deuxième épisode, on présente les cinq premiers motifs :
→ #1 les accords de Scarpia, qui ouvrent le drame, clairement le motif le plus présent et reconnaissable de toute l'œuvre ;
....→ on remarque le contraste de registres (cuivres graves, et aigus avec des cordes en trémolo) ;
....→ on en profite pour faire un point sur le principe du triton, et son histoire (pas d'interdiction absolue en réalité, même s'il est perçu depuis mille ans comme une dissonance) ;
→ #2 les accords syncopés (rappel définition) et farouches d'Angelotti, le fugitif qui dirigea l'éphémère république romaine ;
→ #2b le motif chromatique descendant de la fuite d'Angelotti ;
→ #3 le motif, très chromatique aussi, et sinueux, qu'on découvre plus tard à nouveau pour caractériser la cachette de la chapelle ;
....→ petit point sur le chromatisme ;
→ #4 un motif lié à la détresse, ou au découragement, qu'on retrouvera notamment pendant la scène de torture de l'acte II ;
→ transition habile vers le motif #5 du sacristain.
ÉPISODE 3 : Attributions ambiguës
Dans ce troisième épisode, on insiste sur les difficultés d'attribution des leitmotive dans Tosca, qui débutent souvent loin de leur sujet, ou qui sont réutilisés dans des situations parentes, mais pas nécessairement exactes :
→ thème récurrent, mais seulement au sein du milieu de l'acte I, du sacristain #5 ;
→ thème de Cavaradossi, qu'on pourrait vouloir attribuer à l'Attavanti (la soeur du fugitif, qui planifie son départ, et qui s'est fait peindre à son insu par Cavaradossi sur la nouvelle fresque de l'église représentation une Madeleine en prière, au Désert certainement) ; ce motif descendant, d'allure altière et passionnée à la fois, apparaît en effet à plusieurs reprises lorsqu'il est question du tableau ('Chi fè quelle pitture', demande Scarpia)... Peint par Cavaradossi. Cependant, son apparition dans le prélude qui précède le défi de Cavaradossi à ses bourreaux (le fameux Vittoriiiiiiiiia) ne laisse pas de doute sur le sens premier du motif. Il faut tout de même attendre le milieu de l'acte II pour en avoir le coeur net !
D'une manière générale, l'attribution des motifs n'est pas aisée : Puccini change peu ses motifs, qui restent en général dans la même tonalité (à la même hauteur de référence), avec la même orchestration (mêmes instruments sollicités), les mêmes rythmes, une harmonie identique et une mélodie rarement modifiée. La variation se fait plutôt dans la longueur, plus ou moins répétées, et phrase parfois tronquée ou allongée.
Puccini ne semble pas leur attribuer de sens complètement précis, plutôt une ambiance, un type d'événement, lié en général à tel personnage ou tel affect, mais qui peut varier selon ses besoins, comme un répertoire d'émotions et d'idées dont le but n'est pas de structurer le sens du drame comme chez Wagner, mais plutôt de procurer une cohérence musicale, avec un même matériau qui circule (et se modifie un peu à l'acte II, pour les motifs les plus utilisés) tout au long de l'œuvre. Un usage plus proche de Pelléas, d'une certaine façon, même si chez Puccini, les motifs sont beaucoup plus mélodiques, reconnaissables, affirmatifs.
Comme, de surcroît, il y a très peu de contrepoint (un motif à la fois) et pas beaucoup de transformations, on se repère très bien à leur identité sonore, même si leur sens n'est pas toujours fixe ni évident.
ÉPISODE 4 : La Tosca ou L'Attavanti ?
Dans ce quatrième épisode, on assiste à l'apparition du motif de Tosca #7 – un thème qui consiste en une sorte d'élan entre deux accords, avec des réitérations ponctuées par gammes majeures ascendantes. (J'essaie d'expliquer toutes les notions musicales dans la vidéo, je ne peux pas le faire de façon aussi détaillée dans ces résumés).
Aspect intéressant, on peut hésiter, à ce stade, sur l'attribution du sens : le motif apparaît plutôt alors qu'il est question du tableau représentant l'Attavanti. Pourtant, partout après, ce motif est sans équivoque lié à Tosca. C'est ce que j'évoquais dans la présentation de l'épisode précédent, à propos de l'idée d'un répertoire d'émotions qui ne se limite pas toujours à un sens précis, et en particulier lors de leur première apparition, parfois trompeuse. On peut alors se figurer que cette apparition du motif de Tosca, alors qu'il n'est pas question d'elle, relève d'un usage musical assez libre – comme il peut l'être dans Pelléas – mais étrangement décalé de son utilisation ultérieure, pour une première exposition !
On peut d'ailleurs, vu la longueur, parler de véritable thème plutôt que de 'motif', considérant sa longueur, son caractère très mélodique, une phrase musicale entière — je préviens toutefois que j'utiliserai indifféremment les deux dans cette série, ces résumés étant rédigés a posteriori, une fois que mes idées sont plus claires.
Lorsque Tosca arrive véritablement, nous avons un second motif qui se présente, sis sur des arpèges (et dont le thème consiste en une doublure des premières notes de l'arpège) très tendre et lumineux (ou de Cavaradossi), repris dans le « Vissi d'arte » : est-ce un autre thème de Tosca ? Un motif de Cavaradossi, qui l'accueille à ce moment ? Ou plutôt une évocation de la religiosité de Tosca – ils se retrouvent dans l'église, et le thème revient dans Vissi d'arte sur « della Madonna al manto » ("au manteau de la Madonne") ?
Cependant, considérant la cadence finale, qui est celle du motif de la villa de Cavaradossi où se réfugient les amants loin des regards, je penche plutôt pour l'amour de Tosca. Le motif revient assez peu tel quel pour en juger, mais des cousins plus inquiétants apparaissent à l'acte II – la misère de l'amour ?
Se confirme ici la tendance de Puccini à utiliser un motif à la fois, usant peu de la superposition et du contrepoint, même si la fin de l'acte I et surtout le cœur de l'acte II verront un certain nombre d'altérations très astucieuses.
Pour vous égayer, je dois vous avouer que, lors de mes premières lectures de l'opéra dans cette perspective d'en isoler les briques motiviques, j'avais initialement attribué le motif noble et descendant de Cavaradossi au tableau de l'Attavanti (en effet il est cité plusieurs fois sur des mentions du tableau, mais, ce qui tranche la question, aussi à l'acte II lorsqu'il n'en est plus question, et même pour préluder au Vittoriiiiiaaaaa), et donc ce motif de l'amour de Tosca à Cavaradossi... Vous voyez à quel point toute la compréhension de la structure musicale peut se décaler dramatiquement à partir de ces premières identifications ! J'ai vraiment mis un moment à compiler toutes les occurrences pour décider qui était quoi – les exégètes précisent assez peu de motifs, et ne se prononcent pas trop sur ceux de l'Attavanti, mais en effet, convergent sur mon identification de Cavaradossi.
L'auteur d'une thèse (consacrée aux leitmotive de Manon, Bohème, Tosca et Butterfly) ne s'est pas autant embêté, et mentionne simplement à quel personnage semble attaché le motif, sans plus de précision ; néanmoins pour sentir le sens apporté et la logique générale, je trouve vraiment utile de ne pas avoir cinq motifs attachés à la même personne sans grande distinction. (Surtout, que, quelquefois, ce sont des concepts ou des émotions qui peuvent être attachés à plusieurs personnages au fil des occasions, comme le motif détresse-affliction par exemple.)
ÉPISODE 5 : Les femmes, la peinture et l'hospitalité
Dans ce cinquième épisode, on observe l'arrivée de thèmes nouveaux (et la récapitulation des anciens) de l'entrée de Mario Cavaradossi à l'entrée de Floria Tosca — autrement dit, dans l'air de Cavaradossi Recondita armonia et dans sa première scène en duo avec Angelotti.
→ D'abord une compilation des thèmes rencontrés jusqu'ici : Scarpia, Angelotti, fuite d'Angelotti, chapelle, détresse, sacristain, Cavaradossi, Tosca.
→ Effet de plain-chant à faux bourdon (cf. notule de l'épopée de Danjou) de l'évocation de la prière de l'Attavanti. Pas un thème récurrent, mais frappant.
→ Étrange couleur sinisante desquintes et quartes de l'intro de l'air des couleurs
→ Motif de la peinture ou de l'Attavanti #8 comme thème secondaire de l'air ? Il revient régulièrement lorsque les personnages contemplent le portrait, et son expression douce peut en effet évoquer la Madeleine au Désert.
→ Contraste du sacristain dans ses bougonnements (borbottare) par rapport à la musique lyrique qui reprend le thème du portrait
→ Retour du thème du sacristain pour son départ.
→ Angelotti se dévoile. Retour du thème d'Angelotti et apparition d'un nouveau thème, très mélodique de la demande d'aide d'Angelotti #9 (aux cuivres dans le médium grave, sous les trémolos de cordes), et sa variante plus lyrique #9b à la page suivante.
Autre nouveau motif simultané, celui de l'aide de Cavaradossi (disponete di me, deux groupes de trois notes qui deviennent immédiatement une matière orchestrale) #10. Ces deux nouveaux motifs vont revenir plusieurs fois.
→ Tosca s'apprête à entrer, on l'entend appeler Mario depuis la coulisse, en conséquence son thème réapparaît.
→ Motif de la disparition #11, qui soubresaute comme une foucade, ici pour la cachette d'Angelotti, puis ce sera pour le commentaire du sacritain lorsque Tosca revient et cherche Mario devant Scarpia (per qualche sgoneria). Le public peut donc rattacher sa disparition à celle d'Angelotti, non seulement parce qu'il en a été témoin, mais aussi par la seule musique.
→ Au moment de se quiter, retour du motif de la demande d'aide dans son état initial #9.
→ Le sacristain n'est pas seulement un personnage bouffon, ses convictions, plus profondes, affleurent, ce qui lui procure une certaine épaisseur ; c'est aussi une cheville dramatique, parce que, à la fois terrifié par le baron Vitellio Scarpia et favorable aux conservateurs, il procure les informations décisives qui vont mener, de proche en proche, au dénouement tragique pour tous – sauf lui, notez bien. (Un Maître-en-Crime caché.)
ÉPISODE 6 : Motifs de l'amour
Dans ce sixième épisode, on découvre les différents motifs liés à l'amour des amants.
→ Tosca entre, c'est le début du grand duo d'amour. (J'en profite pour récapituler ceux vus précédemment : femmes-Attavanti, demande d'aide, disparition – 8,9,11.)
→ Un nouveau motif apparaît avec l'entrée de Tosca : très lyrique, des notes conjointes (qui se suivent) qui font partie d'arpèges d'accords majeurs, d'une grande plénitude, très lyrique. Ce motif #12 se retrouve plus tard dans l'évocation de la piété de Tosca (della Madonna al manto) dans son unique air, Vissi d'arte, au dernier tiers de l'acte II. Cependant, s'il s'agit peut-être d'un amour tendre
→ J'en ai profité pour rappeler quelques éléments de contexte sur « Vissi d'arte » : Puccini, pressé de tous côtés d'ajouter un air (et pas prioritairement pour des raisons commerciales, contrairement à ce que j'avais toujours lu ou compris), était réticent à césurer la tension dramatique très dense de l'acte II, et a exprimé à son sujet une sorte d'hésitation, presque de regret, après les représentations.
Pour autant, alors même que je considère immanquablement les airs comme les parties les moins intéressantes d'un opéra (musicalement, dramatiquement, psychologiquement...), il me semble que la respiration de « Vissi d'arte » accentue précisément le caractère de la scène, en laissant entrer le ressenti subjectif du dispositif par sa victime, sans se limiter à l'action pure qui pourrait finir par désincarner les personnages.
→ Retour du motif #9 « aide à Angelotti » pour signifier les bruits entendus par Tosca : au lieu de suggérer une l'orchestre prend le parti de Cavaradossi et nous fait entendre la vraie cause de ces bruits de pas.
→ Motif-bribe sautillant #13a lié à l'amour, qui revient notamment lorsque cavaradossi est ramené de la torture.
→ Motif descendant (mouvement direct) lié à l'amour paisible #13b et la cadence de l'amour paisible #12c.
ÉPISODE 7 : Motifs de la jalousie, appoggiatures, Kundry & prises de parti
Dans cet épisode, on s'intéresse aux différentes incarnations de motifs jaloux, on s'amuse du lien entre Attavanti et Kundry, on observe les accords de 4 ou 5 sons pucciniens (et on regarde ce que ça produit en supprimant les appoggiatures), on repère les prises de parti orchestrales qui prennent la défense de Cavaradossi lorsque des répliques suspicieuses de Tosca.
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Pour repère, mes notes sur l'épisode. (Je n'ai pas le temps de tout rédiger à chaque fois…)
. Duo d'amour fusionnel, jalousie du portrait, puis re-amour.
. Réponse lyrique Cavaradossi, avec cadence de l'amour paisible dans la villa #13c.
. La cadence de l'amour #13c se dérègle de façon modulante, puis chromatique #14 : le chromatisme descendant est le signe de la jalousie de Tosca (et, plus tard, des manipulations de Scarpia, fondées sur cette jalousie).
. Retour doux et feutré, plus funèbre de #2 Angelotti.
. Motif d'arpèges descendants de la menace Attavanti #15. Ici, imite même Kundry ! Et c'est une tentatrice originelle. [On ouvre ensemble Parisfal et on observe les points communs.] Ici, c'est donc le point de vue de Tosca que l'orchestre fait prévaloir.
. Motif très peu utilisé de la Madeleine, avec son aspect lyrique paradoxal, sinueux et cabossé. Puccini a-t-il posé quelque chose sans sentir ensuite le besoin de s'en servir au fil de la composition ? (Il est difficile de dresser un plan complet à l'avance lorsqu'on écrit en motifs, il y a des moments où des enchaînements purement musicaux font prévaloir le choix des motifs dans le contexte immédiat de ce que l'on a écrit juste avant.)
. Retour des motifs #13c (la petite cadence amoureuse de la maison) et #2 (Angelotti) mais en chromatisme suspicieux #14 : lié à la sororité, ou bien simplement contamination de la cause réelle par la jalousie. Et petite montée des graves aussi lorsqu'elle s'exclamera près de Scarpia.
. Retour de la demande d'aide d'Angelotti et de la Madeleine lors du délire de Tosca. (Mélange des points de vue des deux protagonistes : Cavaradossi sait qu'il s'agit d'Angelotti, mais Tosca reste obsédée par le tableau). À nouveau chromatismes de la jalousie « come mi guarda fisso » ("comme elle m'observe fixement").
. Cavaradossi chante pour la calmer sur le motif d'amour de Tosca #11.
. Puis celui de l'amour sans nuances #12a, et qui se termine ici en explosion de sentiment, comme à l'acte III ('armonie di color').
. Apothéose en reprenant les deux parties du motif de Tosca-montée #7a montée et Tosca-élan #7b. Module et reprend sans cesse.
. Énormément d'accords de 4 ou 5 sons, surtout des appoggiatures, notamment à la fin du duo, qui enrichissent et tendent fortement, au lieu de rester fadement une suite très lyrique.
[Démonstration faite en en retirant les appoggiatures.]
[Une notule-vidéo entière existe sur les appoggiatures.]
ÉPISODE 8 : attribution périlleuse des motifs, logiques émotionnelles, seconde fuite
Au menu :
. La seconde fuite d'Angelotti.
. Chromatisme descendant de la seconde partie du thème d'Angelotti
. Accords trépidants sur intervalle de triton, comme Scarpia, pour accompagner la fuite.
. Motif d'Angelotti seulement dans l'aigu, fortissimo et tendu, mais comme suspendu, qui débouche sur celui de Tosca-élan au moment où Cavaradossi va parler d'elle.
. Motif de la chapelle #3 (ou Attavanti).
. Motif de Cavaradossi lorsque demande l'Attavanti. (Donc motif de l'Attavanti ? Ou du tableau, parce que le motif est également présent lorsque Scarpia remarque la peinture ? Mais il est aussi là dans le prélude de Vittoria, où ni tableau ni aristocrate romaine n'ont rien à faire...)
..... Point fait sur les motifs pucciniens : Ho de l'Université de la Saskachewan dit juste à qui ils sont liés, ASO ne peut tous les citer, Girardi ne peut tout explorer mais exprime bien les incertitudes sur leur attribution.
..... Jamais superposés, souvent dans la même tonalité, mais des changements rythmiques, et on sent que leur attribution est plutôt émotionnelle que purement logique, parfois à cheval sur plusieurs notions (chapelle / Attavanti / fuite, ou Cavaradossi / Attavanti / tableau, ou amour de Tosca / Cavaradossi / Tosca / Madonne...), et plusieurs motifs expriment le même type de chose. Il s'agit plutôt d'un répertoire émotionnel dans lequel Puccini va puiser lorsque nécessaire, avec un lien tout de même (les motifs amoureux n'apparaissent pas quand Scarpia parlent, ceux de fuite pas lorsqu'il n'est pas plus ou moins question d'Angelotti, etc.).
. La montée de gamme est commune entre les thèmes de Cavaradossi et de Tosca, et sert même de pont quelquefois entre les deux.
. Retour du motif de la chapelle pour le déguisement.
. Retour du motif de Cavaradossi-Attavanti pour raconter qu'il l'avait observée, avec même usage, certes plus aigu, de la basse thématique, que pour le Vittoria.
. Retour de la chapelle et d'Angelotti après « Era amore di sorella » (même patronyme initial en effet !)
. Puis thème Scarpia, avec sorte de marche harmonique circulaire en reprenant le dernier accord écarté d'un triton du premier.
..... Effet de circularité du double triton qui produit une octave.
. Retour du thème de la chapelle.
. Marche harmonique sur le thème de la maison décrite, entrecoupée d'un thème angelottiu qui reprend son souffle.
..... On débouche sur le thème, pendant l'habillement, des bellezze diverse (éloge des femmes dans le premier air de Cavaradossi). Petit jeu de Puccini : le vrai thème de l'Attavanti, ou bien un clin d'œil, une nouvelle beauté ? Pourtant un épisode très dramatique et tendu, il ne faudrait pas que l'auditeur perçoive trop la blague, ça ruinerait l'atmosphère : 'le compositeur nous fait un gros clin d'oeil ah ah ah ah'.
. Reprise du thème d'Angelotti, puis de la villa d'amour, qui devient une mélodie champêtre sur l'évocation du chemin dans les champs.
. Apparition du motif du puits, en mouvement contraire (définition donnée), qui est en réalité une variation sur le motif de Scarpia, avec simplement un accord initial et un accord pénultième en plus. (Lieu de protection illusoire d'une menace invincible.) On ne le retrouve qu'au moment de la révélation après la torture, je crois.
. Interrompu par le coup de canon suivi du motif Angelotti.
..... Ils entendent quelqu'un arriver, et le motif trépidant et obstiné qui les suit est très proche du motif sacristain, en lequel il se transforme... lorsque c'est justement le sacristain qui débarque ! Jolie transmutation.
..... La fin du motif du Sacristain devient un bondissant Cavaradossi qu'on devine mieux en le jouant en accords.
ÉPISODE 9 : Entrée de Scarpia & fol complot des librettistes
Dans cet épisode, on observe le retour des motifs en s'interrogeant sur les raisons pratiques et symboliques de leurs mutations. On raconte aussi et surtout l'incroyable intrigue entre éditeur, librettistes et collègue compositeur pour conserver le livret à Puccini tandis que celui-ci était occupé à La Bohème, pour ne pas perdre les droits (exorbitants), durement acquis auprès du cupide Victorien Sardou !
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¶ Retour sur les trois dernières trouvailles : marche harmonique cyclique de Scarpia, thème du sacristain déguisé (déguisé, précisément !!) pendant la fuite lorsque dérangés par quelqu'un, thème de Cavaradossi caché dans la fin de la thématique bondissante du sacristain.
¶ Valse grotesque du concert de gala.
→ J'opère ici une parenthèse sur le livret de Giacosa & Illica : Puccini veut le drame de Sardou, Ricordi négocie (à conditions peu avantageuses, je ne vois pas comme il en tire un bénéfice), mais finalement Puccini a le coup de foudre pour le roman de Murger, Scènes de la vie de Bohème, et Ricordi se retrouve avec un livret sur les bras. Proposé à Franchetti, un des grands compositeurs du temps (plutôt d'esthétique post-verdienne, beaucoup moins marqué par Wagner que Puccini), qui ne se presse pas pour s'y mettre, mais tout le monde semble avoir Puccini comme chouchou et espérer qu'il revienne prendre possession de Tosca. (Pourquoi ? Davantage à la mode depuis Manon Lescaut ? Aiment son style ? Conscients de sa future importance historique ? Ou est-ce simplement leur pote ?).
→ Illica fait traîner les affaires avec Franchetti pour se laisser les coudées franches si jamais Puccini finit par se décider. Fontana intrigue pour proposer un Zoroastre à Franchetti, pour le détourner de Tosca, mais apprend avec dépit (et le dit à Illica) qu'Illica a choisi Giacosa pour versifier (Tosca ne me paraît pas vraiment rigoureux ? plutôt de l'adaptation littéraire et prosodique, j'imagine), et finalement il n'est mandaté ni dans les nouveaux projets de Franchetti, ni par Puccini pour Tosca. Quel complot de fou !
→ Tout cela pour dire que Giacosa est surtout là pour la mise en forme ; la structure générale de l'adaptation est due à Illica. J'en parle à cause de cette évocation de la cantate (faussement de Paisiello, ça ne ressemble vraiment pas), qu'il superpose à la torture de l'acte II : en réalité, Sardou a 5 actes. Illica ose le geste audacieux de couper les actes II (à la Cour) et III (dans la villa en campagne de Cavaradossi), et de condenser ce que l'on doit savoir dans l'interrogatoire du IV... Tout en incluant simultanément la cantate du II. (Il est vrai que cette superposition des lieux de fête et de torture paraît un peu extrême !) La densité dramatique de cet acte II fait l'admiration de tous ses lecteurs ; tout le monde remarque à quel point il s'agit d'un livret en or. Plus tard, il en sera de même avec la musique de Puccini — des réserves sur le duo un peu plat et univoque musicalement du III, mais que de l'enthousiasme sur la conduite dramatique exceptionnelle du II.
Bref, tout cela pour signifier que la cantate dont il est question aura lieu à l'acte II, mais qui est en réalité une fusion de trois actes, trouvaille dramatique et musicale assez marquante d'Illica.
¶ Reprise par tout le choeur de la valse précieuse et dégingandée. Montée de basses qui se tendent, et apparition du motif de Scarpia #1, qui avec des chromatismes (certes ascendants), qui sont souvent attachés à ses manipulations, parcourt, à la même hauteur, tout le début de l'interrogatoire.
¶ Effet d'augmentation d'un demi-ton, qui file vers l'ut majeur, donc inquiétant mais plénitude, quelque chose de mystérieux (« senza dare sospetti »).
¶ Thèmes de la demande d'aide d'Angelotti et de l'offre d'aide de Cavaradossi pendant que Scarpia interroge le sacristain, sous trémolos tendus.
¶ « Fu grave sbaglio quel colpo di cannone » : quintes augmentées qui créent de la tension — on trouve plusieurs fois de la gamme par tons dans les moments tendus, comme lorsque Tosca se croit trahie.
¶ Recherche du complice, chomatisme descendant, comme lorsque Scarpia piquera la jalousie de Tosca.
¶ Il voit le blason de la marquise, puis son portrait, thème du tableau / des femmes.
¶ . Petit rythme de cavalcade en marche harmonique, utilisé aussi pendant le motif de Cavaradossi. Là aussi ambigu, parce qu'on parle de lui, mais aussi du portrait de l'Attavanti.
¶. Pendant que Scarpia rêve (« l'amante di Tosca, un uom sospetto, un volterian »), thème du sacristain qui s'agite autour du panier, mais à la basse, plus solennel et menaçant même si toujours vif.
¶ Arpège descendant pour la révélation d'Attavanti, à nouveau.
¶ Continue avec le motif cavalcade, puis thème du sacristain plaintif lorsqu'il parle du panier vide (« pieno di cibo prelibato »).
¶ Parties de gammes ascendantes aussi chez le sacristain, pourquoi… ? En réalité, comme le lyrisme est très important dans l'opéra italien fin XIXe (Tosca est écrit dans les années 1890 et créé en 1900), on utilise beaucoup de notes conjointes (qui se suivent). Il n'est donc pas du tout étonnant de retrouver fréquemment des bouts de gammes.
¶ Le thème du sacristain s'effiloche dans la basse.
¶ « Or tutto è chiaro » ressemble un peu au thème de Cavaradossi, plutôt dans le médium grave et avec le même type d'évolution harmonique, mais pas tout à fait identique.
¶ Scarpia découvre à qui a profité le panier : après une envolée en gamme ascendante, motif de Cavaradossi et directement celui de Tosca, une de ses plus belles occurrences, qui prend le temps de se répéter…
¶ Référence à Iago (côté insolite de Scarpia qui s'évente).
¶ Retour du motif de la disparition (« per sua stregoneria »).
¶ Les cloches seront là inchangées pendant toute la scène du bénitier, puis, sur deux notes plus solennelles, pendant tout l'arioso de Scarpia pendant le Te Deum. Prochain épisode !
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Moment : acte I, cris de joie des enfants de chœur, entrée de Scarpia et interrogatoire du Sacristain. Après la fuite d'Angelotti accompagné de Cavaradossi, depuis l'arrivée des enfants de chœur jusqu'au retour de Tosca.
ÉPISODE 10 : Duo du bénitier, répertoire d'émotions, gamme par tons
Dans cet épisode consacré au duo du bénitier, on s'intéresse à l'usage de la gamme par ton, au sens ambigu des motifs et à l'usage qu'en fait Puccini, davantage comme un répertoire d'émotions et d'atmosphères qu'en tant que signaux de sens précis, en réalité. (Bien sûr, on peut pour autant les relier à des idées. Mais de façon moins nette qu'on pourrait d'abord le penser.)
__Duo du bénitier.__
¶ Récapitulation des motifs et de l'interlude avec ceux de Tosca, du Sacristain, du motif de la disparition.
¶ Carillon pendant la scène du bénitier, sauf pendant la plainte de Tosca, comme absorbé par l'émotion.
¶ Prétérition / anticatastase / palinodie de Scarpia : contrairement à sa précaution oratoire, il présente bien l'eau bénite à Tosca comme première approche de séduction. Détournement d'un geste de communauté et pieux, qui a pour but de scandaliser le public.
¶ Ornements galants déplacés, comme les gavottes en attendant la cantate au début du II. Violons vifs en fin de stance, par deux fois, comme son persiflage insinuateur.
¶ Contamination du carillon par la détresse de Tosca : dédoublé et dans l'aigu, puis lourdement martelé dans le grave.
¶ Gamme par tons : rappels. Dans la gamme par tons, tout consone, pas de sensible, tendu mais sans résolution. Utilisé par trémolo, augmenté des basses qui jouent le thème de la demande d'aide d'Angelotti. Nous entrons à nouveau dans l'esprit de Cavaradossi et de la réalité de la jalousie : l'orchestre donne tort aux soupçons de Tosca.
¶ Puis on quitte la gamme par tons pour le thème du tableau / Attavanti / femmes, lorsque Scarpia mentionne l'échafaudage où était (soi-disant) l'éventail.
¶ Arpèges descendants de la menace de l'Attavanti, déjà présent lorsque Tosca a un doute et lorsque Scarpia le répère.
¶ Grande plainte. Le thème lui-même n'est pas repris ensuite (sauf une fois dans cette même séquence), mais la volute, peut-être issue du thème de l'amour partagé, va devenir un motif lié à la douleur de Tosca, très présent dans les climax de l'acte II, jusqu'à se transformer en thème de l'air d'adieu de Cavaradossi /E lucevan le stelle/, pendant l'interlude dont on a parlé dans l'épisode I de la série.
¶ Simultanément chromatisme descendant de Scarpia. Utilisé aussi bien pour sa duplicité que pour la jalousie de Tosca qu'il induit.
¶ Reprise du carillon du bénitier. Scarpia lui fait une offre indécente – « darei la vita per asciugar quel pianto » ("je donnerais ma vie pour sécher ces larmes").
¶ Esquisse du motif d'Angelotti.
¶ Toute la colère de Tosca est en gamme par tons, avec à la basse le motif de la demande d'aide d'Angelotti (adapté aux intervalles de ladite gamme), pour une résultat de grande intranquillité, jamais résolue ni résoluble.
¶ Marche harmonique en demi-tons sur le motif d'Angelotti. On pourrait même se demander, vu qu'il arrive que les motifs ne soient pas d'abord présentés en contexte lisible – celui de Tosca arrive alors que Cavaradossi se présente et s'occupe du sacristain et du portrait –, si on ne pourrait pas le considérer comme le motif de la jalousie ! C'est exagéré bien sûr, car il concorde très bien par ailleurs avec angelotti, mais ici il en occupe très bien la fonction.
¶¶ Puccini a comme une gamme d'émotions dans laquelles il puise, sans nécessairement s'en tenir à un sens précis. La récurrence des mêmes formules pour des affects ou des situations comparables permet surtout de procurer de l'unité sonore au drame.
¶ Fusée ascendante dramatique chromatique, déjà vue, lorsque Tosca imprèque.
¶ Retour du thème (interne, non récurrent) de la plainte de Tosca. Débouché sur un court interlude où elle sort pleurant, avec son thème, mais on lui adjoint la volute (en majeur cette fois) de la plainte et de sa douleur, de façon un peu plus contrapuntique, développement de son propre thème qui rejoint l'autre motif, ou contamination par l'autre motif.
¶ Retour dans le grave en ponctuation d'Angelotti — pour la jalousie de Tosca, ou pour le but de Scarpia qui va commander ses sbires ?
ÉPISODE 11 : TE DEUM LAUDAMUS – ariosos et cloches, librettistes et théologiens
Cet épisode dévoile les secrets de la fin de l'acte I, avec son grand arioso du Te Deum.
LES ARIOSOS DE SCARPIA
Les airs de Tosca sont, à l'exception peut-être de « Vissi d'arte », très intégrés dans le tissu musical, et n'interrompent pas vraiment le flux musical, découlant de figures antérieures et aboutissant dans un postlude – davantage un interlude – qui lance la scène suivante. Les deux airs de Cavaradossi (« Recondita armonia », acte I ; « E lucevan le stelle », acte II), quoique très courts, répondent à ce signalement : forme close de type ABA (un thème qui revient, et une sorte de couplet au milieu), mais intégrée au flux musical.
Scarpia au contraire s'exprime par trois fois dans un format qui relève davantage de l'arioso :
1) Celui ici présent, pendant le Te Deum (« Tre sbirri, una carrozza ») de la fin du I.
2) Celui du "Credo" de Scarpia dans l'attente du retour de Spoletta après la descente sur la villa, au tout début du II (« Ha più forte sapore »), un moment très lyrique au sein de cette scène solo récitative (« Tosca è un buon falco » et tout ce qui s'ensuit jusqu'à l'arrivée de Spoletta), où Scarpia détaille en une minute sa relation (toxique) avec les femmes, sans utiliser par ailleurs de motif particulier.
3) L'arioso du chantage, où Scarpia fait l'aveu de ses mobiles et expose ce qu'il attend de Tosca, lorsque celle-ci est défaite. (« Già mi dicon venal. »)
Par /arioso/, je veux dire qu'on a là un moment de solo continu, plus mélodique et plus lyrique que ce qui l'entoure, mais court, et sans retours thématiques comme dans un air. Juste un moment d'élan potentiellement détachable.
Cependant aucun des trois n'est joué en récital : le premier, sans doute à cause des effectifs (un choeur, un orgue, des cloches, un canon !) et de sa situation qui vient couronner toute la situation dramatique depuis son entrée qui interrompt des réjouissances superposées successivement à des interrogatoires, des ordres et des manipulations (ce serait un peu comme jouer les dix dernières minutes de la Deuxième de Mahler, musique sublime, mais ça manque de contexte émotionnel) ; le deuxième est plutôt une scène récitative, de situation, la très brève envolée de son Credo pour l'amour brutal est par ailleurs posé sur un thème volontairement banal et trivial, sans grands éclats ; le troisième est réellement très court et intégré à la scène entière. J'imagine que c'est pour cela qu'on ne les joue pas isolément, malgré le prestige du rôle et leur force dramatique. (Mais ce ne serait pas plus absurde que bien d'autres ariosos détachés, notamment chez les 'véristes'.)
LES LIBRETTISTES ET LES THÉOLOGIENS
Ricordi (l'éditeur) et Puccini ont fait appel à deux librettistes. Illica est celui qui a conçu la structure, notamment en fusionnant les actes II,III,IV (en plaçant la cantate à la Cour du II et le récit des événements de la villa où se déroule le III dans le contexte de l'interrogatoire du IV). Il a choisi non pas Fontana (j'ai raconté aux épisodes précédents l'histoire des tentatives infructueuses de celui-ci pour participer à l'écriture de Tosca), mais Giacosa, pour la "versification", c'est-à-dire le détail de la mise en mots. Ce dernier était précisément assez sceptique, et s'en était ouvert (à Ricordi, je crois) dans une lettre : enchaîner un arioso à la fin du I sur un autre arioso au début du II lui paraissait un choix propice à l'ennui. Il regrettait aussi que la pièce d'Illica ne ménage que des duos — et il est vrai que, hors de la scène de la torture (une sorte de duo étendu, avec Mario hors scène la plupart du temps), on n'a guère que le Vittoria ! qui constitue un – très bref – ensemble. Finalement, ses remarques n'ont pas été intégrées dans le travail final d'Illica.
Puccini avait contacté autour de lui des connaisseurs en liturgie pour pouvoir faire 'marmonner' la foule pendant la cérémonie – et l'arioso de Scarpia. Aucune réponse satisfaisante ne lui a été fournie, mais il a lui-même trouvé l' Adjutorium nostrum, qui n'est pas donné lors d'un Te Deum mais qui convenait à sa recherche, et lui permettait de faire dialoguer les douze clercs du chapitre (12 basses) avec le reste du choeur, tout entier parlé, tandis que Scarpia reste pris dans ses méditations à l'avant-scène. Effet de contraste sacrilège assez puissant, surtout quand son cri presque satisfait arrête les cloches obstinées : « Tosca, tu me fais oublier Dieu ! ».
LES CLOCHES
Deux notes de cloche graves accompagnent avec une régularité parfaite toute la scène (à l'exception de ce cri sacrilège donc, à la toute fin de la séquence).
Ce sont des cloches simples, juste deux bourdons alternés, sur toute la scène, qui occupent à chaque fois toute la mesure : deux valeurs de rondes. Elles présentent l'aspect de pédales (autrement dit d'aplats de notes graves) sur lesquelles tout le discours musical se pose, dans un esprit assez classique d'alternance dominante-tonique (sans s'y limiter bien sûr). Je joue la scène de deux façons différentes, en essayant de le faire entendre.
Bien que d'ambiance très lyrique, on n'y croise quasiment pas de motifs en ce qui concerne cette série… brièvement le thème de l'Amour et de Tosca réapparaissent, mais contaminés par celui de Scarpia.
Si ces représentations campanaires vous intéressent, je vous renvoie à d'autres usages plus complexes dans les représentations de cloches sans utiliser de cloches : Moussorgski dans le Prélude sur la Moskova qui ouvre La Khovanchtchina, et plus encore la scène du Couronnement de Boris Godounov, qui évoque les frottements des partiels harmoniques dispersés propres aux cloches russes; le glas du troisième Clair de lune d'Abel Decaux, oeuvre exceptionnellement novatrice qui explore déjà l'atonalité radicale (pas celle, fonctionnelle mais indolore, de Liszt)… en 1900 ! — « Au cimetière » reproduit les harmoniques renforcées (double octave), les frottements "faux" et les décalages dans le temps ; écrit sur trois portées, en isolant les coups de cloche perçants et les résonances brouillées. Et d'autres exemples encore à venir dans cette série vidéo, dont quelques-unes ont été reprises en notule ici même (les autres devraient l'être à un moment donné).
Je constate avec beaucoup de plaisir que, quel que soit le sujet (et malgré l'aspect encore spartiate de la composante technique…), ces explorations rencontrent à chaque fois quelques passionnés qui y trouvent leur compte. J'espère que les résumés ici présents, certes moins détaillés et non assortis d'extraits sonores (c'est une tâche incommensurable, impossible à atteindre) fourniront aussi un peu de matière aux lecteurs des Carnets sur sol canal historique !
En attendant de nouvelles aventures.
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Opéra romantique et vériste italien a suscité :
silenzio :: sans ricochet :: 220 indiscrets



















































