lundi 15 septembre 2025
Une décennie, un disque – 1850 (b) : Stiffelio de VERDI, ossia le pasteur enragé
Le grand ensemble du duel au cimetière (!).
Oui, non seulement ils chantent pendant une demi-heure au milieu des tombes, non seulement ils s'y donnent des rendez-vous d'amants (infidèles), non seulement ils s'y battent en duel, mais ça organise carrément des ensembles en quatuor de réunion de famille !
Le dispositif annonce clairement celui du Ballo in maschera, avec un rendez-vous galant au pied du gibet et une foule de conspirateurs qui rient – cependant la scène de Stiffelio est beaucoup plus subversive : on est en terre chrétienne et non plus chez les criminels rejetés à l'extérieur de la ville, c'est l'amant illégitime qui donne rendez-vous au cimetière, et celui qui veut se battre est un prêtre…
A. Mais pourquoi Verdi ?
Difficile de dresser une sélection d'œuvres marquantes du XIXe siècle en négligeant les œuvres de Verdi et Wagner, qui ont profondément marqué la conception de tous les drames musicaux postérieurs ; le premier pour sa gestion très resserrée de la temporalité, très directe de la déclamation ; le second au contraire pour la dimension purement musicale et extrêmement sophistiquée qu'il imprime au genre opéra.
Chez Wagner, tous les chefs-d'œuvre sont particulièrement connus et joués, aussi je me dispense de les citer dans cette série – dont l'idée est à la fois de dresser une sorte de panorama rapide des types d'œuvre qu'on peut trouver dans l'histoire de la « musique savante occidentale », mais aussi d'inciter à découvrir des pépites parfois laissées de côté.
En revanche, chez Verdi, quelques-unes des œuvres de jeunesse fulgurantes sont assez peu mises à l'honneur, même s'il en existe évidemment beaucoup de disques et un certain nombre de représentations de temps à autre : Oberto conte di San Bonifacio, I Lombardi alla prima crociata, Alzira, I masnadieri, Jérusalem, Il Corsaro et… Stiffelio. Si la place de Nabucco est absolument justifiée (inspiration ininterrompue), je suis moins convaincu de l'importance des autres opéras de cette période qu'on joue souvent : Macbeth (qui marque certes un tournant vers plus de distance au belcantisme et de radicalité dramatique), Attila (puissamment original, mais les voix aiguës restent très déconnectées du drame, assez bancal), Luisa Miller (vraiment en deçà en inspiration, et livret particulièrement ennuyeux avec ses méchants-très-méchants et ses rebondissements prévisibles). Même ceux qui, dans la période des anni di galera, où Verdi devait tout écrire à la chaîne, ont bonne réputation sans être énormément, ne sont vraiment pas les plus marquants, comme I due Foscari.
B. Le chaînon manquant
Stiffelio est le dernier opéra de cette période avant la « trilogie populaire » qui marque l'envolée de la réputation de Verdi et la possibilité d'explorer un style plus original, davantage adapté à l'ambiance de chaque drame, et qui modifiera en profondeur la conception italienne de l'opéra, l'extirpant de l'ornière du belcanto décoratif. Rigoletto (l'opéra suivant), je l'ai déjà dit, constitue une formidable affirmation du durchkomponiert (« musique de bout en bout »), où les récitatifs sont aussi sophistiqués, voire davantage, que les airs et ensembles, et s'intègrent de façon continue, sans rupture. Les leçons des innovations de Meyerbeer sur la continuité musicale entrent ici dans l'opéra italien.
Et Stiffelio, qui arrive juste après Luisa Miller, paraît bien plus proche de la conception musicale très continue de Rigoletto, avec un sujet scandaleux qui annonce le réalisme (et les intrigues sexualisées) d'opéras comme La Traviata – mais la matière musicale de Stiffelio me paraît considérablement plus dense. Pour moi l'un des meilleurs Verdi, tout simplement.
C. La recherche d'un livret
Le fidèle librettiste de Verdi, Francesco Maria Piave, lui avait proposé une pièce française, Le Pasteur ou l'Évangile au foyer d'Émile Souvestre et Eugène Bourgeois. Piave, c'est l'auteur des meilleurs livrets de Verdi, et en tout cas celui qui en a le plus écrit : Ernani, I due Foscari, Alzira, Macbeth, Il Corsaro ; et, après Stiffelio : Rigoletto, La Traviata, Simone Boccanegra, Aroldo et La Forza del destino. Il devait même réaliser Aida, mais en 1870 une attaque le laissa aphasique – et son travail de dramaturge s’arrêta là. À mon sens son meilleur collaborateur pour des livrets au cordeau, très acérés, idéaux pour la concision de sa musique et de sa science dramatique ; et cela se manifeste en particulier dans Stiffelio et Rigoletto.
Verdi, dès avant Luisa Miller, et à nouveau après – déjà un drame plutôt domestique, même si animé par des logiques de hiérarchie féodale et quelques scènes de violence armée –, avait relancé auprès de Camaranno (librettiste de Miller et futur du Trouvère) ses rêves autour de trois tragédies de Shakespeare : Hamlet, La Tempête, et surtout Le roi Lear, qu'il a souvent tenté de mettre en musique, sans jamais l'écrire. Cette fois-ci, le projet va assez loin, puisque Verdi envoie un synopsis détaillé à son librettiste, indiquant les personnages sauvegardés, le contenu de chaque acte et les modifications de l'intrigue (en particulier la scène finale, en prison, avec Cordelia mourant dans les bras du roi). Il lit avec intérêt El Trovador de García Gutiérrez (qui se concrétisera après Rigoletto), et se fait même envoyer un dictionnaire espagnol par son éditeur Ricordi. Mes sources sont contradictoires sur le fait qu'il ait évoqué Le roi s'amuse d'abord avec Camaranno ou directement avec Piave, avec le projet d'un opéra pour Venise ou après l'offre de celle-ci.
Quoi qu'il en soit, Verdi est brouillé avec la Scala, les conditions administratives sont compliquées pour Naples, et Ricordi lui propose une première l'Opéra de Trieste, qui avait tièdement reçu Il Corsaro mais chaleureusement Macbeth. Il s'engage à livrer l'opéra pour novembre 1850, mais quelques jours après, la Fenice de Venise le contacte directement pour lui passer commande pour la saison de Carnaval 1851 ! Le voilà avec deux opéras à écrire simultanément.
Après avoir considéré un Stradella proposé par Piave – très intense émotionnellement, mais dont les situations lui paraissaient convenues –, Verdi s'enthousiasme pour Le roi s'amuse d'Hugo et se lance, en parallèle de Stiffelio, dans Rigoletto, dont le galbe verbal acéré et l'écriture continue ne sont pas sans parentés.
D. L'argument
Une fois transformé par Piave – qui supprime les deux premiers actes du drame français ! – voici ce qui se passe en substance : Stiffelio, un pasteur de la région de Salzbourg (il y a vraiment des foyers protestants en Autriche ?), revient de voyage auprès de sa communauté, et se fait remettre un portefeuille laissé par un homme qui s'échappait par un balcon, sans doute pour fuir le retour d'un mari. Il le jette au feu, prônant le pardon. Mais à son retour, il découvre vite que sa femme est infidèle. De là s'ensuivent des confrontations terribles, des scènes de couple rares à l'opéra, et encore plus en 1850. À l'acte II, l'amant rejoint la femme en prière dans le cimetière (auprès de la tombe de sa mère), se fait surprendre par le père en furie ; le duel est interrompu par le prêtre ; de dépit, le père révèle l'identité de l'amant, et Stiffelio, pris de délire, veut se battre au milieu des tombes avant d'être appelé à la raison. À l'acte III, Stiffelio doit prêcher ; sa femme est dans l'assistance et alors, cédant aux instances de Jorg, l'ancien pasteur, il ouvre au hasard la Bible pour s'en inspirer ; c'est la scène de la femme adultère… Stiffelio s'enflamme, et prêche avec chaleur le pardon – l'opéra se clôt là, sans nous informer sur l'impact réel de cette parole sur leur vie future.
E. Une création douloureuse et une réception tardive
Seulement, la censure autrichienne s'en mêle : il faut expurger toute la dimension religieuse du sujet, trop scandaleuse, blasphématoire et tout simplement incompréhensible (les problématiques d'un prêtre marié, dans un œil de catholique autrichien ?). Verdi, déjà engagé, doit renoncer à la scène où l'épouse demande la confession à son mari, à la scène finale dans l'église, au sermon final tiré de la Bible, et bien sûr tout le décorum du prêtre, devenant un chef de communauté sans lien direct avec la religion ; en somme retirer tout ce qui faisait la particularité de ce drame.
L'accueil est favorable à Trieste, mais moins bon à Florence et Rome. La scène finale est encore altérée (en partie sur les des refontes de Verdi, mais sans son autorisation) à Naples et à Palerme, sous la forme Guglielmo Wellingrode, avec pour personnage principal le premier ministre d'une principauté allemande.
Verdi, qui parle de « castration » devant la dénaturation de son drame par la censure, en est tellement amer qu'il refuse les représentations à La Scala, avec laquelle il était déjà brouillé, faute d'avoir pu obtenir la représentation de l'œuvre originale. Il finit, en 1856, par la retirer de la circulation et en interdire toute représentation. En 1857, il fait représenter Aroldo, qui n'est pas un grand succès non plus, en en recyclant une large part de la musique, sur un nouveau livret beaucoup plus convenu, façon Geneviève de Brabant : le mari croisé revient et découvre sa femme infidèle. Une large part de la tension dramatique initiale est perdue. Le dernier acte, entièrement récrit, de la rencontre fortuite « au désert » après leur séparation, me paraît à la fois plat littérairement et musicalement… Il faut attendre 1968 pour qu'on retrouve deux exemplaires de partitions d'orchestre de Stiffelio qui n'avaient pas été détruites (l'une remaniée, l'autre originale) dans la bibliothèque du Conservatoire de Naples, et qu'on puisse enfin remonter l'ouvrage.
Dans les biographies grand public que j'ai consultées pour vérifier mes souvenirs (Bourgeois, Orcel, Dermoncourt), les informations sont contradictoires ; comme le projet de cette série n'est pas une étude approfondie des œuvres, mais simplement une recommandation discographique rapidement contextualisée, je m'en tiens là et je vous préviens que les faits sur cette genèse puissent être imprécis (ou mal compris de ma part), en ce qui concerne les échanges épistolaires avec les librettistes, l'ordre des projets de livrets ou les conditions des représentations de Stiffelio à travers la Péninsule.
Compositeur : Giuseppe VERDI (1813-1901)
Œuvre : Stiffelio (1850)
Commentaire 1 :
♣ Le livret en lui-même porte une partie de l'intérêt :
♣ Le sujet est en lui-même hautement original et subversif : un opéra au ton tout à fait sérieux (pas une once d'humour dans ce Verdi-là, à côté Tebaldo dans Don Carlos c'est Leslie Nielsen dans The Naked Gun), mais qui traite de sujets domestiques, et même pour tout dire, vu à l'aune du XIXe siècle, sexuels, dans le même langage héroïque que Verdi utilise pour caractériser les affrontements de rivaux dans le Moyen Âge espagnol (Il Trovatore) ou dans la Sicile normande (Les Vêpres Siciliennes)…
On comprend que le public ait été dérouté, d'autant plus que la censure autrichienne – création à Trieste, sous occupation impériale – a imposé des altérations considérables, considérant qu'il était impossible qu'un prêtre soit marié (!). En fin de compte, les modifications ont dénaturé l'ouvrage,
Mais j'avoue être, malgré ses ficelles dramatiques un peu brutales – notamment les interventions du père, qui semble connaître l'offense et pouvoir intervenir comme bon lui semble à tout moment pour nouer ou dénouer les situations –, très séduit par ce drame psychologique traité musicalement de façon épique, ne minorant pas les tourments de l'âme.
♣ La musique, précisément, conçue en même temps que celle de Rigoletto – Verdi travaillait en parallèle sur les deux opéras, qui devaient être représentés à moins de quatre mois d’écart –, présente des qualités similaires dans le soin d’une déclamation très précise et directe, où l’héritage du belcanto n’affleure plus guère que dans certains airs, et dans la pensée musicale extrêmement continue, où la frontière des numéros est brouillée et où la continuité est privilégiée. Que penser de ces grands duos avec sa femme, des grandes scènes de forme assez libre ? De la succession d’ensembles tout au long de l’acte II (au cimetière), enchaînant les dispositifs sans trêve, comme un final mozartien ? Ou de cet acte final où l’on rencontre des sortes de récitatif-duo (Stiffelio & Jorg), de duo avec chœur (Lina & Stankar), pour culminer dans le prêche, une simple déclamation récitative qui explose dans son acmé lyrique et se trouve reprise par le chœur ?
Rien de tout cela ne correspond aux structures traditionnelles : la nécessité dramatique commande à la forme musicale, qui l’épouse intimement. Tout cela, bien sûr, avec les qualités mélodiques et lyriques consubstantielles au langage verdien, que je trouve ici à son plus haut degré d’épure : pas de séduction à coups de rengaines autonomes du contexte, du pur élan lyrique inspiré par le théâtre. Moins radical que Rigoletto dans sa substance musicale, mais davantage dans sa logique structurelle, qui ne se repose que sur la force de l’action, et pas sur des numéros musicaux détachables.
♣ Le meilleur de la musique ? Pour moi clairement le premier duo entre le pasteur et sa femme, où tous les sentiments passent successivement. L’acte du cimetière, enchaînement de conflits ininterrompus, qui culmine avec le grand quatuor Un’accento, un’accento proferite. L’air mélancolique de Stankar Lina, pensai che un’angelo qui doit encaisser sa vision nouvelle de sa fille – le moment le plus belcantiste de l’oeuvre, pas le plus original, mais vraiment très beau, un air de baryton dans le goût de “Patria, rispetto, onore”, “Di provenza il mar il suol”, “Urna fatale del mio destino” ou “Eri tu che macchiavi quell’anima”. Enfin, le prêche final, à couper le souffle, assis sur une simple ponctuation de pizz de violoncelles et contrebasses suivie de respirations, en point d’interrogation... la parole sacrée se déroule avec sobriété, des sol 2 répétés dans le bas-médium, ne laissant rien transparaître de la décision finale, jusqu’à l’explosion lyrique : Quegli di voi che non peccò la prima pietra scagli (« Que celui parmi vous qui est sans péché lui jette la première pierre ») puis E la donna perdonata s’alzò. Perdonata ! Perdonata ! Iddio lo pronunziò ! (« Et la femme, pardonnée, se releva. Pardonnée ! Pardonnée ! Parole de Dieu. »)
L’une des fins d’opéra les plus bouleversantes, pour moi : il est rare d’y trouver une conclusion aussi articulée à son sujet (la péroraison sur les Écritures, avec un héros prêtre !), et qui propose le pardon, sans recourir à l’artifice de la parabole du tyran généreux, et sans écarter l’amertume de l’offense reçue.
Interprètes : Yu Guanqun (Lina), Roberto Aronica (Stiffelio), Roberto Frontali (Stankar) ; Gabriele Magnione (Raffaele), George Andguladze (Jorg) – Orchestra e Coro del Teatro Regio di Parma, Andrea Battistoni
Label : C Major (2014)
Commentaire 2 :
♣ J'ai justifié mon choix de Verdi pour ce second disque de la décennie 1850 par (la qualité de l’œuvre, rarement donnée, et) l’importance centrale de son influence sur la conception du drame musical, en Italie et au delà. Cependant, s’agissant d’une série discographique, la motivation est aussi de présenter un disque parfait, qui serve de truchement idéal. Et je le tiens ici.
♣ L’intégrale Verdi chez C Major (CD & DVD) contient beaucoup de très belles propositions, avec ce qui se faisait de mieux en chant italien dans les années 2010 (sans nécessairement recourir à des superstars). L’autre particularité, unique dans la discographie, réside dans la qualité des chefs choisis, beaucoup dotés d’une vision forte, qui ne se limite pas à de l’accompagnement indolent, littéral ou bruyant. Au contraire, Nabucco de Michele Mariotti, I Lombardi, Ernani et Simone Boccanegra de Daniele Callegari, Il Corsaro de Carlo Montanaro Luisa Miller de Donato Renzetti, I Vespri Siciliani de Massimo Zanetti constituent véritablement le meilleur de ce que produisent les baguettes de fosse italiennes d'aujourd'hui, très articulées, nerveuses, mobiles et précises. Et dans un genre plus moelleux, le Trovatore de Temirkanov constitue également une belle réussite !
♣ Ici, la direction d’Andrea Battistoni se montre remarquable de conduite claire et nerveuse, le trait instrumental toujours précis et tendu, soutien particulièrement persuasif pour le drame qui se joue. Et les chanteurs ne sont pas en reste ! Yu Guanqun (son nom de famille est bien sûr Yu, je ne sais si le Guanqun sur la pochette tient à une volonté de l'artiste de se démarquer, ou s'il s'agit d'une erreur de l'éditeur) se montre particulièrement valeureuse dans un rôle très exigeant, avec un timbre égal, rond et percutant sur toute la tessiture ; la légère opacité de son expression s’allie très bien à la position de réserve du personnage de femme de pasteur qui cherche la voie de la dignité. L’incarnation de Roberto Aronica constitue un pur miracle : le (beau !) timbre est relativement sombre, mais limpide, pas du tout tassé, et l’italien coule avec naturel pour servir ce personnage de prêcheur. L’énergie requise pour incarnée ces affects paroxystiques n’est à aucun moment prise en défaut. Quant à Roberto Frontali, il étale les mêmes qualités sur les grandes scènes depuis déjà une bonne dizaine d’années (et le fait encore aujourd’hui) au moment de l’enregistrement : en plus d’un timbre mordant caractéristique de la meilleure école italienne, héritier des Sereni et des Zancanaro, il fait toujours valoir une approche très généreuse de ses rôles, donnant toujours le sentiment qu’il ne chante pas sa partie mais s’adresse réellement aux autres protagonistes. Effet qu’on ressent assez rarement à l’opéra, où chacun est obligé de rester très concentré sur son instrument.
En somme, une représentation superlative, pour ainsi dire idéale, au service d’un opéra déjà hors du commun. Disque de la décennie, vous comprenez pourquoi.
Les précédents numéros de la série (un disque par décennie, et deux à partir de 1800), se trouvent dans le chapitre dédié (lien également en haut de la colonne de droite).
Ce billet, écrit à par DavidLeMarrec dans la catégorie Une décennie, un disque a suscité :
silenzio :: sans ricochet :: 244 indiscrets





































