Carnets sur sol

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lundi 14 septembre 2020

Le défi 2020 des nouveautés – épisode 11 : Turcs, contrebasse, Schmidt, Lang Lang, Smyth…


La fin d'août et la rentrée… Avalanche de nouveautés (et de balades sans musique) : je suis loin d'avoir couvert, pour cette fois, ce qui m'intéressait prioritairement.

En train de découvrir les Schmidt de Paavo Järvi & Radio-Francfort (qui semblent être une véritable tuerie), pas encore essayé l'opéra de Bronsart, et encore tant de choses à essayer… Septembre (et la pause estivale dans la Grande Crise de la Fin du Monde ?) semble avoir déchaîné une avalanche de parutions, plus ambitieuses (plusieurs opéras, genre onéreux et plutôt moins représenté en nombre de parutions que les autres), alors même que l'été était resté suffisamment prodigue pour ne pas avoir le temps de tout découvrir.

À découvrir ce mois-ci ? 

¶ Le duo alto-contrebasse de Dittersdorf, l'arrangement de la Surprise de Haydn pour quintette, les beaux équilibres de Moszkowski, le premier concerto de Vladigerov, les trios à aspect français de compositeurs turcs (Ainar en tête), bien sûr la parution attendue du Timbre d'argent de Saint-Saëns.

¶ Si je n'ai pas été totalement emporté par l'intégrale Ives de Dudamel, la période fut riche en interprétations très marquantes : ainsi le disque d'arrangements d'opéras et pièces d'anches françaises de Jarry aux orgues royales, les Haydn du Chiaroscuro SQ, l'époustoubouriffante intégrale Schmidt par Paavo Järvi et… les Goldberg de Lang Lang. (J'en suis le premier surpris – je ne vais tout de même pas mentir pour vous extorquer votre confiance et ma bonne réputation.)

¶ Hors nouveautés, émerveillé de trouver de si belles formes sonates (mêlant science de construction et thèmes vifs très américano-folklorisants !) chez Ethel Smyth (sonates violon-piano et violoncelle-piano, Quintette à deux violoncelle…), que je n'admirais pas particulièrement dans ses œuvres orchestrales. Sinon, exploration de la discographie du Leipziger Streichquartett et du Chiaroscuro SQ, de grandes satisfactions de ce côté-là.

Du vert au violet, mes recommandations.

♦ Vert : réussi !
♦ Bleu : jalon considérable.
♦ Violet : écoute capitale.
♦ Gris : pas convaincu.
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons disques, simplement pas nécessairement prioritaires au sein de la profusion de l'offre.)





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Schmidt – Symphonies – Frankfurt RSO, Paavo Järvi (DGG)
→ Au sein de ce corpus extraordinaire, voire majeur, le plaisir d'entendre une version qui s'impose d'emblée comme colorée, frémissante, captée avec profondeur et détails, par un orchestre de première classe, et surtout articulée avec ce sens incroyable des transitions qui caractérise l'art de Järvi. Chacune des symphonies en sort grandie. Indispensable.
Moszkowski – Suites 2 & 3 (œuvres orchestrales vol.2) – Sinfonia Varsovia, Ian Hobson (Toccata Classics)
→ Superbe début en choral, aux vents seuls (on entend rugir le contrebasson), suite de progression très brahmsienne lorsque arrivent les cordes. Œuvres particulièrement éloquentes dans leur sobriété assez entraînante (mais non sans métier ni subtilités !).
Bach – Variations Goldberg – Lang Lang (DGG)
→ Admiratif de la force vitale qui émane de cet enregistrement : tout ce qu'on reproche d'ordinaire à Lang Lang (la virtuosité sans objet, l'amusement avec les touches plutôt que la recherche d'un propos musical) se canalise pour produire le meilleur, un Bach digitalement immaculé, mais qui palpite comme rarement, de surcroît servi par des ornementations variées et informées stylistiquement (quelques ajouts plus personnels également, très bienvenus dans les reprises).
→ Dans les parties plus lentes, il parvient simultanément à ménager une suspension plus romantisante, d'un genre plus perahiaïsant. Je ne comptais même pas écouter cette nouveauté (n'étant pas le plus grand amateur des Goldberg, ni de Lang Lang à quelques exceptions près), et j'en ressors électrisé.
What's Next Vivaldi ? (Vivaldi, Francesconi, Stroppa, Sollima, Bartók…) – Kopachinskaja, Giardino Armonico, Antonini (Alpha)
→ Tissage de concertos de Vivaldi avec des oeuvres contemporaines ; même les concertos sont contaminés par des cadences en forme de happenings (grincements, cris, sorties de route). Amusant, mais on ne reconnaît plus vraiment les oeuvres à force de distorsion, le jeu prend la place de la musique, comme lorsque le pianiste amateur s'amuse à jouer son Chopin façon boogy. Amusant une fois, mais ce ne donne pas nécessairement envie de réécouter (ni d'acheter).
Fauré, Debussy, Ravel, Poulenc – Mélodies célèbres – Devieilhe, Tharaud (Erato)
→ Belle lecture de ces pages courues, avec le retour d'une voix très focalisée, nette et brillante malgré les récentes maternités. J'avoue être plus sensible à des lectures où le texte est davantage mis en valeur, mais le résultat musical est assez somptueux ici. Selon votre sensibilité, donc.
Léopold Ier – Il Sagrifizio d'Abramo + Miserere – Weser-Renaissance (CPO)
→ Œuvres de l'empereur du Saint-Empire. Dans un style très premier-XVIIe (alors que son long règne s'étend sur la seconde moitié du siècle et le début du suivant), déclamation assez sèche sur accords, mais dotée d'une harmonie plutôt mobile et d'une belle collection de lignes mélodies expressives. Un peu formel quelquefois, peut-être, mais toute la palette du pathétique italien se trouve remarquablement convoquée.
→ Très vivante version d'Abramo, aux voix nettes, au continuo très épuré (peu de remplissage entre les accords) mais non sans poussée.
→ Moins convaincu par le Miserere, essentiellement traité comme une cantate sacréee monodique (malgré le choix de varier les tessitures), et jouée avec un statisme qui n'en tire pas le plus de tension possible (sur une musique aussi simple, la tension m'apparaît comme une bonne chose).
Britten, Peter Grimes – Skelton, Bergen PO, Gardner (Chandos)
→ Belle version, captée un peu trop vaporeusement (alors que les bandes vidéo du concert sur le vif étaient beaucoup présentes et tranchantes). Comme toujours, la tension n'est pas facile à créer passé le premier tableau, dans une œuvre très étale, et la prise de son accentue cette impression, malgré une diction des protagonistes plus intelligible qu'à l'accoutumée dans cette œuvre.
Pancho Vladigerov – Les 5 Concertos pour piano – Moussev, Drenikov, Gatev, Pancho Vladigerov ; Bulgarie NRSO, Xander Vladigerov
→ Étonnant corpus, débutant par un Premier au postromantisme vraiment personnel, un contour mélodique propre, des enchaînements audacieux. Mais variable selon les concertos et même les mouvements, avec des morceaux qui imitent Chopin (final du Première) et un Quatrième qui se tourne résolument vers Rachmaninov (et plutôt celui du n°2 !). Un peu moins intéressant dans ce cadre.
→ Ébloui par Moussev dans le n°1, avec une chair, une ampleur, une qualité de timbre que les non-slaves-orientaux ne parviennent que rarement à déployer.
Haydn: String Quartets Op. 76 Nos. 1-3 Chiaroscuro SQ (BIS)
→ Une exécution aussi organique, charpentée dans la structure, légère dans la touche, dans les prises de son toujours extraordinaires de BIS pour le quatuor (on ne fait pas plus aéré, proche, réaliste, c'est comme écouter du premier rang !)… on dispose donc d'une nouvelle référence assez absolue pour cet opus-sommet !
→ Le jeu des Chiaroscuro se caractérise par une diminution du sostenuto (les tenues s'étiolent, s'éteignent après une entrée très charnue), qui offre de nouvelles perspectives d'équilibres, davantage appuyées sur la mobilité des entrées sur la permanence du son. (C'est donc particulièrement enthousiasmant sur les 1 et 2, plus étrange sur l'Empereur et son mouvement lent inhabituellement dégingandé.)
H. Andriessen: Miroir de peine - Berlioz: Symphonie fantastique – Stotijn, Zuidnederland PO, Dmitri Liss (Fuga Libera)
→ La plainte d'Andriessen sur ses grands aplats de cordes est très impressionnante, et jouée avec une présence vibrante par tous les interprètes.
→ La Fantastique a l'air très belle aussi, mais j'avoue ne pas avoir eu la fantaisie de l'explorer sérieusement cette fois-ci.
Mahler – Das Lied von der Erde – Connolly, R.D. Smith, RSO Berlin, V. Jurowski (Pentatone)
→ Très belles couleurs, le grain de chaque instrument bien mis en avant jusque dans les tutti. Chanteurs moins marquants, mais valeureux.
Rott – Symphonic Works vol.1 – Gürzenich, Christopher Ward (Capriccio)
→ Des œuvres où la jeunesse est audible ; on perçoit frémir, çà et là, les prémices de la Symphonie en mi, mais on reste globalement dans l'ordre de poèmes symphoniques au romantisme bien balisé, par un orchestre devenu de haute volée sous Stenz. Plaisant, en attendant les autres volets.
Ives – Les 4 Symphonies – Los Ángeles PO, Dudamel
→ Peu de versions disposent d'une prise de son lisible. Celle-ci, aérée et habitée, permet de goûter davantage de détails au sein de ces bijoux !
Lecture qui m'a paru, autrement, exalter assez peu les bigarrures de ces partitions étranges.
Moscheles – Complete Piano Sonatas – Michele Bolla (Piano Classics)
→ Premier romantisme remarquablement écrit et interprété, avec beaucoup de générosité mélodique qui sert une belle progression du discours, et une interprétation totalement enflammée. On sent les parentés avec Beethoven dans les alternances contemplatives et tempêtueuses de certains mouvements – la Romance de l'opus 41 !
→ Joué sur piano d'époque, avec prise de son un peu proche et dure.
Marchand, Couperin, Dandrieu, Corrette, arrangements de LULLY (Atys, Armide), Purcell (Dido), Charpentier (Te Deum) et Rameau (Indes, Boréades) – Orgue de la Chapelle Royale de Versailles, Gaëtan Jarry (CVS)
→ Stimulant et savoureux enchaînements de pièces spectaculaires, que ce soient les grands dialogues écrits pour l'instrument ou les danses issues d'opéras, où Jarry déploie un sens des déhanchements subtils (qui ne caractérise absolument pas sa manière de chef !) et un sens des contrastes de registration qui font de l'ensemble un régal particulièrement accessible à toutes les oreilles.
Sa version à la fois hautement symphonique et très contrapuntique des Sauvages parvient même à renouveler le bis le plus usé du répertoire baroque.
Busoni – Œuvres pour deux pianos : Fantasia contrappuntistica, arrangements de Schumann et Mozart… – Ciccolini, Orvietto, Rapetti (Naxos)
→ Arrangements vivifiantes, exécutés avec une très grande netteté. Et l'emblématique Fantaisie dans sa version encore plus démesurée, pour deux pianos !

Alnar, Tüzün, Baran, Balcı – Trios piano-cordes (turcs) – Bosphorus Trio (Naxos)
→ Alnar fait partie du « Groupe des Cinq » incluant les compositeurs turcs les plus célèbres (dont Saygun et Erkin). Il était le seul du groupe à disposer d'une formation sérieuse en musique traditionnelle, et après des études de composition auprès de Joseph Marx, il applique les modes et rythmes locaux dans ses œuvres – comme ce trio de 1929 révisé en 1966, aux couleurs assez françaises (type Koechlin-Ropartz-Cras) malgré son dépouillement. Très belle partition. Tüzün s'inscrit dans une esthétique comparable.
→ Baran évoque les moments les plus étales de Koechlin ou Decaux, alternant avec un lyrisme cabossé et inquiétant à la soviétique, comme on en a dans les mouvements lents de Chostakovitch et Prokofiev… et émerge soudain un bout d'ostinato de la Danse du Sabre de Gayaneh (Khatchatourian) !
→ Moins convaincu par le plus jeune, Balcı, dont le langage tonal vraiment simple semble traversés d'ostinati inspirés du riff, mais qui fonctionnent mal à mon sens, si l'on n'a pas la possibilité de jouer vraiment sur le beat. D'une manière générale, beaucoup de répétitions pour un discours qui n'est ni très original ni très passionnant.
→ Globalement, trois très beaux trios sur les quatre, dont l'excellent d'Alnar !

Saint-Saëns – Le Timbre d'argent – Les Siècles, Roth (Bru Zane)
→ On ne nous l'avait pas survendu, c'est ébouriffant ! Non seulement la partition est vraiment *différente* (alliages inédits avec doubles cors anglais par exemple, séquences fondées sur des ostinatos orchestraux), mais de surcroît, joué avec cette finesse et cette ardeur, Voilà du boudin paraîtrait subtil et passionnant ! Je ne croyais pas (après avoir entendu a peu ou prou tout son catalogue disponible) que Saint-Saëns fût aussi passionné d'orchestration : multiples moments sans premiers violons, ou aux bois seuls, ou quatre violoncelles solos… Jusqu'à la chanson populaire de bas étage, sorte de parodie d'Offenbach des Bouffes !
→ L'œuvre, de 1877 (et remaniée jusqu'en 1914), est assez indatable stylistiquement : des archaïsmes façon Rossini / Meyerbeer, des archaïsmes « hardis » façon d'Indy des Chansons & Danses, des scènes où l'orchestre a sa thématique autonome (sans être wagnérien), un style général qui reste très français-XIXe, avec des ruptures ou des couleurs orchestrales qui ressortiraient davantage à l'avant-garde… plus proche d'Étienne Marcel que de Samson ou des Barbares, assurément. (le premier duo évoque celui d'Henry VIII, autre chef-d'œuvre).

→→ suite →→
→ L'intrigue elle aussi paraît n'appartenir à aucune époque : on a le pacte faustien, la rédemption sulpicienne comme dans Robert (ou Gounod) et même la bonne Hélène-Alice qui intercède auprès de Dieu, les changements de décors dans des lieux naturels spectaculaires (Berlioz), le démon omniprésent et protéiforme, les identités féminines mouvantes des Contes d'Hoffmann, par les mêmes librettistes,mais l'abandon des siens pour la quête d'absolu qui s'enfange dans des orgies sans but, c'est tout à fait Der Ferne Klang de Schreker ! Alors que le livret est structurellement une variation sur le Christmas Tale de Dickens, alors qu'on a de jolies chansonnettes çà et là, ce qui domine est un climat très sombre, désespéré, sale, décadent. Celui du péché qu'on ne peut laver, du crime qui poisse sur votre peau. En cela, l'impression générale coïncide assez avec Schreker, vains espoirs de Ferne Klang ou Spielwerk, orgies de Ferne Klang ou Gezeichneten…
→ Le plateau est formidable également, la franchise de Devos, la clarté de Yu Shao, les tourments de Montvidas… Autre raison du succès : les instruments d'époque qui apportent une grande transparence, sur laquelle les voix se déposent sans forcer, et surtout l'amour de cette musique qui ruisselle de l'engagement incroyable des Siècles, à chaque seconde, comme si elle était la plus belle jamais écrite !

HAYDN,. Symph 94 pour quintette flûte & cordes / KRAUS / DITTERSDORF duo alto contrebasse – « Music for a Viennese Salon » ; Night Music (Avie)
→ Splendide interprétation pleine de saveur sur instruments d'époque de ces belles pièces chambristes de haute facture et de cet arrangement très convaincant de la Surprise de Haydn.

Gassmann – Airs – Ania Vegry, NDRPO Hanovre, David Stern (CPO)
→ Seria du milieu XVIIIe par une voix riche, nette, très timbrée (aux voyelles peut-être insuffisamment individualisées), avec un orchestre remarquablement informé. Les pièces ne m'ont pas bouleversé, mais l'exécution est admirable, et documentent une part obscure du répertoire (en dehors de son impayable Opera seria parodique, qui n'existe même pas au disque je crois, qu'avons-nous eu de Gassmann ?).






autres nouvelles écoutes : œuvres autres nouvelles écoutes : versions


Smyth – Sonate violon-piano – Little (Chandos)
→ Superbe œuvre (veine mélodique !), fantastique version (timbre et éloquence !).
Arriaga, Symphonie en ré – Galicía, López-Cobos (YT officiel)
Moszkowski (c-1) – Œuvres orchestrales (Prélude & Fugue, Concerto pour violon, 5 Danses espagnoles) – West Side Sinfonietta (NFM)
→ Concerto pour violon joli mais standard, 5 Danses très sympathiques (piano et petit ensemble), Prélude & Fugue est le plus intense et personnel.

Moszkowski (c-1) – Jeanne d'Arc, poème symphonique en 4 mouvements (œuvres orchestrales vol.1) – Sinfonia Varsovia, Ian Hobson (Toccata Classics)
Arriaga, Symphonie en ré– Chambre de Suède, Zollmann (BIS 1997)
Hauer – Études pour piano, op. 22 – Schleiermacher (MDG 2010)
→ Quoique écrit dans son système dodécaphonique, impression d'une musique assez lisse, sorte de Chopin qui évite la mélodie et cherche les détours. Très belle musique profondément apaisée, à défaut d'être réellement déstabilisant / nouveau / stimulant.
J'aime assez (plus proche de Decaux que de Schönberg, clairement).
ARRIAGA, J.C. de: Overture, Op. 20 / Herminie / Agar dans le désert (Basque Music Collection, Vol. 10) (Basque National Orchestra, Mandeal) (claves 2006)

Beethoven – Sonate violoncelle-piano n°3 Op.69 – Gastinel, Guy (Naïve)

Haydn: String Quartets Op. 20 Nos. 4-6 Chiaroscuro SQ (BIS)
→ Très belle lecture sèche et vivante, manifestement sur instruments modernes montés en boyaux (ou joués comme tels !). Très réussi.

Brahms – Sextuor 1, Quatuor en ut mineur Op.61 – Leipziger SQ (MDG)
→ Très lumineuses, claires et élancées versions. Articulation limpide particulièrement appréciable dans le quatuor.

Final italiana in Algieri : Abbado, Varviso, Scimone





réécoutes œuvres (dans mêmes versions) réécoutes versions

Arriaga, Symphonie en ré – Concert des NationsSavall (Alia Vox 1994) – bissé
Moscheles – Complete Piano Sonatas – Michele Bolla (Piano Classics)
→ (cf. nouveautés)
Beethoven – Sonate violoncelle-piano n°3 Op.69 – Du Pré, Barenboim (EMI)
Vaccai – Giulietta e Romeo – Trullu (Bongiovanni)
http://carnetsol.fr/css/index.php?2020/09/02/3162
(deux fois)
Haydn: String Quartets Op. 76 Nos. 1-3 Chiaroscuro SQ (BIS)
→ (cf. nouveautés)
Fried – Die verklärte Nacht – Foremny

(deux fois)
Haydn – Quatuor Op.76 n°3 – St Lawrence SQ (vidéo dans université texane)

Wagner – Das Liebesverbot : air d'Isabella : Hass, Sawallisch (Orfeo)





liste nouveautés : œuvres
liste nouveautés : versions
liste nouveautés : rééditions



schmitt mélodies

MONTÉCLAIR, M.P. de: Beloved and Betrayed - Miniature dramas for Flute and Voice (C.H. Shaw, Breithaupt, Les Ordinaires)

The Queen's Delight (English Songs and Country Dances of the 17th and 18th Centuries) Les Musiciens de Saint-Julien

Bollon orchestral works

schumann hasselhorn bouzignac te deum motets arts flo

lambert airs de cour arts flo

secrets live annie fischer

brahms piano rafael orozco
→ jommelli requiem
→ novak piano ccto, wood nymph
→ titelouze messes retrouvées vol.2
→ bronsart Jery
→ quintette vent su le sponde del tebro
→ Bo, Pstrokońska-Nawratil & Moss: Chamber Works
Łukasz Długosz
boréades Luks

goldberg harpe : ramsay

Xmas carols SWR vocal Ens

→ beeth sonates violon FP Zimmermann BIS

→ rameau pygmalion (CPO)
DFD Edition Orfeo vol 2, 3
→ fasch
→ earth music capella de la torre
→ nielsen complete violin solo & piano, hasse borup
→ manén violon cc
→ quintette dubughon holst taffanel françaix
→ fuchs sonates vln
→ meyerbeer esule
→ bononcini polifemo
→ graund polydorus
→ polisu kaleidoscope ravel pia duo
→ aho symph 5 currie
→ anima gementem cano
→ purcell royal welcome songs
→ gombert messe beauty farm
vermeer bologna
→ standley et ens contrast schubt
→ nature whispering
→ Petite Renarde Rattle
→ chant de la Terre I.Fischer RDS
→ lamento (alpha)

wohlhauser (neos)
john thomas duos harpe piano vol.1 (toccata)
arnold rosner requiem (toccata)
moszkowski orchestral vol 2
idenstam metal angel (toccata)
corigliano caravassius siegel pour guitare (orchid)
iannotta : earthing (wergo)
imaginary mirror hasselt (challenge)
lundquist symphonies (swedish society)
eklund symphs 3 5 11 norrköping (CPO)
peaceful choir
spisak works (dux)
zemlinsky, rabl : quatuors (Zimper, gramola)
goleminov SQ par sofia SQ
gombert masses beauty farm
mahler 4 turku segerstam
chosta 5 jansons bayrso
bruckner 4,5,6,7 munich PO gergiev
beethoven 7 saito kinen ozawa
beethoven sonates 8-11 giltburg
beethoven concertos piano sw chb bavouzet
ardeo SQ xiii
schwanengesang behle
→ bizet sans paroles gouin
→ respigni chailly scala
→ st-saêns chopin callaghan
→ Mühlemann mzt






écoutes à (re)faire

→ Alla Pavlova musique de film sous étiquette symphonique. C’est très sucré
→ Stacey Garrop l’aspect narratif de ses pièces (sa symphonie Mythology collection de poèmes symphoniques
→ Ses quatuors
→ Lea Auerbach sa musique de chambre, souvent autour des variations, jeux de miroirs au sein de la même pièce ou entre les pièces (les mouettes du I dans son premier trio), ses motorismes, toutes ces choses et plus encore me transportent.
→→ Ses deux trios pour piano et ses 24 préludes (surtout ceux pour violoncelle et piano, même si violon et piano, un autre numéro d’opus, sont de haute volée) seraient mes premières recommandations.

→ Gloria Coates Noir, tourmenté, très râpeux
→ Rosalind Ellicott quelle verve mélodique ! Ses deux trios pour piano
→ En vitesse, Lucija Garuta a laissé un très beau concerto pour piano, Louise Héritte-Viardot 3 quatuors de belle facture, Rita Strohl un saisissant duo violoncelle/piano Titus et Bérénice. Elisabeth Lutyens m’a été très difficile d’approche, mais elle a définitivement des choses à dire.
→ Australiennes, comme Myriam Hyde, Elena Kats-Chernin et Margareth Sutherland (Women of Note, permet de se faire une idée des noms qui accrochent).
moszkowski catalogue

hauer opéra

rubbra ccto pia, botstein

mephisto minnesota oue

callirhoe chaminade

tailleferre cc 2 pianos, hommage à rameau
barber sonata kenny
copland sonata

trauermusik haydn

voces8 marcello

compét' symphonistes brits

sawyer 4
vaccai sposa messina

polonia panufnik

cantates jacquet
kinkel
holmès
bosmans
sokolovic
kapralova






Rendez-vous avant la (prochaine) Fin du Monde !

samedi 12 septembre 2020

Le reprise des concerts : Lefilliâtre dans d'Ambruys, Phillips dans Smyth


En attendant la prochaine notule – consacrée, si c'est celle-là qui est terminée en premier, à un grand coup de cœur envers un génie fauché à 20 ans –, un petit mot pour rappeler que la saison à repris, et que vous trouverez, quasiment en temps réel, son écho en suivant ce lien. En cliquant sur « lire la discussion », ou sur le message lui-même, se déroule un court fil avec quelques brèves impressions.

Pour l'instant, au 12 septembre, 5 concerts (dans deux jours, il y en aura 8…). Et déjà beaucoup de merveilles : airs de cour de Bousset, d'Ambruys et Charpentier, Quatuors d'Elfrida Andrée, Henriëtte Bosmans, Kaija Saariaho, Camille Pépin, Quintette à deux violoncelles d'Ethel Smyth… et pas par n'importe qui – Orchestre de Chambre de Paris, Claire Lefilliâtre, Lucile Boulanger, Quatuor Dutilleux, Quatuor Hermès, Xavier Phillips…

On enchaîne aujourd'hui avec l'opéra (si, si !) Le pauvre Matelot de Darius Milhaud. Mais pour voir nos œuvres de bohème, savez-vous bien qu'il faut payer ?
Depuis Paris, 2 trains et 10km de marche (aller). Soit environ 4h aller + 4h retour (au départ de Paris, sinon c'est plus long).

La rapidité de l'évolution des annulations (toujours appeler avant de se déplacer… d'ailleurs pour aujourd'hui personne ne m'a répondu et la maison a annulé un concert vocal sans prévenir la semaine passée… il faut aimer le risque) et des ajouts de dernière minute ne me permet pas, pour l'instant, de maintenir sérieusement à jour l'agenda des concerts interlopes franciliens. Veuillez m'en excuser.

Bonne reprise concertante à vous, en attendant la prochaine Fin-du-Monde !

mercredi 2 septembre 2020

Les notules de l'été 2020


L'été est propice à la déconnexion des lecteurs… mais aussi à la productivité du rédacteur. C'est pourquoi je mentionne ici les quelques notules de l'été que je voulais publier depuis longtemps qui vous auront peut-être échappé.

¶ 7 juillet : Traduire Berg en français – l'épopée de l'insatisfaction

¶ 20 juillet : Max von Schillings – Mona Lisa : la Joconde violée, le coffre qui assassine

¶ 1er août : Pourquoi joue-t-on trop peu / trop les compositrices ?  Une tentative de réponse (multiple et pondérée), ainsi qu'une liste commentée de compositrices documentées, à découvrir à divers degrés d'urgence.

¶ 13 août : Le bannissement des femmes des cérémonies religieuses officielles parisiennes dans les années 1830-1840 (et l'histoire du premier Requiem de Cherubini).

Une décennie, un disque – 1820 : Giulietta e Romeo de Vaccaj, belcanto à l'urgence dramatique dévorante


1820


cherubini requiem en ut mineur

[[]]
Le réveil de Juliette, ses grands récitatifs et ses ariosos interrompus typiques de la partition de Vaccaj.
Almerares, Trullu, Opéra de Jesi, Severini.


Un peu de contexte : pourquoi cet opéra ?
        Bien sûr, comme représentant du belcanto de l'ottocento, il était loisible de puiser parmi les grands aboutissements de Bellini (Norma, I Puritani) ou Donizetti (Il Diluvio universale plutôt que ses reines et autres folles à escalier), voire dans le bouffe avec les bijoux absolus que constituent Il Turco in Italia ou L'Elisir d'amore ; cependant, outre la prime à la découverte qu'essaie de proposer cette série, on y gagne aussi la fréquentation d'un carrefour d'esthétiques fondamentales à la compréhension de l'opéra italien du début du XIXe siècle. En effet, en tant que professeur de chant, Vaccaj s'incrit comme dernier représentant de l'école de chant napolitaine qui marque la fin du XVIIIe siècle européen ; tandis que stylistiquement, son opéra marque au contraire par la modernité de sa continuité et de son souci du texte et du drame (certes en cela précédé de Zingarelli, auteur également d'un Roméo antérieur), dans un goût mélodique qui annonce Bellini.

Compositeur : Nicola VACCAJ (1790-1848)
Œuvre : Giulietta e Romeo – Dramma serio per musica (1825)
Commentaire 1 :
        Écrit entre le dernier opéra italien de Rossini (Semiramide, 1823) et la conquête du Nord de l'Italie par Bellini (Il Pirata, 1827), l'opéra de Vaccaj conserve les recitativi secchi de l'esthétique rossinienne (récitatifs de liaison accompagnés du clavier, sans orchestre, comme dans l'opera seria). L'époque des castrats s'est achevée il y a peu, mais il confie tout de même Roméo à une mezzo-soprane travestie, et le père Capulet, très développé (réellement le troisième personnage de l'opéra, devant Frère Laurent et Tybalt), à un ténor assez héroïque et agile – pas du tout un rôle de caractère à confier à un interprète déclinant et confiné à un médium prudent.
        Pour l'auditeur du XXe siècle, on est frappé par son intensité dramatique en tant qu'opéra de style belcantiste : il s'y consomme une grande quantité de texte, assez peu souvent répété ; les ensembles y sont nombreux, les airs et duos jamais longs, en général interrompus par la suite de l'intrigue plutôt que conclus proprement par une cadence close (ce qui, pour ce qu'en documente maigrement le disque, est très rare dans cette esthétique belcantiste). Tout y est très mobile, et quoique la veine mélodique soit belle, assez bellinienne, elle est le plus souvent éclipsée par le geste théâtral, la continuité de l'action, la tension vers l'avant, l'enchaînement des situations.
         Le livret, du plus grand librettiste italien de son époque, Felice Romani – accumulant les chefs-d'œuvre sérieux comme bouffes (Il Turco in Italia, Norma, L'Elisir d'amore) et en signant d'autres moins aboutis littérairement mais qui ont traversé les époques (Aureliano in Palmira, Il finto Stanislao, Bianca e Falliero, Il Pirata, Anna Bolena, Parisina, Lucrezia Borgia…) –, concourt aussi à cette impression d'urgence, saisissant d'emblée le spectateur par le col. Le fils de Capulet vient de mourir, Roméo entre sous une fausse identité pour obtenir la main de Juliette tout en menaçant ses ennemis, tandis que le mariage de celle-ci s'empresse… et les retrouvailles amoureuses se font entre deux préparatifs autour de Tybalt et du père Capulet.
         L'ensemble texte et musique était tellement abouti que les théâtres ont pendant un temps remplacé la fin de l'opéra de Bellini adapté du même livret (I Capuletti ed i Montecchi), moins intense, par celle de Vaccaj (que je préfère très nettement). Il faut dire qu'en termes de rythme théâtral, Vaccaj ne s'attarde pas du tout comme Bellini dans les tendresses amoureuses, mais privilégie l'avancée du drame – en ce qui me concerne, j'en trouve la veine supérieure, même musicalement, au Catanais. Toutes bonnes raisons pour distinguer cet opéra qui échappe aux faiblesses du genre, notamment en matière d'avancée dramatique et de renouvellement des situations.

Interprètes : Paula Almerares, Maria José Trullu, Dano Raffanti, Armando Ariostini, Enrico Turco ; Orchestra Filarmonica Marcheggiana (Opéra de Jesi), Tiziano SEVERINI
Label : Bongiovanni (1996)
Commentaire 2 :
       
Contrairement à la plupart du legs Bongiovanni, cette représentation est non seulement très clairement captée, bien accompagnée par un orchestre tout à fait correct (juste, en rythme, timbres non dépareillés, entrain raisonnable)… et superbement chantée. On peut trouver l'articulation (verbale et musicale) un peu évanescente chez Almerares (Giulietta), mais pour le reste, le brillant de Raffanti (Capellio), la majesté charnue de Turco (Lorenzo) et le fruité extraordinaire des médiums de Trullu, toujours électrisante (Romeo), nous emportent vers ce que la Péninsule a produit de plus varié et enthousiasmant durant ces dernières décennies. Nettement préférable à la seule autre version (Dynamic, parue l'année dernière en CD et DVD), qui n'est pas horrible par ailleurs, mais n'atteint pas du tout ces mêmes frissons. [Si votre coffret Bongiovanni ne contient pas le livret, n'hésitez pas à me le demander, il est évidemment libre de droits…]

Un peu de contexte : l'œuvre méconnue d'un théoricien superstar
        Si Vaccai (dans sa variante orthographique courante, non dialectale) demeure un nom familier, c'est que son Metodo Pratico di Canto (1832) demeure toujours prisé des professeurs de chant, et donc familier à bien de jeunes apprentis chanteurs. Suite de vocalises progressives pour assouplir l'émission dans les phrases vocales les plus courantes, puis des airs courts écrits sur des poèmes de Métastase (et même des récitatifs !) dans le but de servir de support à la formation. Il s'agit donc bien de la même personne qui composa ce Giulietta e Romeo, avec un talent de créateur que ne laisse pas nécessairement supposer (comme pour Czerny !) sa réputation limitée à la pédagogie.

dimanche 23 août 2020

Le défi 2020 des nouveautés – épisode 10 : Elgar en guerre, Duisburg, Leipzig, Francœur Jr, Jordan Jr, J. Williams…


Bilan du cœur d'été. Peu de grandes productions dévoilées en ces dates, évidemment, mais toujours un rythme de publication soutenu. J'ai pour ma part écouté davantage de parutions antérieures ce mois-ci – et sensiblement moins en valeur absolue, écoutant plutôt les oiseaux chanteurs dans le cadre de la saison des promenades.
Pour autant, vous trouverez ici quelques nouveautés dignes d'intérêt

Du vert au violet, mes recommandations.

♦ Vert : réussi !
♦ Bleu : jalon considérable.
♦ Violet : écoute capitale.
♦ Gris : pas convaincu.
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons disques.)

Un peu moins saisi par des parutions majeures que le mois dernier, mais tout de même, une Armide de LULLY réorchestrée en 1778 par le neveu de Francœur assez jubilatoire (avec Véronique Gens !), une belle Symphonie n°5 de Christopher Rouse (en hommage à Beethoven), le quadruple album suspendu (très varié en époques, homogène en caractère) des excellentes Voces8, de jolies opérettes rares d'Offenbach remarquablement servies, la Prison d'Ethel Smyth… Côté interprétations, un splendide Siegfried de Duisbourg, une superbe album J. Williams viennois d'intérêt inattendu, une belle et fine intégrale Brahms de Philippe Jordan, la fin de celle de Dausgaard (volume moins marquant que celui de la Première Symphonie)… et une nouvelle réédition des Sonates de Beethoven par l'inapprochable Backhaus !

Hors nouveautés, immersion dans les pièces de guerre avec récitant d'Elgar, les symphonies (superbes) de Harris, les versions discographiques de la Quatrième de Brahms, de Credeasi misera, de Drouot, de l'hilarant (tout en vert et très ouvertement allusif) Roi Pausole d'Honegger, une exploration de l'étonnant legs du Leipziger Streichquartett, très vaste, divers, et toujours cette lumière irradiante !

Dans tous ces genres dépareillés, vous devriez trouver quelques satisfactions pour vous aussi, je l'espère – quitte à puiser dans les aplats de Borisova-Ollas ou dans l'actualité désabusée d'Avenue Beat




commentaires nouveautés : œuvres commentaires nouveautés : versions


LULLY & Louis-Joseph Francœur – Armide (version réorchestrée de 1778)
→ Après l'Armide récrite par Gluck sur le poème de Quinault (1777), Louis-Joseph Francœur (neveu du compositeur & ancien directeur de l'Académie Royale, François Francœur) propose en 1778 une version de l'Armide réelle de LULLY, avec des lignes mélodiques quasiment inchangées (à quelques finals enrichis et interpolations d'aigus près), mais une pensée orchestrale totalement transmutée, avec forme trémolos et accents hiératiques postgluckistes. La métamorphose est totale, dans le respect pourtant assez scrupuleux des lignes d'origine ! Une très belle réussite, dirigée avec beaucoup d'urgence par Hervé Niquet… L'occasion aussi d'entendre l'Armide de Véronique Gens !
Une notule complète avait été publiée à l'occasion du concert correspondant.
J. Williams – « John Williams in Vienna » – Wiener Philharmoniker, J. Williams (DGG)
→ Très belle sélection de thèmes lyriques, pas seulement les plus tubesques (thème de Marion de l'Arche perdue, thème d'amour de Star Wars, thème seconde de Star Wars VIII…), dans des versions parfois raisonnablement développées, et joués avec un entrain étonnant par les satanés Viennois.
Très convaincu par ce millième disque Williams.
Borisova-Ollas – Angelus & autres œuvres orchestrales – Stockholm RPO, Brabbins (BIS)
→ Par la compositrice d'un remarquable opéra Dracula récent, puisant à la tradition tonale modulante post-straussienne, ici un Angelus plus étale, jouant des tintinnabulements et autres effets ornithologiques, très réjouissant dans la veine Alpensinfonisante.
Brahms – Symphonie 4 – Chambre de Suède, Dausgaard (BIS)
→ Très vif, spectre volontairement discontinu, fonctionne bien, avec un certain mordant / impact, tandis que les timbres sont assez peu typés pour cette fois.
Smyth – The Prison (Chandos)
→ Quelques belles trouvailles (citations de marches militaires se mêlant aux voix), pas une veine mélodique incroyable, mais de l'atmosphère, indéniablement, et bien interprétée. Une belle réussite.
Wagner, Götterdämmerug Duisburg, Kober–
→ Moins bien capté, moins superlatif orchestralement et prenant vocalement / dramatiquement. que les précédents volets (extraordinaires) Je crois aussi que l'œuvre persiste à moins me convaincre, l'usage des motifs s'étant sophistiqué d'une façon qui interdit largement les effets de transformation et d'écho (et le livret étant ce qu'il est – vraiment pas bon).
Offenbach: Pomme d'api & Trafalgar (Sur un volcan)
Magali Léger, Laconi, Barrard ; Kölner Akademie, Wilens (CPO)
→ Charmantes opérettes en un acte et à à trois personnages, avec des airs assez loufoques (liste des tâches ménagères, éloge spontané du beau-père…). Avec des chanteurs savoureux et un orchestre fin.
Verdi, Sibelius – Quatuors – Vertavo SQ
→ Très habité, belle poésie, vibratos délicats, mais pas de rupture épistémologique et de lecture fiévreuse comme pour leurs Nielsen ou Schumann.
K. Järvi – Nordic Escapes – Young Baltica, LSO… K. Järvi (Modern Recordings)
→ Planant gentillet assez répétitif, avec des bouts de Tristan, de Nielsen…
Beethoven – Die Ruinen von Athen – Cappella Aquileia, Bosch (CPO)
→ Avec récitante, qui donne enfin la matière littéraire de la chose.
→ Exécution extrêmement vive, qui manque peut-être de l'épaisseur et de la solennité étranges qui font le charme de cette pièce, à mon gré.
Whitacre, Dove, Stopford, Monteverdi, Bach – After Silence 2 : Devotion– Voces8 (Decca, mars 2020)
→ Très beau, mais très homogène dans l'exécution, écouter plusieurs albums à la suite, comme dans ce grand recueil de quatre albums successifs enregistrés en neuf:mois, est un peu lassant, malgré la très haute qualité !
Brahms – Symphonies – Wiener Symphoniker, Ph. Jordan
→ La plupart du temps, pas du tout la nervosité nette de ses Beethoven, mais une rondeur, une dpuceur qui peuvent paraître un peu molles au disque (je suis persuadé que c'était très bien en salle), et puis, en d'autres endroits, au contraire une lecture « pointe de diamant », un Brahms, léger, vif, mordant… La chaconne de la 4 est particulièrement révélatrice de cette dualité, toute de tendresse un peu bonhomme, puis éclatant en fières incantations, déversant sa virtuosité et son ardeur de façon tout à fait inattendue !
On peut admirer la progression (je fus cueilli !) ou regretter que tout ne doit pas au même degré de tension, selon l'humeur (ou votre camp).
→ J'aime beaucoup le traitement des mouvements lents, soulignants détachés et accents, qui évite la mélasse immobile (mais je suppose que d'autres trouveront cela trop interventionniste).
Gibbons, Byrd, Parry, Harris, Pärt – After Silence 1 : Remembrance – Voces8 (Decca, novembre 2019)
→ Suspendu et limpide, très intensément exprimé comme d'habitude, dans une très belle sélection.
Wagner, Siegfried – Duisburger PO, Kober
→ Toujours un superbe orchestre très bien capté, ça ne change pas avec Duisburg. Très belle distribution aussi : Rutherford, un des meilleurs Wotan qu'on ait jamais eus, timbre élégant et mordant, diction claire, autorité sans lourdeur vocale ; Linda Watson qui vibre un peu mais qui dispose d'une maturité expressive remarquable ; Siegfried très décent, qui mixe un peu et ne braille pas trop.
→ Peut-être pas le degré de réussite de la Walkyrie, mais un superbe volet, pour ce qui se dessine comme un des meilleurs Ring du marché !
Rouse – Symphonie n°5, Supplica, Concerto pour orchestre – Nashville SO, Giancarlo Guerrero (int-1) (Naxos)
→ Librement inspiré de fragments de celle de Beethoven, Rouse manifeste toujours le même sens motorique, qui tient en haleine, avec en sus des suspensions diaphanes qui évoquent Herrmann…





commentaires nouveautés : rééditions

Beethoven – Sonates – Backhaus
→ Pas vérifié si c'était I ou II, mais on ne fait pas vraiment plus structuré, sûr et hardi. Incontournable si on ne connaît pas, parmi les plus grandes lectures de ces pages.




autres nouvelles écoutes : œuvres autres nouvelles écoutes : versions


Berceuses Corses XVIe-XIXe harmonisées par François Saint-Yves ; Ensemble Sequenza 9.3, Simonpietri (Souncloud)
→ Belles nappes riches pour accompagner les monodies, voix un peu trémulantes.
Brahms – Symphonie n°1, Liebeslieder, Danses hongroises – Chambre de Suède, Dausgaard (BIS)
→ Très vigoureuse lecture, vive et ferme, mais le prix du disque réside dans les Liebeslieder et Danses en version orchestrales, absolument furieux et possédés, d'une insolence assez vertigineuse.
Borisova-Ollas – Symphonie n°1 – Norrköping SO Chabrier – Briséis – (Hyperion)
Offenbach – L'Île de Tulipatan – Peyron (Malibran)
Offenbach – La jolie parfumeuse – (Malibran)
→ Charmant, et remarquablement interprété.
Chabrier – Gwendoline – Didier Henry, Penin
ELGAR, E.: Arthur / The Spirit of England / With proud thanksgiving / Carillon (J. Howarth, LSO, Philharmonia, St Paul's ; J. Wilson)
→ Très agréable Arthur, à défaut d'être typé, musique de scène aux aspects chambristes inhabituels pour Elgar.
Bizet – Les pecheurs de perles (en russe) – Kazantseva, Lemeshev, Zahkarov, All-Union RChbO, Onissim (Aquarius rééd. 2016)
→ Ces voix !


INGHELBRECHT, D.-E.: Requiem / Vézelay (Corazza, Demigny, Eda-Pierre, Kruysen, ORTF, Fournet) (éd. André Charlin 1966)
→ Requiem très sage et gentil, s'inspirant du plain-chant, antiphonies entre solistes et chœur, en aplats méditatifs façon Messe de Villerville. Les beaux éclats du Dies iræ (très fluide, mais tout de même animé) sont lissés par la prise dea son un peu ancienne. Entendre un baryton qui mixe (Kruysen), ça change l'expérience des gros bras uniformes qui forcent.
→ Vézelay (uniquement instrumental) ne m'a pas passionné : amusante citation de la Carmagnole pour illustrer le mouvement sur les Croisades (!), mais rien de très saillant.
Credeasi misera :
¶ Gencer, G. Raimondi, Quadri (Bongiovanni, coupé)
¶ Fillipeschi
¶ Pagliughi, Kraus, Previtali (Cetra)
¶ Sutherland, Pavarotti, Bonynge (Decca)
¶ Caballé, Kraus, Muti (EMI)
¶ Callas, Di Stefano, Serafin (EMI)

Air d'entrée de Riccardo :
¶ Savarese, Rossi (1959 chez MYTO)
Suoni la tromba en russe :
¶ Zakharov, Abramov ; All-Union RChbO, Stolyarov
JACQUET DE LA GUERRE: Cantates bibliques / Pièces Instrumentales – Poulenard, Boulin, Verschaeve, G. Robert, Guillard, B. Charbonnier, Giardelli (Arion 1986)
→ Interprétation sobre et élégante d'une vaste part du corpus d'ECJdLG, des cantates toutes inspirées (dont quelques beaux exemplaires à deux voix).
Barbara – Drouot – Rikard Wolff (en suédois)
→ Perd de son pathétique.

Barbara – Drouot – Bruel
→ Accompagnement électronique + accordéon peu tonique.

Barbara – Drouot – Barbara
→ Finesse du trait, pudeur des accents.

Barbara – Drouot – Depardieu
→ Ne peut chanter, mais parvient à timbrer à l'ancienne dans le grave en parlant, dépaysant et sympathique.
Aboulker, L'homme qui titubait dans la guerre – Chœur Capriccio, Gardiens de la Paix, Jérôme Hilaire (Hortus)
→ Simplicité ineffable de l'art d'Aboulker. Un petit bijou interprété au meilleur niveau, comme beaucoup de volumes de la collection Grande guerre chez Hortus.
ELGAR : Polonia / Pomp and Circumstance Marches Nos. 1-5 (Hallé Orchestra, M. Elder)
→ Belle version, bien captée et aérée.
Panufnik : Polonia Suite, Polish RSO, Borowicz (CPO 2010)
→ Airs folkloriques entraînants traités de façon très fête-de-village, assez réussi, surtout avec les petites modulations de relance. Mouvement lent planant, final pétaradant et répétitif lui aussi. Équivalent polonais des Pins de Rome ?
Messiaen, L'Ascension – Litaize (Charlin rééd. 2009)
→ Version historique captée confortable à saint-François-Xavier, mais pas le plus de saillances, de masses et de couleurs, clairement.
Paul Mealor, Gieilo, Lauridsen, Tallis, J.Williams, Whitacre : Eventide – Voces8 (Decca 2014)
→ Planant adorable, dans des teintes translucides à l'anglaise par ces anciens chanteurs du Chœur de Westminster.
Mendelssohn – Quintettes à deux altos – Leipziger SQ (MDG)
→ Belles versions (en particulier du n°1), sobres et clairement captées. On reste loin cependant de l'élan fabuleux (avec une aération spectrale similaire) du Felix Mendelssohn SQ, chez BIS.
Elgar : Polonia, Carillon, Une voix dans le désert et autres mélodrames de guerre – Callow, Gritton, BBC Concert O, John Wilson (Somm)
→ Les mélodrames patriotiques sont savoureux ; le reste est davantage du Elgar très cordé et lyrique, plus traditionnel et prévisible. Belle interprétation tendue et élancée, comme toujours, de John Wilson, avec ce qui est pourtant l'orchestre le moins prestigieux de la BBC (celui prévu pour les soirées grand public ou même le cross-over).
Strauss – Quatuor, Métamorphoses – Leipziger SQ (MDG)
→ Le Quatuor est toujours une œuvre de jeunesse très simple, guère profonde, mais servie dans une belle lumière. Métamorphoses remarquablement lisibles et animées.
Elgar : Polonia – BBC Northern Symphony Orchestra, Sir Andrzej Panufnik (Maestoso 2020)
→ Je découvre Polonia (par erreur, puisque ce poème symphonique a été dirigé par… Panufnik), et je suis frappé par la foudre.
→ De gigantesques fugatos et marches harmoniques, dans un genre inhabituellement hardi pour Elgar, fondés sur des thèmes polonais (airs patriotiques, mais aussi Chopin et Paderewski) et construit sur des transitions tétanisantes (la clarinette qui cite Chopin, se disloque doucement tandis que la marche varsovienne reprend, grand effet !). L'orchestration reste très cordée et doublurée, typiquement elgarienne, mais le discours est impressionnant, très articulé et entraînant.
→ Le tout, sur le modèle du Carillon qu'il avait écrit pour la Belgique, est dédié à Paderewski (alors installé en Amérique), et servit à financer le Fonds de Soutien aux Victimes de Pologne.
→ Interprétation extraordinairement tranchante et saillante par un orchestre britannique en théorie secondaire, qui assure ici un rang majeur.
Beethoven – arrangements pour quatuor de la Hammerklavier, des ouvertures de Leonore (quintette) et Fidelio – Leipziger SQ
→ Quelle flamme… Fidelio est particulièrement bien servi, et la Hammerklavier loin de s'effondrer ainsi !
Unsuk Chin : concerto pour piano (Chung) (DGG) Honegger – Le roi Pausole – Barbaux, Sénéchal, Bacquier, Yarkar… Atelier Philharmonique Suisse, Venzago (Musiques Suisses)
→ La fine fleur du chant français pour déclamer au plus juste les dialogues et chanter les lignes vocales à pointre de diamant !
Les irrésistibles dialogues rimés (totalement grivois) et la musique légère mais légèrement épicée s'en trouvent magnifiés !

(bissé)
Agathe Backer Grøndahl : Piano Music ; Geir Henning Braaten Honegger – Le roi Pausole – Spanjaard (Brilliant)
→ Il manque les dialogues si savoureux (et la compréhension de l'intrigue). Rédhibitoire.
Zara Levina - Piano Sonata (1925) - Eugene Soloviev

Zara Levina – Concerto pour piano n°1 – Lettberg, RSO Berlin, Matiakh (radio)
Ibert – cycle Don Quichotte – Henk Neven
Ibert – cycle Don Quichotte (la mort) – Chaliapine
Ibert – cycle Don Quichotte (la mort) – Duhamel
Ibert – cycle Don Quichotte – Bastin
Jolas : Quatuor VI 'avec clarinette', Ensemble Accroche Note« 

Szymanowska: Piano Works par Anna Ciborowska (DUX)
→ Splendide interprétation pleine de fermeté et de nerf, magnifiant des affects forts pour une musique qui pourrait être pensée comme « de salon ».

Afanasiev, Rimski, Rachma, Borodine – Quatuor « Volga », pièces pour quatuor, Quatuor n°2 – Leipziger SQ (MDG)
→ Le quatuor d'Afanasiev est fondé sur des thèmes russes et / ou ukrainiens célèbres, de façon très persuasive. Il ne triomphe pas dans la rigueur germanique du développement, mais travaille ses thèmes sans se contenter de superposition rhapsodique, réellement intéressant !
→ Très clair, net et lumineux, mais réussissent vraiment l'ambiance (façon Franz Schubert SQ pour Tchaïkovski, mais en plus folklorisant, vivant, frémissant, le décalage stylistique s'entend dans les timbres, absolument pas le style, irréprochable et généreux).

Andrzej Panufnik – Sinfonia Sacra – Concertgebouworkest, Panufnik
→ Pétaradant, pas très original, tonalité un peu triste.

Giya Kancheli - Symphonie No. 5 – Tbilissi SO, Djansug Kakhidze (CUGATE)
→ Mêmes recettes que précédemment. L'usage du solo de clavecin est amusant, sinon on retrouve la tension et les interruptions de la Troisième, en un peu moins réussi.

Giya Kancheli - Symphonie No. 4 – Tbilissi SO, Djansug Kakhidze (CUGATE)
→ Assez pénible, tension sans but aux timbres plutôt désagréables. Long et guère raffiné.

Giya Kancheli - Symphonie No. 3 – Tbilissi SO, Djansug Kakhidze (CUGATE)
→ Symphonie n°3 entre aplats et contrastes brutaux, assez saisissante et impressionnante (orchestration très performante) à défaut de réel discours.

Roy Harris: Symphonies Nos. 2 & 3 – Auckland PO, Letonja (Naxos)
→ La 2 sorte de cantate avec soprano plutôt réussie, la 3 d'un syncrétisme déhanché et vibrillonnant assez jubilatoire !

(la 3 bissée)






réécoutes œuvres (dans mêmes versions) réécoutes versions


Avenue Beat - Lowkey Fall 2020 Brahms – Chaconne de la 4
¶ Wiener Sphkr, Ph. Jordan
¶ NDR, Wand
¶ Berliner SO, K. Sanderling
¶ Winterthur, Zehetmair
¶ Berlin, Rattle
¶ Chicago, Solti
¶ Tapiola, Venzago (première écoute !)
¶ Helsingborg, Manze
LULLY – La Grotte de Versailles – Hassler, Reyne (Accord) d'Indy – Fervaal – Schønwandt (radio)

d'Indy – Fervaal – Berne (radio)
Chausson – Le Roi Arthus – Armin Jordan Cherubini, Requiem en rém, Markevitch (DGG)
Holmès – poèmes symphoniques – Rhénanie-Palatinat PO, Samuel Friedmann (Naxos Patrimoine)
→ Wagnérien en diable, mais très réussi.
Cherubini, Requiem en utm, Spering (Opus 111)

Cherubini, Requiem en utm, Grünert (Rondeau)
Wagner – Ouvertures Polonia, Centenaire Américain, Rule Britannia, Kaisersmarch – Hong-Kong PO (Macro Polo)
→ Grosse fanfare sans grand intérêt.
Dinorah, final du II : Judd, puis Opdebeeck
Czerny – Variations sur la Molinara de Paisiello – Consortium Classicum (MDG)
→ Particulièrement roboratif (et puis l'alliage clarinette-cor-violoncelle !).
Beethoven – Quatuors 3, 6 – Leipziger SQ (MDG)
Czerny – Nonette – Consortium Classicum (MDG)
→ L'œuvre (et l'interprétation) demeure toujours ce miracle de grâce. Quand Czerny réussit, il ne le fait pas à moitié (cf. Symphonie n°1 par rapport aux autres…).
→ Gold MDG se trouve enfin en flux ! Beau catalogue, toujours excellent interprété (van Oosten, Leipziger SQ…) et enregistré !
Beethoven – Quatuors 4, 1 – Leipziger SQ (MDG)
→ Intégrale d'une lumière irradiante, d'une maîtrise technique absolue, capté dans une clarté parfaite des plans. Tout en haut de ce qui se fait de mieux, et étonnamment toujours dans cette sorte de sourir aux lèvres.
Bissé le 4 (pris très vif, cela fonctionne étrangement bien).
Nowowiejski : Symphonies n°2 & 3, Poznan PO, Borowicz
→ Déception à la réécoute : grandes masses brillantes mais tristes pour la 2, plus tournée vers la fanfare ou un antique folklore rêvé, pour la 3. Pas extraordinairement subtil, malgré la variété des alliages et l'incontestable respiration du spectre sonore.





liste nouveautés : œuvres liste nouveautés : versions
écoutes à (re)faire




schmitt mélodies

MONTÉCLAIR, M.P. de: Beloved and Betrayed - Miniature dramas for Flute and Voice (C.H. Shaw, Breithaupt, Les Ordinaires)

schmitt symphonies paavo järvi frankfurt rso
jarry grand jeu versailles
barber sonata kenny
copland sonata

trauermusik haydn

voces8 marcello
bononcini : pathodia sacra e profana ; auvity

elgar RVW vln pia, chandos (jen pike)

moscheles, complete piano sonatas

siglo de oro music paolo cherici

marteau quatuors cpo

gassmann airs cpo

turkish piano trios

wolf-ferrari : die vier grosslane

music for a viennese salon dittersdorf
tchaïkovski souvenir de florence kavakos (verbier)

beethoven songs bostridge pappano (warner)

williams in vienna

osorio french album

polonia panufnik
Silvestrov symph 7
pals orchestral works
zajc zrinski
kunc Lhotka, quatuors
picchi canzoni
devienne trios par le petit trianon
musik zur tragödie sophocles
piano works israeli composers
marteau string quartets
sperger orchestral
kozeluh trios
oscar straus piano concerto triendel
kapustin & schnittke runge capriccio
rachma vcl sonata harrell (verbier)
respighi triptyique romain, john wilson (Chandos)
chosta trio 1 jansen (verbier)
franck quintette hamelin (verbier)
haendel concerti grossi ASMF iona brown (Hänssler)

nowowiejski org

comala

tout gold MDG : leipziger (gade, sibelius, schoeck), consortium…

tout Hortus Gde guerre
telemann magnificat CPO

camillo togni complete piano 5

tzvi avni piano works

léo weiner divertimento 1 & 2
elgar barenboim (Decca)
opéras CPO : pfitzner, fibich, weingartner, feuersnot…

delius mass of life

DUX bacewicz vln-pia

saygun



moeran songs

Emile Jaques-Dalcroze: La Veillée
par Le Chant Sacré Genève, Orchestre de Chambre de Geneve, Romain Mayor

abraham, hollaender



johann nepomuk david : chaconne

friedrich kiel missa solemnis

Killmayer

FRID: Das Tagebuch der Anne Frank (The Diary of Anne Frank)

lieder orch : diepenbrock, braunfels, pfitzner, hausegger



The Aspern Papers, de Michael Hurd.

reznicek schlemihl

concours Moniuszko

robert still symphs 3-4 lyrita



impros bartók

Cozzolani: Vespro
par I Gemelli, Emiliano Gonzalez Toro

Johann Nepomuk David: Symphonies n°1 en la mineur, op. 18 et n°6, op. 46:

Aho symph 12





Vivez contents, c'est moi qui vous en presse.

jeudi 13 août 2020

Une décennie, un disque – 1810 : le (premier) Requiem de Cherubini, les attentats, le bannissement des femmes et le triomphe de la prosodie


1810 (b)


cherubini requiem en ut mineur

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Dies irae de la version Spering.

Compositeur : Luigi CHERUBINI (1760-1842)
Œuvre : Requiem (n°1) en ut mineur – (1816)
Commentaire 1 :
        Écrit sans voix solistes (et sans flûtes ! – quant aux violons, ils sont exclus de l'Introitus, du Kyrie et du Pie Jesu), tout ce Requiem, commandé pour commémorer la mort de Louis XVI, met l'accent sur les appuis prosodiques de la messe des morts : chaque verset est mis en musique au plus près des inflexions du texte latin, et la musique semble découler de cette déclamation. On trouve bien quelques fugues (en particulier, comme c'est la tradition, dans l'Offertoire), mais l'expression reste majoritairement homorythmique, une exaltation de la prière très soigneuse – et cependant particulièrement éloquente, car ravivant le sens et la présence de mots qui sont en général très intégrés dans un exercice plus purement musical. C'est ce qui rend l'œuvre si touchante. Le Dies iræ, dans cette économie de moyens, est tout particulièrement saisissant par sa rage contenue.
       En 1820, à l'occasion de la cérémonie funèbre pour le duc de Berry, Cherubini adjoint un In Paradisum conclusif, particulièrement suspendu, tendre et vaporeux, très rarement enregistré (ce que fait Spering dans ce disque). [Ce Requiem, admiré jusqu'à Berlioz lui-même, peu suspect de complaisance… fut aussi donné aux funérailles de Beethoven !]

Interprètes : Chorus Musicus Köln, Das Neue Orchester, Christoph Spering
Label : Opus 111 (1999)
Commentaire 2 :
       
L'interprétation la plus articulée de toute la discographie, sur instruments d'époque, en latin gallican restitué, avec la Marche initiale et l'In Paradisum ajouté.
       
Pour plus de couleurs (et un peu moins de relief structurel et verbal), la proposition d'Hervé Niquet est passionnante pour son grain sonore (et son couplage avec l'assez beau Requiem de Plantade pour Marie-Antoinette, en regard de celui de Cherubini pour Louis XVI).
      
Si vous souhaitez davantage de fondu (il est vrai que ces deux versions manquent peut-être un peu de liant, d'enveloppement sonore d'église), je recommande très vivement la version de Matthias Grünert (Chœur de Chambre de la Frauenkirche de Dresde, Philharmonique d'Alterburg-Gera, chez Rondeau), couplé avec non seulement la Marche, mais aussi le Chant sur la mort de Haydn, où l'on entend plusieurs idées musicales que Verdi a réutilisées un demi-siècle plus tard (dans les actes I et V de Don Carlos notamment). Malgré les couleurs assez uniformes, cette version permet de profiter de l'ampleur et du fondu des instruments modernes, sans rien renier de la tension et de la présence des phrasés. Autre excellent choix possible !

[[]]
Introitus & Dies iræ de la version Grünert.

cherubini requiem en ut mineur




Un peu de contexte : a) Qui est Cherubini ?

Cherubini, en 1816, est arrivé au faîte de sa réputation : après avoir composé pour le roi d'Angleterre dans les années 1780, pour le Théâtre de Monsieur avant la Révolution, des opéras italiens, une tragédie en musique (Démophoon, sur le même sujet que Vogel, qui fut la dernière tragédie en musique représentée pour l'Ancien Régime), des hymnes et drames sous la Révolution (dont Lodoïska et Emma), puis sous l'Empire (Les deux Journées tant admiré par Goethe, Médée, les Abencérages), et même son dernier opéra, plus lyrique et ambitieux, marqué par le grand opéra, Ali-Baba ou les quarante voleurs. Il est aussi l'auteur de quatuors tout à fait remarquables dont je parlerai dans la suite de la série. Et bien sûr, à partir de 1822, directeur du Conservatoire, pour 20 ans.

L'Empire est en revanche une période difficile pour le compositeur, les commandes officielles étant plutôt confiées à Paisiello et Spontini – on rapporte même quelques échanges un peu vifs avec Bonaparte (dont je n'ai pas eu le loisir de vérifier la véracité). Cette relative disgrâce constitue une des raisons, semble-t-il, qui le poussent, lui le membre de loges maçonniques dès avant la Révolution (dont l'Olympique qui commanda les symphonies parisiennes de Hayn !), vers la musique sacrée officielle.

Depuis la Restauration, la coutume a été établie, chaque 21 janvier, de jouer dans un Requiem à la mémoire de Louis XVI. En 1815, c'est même dans plusieurs églises de Paris que se produit la manifestation. À Notre-Dame, on joue le Requiem de Jommelli. En 1816, à Saint-Denis, celui de Martini. Pour janvier 1817, on commande à Cherubini – qui vient d'être nommé surintendant de la Chapelle Royale – la composition d'une nouvelle œuvre : c'est ce Requiem en ut mineur, prévu pour la dévotion plutôt que le concert et, chose rare alors, écrit pour chœur seulement, sans soliste. [Ce qui témoigne sans doute de la vocation avant tout spirituelle, et dans une moindre mesure concertante, de la pièce.]

cherubini requiem en ut mineur
(Lithographie d'après un portrait peint.)



Un peu de contexte : b) Requiem officiel des monarchies restaurées

L'œuvre remporte un vif succès, aussi bien chez l'assistance, pour sa ferveur, que chez les musiciens. Schumann et plus tard Brahms disent leur admiration ; Beethoven écrit qu'il l'aurait volontiers signée ; Berlioz, qui n'est pas suspect de complaisance envers Cherubini, loue hautement « l'abondance des idées, l'ampleur des formes, la hauteur soutenue du style, [...] la constante vérité d'expression ».

Il devient même le Requiem de prédilection pour les grandes cérémonies funèbres officielles : duc de Berry en 1820 (le fameux assassinat qui provoque la destruction de l'Opéra de la rue Richelieu, suivi de l'édification dans l'année de l'Opéra de la rue Le Peletier), occasion pour laquelle Cherubini compose et adjoint une marche funèbre d'ouverture et un In Paradisum conclusif, un nouveau service à la mémoire de Louis XVI en 1824, les obsèques de Louis XVIII la même année, celles des victimes de l'attentat de Fieschi en 1835, puis celles du maréchal Lobau en 1838, et, à rebours de cette tradition, en 1840 pour les victimes des journées de 1830 !

Cependant, son usage (et son absence) sont aussi profondément révélateurs des débats qui agitent la capitale, et même toute la chrétienté, en matière de musique sacrée.

cherubini requiem en ut mineur
Détail de l'attentat de Fieschi vu par Eugène Lami.



Un peu de contexte : c) la redécouverte du plain-chant

Une fois créé, ce Requiem rythme donc la vie monarchique française de la Restauration, et survole tout un débat, particulièrement fondamental et intense, autour de ce que doit être la musique d'église.

Il faut bien concevoir que, dans les années 1820, on redécouvre le répertoire sacré de la Renaissance. À la Sorbonne, à partir de 1824, le Pr (Alexandre) Choron rejoue Josquin et Palestrina, pour la messe, puis en concert. Le succès en est tel qu'il concurrence les « concerts spirituels », d'un tout autre genre, donnés (jusqu'en 1828) par l'Opéra de Paris !
Le phénomène ne se limite pas à Paris : à partir de 1830, Spontini est chargé par le pape de renouveler le style palestrinien – Rome interdit même les instruments dans les églises en 1843 !  Mais pour le sujet restreint du Requiem qui nous concerne, je vais me limiter au périmètre parisien.

Il se produit du milieu des années 1820 jusqu'au début des années 1840, un véritable basculement des sensibilités, parfois chez les mêmes théoriciens : ainsi Fétis, qui considérait le Requiem de Mozart comme l'horizon indépassable et prônait en 1827 des exécutions en grands effectifs, pour atteindre la « majesté » requise dans l'expression sacrée, change-t-il totalement d'avis en considérant, en 1835, que les instruments servent à exprimer les passions humaines, et ne sont donc pas adéquats pour la prière. Le théoricien, pourtant hardi à ses heures (explorant la microtonalité !), se ravise tellement qu'il publie en 1843 une Méthode élémentaire de plain-chant.
Cette évolution, qui ne se voit pas chez la plupart des débatteurs de ces années, attachés à leur camp, reflète assez bien celle des termes du débat.

La figure emblématique du regain d'intérêt pour la sobriété musicale du culte fut Félix Danjou. Organiste (formé par François Benoist, le premier à avoir jamais enseigné l'orgue au Conservatoire de Paris) à Saint-Eustache à partir de 1834 puis Notre-Dame dans les années 1840, il n'est que dans sa vingtaine lorsqu'il prend le parti de s'opposer aux grandes messes musicales, reprochant leurs tournures d'opéra à Mozart, Beethoven et même Haydn (1839).
À partir de 1845, il fonde une revue qui fait la promotion de ses idées et du plaint-chant grégorien, mal connu alors, mais qui le passionne comme modèle, si bien qu'il part en voyage en Italie à la recherche de sources, et finit par découvrir en 1847, à la bibliothèque de la Faculté de Médecine de Montpellier, le Tonaire de Saint-Bénigne de Dijon. Cette découverte capitale permet de déchiffrer les neumes (dont on cherchait en vain le sens exact), et préside à la première édition moderne de chant grégorien dans le Graduel Romain de 1851.
Persuadé que ce mode d'expression austère touche au plus près du sacré et permet de servir au mieux le culte, Danjou compose lui-même des harmonisations destinées à permettre de donner ces chants pendant les offices (1835) – c'est ce que l'on appelle le plain-chant en faux-bourdon (qui n'a donc rien d'authentique, mais dont l'intention puise à la tradition, avant que n'advienne cette exhumation du Tonaire).

Il n'existe, à ma connaissance, aucun enregistrement de ces œuvres, sans doute pas particulièrement intéressantes pour le mélomane (du plain-chant médiéval sis sur de l'harmonie XIXe conservatrice…), mais qui marquent un réel tournant à la fois dans la compréhension et dans la réception du grégorien.
On perçoit aussi à quel point cette démarche, passionnante au demeurant, entre en contradiction avec les innovations musicales sophistiquées des messes à grand spectacle dans la lignée Mozart-Beethoven-Berlioz. Les débats du temps furent très vifs à ce sujet, entre les deux camps.

cherubini requiem en ut mineur
Le salutaire tonaire de Saint-Bénigne de Dijon découvert par Danjou !




Un peu de contexte : d) un Requiem au centre de la vie musicale

Cette opposition entre musique dépouillée « l'ancienne » pour le recueillement et musique de pompe où la musique s'exprime avec grandeur se retrouve en divers moments des années 1830, et culmine à plusieurs reprises autour de funérailles… où l'on utilisait le Requiem le plus à la mode avec celui de Mozart : celui de Cherubini en ut mineur.

En 1834, Boïeldieu, élève de Cherubini, meurt prématurément. Ses obsèques sont préparées à Saint-Roch, avec le Requiem du maître. Apprenant que des chanteuses professionnelles devaient se joindre au chœur, l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, interdit l'exécution de l'œuvre. La pompe est finalement organisée dans la chapelle des Invalides, qui dépendait du gouvernement et où l'interdiction de l'archevêque n'avait pas cours.

En réalité, ce n'est pas tant la présence de femmes que celle de femmes de théâtre, réputées (exagérément mais non sans fondement) de mauvaise vie, qui a motivé l'interdiction. Pourquoi ne pas avoir mandaté des dames pies (=pieuses) provenant des maîtrises d'autres paroisses ?  Je n'ai pas de réponse éclairée à fournir, mais je suppose que les paroisses ne prêtaient pas leurs chœurs, n'avaient pas nécessairement envie d'accueillir n'importe quelles funérailles, et surtout que les musiciens qui organisaient l'événement n'avaient pas nécessairement envie d'entendre des œuvres ambitieuses mal chantées, préférant recourir à des professionnelles. [Certaines remarques moqueuses d'époque laissent en effet supposer que les maîtrises ne chantaient pas aussi bien que les chœurs profanes de professionnels, et que les chanteurs souhaitaient participer à la cérémonie.]

Le 3 août 1835, la cérémonie officielle des 18 victimes mortelles (et 42 blessés) de l'attentat de Fieschi – Giuseppe Fieschi, ancien soldat de l'Empire, petit faussaire et indicateur pour la Monarchie de Juillet, était l'exécutant d'un complot républicain contre Louis-Philippe, mis en œuvre Boulevard du Temple, pendant un passage en revue des troupes – se déroule aux Invalides comme il se doit, avec le même Requiem de Cherubini, sans objection de l'archevêché. Il faut dire que la dimension politique de l'attentat imposait une unité sur l'essentiel (la monarchie), même de la part d'un archevêque légitimiste, peu favorable aux Orléans.

Mais lorsque vient le tour des funérailles de Bellini – Cherubini, Rossini, Paër et le Prince Carafa portaient le cercueil –, en octobre 1835, pourtant organisées dans le même lieu, ce même Requiem se voit à nouveau banni. Mgr Quélen utilise en effet une stratégie nouvelle : il n'a aucune autorité sur le lieu, mais commande haut et fort au clergé, qui dépend de lui, de se retirer de la cérémonie à la vue de la première chanteuse.
Il faut donc improviser en juxtaposant des pièces pour voix masculines constituant un RequiemPanseron (élève de Gossec et Salieri, violoncelliste, Prix de Rome, maître de chapelle d'Estherázy, professeur de chant…) avait arrangé, en guise de Lacrimosa, le final des Puritains (en fait de religiosité, c'est l'opéra qui s'invite, et même pas le chant religieux hors scène du début du I !), changé en quatuor pour deux ténors (dont Rubini), baryton (Tamburini) et basse (Lablache !) qui remporta un vif succès (manifestement en raison de la qualité du chant). Je suppose qu'un ténor tenait le rôle du soliste, l'autre remplaçait la soprano héroïque, et que le chœur (à quatre parties en réalité, mais assez peu dense, beaucoup d'unissons) était dévolu aux deux voix graves. J'ignore si toute la section concertante avait été conservée avec ses contrastes (5 minutes), ou seulement l'air réaménagé (3 minutes).

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« Credeasi misera » et son ensemble, dans les dernières minutes des Puritains de Bellini, version Bonynge 1973 (Sutherland, Pavarotti, Ghiaurov ; Chœur de Covent Garden, LSO – studio Decca). J'aime davantage Di Stefano, (Gianni) Raimondi, ou des choses hors commerce (Kunde, Groves…) là-dedans, mais cette version a l'avantage de sa netteté et de son exactitude. 



Un peu de contexte : e) un second Requiem de Cherubini

Il faut savoir que, par la suite, le Requiem de Berlioz peut être donné en 1837 (avec succès), peut-être, supposé-je, parce qu'il s'agit ici encore d'une commande gouvernementale (Gasparin, ministre de l'Intérieur), en commémoration de la Révolution de Juillet (cérémonie finalement annulée et création reportée pour les soldats tombés à Constantine).

Mais en 1842, aux funérailles du duc d'Orléans, alors qu'on planifie un grand Requiem de Mozart dirigé par Habeneck (250 exécutants), et que tout le faste des draperies et du tout-Paris est réuni (Louis-Philippe s'étant laissé convaincre, contre la volonté de son fils, d'organiser une cérémonie très officielle), la partie musicale de l'événement est subitement annulée, et n'en subsiste que… la messe en plain-chant grégorien, avec harmonisation en faux-bourdon de Félix Danjou !  La presse loue la richesse des ornements visuels et le recueillement véritable imposé par cette musique. Les musiciens établis sont beaucoup moins tendres (Liszt avait parlé en 1835, à propos de l'exécution du faux-bourdon Danjou, de chant de « braillards ivres »), et assez amers de se voir ainsi remplacés par des bricolages issus de rêves vaporeux sur la musique du passé – Danjou ne trouve la « pierre de Rosette » du grégorien qu'en 1847, en 1842 tout le monde fait du bricolage fantasmatique.

La querelle s'apaise au fil des années 1850, alors que s'établit une distinction entre la musique religieuse prévue pour les offices et la musique sacrée de concert, qui est appelée à connaître encore de très beaux jours du côté de l'oratorio, chez Gounod, Saint-Saëns ou Massenet…

Cependant dès 1836, décidé par cette double mésaventure de 1834 et et 1835, Cherubini publie un nouveau Requiem, en ré mineur, encore plus austère que le premier (qui ne comportait pourtant pas de solistes et suivait de très près la prosodie latine !), écrit pour un chœur masculin seulement (avec orchestre, à nouveau sans solistes), à destination de sa propre mise en terre. Il est toutefois joué de son vivant : pour les funérailles du maréchal Lobau en 1838, de Plantade en 1839 (compositeur du Requiem à la mémoire de la mort de Marie-Antoinette), pour la commémoration du dixième anniversaire des journées de Juillet 1830… et pour lui-même en 1842.
Il se coule réellement dans les exigences du temps, très peu spectaculaire (hors du Dies iræ, guère de grands contrastes), chœur à trois voix (deux de ténor, parfois trois, et une de basse), beaucoup de sections a cappella (Graduale, Pie Jesu), et un Introitus-Kyrie accompagné seulement aux violoncelles-contrebasses-bassons. Tout en recueillement austère, malgré sa réelle animation musicale souterraine.

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Le « Dies iræ » du second Requiem de Cherubini, par la Philharmonie Tchèque et Markevitch (studio DGG qui fouette remarquablement !), le seul mouvement vraiment animé de cette nouvelle composition encore plus décantée.




… pardon d'avoir tant fait patienter pour la suite de la série… Le sujet politco-esthétique était tellement passionnant, et ses ramifications si lointaines et diverses, que j'ai choisi, pour ma propre satisfaction personnelle, de prendre le temps de fouiner un peu sur le sujet – et plutôt que de poster une simple recommandation discographique, de l'habiller d'un peu de ce contexte insolite. Le mélomane connaît très bien le bannissement des femmes dans les églises romaines du XVIIe siècle ; beaucoup moins, j'ai l'impression, cette lutte de pouvoir parisienne qui exclua pendant quelques décennies les femmes (du moins les professionnelles du chant) des cérémonies religieuses, lorsque le clergé n'était pas entravé par des commandements royaux !

Soyez bien assurés de ma détermination à mener ce parcours, qui me paraît utile aux curieux, à bien !  Mais ayant décidé de dédoubler les recommandations pour couvrir au mieux les différents domaines (l'essor de la musique de chambre et de la musique symphoniqueambitieuses rend difficile de se limiter à un disque par décennie tout en variant les genres et les nations), nous sommes partis pour pas mal de mois encore. Ce qui vous laisse tout le loisir d'écouter le début du voyage !

mercredi 12 août 2020

Graver Berg (en français) (et Schubert) (et Charpentier)


Après avoir exposé les enjeux de traduction en français dans le lied, voici le contrechamp du pianiste-éditeur-graveur chez Laupéra / Vissi d'arte !

Pour compléter votre parcours.

En attendant le point de vue de la soprane-interprète ?

samedi 1 août 2020

Pourquoi joue-t-on trop peu / trop les compositrices ? — La liste des grands noms


francesca caccini
Prologue de La Liberazione di Ruggiero dall'isola d'Alcina (Francesca Caccini), chef-d'œuvre absolu de la déclamation en musique.


Dans le sillage de l'évolution des mœurs, nous assistons à un véritable changement de paradigme : d'abord la dénonciation (légitime) de l'occultation des compositrices dans le champ de nos programmes de concert, puis la surreprésentation désormais dans les programmes de concert et festivals – en termes de proportion entre le nombre de compositrices exerçant dans la période et le nombre de celles jouées.

D'où il émane plusieurs questions, auxquelles je vais tâcher de répondre d'un point de vue musical.

1 – Est-il légitime d'avoir écarté les femmes des programmes de concert ?
2 – Est-il explicable d'avoir écarté les femmes des programmes de concert autrement que par des représentations misogynes ?
3 – Ce retour en grâce massif est-il excessif ?
4 – Liste de compositeurs féminins avec la cote (nécessairement subjective) que je leur associe.

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Clara WIECK-SCHUMANN, Lorelei.
Une notule a été consacrée à la structure musicale très aboutie de ce lied.

Christina Högman, Roland Pöntinen (BIS 1996). Album incroyable qui regroupe, au plus haut niveau de poésie (interprètes !), les bijoux de Fanny Mendelssohn, Clara Wieck et Alma Schindler.




1. Les femmes bannies

Je laisse de côté toute la question de la généalogie du contrôle (mi-génétique, mi-sociétal, je suppose, contrôle de la filiation par les pères oblige) imposé sur les femmes, de la place qui leur a été imposée et explique leur peu de visibilité dans le domaine de la composition musicale. À présent que nous en sommes conscients, oui, il est mal d'exclure les femmes de domaines auxquels elles peuvent légitimement prétendre. Mais musicalement, ce bannissement a-t-il un sens ?

a) Il existe des corpus mal connus de femmes (la plupart élevées dans des familles de musiciens et découvertes presque accidentellement comme assez talentueuses pour composer, il était autrement quasiment impossible de s'orienter vers une carrière) qui sont absolument extraordinaires, fondamentaux, au minimum passionnants, voire majeurs dans l'histoire de la musique – alors même qu'elles n'ont pas pu avoir, du fait de leur statut, d'influence considérable. Francesca Caccini, Élisabeth Jacquet de La Guerre, Fanny Mendelssohn (épouse Hensel), Clara Wieck (épouse Schumann), Alma Schindler (épouse Mahler), Rebecca Clarke, Nadia & Lili Boulanger, Grażyna Bacewicz, Galina Ustvolskaya… proposent des corpus qui frappent par leur richesse et leur intérêt, il n'aurait pas de sens de s'en passer dans l'histoire de la musique.

b) Les femmes compositrices à l'époque contemporaine sont en revanche nombreuses et reconnues, même celles qui ne me paraissent pas exactement les phares musicaux de leur époque (Édit Canat de Chizy, Olga Neuwirth, Lucia Ronchetti dont je ne raffole vraiment pas mais qui sont littéralement couvertes d'honneur), avec un grand nombre de merveilles très bien diffusées chez Sofia Gubaidulina, Isabelle Aboulker, Sally Beamish, Michèle Reverdy, Sheila Silver, Anna Clyne… Il faut à mon sens (même s'il existe très possiblement toujours des discriminations) distinguer entre le patrimoine (où la relégation est indiscutable) et les compositrices en activité ces vingt ou trente dernières années (qui, peut-être au prix d'efforts supplémentaires, parviennent réellement à se faire diffuser).

Il n'y a donc pas de doute : il existe largement de quoi occuper les programmes avec des œuvres de qualité de femmes. Et il est donc injuste de les en exclure.

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Henriëtte BOSMANS, Sonate pour violoncelle et piano, l'altier premier mouvement.
Franz Bartolomey, Clemens Zeilinger (Gramola 2019).



2. Quelques bonnes (et mauvaises) raisons

Si l'on est tout à fait honnête, il existe tout de même quelques raisons objectives à cette occultation des compositrices.

a) Du fait de leur rôle social et des limitations de ce qu'il leur était permis de faire, les compositrices n'ont pas pu exercer avant le XXe, pour l'immense majorité d'entre elles, dans les mêmes genres que les hommes. Les œuvres qu'elles ont produites s'apparentent ainsi à des genres de salon, conçus pour l'agrément, et non à de grandes pièces ambitieuses sur le plan de la forme (peu de fugues hardies), de l'effectif (peu de symphonies et d'opéras), du langage (peu d'œuvres très hardies harmoniquement), du ton (très peu d'outrances et d'effets, en général).
On peut gloser tout ce qu'on veut sur le « moindre besoin peut-être inné ou acquis des femmes de se démarquer », mais en tout cas, concrètement, le contexte dans lequel elles évoluaient les empêchait de penser seulement au même type de relation à la musique.
D'où il découle que les œuvres qui nous parviennent ne sont que rarement des révélations fulgurantes d'originalité. Structurellement, non seulement il existe beaucoup moins de compositrices que de compositeurs, mais au sein même de ce corpus réduit, la proportions d'œuvres originales est encore inférieure. Ce qui accroît la difficulté, même a posteriori, de les programmes. (Ce n'est donc pas seulement de la mauvaise volonté.)

b) Tout cela nous amène à la logique des programmations : en général, les programmateurs jouent (de façon écrasante) ce qui est déjà connu. Les femmes ayant été structurellement moins nombreuses et davantage défavorisées en visibilité, il en figure moins parmi les compositeurs célèbres, et donc on en joue moins. Sans qu'il y ait le moindre mécanique de ségrégation volontaire là-dedans : les compositeurs qui sont déjà les plus célèbres sont tous des hommes, et il se produit pour les femmes (moins célèbres) exactement la même chose que pour les compositeurs blancs de bonne famille moins connus – on ne les joue pas.

Je crois que ces deux points sont importants à considérer sérieusement pour ne pas se laisser abuser par l'utopie d'un second répertoire (équivalent au « répertoire masculin ») qui dormirait dans les bibliothèques : ce répertoire existe, mais il est moins abondant, et consiste surtout – à ma connaissance – en musique de salon. Parfois de très bonne qualité, mais ce n'est pas le genre de chose qui est actuellement recherché par les mélomanes, et encore moins ce qu'on joue au concert ou enregistre au disque.
Par ailleurs, il est important de ne pas se méprendre sur les ressorts de la négligence envers ces corpus, de façon à bien choisir les batailles pertinentes : elles le sont pour les bonnes compositrices, mais vouloir mettre 50% de femmes dans les programmes, par exemple, n'aurait pas de sens (ni proportionnellement, ni qualitativement). C'est un héritage historique auquel on ne peut pas grand'chose. Ce serait beaucoup plus facile avec des compositrices vivantes, dont le legs est plus abondant et beaucoup plus varié.

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Nadia BOULANGER, Soleils couchants (Verlaine).
Nicole Cabell, Lucy Mauro (Delos 2017).



3. Indignation sélective

Pour ma part, aspirant à davantage de variété dans les programmes, je suis absolument ravi de l'engouement actuel pour les festivals de compositrices. Récent programme chambriste de l'ONDIF passionnant (Fanny Mendelssohn, Clara Wieck, Imogen Holst, Caroline Shaw), que des œuvres de très très grande qualité, festival du Château Rosa Bonheur dévolu aux compositrices (avec de grands hommages à Grandval ou Bosmans), c'est un plaisir !

Néanmoins, sur le plan du principe, j'avoue être un peu triste qu'on limite notre spectre de redécouvertes aux femmes parce que ce sont des femmes. J'ai envie d'entendre des musiques peu entendues, mais avant tout parce qu'elles sont intéressantes !  J'aime assez Mel Bonis (musique sacrée surtout), Amy Beach et Ethel Smyth, mais il existe tout de même beaucoup de compositeurs qui leur sont contemporains, qui ne sont pas joués, et qui sont d'un intérêt incomparablement supérieur.

De même, si l'on voulait jouer des compositeurs noirs (de « musique classique », hein), on serait vite limité, ne serait-ce que parce qu'ils sont peu nombreux. Et ceux qui sont parvenus à en vivre n'ont pas forcément eu accès aux meilleures formations, ce qui peut renforcer le côté « autodidacte / maladroit ». Typiquement, le Chevalier de Saint-George ou William Grant Still, c'est sympa, mais on les joue parce qu'on cherche des compositeurs noirs ou parce qu'ils ont eu une vie intéressante qui pique notre curiosité… à l'aveugle, il y aurait d'autres minorités (les Tchèques, pour les contemporains de Saint-George !) qui leur passeraient devant, en terme d'intérêt musical. Ce n'est pas grave, on n'est pas obligé de jouer seulement ce qui est le meilleur (sinon on ne jouerait que les symphonies de Beethoven toute l'année – comment ça, un peu comme on fait depuis deux siècles ?), mais quand une programmation s'impose la contrainte « rare = femme », on s'interdit un immense pan de compositions qui pourraient être passionnantes aussi (voire davantage).

Je sais bien qu'il faut vendre les concerts et les disques, et qu'on n'aime pas jouer devant des salles vides. Donc, choisir un compositeur qui aurait un patronyme peu distinctif et aurait été chouchou des nazis (coucou Franz Schmidt) est clairement, indépendamment de l'intérêt de sa musique, un choix moins pertinent en termes d'image, de communication, de remplissage, de subventions. Il n'est que de voir le nombre d'associations (pas forcément spécialisées dans la musique) qui louent les initiatives de mise en valeur des musiciennes. Une force de frappe non négligeable, qui aide simultanément à ouvrir le répertoire – même si ce n'est pas, en réalité, l'objectif.

Faute de mieux – c'est-à-dire d'un libre choix fondé sur l'intérêt des œuvres –, l'engouement actuel pour les compositrices me ravit. Avec la pointe de frustration quand j'ai l'impression que l'une prend la place d'un contemporain que j'aurais vraiment aimé voir mis à l'honneur, mais aussi avec le grand frisson lorsque je découvre un authentique génie étouffé… et quelquefois pas seulement en germe, avec un véritable corpus souterrain qui ne demandait qu'à être publié et joué !

C'est pourquoi, afin d'essayer de se retrouver un peu dans les propositions actuelles, qui mettent à disposition de plus en plus de compositrices, je propose une petite liste de noms en indiquant leur genre de prédilection (salon ou concert, disons) et l'intérêt de leur legs. Invitation à la découverte avec le but de faire la part des choses : car, en fin de compte, s'émerveiller parce que « c'est bien pour une femme » me paraît plus dégradant que de ne pas jouer une œuvre parce que c'est pas intéressant – même si c'est la faute, au départ, à la société. (Pour les femmes en activité, c'est différent, il peut y avoir un sens à être militant, à favoriser leur insertion de leur vivant. Pour les mortes, les jouer juste pour montrer qu'on est sensible à la notion d'égalité me paraît moins immédiatement utile, même si j'entends bien l'argument de la mise à disposition de modèles.)

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Vítězslava KAPRÁLOVÁ, dernière variation et coda sur le Carillon de Saint-Étienne-du-Mont.
Giorgio Koukl, pour sa très belle intégrale (Grand Piano 2017).




alma_schindler_mahler_chien_large.jpg
Alma Schindler, déjà simple et accessible.

4. Liste de compositrices

… où je donne mon opinion sans fard : pour certaines, j'ai l'mpression qu'on a cherché un nom féminin pour la période et qu'on a pris ce qu'on a pu trouver, pour d'autres, leur place comme « femme de » ou « compositrice intéressante » me révolte, tant leur apport au patrimoine me paraît fondamental. Je n'ai pas cherché à lisser ces impressions.

Par ailleurs vous le verrez, quand on cherche à caractériser leur parcours, on se retrouve inévitablement – la société ayant été ce qu'elle a été – à mentionner leurs maris libéraux ou tyranniques !

Liste évidemment incomplète. J'ai essayé de penser à celles que je connaissais / qui me paraissaient notables. Sentez-vous très libres de compléter !

Cotation :
♥♥♥ capital
♥♥ passionnant
♥ très réussi
♠ sans intérêt (pour moi)
♠♠ vraiment pénible

J'ai laissé de côté Hildegard von Bingen et Beatriz de Dia (pour ne rien dire de Psapphô !), n'étant pas assez instruit en musique pré-XIVe pour  en sentir les spécificités – le corpus écrit en compositeurs nommés est aussi assez réduit, ce qui facilite encore moins l'affaire pour distinguer les particularités qui tiennent du lieu d'apprentissage ou d'exercice… et la singularité du compositeur (compositrice en l'occurrence).

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Alma SCHINDLER-MAHLER, Hymne (sur le poème mystico-érotique de Novalis).
Ruth Ziesak, Cord Garben (CPO 2000).


XVIIe (première moitié)

Francesca Caccini : fille de compositeur (co-détenteur de la prétention au premier opéra jamais composé), on lui doit La Liberazione de Ruggiero dall'isola d'Alcina (1625), sur un livret magnifique, l'un des plus beaux opéras de tout le XVIIe siècle italien. Personnellement, il n'y a que L'Orfeo que Monteverdi que je place aussi haut. Un naturel de déclamation remarquable, sans les raideurs de Cavalli, les tunnels qu'on peut trouver entre deux tubes chez Landi ou Rossi. Pas nécessairement beaucoup de mélodies, mais une véritable pensée dramatique en musique, pleine de poésie.

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Francesca CACCINI, La Liberazione di Ruggiero dall'isola d'Alcina.
Melissa (Gabrilla Martellacci) vient réveiller Ruggiero (Mauro Borgioni) de son sommeil enchanté au pouvoir d'Alcine. (Version Elena Sartori chez Glossa.)


XVIIe (seconde moitié)

Barbara Strozzi : De beaux airs chez elle, mais à mon sens en-dessous des meilleurs représentants du milieu du XVIIe.

Élisabeth Jacquet de La Guerre : Claveciniste originale (des chaconnes remarquables dans le style de Louis Couperin), autrice de Sonates pour violon d'une veine mélodique altière et prégnante, de cantates aux contrastes saisissants (les fameux Passage de la Mer Rouge ou Sommeil d'Ulysse) et d'un opéra particulièrement réussi (là aussi sur un très beau livret), Céphale et Procris, rempli de modulations inhabituelles, et d'une grande liberté formelle.

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Élisabeth Claude JACQUET DE LA GUERRE, Le Sommeil d'Ulysse. La tempête instrumentale et vocale.
Isabelle Desrochers, Les Voix Humaines (Alpha 2000).


XIXe (première moitié)

Hélène de Montgeroult : Le piano de Montgeroult est de premier intérêt ; il ne faut pas en attendre de rupture, mais la romantisation de la grammaire classique s'y fait avec une grande élégance, et l'on profite, ce qui n'était pas forcément la norme chez des compositeurs plus courus, même ultérieurs (Hummel, Kalkbrenner…), de belles modulations aux effets poétiques. On y sent l'écriture non pas automatique, mais où chaque élément, même simple, même les formules figées, ont été pesés pour obtenir la grâce particulier qui sied au style du tournant du XIXe.

Maria Szymanowska : Influente figure comme concertiste, compositrice et maîtresse de salon, Szymanowska écrit tôt Nocturnes, Préludes, Mazurkas où l'on sent une partie de la grammaire utilisée ensuite par Chopin. Sa musique reste plaisante et plutôt décorative, dans le style brillant de la plupart des pianistes d'alors (même chez les compositeurs de grand intérêt comme Hummel ou Czerny, une partie du catalogue en est garni), mais recherchant moins la virtuosité que le caractère. Un jalon impressionnant dans la mesure où il s'agit de porter un véritable discours musical, des affects affirmés, nettement au-dessus de la plupart de la concurrence des pianistes d'alors.

Fanny Mendelssohn : Une des rares compositrices à avoir eu accès à un peu de grandes formes. Musique de chambre très belle, lieder de qualité, et oratorios tout à fait saisissant par leur ampleur et leur ambition. Le fond du langage reste moins hardi que chez (Felix) Mendelssohn ou (Robert) Schumann, mais il y a dans l'exploration formelle des éléments assez personnels.

Clara Wieck : L'un des plus grands compositeurs de lied du XIXe siècle, à mettre aux côtés de Schubert et Schumann, à mon sens (bien plus passionnante que Mendelssohn, Loewe ou Brahms). Atmosphère, veine mélodique, façon très astucieuse de mobiliser la structure musicale pour rendre les enjeux des poèmes, du très grand art. (Peut-être même mon corpus liederistique préféré de tout le XIXe…)
Le chopino-schumannien Concerto pour piano est beau, le Trio formellement assez peu aventureux mais d'une grande grâce. Les pièces pour piano (et violon) sont, à quelques exceptions près, plutôt marquées par une écriture « domestique », pas forcément de premier intérêt.

Louise Bertin : Fille du directeur du Journal des débats, pour laquelle Hugo a écrit son seul livret (pas fabuleux), La Esmeralda. La musique n'en est pas très marquante, mais le seul enregistrement n'est pas très bon. Rumeurs invérifiables sur la part de son maître Berlioz dans la composition (orchestration, paraît-il, ce qui ne s'entend en tout cas absolument pas).

Louise Farrenc : Grande figure de la musique instrumentale XIXe, avec, chose rare, des symphonies. Pour ma part, je n'en ai jamais trouvé la saveur particulièrement prégnante : du Rejcha en moins roboratif.

Johanna Kinkel : Une des meilleures plumes pour les lieder, dans un goût essentiellement strophique et mélodique, mais avec une grâce persuasive rare. (Vie incroyable au demeurant, finançant le ménage tandis que son mari qui la trompait se ruinait en projets politiques… qui conduisirent à son bannissement !)

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Johanna KINKEL, Vorüberfahrt (sur son propre poème !).
Verena Rein, Axel Brauni (Dreyer Gaido).


XIXe (seconde moitié)

Emilie Mayer : La première femme, à ce qu'il semble, à vivre de son métier de compositrice. De la génération Verdi-Wagner, le langage n'est pas très hardi dans les Symphonies mais manifeste de jolies délicatesses. Je n'ai pas été convaincu par l'interprétation qui en est disponible, j'aimerais vraiment pouvoir comparer pour me faire un avis plus étayé.

Pauline Viardot : D'abord chanteuse (créatrice de Fidès dans Le Prophète), elle laisse de charmantes mélodies de caractère, bien faites et pleines d'esprit, dont la vocation est de servir un texte piquant plutôt que d'explorer des aspects inhabituels de la composition musicale. Réussi.

Clémence de Grandval : On ne dispose hélas de presque rien au disque (un peu de musique de chambre), alorsque Grandval a écrit de grandes pièces sacrées (Stabat Mater, Sainte Agnès), une poème lyrique avec orchestre, solistes et chœurs (La Forêt) et plusieurs opéras (dont un Mazeppa alléchant). La musique de chambre est plutôt dans le genre du salon, très bien écrite mais sans ambition sur le plan de la personnalité ou du langage, alors que la musique sacrée m'a frappé par la simplicité de ses lignes mélodiques très persuasives, qui évoquent Verdi.

Augusta Holmès : Très marquée par Wagner, elle écrit une musique pour de vastes ensembles inscrite dans une geste très Seconde République, avec de grands chœurs ou de grands sujets dramatiques, comme sa Lutèce qui célèbre la défaite glorieuse de 1870 avec un panache époustouflant.

Agathe Backer-Grøndahl : Du plein romantisme, avec de beaux élans au piano, plus mesuré dans ses mélodies ; la prégnance mélodique y est diverse, mais on trouve beaucoup de belles pièces qui vont au delà de la simple élégance de salon dans ses œuvres pour piano solo. Particularité : non seulement elle conserva son nom de jeune fille, Backer, mais leur fils Fridtjof, compositeur lui aussi, portait le nom composé de ses deux parents.

Cécile Chaminade : Pour le coup, de la musique purement décorative, « de caractère », de salon. Même dans ce contexte, je n'y ai jamais rien entendu de saillant. Typiquement, à mes yeux, une musique qu'on ne jouerait pas s'il n'y avait l'histoire de la femme à raconter – ce qui est légitime aussi, au demeurant, on peut aimer raconter des histoires. Même dans ce répertoire léger, il existe infiniment mieux (Hans von Bülow !).

Marie Jaëll : Legs essentiellement de piano, ambiance plutôt salon, mais aussi des cycles vraiment ambitieux, vastes et virtuoses, comme la série d'études autour de la Divine Comédie. Le langage n'en est pas très personnel ni subversif, mais le geste compositionnel est assez intéressant en général.

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Augusta HOLMÈS, Ludus pro Patria (interlude « La Nuit et l'Amour », dans un goût tristano-berliozien !).
Philharmonique de Rhénanie-Palatinat, Patrick Davin (Naxos Patrimoine 1994).


XXe (première moitié)

Mel Bonis : Pièces de musique de chambre de salon très aimables (sans être particulièrement saillantes), en revanche très impressionné par le métier de sa musique chorale, où l'équilibre des voix et la simplicité très maîtrisée de la progression harmonique font réellement mouche !  Il existe aussi des œuvres pour chanteur soliste et orchestre, qui n'ont bien sûr jamais été enregistrées.

Amy Beach : Assez souvent citée parmi les compositrices, car la première femme américaine (semble-t-il) à s'imposer comme une compositrice de concert – on notera que pour elle comme pour Wieck ou Schindler, le mari a été un obstacle à la carrière (bien qu'elle ait eu tendance à signer ses œuvres avec Mrs + les initiales de son mari !), exigeant explicitement qu'elle « tienne son rang » de maîtresse de maison, en n'enseignant pas le piano, et en limitant ses concerts à deux par an. Néanmoins, elle pouvait composer, et s'y dédia d'autant plus. Le résultat ne m'a jamais frappé par son intensité (musique très consonante, agréable, sans relief très notable), plutôt un jalon historique qu'une œuvre qui doive absolument s'imposer au concert – mais je n'ai pas exploré tout son fonds, des pépites s'y trouvent peut-être.

Rebecca Clarke : Surtout célèbre pour sa sonate alto-piano, dans un goût qui doit beaucoup à Chausson et Debussy, mais traversé aussi par les autres influences du siècle, une belle personnalité pas nécessairement originale, mais aboutie.

Alma Schindler : Admiratrice forcenée de Wagner (elle se serait cassé la voix en chantant tout Siegfried à son piano), Alma Schindler est surtout passée à la postérité, paradoxalement, sous le nom d'épouse de celui qui lui a interdit de composer (en substance « un seul génie à la fois sous mon toit, et toi ton rôle est de me dorloter »), Gustav Mahler. Almschi a cependant repris la composition plus tard (et même édité un premier groupe avec le soutien de son mari). Malgré le fait (lié à la qualité réellement épouvantable de sa graphie ?) que très peu de ses œuvres aient été éditées (moins de 20 lieder à ce jour), son legs demeure absolument exceptionnel, on y rencontre une liberté de geste impressionnant, en particulier dans les enchaînements harmoniques. Elle est le parfait miroir de son mari : chez elle, la structure est au contraire très libre, épousant le texte ou sa fantaisie sans suivre de grands patrons formels, mais l'harmonie se libère tout à fait des parcours communs pour creuser un sillon profondément original et toujours surprenant. Un des compositeurs majeurs du premier XXe, malgré son minuscule catalogue – à l'image d'Abel Decaux et de ses Clairs de lune, par exemple. Hélas, ses biographes ne parlent quasiment que de ses maris et de ses affaires de cœur, ce qui constitue un scandale assez éhonté – imagine-t-on une biographie de Beethoven qui se centre uniquement sur ses amis et ne parle jamais de ses œuvres ?

Nadia Boulanger : Quoique ayant cessé la composition à la mort de sa sœur, soit très tôt dans sa carrière, Nadia Boulanger a laissé des bijoux en musique de chambre et surtout en mélodie, où se fait à mon sens sentir l'influence du format lied, avec une manière moins évanescente ou galante que ce que produisait la filiation Debussy-Cras ou Fauré-Dupont. Jusqu'à ces deux dernières années, nous ne disposions même que d'un seul disque (totalement épuisé depuis 20 ou 30 ans) contenant ses œuvres. Nous en sommes à quatre albums désormais, dont un double.

Lili Boulanger : Prix de Rome (ex-æquo avec Delvincourt) pour sa cantate Faust & Hélène, un talent précoce qui, en disparaissant à 24 ans, a sans doute alimenté une légende qui repose sur un solide fond de vérité – une figure reconnue comme importante par ses pairs de son vivant, et, de fait, un langage original, qui ose des harmonies très personnelles. Si j'aime moins son univers que celui de la grande sœur, on peut admettre que Lili la surpasse en audace dans les quelques œuvres qu'elle a laissées, notamment ses trois Psaumes orchestraux, son étrange cycle de mélodies Les Clairières dans le ciel. Elle a aussi ébauché, regret des regrets, une Princesse Maleine d'après le drame de Maeterlinck. (Nous n'aurons donc jamais la tirade de la Salade de sa main !) Pour autant, malgré sa notoriété considérable et le fait qu'elle soit désormais plutôt régulièrement programmée, ses œuvres avec orchestre ne sont presque jamais données en concert, et certaines autres (notamment ses deux premières cantates pour Rome, Maïa et Frédégonde), n'ont jamais été enregistrées.

Imogen Holst : Fille de Gustav. Je ne connais d'elle que le Phantasy Quartet, en réalité un véritable quatuor à cordes complet (où les mouvements ne sont pas segmentés), qui puise beaucoup aux influences françaises de la musique britannique, une œuvre tout à fait remarquable.

Vítězslava Kaprálová : Peut-être le meilleur compositeur de mélodies tchèques, riches et expressives, là où Smetana, Dvořák, Janáček et Martinů ne paraissent pas toujours à leur faîte d'inspiration. Des merveilles à goûter (en piano aussi).

Germaine Tailleferre : Avec Louis Durey, elle incarne le « mauvais tiers » du Groupe des Six, celui qu'on joue le moins (et qui, de fait, a le moins d'intérêt). Je n'ai toujours pas, à ce jour, rencontré d'œuvre intéressante sous sa plume, d'un néoclassicisme livide, aux harmonies souvent pauvres / répétitives / prévisibles, aux effets rares et peu efficace. De mon point de vue d'auditeur, je n'ai pu m'expliquer qu'on la diffuse quelquefois qu'en raison de sa société avec d'autres compositeurs de très haute volée – et peut-être même un bonus pour constituer l'une des rares figures féminines visibles chez les compositeurs de sa génération, car le pauvre Durey, qui vaut à peine mieux (quelques jolies mélodies, mais aussi des œuvres orchestrales pires que du Tailleferre…), n'a pas obtenu le même bénéfice du doute.

Henriëtte Bosmans : Excellente compositrice néerlandaise, dont le disque (et quelquefois le concert, comme en ce moment même le Festival Rosa Bonheur à Thomery, qui la programme pour deux grandes œuvres dans deux concerts distincts) permet d'entendre une musique de chambre écrite avec beaucoup de densité et de sophistication, comparable aux grands compositeurs français (Ropartz, Cras) ou britanniques (Bowen, Ireland, Bridge) d'alors.

Grażyna Bacewicz : Grande figure de la musique de chambre, qui épousa les évolutions de langage de ses contemporains. L'écoute des sept Quatuors, toujours dans son idiome propre, reflète la modification de l'esprit du temps, depuis un postromantisme sophistiqué jusqu'aux influences (externes) de l'atonalité et de l'épure, toujours de façon très aboutie – je trouve particulièrement remarquables les 1 & 4. Il existe aussi un Quatuor pour quatre violons qui soutient l'enjeu (et, moins étonnant, un Quatuor pour quatre violoncelles). Le disque, à défaut du concert en Europe occidentale, l'a plutôt bien servie ces dernières années.

Zara Levina : Facette soviétique plus aimable d'un postromantisme qui doit beaucoup à Tchaïkovski et Rachmaninov, en en conservant le souffle et les richesses. Elle a la particularité d'être mariée à un compositeur moins célèbre qu'elle, Chemberdzhi… et d'être la grand-mère de l'actuelle vedette du piano Alexander Melnikov !

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Grażyna BACEWICZ, Andante central du Quatuor n°4.
Lutosławski SQ (Naxos 2015).


XXe (seconde moitié)


Galina Ustvolskaya : Héritière des futuristes et de leurs figuralismes motorisques forcenés (Lyatoshynsky !), Ustvolskaya écrit une musique radicale, sans concession à la joliesse, à base de brutalités enchaînées avec beaucoup de relief et d'atmosphère, ou de fugatos désolés, d'aplats décimés. Ses Sonates constituent l'un des plus intéressants corpus pour piano soviétiques, où la concurrence est pourtant vaste et rude.

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Galina USTVOLSKAYA, Sonate n°6. Bouclez vos ceintures.
Markus Hinterhäuser (Col Legno 2012).


Compositrices vivantes

Austriņa (?) : Je ne connais d'elle qu'un Salve Regina, absolument remarquable, à placer aux côtés grandes réussites des autres compositeurs choraux lettons : Skulte, I. Kalniņs, Amoliņs, Ešenvalds, Dubra, Zaļupe…

Betsy Jolas (1926) : Très implantée dans la création française, elle écrit dans une tonalité non fonctionnelle ou une atonalité très tonalisante, à la limite des deux mondes. En général assez plaisant – pas forcément tendu.

Sofia Gubaidulina (1931) : Puisant à une tradition renouvelée en utilisant des formes connues et parfois de grands formats, un univers qui a été célébré partout dans le monde et les salles de concert.

Isabelle Aboulker (1938) : Souveraine de la musique légère ultratonale, Aboulker dispose d'un esprit ravageur (voyez son Douce et Barbe-Bleue), toujours associée à des textes très vifs. Beaucoup de compositions à destination des enfants – commandes multiples de la glorieuse Maîtrise de Radio-France.

Michèle Reverdy (1943) : Grande figure de l'écriture atonale polarisée, rendant accessible un langage pourtant complexe. En particulier un bel opéra autour de Médée, qui tient sa courbe dramatique.

Sheila Silver (1946) : Héritière de la tradition (on entend pas mal de Chopin dans son concerto notamment), l'évoquant aussi dans ses titres (son trio avec cor, To the Spirit Unconquered…), elle propose une musique accessible où miroitent beaucoup de belles influences.

Édith Canat de Chizy (1950) : De l'atonalité « gentille », un peu formelle. Je ne suis pas très séduit, j'y entends beaucoup d'effets, de recherches de modes de jeu, de couleurs, mais le discours échappe – et ce n'est pas clair non plus quand elle donne des masterclasses, laissant les artistes s'approprier à leur façon le matériau sans trancher elle-même.

Kaija Saariaho (1952) : Passant des nappes orchestrales (au besoin à électronique ajouté) à la stabilité néotonale de ses œuvres vocales, plusieurs univers à la fois. Très en cour elle aussi, elle dispose de l'avantage d'être à la fois dans l'esthétique « officielle » qui peut obtenir des crédits en France… et assez accessible pour ne pas épouvanter le public. Hors ses mélodies, je ne suis pas vraiment bouleversé ni par les brumes planantes de son orchestre, ni par la lenteur plus tonalisante de L'Amour de loin. Mais tout cela se laisse très bien écouter.

Sally Beamish (1956) : Compositrice de l'un des meilleurs concertos pour alto du répertoire (son premier, je n'ai pas écouté le second), dans une tonalité un peu élargie, très lyrique, avec des réponses et des vides orchestraux assez saisissants.

Unsuk Chin (1961) : Atonalité profusive, qui a l'avantage de ses chatoyances exubérantes. Très bien insérée dans le milieu, elle reçoit beaucoup de commandes, je suis loin d'avoir tout écouté. C'est plutôt convaincant.

Suzanne Giraud (1958) : Dans la lignée du spectralisme français. De beaux poèmes-minute Renaissance avec trompette, bien habillés. Moins enthousiasmé par sa musique purement instrumentale – mais je n'aime pas du tout les spectraux en général.

Jennifer Higdon (1961) : Héritière des recherches minimalistes, elle en tire le meilleur en travaillant la variation, en exploitant la beauté d'aplats d'accords enrichis, mais avec une mobilité discursive plus grande (plus traditionnelle aussi). Intéressant !

Lucia Ronchetti (1963) : Quoique titulaire d'une thèse sur l'influence de Wagner sur le style orchestral de Chausson, Ronchetti écrit des pièces tout à fait atonales, marquées par l'influence du spectralisme, et en certains endroits assistées par ordinateur. Je n'aime rien de ce que j'ai entendu, toujours assez moche dans les couleurs et très peu captivant dans le discours distendu, même lorsque des jeux de référence pourraient permettre de se raccrocher à des événements.

Olga Neuwirth (1968) : Typiquement l'atonalité-moche qui ne me touche pas. Un univers qui de plus, à en juger par ses sujets (elle avait projeté un opéra, avec Jelinek, parlant d'un médecin pédophile), n'illumine pas vraiment l'imaginaire. Il existe vraiment très peu de compositeurs dont je pourrais dire avec simplicité que je ne les aime pas, mais si Glass est premier, Neuwirth et quelques spectraux sont de très sérieux candidats à la seconde marche.

Ana Sokolović (1968) : Je n'ai à ce jour sérieusement écouté que Svadba, son opéra sans orchestre et sans texte, simplement des glossolalies par six femmes. Une merveille absolue, dansante, incantatoire, jubilatoire, très personnel, absolument pas engluée dans un langage prédéfini. Une liberté et une poésie merveilleuses. Il semble par ailleurs y avoir de jolies choses en musique de chambre, en survolant distraitement son catalogue sonore.

Elena Langer (1974) : Je n'ai écouté que son Figaro Gets a Divorce, dont je n'ai pas compris l'intérêt. L'intrigue ne fait pas vraiment référence aux épisodes précédents (les noms sont là, mais le fan service est en vacances), et la musique vraiment pas non plus, une atonalité linéaire et grise, avec des lignes vocales de surcroît très ternes. J'étais assez gêné en essayant d'écouter cela, j'espère qu'elle a produit mieux.

Anna Clyne (1980) : Au disque, le principe des grandes forces paraît un peu sommaire. Écoutée en concert, à la fois très accessible et utilisant les outils peaufinés par les hardiesses du second XXe siècle, très bien orchestré, structurellement intelligible, complètement pensé pour l'impact physique en salle… une voix que j'ai hâte de réentendre !  Sa carrière semble vraiment lancée, avec des commandes du London Philharmonic et du Chicago Symphony.

Caroline Shaw (1982) : Un des compositeurs d'aujourd'hui qui parviennent à jouer du clin d'œil, de la référence, de la tradition, avec un résultat très accessible et séduisant, sans ressembler à la musique du passé. De quelles choses dans le domaine du quatuor.

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Ana SOKOLOVIĆ, Sirènes. Sur un principe proche de Svadba.
Queen of Puddings Music Theatre Vocal Ensemble, Dáirine Ní Mheadhra  (ATMA 2019).




caroline shaw
Caroline Shaw, benjamine de la liste.


5. Envoi

La liste, bien sûr partielle, laisse assez bien voir, je trouve, les deux aspects de la question : beaucoup de femmes, même talentueuses, ont effectivement été limitées à de petits formats et à des genres « de caractère ». Il ne leur est sans doute même pas venu à l'esprit d'explorer les frontières du langage, de le subvertir, de chercher l'originalité – et l'on peut supposer que cela aurait été fort mal vu de Mr Beach, peut-être même de M. Schumann.
Pour autant, il existe des figures singulières qui vous saisissent tout de suite par le bras et vous font sentir avec la dernière vigueur qu'elles ont quelque chose d'important à dire. Je vous laisse les découvrir.

Ainis je crois que cette liste illustre, mieux que n'importe quel discours de principe, combien il est indispensable de jouer les compositrices. Néanmoins il serait davantage loisible d'entendre les compositrices intéressantes (et qui sont, de fait, fort peu / pas jouées pour la plupart) que des compositrices en tant que telles, parce que femmes ; il y a donc des noms qu'on pourrait avantageusement remplacer par des hommes (de n'importe quelle autre minorité opprimée si l'on veut : milieu modeste, pays dont on ne parle jamais, handicapés, etc.). Isang Yun, Coréen victime de la torture ; Waltershausen, amputé de la moitié des membres et volontairement retiré de la vie publique à l'arrivée des nazis…

J'avoue hésiter, par pure provocation, à constituer sur ce modèle une liste des compositeurs méconnus ayant pratiqué le vélo ou le point-de-croix. Peu importe l'angle, il y a tellement à exhumer que, quelle que soit la figure imposée, on trouvera de quoi se remplir (de découvertes) la panse auditive – et les femmes n'y font pas exception !  Ce serait l'occasion d'essayer un sillon moins à la mode. Car, vu le faible nombre de femmes compositrices, on est limité dans ses choix – du côté du symphonique et de l'opéra, il n'y a à peu près rien avant le XXe siècle, et étrangement, je n'ai pas de noms illustres à citer au XVIIIe !  [Il serait sans doute plus intéressant, à la vérité, de procéder par aire géographique et de proposer une histoire de la musique tchèque ou de la musique suédoise, par exemple. Mais ce serait moins ouvertement du mauvais esprit, donc moins amusant.]

Ensuite, encore une fois, je comprends bien le sens de la démarche d'affirmer massivement, par une programmation spécialisée, l'existence de ce corpus largement occulté dans les histoires de la musique, de célébrer la persévérance de ces individu.e.s, bien entendu. C'est un choix d'ordre politique et sociétal, auquel on peut soumettre la programmation, de façon par ailleurs légitime. Mais en tant qu'auditeur, ce qui intéresse demeure avant tout la musique elle-même, sans quoi l'on ne jouerait pas Wagner ou Orff – et c'est sur ce critère musical que j'aimerais entendre les programmations des concerts.
Ce serait d'autant plus utile à la cause, au demeurant : on ne courrait pas le risque de nourrir les préjugés (historiquement partiellement fondés, mais partiellement seulement) « musique de femme = musique de salon ».

Quoi qu'il en soit, et quelle que soit la position (de principe / de mélomane) qu'on souhaite adopter, il faut découvrir impérativement certains de ces jalons de l'histoire musicale. Peu, du fait de leur faible diffusion à l'époque, ont pu influencer leurs successeurs – en tant que professeur éventuellement, mais pas en tant que modèle de composition ; en revanche un certain nombre marquent réellement leur temps, à l'instant T, de leur empreinte singulière.

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Isabelle ABOULKER, 1918, L'homme qui titubait dans la guerre (« Prologue : La guerre au Luxembourg » ; texte d'Arielle Augry).
Chœur Capriccio, Orchestre de la Musique de la Police Nationale, Jérôme Hilaire (Hortus 2018).

lundi 27 juillet 2020

Toutes les (vaines) prévisions de la saison (pourrie sur pied) 2020-2021


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Voici donc la nouvelle version, incluant cet été jusqu'à juillet 2021, du relevé des concerts annoncés en Île-de-France. Pour ne pas passer mon (reste de) jeunesse à colorer des cases en rouge ou gris, j'ai simplement supprimé les concerts annulés. Et modifié les programmes où j'ai aperçu les changements. Pour l'instant, ce sont essentiellement la Philharmonie et la Maison de la Radio qui ont annulé / remanié, mais nul doute que la jauge pleine des loges encaissées du Théâtre des Champs-Élysées va imposer des ajustements radicaux, par exemple.

Malgré les incertitudes, vous trouverez de quoi vous divertir – si d'aventure vous avez survécu à la fois à la Plaie et, pis encore, aux privations de concert du semestre dernier. Pas beaucoup en symphonique (très peu de nouveautés, et même les orchestres invités inhabituels ne sont pas ceux qui font le plus rêver, ni en prestige ni dans mon goût subjectif…), et la musique de chambre arrive plus tard, dans les petites salles où les concerts sont annoncés dans la quinzaine qui précède… En revanche côté opéra, beaucoup de propositions originales et délicieuses, Sacrati, Desmarest, Campra, Keiser, Weill, Misraki, Stockhausen, Gilberto Gil, Dusapin… Il n'y a guère que le XIXe qui soit un peu déserté en nouveautés, mais je n'ai sans doute pas encore bien exploré les propositions de Bru Zane…

Saison chorale extraordinaire à Radio-France, avec Batič qui reprend vraiment en main la maison en proposant une quinzaine de concerts mettant en valeur le chœur dans du vrai répertoire choral (original dans l'absolu, mais en réalité fondamental pour chœur non seulement soumis aux nécessités de la scène / du symphonique). On sent déjà le frémissement stylistique depuis l'intérim Jeannin, j'espère que Batič parviendra à libérer le potentiel de la maison (avec des voix recrutées plutôt avec des qualités de solistes très charpentés, pas évident).

Pas de hâte de toute façon : beaucoup de ces propositions (et particulièrement celles beaucoup de monde sur scène et / ou avec des chanteurs) seront à nouveau remaniées, voire supprimées.
[Je me figure qu'au premier musicien ou spectateur malade, on fermera la salle sine die, voire toutes les salles de la ville, voire toutes les salles de France.]

Mais vous disposez déjà d'un petit relevé pour vous organiser… ou du moins rêver un peu.

Car il est doux de croire – et il est permis d'espérer.

dimanche 26 juillet 2020

Le défi 2020 des nouveautés – épisode 9 : Bruch, Weigl, Schillings, Reznicek, Usandizaga, Alwyn, Killmayer…


Petit bilan du mois écoulé. Nouveautés écoutées de ces dernières semaines.

Du vert au violet, mes recommandations.

♦ Vert : réussi !
♦ Bleu : jalon considérable.
♦ Violet : écoute capitale.
♦ Gris : pas convaincu.
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons disques.)

Quelle jolie brassée !  Je suis frappé par le nombre de noms particulièrement confidentiels (Ramhaufski, Hochreither, Romberg, Johansen, Kuljerić, Mihajlović…) qui s'ajoutent à d'autres minorités opprimées des programmateurs (les femmes avec Emilie Mayer, les « petites langues » avec Gotovac, le second XXe très-tonal avec Kuljerić…). Dans ces nouveautés, quelques merveilles absolues, en particulier les Quatuors de Weigl, fiévreux échos de ce que le style décadent début-de-siècle a produit de meilleur, à la fois ardent, complexe et jubilatoire (tout l'inverse de ses symphonies, en somme) et l'intégrale des Symphonies de Bruch par Bamberg et Trevino, dont la réalisation de qualité supérieure magnifie les beautés postschumaniennes… La Première Symphonie en particulier ménage des trouvailles merveilleuses.

Côté interprétation, vu la pléthore d'offre, c'est sans surprise Beethoven qui triomphe : moitié d'intégrale étourdissante par Savall, concertos de la plus belle finition par le gigantesque Bellucci, timbres inédits par le Freiburger Barockorchester

Dans mes découvertes personnelles, quantité de grands coups de cœur du côté des opéras d'Alwyn, Usandizaga, Killmayer, Reznicek, Schillings bien sûr, la musique de chambre de ces deux derniers.
Et écoutes comparées des Partitas pour clavier de Bach et d'Unis dès la plus tendre enfance. J'ai aussi enfin fini Barbe-Bleue d'Offenbach, un de ses meilleurs opéras à mon gré, dont je n'avais pas achevé l'écoute lorsque commencée (faute de temps simplement, car tout y est magnétique de tout en bout).




commentaires nouveautés : œuvres commentaires nouveautés : versions


Milan Mihajlović: Bagatelles pour violon, clavecin et cordes, Memento… – Brandebourg StO, Griffiths (CPO)
→ Violon ultra lyrique et clavecin en agrégats hors tonalité.
→ L'élégie, à la voix à base de lyrisme, pizz et glissandi, sonne très contemporain malgré ses bases totalement tonales. Ce n'est pas le grand vertige, mais l'orchestre splendide de Frankfurt (Oder) y resplendit.
DUPONT, G.E.X.: Songs (Je donnerais mes jours) (Rachel Joselson, Bo Ties) (Centaur)
→ Dans un des plus beaux corpus de mélodie française, un piano remarquablement timbré, présent, exact et versatile, un régal. La voix en revanche, heureusement captée en retrait, vibre terriblement, élimée, instable… difficile de traduire l'espièglerie ou la tendresse avec ce matériau, même si la proposition de l'artiste est, comme ici, de qualité.
(À choisir, j'aime nettement mieux que les mélodies chantées par Florence Katz dans l'album Peintre / Jacquon.)
Fibich – Symphonie n°3 ; Ouvertures Šarka, Bouře, marche funèbre Messine – Janáček PO Ostrava, Marek Štilec
→ Les bois sombres du début de la Troisième font belle impression ! Fibich écrit une musique romantique non sans richesses, à défaut d'une personnalité très singulière.
Beethoven – Symphonies 1,2,3,4,5 – Le Concert des Nations, Savall (Alia Vox)
→ Couleurs splendides, mais surtout une structure au cordeau et une ardeur débordante, qui en font un tout premier choix pour une version sur instrument d'époque, avec des cordes plus fondues et capables de legato que chez Gardiner (où la disjonction cordes / vents est totalement assumée), une ardeur semblable à Hogwood (dont les choix sont plus extrêmes). Du niveau de ces deux-là en tout cas.
→ Le premier mouvement de l'Héroïque est d'assez loin le plus rapide que j'aie entendu, sans doute assez proche de l'indication métronomique ! La Quatrième rend remarquablement justice, elle aussi, à son écriture à la fois fragmentée et très structurée.
→ Il faut préciser, pour les oreilles les plus sensibles, quelques moments (vraiment fugaces) où les vents ne sont pas justes (hautbois-clarinettes dans la 1, cors dans le II de la 3). Ça ne couaque jamais, et ça ne gêne pas du tout à mon sens, mais il reste, au sein de cette exécution superlative, ces détails qui peuvent gêner les plus sensibles (à la réécoute surtout, je suppose).
Nielsen: The Mother, Op. 41, FS 94 – Odense SO (Da Capo)
→ Musique de scène pour un Nielsen peu fantaisiste et pittoresque, de la musique qui bouscule peu le langage, même si l'on y entend des harmonies et trouvailles communes à la quatre.
→ Pas subversif, mais délectable, avec de très belles intuitions (l'émergence des cors mélodiques dans le rêve-saga !).
→ Amusante série d'hymnes nationaux.
Mozart y Mambo – Sarah Willis (cor), Havana Lyceum Orchestra, José Antonio Méndez Padrón (Alpha)
→ Le programme du disque correspond exactement au titre : des pièces de Mozart pour cor et orchestre… et du mambo ! (dont un pastiche de Mozart)
Je n'aime pas trop le timbre très britannique (rond, sombre, un peu poisseux) du cor de Willis, qui a un côté trombone / tuba pas tout à fait dans mon idéal (limpide) de l'instrument. Chez les mêmes solistes berlinois, Neunecker ou Dohr me séduisent autrement…
Kabalevsky: Complete Preludes – Michael Korstick (CPO)
→ Symphonies et concertos pour piano absolument remarquables, dans des genres assez différents (symphonies sombres quoique mélodiques, concertos pour piano avenants mais bien intégrés à l'orchestre, dotés d'une réelle substance musicale). Ces Préludes sont plus nus et aimables, mais avec l'implication et la pensée structurelle de Korstick (à qui l'on peut tout au plus reprocher un toucher toujours légèrement cassant), on peut goûter cette simplicité avec un diamantin éclat.
Zemlinsky – Die Seejungfrau – PBPO, Marc Albrecht (Pentatone)
→ Fluidité et clarté, élan, une grande version de cette œuvre, par un orchestre rompu depuis des années aux décadents germaniques, qu'il joue désormais avec un naturel déconcertant !
Beethoven: Symphonies Nos. 1 & 2 - C.P.E. Bach: Symphonies, Wq 175 & 183/17
Akademie fur Alte Musik Berlin, Bernhard Forck (HM)
→ Superbe projet que ces jumelages de symphonies (on a eu du Knecht avec la 6, aux parentés édifiantes !). Les CPE sont belles en première écoute, sans être nécessairement ses meilleures (et sans que les parentés directes m'aient frappé, à réentendre).
→ Sur le résultat, l'Akademie avec Forck ne dispose vraiment pas, à mon sens, du même feu qu'avec Goebel (qui fait maintenant des étincelles à la WDR de Cologne…) : les œuvres, très bien jouées, manquent de ce surplus de personnalité ou d'abandon qu'ajoutent les grandes interprétations.
→ J'ai donc envie de recommander l'album… sans avoir été tout à fait bouleversé.
Beethoven – Concertos pour piano – Bellucci, Biel Solothurn SO, Kaspar Zehnder (Calliope)
→ Bellucci encore une fois le virtuose des virtuoses (quelle netteté !) : chez lui la pédale sert à gagner en résonance et en ampleur, jamais à compenser le legato qui est déjà totalement maîtrisé. Chaque strate musicale est audible, et les phrasés élégants – dans Beethoven, il joue de plus à fond le raptus, l'ardeur, la hardgne (sa Hammerklavier est d'une insolence assez incroyable).
→ Orchestre vif, fin, engagé, très belle surprise de la part d'une phalange qu'on aurait pu croire secondaire (et qui est bien plus engagée et précise que la moyenne).
→ En bonus, un grand nombre de cadences alternatives sont enregistrées (Reinecke, Liszt, Brahms, Fauré, Busoni, Gould… !). Passionnant.
Alwyn – Miss Julie – Oramo (Chandos)
→ Splendide mise en valeur du texte, très intelligible dans cette mise en musique, dans une atmosphère typiquement anglaise (degradés de gris sophistiqués mais faciles d'accès), avec un véritable sens dramatique, un bijou.
→ Néanmoins, j'aime bien davantage la version Lyrita, chantée avec des voix moins vaporeuses et captée avec davantage de franchise.

Emilie Mayer .: Symphonies Nos. 1 and 2 (North German Radio Philharmonic, McFall)
→ Une des premières femmes à vivre de ses compositions (1812–1883), et non seulement à composer en plus de ses cours ou concerts.
→ À l'écoute, l'impression d'une belle musique, instrumentée avec délicatesse, sur des carrures d'accompagnements assez classiques, peu tournée vers les contrastes… Mais le résultat n'est pas très enthousiasmant ; j'aimerais vraiment en entendre une version avec plus de mordant, d'allant, d'accents. Quelque chose d'assez tranquille et terne domine, alors qu'en tendant l'oreille vers le détail, on peut penser aux plus belles ouvertures d'Auber, par exemple, un beau galbe mélodique, une simplicité qui a ses séductions, dans des couleurs plutôt mendelssohniennes.
→ Album peu exaltant en l'état, mais j'aimerais en avoir deux ou trois autres versions avant de me prononcer sur les compositions, qui ont l'air touchantes. En tout cas la Première Symphonie – la suivante a peu sollicité mon intérêt.

Krommer: Symphonies Nos. 6 & 9 – Svizzera Italiana, Griffiths (CPO)
→ Entre les accords dramatiques post-Gluck et un premier romantisme un peu plus aimable, de belles compositions, hélas lissée comme d'habitude par Griffiths (pourquoi confier aussi souvent ce répertoire à quelqu'un qui le joue à rebours de ses spécificités de contrastes, de textures et de coloration ?). Le résultat manque de relief, joué avec plus de « conscience » musicologique et de feu, il y aurait là un beau potentiel. Tout à fait respectable au demeurant, beau disque.

Ramhaufski, Hochreither – Festive Masses for Lambach Abbey – Ars Antiqua Austria, Gunar Letzbor
→ Son typiquement autrichien, assez rococo (cuivres très présents, notamment les trombones en contrechant dans les chœurs), qui sert des messes baroques joliment contrapuntiques. Sans paraître du niveau des fleurons du temps comme les grands Zelenka, de belles découvertes correspondant à un style européen identifié, très bien exécutées.

David Johansen (c-1) : Concerto pour piano, Pan, Épigrammes sur des motifs norvégiens, Variations symphoniques & Fugue – Triendl superstar, Kristiansand SO, Aadland (CPO)
→ Vraiment un univers sonore original, concerto pour piano un peu sombre, où l'évocation de l'orchestre tient une large part.

Reinecke : Symphonies 3 & 1, Radio de Munich, Henry Raudales (CPO)
→ Les cordes dominent dans ces symphonies typiquement romantiques, mais élancées et non sans charme mélodique. Pas des découvertes fondamentales, mais aussi bien jouées et enregistrées, un plaisir auquel on revient très volontiers !

Bruch: Symphonies Nos. 1-3 & Overtures
Bamberger Symphoniker, Robert Trevino (CPO)
→ Très mendelssohnien lorgnant vers Brahms, et joué avec un tel élan ! (quelle prise de son limpide et ample, aussi !) Il faut dire que Bamberg / Trevino, ce n'est pas une alliance de seconds couteaux !

Reznicek: String Quartets, Minguet Quartett (CPO)
→ Beaux quatuors romantiques tardifs, bien réalisés. Plutôt le meilleur de l'instrumental de Reznicek, en réalité !

Weigl: String Quartets Nos. 7 & 8
par Thomas Christian Ensemble (CPO 2017, parution en dématérialisé le 3 juillet 2020)
→ Weigl est donc un grand compositeur… mais certainement pas de symphonies ! Ces quatuors, plus sombres, mieux bâtis, d'une veine mélodique très supérieure et d'une belle recherche harmonique, s'inscrivent dans la veine d'un postromantisme dense, sombre, au lyrisme intense mais farouche, à l'harmonie mouvante et expressive. Des bijoux qui contredisent totalement ses jolies symphonies toutes fades. (On peut songer en bien des endroits au jeune Schönberg, à d'autres à un authentique postromantisme limpide mais sans platitude.)
→ Aspect original, le spectre général est assez décalé vers l'aigu : peu de lignes de basses graves, et les frottements harmoniques eux-mêmes sont très audibles aux violons, assez haut. avec pour résultat un aspect suspendu (le Quatuor de Barber dans le goût des décadents autrichiens…) qui n'est pas si habituel dans ce répertoire.

Avenue Beat – the quarantine covers
→ Très sympathique. Le sommet étant l'hors-album : « In december 2019 » avec son clip dépressif.

Kuljerić: Hrvatski glagoljaški rekvijem - Gotovac: Himna slobodi (Live) – Radio de Munich (BR Klassik)
→ Très mignon, néoromantisme minimal. Pas forcément passionnant, mais de jolies trouvailles dans les essais orchestraux – un peu massifs, mais originaux par endroit (un peu cette façon de court-circuiter l'orchestration traditionnelle qu'ont Orff ou Kancheli, toutes proportions gardées…).



commentaires nouveautés : rééditions
liste nouveautés : œuvres liste nouveautés : versions




BRAHMS, J.: Piano Trios Nos. 1-3 (I. Stern, L. Rose, Istomin) (Sony)
→ Un des rares volumes de cet extraordinaire trio qui ait un peu trop vieilli à mon gré (timbres pincés, moindre fondu général). Par ailleurs le piano très en retrait, qui fonctionnait fort bien dans Schubert, voire Mendelssohn, est un problème dans l'architecture du Brahms. Dommage.

telemann magnificat CPO mozart mass C minko


gál music for voices (toccata) Mélodies britanniques Bostridge / Pappano


Sange fra grænselandet
Musica Ficta



Graupner : Das Leiden Jesu: Passion Cantatas, Vol. 4
Ex Tempore



katsaris original works used fot mozart concertos


dallapiccola prigioniero chandos


rodrigo orchestral works, comunitat valenciana


rossini nozze teti e peleo (Naxos)


weinberg works for cello and orchestra, wallfisch (CPO)


barmotin piano (Grand Piano)


Barjansky piano (Grand Piano)


Gotovac : Ero the Joker (CPO)


Les 4 autres volumes du concours Moniuszko (DUX)


Mélodies britanniques Gilchrist

autres nouvelles écoutes : œuvres autres nouvelles écoutes : versions


Offenbach – Barbe-Bleue – Sénéchal, Duvaleix, Revoil, Collart , Peyron, Daguerssard, Dassy ; Radio-Lyrique, Cariven (Cantus Classics 2010, enreg. 1958)
→ Très plaisante musique, assez spirituelle, pas seulement truculente, et livret tout à fait amusant, avec enjeux multiples et déplacement du conte.
Offenbach – Barbe-Bleue – Leguay, Lenoty, Dachary, Doniat, Terrasson… Radio-Lyrique, Doussard (Orfeo d'Oro 1999, enreg. 1967)
→ Remarquable relief de Leguay dans son meilleur rôle. Orchestre plus vif, moins articulé que chez Cariven ; même savoir-faire déclamatoire.
Stockhausen – Mantra – (New Albion 1988)
→ Très joli et agréable, tintinabulant.
Bach – Partita n°1 pour clavier – Dubravka Tomšić (Indésens, VOX à l'origine ?)
→ Lecture pour piano tradi mais très nettement articulée. Il n'y a pas la même liquidité vivace que dans ses Scarlatti (inégalés, pour mon usage), mais ce reste de belle facture.
→ Fun fact : la gigue évoque très fortement le grand air « Je t'implore et je tremble » que Gluck met dans Iphigénie en Tauride plusieurs dizaines d'années plus tard.
Nikolaï ARTZIBOUTCHEV : Sérénade / Nicolaï SOKOLOV : Polka, Mazurka / Maximilien d'OSTEN-SACKEN : Berceuse / Anatole LIADOV : Mazurka, Sarabande / BLUMENFELD : Sarabande / Nikolaï RIMSKI-KORSAKOV : Allegro / BORODINE : Scherzo / Alexandre KOPILOV : Polka / GLAZOUNOV : 5 Novelettes – « Les Vendredis » de Belaïev – Vertavo SQ (Simax 2004)
→ Musique plaisante d'ambiance de salon, remarquablement jouée par les Vertavo.
Bach – Partita n°1 pour clavier – Buchbinder (Sony)
→ Très romantique, mélodique, fluide, très plaisant à écouter, en lissant la complexité contrapuntique.

Bach – Partita n°2 pour clavier – Buchbinder (Sony)

Bach – Suite anglaise BWV 808 – Buchbinder (Sony)
→ Se prête moins bien à ce jeu (manque de danse).
Marteau – Quatuor n°2, 8 mélodies avec quatuor – Deshayes, Isasi SQ (CPO 2018)
→ Seul le Quintette avec clarinette, qui sert quelquefois de couplage au Reger, est un minimum représenté.
→ Le Deuxième Quatuor est dans la même veine, très sérieux et contrapuntique, franchement peu extraverti ni mélodique, malgré l'impressionnante contruction fuguée du dernier mouvement, qui mérite le détour.
→ Mélodies plus riantes, avec davantage de relief sensible.

Bach – Intégrale des Partitas pour clavier – Pinnock (Hänssler 2007)
→ Vivacité et fondu, une version pour clavecin « symphonique » qui fonctionne remarquablement ! Variété de phrasé, confort des résonances, lisibilité des directions…
Bosmans & Bridge: Music for Cello and Piano – Mayke Rademakers / Matthijs Verschoor (Quintone 2007)
→ Robuste construction de la Sonate d'Henriëtte Bosmans, impressionnante de rigueur, de geste, d'élan. Bridge très réussie également.
Bach – Partita n°1 pour clavier – Zhu Xiao-Mei (Mirare)
→ Même atmosphère douce, mais davantage de travail sur le contrepoint, plus de sous-texte, attaques un peu plus tranchantes.

Bach – Partita n°1 pour clavier – Verlet (Naïve)
→ Phrasé toujours avec beaucoup de liberté et de reliefs inégaux, mais clavecins trop riches qui fatiguent vite (et sonnent un peu faux dans ces harmonies complexes).

Bach – Partita n°1 pour clavier – Belder (Brilliant)
→ Clavein assez aigre, pas très agréable, malgré la vivacité de Belder.
WEIGL, K.: String Quartets Nos. 1 and 5 (Artis Quartet) (Nimbus)
→ Richesse et véhémence remarquables de ce corpus sans comparaison avec les pâles symphonies ! Parmi les très grands quatuors du premier XXe siècle.
Bach – Partita n°1 pour clavier – Leonhardt (néo-Erato)
→ A clairement vieilli, on sent le surlié imposé par l'instrument, le tempo est un peu contraint aussi ; beau hiératisme mais il existe beaucoup plus brillant désormais.

Bach – Partita n°1 pour clavier – Ashkenazy (Decca)
→ Joli piano rond, avec des modalités de trille pas tout à fait adaptées et une pensée qui reste très pianistique.
SCHILLINGS, M. von: Hexenlied (Das) / Symphonic Prologue / Ein Zwiegesprach / Dance of the Flowers (Mödl, Cologne Radio Orchestra, Stulen)
→ Clairement pas le Schillings le plus dense ni le plus inspiré, du très gentil romantisme translucide.

Bach – Partita n°1 pour clavier – Vinikour (Dorian)
→ Très beaux contrechants, mais clavecin aux résonances un peu acides, qui diminue le confort.

Bach – Partita n°1 pour clavier – Alard (Dorian)
→ Remarquablement réalisé, très sûr (et beaux placements d'agréments !), avec un certain manque de déhanché.

Bach – Partita n°1 pour clavier – Perahia (Sony)
→ Très rond, très fluide (et trilles très pianistiques), très fluide. A son charme, en lissant le discours en quelque chose de plus aimable.
Reznicek – Symphonies 2 & 5 – Bern SO, Beermann (CPO 2005)
→ Très sympathique, orchestration peu distinctive.
Beethoven, Quatuor n°13 – Vertavo SQ (Simax 2009)
→ Organique et virtuose version, pleine d'élan et de textures.
SCHILLINGS, M. von: String Quintet in E-Flat Major / String Quartet in E Minor (Vienna String Quintet) (CPO 2011)
→ Délicieusement postromantique, encore généreux et quelquefois voilé / vénéneux, beaucoup de beautés mélodiques et de climats à goûter !
Grieg & Debussy: String Quartets ; Vertavo SQ (Simax 2000)
Schillings – 2 Symphonische phantasien / Glockenlieder / Préludes pour Ingwelde et Moloch – Worle, Berlin Radio Symphony, Soltesz (CPO 1997)
→ Très beau postromentisme décadent postwagnérien, en particulier les préludes intermédiaires des deux opéras et le cycle de lieder.
Wagner – Ouverture du Vaisseau, extraits et arrangements orchestraux de Tristan, du Crépuscule, de Parsifal – Sk Berlin, Schillings (1926-1928 édition Jube 2013)
→ Très vif, fin, dramatique !
Schillings – Mona Lisa – Bilandzija, Bonnema, Wallprecht, Kiel PO , Klauspeter Seibel (CPO 1995)
→ Très schrekero-schoeckien, avec moins de surprises et de contrecourbes, à la fois riche et assez apaisant. Ressemble un peu aux meilleures parties des Oiseaux de Braunfels. Un régal.
Schillings – Mona Lisa – Borkh, Beirer, Ahlersmeyer, Opéra Municipal de Berlin, Robert Heger (1953, éditions Walhall ou The Art of Singing)
→ Orchestre évidemment moins détaillé, mais valeureux et généreux, chanteurs excellents bien sûr (le métal de Beirer, le grain d'Ahlersmeyer). Borkh assez fine et juvénile par rapport à ses rôles habituels.
Presque aussi superlatif que la version CPO – qui dispose certes en outre du livret bilingue anglais et surpasse cependant légèrement cette version d'Âge d'Or, même vocalement !
Killmayer – Musique de chambre (Quatuor à cordes, Trio à cordes, Quatuor piano-cordes, Brahms-Bildnis, 5 Romances…) – (CPO)
→ Effets de nappes et boucles, atonales et minimales, pas très passionnantes. Le Trio fonctionne mieux que le reste.
Fibich – Symphonie n°2, Au crépuscule, Idylle pour clarinette – Tchèque NSO, Marek Štilec (Naxos)
→ Plus primesautière que la 3, peut-être moins de relief aussi. Dans cette nouvelle version, elle bénéficie d'espace sonore et mérite d'être écoutée.
Killmayer – Heine-Lieder – Prégardien
→ Grande nudité, très proche des textes, avec un langage très tonal-naïf et des sorties de route assez marquantes. Très bel exercice de poésie musicale, chanté divinement.
Brahms quintette à cordes 2 – Mandelring SQ (Audite)
→ Version énergique, aux timbres pas toujours raffinés et aux inflexions un peu brutes, comme si tout était joué assez fort. Mais belle version très habitée.
Killmayer – Yolimba – Radio de Munich, Peter Schneider (Orfeo)
→ Mélange improbable de thèmes d'opérette très entraînants façon Misraki (le thème principal évoque beaucoup la loterie de Normandie…) et de véritable sprechgesang, ensemble assez étrange, riche et réjouissant !
Britten, Albert Herring, Hickox (Chandos)
→ Bons chanteurs, prise de son aérée (quelquefois un peu lointaine). Pour le meilleur opéra de Britten. Avec Gilchrist et R. Williams !
Usandizaga – Mendi Mendiyan (High in the Mountains) – Bilbao SO (Marco Polo 2005)
→ Grand romantisme lyrique très réussi pour cet opéra-étendard de la culture basque. Très bien chanté.
Alwyn – Miss Julie – (Lyrita)
→ Splendide mise en valeur du texte, très intelligible dans cette mise en musique, dans une atmosphère typiquement anglaise (degradés de gris sophistiqués mais faciles d'accès), avec un véritable sens dramatique, un bijou.
→ Version bien plus définie (et mieux captée et mieux chantée) que la récente parution Chandos, très honorable au demeurant.
Herzogenberg – Colombus – Oper Graz (CPO)
→ Œuvre très largement chorale assez recueillie, émaillée de quelques tirades solo un peu plus exaltées – elle n'évoque pas très spectaculairement les grands espaces, ni le frisson de l'épopée. Sorte de méditation profane assez plaisante – mais les interprètes de Graz ne parviennent pas complètement à la joliesse espérée. Plaisant.
Beethoven Sonates 26, 6, 29 – Bellucci
→ Net et claquant, impressionnant dans les 26 et 29. Un peu sec peut-être dans la 6, qui appelle à mon sens davantage de rondeur et de forme que de virtuosité et d'ardeur.
Johann Nepomunk David: Symphonies Nos. 2 & 4 – ÖRF, Wildner (CPO 2018)
→ Hindemithien en diable : pour la 2 un aspect affligé, des côtés néos, assez ouvertement sophistiqué – je n'adore pas forcément. En revanche la 4, quel contrepoint ! Malgré son sérieux et sa grisaille, particulièrement réjouissante (la fugue infinie du II !). On a l'impression d'entendre les deux meilleures minutes de Mathis der Maler développées pendant 30 minutes, tout à fait génial – et bien meilleur que Hindemith, en réalité !

Reznicek – Ritter Blaubart – Pittman-Jennings, Radio Berlin, Janowski (CPO)
→ Déclamation acérée, ambiances puissantes, grandes plages orchestrales plus simples que du Strauss (le premier interlude a cependant un vrai côté Rosenkavalier) mais qui ne sont pas du postromantisme répliqué, vraiment quelque chose de personnel dans ces consonances tuilées. J'adore, absolument.

Avenue Beat – the quarantine covers
→ Très sympathique. Le sommet étant l'hors-album : « In december 2019 » avec son clip dépressif.



écoutes à (re)faire
réécoutes œuvres (dans mêmes versions) réécoutes versions




The Aspern Papers, de Michael Hurd.

harris s3

reznicek schlemihl, s5 tanz

concours Moniuszko

robert still symphs 3-4 lyrita

van Gilse Symphonie n°3 – Porcelijn (CPO) Ô Richard, ô mon roi – Dens, Doneux
pausole honegger venzago, spanjaard

impros bartók

Cozzolani: Vespro
par I Gemelli, Emiliano Gonzalez Toro

Johann Nepomuk David: Symphonies n°1 en la mineur, op. 18 et n°6, op. 46:

Aho symph 12

Braunfels : Große Messe – Jörg-Peter Weigle (Capriccio 2016)
→ D'ample ambition, une œuvre qui ne tire pas Braunfels vers du Bruckner complexifié comme son Te Deum, mais vers une véritable pensée généreuse et organique, dotée en outre de fort belles mélodies.

(bissé)
Rott , Symphonie en mi / Pastorales Vorspiel – ÖRF, Dennis Russell Davies (CPO)
→ Plus fondu que d'autres, très beaux timbres. Meilleurs trois premiers mouvements, seul le final est un peu moins trépidant que Rückwardt ou P. Järvi.
ireland bax bowen cello watkins

georg schumann chb CPO

honegger quatuors

krumpholtz

Music for Piano Solo / Ronal Center (Christopher Guild, piano)

Pfitzner: Von deutscher Seele, Op. 28 (Live)
par Münchner Philharmoniker, Horst Stein
→ Étonnante audace, en particulier dans les interludes, pour un compositeur aux convictions ouvertement conservatrices. Quelque chose de presque décadent.
« Unis dès la plus tendre enfance », quelques grandes versions
Winbergh (Muti) 4,5T
Beuron (Minkowski) 5T
Alagna (Billy) 3,5T
Thill (Bigot) 4,5T
Chauvet (Etcheverry) 4T
Alxinger 3,5T
Aler (Gardiner) 3T
trafalgar sur un volcan

moeran quat

Roussel ccto pia : https://www.deezer.com/fr/album/4091751

trios dvo, rimski, raff, korngold

dohnanyi symph 1 capriccio

Bruch: Symphonies Nos. 1-3 & Overtures
Bamberger Symphoniker, Robert Trevino (CPO)
→ Très mendelssohnien lorgnant vers Brahms, et joué avec un tel élan ! (quelle prise de son limpide et ample, aussi !) Il faut dire que Bamberg / Trevino, ce n'est pas une alliance de seconds couteaux !

(bissé)
Gluck – Iphigénie en Tauride – Vaness, Winbergh, Allen, Surjan ; Scala, Muti
→ Lecture ample et tendue, avec des dictions variables mais une ampleur vocale qui suscite indiscutablement le respect. Les moments les plus déclamés et contemplatifs s'amollissent clairement (il ne sont pas pensés, tout simplement), mais les éclats dramatiques y sont presque aussi réussis que dans les grandes versions musicologiquement soignées.


Kilpinen mélodies, hynninen / gothoni

- Von Schacht, celle en si bémol majeur (vol 1 disque CPO)
- Eberl, celle en si bémol majeur (concerto Köln)

Arnold Bax, Edward Elgar, William Mathias Jonathan Lloyd

Reznicek: String Quartets, Minguet Quartett (CPO)
→ Beaux quatuors romantiques tardifs, bien réalisés. Plutôt le meilleur de l'instrumental de Reznicek, en réalité !

(bissé)
Massenet – Le Roi de Lahore – Martínez, Gipali, Stoyanov, Zanellato ; Marcello Viotti (Dynamic)
→ Œuvre fabuleuse, version mal captée et un peu frustrante. Bonynge reste le premier choix, même imparfait.


Musique de chambre pour alto, flûte et harpe :
(...)
Rachel Talitman, harpe
Marco Fregnani-Martins, flûte
Pierre-Henry Xuereb, alto

ginastera quatuors
kalliwoda quatuors
einem quatuors



HAUSEGGER, S. von: Aufklänge / Dionysische Fantasie / Wieland der Schmied (Bamberg Symphony, Hermus)
scène finale Salomé Dreisig Montpellier Schønwandt
→ Orchestre et chanteuse superbes.

• Firminus CARON: Chanson «Accueilly m’a la belle». Missa «Accueilly m’a la belle»
The Sound and the Fury: David Erler (contre-ténor), John Potter, Christian Wegmann (ténors), Colin Mason, Michael Mantaj (basses)
Mauerbach, 2012
Fra Bernardo «Paradise Regained»

SCHILLINGS, M. von: String Quintet in E-Flat Major / String Quartet in E Minor (Vienna String Quintet) (CPO 2011)
→ Délicieusement postromantique, encore généreux et quelquefois voilé / vénéneux, beaucoup de beautés mélodiques et de climats à goûter !

hölderlin : holliger, killmayer, ligeti Sommer

messiaen quatuor fin temps

Hallberg & Dente: Orchestral Works PER ENGSTRÖM




Vocal Recital: Carewe, Mary - BARRY, J. / WEILL, K. / DUKE, J. / HOLLAENDER, F. / COWARD, N. / BARBER, S. / VINE, C. / BOLCOM, W. (Serious Cabaret)



graener prinz eugen, NDRP Hanovre, W.A. Albert x4


Gilse, concerto pour piano tanzskizzen
→ Quelle merveille, beaucoup trop organique et intéressante pour être qualifiée de concerto (pour célesta, de surcroît, dans le premier mouvement !)



Gilse, variations sur saint Nicolas, PBSO, Porcelijn (CPO)
→ Dans le genre de Graener, mais bien moins virtuose



Davichi 8282


Reznicek – Donna Diana – Kiel (CPO)


Méhul – Joseph en Égypte – Dale (Chant du Monde)
→ Hors les airs de Joseph, très touchants, pas le plus grand Méhul. Mais superbe distribution, chantée dans un français de haute volée.






En chasse, en chasse, et que Dieu vous protège !

(Et toi qui tousses là-bas… ce soir, tu ne chanteras pas !)

lundi 20 juillet 2020

Max von SCHILLINGS – Mona Lisa : la Joconde violée, le coffre qui assassine


(Vous pouvez écouter l'œuvre en question ici sur Deezer avec un compte gratuit (ou autres plates-formes de flux, Spotify, NaxosMusicLibrary, Qobuz… Le livret bilingue allemand-anglais peut se trouver sur le site de Chandos, qui distribue CPO (onglet « Media », puis cliquez sur « Download booklet »).




1. Mona Mona Mona

Cette semaine, alors que je reviens du concert du Quatuor Mona, un ami me demande en passant la Salle des États – tandis que nous déambulons paresseusement dans le Louvre réaménagé, nous arrêtant au hasard de notre humeur pour commenter tantôt les pièces présentées, tantôt les murs inamovibles :

— Mais au fait, pourquoi la Joconde est-elle aussi célèbre ?
— Je peux te donner une réponse, mais elle va te décevoir.
— Je sais, tu es comme ça.
— Parce qu'elle est célèbre.

(S'ensuit une courte tirade où je tempère cette affirmation avec quelques remarques distraitement lues çà et là sur l'art du sfumato, la nature « moderne » de ce genre de portrait, l'incertitude du modèle, la figure même de Vinci Léonard, les qualités picturales propres. Banalités lues partout, dont j'ai peine à déterminer la pertinence, tant je suis moi-même né avec Mona Lisa comme emblème de ce qu'est la peinture même. Ce que je m'empressai de préciser, naturellement – je doute de toute façon que j'aie pu l'abuser, il me connaît trop bien ce brigand-là.)

Je ne sais pas bien, à la vérité, à quand remonte cet engouement. Je lis (dans Wikipédia qui cite un ouvrage pas du tout spécialisé de Philip Freriks Le Méridien de Paris) que Sade en aurait déjà fait « l'archétype de la femme fatale » et me demande si, à nouveau, on ne prête pas trop aux riches. (Je ne vois pas bien Sade faire ce genre de comparaison – je me souviens plutôt des fraises écrasées évoquées dans La Philo –, et encore moins abonder un mythe qui apparaît près d'un siècle plus tard.) 
En tout cas, dès le milieu du XIXe siècle, alors même qu'elle ne figurait pas parmi la sélection retenue pour l'ouverture du Musée Central des Arts de la République en 1793 (prélude au Musée du Louvre), elle se diffuse sous forme de gravures pour les particuliers, est citée par les poètes (Gautier, D'Annunzio, sûr pour eux), fait l'objet d'une comédie de Jules Verne (Monna Lisa, débutée en 1851 – amour réciproque du peintre et de son modèle). La conscience de sa valeur touche même les autorités, puisque le tableau est mis à l'abri des incursions fridolines en 1870 (à l'Arsenal de Brest).

mona lisa max von schillings
Mona Lisa dans son nouveau scaphandre au Louvre, le 10 juillet dernier.

Une chose est sûre, à la fin du XIXe siècle, la Joconde dispose déjà d'un statut particulier – emblème d'une féminité rêvée, peut-être à cause du caractère équivoque de son sourire créé par le sfumato (ses contours sont si incertains qu'on a l'impression qu'il glisse d'une position à l'autre) ; c'est en tout cas mon hypothèse, et les causes sont sans nul doute cumulatives. Léonard était aussi un modèle rêvé pour les romantiques, cet homme-démiurge qui à lui seul invente des mondes et maîtrise tous les arts.

De l'avis général, ce qui la fait basculer du statut de tableau révéré, très célèbre, intriguant, au statut de tableau le plus célèbre du monde est sans doute l'incroyable affaire de son vol décontracté (et de sa conservation, puis de son écoulement tout aussi désinvoltes), en 1911. Le fait divers ajoute au chemin déjà tracé par l'histoire de l'art prolongée par l'imagination. S'ensuivent les mille détournements que l'on connaît, à commencer par Duchamp en 1919.

Lorsque, au printemps 1913, le tableau reparaît de façon inespérée (à cause d'une erreur de recel d'un niveau assez décevant), alors que la police française s'était épuisée en vain pendant des mois, Beatrice Dovsky, actrice et autrice viennoise de la génération Richard Strauss, écrit une Mona Lisa, une pièce de théâtre inspirée par le tableau, retraçant une vie possible et imaginaire du modèle de Léonard. En excluant Léonard des personnages, soit dit en passant – et en changeant la réalité historique, puisque le tableau qu'on voit dans le palais florentin ne fut jamais livré à Francesco del Giocondo (ce qui a ouvert la discussion à propos du réel commanditaire).

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La situation-cadre de l'opéra, version Kiel-Seibel (CPO).

Beatrice Dovsky devait fournir un livret à Max von Schillings, directeur de l'Opéra de Stuttgart qui avait peu eu le loisir de composer depuis son passage du côté administratif des arts – ce dont il se plaignait abondamment. Celui-ci l'avait rencontrée car il souhaitait utiliser sa pièce Lady Godiva (la comtesse de Mercie qui aurait traversé Coventry nue sur son cheval pour forcer son mari à abaisser les impôts) ; mais en lisant sa toute récente Mona Lisa, ce fut l'enthousiasme (dès l'été, une esquisse pour piano de l'opéra !). Et la partition fut finie à la guerre, tandis que Schillings était affecté aux services sanitaires allemands en Belgique et en france. En 1915, l'opéra est créé à Stuttgart (alors que Vienne, Berlin et New York étaient volontaires !). Il laisse la critique réservée (sur le ton du livret en particulier) mais remporte un réel succès auprès du public, dépassant les 2000 représentations toutes maisons confondues.




2. La musique de Mona Lisa

Max von Schillings, formé à Munich aux côtés de son condisciple Richard Strauss, avec lequel il partage une longue amitié (lui succédant à au moins trois postes sur sa recommandation expresse), est surtout resté célèbre pour sa pratique du mélodrame (déclamation parlée accompagnée), en particulier Das Hexenlied où s'illustra Martha Mödl dans les années 90 (!). Pour autant, il demeure un véritable compositeur d'opéra, inscrit dans cette première vague de modernité germanique (ce mélange d'expressionnisme et de postromantisme décadent) chez les continuateurs de Wagner –  avec R. Strauss ou Pfitzner, qui deviennent au fil des ans des figures au contraire conservatrices, face aux nouveaux compositeurs explorant des dispositifs nouveaux (musique ouverte chez Schreker, jazz chez Křenek…), voire des langages radicalement nouveaux (Seconde École de Vienne évidemment).

À l'écoute, l'œuvre a en effet quelque chose de très conforme au goût de ces années 1910 (les Gezeichneten de Schreker, composés au fil de la décennie, sont créés en 1918), proche de Schreker ou du Schoeck chatoyant de Venus ou Das Schloß Dürande, disposant d'un talent déclamatoire particulier – le débit des paroles est rapide, les appuis de la langue naturels, le texte très intelligible malgré le grand orchestre. Schillings ne cherche pas les grandes lignes lyriques, longues, mélodiques qui segmentent le texte, et lui-même considérait que cette « froideur » – qu'on lui a quelquefois reprochée – était un symptôme de la finesse supérieure de son art, qui n'empruntait pas de formules stéréotypées ou attendues. Les leitmotive eux-mêmes ne sont pas soulignés, ni nécessairement structurés – plusieurs thèmes différents pour les mêmes idées… (Pour autant, je trouve ses formules très caractéristiques de la période, mais il est vrai que le débit musical a tendance à couler, à ne pas chercher l'effet d'une mélodie forte, d'une rupture…)
Le duo d'amour, très tristanien, ainsi que la double fin (récit enchâssé et récit-cadre), sont néanmoins composés avec une intensité musicale assez remarquable – tout l'opéra gravit doucement les échelons d'une tension qui ne redescend pas, c'est impressionnant.

mona lisa max von schillings

La nomenclature orchestrale est atypique et intéressante (pas si gigantesque à la vérité), incluant les versions graves des familles : 3 flûtes, 2 hautbois, 1 cor anglais, 1 heckelphone (hautbois baryton), 2 clarinettes, 1 clarinette basse, 3 bassons (dont contrebasson), 6 cors, 4 trompettes, 3 trombones, tuba basse, beaucoup de percussions (dont l'incontournable célesta !) et même une mandoline !  Dans les deux versions discographiques, il n'apparaît pas qu'il en fasse un usage particulièrement subversif ni coloré : son orchestre est généralement assez homogène, tout en fluctuations fines (permanentes !) et peu en contrastes (rares). En vérifiant sur la partition aussi : les lignes du heckelphone, notamment, sont en général des doublures des autres bois, ou des cuivres.

Parmi les belles trouvailles, le sourire du tableau évoqué par le violon solo (ponctuellement doublé de célesta), l'écho du dernier appel du mari (« Lisa ! ») à l'orchestre, amplifié par paliers via l'orchestration, comme si la parole réverbérait dans un esprit épouvanté. Et beaucoup de choses qui en rappellent ou annoncent d'autres : les personnages qui chantent non dans le masque mais dans les murs, façon Tosca ; la découverte des amants façon paroxysme d'Elektra, ou les servantes qui commentent (même source), la reprise de la sérénade par le mari en grotesque valse d'Ochs (ou du II d'Arabella), les cloches du Mercredi des Cendres dans une ambiance très procession-Tote Stadt
Pas de copies, mais un état d'esprit général qui s'inscrit dans cette généalogie-là, dans ce théâtre qui invente de nouveaux dispositifs, qui se sert aussi de la musique pour exprimer avec des moyens variés ce qui peut manquer au texte.

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Le tristanien duo d'amour, version Kiel-Seibel (CPO).

Pour autant, bien que la musique en soit saisissante et sublime – toute cette montée de tension par paliers, des conversations presques blanches de la présentation du coffre à perles à l'explosion d'amour du duo du balcon… puis à l'explosion de haine du mari Francesco envers Lisa, puis de Lisa elle-même envers Francesco –, la valeur distinctive de l'œuvre tient dans son livret, que j'ai découvert en lecture seule, frémissant à chaque nouvelle page…




3. Le livret tétanisant

Je suppose que Beatrice (von) Dovsky avait produit initialement une ébauche plus développée pour la scène parlée (mais ne dispose pas d'éléments là-dessus, juste une hypothèse sachant comme les choses se passent en général).

Partir du tableau pour imaginer une histoire d'amour, cela avait déjà été fait (notamment par Jules Verne au début des années 1850), mais B. Dovsky invente un dispositif assez puissant, pour enchâsser une intrigue elle-même assez paroxystique – ce serait d'ailleurs la faiblesse principale de ce livret, tant d'énergie s'en dégage, en s'inspirant d'un tableau dont émane tant de tranquillité.

mona lisa max von schillings

L'histoire de Mona Lisa (renommée Fiordalisa et devenant Lisa par diminutif, ce qui n'est pas attesté, je crois) est racontée par un frère convers qui conduit la visite de la Chartreuse surplombant l'Arno, et mentionne l'appartenance ancienne de ces murs à Francesco del Giocondo, rendu célèbre par sa jeune femme. Deux étrangers sont là, un homme sensiblement plus âgé, et une femme portant un collier de perles ; celle-ci se montre immédiatement fascinée par l'histoire rapportée. Le moine raconte donc les malheurs qui ont entouré ce tableau et la vie de cette femme. L'opéra, après le dénouement, se termine par un bref retour à la Chartreuse et à ses touristes. Après qu'ils ont pris congé, le moine s'exalte, croyant avoir vu dans l'étrangère la figure de Mona Lisa, puis retourne à son travail.

Plusieurs enjeux s'entrecroisent de façon assez dense et virtuose :

¶ Le récit-cadre est chanté par les mêmes chanteurs principaux. Le vieux mari est tenu par le baryton dramatique qui chante Francesco Del Giocondo, sa jeune épouse par le grand soprano qui interprète Mona Lisa, et le frère lai par le ténor lyrique chargé de Giovanni De' Salviati (l'amour de jeunesse de Lisa).
Le dénouement est ainsi ambigu : le moine reconnaît-il une figure de Mona Lisa (mariée à un vieil homme, séduisante, dotée des mêmes perles qu'on lui impose de porter), ou a-t-on affaire à une prise de conscience de métempsychose, le convers étant le seul à se rendre compte de leurs identités profondes ?  Rien ne l'explicite dans le texte, mais le choix de confier ces rôles aux mêmes chanteurs, ainsi que la mention d'une très claire attraction entre le moine et la visiteuse (« Les regards des deux jeunes gens se rencontrent. D'un geste brusque la femme veut ouvrir le col de son manteau. »), soutient souterrainement cette impression. Effet d'écho entre les actions.

¶  Le portrait n'est pas central en lui-même dans l'action, mais il constitue un moteur (et une singularité), en particulier pour l'époux jaloux. Contrairement à ce qu'on sait de l'histoire réelle du tableau (emporté inachevé en France par Léonard), la Joconde se trouve accrochée chez Francesco Del Giocondo, et le sourire aimable de la froide Fiordalisa rend fou le mari : il ne connaît pas cet aspect de sa propre femme, capté par le génial peintre. Il surprend par la suite ce sourire lorsque Lisa vient de laisser partir son amour de jeunesse ; et c'est pour le revoir paraître qu'il la viole tandis qu'il laisse mourir son amant (oui, il y eut quelques réactions dans la presse devant la dureté de l'action).
Le tableau de Léonard ne joue donc pas de rôle prépondérant dans l'action, mais agit comme un motif psychologique pour le mari, qui lui-même met en branle l'essentiel de l'intrigue. Par ailleurs, il révèle quelque chose de la nature mélancolique, de la blessure primordiale du personnage féminin – l'apparition-disparition de ce sourire aura aussi, en fin de compte, des connotations potentiellement démoniaques.

¶ L'action repose sur un traditionnel triangle amoureux (vieux mari jaloux, jeune nouvelle épouse triste, et son amour de jeunesse qui réapparaît soudain), avec quelques particularités qui lui procurent un relief singulier. L'amant (l'envoyé du Pape pour le commerce des perles) n'a pas vraiment de caractère développé, mais il est tout de suite surpris par le mari et sa mort très tôt dans l'œuvre (à la moitié environ) est une audace rarement explorée – il y a bien l'exemple d'Athamas dans Philomèle de Roy, musique de La Coste (qui est arrêté à l'acte III et dont on apprend la mort par la suite), dont j'ai déjà souligné l'effet, mais l'œuvre n'appartient pas au répertoire (jamais rejouée depuis sa création au début du XVIIIe siècle, où elle n'eut pas vraiment de succès) et reste très marginale dans son procédé, volontairement à couper le souffle, façon Psycho de Hitchcock.
    Autre particularité : il ne meurt pas soudainement, mais par étouffement – enfermé dans le coffre-fort, suffoquant tandis que Lisa est violée par son mari, puis s'endort… Et sa mort reste incertaine jusqu'à la toute fin de l'histoire (45 minutes plus tard).
    Oui, c'est assez dur, sans être du reste du tout sordide : le texte reste assez tenu, et la musique de Schillings ne cherchant jamais la description, on sent les affects plus qu'on ne décrit musicalement les situations (ce n'est pas Lady Macbeth de Mtsensk L'atmosphère demeure étrangement assez peu poisseuse, disons), plutôt une histoire qu'on nous raconte.

¶ Tout à fait absents du tableau, les perles et le coffre constituent deux éléments-clefs du dispositif dramatique.
    Le coffre est un système inviolable, utilisé par Francesco Del Giocondo pour conserver ses perles et décrit à ses amis au début du récit enchâssé, suite de clefs uniques et de combinaisons, permettant aux perles de reposer dans l'eau de l'Arno, et ne laissant pas même passer l'air. Il est l'arme par destination des morts du drame : une fois enfermé à l'intérieur, seul le possesseur de la clef peut vous sauver. Et si elle est jetée à la rivière…
    Objet original autour duquel se déroulent les aveux sur le balcon, les regards jetés par le mari, les tentatives de fuite, les accès de désespoir, les meurtres.

Les perles sont plus ambiguës : Mona Lisa les porte au cou la nuit, pour les nourrir « de son jeune sang », selon la formule de son mari, tandis qu'elle se sent dévorée et empoisonnée. Dans la scène-cadre, l'étrangère, émue par son échange de regard avec le jeune convers, arrache par mégarde son collier en voulant ouvrir son col et elles tombent une à une… Le texte évoque explicitement les larmes, mais le contexte invite à songer à des gouttes de désir, ou à une perte de force vitale, s'étant pour ainsi dire vendue…
    Comme le coffre, leur présence innerve beaucoup de scènes.

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La jalousie implacable de Francesco Del Giocondo ayant surpris les amants… et le sourire.
Version Kiel-Seibel (CPO).


→ Beatrice Dovsky a ainsi développé une simple figure de tableau non seulement en replaçant son histoire au sein d'une scène-cadre contemporaine, qui rend compte de la célébrité de l'œuvre désormais, mais aussi en adjoignant beaucoup d'éléments à sa simple présence dans l'histoire des époux Del Giocondo : sans surprise les amours contrariées de deux jeunes gens, mais aussi toute cette intrigue commerciale autour des perles, le thriller du coffre fermé-ouvert, la fascination pour le sourire fugace et mystérieux, le tout s'enroulant et gagnant en intensité pour culminer d'une part dans la scène du viol (viol voyeur de surcroît, qui est imposé dans le but d'être entendu par l'amant en train de suffoquer dans le coffre), d'autre part dans la vengeance terrible de Fiordalisa.
    Cette façon de tisser simultanément plusieurs thématiques d'importance équivalente évoque vivement la manière du livret des Gezeichneten de Schreker (politique de la cité, intrigue médicale, triangle amoureux difforme, enlèvements). Les répliques se resserrent et gagnent en véhémence (en particulier celles de Francesco), de façon impressionnante, à défaut de grands effets orchestraux spectaculaires comme l'auraient fait Strauss ou Korngold.

Œuvre d'art total en effet, la musique tempérant la violence du livret, lequel en retour anime une musique qui pourrait paraître un peu trop tranquille sans un texte aussi propre à soulever la curiosité. (On se demande vraiment ce qui va arriver : est-ce qu'il est possible d'échapper à ce coffre, est-ce que Lisa va lever la suspicion de son mari, comment allons-nous enfin savoir ce qui est enfermé, comment va-t-elle manifester sa haine envers Francesco… Rien qu'à la lecture seule, on peut y prendre beaucoup de plaisir.)

Pour couronner l'intrication : Dovsky fait appel à divers aspects de couleur locale, comme les invitations au repentir par un chœur de moines de Savonarole (par-dessus les chansons des joyeux compagnons) ou de la poésie… de Laurent de Médicis, incluse comme un des chants de jeunes gens qui ponctuent l'action et lui donnent de l'ampleur en la projetant dans la ville.




4. Les deux faces de Schillings

Le nom de Schillings, comme pour beaucoup de mélomanes de ces 25 dernières années, je crois, m'est venu en découvrant son mélodrame Das Hexenlied, où déclamait Martha Mödl… en 1994 !  Il en existait par ailleurs déjà une captation bien antérieure, sous la baguette du compositeur.

La musique n'en était pas particulièrement impressionnante ni variée, accompagnement / ponctuation postromantique où la personnalité musicale ne paraissait pas le plus évident enjeu. (J'ai réécouté à l'occasion de cette notule : impressions sensiblement identiques.)

mona lisa max von schillings

J'ai donc considéré pendant longtemps Schillings comme un postromantique de second intérêt, une sorte de sous-Pfitzner. Et, de fait, certaines de ses œuvres orchestrales (notamment celles du disque de 1994, dont le Dialogue pour violon et orchestre) ne sont pas tout à fait électrisantes.
    Pour autant, les extraits des drames (Ingwelde, Moloch), les deux Fantaisies symphoniques Op.6 (« Salut de la mer », « Matin en mer ») possèdent un très bel élan, et le cycle de lieder orchestraux Glockenlieder, très vivant et éloquent (là encore dans sa relation avec le texte plutôt que dans son expansivité musicale, à rapprocher peut-être des Vier dramatische Gesänge de Gurlitt plutôt que des derniers lieder de Strauss ou Schreker) mérite véritablement un grand détour.
    Sa musique de chambre aussi (Quatuor en mi mineur, Quintette à cordes en mi bémol) se révèle très avenante, délicieusement postromantique, encore généreux et quelquefois voilé ou vénéneux, avec davantage de beautés mélodiques que d'ordinaire et une belle variété de climats à goûter !

mona lisa max von schillings mona lisa max von schillings

Mona Lisa est, me semble-t-il, son unique opéra publié, mais il en existe une seconde version, dirigée à l'Opéra Municipal de Berlin (l'actuelle Deutsche Oper) par Robert Heger (élève de Schillings en composition !), avec Inge Borkh (plus légère que dans ses grands rôles Salomé-Elektra-Teinturière), Hans Beirer (radieux ce jour-là, sans comparaison avec son enregistrement le mieux connus, son Tannhäuser avec Karajan), Mathieu Ahlersmeyer (quel grain, le Vanni-Marcoux allemand en quelque sorte !). Très vivant, très abouti, mais l'équilibre orchestre-voix (et même les chanteurs eux-mêmes) me paraît supérieur dans la version Seibel chez CPO (Bilandzija, Bonnema et Wallprecht avec le Philharmonique de Kiel).
 
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L'édition Walhall adjoint une version de studio du duo d'amour dirigée par Schillings lui-même, avec Barbara Kemp (créatrice du rôle) et Josef Mann.

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La vengeance de Fiordalisa, version Kiel-Seibel (CPO).

Il existe donc toute une face de Schillings à redécouvrir, où se manifeste un compositeur plus riche et personnel qu'il peut sembler de prime abord. Comme sa vie.




5. Politique et postérité

Schillings a peut-être aussi pâti de son rôle sinon politique, institutionnel (je connais trop mal sa vie pour connaître le caractère actif ou passif de celui-ci) : il devient Président de l'Académie Prussienne de Musique en 1932 et reçoit, à sa mort en 1933, les honneurs du pouvoir.
    Il était par ailleurs réputé (il faut toujours vérifier les informations sur ces questions, où l'on trouve toujours des zélotes pour noircir les caractères a posteriori, ou au contraire des fans musicaux pour dédouaner leurs idoles – et je n'ai pas eu le loisir ni les documents, état d'accessibilité des bibliothèques oblige, pour évaluer sérieusement ce point) être hostile à la République de Weimar et ouvertement antisémite. C'est en tout cas sous son mandat que furent exclus Thomas Mann ou Franz Werfel, que Schönberg perdit sa place de professeur, et que Schreker fut invité à se retirer.
    Il va de soi que le programmateur a davantage envie de louer des figures de victime incontestable comme Schreker ou Schulhoff, ou de combattant du handicap (sensible au « génie national » mais pas du tout ami des nazis, se retirant même dès 1933 pour donner des cours particuliers) Waltershausen – auquel il manquait le bras droit et la jambe droite. Considérant qu'on ne joue plus guère que du patrimoine dans les salles, l'implication de jouer des sales types comme Wagner n'a pas du tout la même gravité à mon sens.

(Mais je suis ouvert à toute contre-proposition si l'on préfère boycotter Schillings et Orff, et jouer plutôt Waltershausen et Gilse. Tant qu'on exhume le patrimoine et qu'on renouvelle un peu le répertoire…)




6. Richard Strauss et son double

Fils de la petite-nièce de Brentano, Schillings étudie (bien sûr) le droit, mais aussi l'histoire de l'art et la littérature à Munich à la fin des années 1880. Il y rencontre Richard Strauss et les deux demeurent liés toute leur vie : ils reçoivent l'enseignement de Thuille (progressiste postwagnérien, même si les quelques pièces de chambre que l'on joue encore ne le montrent pas avec éclat), successeur de Rheinberger (école germanique romantique « formelle »), tout comme Mottl (l'orchestrateur des Wesendonck-Lieder) ou Hausegger.

Au moins par deux fois, il succède à Strauss sur sa recommandation (la dernière étant en 1930, soit assez tard dans leurs vies !).

Schillings est donc à classer idéologiquement dans le camp des postwagnériens et même des novateurs (malgré la sagesse de son expression musicale), exactement comme Strauss, dépassé par la suite par la nouvelle génération, plus hardie encore (Schreker, pour ne rien dire de la Seconde École de Vienne !). Il faut considérer aussi que, quoique mort en 1933, il ne compose plus beaucoup à partir de 1908, devenant directeur de l'Opéra de Stuttgart (il se plaint, dans une belle intemporalité, de gâcher son temps en tâches administratives superflues), et plus du tout à partir de 1918, lorsqu'il prend la tête de l'Opéra d'État (Staatsoper) de Berlin. L'essentiel de son legs se situe donc dans les années 1890-1900, où il figure, en effet, plutôt parmi les hardis – quoique en deçà de ce qui se fait ensuite, le style de Mona Lisa évoque les opéras, même novateurs, des années 1910-1920…

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Le duo d'amour dirigé par Schillings lui-même en studio, avec Barbara Kemp et Josef Mann.

Il était aussi chef d'orchestre (son dernier poste en la matière fut celui de chef invité à l'Opéra d'État de Berlin, après en avoir été chassé comme directeur), et nous a laissé plusieurs témoignages : extraits orchestraux du Vaisseau fantôme, de Tristan, du Crépuscule, de Parsifal (interprétations pleines de vivacité, très loin du Wagner monumental qui prévaut majoritairement dans les décennies suivantes), une Troisième Symphonie de Beethoven, et même son propre Hexenlied.

Ceci a beaucoup moins d'intérêt proprement musical, mais sa carrière a été assez difficile. Il obtint certes la création d'Ariadne auf Naxos – mais était-ce bien un exploit en 1912 (version originale, sans le Prologue), considérant ses liens avec le compositeur ? –, mais sa liaison avec Barbara Kemp, la soprano qui crée Mona Lisa (le seul nouvel opéra qu'il ait composé après 1908) fait scandale, dans la mesure où sa première femme refuse le divorce, si bien que son contrat est résilié en 1918.
    De même, à la Staatsoper de Berlin de 1919 à 1925, il est accusé (admirez l'écho) de ne pas faire venir assez de personnalités vocales, de grands chefs, de ne pas renouveler le répertoire, ainsi qu'une mauvaise gestion financière et de contrats avantageux pour son épouse. (Là encore, il faudrait observer quelle est la part de jeux d'influence politique, et quelle est la réalité des accusations, je n'ai pas fait les recherches pour en juger.) Il suffit simplement de savoir que refusant l'administrateur « commercial » qui devait l'épauler, ni de négocier son budget, il fut mis à la porte par le ministre de la Culture.

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Barbara Kemp, soprano et seconde épouse de Schillings à partir de 1923. Les chefs (et les compositeurs) épousent les sopranes.

Après un exil à Riga, il revient comme chef invité à l'Opéra d'État de Berlin, puis obtient l'année de sa mort le poste de directeur de l'Opéra Municipal de Berlin (Städtische Oper Berlin, l'actuelle Deutsche Oper, deuxième opéra le plus important de la ville).




7. Monna Vanna, la Joconde nue ?

Vous vous demandez peut-être si la Monna Vanna de Février (1909) d'après le drame de Maeterlinck (1902) procède de la même fascination pour l'œuvre de Léonard.

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La Joconde nue, ou Monna Vanna, par Salai, inspiré par le dessin du maître Léonard.

Non : la « Joconde nue » ne reçoit son surnom de Monna Vanna (« Dame Vaine ») qu'en 1939. Il faut sans doute y voir une référence (vague, vu le ressort assez différent de la pièce !) à l'amie de Beatrix chez Dante. (De la même façon, par exemple, qu'Alladine n'est pas un personnage oriental chez Maeterlinck.)

Mais écoutez Monna Vanna si vous aimez Pelléas : le texte est plus directif, a moins de recoins à s'approprier, mais l'esprit de la mise en musique en est comparable, une déclamation très singulière, qui met remarquablement en valeur les étrangetés de Maeterlinck.




8. Streetcred de Schillings

Je m'étonne (et me lamente un peu) qu'on ne joue pas une œuvre aussi facile à publiciser : un opéra sur Mona Lisa, avec un trésor et des assassinats, servi par un livret tellement efficace qu'il n'y aurait pas beaucoup à imaginer en mise en scène pour le faire réussir…

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Le retour final à la situation-cadre, version Heger (Walhall).

Ne serait-ce pas (j'insiste là-dessus) une façon d'élargir le public, de donner envie de découvrir des histoires palpitantes, de faire travailler la culture commune / uniserselle au service de la diffusion de l'opéra ?

Vous me direz que ça fera des polémiques parce qu'il était antisémite.

Pourtant, Saint-Saëns fréquentait de très jeunes gens en Afrique du Nord et on joue souvent Samson, Orff était aussi un compositeur officiel des années nazies et on joue tout le temps Carmina burana (et même quelquefois ses autres œuvres).
Non, il s'agit vraiment soit d'un manque de connaissance du répertoire par les programmateurs, soit (plus vraisemblablement) d'une peur du manque de remplissage. Une Traviata avec Dessay, on sait comment ça marche, on balance un nom de chanteur qui fait les couvertures de magazine… et on fera les couvertures des magazines. Un opéra plus rare avec un thème pareil, on remplirait aussi bien, mais il faudrait penser différemment la communication (et organiser davantage de répétitions, chercher plus longuement les titulaires, avec le risque en cas de défection de devoir annuler…).

Promouvoir le répertoire demande d'être plus vertueux pour un succès souvent moindre… Mais précisément, en choisissant intelligemment des titres (réussis et) susceptibles d'attirer, il y aurait de quoi retrouver le frisson de découvrir une intrigue en s'asseyant dans son siège – émotion très différente de celle de la comparaison des voix, et qui devrait aussi pouvoir être accessible dans les théâtres lyriques.

Un grand, grand merci à Mefistofele pour la recommandation !

samedi 11 juillet 2020

La fièvre de l'été parisien


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L'exercice est devenu compliqué au fil de ces dernières semaines : suivre la piste des multiples annulations, substitutions, adaptations et créations de formats de concerts musicaux !

J'ai relevé (pour moi, donc seulement les concerts qui me tentaient le plus) ce qui se faisait en Île-de-France et je vous le partage, comme naguère – ou, peu s'en faut, jadis.

Vous trouverez tout dans ce tableau, jusqu'à fin septembre.

Il manque donc beaucoup de dates, mais vous y trouverez les principaux bons plans de l'été :
→ superbe programmation, originale et de haute volée, de Jeunes Talents (à Sainte-Croix des Arméniens catholiques et à l'Hôtel de Soubise) ;
→ nouvelle initiative du Potager Royal de Versailles, avec à la fois de très beaux programmes et de très beaux ensembles (5€) ;
→ le Conservatoire Américain de Fontainableau joue dans le Jardin Anglais du château et dans le parc du Manoir de Bel-Ébat (gratuit) ;
→ le Festival Ouvertures, de la musique ancienne et folklorique au contemporain, par divers ensembles partout en Île-de-France ;
→ quelques concerts à la Maison de la Radio (10€) ;
Orchestre de Chambre de Paris dans les hôtels du centre (10€).

Je vends aussi des places (10€ !) pour Mozart dans la cour de l'Hôtel de Sully (acoustique splendide, orchestre idéal, expérience adaptée à tous les publics) et le ballet composé par Chtchédrine d'après Carmen de Bizet à la Maison de la Radio. Petits veinards.

Pour la rentrée, cela s'annonce plus compliqué : le virus fait déjà son retour ces jours-ci, beaucoup de salles ont vendu des jauges complètes en mars à juin dernier, la Philharmonie a publié ses annulations / révisions de septembre-octobre, l'Opéra ne rouvrira que le 23 novembre avec un bout de Ring en version de concert…

Profitez si vous le pouvez, les concerts que j'ai vus sont bien organisés (distanciation, port du masque général), les programmes stimulants et les musiciens évidemment galvanisés par l'occasion de revenir sur scène.

mardi 7 juillet 2020

Traduire Berg en français : l'épopée et l'insatisfaction


Grâce à la généreuse proposition de Laupéra, graveur émérite & pianiste wagnérien de première classe, et à la promesse d'une soprane itinérante, spécialiste de Beethoven et Wagner en français, je me replonge avec délices dans l'entreprise de traduction de lieder, les poids de la logistique en moins : partitions déjà gravées, interprètes tout trouvés.

Première pièce achevée, « Die Nachtigall », le tube (non sans cause) des Frühe-Lieder d'Alban Berg.

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Karg / Martineau au Wigmore Hall.




1. Le poème et le lied

Structure très simple : deux strophes, l'une « positive » autour du rossignol, l'autre plus concrète (le « Sommerhut ») et un peu plus sombre, centrée autour de cette silhouette féminine.

Berg répète exactement la même musique (à l'exception de la dernière note, conclusive à la strophe 3). La strophe 2 est très sobre, presque prostrée, écrite dans le grave, plus récitative – même si elle reprend des éléments mélodiques de la première strophe.

nachtigall berg storm traduction score

Les strophes 1 et 3 sont écrites par paliers, sur le modèle du poème, où l'idée d'écho se retrouve dans la musique : Schall, Hall, Widerhall, Rosen… chaque étape fait culminer plus haut la ligne vocale, très lyrique.

nachtigall berg storm traduction score




2. Le principe

Déjà évoqué mainte fois dans la série, je le reformule. Il s'agit de rendre accessible à un public non germanophone (ou tout simplement désireux d'une expérience plus directs avec ces textes) la substance du rapport texte-musique dans le lied.

La traduction tâche donc, par rapport à ce qui s'est beaucoup jusqu'au milieu du XXe siècle, de ne pas récrire librement un poème autour du thème de l'original, de ne pas (trop) infléchir le sens précis sur lequel le compositeur a posé sa musique, pour se rapprocher au plus près de l'expérience – inégalable, bien sûr – de l'émotion singulière du lied – lorsqu'on comprend intimement le poème et son redéploiement par la musique.

Le résultat final s'adresse donc certes aux amateurs de poésie, de traduction et de musique (changer de langue peut renouveler le plaisir, même lorsque le résultat est moins convaincant que l'original !), mais peut être employé pour introduire au genre des mélomanes non germanophones, ou permettre à des chanteurs d'aborder ces œuvres dans leur propre langue, sans en perdre la saveur.

Cela suppose quelques contraintes, en plus de l'exactitude qui est déjà un enjeu pour toute traduction.

a) Le nombre de syllabes, évidemment, pour que le nombre de notes y corresponde.

b) Plus important encore (car on peut modifier à la marge quelques rythmes, ajouter ou supprimer des levées, des prolongations pour les syllabes faibles, dédoubler ou unifier des valeurs…), il faut s'assurer que les appuis sont identiques, c'est-à-dire que les temps forts et les notes accentuées ou dans l'éclat de l'aigu ne tombent pas sur des syllabes faibles, ou pire, sur des mots-outils comme le français en met partout (« Je m'étonne de ce que »… trois syllabes inaccentuables !). Contrainte considérable.

c) Pour se repérer dans les vers et que le résultat ne sonne pas trop platement prosaïque, il faut des rimes – ce qui, dans le cadre d'un sens prédéfini, de syllabes contraintes et surtout d'accents internes à respecter absolument, devient très vite assez exigeant.

d) Afin de l'expérience conserve tout son sens, je m'efforce de conserver au maximum l'emplacement exact des mots (avec pour limite que le texte français d'arrivée ne doit pas être trop emprunté / contourné / difforme, mais au contraire le plus direct possible pour une intelligibilité déjà amoindrie par la musique), ou, à défaut, de placer les idées importantes sur des moments accentués ou mélodiques. J'expliquerai la démarche avec des exemples ci-après.



3. Les limites

Si les quatre éléments ci-dessus sont raisonnablement respectés, et que le texte français est un minimum élégant, respectant quelques règles de base de la poésie – les mots trop techniques sapent en général le potentiel d'évocation : contrairement à ce qu'on croit quelquefois en débutant, les mots simples sont souvent les meilleurs –, alors le résultat peut être assez stimulant, voire proche de l'effet de l'original. Peut-être même supérieur, puisque l'auditoire entendra le même matériau, mais dans la langue qui lui est la plus familière.

Mais vous vous en doutez, les choses sont rarement aussi simples.

♦ D'abord, tous les poèmes ne sont pas d'égale difficulté. Certaines grandes scènes récitatives (Der Vampyr) se prêtent très bien à la traduction sur des appuis prosodiques françaises, de même que des airs au format de chanson (ballade de Tomski) – à mon avis les deux réalisations que j'ai faites qui fonctionnent le mieux. Il n'est peut-être pas tout à fait fortuit que ce soient des extraits d'opéra, plutôt sous forme de récit que de cantilène, et sur un rythme rapide. Plus le poème est lent et contemplatif, plus les valeurs sont longues, plus l'accentuation doit être exacte, plus la couleur des mots doit être parfaitement adéquate. Une bizarrerie qui passe sans être trop remarquée, une construction syntaxique un peu complexe (ou une rupture de construction) deviennent tout de suite insupportables dans un format poétiquement plus exposé.
    ♦♦ Typiquement, l'anglais et l'allemand peuvent avoir une économie en syllabes (et en tout cas en mots non accentuables) qui les rendent difficile à rendre en français sans supprimer des bouts de phrase, des liens logiques… il faut tout compacter en simplifiant la syntaxe, ou prendre des détours de sens, ou laisser le sens exact flotter… Ce n'est pas évident. (Typiquement Ich grolle nicht, que je viens de retraduire et qui fera aussi l'objet d'une notule.)
    ♦♦ Ainsi, certains poèmes semblent se traduire tout seuls, se couler immédiatement dans la prosodie du français, rien qu'en suivant la pente de leur littéralité (Tomski, à mon avis ma meilleure adaptation, a aussi été celle qui a réclamé le moins d'efforts, d'inventivité, de remise sur le métier), tandis que d'autres semblent tout simplement impossibles (Ich grolle nicht, précisément).

♦ L'ensemble des contraintes énoncées impose donc un arbitrage dans la littéralité du poème, car il n'est évidemment pas possible de reproduire aussi exactement le sens de l'original qu'avec un nombre de syllabes illimité et, surtout, la liberté d'où poser les accents de sa phrase. Il faut donc chercher des équivalents aussi exacts que possibles ; et même lorsque cela s'avère possible l'emplacement des mots mis en valeurs par la musique, mais arrive toujours un moment où il est nécessaire de faire des choix : couper un morceau de sens, se contenter d'un éclairage imparfait qui pousse un peu le sens du poème d'un côté ou de l'autre.

♦ En plus de cela, il faut composer avec le son : certaines tournures exactes et respectueuses sont moches. À cause de leur accentuation, de la couleur de leurs voyelles… Typiquement, on évitera de faire de grandes tenues sur des syllabes en [in], ou sur certains mots qui paraîtraient un peu ridicules. « J'aperçois depuis la tour les servantes préparer leur lessive » peut avoir un aspect poétique, mais si je commence à parler de leur « lessiiiiive », l'effet risque vite de basculer vers la parodie involontaire de la Mère Denis.

♦ Les vers français se fondent, en principe, sur un rythme régulier. Et cela pose plusieurs problèmes assez considérables.
    ♦♦ Les « mesures » allemandes peuvent comporter un nombre irrégulier de syllabes (2 ou 3). Un vers allemand à quatre mesures peut contenir, en théorie, de 8 à 13 syllabes… Ainsi, si l'on traduit un tel poème allemand en décasyllabes réguliers, parce que le premier vers fait 10 syllabes, on va se retrouver, dans la mise en musique, avec des moments où l'on aura trop de notes (gérables) ou pas assez (très gênant) pour mettre le texte français.
    ♦♦ Par ailleurs, la mise en musique distend la temporalité, dédouble la valeur de certaines syllabes sur plusieurs notes, les attribue à des rythmes divers : on n'entend absolument pas le mètre d'origine. C'est une traduction chantable en vers réguliers s'impose une contrainte non seulement contre-productive sur plan du naturel du résultat, mais même absolument inaudible lors de l'exécution musicale !  J'ai donc fini, au fil de ces années de pratique, par y renoncer tout à fait.
    ♦♦ En revanche, si l'oreille ne dispose d'aucun repère, l'impression de prose un peu arbitraire peut affadir considérablement le résultat sonore. C'est pourquoi il faut des rimes. À rebours de tout l'effort d'écriture en mètres réguliers, qui repose d'abord sur le rythme (la rime étant même facultative en anglais ou en allemand), ici le timbre représente le seul repère sonore dans le poème, pour l'auditeur.
    ♦♦ Ménager des rimes rigoureuses, ou des alternances entre rimes masculines et féminines représente parfois une contrainte trop lourde pour laisser la priorité au sens, mais il faut au moins de véritable assonances bien perceptibles à la fin de chaque vers, pour mieux permettre de suivre le développement de la pensée dans le texte.

♦ Tout cela combiné fait que le texte d'arrivée, même lorsqu'il fonctionne très bien en musique, peut paraître extrêmement plat et maladroit à la lecture. Je le précise, c'est important, car j'en ai bien conscience : ces traductions, malgré leurs efforts de fidélité, ne doivent surtout pas être lues pour aborder la poésie d'un auteur. Elles n'ont pas vocation non plus à être jugées en autonomie, car les mètres seraient faux, les rimes imparfaites, les cadences bancales. Elles sont totalement dépendantes de la version musicale – où, en revanche, elles fonctionnent beaucoup mieux que ne le feraient de belles traductions versifiées régulièrement. [Je veux dire, tout auteur égal par ailleurs…]  Bien sûr, des auteurs ont déjà écrit des livrets entiers en vers rigoureux, et quelquefois en respectant fort bien le texte original (pas si souvent, mais il en existe quelques occurrences). Mais c'est une contrainte qui n'est pas nécessaire à l'oreille, et qui peut s'apesantir lourdement et négativement sur le reste des paramètres.




4. Le Rossignol de Berg

Je vais donc présenter ici la cuisine interne et la démarche, si cela vous intéresse, pour confectionner une traduction chantable. Sans fausse pudeur lorsque je serai satisfait de mon résultat (ce qui ne veut pas dire que j'aie raison de l'être, entendons-nous bien…), sans détour lorsque j'estimerai que j'ai failli.

Suis-je Montaigne ou Rousseau, vous le déciderez vous-mêmes.

Le Rossignol (« Die Nachtigall ») de Berg, architube de la musique postpostromantique décadente, tiré de son cycle nommé Lieder de jeunesse (« Frühe-Lieder »), se caractérise par sa grande courbe lyrique, propre à mettre en valeur les voix, sur un versant particulièrement musical, mélodique, presque opératique (l'ampleur de la ligne vocale !) du genre lied. Le poème est caractéristique de Storm, lui aussi tourné vers la nature, l'amour, l'élan.

Je vous livre une traduction que j'estime fonctionnelle et décente, qui a ses trouvailles mais aussi ses expédients. Toutefois le principe n'étant pas de vous convaincre que ma traduction est bonne – j'ai fait ce que j'ai pu, tout simplement – mais plutôt de permettre un petit passage dans les arrières-cuisines, avec beaucoup de questions brûlantes, d'arbitrages insatisfaisants : à quel paramètre donne-t-on la priorité, dans les sections les plus difficiles à rendre ?

Theodor Storm
traduction (chantable) DLM
Das macht, es hat die Nachtigall
Die ganze Nacht gesungen;
Da sind von ihrem süssen Schall,
Da sind in Hall und Widerhall
Die Rosen aufgesprungen.

Sie war doch sonst ein wildes Blut,
Nun geht sie tief in Sinnen,
Trägt in der Hand den Sommerhut
Und duldet still der Sonne Glut
Und weiß nicht, was beginnen.

Das macht, es hat die Nachtigall
Die ganze Nacht gesungen;
Da sind von ihrem süssen Schall,
Da sind in Hall und Widerhall
Die Rosen aufgesprungen.
Alors, le rossignol chantait,
Toute la nuit sans cause ;
Aux accents de sa voix si frêle,
À l'écho de son doux appel,
Les Roses sont écloses.

C'était alors un cœur de feu –
Désormais elle songe,
Traîne à la main son canotier,
Glacée, sous le soleil altier –
Et ne sait pas ce qui la ronge.

Alors, le rossignol chantait,
Toute la nuit sans cause ;
Aux accents de sa voix si frêle,
À l'écho de son doux appel,
Les Roses sont écloses.

Vous trouverez ici la partition en PDF (de la 19e version…).

D'un commun accord, nous avons mis à disposition les sources LilyPond, si jamais vous souhaitez transposer par exemple.

L'usage en est libre (sous réserve d'en attribuer la source). Nous serions ravis, si jamais vous en faites usage pour votre loisir, ou pour vos étudiants, pour des concerts, d'en être informés !



5. Contraintes, conflits et ajustements

Contrainte 1 : le poème doit conserver cette fluidité sans façon. Éviter les inversions abusives qui briseraient le flux, en particulier. Je m'y suis tenu.

Contrainte 2 : le réseau de rimes. Je n'y ai pas donné priorité absolue à cause des grandes contraintes d'accent imposées par la ligne mélodique, qui culmine de façon assez spectaculaire.
Vous remarquez que j'ai laissé, dans chacune des deux strophes, un vers orphelin de rime ;  que lesdites rimes ne sont d'ailleurs pas de le même ordre. C'est une concession que j'ai faite aux autres impératifs – j'admets tout à fait que c'est un pis-aller, même si, à l'écoute, ce n'est pas forcément un problème, surtout dans la première strophe.

Strophe 1

nachtigall berg storm traduction score

Contrainte 3 : Le jeu d'écho des sons sur macht / Nachtigall / Nacht est difficile à rendre.

Das macht, es hat die Nachtigall
Die ganze Nacht gesungen ;

« Il advint que le rossignol avait
Toute la nuit chanté »

Avant même de commencer à traduire, il faut décider si c'est là que va porter l'effort, l'intérêt de la traduction. On m'a conseillé « Toute la nuit le nuissignol a chanté », ce que j'ai considéré avec intérêt jusqu'à ce que je considère qu'il aurait fallu une sacrée note de bas de page étymo-néologistique pour rendre le lied viable. J'ai donc plutôt fait porter mon effort sur les paramètres qui étaient réellement en mon pouvoir, comme les contraintes 4, 5 et 6.

Contrainte 4 : les appuis expressifs sur les mots importants. J'ai tâché de les conserver (Nachtigall / rossignol & gesungen / chanter), on pouvait même essayer de garder « rossignol » à sa place initiale dans le vers : « Le chant disait du rossignol », compliqué pour négocier la syntaxe de la suite ; ou « Entends chanter le rossignol », tout à fait correct, mais que j'ai choisi d'abandonner pour les raisons suivantes.
a) Il modifie légèrement le sens (tout se passe au présent).
b) Il fait porter l'accent principal sur « rossignol », ce qui est peu naturel.
c) Ce qui étonne n'est pas la présence du rossignol, mais bien son chant, il y a dans l'ordre des mots un dévoilement logique (« le rossignol… chantait [alors qu'il faisait nuit] »), alors que « chanter le rossignol » donne d'emblée la solution, beaucoup plus plat. Mais syntaxiquement, c'est la solution la plus fluide, je l'admets.
On se trouve tout de même dans une situation acceptable où les mots importants (rossignol / chanter / nuit) figure sur les appuis principaux. Faiblesse : il me restait de la place, et j'ai donc ajouté une explicitation (« es macht » sous-entend une forme d'événement) – le rossignol chante la nuit alors qu'il n'est pas supposé le faire (« sans cause »). Est-il légitime que cette adjonction figure à la rime, on pourrait en débattre en effet.

Contrainte 5 : « Das macht » est une formule assez formelle (« il advint que »), qui permet d'ouvrir le récit (Berg le met vraiment à part, sur son saut de quinte ascendant initial). Difficile de faire ça en français. J'ai fait le choix de ne pas allonger la phrase française et de véritablement conserver ce disyllabe autonome – un choix lourd de conséquence, impossible à changer sans ensuite bouleverser toute la traduction. Options possibles :
a) « Entends » / « Vois-tu ». On ajoute un interlocuteur au poème, mais l'esprit est le même « attention, on va vous raconter une histoire ». Le français n'a pas de behold pour faire ça en deux syllabes. C'était mon choix de départ, mais en le testant en conditions réelles : le [è] de l'imparfait sonne très étrangement, parce qu'on anticipe tous « Entends le rossignol chanter » et non « Vois-tu, le rossignol chantait » (sans mentionner la discordance entre « voir » et « chanter », ni l'étrangeté d' « entends » utilisé seul). Dans le flux aussi, cette formule secondaire a trop peu d'importance pour débuter le poème – faiblesse qui existe aussi dans l'original, mais en temps que francophone, je suis assez gêné par ma solution.
b) Possibilité, donc : utiliser un véritable mot avec du sens, quitte à l'ajouter au poème. Quelque chose comme « miraculeux », « surprenant ». Mais « subtil » sonne trop précieux, « miracle » est prosodiquement déséquilibré (il faut ajouter une finale faible, pour commencer) et syntaxiquement douteux. Je n'ai pas trouvé d'adjectif de deux syllabes qui me convienne, jusqu'ici : « grisant » ou « vibrant » sont tentants, mais trop spécifiques, trop habillés pour débuter un poème. La solution est cependant séduisante, je continue à creuser.
c) Comme il s'agit de décrire une situation, un résultat, j'ai pensé aussi à « ainsi ». Mais les sons paraissent tout simplement trop serrés, ce [i] tenu surtout… Ce n'est pas beau à l'oreille. Pour « ce jour », « souvent » ou « parfois », mais les sens concordent mal (c'est la nuit, et c'est un événement, non une habitude).
d) « Soudain » était envisageable. L'idée d'incongruité y est bien, et capte d'emblée l'attention. En revanche il se marie mal à l'imparfait (c'est soudain plusieurs nuit de suite, ce qui renvoie potentiellement au sens du poème – est-ce récurrent ?), et le présent passif « sont écloses » choquerait après un passé simple (qui sonnerait aussi trop factuel, trop « récit »).
e) J'en suis venu à « alors », tout simplement : parfait pour lancer une histoire, le mouvement ascendant suit assez bien l'idée de commencement qu'il y a à la fois dans le texte allemand et dans la musique. Je reste insatisfait de débuter un lied par un adverbe essentiellement fonctionnel, mais c'est la même chose (et même encore plus formel) dans le poème de Storm, on sauve donc la fidélité à défaut de la beauté.

nachtigall berg storm traduction score
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Contrainte 6 : Même enjeu de sons que pour la contrainte #3. Trois mots « Schall » (le son qu'on émet), « Hall » (le son qu'on entend », « Wiederhall » (le son qu'on réentend), qui incarnent dans le texte lui-même le principe du son lointain et de l'écho – à cause des retours des mêmes timbres dans les mots, mais aussi de leur rapprochement (« Hall und Widerhall »). J'ai donc conservé une rime (imparfaite, mi-féminine avec « frêle » mi-masculine avec « appel »), ainsi que la symétrie de « da sind » (« là sont [par l'écho] [ouvertes les roses] ») au moyen d'un groupe prépositionnel comparable (« aux accents » / « à l'écho »), qui fait sentir concrètement le retour du chant du rossignol se répercutant dans l'espace. J'ai tâché de l'accentuer en convoquant aussi des synonymes qui s'intensifient, et placés au même endroit du vers (« accents », « écho »). Comme la musique crée un effet d'accélération, de resserrement avec ses sommets mélodiques successifs, la combinaison de ces effets parvient, à mon sens, à reproduire une partie de l'atmosphère de l'original.

Contrainte 7 : La rime imparfaite « frêle / appel » impose, à cause de la syllabe faible de son premier terme, impose d'ajouter une note (si on gagnait une syllabe, « -le » ne pourrait pas tomber sur le temps fort écrit). Heureusement Berg avait prévu une virgule respiratoire à cet endroit, ce qui évite de trop tasser la ligne !
Ce n'est pas grave en soi, mais le but reste d'altérer aussi peu que possible les valeurs écrites, en plus du sens du poème d'origine.

Contrainte 8 : Le climax du poème et du lied explose sur « Die Rosen », qu'il faut donc conserver sur un mot fort. Rien n'empêche, dans l'ordre des mots, de conserver le même, d'autant que le [ô] est une bonne voyelle pour le chant. « Écloses » oblige à une formule passive qu'on peut trouver un peu précieuse, mais outre que le mot est inattaquable du point de vue de la cohérence, il comporte l'avantage considérable de créer une rime interne au vers, qui poursuit l'écho des deux vers précédents, la répétition du chant du rossignol à travers l'espace se matérialise en quelque sorte dans l'ouverture de la rose.
J'aimerais pouvoir prétendre que j'outrepasse ici la virtuosité de l'original, mais à la vérité, les finales en « -en » à « Rosen » et « augesprungen », certes plus communes, suivent la même pente !

Contrainte 9 : Afin de pouvoir placer mon verbe à la fin du premier vers et d'éviter le risque #1 (se prendre dans un réseau d'inversions inextricable), j'ai considéré toute la première grande phrase musicale (les deux premiers vers) comme un seul vers. C'est un expédient qui s'oublie vite à l'écoute. Pour le reste, j'ai conservé la disposition des rimes (embrassées, avec féminine encadrante).
J'ai reproduit la même chose à la strophe suivante – j'ai hésité à placer « soleil vainqueur », mais la rime est trop loin : on a « songe » et « canotier » qui passent sans rimer auparavant !  Le début chanté étant déjà sensiblement plus lent que le débit parlé – comparez le nombre de vers qu'on peut mettre dans une tragédie en musique par rapport à une tragédie classique, c'est 1000 au lieu de 1700, pour un temps de représentation sensiblement plus long. On ne peut donc les mettre trop à distance, correctes ou pas, sans que l'auditeur ne perde le fil – les rythmes embrassées, à l'oreille, se perdent déjà vite une fois mises en musique. Il ne faut pas aller au delà.  Par ailleurs « canotier » est trop en valeur (et déjà trop incongru, j'y reviendrai), il a besoin de rimer, et vite, pour se justifier. J'ai donc fait le même choix, consiédérer les deux premiers vers comme une continuité.

Strophe 2

Contrainte 10 : Cette strophe est vraiment difficile à négocier. Son esprit oscille entre le goût de l'époque pour les aventures d'initiation de jeunes héros qui rêvent d'art (« ein wildes Blut », comme si quelqu'un devait jeter sa gourme), et pourtant des détails concrets, dérisoires (cette immobilité sous le soleil, un chapeau d'été à la main), affleurent. On hésite entre la fougue de la jeunesse, les abîmes métaphysiques et l'ennui poli de la bonne société oisive. Tenir cet équilibre tout en traduisant avec un rythme contraint est assez périlleux.

nachtigall berg storm traduction score

Contrainte 11 : Les deux premiers vers sont écrits sur un balancement faible-forte caractéristique du vers allemand, mais ici secondé par la musique, il faut vraiment en tenir compte en français. « C'était alors un cœur de feu ». Sur le fa dièse aigu, on attend un mot important, et l'appui final sur le la pointé portera le plus de sens. J'ai hésité avec « C'était alors un fier grand cœur », mais outre que la mouillure sur « fyèr » met facilement en retard le chanteur, l'idée la plus importante est celle du sang qui bout dans les veines (« wildes Blut » = « sang sauvage »), donc plutôt le feu que le cœur lui-même. Ayant abandonné la rime avec « soleil vainqueur » pour les raisons énoncées en #9, plus rien ne me retenait.

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Contrainte 12 : Moment le plus délicat du poème, ces trois derniers vers. Rupture de ton avec ce qui précède, dans la mesure où non seulement le personnage féminin est apparu, mais il se se trouve placé dans une situation très concrète : sous le soleil, avec un chapeau d'été. J'ai, peut-être à tort, considéré que « chapeau d'été » serait un peu lourd, trop long pour un vers de huit syllabes.  Il en occuperait déjà la moitié, alors qu'il faut souligner qu'elle traîne, et à la main, non sur sa tête, toute lasse qu'elle est, ce chapeau léger à larges bords. On le voit bien, même faisant au plus court, « traîne en main [moche…] son chapeau d'été », on a fini le vers, et tout est compact. Surtout, les accents tomberaient au mauvais endroit (sur « son » au lieu de « main ») : il faut du point de vue de la musique obligatoirement quatre syllabes pour la première moitié du vers ; or « chapeau d'été » fait quatre syllabes… il manque la place pour un déterminant. Même si je trouvais un expédient qui le fasse tenir dans le vers, les accents tomberaient à côté ; et le rythme régulier serait dénaturé si je dédoublais une croche. Game over.
Ce faisant, j'oriente le poème – vers la partie de campagne sans façon plutôt que vers la grande dame harassée –, et tout en restant vraiment proche de sa prosodie et de sa littéralité, je le détourne de son sens profond ; et déroge partiellement à la contrainte 10. Je suis conscient du biais. C'est toute la difficulté de l'exercice : très souvent, il faut arbitrer entre l'infidélité au sens, au rythme et (quand même le paramètre le plus important) au rendu dans le texte d'arrivée. Ici, cela fonctionne et conserve l'essentiel du sens, au prix de nuances précieuses, hélas.

nachtigall berg storm traduction score
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Contrainte 13 : Grand débat avec l'éditeur sur le dernier vers de la strophe. Ma proposition de traduction oblige à un changement rythmique : ajouter une croche. Or, dans toute la strophe, aucun vers ne commence sur le temps (ou avant ou après, vous pouvez vérifier) : c'est peut-être altérer la logique de l'ensemble. La phrase est un peu contrainte par le nécessaire retour de rime« ronge » force un peu le sens (dans l'original, elle est pensive, perdue, peut-être désorientée plutôt que tourmentée), mais son couple avec « songe » me plaît assez, les mots ont suffisamment de relief pour mettre en valeur le retour de son, et appuient assez bien les articulations du sens de l'original (en plaçant, par ailleurs, les accents de la musique sur les mêmes idées qu'en allemand !). Ayant considéré ceci, quels sont les ajustements possibles ?
a) Enlever le « et », le plus évident, rend non seulement la phrase un peu maladroite (ça ne se dit pas), mais aussi la syntaxe plus complexe à sentir – or elle paraît toujours plus vaporeuse à l'écoute, et encore davantage à l'écoute d'un texte chanté. Refusé.
b) « Et sans savoir » fait gagner une syllabe. Deux problèmes. D'abord l'expression a un côté plus factuel, plus technique – ce qui fonctionne mal en général dans les poèmes. Ensuite l'infinitif donne l'impression d'un tableau clinique, et plus vraiment dynamique (où on la verrait s'interroger) ; avec le verbe conjugué, elle est là hébétée sous le soleil, on la voit chercher son problème au moment même où le poète la présente.
c) Supprimer le « pas » de la négation. Problème, les sifflantes successives sonnent assez mal esthétiquement : « et ne sait ce », on dirait qu'on bafouille.
→ J'ai donc considéré l'ajout de la note supplémentaire comme légitime, d'autant qu'il reste de la place pour respirer et que cela n'affecte pas fondamentalement la nature de la ligne mélodique.

Contrainte 14 : L'accent placé sur le pronom « ce » a été discuté avec la chanteuse destinataire, également. La note la plus longue sur une syllabe « blanche », qui ne porte pas de sens fort ?  En réalité, si, je trouve l'effet intéressant : « elle ne sait pas ce [suspension de la révélation, comme si elle cherchait elle-même l'explication] qui la ronge ». Ce « ce » contient l'incertitude, l'indicible. En revanche, et c'est là aussi l'une des délicatesses des traductions chantables, sur certains choix nous avons besoin du concours de l'interprète : si le « ce » est chanté dans la suite de la phrase, de façon indifférenciée, l'auditeur va tout de suite se demander ce qu'il fait là, à cette place. En revanche, en le faisant respirer (par exemple avec une petite accentuation suivie d'une césure, comme pour dévoiler un mystère), je suis persuadé qu'il remplit assez bien son office. Un pari donc, un acte de foi dans la clairvoyance / l'engagement / les possibilités expressives de l'interprète.
→ L'exercice de traduction est-il donc à comparer à l'écriture d'un opéra belcantiste ?  Ne soyez pas grossiers s'il vous plaît.




6. Édition

J'ai invité l'éditeur à s'exprimer, ici ou sur son propre site, sur sa démarche (pourquoi graver, pourquoi graver avec LilyPond, quels en sont les pièges techniques, les choix éditoriaux, etc.). Tiré de ma propre expérience (bien plus sommaire, comme vous le verrez dans les autres notules incluant mes gravures) avec le logiciel, ainsi que de nos conversations, je puis déjà donner mon point de vue en quelques mots.

¶ Le travail proposé ici est très près du texte (indications complètes et vérifiées), et donc assez complexe à réaliser techniquement. Il faut entrer beaucoup de commandes simultanées pour permettre les chevauchements de hampes à travers des mesures, pour rendre les lignes polyphoniques telles qu'elles ont été écrites. À la main, on trace un trait sans y réfléchir ; en ligne de code, c'est une tout autre affaire. Grand travail de précision de l'éditeur, qui a souhaité non pas produire une version de travail (ligne vocale + repères du piano), mais un minutieux report de chaque indication, au besoin en confrontant des sources – cette question des variantes de Schubert par rapport à lui-même nous a pas mal occupés pour l'édition du Winterreise.

¶ Un des points névralgiques de notre réflexion (et en particulier du travail d'invention et de mise en œuvre de l'éditeur !) a été le rapport au texte d'origine. Vu que ces traductions ont pour but de donner la possibilité à des amateurs / des non locuteurs de chanter et / ou d'écouter ces lieder au plus près de leur intention initiale, il semblait cohérent de l'inclure.
→ Au début de la page, cela fait des tournes inutiles. À la fin, c'est un peu impoli. L'éditeur n'aimait pas trop l'idée de les isoler dans des pages intermédiaires. S'est donc posée la question de l'inclusion simultanée des deux partitions – sachant que j'ai fait le choix en plusieurs endroits, pour des raisons de cohérence prosodique en français, d'altérer certains rythmes. C'est un gros travail, et l'éditeur a dû ruser avec le code existant (ce cas de figure de la version vocale bilingue reste manifestement rare !) pour en venir à bout, avec l'exclusion de formules que je puis témoigner être assez complexes (je bataille encore pour les générer, et je dois vraiment lire attentivement le code en parallèle de la partition pour retrouver ce qui se passe dans les variantes).
→ Restait à choisir entre :
un ossia (la variante est exprimée sur un bout de portée supplémentaire au-dessus), que la chanteuse dédicataire et moi trouvions un peu inconfortable à lire, surtout que l'intérêt de la partition est bel et bien de chanter en français… et qu'on n'allait tout de même pas mettre l'original en ossia. (Ce n'est pas poli non plus !)
une vraie version bilingue avec variantes rythmiques écrites en petit. Ce que fit notre graveur. Le vrai luxe.
→ On dispose donc d'une comparaison en conditions réelles des deux textes !  Parfait pour apprendre à sentir l'original, en passant (définitivement ou transitoirement) par cette traduction française.
→ Pour autant, afin de ménager le confort de lecture et d'exécution, en particulier chez des amateurs qui n'apprendront pas nécessairement le lied par cœur, une adaptation simple du code (appel à « jouer » la partie française séparément) a permis de générer simultanément (sur le même PDF) une version exclusivement française, plus lisible et dégagée. On se retrouve ainsi avec une double édition, l'une d'étude et de référence, incluant toutes les indications et l'original allemand, l'autre de travail et d'exécution, avec la seule version française. Ne serait-ce que conceptuellement, l'objet me paraît très satisfaisant.

¶ LilyPond a l'avantage, par rapport aux logiciels visuels (WYSIWYG – what you see is what you get), de ne pas être un ajustement bancal d'emplacements à la souris, mais le fruit d'un véritable algorithme très élégant qui transforme les notes et indications explicitement nommées en répartition spatiale harmonieuse sur le papier. Avantage considérable : en cas de conflit dans le code, on peut accéder à sa source (qu'on a de toute façon rédigée soi-même) et reprendre ce qui n'est pas toléré par le logiciel (retours d'erreur très détaillées et pédagogiques). Je le trouve plus difficile avec les interfaces purement visuelles – combien de fois, arrivé à la moitié de la gravure, la polyphonie est refusée, décale toutes les notes, et il est impossible d'avancer sans tout casser…
Évidemment, il y a une forme d'ascèse à entrer toutes les indications sous forme de texte, mais cela rend vraiment l'action, les essais, les débats beaucoup plus faciles dans le détail – surtout avec éditeur qui maîtrise très bien l'architecture des fichiers.

¶ Tout cela est intéressant, au delà de l'écume technique, mettant en valeur une difficulté consubstantielle à la notation / la composition / l'écriture de musique : c'est précis, c'est long. Je me suis laissé dire que les compositeurs professionnels eux-mêmes en souffraient, et que cela décourageait quelques vocations. Moi le premier, quand je mesure le nombre d'heures nécessaires pour écrire quelques minutes de musique, je suis tout à fait calmé de mes ardeurs à écrire un grand opéra génial… (On mesure mieux aussi pourquoi les graphies pouvaient être moches, les formules automatiques réutilisées chez certains compositeurs, pourquoi les opéras de trois heures peuvent avoir des faiblesses qui ressemblent à du remplissage automatique. Indépendamment même de l'inspiration, les contraintes matérielles de la durée d'une journée et du temps nécessaire pour écrire de la musique peuvent expliquer une partie du phénomène.)
De surcroît, sur papier, lorsqu'on se trompe, ou qu'on veut changer sa transition avec une nouvelle modulation… on doit tout transposer, c'est-à-dire tout récrire, fût-ce la même chose, aux nouvelles hauteurs !

L'éditeur vous apportera en son temps, s'il le souhaite, son propre contrechamp. Je n'ai tiré que quelques généralités de mon point de vue d'éditeur (bien plus dilettante) de LilyPond et de nos échanges / nos contraintes pendant cette entreprise. (Qui excède ce seul lied : Stances du Cid de Charpentier, Rien du tout de Grandval, Winterreise intégral, lieder de Robert Schumann et Alma Schindler-Mahler…)



7. Discographie

Évidemment, rien dans cette traduction inédite. (On publiera prochainement une bande, une fois la pièce un minimum travaillée, la première lecture eut lieu jeudi dernier !)

Mais vous pouvez d'ores et déjà vous occuper avec une jolie quantité de versions (je m'en tiens aux versions piano, qui ont de toute façon mes faveurs, pour mieux suivre avec cette nouvelle partition).

Par ordre d'intérêt personnel.

Karg / Martineau (Wigmore Hall) : Lent et recueilli, avec une voix claire, des mots pesés, de beaux médiums assez ouverts, des aigus ronds, une très belle courbe maintenue sur tout le lied. Superbe référence, je n'ai pas trouvé mieux.

von Otter / Forberg (DGG) : À nouveau une version lente, aux mots pesés, dont l'investissement émotionnel se révèle particulièrement communicatif. Et les aigus sont faciles et tendus à la fois, sans aucune disjonction entre registres – ce qui est d'autant plus inattendu et admirable pour une mezzo. La version plus consciente du poème. La petite réserve vient, pour moi, de l'impression parfois que la chanteuse pousse un tout petit peu sur ses cordes. Selon les jours, cela peut ne pas du tout faire écran à mon plaisir admiratif ou me mettre dans l'inconfort.

Boog / Lakner (CPO) : Jolie voix petite et nette, pas parfaite, mais bien expressive.

Isokoski / Viitasalo (Wigmore Hall) : Clarté et ampleur, le texte n'est pas forcément totalement mis en valeur, mais la beauté et la fièvre de l'ensemble forcent l'admiration.

Shirai / Höll (Capriccio) : Beaucoup de retenue et de rubato, de portamenti, une lecture très sophistiquée, à l'aigu un peu tendu en tant que mezzo (et, à mon sens, à la couverture vraiment prononcée, qui gomme un peu le texte, bien que compensé par l'expressivité exceptionnelle de Shirai). Le piano est capté de façon assez métallique.

Röschmann / Uchida (Decca) : Voix splendide, courbe très réussie, mais la diction se relâche dans l'aigu, large et très beau, manquant de mordant ici.

Kuhse / Oertel (Berlin Classics) : Pour une grande voix (Eva des Meistersinger chez Solti), joliment pincée, à un tempo très vif qui ôte peut-être un peu du mystère, sur un lied déjà très court.

Toutes celles-là sont d'excellentes versions, que je recommande vivement.




J'espère que le principe de la balade dans les arrières-cuisine d'une traduction à la fois contrainte par la rime et la musique vous aura diverti !  C'est un témoignage qu'on trouve peu, j'ai l'impression. (Certes, peut-être d'abord parce que l'exercice de traduction chantable ne semble plus guère pratiqué – une erreur à mon sens, car chanter dans sa langue est très important pour prendre de bons repères.)

Il faut dire que si la traduction a pris un après-midi (et sa révision – je n'en étais pas satisfait – une ou deux heures supplémentaires), la préparation de cette notule s'est étendue sur six semaines… Entrer dans le détail du processus (instantané) en essayant d'être clair prend beaucoup de temps. C'est dommage, j'aurais vraiment aimé faire ça pour expliquer les enjeux de chaque traduction, sans spéculation sur les motivations des choix opérés puisque ce sont les miennes… mais ce n'est pas matériellement possible, sauf à en produire une tous les six mois, et j'ai justement d'autres projets. (Beaucoup de Schindler à achever, bien envie aussi d'oser de grands Tchaïkovski : la Lettre de Tatiana, la grande scène de Lisa au I…)

J'espère que quelques-uns d'entre vous y verront l'occasion, en tant qu'auditeur, amateur, étudiant (ou, qui sait, concertiste), d'approcher un peu plus intimement ce bijou. Je suis bien sûr ouvert au débat sur la traduction elle-même et n'hésitez pas à me communiquer l'usage que vous en aurez fait, sauf bien sûr si j'ai fait concurrence au Trèfle.

lundi 29 juin 2020

Le défi 2020 des nouveautés – épisode 8 : Melcer-Szczawiński, Dzenītis, Dobrzyński, Janulytė, (Georg) Schumann et autres superstars


Petit bilan du mois écoulé. Nouveautés écoutées de ces dernières semaines.

Du vert au violet, mes recommandations.

♦ Vert : réussi !
♦ Bleu : jalon considérable.
♦ Violet : écoute capitale.
♦ Gris : pas convaincu.
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons disques.)

Cette fois-ci, se distinguent les deux albums pour harpe (l'album italien XVIIe et surtout le viennois XVIIIe), deux splendides volets du Ring, des couleurs inédites dans la Neuvième de Beethoven, les deux albums Sony « alternatifs » du début XIXe par Goebel (avec la première version « propre » des capitales Variations orchestrales sur la Follia de Salieri, albums auxquels s'ajoute la symphonie concertante de Brandl chez CPO), un album d'airs baroques aux plus hauts standards imaginables (sélection, exécution), et, pépites des pépites, des versions (par de jeunes interprètes) des Quatuors de Moniuszko et du Trio de Melcer-Szczawiński qui agissent comme une révélation, et un ballet complètement enivrant de Tchérépnine !

Hors nouveautés, la Symphonie en fa mineur de Georg Schumann (chef de chœur auprès du Philharmonique de Berlin), délicieusement expansive et les symphonies du grand Macfarren (le grand compositeur d'opéra sérieux britannique au XIXe, fusionnant et juxtaposant les styles continentaux, vivement recommandé), d'un sens dramatique exacerbé, furent des découvertes à couper le souffle chez moi. Deux recommandations superlatives du seigneur Mefistofele, qui nous fait quelquefois l'amitié de partager ses riches découvertes par ici. Grâces lui soient rendues.





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Tcherepnin: Prelude to "La princesse lointaine", Op. 4 & Narcisse et Echo, Op. 40 – Bamberger Symphoniker, Borowicz (CPO)
→ Ballet d'un postromantisme très généreux, d'une richesse aux confins des mouvements « décadents », culminant dans les « chants lointains » d'une voix de ténor, tout à fait magnétiques.
Destouches, Campra, Haendel… « Portraits de la Folie » – d'Oustrac, Ensemble Amarillis, Héloïse Gaillard (HM)
→ Saveur formidable de cet ensemble, dans ce bouquet d'œuvres déjà documentées mais rares (Les Feſtes Vénitiennes, Sémélé, Le Carnaval et la Folie…).
→ De même, d'Oustrac dont la voix s'est vraiment empâtée et ternie pour le répertoire de Mozart à Poulenc, conserve son timbre intact (plus libre, même !) et son pouvoir de dire, toujours plus persuasif !
→ Le résultat est totalement jubilatoire, une vivacité de la danse, une saveur des mots que je n'avais pas entendues depuis longtemps dans un album consacré au baroque français !
Reicha Symphonie concertante pour 2 violoncelles, Romberg Concerto pour deux violoncelles, Eybler Divertisment – ( série « Beethoven's World ») – WDR SO, Goebel (Sony)

→ Très beau, programme hautement original (dans la collection où j'avais déjà loué les Concertos pour violon de Clément et qui vient de publier Salieri-Hummel-Vořišek), mettant en valeur des jalons considérables du patrimoine.
→ Un Reicha virtuose : un violoncelle faisant des volutes graves, l'autre énonçant de superbes mélodies – celle du premier mouvement évoque beaucoup Credeasi misera.
→ Un Romberg au mouvement lent plus sombre, inhabituellement tourmenté (sans agitation pourtant), se terminant dans un rondeau aux rythmes de cabalette et dont la mélodie invite à la danse.
→ Un Eybler trompettant, musique de fête.
→ Interprété avec une finesse de timbre et un élan absolument délectables.
Beethoven – Symphonie n°9 – Freiburger Barockorchester, Heras-Casado (HM)

→ On retrouve ici les saveurs inédites de leur Troisième de Mendelssohn, le grain incroyable des bassons par exemple. Le prélude instrumental du final a rarement été aussi charismatique, aussi précisément phrasé – presque toujours, le récitatif du pupitre de violoncelles reste global, flou (à part chez Hogwood et Mackerras, je suis toujours déçu de ce moment, même chez les plus grands).
→ Pour le reste, il existe plus fermement construit (de Dohnányi à Mackerras…), mais les couleurs et l'énergie y sont absolument ravissantes. Le final n'est pas très débridé (chœur joli mais pas très impressionnant), mais l'ensemble demeure une très belle réussite, une des versions les plus marquantes de cette symphonie !
Salieri, Hummel, Vořišek : Variations sur La Follia, Double concerto violon-piano, Symphonie en ré (« Beethoven's World ») – WDR SO, Goebel (Sony)
→ Trois très belles œuvres. La première version « musicologiquement informée » et sur un gros label, me semble-t-il, de la Follia de Salieri, à ma connaissance le premier geste d'orchestration aussi franc dans l'histoire de la musique. Il existe des effets d'orchestration incroyables dans Beethoven (le rôle du basson ou des timbales dans la Quatrième Symphonie…), mais c'est ici la démonstration par la variation de ce que l'instrumentation peut changer dans une œuvre orchestrale, avec une liberté d'alliages assez inédite. Belle version, la première de ce niveau d'exécution, quoique je trouve qu'elle mette peu en valeur les contrastes de timbres.
→ Double concerto de Hummel, très inspiré (pour du concerto). Une symphonie élancée et enthousiasmante de Vořišek. Le tout servi avec tranchant et vigueur, la Radio de Cologne étant traitée par Goebel, à s'y méprendre, comme un ensemble spécialiste sur instruments anciens !
Ravel – Mélodies – Sicard, Cardona
→ Je n'aime pas du tout la technique de Sicard, comme une désagréable constriction dans la gorge toujours audible. Pour le reste, je suis partagé entre la clarté de certaines inflexions, très belles, et une émission « saturée » d'harmoniques très denses (un peu agressives), une « artificialité » qui met le texte et l'expression un peu à distance. Les deux cohabitent étrangement. (Le piano d'Anna Cardona est lui un peu dur, sans doute capté de façon non optimale.)
→ C'est néanmoins un disque réussi, bien chanté, d'une approche assez originale. Il s'agit plutôt d'une divergence d'ordre esthétique – je crois que j'aime bien en réalité, mais je suis déstabilisé par ce que j'entends.
Józef Elsner : Sonata in F major for violin and piano, Op. 10 No. 1 — Ignacy Feliks Dobrzyński Piano Trio in A minor, Op. 17 & Andante e rondo alla polacca na flet i fortepian op. 42 | for flute and piano, Op. 42 (DUX)
→ Très belles œuvres dans un genre assez mélodique et lyrique, d'un épanchement agréablement proportionné, à réécouter pour plus ample commentaire, une écoute n'était pas suffisante pour apprécier ces compositeurs peu représentés.
Tchaikovski ; symphonie n°4 ; pittsburgh, honeck (reference recordings)
→ Cuivres stridents et violents, déconnectés du spectre ; structure également en alternance assez abrupte, à l'intérieur des phrasés comme dans les successions d'épisodes. Bien peu de rebond, tout semble juxtaposé sans enjeu, dommage. Déçu venant de cette association en général électrique.
Moniuszko – Quatuors – ãtma SQ, Quartetto Nero + contredanses 4 mains + Henryk Melcer-Szczawiński, la toupie, paraphrase moniuszko, andante du trio op.2 (DUX)
→ Inteprétations de haute volée issues de la compétition Moniuszko. Les ãtma semblent sur instruments anciens. Interprétations qui surpassent largement en tension, en timbres, en urgence, en lisibilité, celles du disque CPO (Plawner Quintet), qui m'avait moins convaincu de la valeur de ces œuvres.
→ Melcer-Szczawiński se distingue par une prégnance mélodique hors du commun, que ce soit dans la virtuose étude de la toupie ou dans l'andante de son Trio (seule réserve, les thèmes sont beaucoup répétés, et il en va de même pour le premier mouvement qui était aussi au programme du concours).
Verdi – Otello – F. Lombardi, Kaufmann, C. Álvarez ; Santa-Cecilia, Pappano (Sony)
Orchestre fabuleux, on n'a jamais eu aussi coloré et détaillé, tendu et bien capté (le live Solti avec Pavarotti, potentiellement).
Kaufmann commence à ne plus sonner très joliment : très en arrière et nasal en même temps, l'italien vraiment pas naturel non plus. Et m'y suis-je habitué, je ne lui trouve plus le même frémissement, la même tension qu'il y a dix ans. À la hauteur du rôle, certes – mais on perçoit bien que la voix ne claque pas du tout, reste ouatée, ce qui limite l'effet d'un tel rôle. Dans un genre tout aussi audiblement dans l'effort, Domingo avait une autre électricité, une autre présence vocale (incroyablement sonore en salle, comme si la voix sortait des murs) – en revanche on ne doit plus très bien entendre Kaufmann derrière l'orchestre, avec cette émission-là. J'admets cependant mes biais : mes Otello chouchous, ce sont plutôt Tamagno, Luccioni, Pavarotti, Bergonzi ou Cura, pas tout à fait les timbres de bronze ! (Mais j'aime beaucoup Vinay, Aldenhoff et Domingo, néanmoins.)
Álvarez a, lui, conservé sa superbe au fil des ans, voix glorieusement émise qui semble ne pas avoir bougé d'un pouce. En revanche l'incarnation reste comme toujours très homogène, ce Iago ne frémit pas beaucoup, ni de haine ni de joie.
→ Très belle Federica Lombardi, émission dense assez en avant, qui se rapproche plus que ses contemporaines de l'école italienne des années 50, un plaisir d'entendre ces lignes fermes dans ce rôle en général servi par des instruments plus vaporeux.
→ En fin de compte un très bel album, mais avec un rôle-titre frustrant et un petit manque théâtral, j'avoue avoir peu envie d'y revenir fréquemment, considérant la générosité de la discographie en versions superlatives.
Moniuszko : messes polonaises ; Musica Sacra Warsaw-Praga Cathedral Choir (DUX)
→ Joli ordinaire de messe chanté en polonais (par des chœurs manifestement amateurs de bon niveau).
Chopin sonate 3, mazurkas : Geniušas
→ Lecture fluide, élégante, aux beaux timbres ronds et au rubato généreux mais calibré, une sorte de Chopin-type, remarquablement abouti.
Pas forcément celui qui me parle le plus, mais on est frappé par la maîtrise et la justesse de l'ensemble, émotif sans vulgarité, calibré au plus juste sans sonner corseté.
Suk: Piano Quintet in G Minor, Op. 8 & Životem a snem, Op. 30 – Ch. Tetzlaff, Donderer, T. Tetzlaff, Kiveli Dörken (Ars)
→ Belle version (le violoncelle de Miss Tetzlaff ronronne extraordinairement !) de ce Quintette dans une veine ouvertement post-brahmsienne, moins moderne que les quatuors.
→ Le cycle pour piano est assez original, beaucoup de recherche d'harmonies riches où l'on sent l'influence de Debussy, et des recherches de timbres dans l'aigu !
Beethoven sonates piano 5,7,8,9,10,12,14,15,18, Immerseel (Alpha)
→ Comme toujours, Immerseel joue sur des instruments à faible dynamique, véritables contemporains des compositions (considérant que Beethoven pouvait jouer sur des instruments de la décennie d'avant, jamais de celle d'après…). Ce n'est donc pas aussi satisfaisant qu'un beau Graf des années 1820-1830, mais ce piano-ci dispose de superbes couleurs, les timbres chaleureux permettent d'entendre distinctement chaque détail sans effort, et je suis frappé de la netteté d'articulation et de conception d'Immerseel : il y avait longtemps que je n'avais pas écouté la Pathétique et le Clair de Lune avec un tel plaisir renouvelé !
→ Il ne faut pas en attendre la fièvre démiurgique des interprètes possédés, mais pour une lecture classique, lisible, avec des timbres variés et chaleureux, une approche particulièrement satisfaisante !
Un'Arpa Straordinaria: Italian Music of the 17th Century for Double Harp ; Das kleine Kollektiv
→ Très beau disque où la harpe, au continuo où davantage en valeur, est plus audible qu'à l'accoutumée. Très beau répertoire, des pièces rares de compositeurs importants, et remarquablement servies.
Schumann : Complete Works for pedal piano or organ – Daniel Beckmann (Aeolus)
→ Sur jeux de fond très doux, une réverbération qui brouille certains détails, mais de beaux phrasés.
→ Rothkopf plane sur la discographie, ainsi que Michelle Leclerc pour les Étudies, Keith John pour les Esquisses (éventuellement Guillou-Rotterdam) ; Vernet pour l'ensemble demeure une très belle référence équilibrée et articulée, à laquelle on peut désormais ajouter Beckmann.
Einfelde, Maulis, Vasks, Tormis, Dzenītis, Janulytė, Pärt – « Baltikum » – SWR VE, Creed (SWR Classic)
→ Je n'ai aimé ni la sélection (les Czesław Milosz de Vasks, c'est autre chose que ses Litene semi parlées…) ni les timbres (très blancs, les femmes poussent un peu pour tenir les voix non vibrées…). Pas séduit par ce volume (d'une collection extraordinaire que j'ai eu le plaisir d'écouter intégralement).
Haydn organ concertos – Ian Quinn, Arcangelo, Jonathan Cohen (Chandos)
→ Les cordes grincent beaucoup pour mon goût, et les attaques ne sont pas différenciées de la tenue. La netteté du jeu de Quinn et les tempi allants ne compensent pas totalement, pour moi : on s'habitue évidemment au spectre sonore, et cependant il manque un certain relief dans les dialogues, une fermeté de trait du côté de l'orchestre. Bonne version, mais suffisamment d'offre pour en essayer d'autres, même tradis, qui fonctionnent au moins aussi bien.
Massenet – Don César de Bazan – Dreisig, Behr, Naouri ; Les Frivolités Parisiennes, Romano (Naxos)
→ Deuxième opéra de Massenet à avoir été représenté (1872, après La Grand'Tante), un opéra comique à ce jour jamais enregistré, s'imaginant librement la vie rocambolesque du comte de Garofa qui illumine par son sans-gêne (et la perspective de faux espoirs de sauvetage) l'acte IV de Ruy Blas. Ici, il est à la fois père adoptif, condamné à mort, amoureux et intrigant d'amours cachées (qui le conduisent à envoyer sans ciller le roi au diable).
→ La musique en est séduisante, sans se démarquer très ostensiblement de la production de qualité du temps, à part, peut-être, une forme d'ambition formelle, avec de véritables ensembles et « scènes » chantées (moments d'action écrits de façon récitative aux voix, mais avec un orchestre qui raconte des choses au ieu de simplement ponctuer / accompagner).
→ Le disque permet aux Frivolités Parisiennes, qui l'avaient joué sur scène, de graver cette portion inconnue du legs de Massenet. La distribution a été entièrement renouvelée, avec des chanteurs célèbres (qui tiennent fort bien leur rang).
→ Il s'agit donc un jalon important, à découvrir… mais l'absence des dialogues pour économiser de la place sur le disque rend l'action difficile à suivre et ruine l'équilibre de l'œuvre… c'est vraiment une erreur majeure de Naxos, qui enregistre beaucoup d'opéras comiques inédits tout en dénaturant leur forme même. Grand dommage.
Wagner – Das Rheingold – Rutherford, Duisburger PO, Kober (CAvi 2019)
Wagner – Die Walküre – Watson, Weinius, Duisburger PO, Kober (CAvi 2020)
→ Orchestre décidément exceptionnel, l'un des meilleurs d'Europe, et toujours dans une prise de son extraordinaire (ces rafales de l'orage initial, incroyables !). Belle distribution dans l'ensemble.
Henze – Der Prinz von Homburg – Meister (Capriccio)
→ Pas le meilleur Henze (atonalité un peu corsetée, par l'abandon mélodique des Junge Liebenden, du Floß Medusa, du Junge Lord…), mais on en dispose enfin dans une version discographique moderne (jusqu'ici, il existait surtout un DVD, ce me semble), et dans un bel environnement.
Fauré – Ballades, Nocturnes… Matvievskaya (Artalinna)
→ Le Fauré le plus sophistiqué (Jardin clos, piano solo) me reste toujours à la fois assez hermétique dans ses voies et, je crois, assez lointain dans ses préoccupations de musique-qui-musique : elle semble se penser comme pour elle-même, hors de toute contingence – hors de tout considération pour l'auditeur, quasiment.
→ Matvievskaya, est-ce la sélection ou l'interprétation, parvient à y donner une « directionnalité » assez claire.
→ La notice est un fascinant guide d'écoute, aussi bien à travers les œuvres qu'à travers la cohérence interne du programme et du jeu de la pianiste – s'autorisant des exclamations admiratives qui, loin d'être de pure forme, permettent d'entrer dans la logique interne de ce récital exigeant.
→ Me touche toujours assez peu comme répertoire – toucher (piano ?) un brin métallique aussi. En revanche, cela vit beaucoup mieux qu'à l'accoutumée (interprète ? sélection ?).
Wagenseil, Krumpholtz, Gluck, Haydn, Schmittbaur – « The Harp in the Vienna of Maria Theresa » – Margret Köll & Il Furibondo (Accent)
→ Sur instruments anciens, saveur exceptionnelle de la harpe, et de très belles pièces rares : le concerto de Wagenseil (avec accompagnement de trio à cordes), la sonate de Krumpholtz, avec des mouvements lents assez merveilleux.
→ Seule interrogation : pourquoi au milieu de toutes ces raretés pour harpe, cette sonate pour piano de Haydn seulement jouée par un trio à cordes ? En concert, ce procure une pause au soliste… mais au disque ?

Brandl, Symphonies (concertante) – Rhénanie-Palatinat (CPO)
→ Premier romantisme (violon solo très schubertien !), délicieux, joué avec une belle conscience musicologique – cet orchestre tradi joue avec vibrato très limité et dans un spectre sonore tranchant et aéré comparable aux ensembles sur instruments d'époque !
→ Très belles compositions généreuses mélodiquement et bien charpentées, sans aucune superficialité.







autres nouvelles écoutes : œuvres autres nouvelles écoutes : versions


Moeran: String Quartets / String Trio par Maggini Quartet (Naxos) x3
→ Très bel ensemble, à réécouter encore pour bien m'y immerger.
Aboulker – Douce & Barbe-Bleue – Toulon 2017 (yt.com)
Aboulker – Douce & Barbe-Bleue – Montansier 2013 (yt.com)
Debissy – Noël des enfants – Toulon 2018
Wagenseil: Symphonies, Vol. 1 – L'Orfeo Barockorchester (CPO 2002)
→ Orchestre un peu sévère (typique des ensembles baroques allemands, avec du mordant mais un coloris sombre et un rebond limité), mais sur instruments anciens, informé, engagé, avec un continuo riche au clavecin…
→ Pas le plus marquant du compositeur, mais assez beau.
Berlioz: Huit Scènes de Faust — OSM, Dutoit (Decca 2003) + chasseur danois, impériale, marseillaise, lagunes…
→ Prise de son dantesque, interprétation ardente. Œuvres très stimulantes.
Marie Jaëll – Complete Works for Piano, Vol. 2,18 Pièces pour piano d'après la lecture de Dante – Cora Irsen (2015 | Querstand) Rachmaninov – Le Chevalier ladre – Neeme Järvi
¶ Très récitatif, de belles choses. Belle version.
Macfarren – Symphonies 4 & 7 – Queensland PO, W.A. Albert (CPO)
→ Écriture qui doit encore beaucoup à Beethoven et Weber, d'un très beau sens dramatique, trépidant !
→ Timbres de la petite harmonie vraiment dépareillés, mais belle écriture romantique qui sonne bien.
Davantage sur Macfarren.
Nicolai – Die lustigen Weiber von Windsor – Donath, Schreier, Weikl, Vogel, Moll ; Sk Berlin, Klee (Berlin Classics)
Georg SCHUMANN: Symphony in B Minor / Serenade (Munich Radio Orchestra, Gedschold)
→ Postbrahmsisme très tradi. Bien fait, mais pas du tout comparable à la Symphonie en fa mineur. La Sérénade, tout en légèreté de touche, a davantage de saveur.
Nicolai – Die lustigen Weiber von Windsor – Ridderbusch, BayRSO, Kubelik (Decca)
Georg Schumann, Symphonie en Fm – DSO Berlin, James Feddeck (CPO 2017)

→ Georg Schumann, de la génération Debussy-Mahler-R.Strauss, a surtout été renommé, de son vivant, comme chef de chœur au plus haut niveau – bien que ses compositions fussent déjà jouées.
→ J'ai ri de bon cœur en lisant que, pour célébrer les 150 ans de sa naissance, en 2016, le Philharmonique de Berlin – avec lequel il assurait dix concerts par an – lui avait consacré… une exposition ! (savoureux, vous avouerez)
→ En attendant, CPO a fait son boulot et a proposé deux volumes d'œuvres symphoniques, en 2012 et 2017. Très séduisants et stimulants.
→ J'ai entendu énormément de parentés dans cette Symphonie en fa mineur (1905) : des choses anciennes qu'il a sans doute héritées des maîtres qu'il a étudiés (les bois à nuits façon Songe d'une nuit d'été de Mendelssohn dans une section du II, cette fin du I en accords cassants très brahmsienne), ou qu'il partage avec ses contemporains (ce spectre sonore qui étincelle de détails un peu mahlériens au début du I, formules très brucknériennes, dans l'orchestration comme dans la mélodie, pour finir son mouvement lent). Des trépidations crépitantes qui évoquent les climax du d'Albert de Tiefland, ou les poussées les plus généreuses de la Femme sans ombre…
→ Mais surtout, c'est Wagner qui plane partout : les mêmes marches harmoniques que dans l'Annonce de la mort de la Walkyrie, des élans qui laissent clairement entendre la mort d'Isolde… D'une manière générale, la façon de faire proliférer le matériau à partir de motifs brefs qui s'enrichissent et se déforment doit beaucoup à Wagner.
→ À l'oreille, autrement, ce qui marque le plus est ce lyrisme intextinguible, qui passe par diverses formes plus ou moins sombres, plus ou moins volubiles, mais qui demeurent toujours remarquablement prégnant mélodiquement, et tendu sur une harmonie riche et évolutive.
→ À recommander à tous les amateurs de d'Albert, Rott ou Tyberg. De surcroît, l'orchestre est absolument splendide.
Verdi – Aroldo – Stella, Penno, Protti ; Firenze 53, Serafin (Walhall)
→ Rhabillage de Stiffelio, avec une révélation immédiate, donc moins de tension dramatique. Mais tous les grands ensembles extraordinaires sont conservés. J'aime davantage la tension interne du pasteur qui prêche l'inverse de ce qu'il ressent, mais le contexte féodal fonctionne bien aussi.
L'acte bricole des retrouvailles étranges, dans une musique nouvelle.
→ Orchestre évidemment un peu paumé (le nombre de décalages dans l'ouverture, hallucinant), mais progressivement de plus en plus en place, quoique mixé trop loin. Les parties a cappella sont complètement fausses (je veux dire, chantées à un ton d'écart !), les équilibres en-scène et hors-scène sratés…
→ Chanteurs aux voix éclatantes, à défaut d'être toujours subtils. Stella radieuse comme toujours (ni impavide, ni frémissante). Gino Penno devait faire un bruit démentiel en salle, la voix est à la fois très franche et dotée d'un espace assez fou, ça ne résonne que dans la face et il y a des cavernes dans son corps ! Ce n'est pas forcément passionnant en termes d'incarnation en revanche (parmi les ténors en GP qui riment, je préfère largement les douceurs de Gianni Poggi). Enfin Aldo Protti, au legato parfait et à l'assise inhabituelle, n'a jamais aussi bien chanté !
→ Peu de versions de toute façon, et celle-ci est probablement la plus satisfaisante.
Wagenseil : concertos pour harpe (avec accompagnement de trio à cordes), Rachel Talitman (Harp & Co. 2013)
→ Délicieux, caractère méditatif frémissant rare pour l'époque.
MERIKANTO, A.: Juha [Opera] (Lehtinen, Kostia, Krumm, Valjakka, Finnish National Opera Chorus and Orchestra, Söderblom) (Finlandia)
→ Splendeur des splendeurs, un opéra qui évoque à la fois Pelléas, Das Schoß Dürande (Schoeck) et Tosca. Dans une lecture rugueuse très différente de la version mieux connue (et plus avenante) chez Ondine.

Rachmaninov, air Aleko :
- Leferkus / N. Järvi
- Gerello / Orbelian (quelle éloquence !)
- Nesterenko / Kitayenko

Verdi – Il Trovatore – Scala, Molajoli
→ Témoignage du chant des années 30, où la diction et l'expressivité n'avaient pas du tout la même importance que dans les années 50. Chacun énonce mollement son texte en conservant surtout une belle texture moelleuse de voix. (Beau mais mou.) Beau ténor, superbe baryton, soprane impossible (elle sonne si vieux, pas de legato non plus…).
→ Intéressant dans la mesure où ce met en évidence les différences fondamentales entre les périodes, les écoles de pratique et de pensée du chant… tout en relativisant l'idée d'un Âge d'or absolu. (C'était globalement mieux chanté, mais ce n'est même pas si évident concernant la soprane sainement émise mais redoutablement moche.)

Chopin Études: Geniušas
→ Lecture très fluide et aisée, les contrechants « invisibles » y sonnent particulièrement bien.






réécoutes œuvres (dans mêmes versions) réécoutes versions


Wagner – Das Liebesverbot : air d'Isabella et final du I (R. Heger)
→ Version formidable (Zadek, Dermota, Equiluz, L. Weber !), mais de grosses coupures dans des moments importants. (Sinon Weigle est très bien.)

Wagner – Das Liebesverbot : air d'Isabella et final du I (Weigle)

Wagner – Das Liebesverbot : air d'Isabella et final du I (Savallisch)
B.-A. Zimmermann : Les Soupers du roi Ubu meistersinger, ouverture, solti vienne
van Gilse – Symphonie n°2 – PBSO Enschede, Porcelijn (CPO)
Symphonie n°1
Symphonie n°4
Tanzskizzen

Schoeck – Besuch in Urach – Harnisch, Berner SO, Venzago (Musiques Suisses)
Volbach – Symphonie en si mineur – SO Münster, Golo Berg (CPO 2019)
Volbach – Es waren zwei Königskinder – SO Münster, Golo Berg (CPO)
graener prinz eugen, NDRP Hanovre, W.A. Albert x4
Ropartz – Le Pays – Ossonce (Timpani)
→ Plus je le réécoute, plus j'admire et adhère à cette sorte de Tristan provincial… (Très proche aussi des wagnérismes de Fervaal ou L'Étranger, de d'Indy.)

Bernier – Aminte & Lucrine – Lesne (Virgin)
→ Sujet du type Callirhoé, aussi bien traité musicalement que Pyrame de Clérambault, une pure merveille, au sommet du genre !

Grandval – 4 cantates /6 : Rien du tout, Grégoire, Ixion, L'Impatient – Béatrice Mayo-Felip, Ensemble Amalsis, Pappas (Arion)
→ Interprétation de première classe, chanteurs formidables (quel français, quelle variété d'inflexions, sans jamais détimbrer, pour Mayo-Felip, on n'a jamais aussi bien chanté des cantates !) et continuo peu inventif mais sérieux.

Nicolai – Il Templario – Beermann
→ Vraiment plus belcantiste avec moins de traits weberiens que dans mon souvenir. Vocalement aussi, moins séduit (l'italien pas très beau) que lors de mes précédentes écoutes.

CPE Bach : Trios piano-cordes (Linos piano trio)

→ Il faut s'habituer au son des cordes non vibrées (avec piano, c'est toujours un peu inconfortable pour ma part), mais le corpus est absolument passionnant, à la naissance du genre, avec un piano très volubile qui échappe totalement au modèle initial de la Sonate en trio, véritablement les premières explorations d'un vrai trio pour / avec piano. (Et de très belles œuvres réellement nourrissantes, qui ont déjà un sens de la grande structure.)

Verdi – Stiffelio – Battistoni (C Major)
→ Un des tout meilleurs Verdi, dans une interprétation extraordinaire (belle voix saines, tension dramatique, orchestre beau et dirigé avec finesse).

Bischoff – Symphonie n°1 – W.A. Albert
Schubert – The Winter Journey, R. Williams, Burnside (Signum)
→ En anglais, tout en douceur ;

Hanson – Merry Mount (Naxos)
→ Format tradi, de beaux récitatifs assez simples, mais vraiment animé et nourrissant. Très belle œuvre.


Suite de la notule.

mercredi 24 juin 2020

L'Athénée Louis Jouvet : élu meilleure saison et meilleur plan 2020-2021


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Extrait vidéo de Normandie joué par les Frivolités.

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L'Athénée a dévoilé sa nouvelle saison.

L'exemple de la maison qui fait varié – théâtre (dont musical ou en langue étrangère),  opérette, recoins inexplorés du répertoire (seria de langue allemande, opéra comique dodéphonique…), opéra contemporain, récitals de lied (Wolf !) et mélodie (Messiaen !) –, qui fait ambitieux, qui propose du neuf dans les meilleures conditions d'exécution… En termes de mise en scène, on y fait toujours très animé, même avec des moyens limités – véritables directions d'acteur, pensée de l'espace scénique au delà des automatismes…

Je ne compte plus les découvertes ou expériences extraordinaires en ces murs : Les Bains macabres de Connesson, The Lighthouse de P.M. Davies, The Importance of Being Earnest de Gerald Barry, Trouble in Tahiti de Bernstein, Le Testament de la Tante Caroline de Roussel… Si bien que j'ai fini par appliquer la règle : « l'Athénée fait une création, je cherche pas à deviner si ça vaut la peine, je viens ». Je m'en suis toujours félicité depuis.

De surcroît, cette saison, la salle est en tarif unique (on était à un double tarif 32/26€, je crois), à 26€ la place, déjà raisonnable… mais en abonnement, on peut avoir 50% de réduction, sachant que les places sont déplaçables et même remboursables sans justification. 13€ en première catégorie pour de l'inédit toujours original et servi avec soin… de quoi prendre le goût du risque !
Il faut ajouter à cela qu'il s'agit d'un des plus jolis théâtres de Paris, qu'on y est proche des artistes, y voit bien et entend bien de partout… et que le personnel est le plus aimable de toute la capitale, toujours prévenants et adorables – d'ailleurs beaucoup de ces petits jeunes assistent au spectacle, on les sent vraiment intéressés par ce qu'ils font.

Pour entendre de l'opéra à Paris, c'est avec l'Opéra-Comique (dans un autre genre), l'adresse où l'on peut vraiment se lancer aller écouter un opéra en toute confiance : on sera bien servi.

(C'est tout de même plus agréable à écrire – mais peut-être moins amusant à lire – que mon opinion sur l'Opéra de Paris, qui constitue à peu près le miroir parfait de l'Athénée : hors de prix, inconfortable pour les fesses, les yeux, les oreilles, accueil standardisé, répertoire rabâché, mises en scène paresseuses, orchestre d'une désinvolture sidérante…)

En théâtre, je ne goûte en général pas trop la dominante, des pièces pour initiés (un peu du théâtre méta-, beaucoup de Tchekhov et de Beckett) jouées parfois en langue étrangère, mais dans des approches assez austères / abstraites qui ne m'ont pas beaucoup touché. Non que ce soit fait à la légère, mais pas du tout mon genre, je ne suis pas le public cible.

Je puis donc seulement conseiller à propos de leur saison musicale, particulièrement avenante cette année !

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Déjà, les soirées de lied.
Pass-Cemin dans des ballades hugoliennes, Ives et les Australiens ;
Röschmann-Martineau ;
Kleiter-Drake dans Wolf ;
Boché-Cemin.

Et puis les opéras. Ma sélection :

1) Normandie de Misraki par les Frivolités Parisiennes. Hilarant, interprété au plus haut niveau (l'humour grivois à la française, tout dans l'innuendo jubilatoire, même pour moi dont ce n'est pas le fonds de commerce), avec de beaux numéros musicaux. J'ai déjà vu la production, c'est un moment assez grisant. ·

2) Pour les Fêtes, Le diable à Paris de Lattès avec les Frivolités à nouveau, mis en scène par l'excellent Édouard Signolet (qui fait énormément avec très peu !). Dans le domaine du léger, Yes ! la saison dernière avec la même équipe était un enchantement.

3) Von Heute auf Morgen de Schönberg (scène maritale assez intense, de loin son meilleur opéra) en réduction pour 5 instrumentistes par l'excellent Némoto (notamment auteur d'un Winterreise pour ensemble très opérant), couplé avec un Offenbach diabolique rare.
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4) L'eau-péra de Lavandier ; je ne sais ce que ça vaut, mais Lavandier a les qualités de caméléon nécessaires pour éviter l'ennui à l'opéra. Il écrit aussi correctement pour la voix, même si je n'avais pas été ébloui par son dernier cycle de mélodies, et orchestre redoutablement bien.

5) Mr Shi and his Lover, théâtre chinois avec musique de scène, me tente beaucoup. Mais expériences pas toujours probantes dans cette salle du théâtre étranger – Strindberg en italien – ou musical – Ismène de Rítsos avec la musique d'Aperghis, subjectivement la pire expérience en salle depuis 10 ans (ce n'était objectivement pas mal réalisé du tout, mais musicalement peu dense, et la pièce se contentait de ressasser le mythe d'Antigone dans un dispositif visuel qui me mettait mal à l'aise).

6) Les Sept Péchés capitaux de Weill & Brecht : un ballet chanté (écrit pour Balanchine), organisé autour d'Anna qui tente de faire fortune aux USA, commentée par la voix moralisatrice de sa sœur et un quatuor vocal masculin…  Beaucoup plus lyrique que le Weill cabaretier, à peine si l'on peut comparer.

7) Powder Her Face d'Adès : sorte de remix un peu jazzy de l'histoire de Lulu, célèbre dans la presse pour la faveur buccale qui y est représentée, mais ici le fond de sauce brittenien du langage d'Adès est vraiment teinté d'irrémédiable déréliction – ambiance Wozzeck dans la solitude de l'hôtel-lupanar désert.
(Pas très réjouissant, je le trouve aussi moins prenant que The Tempest, ni que ses jeux chambristes ou orchestraux… mais indéniablement bien écrit musicalement, et théâtralement assez marquant.)

8) Croesus de Keiser (auteur de la Passion selon saint Marc un temps attribuée à Bach, que je trouve bien plus intense que la Matthieu et aime peut-être même davantage que la Jean – quels chorals !), du seria hambourgeois (l'exception écrite en allemand, donc), très bien fait. Ce restent des récitatifs secs entrecoupant des airs clos, mais la qualité musicale en est réelle et séduisante.

9) 10) Je suis moins optimiste sur le mash-up Salomé (ce peut être jubilatoire comme laborieux, à tester) et sur le Mélisande & Pelléas revu par Stücklin avec musique pour claviers électroniques (je crains que ça ne rejoigne pas le Maerterlinck taiseux, évanescent et parfois grotesque que l'on aime). Mais je n'ai pas vraiment d'éléments pour m'en faire une opinion.

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Voilà une maison qui mérite de franchir le pas… en particulier si votre budget est mince et votre curiosité étendue !

[Dois-je préciser que je n'ai aucun partenariat, aucune invitation avec l'institution, et n'y connais même personne, malgré les aspects de publi-reportage de cette notule : éloge sincère.]

lundi 22 juin 2020

À la recherche de concerts résurgents (à Paris)


Nagel confinement
Atelier von Nagel, concert dans les copeaux le 13 mars 2020.

Pour l'instant, à Paris :

 ¶ Atelier von Nagel (XIe). Musique de chambre baroque avec clavecin.

 ¶ Jeudis de Saint-Marcel (l'église réfomée du Ve, pas la catholique du XIIIe). Piano, lied, musique de chambre.

 ¶ Cabaret à Favart du 25 juin au 4 juillet, dans un programme exaltant –  des Robaiyat de Khayyam par Cras jusqu'au Tango stupéfiant Marie Dubas en passant par LULLY ! – avec Judith Fa et Lionel Peintre Peintre… (mais déjà complet)

 ¶ Maison de la Radio (concerts avec du Martinů et du Bloch – et pas du tout leurs tubes ! –, déjà complets aussi). Deux autres vont ouvrir à la réservation (avec Barbara Hannigan, et avec Cristian Măcelaru, nouveau directeur musical du National de France).

 ¶ Jeunes Talents à la Cathédrale des Arméniens et en la Cour de Guise (Hôtel de Soubise / Archives Nationales). Programmes de haute qualité (œuvres et interprètes).
 ¶ Philharmonie de Paris le 9 juillet, avec concert du prochain directeur musical de l'Orchestre de Paris, Klaus Mäkelä.

Quelques expériences aussi pour la Fête de la Musique : les Pianissimes autour de jeunes du CNSM à Guimet, comédie musicale et l'orchestre de Gibault à la Mairie du IXe, Buniatishvili, amateurs, gamelan et baroque sur les marches, à la Philharmonie).

La meilleure source d'information demeure l'excellent forum Classik, où Mickt en particulier propose une mise à jour très prompte et très complète à la fois des conditions légales des tenues de concert, et des nouveaux projets de rétablissement d'offre musicale vivante. Par exemple :
https://classik.forumactif.com/t9358p250-annulations-dues-au-coronavirus ;
https://classik.forumactif.com/t9390-concerts-et-initiatives-post-confinement .

Je compte rouvrir l'agenda officiel de CSS – déjà bien rempli pour la saison prochaine –, avec des reports indispensables (Circé de Desmarest !) et quelques grands événements (Von Heute auf Morgen, l'opéra comique de Schönberg, Normandie de Misraki et ses innuendos irrésistibles, un nouveau volume de Licht de Stockhausen…), dès que la confirmation des conditions d'accueil de l'automne sera fixé – Laurent Bayle a annoncé depuis plus d'un mois que la programmation de rentrée serait totalement refondue… !

Bonne chasse à ceux qui partent à l'assaut du concert vivant !  Pour les autres, j'ai une très jolie liste de nouvelles parutions à partager très bientôt.

samedi 6 juin 2020

Le défi 2020 des nouveautés – épisode 7 : Rule, Britannia, rule the (sound) waves


Quoique trop en balade (et au travail) pour nourrir proprement CSS, je n'ai pas cessé d'écouter de la musique ni de mettre des notes de côté pour l'observatoire discographique du site.

Petit bilan du mois écoulé. Nouveautés écoutées de ces dernières semaines.

Du vert au violet, mes recommandations.

♦ Vert : réussi !
♦ Bleu : jalon considérable.
♦ Violet : écoute capitale.
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons disques. Dans les cas où je ne recommande pas forcément l'écoute, je place le texte en italique.)

Dans ce très vaste choix, j'ai tout particulièrement été ébloui par des contributions britanniques : la musique symphonique de (Richard) Bennett (par le BBC Scottish SO et John Wilson), les sonates violon-piano de Bowen et Ireland (par Tasmin Little), le Schwanengesang par Roderick Williams. Par ailleurs, Super flumina Babylonis d'extrême jeunesse de Fauré (et son Requiem dans une version particulièrement différente, limpide et aboutie) et les compositions de Sinigaglia, Wölfl, Dussaut, Groven ou C.P.E. Bach ont attiré mon attention.
Bonne chasse !




commentaires nouveautés : œuvres commentaires nouveautés : versions


WÖLFL, J. / CLEMENTI, M. / HUMMEL, J.N. / DUSSEK, J.L.: Piano Sonatas (The Beethoven Connection, Vol. 1) (Bavouzet) (Chandos)
→ Projet passionnant de remettre Beethoven en contexte, par un pianiste de renommée qui vient justement de livrer une intégrale Beethoven. Et l'on n'esst pas déçu du voyage : on connaissait les talents d'évocation de Dussek (sa grande narration pianistique figurative autour de la mort de Marie-Antoinette), moins ses sonates ; Clementi a eu aussi ses défenseurs (l'archistar Horowitz en glissait souvent dans ses programmes), et éclaire assez bien l'écriture des premières périodes de Beethoven (cette ardeur, ces arpèges en escalier).
→ Mais le grand prix de cet album provient surtout de Wölfl, où l'on retrouve non seulement l'énergie, mais aussi l'esprit de Beethoven, avec un langage original qui travaille très différemment le matériau thématique par rapport aux classiques précédents et aux romantiques suivants. Sonate en outre très belle et aboutie.
→ En termes d'interprétation, le piano moderne capté de près sonne un peu blanc et lisse à mon goût, le toucher de Bavouzet un peu dur (ce qui ne transparaissait pas du tout dans ses Ravel chez MDG, ni même pour ses Debussy chez Chandos). Mais la qualité d'exécution et l'intérêt du programme lèvent tout début de réserve.
Nielsen, Symphonies 1 & 2, Seattle SO, Dausgaard (Seattle SO)
→ Un brin déçu par ce cycle : réussi dans l'absolu, mais venant d'un orchestre aussi engagé dans la découverte, d'un label aux prises de son de qualité aussi excellente (ce qui est ici confirmé) et surtout d'un chef ayant démontré ces dernières années, sont goût des angles, je m'attendais à un Nielsen assez fouetté, plutôt proche de Göteborg-N.Järvi. Or, au contraire, c'est un Nielsen tout en rondeur, plus proche de Schønwandt (miam), Gilbert (bof) ou Vänskä (splendide). Beau, mais qui va dans le sens d'une écriture aux basses très mélodiques qui manquent un peu de fermeté de pulsation, de rebond – et que j'aime bien voir compensée par les interprètes.
→ Le mouvement lent de la Première est tout de même exceptionnellement allant et exaltant, d'un souffle proprement inouï.
Ervind GROVEN (c-1) : Symphonies Nos. 1 & 2 – Kristiansang SO, Peter Szilvay (ints-1)
→ Sorte de romantisme avec la légèreté de touche du néoclassicisme, très séduisant et frais !
Saint-Saëns Concerto 3,4,5 ; A.Kantorow, Tapiola Sinfonietta, J.Kantorow (BIS, 2019)
→ Vraiment lisse, malgré les couleurs que devraient apporter la captation BIS (or on perçoit surtout les cordes, comme trop souvent avec cet orchestre). Toucher immatériel très impressionnant, à peine effleuré mais très timbré ; résultat calme et doux, pas très efficace dramatiquement.
CPE Bach : Trios piano-cordes (Linos piano trio)

→ Il faut s'habituer au son des cordes non vibrées (avec piano, c'est toujours un peu inconfortable pour ma part), mais le corpus est absolument passionnant, à la naissance du genre, avec un piano très volubile qui échappe totalement au modèle initial de la Sonate en trio, véritablement les premières explorations d'un vrai trio pour / avec piano. (Et de très belles œuvres réellement nourrissantes, qui ont déjà un sens de la grande structure.)
Massenet – Thaïs – Wall, Staples, Joshua Hopkins ; Toronto SO, A. Davis (Chandos)
→ Le plus bel orchestre de la discographie, d'assez loin, enfin une version où les couleurs remarquables de cet Orient s'épanouissent à plein – dans l'esprit, on se rapproche enfin de Salome !
→ Vocalement une fête aussi : superbes voix très bien faites, personnelles, mordantes, et dans un français de très bonne qualité.
Lalo, Vieuxtemps, desenclos, Philippot : « Miroir ». Trio avec piano 1, Sonate alto… Daufresne (saxhorn), Alexandre Collard (Cor), Mathilde Nguyen (pia) (Klarthe 2020)
→ Quel instrument remarquablement moche que le saxhorn ! Mais belles œuvres, en revanche !
Kurzak « Desire »
→ Toujours voix impressionnante, et étrange méli-mélo des rôles très larges (Elvira d'Ernani) aux lyriques plutôt légers et assez haut placés (Micaëla), de toutes les langues (italien, français, tchèque, polonais, russe) des architubes italiens avec du Verdi moins courant, des standards slaves de Tchaïkovski et Dvořák aux (plus locaux) succès de Moniuszko…
→ De ce fait, le récital impressionne (surtout quand on connaît l'impact de cette voix en vrai, dont les moirures saturées fendent l'espace !), mais je n'ai pas eu la sensation qu'il construise autre chose qu'un récital. Pas d'histoires racontés, de singularités affirmées – en tout cas, je ne les ai pas senties. Mais c'est globalement inattaquable sur le plan vocal.
Schumann & Christian Jost , Dichterliebe – Stella Doufexis, Peter Lodahl, Daniel Heide, Horenstein Ensemble, Christian Jost (DGG 2019
→ Très belle relecture avec arrangement de ritournelles, pour accompagnement de nonette : quatuor, flûte, clarinette, harpe, célesta (et piano), marimba (et vibraphone). Ajoute un côté contemplatif / planant à l'américaine, comme dans un quatuor de Hillborg ou un opéra de Spears… Très plaisant ! (et remarquablement interprété)
→ Dichterliebe et les Eichendorff Op.39, dans leur version d'origine sont merveilleux par Stella Doufexis, qui les chante avec une fois qui semble venir des temps anciens, capiteuse et franche à la fois !
Lassus: Inferno ; Cappella Amsterdam, Reuss (HM)
→ Voix assez rondes (un brin de pâte non nécessaire), exécution au cordeau, très nette, plutôt allante.
Saint-Saëns & autres, Si j'ai aimé, Sandrine Piau, Le Concert de la Loge, Julien Chauvin (2019) Bizet: Carmen Suite No. 1 & Symphony in C - Gounod: Petite Symphonie – Scottish Chamber Orchestra, François Leleux (Linn)
→ Carmen inhabituellement nerveuse (et en petit effectif), symphonie qui manque un peu de tension et d'enjeu pour moi – pas très séduit par les phrasés non plus (inutilement sophistiqués, souvent).
Debussy (Étude retrouvée, Charbon), Ravel (Menuet), Messiaen (À vue, Canyons, Fauvette), Boulez (Toccata, Notations, Éphéméride) – « French Piano Rarities » – Ralph Van Raat (Naxos)
→ Très bel ensemble de raretés (quel legs passionnant que celui de Van Raat !). L'Ardeur du charbon toujours aussi bouleversante, les oiseaux messiaeniques fascinants. Et cette étrange triade Prélude, Toccata & Scherzo de Boulez, dans goût déframenté mais pas du tout aussi épars que son style de maturité.
Belle interprétation dans l'ensemble, pas très convaincu par les Notations (toutes d'une pièce, alors qu'on peut vraiment jouer avec les strates comme dans la vertigineuse version Fray).
Beethoven – Folk Songs – Bohnet, Johannsen, Kimbacher… (Naxos)
→ Extraits des cycles irlandais, écossais, gallois et britannique, interprétés par de belles voix simples. Accompagnement un peu tradi / blanc, pas très dansant.
Fontana, Marini, Uccellini, Kapsberger… – Seicento ! – Onofri, Imaginarium Ensemble
→ Très bel ensemble de raretés généreuses, servies avec un violon droit et fin mais très expressif, et un ensemble remarquablement coloré et souple !
Haendel – airs « La Francesina  » (Iole, Dejanire) – Sophie Junker, Le Concert de L'Hostel Dieu
→ Seules deux (très belles !) pistes disponibles (sortie le 16 octobre !).
Somervell: Maud & A Shropshire Lad
Roderick Williams (Somm)
→ Sobre écriture fin XIXe, très bien servie évidemment par Roderick Williams.
« Clara - Robert - Johannes: Darlings of the Muses »
Wieck : Improvisations, Concerto. / Messieurs : symphonies n°1 — Gabriela Montero, Canada's National Arts Centre Orchestra, Alexander Shelley (Analekta)
→ Montero propose une interprétation très vigoureuse (virile, même) des Improvisations (animées) de Wieck. Étrange couplage entre les symphonies (bien interprétées) des Messieurs et le piano (dont le Concerto) de Madame.
Leone Sinigaglia, Œuvres pour quatuor n°1 – Archos SQ (Naxos)
→ Palpitations grisantes du Concert-Étude. Interprétation d'une rare richesse et fermeté de timbres, captée avec une lisibilité suprême.
Schubert – Der Schwanengesang
Beethoven – An die ferne Geliebte
Roderick Williams, Iain Burnside (Chandos)
→ Chaque mot a sa couleur propre, on n'a jamais aussi bien senti les inflexions de ces poèmes, l'immense diseur R. Williams, déjà le meilleur interprète de songs, frappe à nouveau, après sa Müllerin miraculeuse, dans le lied.
→ Un peu déstabilisé au départ par la postproduction étrange (la distance et la réverbération ne sont pas la même pour le piano et le chant, comme s'ils avaient été enregistrés dans deux pièces différentes…), mais l'on s'y fait. Un peu déçu aussi par Burnside, que j'avais toujours trouvé merveilleux jusqu'ici, et chez qui m'ont manqué un peu de fondu, d'inflexions et de couleurs, pour cette fois.
→ On n'a jamais aussi bien dit ce cycle, en particulier les Rellstab. Et le timbre, quoique doté de peu d'assise, reste très beau (et varié). Une des plus belles propositions pour ce cycle (selon les goûts bien sûr).
The Secret Fauré III : Super flumina Babylonis, Messe des Pêcheurs de Villerville (avec Messager), Prélude de la Passion, Cantique Racine, Requiem – BNeumann Ch, Basel SO, Bolton (Sony)
→ Un peu de toupet d'inclure le Requiem dans cette troisième livraison, toujours d'un niveau suprême d'exécution, et mettant en lumière des pépites écrasées par les corpus plus connus. Très recommandable !
Wagner : Die Walküre – Theorin, Westbroek, Kulman, Skelton, Rutherford, Halfvarson – BayRSO, Rattle (BR Klassik)
→ Distribution incroyable (les meilleurs pour ainsi dire, à commencer par Skelton et Rutherford, voix démentes et diseurs éloquents !), et en walkyries Simone Schröder, Alwyn Mellor, Anna Gabler, Jennifer Johnston, de très grandes dames qui tiennent aussi les premiers rôles dans ce répertoire, au plus haut niveau aussi bien en termes de salles que de résultat !
→ Direction pleine de transparence : les détails ne sont pas exaltés par la prise de son, mais la pâte laisse passer la lumière sous des liquidités de Debussy, ses reflets troubles en moins.
Bennett : Orchestral vol.4, concerto piano, Country Dances Book 1, Anniversaries, Troubadour Music – BBC Scottish, John Wilson
→ Concerto pour piano atypique et passionnant, un des plus beaux entendus jusqu'ici, Troubadour Music archaïsant très réussi, un superbe témoignage !
Donizetti: String Quartets Nos. 4-6 ; Pleyel Quartett Koln (CPO)
→ Toujours fascinant d'entendre Donizetti… composer. De beaux quatuors postclassiques (voire franchement haydniens), bien faits, qui n'ont pas encore la personnalité des derniers, mais déjà quelques tounures fugacement dramatiques (ou quelques frottements de secondes mineures très vivaldiens !) qui ne manquent pas de charme.
→ Superbe exécution sur instruments d'époque, au sein d'une discographie déjà riche (avec notamment le Kodály SQ et une précédente intégrale CPO, avec le Revolutionary Drawing Room !).
Dussaut & Covatti-Dussaut – Mélodies – González, Oyón (Audax)
→ Univers riche et frémissant, par une voix certes un peu large, mais témoignage passionnant qui donne envie d'en entendre davantage !

Jean Cartan – Mélodies – Boché, Tacquet-Fabre (Hortus)
→ Mélodies intimes, sophistiquées, presque sévères, par des deux des plus sensibles artistes actuels pour ce répertoire !
Les pièces pour piano m'ont, je l'avoue, assez peu impressionné : jolies harmonies enrichies, mais peu de réelles surprises, en particulier rythmiques, à l'exception d'allusions de jazz dans l'Hymne à Dante.

Bowen, Ireland, Alwyn, Brown, Coates – Sonates violon-piano – Tasmin Little, Piers Lane (Chandos)
→ Chefs-d'œuvre rarissimes et remarquablement habités !

Dubra: Symphony No. 2 & Mystery of His Birth – Liepāja SO, Lakstīgala (Skani 2020)
→ Mélodies simples, orchestre par masse, qui évoque les grandes boucles de Kancheli (avec un peu plus de lyrique) et les tintinnabulements de Pärt, de façon vraiment réussi. Il ne faut pas en attendre un discours sophistiqué, ni une progression, mais des atmosphères planantes ou de grands carillons, assez insinuants et persuasifs.
→ (Cette simplicité fait merveille dans la musique choral de Rihards Dubra, que je recommande vivement.)

Mayr : Le Due Duchesse, Franz Hauk (Naxos)
→ Opéra semiserio (sur un livret de Felice Romani !) à la veine mélodique limitée (comme d'habitude), mais beaucoup plus mobile que le Mayr scénique jusqu'ici documenté… et enfin servi correctement par un orchestre informé (et décent), ainsi que de très bons chanteurs.
→ Les scènes les plus dramatiques sont réellement réussies, en particulier le dernier quart de l'opéra, avec une réelle atmosphère et une très belle déclamation tendue.


commentaires nouveautés : rééditions

Verdi, Nabucco (extraits en allemand) – Synek, Lear, Kónya, Stewart, Talvela – Deutsche Oper, Stein (DGG)
→ Superbe interprétation très intense, qui traite vraiment l'orchestre de Verdi comme s'il était aussi riche que celui des autres grands du XIXe, et le résultat en est saisissant. Et voix incroyables.

(Dans les extraits retenus, il manque étrangement « Salgo già ».)

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Autres découvertes hors nouveautés :

autres nouvelles écoutes : œuvres autres nouvelles écoutes : versions


Atterberg: Suite No. 5, Op. 23, "Suite barocco" / Atterberg: Double Concerto in G Minor-C Major, Orebro ChbO ; Thord Svedlund (Danacord)
→ Pas très palpitant, surtout dans cette version empesée.
Siaint-Saëns concertos 1 & 2 :
Descharmes Malmö Soustrot
Rogé LPO Dutoit
→ La poésie de Descharmes dans la cadence liminaire du 2, pourtant démonstrative, c'est quelque chose.
Tippett: Concerto for Double String Orchestra ;
BBCSO, A. Davis (Teldec)
→ Assez morne. Mais mouvement lent planant réussi et final plus champêtre sympathique, malgré l'épaisseur de trait d'un orchestre à cordes.
Chabrier, Le roi malgré lui, AmSO, Botstein
→ Vraiment lent, distribution inégale malgré Goncalves en Fritelli. Décevant, mais comme les versions Bigot et Dutoit sont actuellement indisponibles, on est bien embarrassé pour disposer d'une version accessible et recommandable de ce chef-d'œuvre assez considérable !
Ólafur Arnalds (c-1), Island Songs, Nanna Bryndís Hilmarsdóttir (Mercury 2016)
→ Que du planant, mais Particles avec voix est du très joli folk minimaliste.
Franck Chasseur maudit, Scottish RNO, Tingaud (Naxos)
→ Pas très mystérieux (timbres, direction, prise de son), mais bien mené, sans pesanteur.

Psyché, même disque.
→ Toujours cette composition très fine, beaucoup plus française qu'à l'accoutumée.

, T.: Verbena de la paloma (La) [Zarzuela] (Ohio Light Opera), version anglaise (Albany)
→ Version anglaise de cet archi-standard de la zarzuela.
Arriaga: Orchestral Works, 1818-1824 ; Il Fondamento, Paul Dombrecht (Fuga Libera 2006)
Arriaga: Vocal Works, 1821-1825 ;Violet Serena Noorduyn, Robert Getchell, Mikael Stenbaek, Hubert Claessens, Il Fondamento, Paul Dombrecht, 2006 | Fuga Libera – bissé
→ Très belles versions sur instruments anciens des cantates et ébauches d'opéras (Herminie, Agar, Médée, Colone, Tante Aurore) et de la musique sacrée (O salutaris, Stabat).
Arriaga, symphonie en ré, esclaves, ouv en fa – Savall (Alia Vox 1994) – trissé
→ Dans cette symphonie, on entend passer la Deuxième de Beethoven (l'ouverture), Haydn (structure du mouvement), Rossini (formules d'accords), avec un naturel mélodique typique du premier romantisme. Excessivement touchant, surtout dans cette interprétation sur instruments anciens qui combine le meilleur de tous les mondes : couleurs très chaleureuses, relief du spectre, et pour autant aucun problème de legato ni de fondu. Tout à fait idéal.
Holliger: Scardanelli-Zyklus
par Heinz Holliger, Terry Edwards, Aurele Nicolet, Ensemble Modern, London Voices
→ Chœurs planants très bien prosodiés, frottements atonals mais splendide déploiement organique en tension-détente, très lié au texte.
STRAUSS, R.: Symphony No. 2 / Concertouvertüre (German Radio Saarbrücken-Kaiserslautern Philharmonic, Bäumer) CPO 2019
William Bennett : Sextuor piano-cordes (Naxos)
→ Joli post-brahmsisme.
Rimski Shéhérazade, CzPO, Válek (Supraphon)
→ Belle tension et timbres fins ! Violoncelles pas très justes dans le III.
Richard Bennett : Hickox vol.1 Partita, vieilles danses, mélodies anglaises.
→ Bien, mais pas du tout le nerf de la nouvelle version John Wilson.
Mahler 5 Birmingham Oramo
Rossini – Concerto pour basson – Accademia d'Archi di Bolzano (Arts)
→ Pas passionnant.

Puis Introduction et vars p clar. mieux (déjà essayé)

Puis variations hautbois en ut. Nettement plus raccord avec son style virtuose.
Vidéos : G&P stanislavski, schmiedt gent, rheingold amsterdam 2014, Pikovaya stanislavski, pikovaya gorchakova met, pikovaya mariinsky tat borodina…
Pleyel, Concerto pour basson et symphonies concertantes (CPO)
→ Sympa, de beaux alliages dans la symphonie avec flûte, hautbois, cor et basson. Moins passionnant sur la durée
tchaï lisitsa intégrale (testé aussi deux autres, Dynamic mal captée et nikova très bonne)

Tchaikovsky: Nutcracker arr. pia Taneyev par Michael Nanasakov (testé aussi claudio Colombo et Akira Wakabayashi, excellents également, plus nets)

The Nutcracker Suite, 4 Hands – Double Sharp Piano Duo
Vanhal, concerto en fa pour 2 bassons (+ 2 sinfonie), Umeå Sinfonietta, Saraste (BIS)
→ Volutes enchâssées qui ressemblent à un duo tiré de Così…
Sinfonie peu intéressantes.
Wieck : intégrale piano Grützmann (Hänssler)
Wieck : intégrale piano CPO (extts)
Wieck : intégrale mélodies Fontana CPO (extts)
Wieck : intégrale mélodies Naxos
Wieck : Maximilian Schmitt et autres
Wieck-Mendelssohn-Schindler : Högman (BIS)… quel disque !
Vivaldi, Concerto pour basson, Rie Koyama (lauréate musikwettbewerb 2012), chez Genuin.
Avec Pferzhim ChbO, Sebastian Twinkel (Genuin 2013)
→ Découvertes d'interprètes, de ce concerto précis aussi je crois, très réussi. (et véritable effort baroqueux avec clavecin très présent)
Wieck : soirées musicales (extts) sur le piano de Clara, Eugénie Russo.
→ que le nocturne est une parodie servile de Chopin !
→ Impromptu Op.9 sur l'hymne impérial de Haydn « souvenir de Vienne »
Richard Bennett : Orchestral vol.2, Concerto for Stan Getz (sax), Symphonie n°2, Serenade, Partita – BBC Scottish, John Wilson
→ Peu séduit par le Concerto, en revanche la Partita plus naïve mais généreuse dispense de très belles couleurs
Fauré : Requiem Op.48 : Michel Corboz
→ Lent, avec petits braillards très frémissants, très recueilli.

Fauré : Requiem Op.48 : Bonney Hagegård, Boston, Ozawa
→ Lent, avec petits braillards très frémissants, très recueilli.
Richard Bennett : Orchestral vol.1 : Concerto pour marimba, Symphonie n°3, Sinfonietta – BBC Scottish, John Wilson
→ Le concerto pour marimba évoque par moment From Me Flows de Takemitsu, avec ses bouts de gammes obstinés, traitemnent original là encore de la forme concertante, et qui s'adapte vraiment au caractère de l'instrument. La minuscule Sinfonietta de moins de dix minutes semble un pastiche (très réussi) des Fêtes des Nocturnes de Debussy !
Bruckner 7 mvt I
♦ Furtwängler berlin 42, accélérations organiques
♦ Giulini Vienne : très belles cordes précises, impressionnante filiation avec le dernier schubert
♦ Wand NDR : allant mais un peu large de trait
♦ Beinum : allant, mais surtout lyrique, pas très détaillé
♦ Inbal Tokyo Met : grande courbe lente et superbe
♦ Böhm Vienne : son beaucoup plus clair et nasal que les autres, assez univoque dans la conception
♦ Kabasta : allant, élancé, manque un peu de mystère
♦ masur : très lent, violoncelles pas beaux, belle progression infinie. choral du II un peu lisse (pas d'attaques de cordes)
♦ von Dohnányi Cleveland : bien, peu contrasté
♦ Wand, Berlin : orchestre somptueux, tempo allant, pas énormément de tension
♦ Wand Cologne : là aussi très bien, allant, mais pas un relief phénoménal.
♦ Keizberg Wiener Symphoniker : bel allant et construction organique
♦ Jochum Berlin
♦ Jochum Dresde
Eriks Ešenvalds Passion and Resurrection/Rihards Dubra Te Deum
→ Planant sympa.
Cherubini – Médée – Phyllis Treigle, Brewer ChbO, Bart Folse (Newport)
→ Sur instruments anciens mais assez mou. Ensemble tolérable.
Juri Tetzlaff: Hänsel und Gretel (music by E. Humperdinck) (arr. A. Tarkmann) (Helbling 2015)
→ Un conte avec fond sonore.
Debussy, Pelléas, Vienne 2017, Marelli, Altinoglu
→ Production géniale (les hors scène, Yniold mi-autiste mi-Chérubin…). Et puis Eröd, Schaer, Selig, Keenlyside !
Arrangements beeth 1,2,3,4,5;8 Egmont Beethoven 7, Maximianno Cobra
Mozart Requiem, Cobra
Schubert 9, Cobra (et samples !)
→ Là aussi 2x plus lent !
Beethoven, Symphonie n°1 pour SQ – Locrian Ensemble (Guild)
→ Fonctionne bien, réutilise bien les effets orchestraux

Beethoven, Symphonie n°1 pour vents – The Albion Ensemble (Somm)

Beethoven, Symphonie n°1 pour orgue (Heywood) – Thomas Heywood (Pro Organo)
Beethoven, Symphonie n°3 – Ensemble28, Daniel Grossmann (NEOS)
→ Acide de tout côtés, mais très vif.
VERDI / TARKMANN / MUZIO, Verdiana (Verdi in Arrangements) (Guber, Arte Ensemble de Hanovre) (CPO 2002)
→ Son aigrelet de l'ensemble (vents et cordes). Musique forcément un peu carrée, donne un côté militaire.
→ Et après inclut du chant, perd son intérêt – intéressant pour un concert dans une petite salle et à moindre coût, mais au disque, pas vraiment d'intérêt majeur, le chant écrase tout à nouveau… (et chanteuse pas particulièrement extraordinaire)
→ Dans le Luisa Miller, le son du quatuor geint un peu (malgré la belle qualité de discours.
Beethoven: Symphony No. 10 in E-Flat Major (realized and completed by B. Cooper) – Birmingham, Weller (Chandos)
→ Très opaque.

Beethoven: Symphony No. 10 in E-Flat Major (realized and completed by B. Cooper) – Czech Chamber Philharmonic Orchestra; Bostock, Douglas (ClassicO)
→ Hautbois qui joue trop bas, ouille. La partition ainsi réalisée n'est vraiment pas exaltante.
The Ring - Symphonic (Arr. for Orchestra by Andreas Tarkmann)
par Daniel Klajner, Nordwestdeutsche Philharmonie
Beethoven – Symphonie n°7 pour ensemble à vent – Les Vents de Montréal (ATMA)
→ Très chambriste, disjonctions du spectre. Intéressant !

Beethoven – Symphonie n°7 pour octuor à vent – Oslo Kammerakademi (LAWO)
→ Très symphonique (ces attaques éclatantes de cor !).
Haydn, Trio Hob. XV:14, Van Swieten Trio (Brilliant)
→ Délicieux adagio tout gracieux. (Cordes qui grincent un brin, il doit y avoir mieux, mais l'initiative sur instruments anciens est plaisante.)
Mozart, Marche en ré, Sénérade n°3, Sérénade n°13, Harnoncourt
→ Ni œuvres ni exécution passionnantes.
The Prodigy, The Fat Of The Land (XL 2012)
→ Ouille.

The Prodigy, Invaders Must Die (XL 2009)
→ Davantage de la musique de danse, moins sexuée, plus détendue, plus agréable. (Mais tout à fait hors sol pour moi.)
Mozart, Sérénades 10,11,12, COE (Teldec)
→ Saveur… et discours ! Splendide, en particulier la 12 très tendue…

Mozart, Sérénade n°10, Wiener Mozart Bläser, Harnoncourt (RCA 1982)
→ Ça joue faux avec un grain extraordinaire, un entrain terrible et une véritable poésie dans les mouvements lents. Épatant.

Mozart, Sérénade n°10
disco

Bruckner 9, esquisses du final, Olso PO, Talmi (Chandos)
Bruckner 9, final version Carragan – Olso PO, Talmi (Chandos)
→ Belles acidités, belle tension, et ce final est bien beau, dommage de l'ôter, et la VO fonctionne en réalité assez bien !

Bruckner 6, Suisse Romande, Janowski (Pentatone)
→ Fines nuances, orchestre un peu opaque, manque de fluidité sur la durée.

Bruckner 6,
¶ Wand / Munich PO (Profil)
¶ Wand / Köln RSO (RCA)
¶ Rögner / Berlin RSO (Berlin Classics)

Bruckner 2, Wand / Köln RSO (RCA)
→ Cor solo incroyablement à l'aise !

Bruckner 1, Wand / Köln RSO
→ Malgré le son (non sans une légère dureté, même si retravaillé par RCA en lui donnant de l'espace très agréable), une merveille élancée et naturelle, la symphonie se déploie sans jamais paraître traîner ou se contempler, un bonbon qui passe comme un songe !

Cherubini – Les Deux Journées – Beecham
→ Quelle direction vivifiante, quelle distribution de feu où le moindre second rôle brille par son timbre éclatant et son élocution exemplaire !
Contrairement au studio Spering, les dialogues sont enregistrés, ce qui change tout à l'intelligibilité et au rythme d'ensemble. On saisit enfin la saveur d'une l'œuvre qui a marqué son temps!

Bruckner 1 (survol)
¶ Wand / Köln RSO (très allant et convaincant)
¶ Janowski / Romande (pâte sombre)
¶ Venzago / Tapiola (très fin net)
¶ Sawallisch / BayRSO (battements très dramatiques et th B lyrique)
¶ Young / Hambourg (trait de cordes un peu large)

Bruckner 7, Ccgbw, Beinum (Music & Arts)
→ Très fluide, doux et poétique. Fonctionne très bien.



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réécoutes œuvres (dans mêmes versions) réécoutes versions


bliss enchantress finnie handley (et essayé rudolf schwarz, andrew davis) Chabrier, Le roi malgré lui, Pidò Lyon (bande France Mu)
Bowen, symphonie n°2, BBCPO, Andrew Davis
Moeran, Symphony in Gm, Bournemouth, Lloyd-Jones
Moeran, Sinfonietta, Bournemouth, DLJ
Nielsen: Symphonies Nos. 3 & 4, Seattle, Dausgaard
Gounod, Cinq-Mars, Schirmer d'Albert, Tiefland : fin du Prologue
versions Janowski, Schmitz, Rudolf Albert (int-1) avec aldenhoff (Walhall)
R.Strauss, Friedenstag, Sinopoli (partie la paix) Wagner, Die Meistersinger, Solti I (Vienne), Decca
→ Énergie motorique grisante et distribution superlative.
Lully, thésée, acte I – Legay, Novelli, Lannion, Immler ; Ambronay, Christie (vidéo hors commerce) Beethoven, Sonates 2 & 3, Say

Mahler 5 Stokholm RPO, Oramo

Mahler 8, Nézet Philadelphie
Méhul, Adrien, Vashegyi (Bru Zane)

et en particulier :
Méhul, Adrien, II, « Oui, vous voyez mon trouble extrême »
Cherubini, Médée, Fournillier
→ Superbe distribution et orchestre vraiment engagé et tempêtueux… Hélas Tamar gâche tout, difficile à supporter, cette pâte épaisse et presque cirée.
Méhul, Uthal, rousset (Bru Zane) Beethoven 9 Mackerras Enlightenment (Signum)
Méhul, Adrien, Vashegyi (Bru Zane)
Beethoven: Fidelio, Op. 72 (arr. A. Tarkmann) (excerpts):German Chamber Philharmonic Wind Soloists (Berlin Classics)
+ Nozze + Carmen



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Dans l'immensité des nouveaux disques à écouter que je n'ai pas mentionnés, il reste beaucoup de choix !

liste nouveautés : œuvres liste nouveautés : versions liste nouveautés : rééditions



Brandl orchestral CPO Fauré – Ballades, Nocturnes… Matvievskaya (Artalinna)
→ La notice est un fascinant guide d'écoute, aussi bien à travers les œuvres qu'à travers la cohérence interne du programme et du jeu de la pianiste – s'autorisant des exclamations admiratives qui, loin d'être de pure forme, permettent d'entrer dans la logique interne de ce récital exigeant.
DFD Edition Orfeo vol 2
Henze – Der Prinz von Homburg – Meister (Capriccio) tchaikovski ; symphonie n°4 ; pittsburgh, honeck Rudolf Schock Opera in German, Vol. 1 Rias-Kammerchor Und Rias-Sinfonieorchester
Kabalevski Préludes – Korstick, CPO brahms intermezzi sirodeau Beethoven Symphonies, Pittsburgh, william Steinberg (DGG)

→ Réédition volume par volume.
Górecki: Art Songs
Ewa Guz-Seroka
Penderecki – Passion selon saint Luc – (BIS) Tchaikovsky: Violin Concerto in D Major, Op. 35, TH 59 (Live Recording, Lausanne 1973) ; Igor Oistrakh
The Harp in the Vienna of Maria Theresa
Margret Köll
beethoven Sonates, Immerseel (Alpha) Brahms: Piano Concerto No. 1. Op. 15 (Live Recording, Lausanne 1978) ; Claudio Arrau
Un'Arpa Straordinaria: Italian Music of the 17th Century for Double Harp
Das kleine Kollektiv
Chopin sonate 3, mazurkas, geniušas
Aliotti: Il trionfo della morte
Les Traversées Baroques
haydn organ concertos ian quinn
Caldara: Works for Cello
Josetxu Obregón
Mendelssohn ; Walpurgisnacht ; Bernius (Carus)
Cyrillus Kreek - The Suspended Harp of Babel
Vox Clamantis
Schumann : Complete Works for pedal piano or organ
Daniel Beckmann

Bononcini: La conversione di Maddalena
La Venexiana
walküre duisburger PO, axxel kober
Arde el Furor
Diego Fasolis
Beethoven Symphonies Malmö SO, Robert Trevino
Carl Philipp Emanuel Bach: Empfindsam
New Collegium
London Calling
Amandine Beyer

Anna Clyne: DANCE - Edward Elgar: Cello Concerto
Inbal Segev
Barricades
Jean Rondeau

Emil Tabakov: Complete Symphonies, Vol. 5
Bulgarian National Radio Symphony Orchestra
1892 Reflections albéniz debussy grieg brahms
Uta Weyand



Nixon: Complete Orchestral Music, Vol. 3
Kodály Philharmonic Orchestra

rimski shéhérazade oslo v.petrenko
Rob Keeley: Orchestral Music Malaga Philharmon The Happiest Years ; Judith Ingolfsson
Skoryk: Complete Violin Concertos, Vol. 2
Andrej Bielow
Schumann, Cassadó, Fauré & Rachmaninoff: Works for Cello ; Denis Severin
Gál: Recorder & Piano Works
Sabrina Frey
mahler symphonie 9 ádám fischer
Gabriel Prokofiev: Concerto for Turntables No. 1 & Cello Concerto
Ural Philharmonic
Beethoven: A Chronological Odyssey ; Cyprien Katsaris
Roberto Sierra: Cantares, Loíza & Triple Concierto
Cornell University
Beethoven : The Piano Sonatas (Live) ; Andras Schiff
Sleeper's Prayer: Choral Music from North America
Choir of Merton College, Oxford
Schoenberg: Erwartung, Op. 17 & Pelleas und Melisande, Op. 5 ; Bergen PO, Gardner
Will Todd: Lights, Stories, Noise, Dreams, Love and Noodles The Bach Choir Haydn: String Quartets Op. 76 Nos. 1-3 ; Chiaroscuro Quartet
« Atonement » Caput Ensemble Tchaikovsky: All-Night Vigil & Other Sacred Choral Works ; Latvian Radio Choir
Smetana & Liszt: Piano Works
Miroslav Sekera
J.S. Bach: The Well-Tempered Clavier, Book 1, BWV 846-869 ; Trevor Pinnock
Heavenly Songes
La Quintina
Liszt, Schubert & Brahms: Works ; Christopher Park
Giovanni Battista Pergolesi: Stabat Mater, P. 77
Capriola di Gioia
Beethoven: Complete Piano Sonatas, Vol. 5 ; Konstantin Scherbakov
Façades
Andrew West (Somm)
Beethoven: Piano Concertos, Vol. 2 ; Inon Barnatan
ichmouratov symphonie chandos Beethoven: String Trios, Op. 9 Nos. 1-3 ; Trio Boccherini
Guastavino: Song Cycles
Letizia Calandra
Composing Beethoven ; Kilian Herold
Alessandro Scarlatti: Il Martirio di Santa Teodosia
Les Accents
Keyboard Variations ; Ewald Demeyere
Chinese Dreams
Lydia Maria Bader
R. Schumann: Waldszenen, Nachtstücke & Humoreske ; Zoltan Fejervari
menut les îles (HM) 90 Scriabin Complete Piano Preludes ; Daniel Pereira
Nebra Vendado es amor, no es ciego Beethoven: Complete Works for Fortepiano and Violoncello ; Nicolas Altstaedt
Bassoon Concertos - WEBER, C.M. von / BITSCH, M. / JOLIVET, A. / CRUSELL, B.H. (Plath, Deutsche Radio Philharmonie, McFall)
Label Genuin
Arion: Voyage of a Slavic Soul ; Natalya Romaniw

BYRD, W.: Keyboard Music (William Bird and Japan) (Emi Nakamura)
Label le petite dis
Chroma ; Matthieu Stefanelli
AHO, K.: Chamber Music - Prelude, Toccata and Postlude / Lamento / Halla / Violin Sonata (Chamber Music) (J. and P. Kuusisto, Peltonen, Fräki) Care pupille ; Samuel Marino
Carlisle Floyd: Prince of Players ; Keith Phares Saints inouïs ; Ensemble Scholastica
Lindberg: Accused & Two Episodes ; Anu Komsi Mirabile mysterium: Choral Music for Christmas ; Sächsisches Vocalensemble
Melchior Franck: Geistliche Gesäng und Melodeyen ; Cantus Thuringia Sweet Dreams ; Varduhi Yeritsyan
Scharwenka: Chamber Music ; Laurent Albrecht Breuninger Brahms: Klavierstücke, Op. 76 | Rhapsodies, Op. 79 | Piano Sonata No. 3, Op. 5 ; Peter Orth
Bennett: Orchestral Works, Vol. 4 ; BBC Scottish Symphony Orchestra Intermissions ; Svetozar Ivanov
John Pickard: The Gardener of Aleppo & Other Chamber Works ; Gavin D’Costa Haydn: String Quartets, Op. 20, Volume 2, Nos. 1, 4 & 6 ; Dudok Quartet Amsterdam
Penderecki: Concertos, Vol. 8 ; Maciej Frackiewicz

Penderecki: Concertos, Vol. 9 ; Maja Bogdanovic

Pēteris Vasks: Distant Light, Piano Quartet & Summer Dances ; Vadim Gluzman

Paradeis, sonates « Paradiso Plays Paradisi » ; Anna Paradiso

Valls: Missa Regalis ; The Choir of Keble College, Oxford

Augusta Read Thomas: The Auditions

Caleb Burhans: Evensong (Bonus Version) ; The Choir of Trinity Wall Street

They that in Ships to the Sea down go: Music for the Mayflower ; Passamezzo

Steve Elcock: Orchestral Music, Vol. 2 Siberian Symphony Orchestra

Tcherepnin: My Flowering Staff ; Inna Dukach

Bellman: Am I Born, Then I'll Be Living ; Torsten Mossberg

Persichetti: Organ Music ; Tom Winpenny

Zimmermann: Violin Sonatas Nos. 1-3 ; Mathilde Milwidsky



jeudi 14 mai 2020

[Défi 2020] – Un jour, un opéra – n°2


Le télétravail gourmand et les indispensables balades (dans Paris déserté ou dans la nature retrouvée) épuisent le plus clair de mon temps et font tourner CSS à plus petite cadence qu'à l'accoutumée.

Pour autant, on prépare quelques nouveautés piquantes, comme un panorama des arrangements des symphonies de Beethoven (certains savoureux !), ainsi que la suite de la série Une décennie, un disque – qui contiendra une étrange aventure, à savoir le bannissement des femmes (pour des raisons à la fois morales, liturgiques, politiques et musicales) des cérémonies funèbres officielles parisiennes pendant la Monarchie de Juillet !

En attendant, je continue de reporter ici le parcours « Un jour, un opéra », qui devrait vous apporter, en ces temps de restrictions spatiales, un peu de dépaysement légal et bienvenu.



Durant la saison 2017-2018, je m'étais lancé le défi d'éplucher la programmation lyrique mondiale et d'en proposer un catalogue (organisé par langues), en présentant les opéras rares qui, au milieu des milliers de soirs de Carmen(s) et Traviate, permettaient en réalité d'élargir réellement notre vision du genre, dans des styles extraordinairement divers. Les sujets des opéras contemporains (il y en a tant d'étonnants… que je ne pus finir) étaient particulièrement éclairants sur l'époque… et tout à fait intrigants, quand ce n'était pas résolument appétissants !  Le résultat est lisible ici.

Exploration passionnante mais extrêmement gourmande en temps (lecture de chaque saison, relevé, écoute, documentation, écriture, recherche d'illustrations, mise en forme, chaque notule représentait quelques dizaines d'heures), à laquelle je ne me suis pas prêté pendant la saison 2018-2019 – 2019 étant l'année du défi de l'écoute des nouveautés discographiques, comme vous avez vu.

Pour débuter 2020, la fantaisie m'a pris de reprendre l'exploration (quel fascinant biais de découverte de lieux, de compositeurs, de langues, d'histoire locale !), mais cette fois sans accumuler ni hiérarchiser : sous forme d'éphéméride, chaque jour un opéra (rare / révélateur / insolite si c'est possible) dans une ville du monde. Avec des liens vers des extraits. L'occasion de découvrir des maisons d'opéra, l'état réel du répertoire dans des pays dont nous connaissons mal la programmation, des figures musicales locales, des langages sonores sinon nouveaux, du moins différents. Un panorama de l'état du répertoire mondial par la bande des particularismes patrimoniaux et de la création contemporaine…

À suivre là.

Comme l'ensemble du parcours peut finir par intéresser les lecteurs de CSS, je reproduis ici le début de l'aventure.




🔵 Ce 26 janvier, à Greifswald en Poméranie Occidentale (tout au Nord-Est de l'Allemagne, sur la côte baltique, quasiment dans l'axe Sud de Malmö), on donne Snödrottningen (« La Reine des Neiges ») de Benjamin Staern, probablement dans sa version allemande Die Schneekönigin.

maisons d'opéra du monde


Le théâtre, inauguré en 1915 pour remplacer le précédent qui avait, comme c'est la tradition, raisonnablement été réduit en cendres quelques années plus tôt, dispose d'une salle – ainsi que vous le voyez – d'architecture assez originale.

maisons d'opéra du monde

La ville a la particularité d'avoir été sous domination suédoise de 1630 à 1815. Sous l'influence de la Réforme, son abbaye a été attribuée aux ducs locaux et ses briques réutilisées pour d'autres constructions.
(Beaucoup de bâtiments locaux, comme sur toute la côte Sud de la Baltique, sont érigés en Backsteingotik, en « gothique de briques ». Outre l'abbaye, il reste trois églises de ce style dans la ville.)

maisons d'opéra du monde

L'intrigue peut-être ? D'après le conte d'Andersen. L'ami de Gerda, Kaj, est frappé par un éclat du miroir de la (méchante) Reige des Neiges, ce qui lui fait un cœur de glace. Gerda brave tous les dangers et tous les sortilèges pour atteindre le palais où il est retenu, mais… elle demeure impuissante face au pouvoir de la Reine. Elle fond en pleurs, ce qui fait dégeler le cœur de Kaj.
Quelques citations ici.

L'œuvre ne dure qu'1h15, mais peut se destiner à un plus vaste public que les enfants : écriture tonale, certes, mais enrichie d'un grand nombre d'effets du XXe siècle, avec des sections assez intenses et impressionnantes. Très belle réussite !

En vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=a2J7ggsjdWk .




🔵  Aujourd'hui, 27 janvier, la Komische Oper de Berlin donne Jim Knopf und Lukas der Lokomotivführer d'Elena Kats-Chernin (1957-). Opéra pour enfants d'1h40, créé l'année dernière, d'après le best-seller de 1960 (depuis adapté au cinéma) de Michael Ende – l'auteur de L'Histoire sans fin.

maisons d'opéra du monde

Jim, Lukas et Emma la locomotive à vapeur quittent leur village de l'île de Lummerland, et mènent un voyage initiatique où ils gagnent finalement, des mains de l'Empereur de Chine, une île pour eux-mêmes.

maisons d'opéra du monde


Langue musicale simple et jouissive, aux jolies mélodies bien faites et sans facilité. La production est de surcroît un enchantement pour les yeux, le plein d'aventures et de dépaysement.

maisons d'opéra du monde


Dans ce théâtre inauguré en 1892, ayant servi à l'opérette et aux variétés, la compagnie (incluant un très bon orchestre permanent !) peut aujourd'hui se comparer à notre Opéra-Comique : œuvres légères, créations ambitieuses jeune public, œuvres contemporaines radicales.

Trois différences importantes néanmoins :
¶ la Komische Oper est moins portée sur le service du patrimoine spécialisé ;
¶ elle dispose d'un orchestre résident ;
¶ les mises en scène sont très orientées Regietheater-bidouille, pas du tout le tradi soigné de Favart.

En vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=8R8S5ZrGr0Y .




🔵 Aujourd'hui, 28 janvier, au Théâtre National de Weimar, on joue Die Königin der Farben d'André Kassel – dont le style, même dans ses œuvres pour la jeunesse, appartient plutôt à une atonalité aux matériaux épurés, laissant libre cours à la déclamation.

maisons d'opéra du monde

Tiré d'un conte pour enfants conçu pour la télévision, cette Reine des Couleurs est aussi un livre de Jutta Bauer, illustré et interactif, bilingue allemand-anglais, dont on peut colorier la dernière page et où l'on peut découvrir le processus des couleurs complémentaires.

Malwida, reine des Couleurs, abuse de son pouvoir, si bien que les couleurs lui désobéissent et que le gris, qui échappe à son contrôle, remplace tout. Les couleurs finissent par revenir de leur plein gré.

maisons d'opéra du monde


J'ai aussi choisi cette production à cause de son lieu : si la Staatskapelle de Weimar n'est plus l'un des orchestres les plus virtuoses de d'Europe, le lieu demeure un centre culturel important ; centre culturel goethéen, évidemment, mais aussi un creuset musical séculaire.

Patrons : Schein, Bach, Hummel, Liszt (qui y créa *Lohengrin*, et *Der Barbier von Bagdad* de Cornelius), R. Strauss (création de son *Guntram*, et de *Hänsel und Gretel*)… *Samson et Dalila* y connut sa première mondiale, et Abendroth en fut le directeur musical après 1945… !




🔵 Aujourd'hui, 29 janvier, l'Opéra de Vilnius (re)donne Kornetas d'Onutė Narbutaitė (1956-), mélange assez stimulant de nappes atonales assez nues et de lignes mélodiques lyriques & marquées par le folklore – chœurs hors scène très évocateurs !

maisons d'opéra du monde

Ce Cornette s'inspire de celui de Rilke – où son ancêtre du XVIIe siècle est supposé, après une nuit d'amour avec une comtesse autrichienne, chercher une mort héroïque face aux Turcs.

Le livret exploite, dans les derniers instants du porte-drapeau, l'aller-retour entre son présent et ses souvenirs, ce à quoi font écho le langage musical aux sources multiples et les réminiscences folkloriques, dans une mise en scène assez traditionnelle, mais transposée au XXe s.

En vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=0FlKNgJV49k .

maisons d'opéra du monde

Depuis quelques années que je surveille la programmation mondiale, je suis frappé par la vivacité de la production lyrique lithuanienne : par saison, plusieurs titres de divers compositeurs inconnus ailleurs, dans la langue nationale.

Une exception tandis que beaucoup de pays, quelle que soit leur langue officielle, commandent leurs créations largement en anglais ou en allemand.

maisons d'opéra du monde

Et la qualité du fonds (notamment parce qu'il puise à la tradition et respecte les contraintes vocales) se révèle très stimulante !

Pourtant il n'y eut une maison d'opéra nationale qu'à partir de 1920, comme on s'en doute (et le bâtiment actuel date de 1976).

maisons d'opéra du monde

Un des hits récents semble Lokys de Bronius Kutavičius, d'après la nouvelle fantastique d'ours-garou de Mérimée, située dans la région.




🔵 Aujourd'hui, 30 janvier, on donne à l'Opernloft de Hambourg, ancien entrepôt portuaire, un Krimioper (Opéra policier), Mord auf Backbord (« Meurtre à babord ») de Susan Oberacker (autrice).

maisons d'opéra du monde


Je n'ai pas pu entendre l'œuvre ; je devine qu'il s'agit d'un pot-pourri de pièces célèbres ou pittoresques : une cantatrice et une touriste (en réalité enquêtrice) s'allient sur la trace d'un criminel pendant la croisière.. Avec de la chanson napolitaine et de la habanera…

maisons d'opéra du monde




🔵 Ce 30 janvier, l'Opéra de Riga donne I Played, I Danced (en réalité chanté en letton) d'Imants Kalniņš, d'après la pièce de Rainis, conte scénique épique rempli de folklore.

maisons d'opéra du monde

Kalniņš est une figure particulièrement emblématique (et inhabituelle) en Lettonie : d'abord compositeur de rock, il écrit de la musique symphonique hybride, de la chanson, mais aussi des pièces de concert tout à fait 'conformes'.

Un festival, entièrement consacré à sa musique, avait même été interdit par les Soviétiques – qui redoutaient l'affirmation culturelle des Lettons, transmise par la musique et la poésie, les dainas notamment.

maisons d'opéra du monde
(Photo de Chris Belsten.)

Dans cet opéra, on retrouve sa manière hybride d'utiliser l'orchestre en grandes masses verticales, comme des riffs, tout en utilisant de nombreuses techniques de composition selon ses besoins.

Le livret déborde d'action, comme dans un vrai conte développé : à la suite d'une vilaine prédiction, le château s'embrase lors du mariage et la mariée meurt. Un joueur de kokle (sorte de cithare-psaltérion lettonne), Tots, descend dans l'autre monde pour accomplir les rituels qui sauveront la jeune épousée (pas la sienne, vous avez trop cru la vie c'est un opéra de Monteverdi).
Cependant à la dernière étape, la Terre absorbe le sang de sa résurrection et (attention PLOT TWIST) Tots donne le sien (fin du SPOILER) pour la faire revivre, ce qu'elle fait en reprenant ses chants.

maisons d'opéra du monde

Chose amusante, il se trouve que ma pièce favorite de tout Kalniņš (une merveille de simplicité dansante) est une mise en musique du Psaume 80/81 : « Jouez des instruments, frappez le tambourin, jouez de la douce cithare et de la harpe ! », ce qui produit en letton Mostieties, stabules un kokles !

La maison d'Opéra de Riga existe depuis 1782 (théâtre alors de langue allemande), et le bâtiment date de 1863, rouvert en 1995 après rénovations post-soviétiques. Pour un opéra composé en langue lettonne, il faut attendre 1893 (Spoku stunda de Jēkabs Ozolsl).

Et le merveilleux Operavision.eu propose la vidéo sous-titrée intégrale pour six mois !
https://www.youtube.com/watch?v=gVCCGV0OxKY




La série a duré une bonne partie du mois de février, avant que la vie microscopique ne menace celle des gros (et bons) sons. Il reste encore un bon petit nombre de titres à vous faire découvrir !

Portez-vous bien, vous et vos oreilles.

dimanche 3 mai 2020

Le défi 2020 des nouveautés – épisode 6


L'enfermement (partiel) facilitant les écoutes, voici déjà une sixième livraison assez copieuse.

Nouveautés écoutées et commentées de ces dernières semaines.

Du vert au violet, mes recommandations.

♦ Vert : réussi !
♦ Bleu : jalon considérable.
♦ Violet : écoute capitale.
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons disques. Dans les cas où je ne recommande pas forcément l'écoute, je place le texte en italique.)

Quelques albums vraiment incroyables ont paru ces derniers jours, notamment les motets allemands du XVIIe par Clematis, les concertos pour basson (dont l'excellentissime de du Puy !) par Sambeek, la Phèdre de Lemoyne, les arrangements pour nonette de Dvořák, Puccini & R.Strauss, côté interprétation d'œuvres connues les R. Strauss de Lan Shui avec Singapour (mais j'ai bien aimé aussi le concerto pour contrebasson de Beethoven par Currentzis), et bien sûr la réédition en coffret des R. Strauss (décidément !) du Museum de Francfort et Weigle.




Commentaires nouveautés : œuvres

Hermann Goetz & Hans Huber – Piano Trios (Music from the Zentralbibliothek Zürich) – Trio Fontane (Solo Musica)
→ Le final du Huber est scherzo-brahmsien en diable ! Le reste est très plaisant, du simili-Brahms un peu moins ambitieux.
Flosman, Feld & Bodorová - Czech Viola Concertos ; Jitka Hosprová, Prague Radio Symphony Orchestra (Supraphon)
→ Atonal doux ou tonal élargi, un spectre très intéressant de la composition au XXe siècle – pas repéré de chef-d'œuvre vertigineux, mais tout est très bien écrit et se suit avec beaucoup d'intérêt.
Michl, quatuors basson-cordes – Ben Hoadley, The Hall String Trio (Naxos)
→ Effectif original, traité comme un gentil concerto pour piano plus mélodique que virtuose. Pas de l'immense musique, mais un point de vue différent sur les nomenclatures du temps, disons.
Anonymes, Walter, Cracoviensis, Rein, Buchner, Finck, des Prés – Orgue de Rysum – Ghielmi, Biscantores (Passacaille)
→ Belle évocation d'un répertoire pérbaroque à l'orgue et au chant d'église, sous forme d'un service de messe imaginaire. Très réussi et vivant.
Magnard – Ouverture, Chant funèbre, Hymnes Justice & Vénus, Suite dans le style ancien – Fribourg PO, Bollon (Naxos)
→ Quel élan nouveau, quelle pâte limpide apportées à ce corpus qui était certes un peu mieux servi (Timpani !), mais qui méritait cette mise en lumière ! Une partie du programme a été très peu enregistrée.
→ Les appels pointés du début du grand duo de Tristan dans l'Hymne à Vénus (et sa fin ressemble carrément à un final de poème symphonique de Strauss, ou à celui de la Femme sans ombre !).
Martini, requiem pour Louis XVI, Niquet (CVS)
→ Très lumineux et même léger, avec cette Séquence du Dies iræ en majeur, accompagnée de douces batteries de cordes et de trompettes plus triomphales que menaçantes, et parcourue d'une grande douceur… Vision consolatrice, à moins que ce ne soient les limites intrinsèques du langage lui-même de Martini.
Intéressant, encore un aspect manquant au répertoire du temps !
Reger, Trios à cordes, ensemble Il Furibondo (Solo Musica)
→ Pas trop sévère pour du Reger, mais évidemment essentiellement contrapuntique et quasiment pas mélodique, il faut aimer l'abstraction musicale germanique à son plus haut degré, voire avoir quelques notions d'écriture pour apprécier l'originalité des emprunts et modulations, la beauté de la conduite des voix simultanées… Un peu aride autrement, mais pas dépourvu de beauté.
Čiurlionis: The Sea, In the Forest & Kęstutis ; Lithuanian NSO, Modestas Pitrenas (Ondine)
→ Grand postpostromantisme assez franc, et bien fait, exécuté avec beaucoup d'élan et comme toujours remarquablement capté.
Rebel & Boismortier : Les caractères d'Ulysse. Suites pour deux clavecins ; Loris Barrucand, Clément Geoffroy (CVS)
→ Programme très original (Ulisse, Les Élémens, Ballets de Village, Daphnis, Les Plaisirs Champeſtres) à deux clavecins, par deux artistes majeurs (en particulier fan de Clément Goeffroy, l'un des clavecinistes les plus éloquents de notre temps, jusque dans les répertoires germaniques les plus sévères).
→ Le résultat sonore n'est que partiellement convaincant, capté de près, la richesse des deux clavecins mêlés paraît un peu agressive, alors qu'il n'y a rien de plus physiquement harmonieux lorsque leurs harmoniques se mêlent dans l'espace d'une pièce…
Pour autant, superbe voyage, qu'il faut s'imaginer écouter avec un peu de recul, à l'autre bout du salon ou à quelques rangs d'intervalle dans l'église.
Antheil : Serenades 1 & 2, Württembergische Philharmonie Reutlingen, Fawzi Haimor (CPO)
→ Musique bigarrée américaine, assez réussie, bien jouée et captée. Pas perçu de pépite particulière néanmoins : mériterait réécoute.
Adams – Must the Devil Have All the Good Tunes ? – Wang, LAP, Dudamel (DGG)
→ Plus planant que profond, pas du grand Adams. (Et sans le potentiel ravissant et jubilatoire de Grand Pianola Music !
Rosenmüller, Buxtehude, Pfleger, Hammerschmidt, Scheidemann, Monteverdi, Bernhard – Nun danket alle Gott – Clematis (Ricercar)
→ Motets allemands à voix seule influencés par l'Italie, trouvés dans une bibliothèque suédoise : un témoignage passionnant, des œuvres sobres et poignantes, une exécution au cordeau, frémissante et généreuse. Et des découvertes en pagaille (jamais entendu Bernhard pour ma part, pas sûr pour Pfleger et Hammerschmidt).
Gerald Barry : « Beethoven » & Concerto pour piano – Britten Sinfonia, Adès
→ Couplé avec les trois premières symphonies de Beethoven (la Troisième rebondit bien, très belle réussite), une cantate en anglais dans le style de Barry (avec sa tonalité dégingandée et ses chorals de cuivres issus de l'univers mental de Copland). Concerto pour piano qui joue avec les codes, en proposant des bouts d'exercices de Hanon-Déliateur au milieu d'un orchestre déhanché et martelant, jazzy et très amusant. Très rafraîchissant !
Różycki: Orchestral Works – Olga Zado, Lower Silesia PS Orchestra (DUX)
→ Du grand postromantisme expansif, pas la part la plus aventureuse de son catalogue, en particulier le très néo-chopinien Concerto pour piano (et sur des instruments plus limités que ceux des grands orchestres de l'Europe riche), mais beaucoup d'élan, d'atmosphère, de belles mélodies – ce n'est pas neuf, mais ce reste très abouti.
(Je recommande plutôt d'écouter son opéra Psyché, par exemple, qui tire davantage sur Szymanowski, en moins retors et davantage debussysé.)
Albena Petrović, Bridges of Love, Mangova (Solo Musica)
Daniel-Lesur, Messiaen, Pfitzner, Ives, Bernstein, Crumb, Eisler, Schumann, Ravel, Debussy, Fauré, Stravinski, Wolf, Brahms, Britten… – Paradise Lost – Prohaska, Drake (alpha)
→ Programme assez peu festif (contemplatif-mélancolique, voire carrément désolé), la voix de Prohaska a un peu mûri aussi (large pour du lied), mais on retrouve la même intelligence de la constitution thématique et musicale des pièces, la même finesse d'interprétation (on peut discuter sur l'accent français, mais l'ensemble reste tout à fait convaincant), qui font de chacun de ses nouveaux récitals un événement.
Lemoyne: Phèdre – Vashegyi (Bru Zane)
→ « Les murs de mon palais semblent crier vengeance / Je cherchais le bonheur, je trouve des forfaits »
→ (Dans ce livret, c'est Œnone qui fait le choix de la calomnie.)
→ La version complète de cette très belle tragédie du contemporain de Sacchini, Vogel et Cherubini. Son Électre était réputée d'une hystérie à peine soutenable, Bru Zane a retenu ce drame plus équilibré, dont la fluidité naturelle et la beauté de langue séduisent plus que l'éclat de moments isolés. À découvrir absolument pour compléter notre perception du répertoire classique de la tragédie en musique, par l'un des très rares compositeurs français à l'avoir exercée dans les années 1770-1780 – Gossec et Grétry (si on ne le tient pas pour belge) étant les deux autres grandes figures.
→ Moments forts : les trois grands airs, inhabituellement développés, des personnages principaux, très fouillés (celui de Phèdre aux confins du silence, celui de Thésée terrible…), et la mort d'Hippolyte, véritablement terrifiante, qui avec ses trombones furieux annonce le style de la mort de Sémiramis chez Catel.
→ Superbe distribution (Wanroij et Behr dans la soirée de leur vie, Christoyannis toujours aussi fascinant), Vashegyi très engagé !
« Unknown Debussy » (réductions & compléments par Orledge, versions originelles…) – Nicolas Horvàth (Grand Piano)
→ À part les étonnants chromatismes du Toomai des éléphants, , l'essentiel est assez bien connu (des réductions de musiques scéniques, des versions alternatives de tubes…) et sa nouveauté peut échapper, mais l'atmosphère de l'ensemble reste délicieuse, et je suis frappé par la beauté de timbre obtenue par Nicolas Horvàth (alors que Grand Piano ne flatte pas forcément de ce point de vue), chaque attaque chante avec rondeur, sans empêcher une belle variété de textures.
De quoi renouveler son Debussy avec délices.
Je n'ai pas encore pu me plonger dans la note de programme très complète écrite par l'artiste – qui a encore bien des inédits sous le coude.
Strauss, Puccini, Dvořák, Opera Suites for Nonet : Rosenkavalier, Tosca, Rusalka ; ensemble minui (Ars Produktin)
→ Jubilatoire sélection, qui comprend aussi bien interludes que parties vocales (le duo d'amour du I de Tosca, la Présentation et le Trio final du Chevalier, le duo du Cuistot et l'entrée du Prince de Rusalka…). Les arrangements restent relativement prévisibles (beaucoup de violon solo), mais le niveau de réalisation est tel ! Le corniste est hallucinant, tellement sûr et glorieux, aussi bien chez Strauss que Puccini…
Indispensable pour tous les amoureux de transcription, d'autant que contrairement à Mozart, on est là dans un terrain peu fréquenté !
J.S. Bach: Complete Keyboard Vol. 3 « à la française » ; Benjamin Alard (HM)
→ Une Suite anglaise, deux Suites isolées, une Partita… trois disques, essentiellement des suites à la française (en dépit de leurs dénominations),
pour un programme à la fois thématique et transversal vraiment stimulant, jouées avec la maîtrise habituelle d'Alard, mais qui me paraît dans ce répertoire de danses un peu rigide et sérieuse, où j'espérais davantage d'élan, d'inégalité, de déhanché.
J'aime pourtant bien ces pièces d'ordinaire (sans être un des grands admirateurs de Bach), et me suis un peu ennuyé ici.
Bortnianski, Berezovski – « Nuits Blanches » : Le Faucon, Alcide, Demofoonte – Gauvin, Pacific Baroque (ATMA)
→ Opéras en français et italien de compositeurs russes (célèbres pour leur contribution liturgique au fonds de l'Obikhod !), dans un style postgluckiste ou classique-allemand. Très étonnant, passionnant.
(Le français de Karina Gauvin est ce qu'il est, son émission un peu molle pas la plus adéquate non plus, mais on ne peut lui dénier le feu !)
du Puy, Weber, Mozart : Bassoon Concertos ; van Sambeek, SwChbO, Ogrintchouk (BIS)
→ On peut donc faire ça avec un basson ! Cette finesse (changeante) de timbre, cette netteté des piqués, cette perfection du legato, j'ai l'impression de découvrir un nouvel instrument. J'aurais aimé la Chambre de Suède un peu moins tradi de son (comme avec Dausgaard), mais je suppose que le chef russe a été formé à un Mozart plus lisse (ça ploum-ploume un peu dans les basses…).
Quand au du Puy, c'est une petite merveille mélodique et dramatique qui sent encore l'influence du dramatique gluckiste dans ses tutti trépidants en mineur, une très grande œuvre qui se compare sans peine aux deux autres !
Ropartz, La Tombelle, Widor, Louigny… ; Nuits ; I Giardini, Véronique Gens (Alpha)
→ La voix mûrit doucement, et la rondeur du timbre, la saveur de la diction demeurent souverains. Parcours assez original où l'on gagne notamment une Chanson perpétuelle d'anthologie.
Jommelli : Requiem & Miserere, Il Giardellino
→ Très jolie musique baroque-classique, agréable, avec du verbe et des atmosphères.
Vivaldi / Tarkmann ; Concerto Köln, Martin Fröst (Sony)
→ Le grand arrangemeur Tarkmann, qui a transcrit magistralement tant d'opéras de Mozart, Beethoven ou Schubert pour petits ensembles à vent, a aussi proposé sa version pour clarinette de concertos de Vivaldi… ici joués sur l'un des meilleurs ensembles sur instruments anciens (quel grain sonore !) et par la clarinette la plus naturelle, fluide et transparente (quel son flûté !) de la scène actuelle.

Un régal absolu, où l'on retrouve en outre quelques thèmes récupérés d'oratorios (le grand air de bravoure de Giudita Triumphans) et opéras (le figuralisme pluvial d'Il Giustino).
Pēteris Vasks: Viola Concerto & Symphony No. 1 "Voices" ; Maxim Rysanov (BIS)
→ Planant et délicat, TB, et quel altiste toujours incroyable !
Naoumoff: Cinq valses pour piano quatre mains, par Soojin Joo, Emile Naoumoff (Melism)
Aimables valses de salon au langage à peine enrichi. Très mignon, comme certaines pièces de caractère un peu subverties du début du XXe siècle.
N. Boulanger / Pugno : La Ville morte (d'après D'Annunzio et non Rodenbach), Göteborg 2020 (vidéo du théâtre)
→ Dans l'esprit d'Uscher de Debussy, du français très sombre et un peu germanisé… mais difficile de se rendre compte avec la diction épouvantable de la distribution – on ne comprend rien, on ne voit pas trop où ça va…
Dommage, quel inédit exaltant ! (celui qui me tentait le plus de toute la saison!)
Firenze 1350
→ Interprétation et sélection extrêmement directes, qui évoquent le naturel des plus grandes œuvres de la période suivante (Dufay !).






commentaires nouveautés : versions

R. Strauss – Macbeth, suite du Rosenkavalier, Tod und Verklärung – Singapore SO, Lan Shui (BIS)
→ L'orchestre n'est clairement pas auix mêmes standards que les plus beaux d'Europe (cordes peu douces ni fondues, bois assez acides et durs, cuivres peu ronds), mais l'aération toujours fabuleuse des captations BIS et la tension imprimée par Lan Shui en font peut-être le plus beau disque symphonique Strauss que j'aie entendu…
→ Macbeth extraordinairement tendu, toujours tempêtueux, qui échappe à son habituel aspect aimable (j'y entends beaucoup le compositeur d'Aus Italien !).
→ Rosenkavalier d'une grâce ineffable malgré l'enfilade de tubes – chaque frottement dans chaque tuilage est tenu, si bien que tout semble d'une progression infinie (Hab mir's gelobt semble s'étendre à l'infini comme un final de Mahler, ne jamais se reprocher sur sa séduction mélodique, toujours aller chercher la beauté de l'harmonie et du contrepoint en rebfort).
→ Tod und Verklärung, tant de fois entendu en concert avec une vague indifférence, devient ici véritablement une question de vie ou de mort, donc l'élan ne se limite pas aux quelques tutti plus mélodiques.
Verdi – Attila – Monatyrska, Stefano La Colla, Petean, D'Arcangelo ; Munich RSO, Ivan Repušić (BR Klassik)
→ Ouille. La Colla (malgré quelques aigus en arrière), Petean et D'Arcangelo sont séduisants, quoiqu'on les devine peu sonores en vrai, et qu'ils ne brûlent pas exactement les planches par leur intensité dramatique ; mais Monatyrska qui crie tout ce qu'elle peut (que lui est-il arrivé ? méforme, usure prématurée par le stress de la carrière ?), et Repušić éteint l'orchestre sous une mollesse digne des studios de Gardelli…
Décidément impossible pour moi de trouver un disque BR Klassik un peu exaltant (excepté ceux de Dijkstra, tous superlatif), la captation froide n'aidant pas non plus.
Chausson « le littéraire » – Chanson perpétuelle, La Tempête (arr. Némoto), Concert – Pancrazi, Musica Nigella (Klarthe)
→ Très belle version de la Chanson perpétuelle, instrumentalement très vivante, nette et aérée – moins enthousiaste sur le chant trop en arrière, pas assez mordant et intelligible (la tournure que prend E. Pancrazi, une chouchoute, me préoccupe un peu), surtout pour de la mélodie aussi délicate – et sans enjeu de couleur ni de puissance.
Les deux autres pièces sont très réussies, mais disposent de versions plus animées (Kantorow est assez formidable pour la véritable version de la Tempête, et la discographie du Concert est large).
Widor: Organ Symphonies, Vol. 2 (s3 & s4) – Rübsam (Naxos)
→ Incroyable les points communs de la Troisième Symphonie avec les pièces de circonstance de Théodore Dubois ! Je n'avais jamais remarqué à ce point.
Belle interprétation habitée de Rübsam, aux belles respirations, dans les prises de son toujours assez peu physiques et un peu blanches de Naxos (pas le meilleur label d'orgue, clairement).
Shostakovich / Schnittke / Lutosławski – Concertos chambristes – Kammerorchester Wien-Berlin, Denis Matsuev (DGG)
→ Superbe lecture du concerto piano-cordes de Schnittke, avec un orchestre au grain plus fin qu'à l'accoutumée, et Matsuev qui sonne ici ample et majestueux (ce qui ne m'a jamais frappé au concert ni dans ses autres disques).
Programme par ailleurs assez ambitieux pour un disque de concertos !
Haendel: Messiah, HWV 56 (1742 Version) ; Gaechinger Cantorey, Rademann
→ Grosse déception : tout semble retenu vers l'arrière, comme si chaque note était arrachée à la glaise, impression désagréable d'un retard permanent sur son propre tempo – sans doute lié aux choix d'attaque des cordes ? Solistes et chœur plaisants mais assez lisses, on est vraiment loin du grand Rademann d'il y a quelques années. (J'avais eu cette impression aussi en concert, depuis qu'il varie les ensembles avec lesquels il travaille…)
Gesualdo – Tenebræ – Graindelavoix
→ Lecture archaïsante qui met en valeur le plain-chant et lent contrepoint plutôt que la déclamation théâtrale, en tirant l'esthétique vers le XVIe siècle. Toutes choses qui se défendent, mais les timbres assez blancs de l'ensemble m'empêchent d'y prendre le même plaisir. Beaucoup plus séduit par la lecture résolument XVIIe, beaucoup plus incarnée, de l'ensemble Tenebræ – parue deux semaines plus tôt.
Monsieur de Sainte-Colombe, Pierlot, Lucile Boulanger, Rignol, Lislevand (Mirare)
→ Superbes versions, vivantes et lumineuses, du catalogue de Sainte-Colombe.
Bach: Sonatas for Violin and Basso Continuo, BWV 1021-1024 – La Divina Armonia (Hirasaki, Camporini, Lorenzo Ghielmi)
→ Sensiblement plus rares au disque, me semble-t-il, que les sonates violon-clavecin (BWV 1014-1020+1022) qui sont un rare cas de partition d'accompagnement clavier entièrement écrite. Celles avec basse continue (BWV 1020-1-3-4) évoquent davantage la tradition italienne, paraissent moins sorties d'un univers parallèle, mais regorgent de beautés.
→ Beau son de violon très fin, aux phrasés courts, belle gambe délicate, et clavecin un peu timide, tout cela est fort joli.
Dvořák, Smetana & Suk : Piano Trios (intégrale) ; Irnberger, Geringas, Kaspar (Gramola)
→ Beaucoup de grain et d'engagement dans ce très bel ensemble, qui comprend les quatre trios de Dvořák servis au plus haut niveau, ainsi que les plus rares bijoux de Smetana et Suk.
Comme d'habitude Gramola se révèle une référence à suivre les yeux fermés en matière de musique de chambre.
Beethoven – Complete Trios : Triple concerto, « Septuor » ; Van Baerle Trio, De Vriend (Challenge Classics)
→ Par le trio qui a magnifié la version originale du Premier Trio de Mendelssohn, une intégrale Beethoven qui approche ici deux formats insolites : la transcription du Septuor et le Triple Concerto ! Avec un brio (et un orchestre bien-dialoguant et tranchant !) qui reste comparable à la réussite du Mendelssohn !
Schumann: Overture, Scherzo & Finale ; LSO, Gardiner (LSO live)
→ Toujours cette pâte très légère de Gardiner-LSO (le petit volume était même très surprenant en concert). Beau travail fin, qui perd un peu en puissance épique.
Vu la durée (20 minutes), je suppose que ce n'est disponible qu'en dématérialisé.
Couperin / Gesualdo : Tenebræ, par Tenebræ & Nigel Short (Signum)
→ Très belles versions, sobres et habitées, de deux des plus belles compositions pour la Semaine Sainte. On admire vivement la maîtrise conjointe de ces deux esthétiques très différentes.
Beethoven: String Quartets, Opp. 132, 130 & 133 ; Tetzlaff Quartett
→ Très belle interprétation, forcément, de ces quatuors de maturité – avec un ringraziamento du Quinzième entièrement en diamant, sans vibrato.
Pour autant, dans ce corpus saturé, il y a encore plus inventif / cohérent / absolu à mon avis chez des ensembles constitués (Italiano, Pražák, Takács, New Orford, Leipziger, Belcea, Brentano, Cremona…).
La Grande Fugue est tout de même stupéfiante d'aisance technique, comme à peu près nulle autre je crois bien.
Couperin, Leçons de Ténèbres – Mutel, Deshayes, Martin Bauer, d'Hérin (Glossa)
→ Continuo extraordinaire, Bauer éloquent à la gambe, et surtout les réalisations au clavecin riches, mélodiques, élancées, originales de Sébastien d'Hérin, pleines de dynamisme et de couleurs !
Vocalement, c'est moins idyllique : Deshayes reste très « globale » mais plie sa grande voix avec grâce à l'exercice, tandis que Mutel reste toujours aussi floue, et la voix vieillissant, le blanchiment et le vibrato sur le timbre deviennent assez désagréables, a fortiori dans ce type d'orfèvrerie – or sa technique l'empêche de dire précisément le texte pour compenser…
Mérite néanmoins grandement l'écoute pour l'intérêt tout particulier de l'accompagnement instrumental, parmi les plus aboutis de la vaste discographie ! (et le meilleur de ceux avec clavecin, Christie inclus)
Vivaldi: Concerti per flauto ; Antonini (Alpha)
→ Très vivace interprétation de concertos largement documentés… Reste la limite de l'instrument, en particulier le flautino pépiant (et pas toujours juste), qui n'est pas l'instrument le plus admirable ni le moins agaçant qui soit.
Zemlinsky — Sinfonietta, , 6 Songs, Op. 13 & Der König Kandaules — ÖRF (Capriccio)

→ Très belles versions (en particulier les extraits du Roi Candaule avec Siegfried Lorenz !). Je n'ai pas vérifié si les Maeterlinck avec Petra Lang sont aussi une réédition.
Beethoven: Symphony No. 5 ; MusicAeterna, Teodor Currentzis (Sony)
→ Excessivement rapide, tendue comme un arc, une version qui ose le tempo extrême suggéré par Beethoven, qui fait par endroit exploser le col legno et les timbales, avec des cuivres plus capiteux qu'à son ordinaire, et un véritable concerto pour contrebasson final !
Il existe versions plus construites (de Markevitch à Janowski, en passant par Dohnányi, Hogwood et le dernier Harnoncourt), moins fondées sur la seule énergie cinétique, mais le résultat demeure assez irrésistible, et pour une fois particulièrement neuf – ce qui était beaucoup moins patent dans leur tournée l'an passé.




commentaires nouveautés : rééditions

Strauss – les grands poèmes symphoniques – Museum de Francfort, Weigle (Oehms)
→ Rééditions sous forme de coffret contenant tous les volumes précédents.
On dit toujours que Kempe-Dresde constitue l'horizon indépassable de ces poèmes, et c'est tout à fait vrai, mais Zinman-Tonhalle et désormais Weigle-Museum peuvent tout à fait prétendre au titre.
→ Cette fluidité et cet élan miraculeux, servies par ce qui est possiblement l'orchestre le plus déraisonnablement virtuose d'Allemagne (et donc du monde), en font un jalon discographique capital – comme tous les Wagner-Strauss-Berg de Weigle, au demeurant.
→ Parmi les œuvres rares, une Deuxième Symphonie d'un romantisme flamboyant, pas du tout décadent, servie avec un feu étourdissant.
Beethoven – Symphonies – Sk Dresden, Blomstedt (Edel Kultur)
→ Remasterisation de ce beau cycle tradi mais habité, qui a connu une diffusion large grâce à la reparution sous licence chez Brilliant (déjà dans un son excellent).





Hors nouveautés, beaucoup de jolies découvertes pour moi !  (Les Hummel, je ne les avais pas écoutés depuis tellement longtemps…)

Voici les découvertes hors nouveautés :

Suite de la notule.

mardi 28 avril 2020

Merle Gynt


Merle Oberon dans Wuthering Heights
(Pardon, je m'égare.)

Depuis des mois, un chant m'intrigue aux deux crépuscules : il imite une mélodie que je connais par cœur. Un long geste très mélodique, presque un arpège sur des rythmes pointés, plus grave que la plupart des passereaux, à peine plus haut qu'un registre de flageolet humain.

Depuis six semaines, tandis que je ronge mes fers dans mon quartier, je l'entends à chaque lever et à chaque coucher.  Ce chant merveilleux a fini par m'obséder. Qui es-tu, merle séducteur ?  De quelle madeleine infernale tourmentes-tu mon âme, de quelle mélodie – que je ne puis saisir – obsèdes-tu mon esprit ?

L'immobilité et le silence des rues aidant, j'ai fini par mettre ma concentration en branle.

Voici mon merle.

[[]]

Prêtez en particulier attention à la troisième phrase.

mon merle

Après consultation solennelle de ma mémoire, je crois avoir retrouvé d'où provient cette « citation » :

[[]]

Ouverture de la musique de scène de Grieg pour Peer Gynt. Les mélodies de flûte (second motif que vous entendez, déformation du premier qui était joué en tutti) sont fondées sur le même patron (arpèges en rythme pointé) et ressemblent vraiment.

Je me suis même demandé s'il n'y avait pas là un procédé délibéré de la part de Grieg, évoquant pour sa fête au village des sons typiquement ruraux. Ce n'est pas absurde, du vrai figuralisme volé à la nature – de la même façon que les thèmes dont la verve nous émerveillent chez Tchaïkovski, Moussorgski ou Rimski-Korsakov sont souvent des chants folkloriques ukrainiens qu'ils n'ont absolument pas inventés !

Il y a cependant deux réserves à cette interprétation.

La première est que chaque merle a son chant propre – bien sûr, la tessiture, la durée, le type d'intervalles sont parents, mais les mélodies sont totalement différentes d'un individu à l'autre. De même qu'on peut créer une infinité de thèmes sur un schéma harmonique donné (témoin les dizaines de milliers de symphonies comparables mais non identiques du dernier quart du XVIIIe siècle).
Je me suis même laissé dire par Marie-Lan Taÿ Pamart – ornithologue qui fait les beaux jours des corneilles du Jardin des Plantes ainsi que du recensement d'espèces de passereaux franciliennes sur Xeno Canto, et dont j'ai imploré les lumières avant la rédaction de cette notule – qu'un merle parisien chante les premières mesures de « Toréador, en garde ! ». Aussi, la ligne mélodique elle-même n'est probablement pas identique entre n'importe quel merle francilien et n'importe quel merle norvégien – en tout cas, Grieg ne pouvait pas l'inclure persuadé que son auditoire reconnaîtrait précisément le merle qui produit ce chant-ci sous sa fenêtre – et qui, par extraordinaire, se trouve pratiquer la même mélodie que le mien !

mon merle

La seconde est plus purement musicale : ce motif est assez commun en musique. Il s'agit d'un accord parfait arpégé, donc d'une des briques essentielles les plus communes à la musique occidentale, et sur des rythmes pointés réguliers, là aussi quelque chose qui peut facilement se combiner par coïncidence – davantage que les trois autres phrases beaucoup plus sophistiquées que vous pouvez entendre dans ma captation (et qui tiennent davantage du Messiaen).

La preuve est que je me suis aussi rappelé l'avoir entendu dans un chœur… de guerriers, dans le Trouvère de Verdi !

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La parenté est patente, et cependant, vous voyez (je ris déjà comme un vieillard), il est difficile d'établir un lien programmatique : les soldats attendent la chute des rebelles sous les murailles de Castellor et accueillent avec plaisir les renforts. Vraiment rien de merlisant là-dedans. Simplement, la grammaire musicale de Verdi étant très sobre, il n'est pas étonnant statistiquement de retrouver une parenté avec une figure aussi simple.

Les autres énoncés de mon concitoyen merle sont bien mieux approchés dans les volutes fantaisistes de Messiaen :

[[]]
Messiaen, Le Merle noir
Patrick Gallois, Lydia Wong (Naxos).


Je trouve au passage intéressant que Messiaen ait pour cette fois retenu la flûte, tant il est vrai que le chant du merle présente la liquidité d'une voix humaine, assez pur en harmoniques, moins aigu, moins trillé, moins saturé que la plupart des autres chants de passereaux.



Au milieu de cette parenthèse dans nos vies qui précède un probable effondrement de la Civilisation, c'était la minute retour à la Terre de Carnets sur sol.

Puissiez-vous, estimés lecteurs, y puiser les forces – le moment venu – de manger des carottes crues dans un crépuscule de Technicolor.

mardi 14 avril 2020

Autour de Pelléas & Mélisande – XXI – Absalon ! Absalon !


1. Un petit pan de ma vie

« Au moment de mon voyage à Naples, un critique ayant écrit que dans Le Festin d'Absalon de Preti (accroché en permanence dans la collection Farnèse), tableau que j'adorais et croyais connaître très bien, la main d'Amnon (que je ne me rappelais pas) était si bien peinte, qu'elle était, si on la regardait seule, comme une précieuse œuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffirait à elle-même, je mangeai quelques crocchè di patate, sortis et entrai dans le musée. Dès les premières marches que j'eus à gravir, je fus pris d'étourdissements. Je passai devant plusieurs tableaux de la collection Farnèse et eus l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art si factice, et qui ne valait pas les courants d'air et de soleil d'un palazzo de Palerme, ou d'une simple maison au bord de la mer à Sorrente. Enfin je fus devant le Preti, que je me rappelais plus éclatant, plus différent de tout ce que je connaissats, mais où, grâce à l'article du critique, je remarquai pour la première fois de petits gâteaux orangés, que le ciel était brun, et enfin la précieuse matière du tout petit vase bleu. Mes étourdissements augmentaient ; j'attachais mon regard, comme un enfant à une mouche bleue qu'il veut saisir, au précieux petit vase bleu. Dans une céleste balance m'apparaissait, chargeant l'un des plateaux, ma propre vie, tandis que l'autre contenait le vase si bien peint en bleu.
Cependant je m'abattis sur une banquette droite ; aussi brusquement je cessai de penser que ma vie était en jeu et, me demandai les conclusions à en tirer au sujet de Pelléas. »

Car, oui, c'est en me promenant dans les collections du Palais de Capodimonte, au sommet de Naples, au-dessus de son Observatoire, que j'eus enfin de la révélation de toute une vie.



absalom_de_mattia_preti.jpg
Mattia Preti, La Festa di Assalone
(fin des années 1650)


En réalité, je crois l'avoir vu au Petit-Palais pour l'exposition Luca Giordano, car c'est une acquisition du Musée des Beaux-Arts du Canada ; mais avouez que l'histoire serait moins jolie.



2. Une parole obscure

À la scène 2 de l'acte IV, lorsque les soupçons de Golaud le submergent et qu'il violente Mélisande, pourquoi ces cris qui invoquent Absalon ?

GOLAUD
Je ne veux pas que tu me touches, entends-tu?
Va-t'en !  Je ne te parle pas.
Où est mon épée ?
Je venais chercher mon épée…

MÉLISANDE
Ici, sur le prie-Dieu.

GOLAUD
Apporte-la.
(à Arkel)
On vient encore de trouver un paysan mort de faim, le long de la mer.
On dirait qu'ils tiennent tous à mourir sous nos yeux.
(à Mélisande)
Eh bien, mon épée ?
Pourquoi tremblez-vous ainsi ?
Je ne vais pas vous tuer.
Je voulais simplement examiner la lame.
Je n'emploie pas l'épée à ces usages.

[…]

GOLAUD
Une grande innocence !
Plus que de l'innocence !
On dirait que les anges du ciel y célèbrent sans cesse un baptême.
Je les connais ces yeux !
Je les ai vus à l'oeuvre !
Fermez-les !  fermez-les !  Ou je vais les fermer pour longtemps!
Ne mettez pas ainsi votre main à la gorge ;
je dis une chose très simple…
J'ai pas d'arrière-pensée
Si j'avais une arrière-pensée pourquoi ne la dirais-je pas ?
Ah! ah! ne tâchez pas de fuir !
Ici !
Donnez-moi cette main !
Ah !  vos mains sont trop chaudes
Allez-vous-en !  Votre chair me dégoûte !
Allez-vous-en !
Il ne s'agit plus de fuir à présent !
(Il la saisit par les cheveux.)
Vous allez me suivre à genoux !
A genoux devant moi !
Ah !  ah !  vos longs cheveux servent en fin à quelque chose.
A droite et puis à gauche !
A gauche et puis à droite !
Absalon !  Absalon !
En avant ! en arrière !
Jusqu'à terre ! jusqu'à terre
Vous voyez,
vous voyez ; je ris déjà comme un vieillard
Ah ! ah ! ah !

Ce moment d'outrage (quoique pas dépourvu de fondement) glace le sang… et Debussy écrit sur « Absalon ! » des aigus terrifiants (un saut de quarte vers un mi 3, agité d'un triolet, puis un long saut de quinte diminuée vers un fa 3), qui ne laissent pas de doute sur la fureur de Golaud.

absalon golaud
absalon golaud absalon golaud

Mais pourquoi cette invocation au juste ?

Telle que la présente la situation, et surtout telle qu'elle est mise en musique par Debussy, on pourrait croire à une insulte, traîtresse comme une Dalila, luxurieuse comme une Jézabel aux abois…

Mais ce n'est pas ce que révèlent les Écritures.




Dessin préparatoire du Guerchin pour L'assassinat d'Amnon à la fête d'Absalon.




3. Hypothèse n°1 : Absalon le vengeur

Absalon, dans le second livre de Samuel, est ce fils de David qui, pour venger le viol de sa sœur Tamar par leur demi-frère Amnon, fils aîné du roi, fait assassiner le coupable par ses serviteurs lors d'un banquet où l'a convié, en présence de tous les fils du monarque.

(Oui, il est fascinant que Tamar soit resté un prénom féminin en vogue !)

Dans la traduction de Martin (1744), voici ce qu'il advient :

     2 Samuel 13
1.     Or il arriva après cela qu'Absalom, fils de David, ayant une sœur qui était belle, et qui se nommait Tamar, Amnon fils de David, l'aima.
2.     Et il fut si tourmenté de cette passion, qu'il tomba malade pour l'amour de Tamar sa sœur, car elle était vierge ; et parce qu'il semblait trop difficile à Amnon de rien obtenir d'elle.
6.     Amnon donc se coucha, et fit le malade; et quand le Roi le vint voir, il lui dit : Je te prie que ma sœur Tamar vienne et fasse deux beignets devant moi, et que je les mange de sa main.
8.     Et Tamar s'en alla en la maison de son frère Amnon, qui était couché; et elle prit de la pâte, et la pétrit, et en fit devant lui des beignets, et les cuisit.
9.     Puis elle prit la poêle, et les versa devant lui, mais Amnon refusa d'en manger; et dit : Faites retirer tous ceux qui sont auprès de moi : et chacun se retira.
10.     Alors Amnon dit à Tamar : Apporte-moi cette viande dans le cabinet, et que j'en mange de ta main. Et Tamar prit les beignets qu'elle avait faits, et les apporta à Amnon son frère dans le cabinet.
11.     Et elle les lui présenta, afin qu'il en mangeât ; mais il se saisit d'elle et lui dit : Viens, couche avec moi, ma sœur.
12.     Et elle lui répondit : Non, mon frère, ne me viole point; car cela ne se fait point en Israël ; ne fais point cette infamie.
13.     Et moi, que deviendrais-je avec mon opprobre ?  et toi, tu passerais pour un insensé en Israël. Maintenant donc parles-en, je te prie, au Roi, et il n'empêchera point que tu ne m'aies pour femme.
14.     Mais il ne voulut point l'écouter ; et il fut plus fort qu'elle, et la viola, et coucha avec elle.
15.     Après cela, Amnon la haït d'une grande haine, en sorte que la haine qu'il lui portait, était plus grande que l'amour qu'il avait eu pour elle ; ainsi Amnon lui dit : Lève-toi, va-t'en.
16.     Et elle lui répondit : Tu n'as aucun sujet de me faire ce mal, que de me chasser ; ce mal est plus grand que l'autre que tu m'as fait; mais il ne voulut point l'écouter.
17.     Il appela donc le garçon qui le servait, et lui dit : Qu'on chasse maintenant celle-ci d'auprès de moi, qu'on la mette dehors, et qu'on ferme la porte après elle.
19.     Alors Tamar prit de la cendre sur sa tête, et déchira la robe bigarrée qu'elle avait sur elle, et mit la main sur sa tête, et s'en allait en criant.
20.     Et son frère Absalom lui dit : Ton frère Amnon n'a-t-il pas été avec toi ?  Mais maintenant, ma sœur, tais-toi, il est ton frère ; ne prends point ceci à cœur. Ainsi Tamar demeura toute désolée dans la maison d'Absalom son frère.
21.     Quand le Roi David eut appris toutes ces choses, il fut fort irrité.
22.     Or Absalom ne parlait ni en bien ni en mal à Amnon, parce qu'Absalom haïssait Amnon, à cause qu'il avait violé Tamar sa sœur.
23.     Et il arriva au bout de deux ans entiers, qu'Absalom ayant les tondeurs à Bahal-hatsor, qui était près d'Ephraïm, il invita tous les fils du Roi.
27.     Et Absalom le pressa tant, qu'il laissa aller Amnon, et tous les fils du Roi avec lui.
28.     Or Absalom avait commandé à ses serviteurs, en disant : Prenez bien garde, je vous prie, quand le cœur d'Amnon sera gai de vin, et que je vous dirai : Frappez Amnon, tuez-le ; ne craignez point; n'est-ce pas moi qui vous l'aurai commandé ?  Fortifiez-vous, et portez-vous en vaillants hommes.
29.     Et les serviteurs d'Absalom firent à Amnon comme Absalom avait commandé, puis tous les fils du Roi se levèrent, et montèrent chacun sur sa mule, et s'enfuirent.
37.     Mais Absalom s'enfuit, et se retira vers Talmaï, fils de Hammihud Roi de Guesur : et David pleurait tous les jours sur son fils.
38.     Quand Absalom se fut enfui, et qu'il fut venu à Guesur, il demeura là trois ans.
39.     Puis il prit envie au Roi David d'aller vers Absalom, parce qu'il était consolé de la mort d'Amnon.

Dans ce cas, Golaud se désignerait lui-même par « Absalon ! » : il annonce à Mélisande qu'il est prêt à tuer son demi-frère pour avoir touché à une femme de la famille, ou bien il s'avertit lui-même du fratricide qu'il risque de commettre.

Debussy ferait alors une mise en musique à contresens : on pourrait s'attendre à ce que Golaud se murmure à lui-même, comme un garde-fou, ses « Absalon ! », tout sauf cette rage extravertie.

Cet épisode n'est cela dit pas le seul emblématique parmi les récits des Nevi'im autour de ce fils de David.



absalom_niccolo_de_simone.png
Niccolò de Simone, Le Banquet d'Absalom
(vers 1650, collection particulière)




4. Hypothèse n°2 : Absalon le révolté

Absalon a ses manières. Voyant que le roi l'avait autorisé à retourner à Jérusalem, mais non admis en sa présence, il trouve un utile moyen de se faire remarquer de Joab, neveu de David et chef de son armée.

    2 Samuel 14
30. Alors Absalom dit à ses serviteurs : Vous voyez là le champ de Joab qui est auprès du mien, il y a de l'orge, allez et mettez-y le feu. Et les serviteurs d'Absalom mirent le feu à ce champ.
31.     Alors Joab se leva et vint vers Absalom dans sa maison, et lui dit : Pourquoi tes serviteurs ont-ils mis le feu à mon champ ?
32.     Et Absalom répondit à Joab : Voici, je t'ai envoyé dire : Viens ici, et je t'enverrai vers le Roi, et tu lui diras : Pourquoi suis-je venu de Guesur ?  il vaudrait mieux que j'y fusse encore. Maintenant donc que je voie la face du Roi ; et s'il y a de l'iniquité en moi, qu'il me fasse mourir.

Les causes de cette soif de pouvoir ne sont pas explicitées, mais Absalon se fait proclamer roi et marche sur Jérusalem, obligeant son père à la fuite, et récupérant non seulement son palais et ses conseillers, mais jusqu'à ses concubines.

    2 Samuel 15
4.     Absalom disait encore : Oh! que ne m'établit-on pour juge dans le pays! et tout homme qui aurait des procès, et qui aurait droit, viendrait vers moi, et je lui ferais justice.
10.     Or Absalom avait envoyé dans toutes les Tribus d'Israël des gens apostés, pour dire : Aussitôt que vous aurez entendu le son de la trompette, dites : Absalom est établi Roi à Hébron.
13.     Alors il vint à David un messager, qui lui dit : Tous ceux d'Israël ont leur cœur tourné vers Absalom.
14.     Et David dit à tous ses serviteurs qui étaient avec lui à Jérusalem : Levez-vous, et fuyons; car nous ne saurions échapper devant Absalom. Hâtez-vous d'aller, de peur qu'il ne se hâte, qu'il ne nous atteigne, qu'il ne fasse venir le mal sur nous, et qu'il ne frappe la ville au tranchant de l'épée.
    2 Samuel 16
21.     Et Achithophel dit à Absalom : Va vers les concubines de ton père, qu'il a laissées pour garder la maison, afin que quand tout Israël saura que tu te seras mis en mauvaise odeur auprès de ton père, les mains de tous ceux qui sont avec toi, soient fortifiées.
22.     On dressa donc un pavillon à Absalom sur le toit de la maison : et Absalom vint vers les concubines de son père, à la vue de tout Israël.

C'est alors que commence la chasse contre le roi :

    2 Samuel 17
8.     Cusaï dit encore : Tu connais ton père et ses gens, que se sont des gens forts, et qui ont le cœur outré, comme une ourse des champs à qui on a pris ses petits;
12.     Alors nous viendrons à lui en quelque lieu que nous le trouvions, et nous nous jetterons sur lui, comme la rosée tombe sur la terre, et il ne lui restera aucun de tous les hommes qui sont avec lui.

Des épisodes plus concrets et personnels se mêlent – le roi David est accueilli par des jets de pierres, ou bien caché dans un puits pour échapper aux éclaireurs d'Absalon.

Une fois retiré au désert, les fidèles de David livrent enfin bataille.

    2 Samuel 18
4.     Et le Roi leur dit : Je ferai ce que bon vous semblera. Le Roi donc s'arrêta à la place de la porte, et tout le peuple sortit par centaines, et par milliers.
5.     Et le Roi commanda à Joab, et à Abisaï, et à Ittaï, en disant : Epargnez-moi le jeune homme Absalom; et tout le peuple entendit ce que le Roi commandait à tous les capitaines touchant Absalom.
6.     Ainsi le peuple sortit aux champs pour aller à la rencontre d'Israël; et la bataille fut donnée en la forêt d'Ephraïm.

Le Troisième Psaume fait aussi référence à la révolte de ce fils indigne et débute ainsi « Psaume. De David. Quand il fuyait devant son fils Absalom. / — Yahvé, qu'ils sont nombreux mes oppresseurs […] »

L'invocation d'Absalon dans la bouche de Golaud est plus évidente à partir de cet épisode : Golaud s'en prend à la figure d'un fils de roi révolté. [Étrange silhouette tirée de l'Ancien Testament, alors qu'il n'est que vaguement question de Dieu – « Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du cœur des hommes » – ou de « prie-Dieu » ailleurs dans la pièce, allusions par ailleurs concentrées dans cette scène.]

Pour autant, cela signifie qu'ici encore Golaud s'adresse non pas à Mélisande, mais à Pelléas qui est absent — comme un avertissement à son jeune rival, ou comme un cri de rage annonçant ce qu'il va faire – le châtier.

Il reste une troisième hypothèse, plus concrète encore – il n'est pas impossible que, dans la logique symboliste, ces trois épisodes se superposent dans un flou censé nimber la situation de toutes ces connotations possibles.



absalom_guercino.jpg
Je n'ai pas d'illustration picturale de l'usurpation d'Absalom, voici donc une autre esquisse de Guercino, que je trouve très frappante.
L'indifférence horizontale du jeune homme glabre face à la barbe et aux gestes diagonaux des sicaires…



5. Hypothèse n°3 : Absalon le supplicié

À la fin de l'histoire, Absalon, quoique à la tête d'Israël, est défait par les serviteurs de David.

    2 Samuel 18
7.     Là fut battu le peuple d'Israël par les serviteurs de David, et il y eut en ce jour-là dans le même lieu une grande défaite, savoir de vingt mille hommes.
9.     Or Absalom se rencontra devant les serviteurs de David, et Absalom était monté sur un mulet, et son mulet étant entré sous les branches entrelacées d'un grand chêne, sa tête s'embarrassa dans le chêne, où il demeura entre le ciel et la terre, et le mulet qui était sous lui, passa au delà.
10.     Et un homme ayant vu cela, le rapporta à Joab, et lui dit : Voici, j'ai vu Absalom pendu à un chêne.
11.     Et Joab répondit à celui qui lui disait ces nouvelles : Et voici, tu l'as vu, et pourquoi ne l'as-tu pas tué là, le jetant par terre? Et c'eût été à moi de te donner dix pièces d'argent, et une ceinture.
12.     Mais cet homme dit à Joab : Quand je compterais dans ma main mille pièces d'argent, je ne mettrais point ma main sur le fils du Roi, car nous avons entendu ce que le Roi t'a commandé, et à Abisaï, et à Ittaï, en disant : Prenez garde chacun au jeune homme Absalom.
13.     Autrement j'eusse commis une lâcheté au péril de ma vie; car rien ne serait caché au Roi; et même tu m'eusses été contraire.
14.     Et Joab répondit : Je n'attendrai pas tant en ta présence; et ayant pris trois dards en sa main, il en perça le cœur d'Absalom qui était encore vivant au milieu du chêne.
15.     Puis dix jeunes hommes qui portaient les armes de Joab, environnèrent Absalom, et le frappèrent, et le firent mourir.
17.     Et ils prirent Absalom, et le jetèrent en la forêt, dans une grande fosse; et mirent sur lui un fort grand monceau de pierres; mais tout Israël s'enfuit, chacun en sa tente.

Tant qu'à faire, je vous indique le dénouement avec le désespoir du roi David, en dépit des menaces exercées sur lui par son fils usurpateur – mais je ne suis pas persuadé que ce soit pertinent pour notre histoire :

    2 Samuel 18
31.     Alors voici Cusi qui vint, et qui dit : Que le Roi mon Seigneur ait ces bonnes nouvelles, c'est que l'Eternel t'a aujourd'hui garanti de la main de tous ceux qui s'étaient élevés contre toi.
32.     Et le Roi dit à Cusi : Le jeune homme Absalom se porte-t-il bien? Et Cusi lui répondit : Que les ennemis du Roi mon Seigneur, et tous ceux qui se sont élevés contre toi pour [te faire du] mal, deviennent comme ce jeune homme.
33.     Alors le Roi fut fort ému, et monta à la chambre haute de la porte, et se mit à pleurer, et il disait ainsi en marchant : Mon fils Absalom! mon fils! mon fils Absalom! plût à Dieu que je fusse mort moi-même pour toi! Absalom mon fils! mon fils!

    2 Samuel 19
4.     Et le Roi couvrit son visage, et criait à haute voix : Mon fils Absalom! Absalom mon fils! mon fils!
5.     Et Joab entra vers le Roi dans la maison, et lui dit : Tu as aujourd'hui rendu confuses les faces de tous tes serviteurs qui ont aujourd'hui garanti ta vie, et la vie de tes fils et de tes filles, et la vie de tes femmes, et la vie de tes concubines.
6.     De ce que tu aimes ceux qui te haïssent, et que tu hais ceux qui t'aiment; car tu as aujourd'hui montré que tes capitaines et tes serviteurs ne te [sont] rien; et je connais aujourd'hui que si Absalom vivait, et que nous tous fussions morts aujourd'hui, la chose te plairait.
7.     Maintenant donc lève-toi, sors, [et] parle selon le cœur de tes serviteurs; car je te jure par l'Eternel que si tu ne sors, il ne demeurera point cette nuit un seul homme avec toi; et ce mal sera pire que tous ceux qui te sont arrivés depuis ta jeunesse jusqu'à présent.

Il existe également d'autres Absalom, dans les Maccabées (1;11-13, « Jonathan, fils d'Absalom » ; puis 2;17 « Jean et Absalom, vos émissaires »), mais dont le texte ne dit rien… Maeterlinck fait nécessairement référence au fils de David.

La mort d'Absalon constitue donc un épisode extrêmement violent, atypique et graphique – sa « tête » est en général comprise (étymologiquement, symboliquement ?) comme ses cheveux, attributs de jeunesse, de beauté et d'orgueil, qui rendent sa fin encore plus spectaculairement pathétique. Elle est, ce me semble, l'épisode le plus représenté dans l'iconographie, en dehors du XVIIe siècle où le banquet d'assassinat règne en vedette.

Dans la scène d'outrage de Pelléas qui nous occupe, la référence aux cheveux qui servent à être mis à mort paraît la plus transparente : « je ne vais pas vous tuer… vos longs cheveux servent enfin à quelque chose ». Golaud, cette fois-ci, accable bel et bien Mélisande, en punissant sa révolte (?), ou du moins ses péchés, au moyen des attributs de beauté qui font sa fierté. Ce qui suscitait l'admiration, tant de fois mentionné dans le texte (et en particulier par elle-même) devient le moyen de son châtiment. Le cri signifie alors : « vois comment je vais te punir », et s'adresse en propre à la trahison de Mélisande.



absalom_de_mattia_preti.jpg
Tiré du Speculum humanæ Salvationis
(XVe siècle)




7. Trois identités

Même si l'hypothèse d'un Absalon-Mélisande (lié à l'accablement par les cheveux) est la plus évidente – elle ne peut, en tout cas, avoir échappé à Maeterlinck –, la multiplicité des épisodes capitaux dans le second Livre de Samuel permet de laisser planer l'hypothèse d'une pluralité de références, comme celle à un Absalon-Pelléas (le « fils » qui usurpe la place du père, et jusqu'à ses concubines !) – qui a l'originalité de s'adresser à un personnage absent – ou à un Absalon-Golaud (le vengeur de sa « sœur » violée, assassinant son demi-frère coupable) – qui s'avertit ainsi lui-même à voix basse du crime supplémentaire qu'il risque de commettre.

Ces hypothèses peuvent aisément coexister, tant la figure biblique d'Absalom semble se couler avec naturel dans chacun des types des trois personnages principaux – ses conseillers malavisés (le texte hébraïque souligne leurs erreurs d'appréciation) ont d'ailleurs quelque chose d'Arkel, mais ce sera pour une autre fois.



8. Quelques incarnations

Afin de ne pas vous laisser la faim au ventre après quelques considérations purement exégétiques, je vous propose en complément un petit parcours sonore autour des interprétations (vocales) possibles de ce moment, sur le modèle de la notule Traînée de Mélisande, lorsque celle-ci laisse échapper son anneau.


[[]]
Gilles Cachemaille, Orchestre Symphonique de Montréal, Charles Dutoit (Decca)

Ici, Golaud est débordé par sa fureur. On sent la colère qui a débordé l'homme affable… c'est tout entier l'époux blessé qui prend possession de l'homme. Il demeure quelque chose de compréhensible, d'humain, d'encore sympathique dans cet homme qui passe la mesure mais auquel on peut s'identifier. La voix rocailleuse gomme toute aristocratie, le mari outragé parle de ses émotions, sans chercher de contenance, jusqu'au gigantesque cri de dépit « servent enfin à quelque chose ». Au demeurant, dans cette rage ne semble percer nulle haine – on y perçoit même l'amour désespéré pour Mélisande qui lui échappe.


[[]]
Henri Etcheverry, Orchestre Symphonique (non identifié, ad hoc ?), Roger Désormière (EMI / Warner)

Etcheverry conserve sa distinction de classe : pas de cris, la voix tonne sans jamais se déformer. Pas d'effet d'éclat, de changement de texture de la voix, d'aperture des voyelles. L'outrage reste habillé par une forme de mépris de classe, Golaud lui parle de toute sa hauteur d'héritier du trône : sa colère ne lui fait pas oublier sa supériorité sociale. Il exerce son droit et préserve l'empire sur lui-même.


[[]]
Michel Roux, Orchestre National de la RTF, Désiré-Émile Inghelbrecht (Montaigne / Naïve)

Dans la finesse d'articulation de Michel Roux, on entend la volonté de toucher juste et de blesser, de trouver les mots les plus cruels, jusqu'à cette acmé où il semble totalement débordé par l'ivresse de sa propre puissance « à genoux, devant moi ! ».
[D'un point de vue technique, c'est la couverture vocale qui crée cet effet – pour protéger ses aigus, il « arrondit » les voyelles, « à genoux devant mwôôôôôa », ce qui donne l'impression de fluidité, de moindre articulation, d'expression plus animale.]


[[]]
Gérard Souzay, Orchestre de la Suisse Romande, Jean-Marie Auberson (Claves)

Enfin, le plus terrible. D'abord d'un calme glaçant (« Je dis une chose très simple »), la voix laisse percevoir des éclats de moins en moins maîtrisés, et de plus en plus violents, presque physiques, comme s'ils s'accompagnaient de coups. Dans « servent enfin à quelque chose », on entend la précipitation de son visage qui se rapproche de celui de sa victime effondrée. Le tout culminant dans une sorte de jubilation sadique.


(Au passage, bien que j'aie choisi les extraits pour leurs Golaud, ceci constitue une sélection de quatre des meilleures versions discographiques de Pelléas, toutes d'esprit très différent… Le nébuleux Dutoit avec un orchestre superbe, l'oppressant Désormière, les vents capiteux et les dictions superlatives d'Inghelbrecht 62, le grain théâtral exceptionnel d'Auberson.)



absalom_de_mattias_stomer.jpg
Mattias Stomer, La Rissa (« La Rixe »)
Malgré ce nom attribué dans le catalogue de 1961 au Musée Filangeri de Naples (à cause de ses allures caravagesques, je suppose ?), il s'agit bien d'une représentation du « Banquet d'Absalom ».





Je tiens à remercier vivement Christellerie pour sa participation aux réflexions ci-dessus.

J'espère que ce voyage vous aura intrigué comme moi (trois épisodes compatibles !)… je suis curieux de vos opinions à ce sujet, et accepte toutes les hypothèses concurrentes évidemment.

jeudi 2 avril 2020

Le défi 2020 des nouveautés – épisode 5


Et voici la cinquième livraison de l'année ! 

Nouveautés écoutées et commentées de ces dernières semaines (mises à jour au fur et à mesure dans ce tableau – il contient même la planification d'écoutes à faire ou refaire, que je vous ai épargnées ici).

Du vert au violet, mes recommandations.

♦ Vert : réussi !
♦ Bleu : jalon considérable.
♦ Violet : écoute capitale.
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons disques. Dans les cas où je ne recommande pas forcément l'écoute, je place le texte en italique.)

Voici :

Suite de la notule.

mercredi 25 mars 2020

Petite discographie (sélective) du motet baroque français


Absorbé dans un télétravail intense et le maintien du lien humain par-delà la distance, peu eu le temps d'avancer la notule sur laquelle je planchais.

Afin de ne pas vous laisser sombrer dans la plus complète déréliction, je propose donc un petit guide discographique de la musique sacrée française, qui a l'avantage non négligeable de sa majesté joviale et de sa mélancolie dansante.



Si vous n'aimez pas le baroque français, vous pouvez aussi vous reporter à d'autres listes de réjouissances :
→ « Jubilation cosmique » ;
→ « Boucles ! ».



lalande ténèbres

Petits motets (pour 1 à 3 solistes et basse continue) :
du Mont (Pierlot), petite saveur italienne.
LULLY Salve Regina, O sapientia, etc. (Christie)  Petites miniatures mélodiques à une voix, délicieuses.
Lalande, Leçons de Ténèbres (Dumestre). Un genre en soi, à la fois mélismatique et déclamatoire.
Charpentier, Magnificat H.73 (Christie), une chaconne à trois voix tout en tuilages, indispensable !
Couperin, Leçons de Ténèbres. Des tas de versions fabuleuses : Boulay II (avec Laurens), Vernet (Desrochers), Mandrin (Warnier), Gester (Haller), Fentross (Zomer), Charlston (Kirkby), Holland (Zanetti), Christie (Petibon), Lesne, Coudurier (Zanetti), Cummings… Un sommet mélodique et harmonique du temps.
Michel, Leçons de Ténèbres (Correas). Pour voix grave, assez différent.

gilles requiem

Grands motets (avec solistes, chœur et orchestre), en essayant de parler de motets précis :
Bouzignac pour point de départ. Christie doit être l'un des rares disques décents.
LULLY, tout le disque García-Alarcón, remarquablement brillant.
LULLY, Domine salvum fac Regem (Niquet)
Lalande, Jubilate Deo omnis terra (Colléaux). Pour moi le plus beau grand motet de tous, des atmosphères extraordinaires.
Gilles, Requiem. Sommet d'inspiration mélodique, en particulier l'Introitus initial et les entrées décalées de l'Offertoire. (beaucoup de très belles versions, en particulier Sow, et Herreweghe I avec Mellon & Crook…)
Charpentier, Te Deum (Niquet, Minkowski, Mallon, Christie, Gester, Tubéry…). Le grand tubes mais aussi le paradis des tuilages !
Desmarest, Usquequo Domine (Christie), pour ses couleurs très personnelles.
Desmarest, Messe à double chœur, Te Deum de Paris (Niquet), d'une belle richesse contrapuntique.
Campra, Exaudiat te Dominus (Christie), pour son atmosphère martiale initiale, et son Implevit d'une tendresse ineffable.
Mondonville, Dominus regnavit (Christie), pour son élan.
Mondonville, In exitu Israel (Christie), pour ses figuralismes inédits (« Super flumina Babylonis »).
Mondonville, Cœli enarrant (Coin), pour son « In sole posuit tabernacula ejus » d'une suspension miraculeuse.

campra exaudiat

Je trouve personnellement les motets de Rameau bien moins marquants que les autres (et aussi que le reste de la production de Rameau) ; de la même façon, j'ai écarté les Te Deum de LULLY et Lalande, ou le Requiem de Campra, qui restent des standards du genre. Mais effectivement, les grands motets de Brossard (Coin) ou Madin (D. Cuiller), ou bien le double disque des Te Deum de Blamont et Blanchard (D. Cuiller) sont aussi à découvrir, parmi bien d'autres choses !

les chantres de saint-hilaire

Pour la période du tout début du baroque, il y a les deux disques (Henri IV et Louis XIII) des Chantres de Saint-Hilaire, ou encore celui d'Athénaïs (avec six voix féminies) consacré à Nivers.



Beau parcours à vous !

De confiner (être tenu dans ses limites) à confier (apporter sa foi), seule la n nous sépare… Puisse cette musique vous aider à faire le chemin.

Vers Dieu paraît un peu loin considérant les limites hectométriques actuelles, mais jusqu'au bout de votre quartier et de cet interminable châtiment sera déjà pas mal.

vendredi 13 mars 2020

La grippe Salieri




Je me posais cette grave question en écoutant le jubilatoire nouveau disque Salieri (« Strictly Private ») interprété par le Symphonique de Heidelberg – qui a conservé toute sa finesse de timbre, imprimée naguère par Thomas Fey avant son terrible accident. La grippe saisonnière n'est-elle pas au SARS-CoV-2 ce qu'est Salieri à Mozart ?

Si l'on donnait aux premiers la même qualité d'interprétation qu'aux seconds, notre perception n'en serait-elle pas changée ? (Ne paniquerions-nous pas à chaque épidémie de saison sur des chiffres semblables… et ne nous émerveillerions-nous pas de la densité en traits de génie dans les grandes œuvres du Maître sous mille éclairages différents ?)

Faute d'avoir essayé l'un comme l'autre, je n'ai pas de réponse définitive à ces questions, mais je serais curieux de disposer de davantage d'interprétations – pour pouvoir me faire une opinion, en somme.

Les métaphoriqueurs de la nuit vous saluent bien bas, estimés lecteurs.

lundi 9 mars 2020

Contingency plan


C'est ici, nous y sommes, la planète mélomane a été frappée. Plus durement que si « Martha » – God forbid – s'était cassé un doigt, plus douloureusement ou que si « Jonas » – horresco referens – avait attrapé un rhume.

Les rassemblements de plus de 1000 personnes interdits, c'est l'assurance de l'impossibilité des grandes salles parisiennes d'assurer leurs concerts.

Heureusement, l'agenda de Carnets sur sol s'est mis à jour pour vous.

La Philharmonie a déjà confirmé hier soir (mais toujours pas sur son site ni ses réseaux) par la voix de son directeur général adjoint, que les concerts dans la grande salle de la Philharmonie étaient annulés.

Notule écrite dans l'urgence pour soulager les désespérés franciliens, je n'ai pas pris le temps de vérifier les jauges, mais à vue de nez, si les spectacles se sont bien vendus, les spectacles à Bastille, Garnier, Champs-Élysées, Opéra-Comique, Odéon… sont très menacés.
J'ai beaucoup moins la main sur le contenu de l'offre alternative en province (les plus grosses maisons d'Opéra risquant aussi la fermeture), qui n'est pas du tout comparable – beaucoup de maisons font des saisons qui valent très largement celles de l'Opéra de Paris, mais les concerts hors circuit officiel sont en général beaucoup moins nombreux, et le plus souvent de moindre niveau. Si des lecteurs ont de bons plans à faire valoir dans leur ville, qu'ils n'hésitent pas à le signaler !

Il est cependant possible que d'ici la semaine prochaine ces maisons :

¶ décident de rembourser les volontaires (+ un bon cadeau de 10€ qui les inciterait à revenir ?) ;

¶ organisent un système de tri des 900 spectateurs autorisés à venir –
¶¶ par emplacement dans la salle ?  par exemple le parterre et le centre du premier balcon à la Philharmonie, le parterre de Bastille, etc. ;
¶¶ selon le prix du billet ?  pour équilibrer au maximum les pertes, les pauvres comprendraient je crois ;
¶¶ moins convaincant, par tirage au sort ?
¶¶ par date de réservation (premier arrivé et égard pour les abonnés…) ?

J'avoue que la solution par emplacement, en ménageant un siège sur trois pour limiter les contacts, m'amuserait beaucoup !  (et serait sans doute très élégant visuellement, et confortable pour l'écoute)
Je suis prêt à jouer (et à me sacrifier) si ça permet aux artistes de jouer et à une partie du public d'en profiter !

Je doute que ce soit la solution retenue, mais ce serait très plaisant.



La situation évoluera très vite dans les prochaines heures, peut-être même le temps de la rédaction de cette notule, son objet n'est donc pas le suivi de la situation (les professionnels de l'information devraient s'en charger), mais de signaler la mise à jour de l'agenda de Carnets sur sol jusqu'en juillet : j'y ai ajouté les dernières trouvailles de petits concerts alternatifs, et signalé les concerts qui devraient être annulés prochainement. Je l'enrichirai dans la semaine des concerts de haut niveau de conservatoires, d'orchestres amateurs, d'églises, pour les quelques junkies du spectacle vivant.

Je tâcherai de faire des mises à jour (notamment sur les choix des grandes salles en matière d'annulation), mais je ne serai assurément pas aussi réactif que tous les ordres et contre-ordres qui ne manqueront pas d'affluer !

C'est pourquoi je vous conseille de consulter le meilleur site francophone de musique classique, qui y consacre un fil entier, actualisé en temps réel : https://classik.forumactif.com/t9358-annulations-a-cause-du-coronavirus#1164967 .

Ou bien, sur Twitter, de surveiller Sherlock Edoga, la meilleure source pour les conseils de réservation, de replacement, et d'astuces – si jamais vous souhaitez aller voir quelque chose à la Philharmonie ou l'Opéra de Paris à moindre coût, il est le maître.

dimanche 1 mars 2020

Opéra et concert classique : audace, fréquentation et zombies – (2/2)


2. L'opéra de l'avenir

Le pendant de la réflexion, plus amusant, sur l'austère remplissage du concert classique – et quelques pistes de formats alternatifs pour élargir un public qui restera, en toute hypothèse, sensible à la musique pure, donc jamais aussi large que la société elle-même –, porte sur l'opéra, dont la dimension narrative est immédiatement plus attractive (une fois habitué aux bizarreries de l'émission lyrique) pour une population plus vaste.

J'en ai déjà souvent parlé dans ces pages, que ce soit pour les opéras par des compositeurs de musiques de film, la nouvelle façon d'écrire par scènes closes et unités d'action, l'opéra Star Wars ou l'opéra de zombies… ou encore en parcourant l'étrange offre des premières mondiales.



Ces pensées ont été stimulées à nouveau en assistant aux Bains macabres de Guillaume Connesson. Le livret d'Olivier Bleys, sur un sujet neuf, ainsi que la plasticité de la science musicale de Connesson, créent une œuvre vive, enthousiasmante, toujours surprenante, et qui répond à beaucoup de critères du public d'aujourd'hui, biberonné au cinéma – action mobile, coups de théâtre, variété des atmosphères musicales…

http://operacritiques.free.fr/css/images/bainsmacabres.jpg

Cette création toute fraîche mérite, à mon sens, des reprises régulières au même titre que les grandes titres comiques du répertoire Le Barbier de Séville ou La Belle Hélène. L'intrigue saute d'un genre à l'autre (réalisme social, satire contemporaine, enquête policière, fantastique, onirique, bouffon…) de façon imprévisible, nous laissant toujours incertain de ses prochaines audaces – quelle fin !
Spoilers : Célia, jeune hôtesse d'un établissement thermal, est fort courtisée, mais passe ses soirées sur son ordinateur avec des images de son fiancée. Une enquête est ouverte pour morts suspectes aux bains. Depuis le ciel, le fiancé mort est envoyé sur terre pour vivre quelques heures auprès de sa bien-aimée. Pris dans le tourbillon de l'enquête bouffonne, il sert de spirite et convoque les esprits pour le compte de la police afin d'innocenter Célia.
Je ne révèle pas les événements en cascade de la fin.

La musique joue aussi des codes : figuralismes (mer, spectres), fox-trot balnéaires, leitmotive, lyrismes filmiques ou musique d'atmosphère, puisant à Debussy, Puccini ou Prokofiev tout en écrivant de la musique de son temps – avenante-tout-public mais riche et nourrissante.

Pour couronner le tout, Connesson a réussi le tour de force choral que j'appelais de mes vœurs pour un zombie opera, avec les masses organiques gluantes et tendues, comme des nuées dissonantes, dans l'épisode dans l'autre monde où se traînent les morts.

Ce petit bijou au rythme dramatique rapide, aux savoureuses surprises, à la musique accessible (globalement tonale-élargie) et variée mérite pour moi le titre de chef-d'œuvre, et démontre qu'il est possible de penser autrement la commande et la composition d'opéras.



Laissons de côté les cas caricaturaux de mise en opéra de bouts de poésie (L'Espace dernier de Matthias Pintscher), de méchantes paraphrases de Racine (Bérénice de Jarrell), des jeux phonématiques (Aperghis), des vies ennuyeuses d'artistes (Bacon, Akhmatova…), d'histoires sordides du XXe siècle (Adriana Mater, ou le projet de Jelinek & Neuwirth sur un médecin pédophile carinthien…).

En France et dans les pays à la pointe de l'art comme l'Allemagne ou l'Italie, les opéras ont souvent des sujets ambitieux et une certaine prétention littéraire / intellectuelle : même lorsqu'on commande un opéra sur un sujet filmique (Il Postino de Catán pour la partie rétro-gentille, The Secret of Brokeback Mountain de Wuorinen pour la veine atonale, et The Fly de Shore pour un entre-deux), le résultat demeure bel et bien un opéra. Dans le cas de Howard Shore lui-même, remarquable opéra écrit dans une langue ambitieuse qui a entendu les grandes tendances du XXe siècle, on se trouve face à une œuvre d'envergure schrekerienne, avec un orchestre tentaculaire, une temporalité assez lente.

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The Fly.

Le sujet en lui-même, fût-il issu de la culture commune (les divers Solaris ou Hugo, par exemple), ne garantit pas l'accessibilité du résultat : il faut que le livret soit bon (avec un minimum d'action ou de verve poétique, pas écrit par le compositeur ou un copain dans une langue pompeuse…), et surtout que le format lui-même ne cherche pas à singer de grandes fresques ambitieuses auxquelles les langages actuels, déjà complexes (et peu propices à l'intelligibilité vocale, avec leurs lignes mélodiques disjointes) ne font qu'ajouter les difficultés.



C'est pourquoi je m'imagine une scène spécialisée, ou au minimum une démarche, qui se fasse une mission de proposer des opéras nouveaux qui ne cherchent pas à remplir une commande prestigieuse, mais à entrer en résonance avec leur temps. Cela existe déjà : voyez comment Jack Heggie a tiré une fresque épique (qui n'est pas du néo-romantisme mais bien de la musique du XXIe siècle) de Moby-Dick, pour le public anglophone qui a été biberonné à ce quasi-mythe.

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Il faudrait également que le sujet influe le format musical : il ne s'agit pas de changer les noms comme on le faisait dans l'opéra seria en remplaçant Tarquin par Ferragus et Tancrède par Scævola, mais vraiment d'adapter toute sa structure et son langage musical.

Le but étant de créer un lien de confiance avec le public, qui pourrait venir vivre l'expérience rien que sur la foi du titre, sans se poser la question à triple détente « quel est le style du compositeur ?  qui est ce librettiste inconnu ?  est-ce que ça traîne ? ».

Imaginez…



Glotte of the Dead, l'opéra inspiré de la BD et / ou de la série de Robert Kirkman.

Le rideau se lève sur une route à l'aurore. La scène est baignée, depuis le fond, d'un jaune éclatant. Aplats d'accords majeurs sereins aux cordes. Progressivement apparaissent des frottements tandis que la lumière se voilent (des bouts de secondes qui se percutent). Le chœur, depuis la coulisse, entre pupitre par pupitre depuis le grave jusqu'à l'aigu, comme arrivant depuis la distance, en une sorte de masse compacte qui dissonne fortement. (C'est là où le compositeur doit tout de même trouver une tournure et un thème, ou du moins un geste, marquants.)

On pourrait imaginer un opéra, comparable à ses sources, qui ne chanterait pas beaucoup, surtout à base de fondus orchestraux évoquant tantôt les bruits de la nature, tantôt le vide des rues désertées, ou encore les quelques palpitations de la nuit, et puis les paroxysmes terribles de la panique lorsque le chœur de la horde intervient.

Ce serait en outre aisé à adapter dans toutes les langues, avec des dialogues du type :
– Watch out !
– Riiiiiiiiiiiiick !  Aaaaaaaaaaaaaaah !
– They are here / Sono qui / Ils sont là / Aquí están / De er her / הם כאן !
– Oh no !  Gleeeeeeeeeeeeeeeeeeeenn !
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Extrait du livret cosigné Kirkman-Le Marrec.

Et propre à quelques répliques-cultes :
– Are you bitten ?
– No.
– Are you sure ?  There ?
– Oh nooooo !
Je ne dis pas que ce convaincrait pour autant les jeunes passionnés de Damso, mais il y aurait de quoi amuser les jeunes adultes si la mise en scène joue le jeu du spectaculaire-gore inhabituel sur les scènes d'opéra (on a tout le matériel nécessaire pour faire des jets de framboise) et fait traverser incessamment la scène par une horde de choristes un peu préparés (ou même des acteurs-figurants tandis que le chœur est en coulisse).

Ce coûterait un peu cher à financer pour les nécessaires projections visuelles pour figurer les lieux, pour le chœur, mais on pourrait se passer de solistes dispendieux vu le peu à chanter – si vous voulez absolument faire un des motivational speeches incontournables des séries américaines, embauchez Gunther Groissböck ou John Relyea pour Rick Grimes, et contentez-vous de membres du chœur pour les rares solos des autres personnages.

Ce serait en tout cas, du point de vue de la composition, l'occasion de mettre à profit tout le savoir-faire du compositeur classique pour le temps long, le paysage musical, et de tenter une prosodie nouvelle pour figurer la Horde.



Star Wars, évidemment. Quelle matière se prêterait mieux au merveilleux d'opéra ?  On a des dialogues déjà économes et percutants, et surtout une musique tout en leitmotive, qui ne demanderait qu'à être exploitée à la façon de Wagner par un compositeur (ou un diplômé en écriture). Chacun connaissant très bien ces thèmes, ce serait en outre l'opéra à leitmotive le plus accessible de tous. Il y a là de quoi exalter une matière musicale qui, pour les besoins des films, n'est présente que par sections discontinues. Entendre les thèmes de la saga dans un format ininterrompu du type acte III de Parsifal me rend très curieux et enthousiaste.

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Mise en scène Peter Sellars bien sûr.
(Grand air à colorature de Darth Maugda : « Together we will rule the galaxééééé ».)


Les représentations seraient bien sûr déficitaires considérant la dîme prélevée par Disney, mais quelle publicité extraordinaire ce serait pour le théâtre qui l'organiserait, et pour le genre opéra dans son ensemble… !  On voit parfaitement les typologies vocales attendues : le ténor héroïque de Luke, le baryton central de Solo, le baryton dramatique de Vader, la basse profonde de l'Empereur, le ténor de caractère de Yoda… ce serait un panorama pédagogique, quasiment, de l'écriture d'opéra.

(On pourrait même imaginer différentes versions musicales de la saga : l'une écrite comme du Bellini, l'autre comme du Wagner, une autre comme du R. Strauss ou du Prokofiev, voire des tentatives baroqueuses ou atonales…)  L'entrée la plus intelligible possible pour les genres de l'opéra.

Dans le même registre, on pourrait reprendre  The Sea Hawk, Robin Hood, Vertigo et autres films-épopées pourvus de bonne musique, pour les redéployer au sein d'un format chanté et davantage continu.



Parmi les grandes fresques attendues, je ne m'explique pas que Les Misérables n'ait pas un opéra un peu réussi au répertoire… La bataille de Waterloo ?  Les personnages très typés ont vraiment de quoi nourrir un imaginaire sonore, et se couler dans les vocalités expansives de l'opéra néo-romantique.

Dans d'autres styles sonores, plus contemporains, on pourrait aussi imaginer un Quatrevingt-treize (l'incendie du château, quel moment !) ou un Homme qui rit  (on pourrait faire un oratorio rien qu'avec la scène du gibet…).

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Bien sûr, tout cela est soumis au choix des bons compositeurs : pas forcément des gens bien en cour, ni même des gens originaux, parfois pas même des compositeurs à proprement parler… mais avec des arangeurs sensibles au style d'origine, ou des artistes suffisamment ouverts et versatiles (ce que fait Connesson dans Les Bains Macabres laisse rêveur sur l'immensité des possibilités), on peut proposer des œuvres à la fois accessibles et marquantes, qui libèrent l'opéra contemporain de sa seule image intello & expérimentale – démarche qui a également toute sa place, bien sûr !



Pour les plus jeunes, je me figure qu'on pourrait écrire un Bambi bien tonal (doublage d'un dessin animé ?), ou bien une version condensée d'une saison de The version 2014 – le matériau musical de la série est pauvre, on pourrait partir d'autre chose, mais là aussi, pour suggérer la vitesse, le retour dans le passé, le caractère des méta-humains rencontrés (qui contrôlent les ultra-violets, l'électricité, les masses orageuses, etc.), il y aurait une galerie de portraits sonores incroyables à proposer, digne des sept portes de Kékszakállú !  Sans parler de l'intrigue qui pourrait être plus dense et mobile que les habituelles contemplations d'amours désuètes et de méditations artistiques standardisées.

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La qualité de la mise en scène serait bien sûr primordiale aussi, même sans spectaculaire particulier, pour permettre à l'ensemble de fonctionner.



À cela pourraient s'ajouter des formats originaux : l'opéra à entrées multiples, où le public pourrait voter pour un enchaînement de situations, qui changerait selon les soirs (si le spectacle est bon, le remplissage peut être stimulé !). Ou bien un opéra plus immersif, qui se déroulerait dans la salle (pourqoi pas une scène située sur les balcons, avec du public sur la grande scène, pour changer ?

Je suis persuadé qu'on pourrait, en se posant la question autrement – non plus de faire une création, ou de demander à Untel d'écrire un truc –, réellement renouveler le genre de la meilleure façon qui soit. Se poser la question de ce que veut le public, la question du format également (quoi de neuf ?), avant de chercher à faire écrire un opéra sur un sujet qui n'intéresse que le compositeur, avec un livret embrouillé, lent, prétentieux et maladroit.

Je n'invente rien, cette démarche existe déjà : on a des opéras très accessibles qui parlent d'histoire récente (Rasputine, Anne Frank, Die Weiße Rose, JFK, Nixon, Marilyn Monroe, de l'homosexualité chez les maccarthystes), de grands classiques (Minotaure, Ovide, Hamlet, Richard III, Frankenstein, Poe, Melville, Cyrano, Usher, Canterville, Solaris, T. Williams, Beckett…), de littérature de jeunesse (Chat Botté, Musiciens de Brême, Blanche-Neige, Gulliver, Lord of the Flies), de films (Sophie's Choice, Marnie, Dead Man Walking, The Addams Family), de bandes dessinées (Max et les Maximonstres), de livres de psychiatrie  (The Man Who Mistook his Wife for a Hat), des suites d'opéras du répertoire (de la trilogie de Figaro, d'Aida, de Gianni Schicchi…), de l'exploration de phénomènes sociétaux (alpinisme, regards sur l'homosexualité, Alzheimer, le nucléaire), des opéras érotiques (Opéraporno en tournée française, Powder her Face, Das Gehege – où une femme rêve, je n'invente rien, de se faire déchirer par un aigle)…

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Et même des choses encore plus étranges, un opéra « d'espionnage lyrique mathématique » (Atlas 101, où apparaissent pêle-mêle Hedy Lamarr, George Antheil, John Conway, Ganesh et sainte Rosalie…), ou Hercules vs. Vampires de Morganelli (un lipdub lyrique du péplum de Bava !).

En prenant le meilleur de ces expérimentations, voire en privilégiant les compositions accessibles, les dispositifs originaux et les thèmes les plus grand-public, je suis convaincu qu'une maison d'opéra pourrait se tailler une réputation et une relation de confiance avec un public fidèle, tout en bénéficiant à l'image du genre opéra, assez sérieuse / élitiste / ennuyeuse (et non sans cause, côté création contemporaine, à commencer par les livrets désastreux…), au profit de toutes les autres maisons !

Si vous possédez un opéra, avez de l'argent à dépenser et du prestige à acquérir, je me tiens à disposition pour fournir suggestions de titres / dispositifs / compositeurs / rédaction de livrets. Si j'étais assez bon en musique, je ferais bien mes propres tentatives…

samedi 29 février 2020

Le défi 2020 des nouveautés – épisode 4


Nouveautés écoutées et commentées de ces dernières semaines (mises à jour au fur et à mesure dans ce tableau).

Du vert au violet, mes recommandations.



écouté œuvres
Cherubini Discoveries ; Orchestra Filarmonica della Scala, Chailly (Decca)
→ On profite pour une fois du son si singulier de cet orchestre (le tissu mat et chaleureux de ses cordes, inimitable, et de sacrés souffleurs vifs et colorés) à la fois dans du symphonique et du rare…
Mais.
1) Si la symphonie est convaincante, pourquoi cette enfilade de marches de circonstance, très belle démonstration érudite de la place centrale de Cherubini dans la pompe parisienne (notamment funèbre, une prochaine notule l'explorera de plus près) de la Restauration ? Ce n'est musicalement pas très nourrissant. On n'a pas forcément très envie d'y revenir, sauf pour la marche funèbre du maréchal Hoche.
2) Jouer Cherubini comme ça (façon Muti, avec beaucoup de cordes très vibrées, un tempo lent, un spectre le plus rond possible), quand on sait l'efficacité des solutions apportées par la musicologie, même sur instruments modernes, est-ce vraiment pertinent ? Chailly avait très bien réussi cette mue pour sa Saint-Matthieu avec Leipzig, pourtant !
Skalkottas: Orchestral Works ; Athens Philharmonia Orchestra (BIS)
→ Sinfonia très réussie (romantisme enrichi), Concerto pour violon & piano dans une veine néoclassique atonale, étrange image d'un Martinů sous l'influence du Schönberg des années 20 (très convaincant !). À cela s'ajoutent de jolies pièces archaïsantes (en référence à à la Grèce antique, au foklore), par un orchestre aux belles transparences (merci les ingénieurs de BIS, également !).
C.P.E. Bach: Oboe Concertos ; Akademie für Alte Musik Berlin, Xenia Löffler (HM)
→ Pas très séduit par les œuvres pour ma part : on y retrouve les couleurs harmoniques assez déprimantes du père… pour du concerto décoratif, c'est plus sérieux que roboratif. Mais pour ceux qui aiment le style concertant paternel, justement, ce doit être une très bonne opération !
Veracini, Overtures & Concerti, Vol. 2 ; L'Arte dell' Arco (CPO)
→ Musiques pour grand ensemble instrumental typiques du premier XVIIIe – les amateurs de Haendel devraient être ravis, d'autant que la veine mélodique est de très haute volée !
Interprétation pas la plus colorée, mais très allante et intense, très réussie.
Stanford: String Quartets, Vol. 3 (quatuors 1,2,6) ; Dante Quartet (Somm)
→ Beaux quatuors romantiques assez sages, mais pas dépourvus de matière. À approfondir.
Lüdig (Ouvertures, Midsummer Night), Lemba (Concerto pour piano), Kapp (Last Confession, Symphonie n°4
Estonian National Symphony Orchestra, N. Järvi (Chandos)
→ Jolies pièces d'un romantisme bon teint ; la Symphonie de Kapp, où dominent les cordes, sent ses emprunts folkloriques et sa conception russe du son. Les ouvertures de Lüdig sont très aimables, et contre toute attente, c'est le concerto pour piano de Lemba, où les couleurs harmoniques retrouvent des rêveries chopiniennes assez intéressante, qui me séduit le plus vivement.
Tõnu Kõrvits: Hymns to the Nordic Lights & Other Works Estonian National Symphony Orchestra (Ondine)
→ Très tonal avec accords enrichis, musique calmement tournoyante et contemplative, extrêmement agréable (plutôt en fond qu'à écouter statiquement sur un siège, sans doute), pas du tout pauvre, avec des boucles longues et variées et une harmonie riche.
HiKAYE : danses de Konstantinidis, Babadjanian, Erkin, Mokranjac, Galland, Bloch, Takemitsu – Işil Bengi (Fuga Libera)
→ Album extrêmement stimulant, parcourant les références folkloriques de Konstantinidis, le postromantisme de Babadjanian, la poésie d'un Takemitsu encore partiellement tonal… Un grand portrait de danses protéiformes et avenantes, avec un superbe timbre de piano, une netteté d'exécution (pédale économe !) et un entrain tout à fait communicatif !
Un grand récital de piano que j'ai eu du plaisir à trisser immédiatement.
Dohnányi: The Veil of Pierrette, Op. 18 ; ORF, Matiakh
→ Jolie Suite très conservatrice (et non un opéra, comme on aurait pu le croire dans cette série qui nous a valu une splendide Euryanthe la saison passée).
Górecki: Complete String Quartets, Vol. 2 (n°3 + duos violons); Tippett Quartet (Naxos)
→ Les duos aux élans frontaux et aux frottement exposés viennent s'ajouter au splendide fonds déjà constitué par Bartók et Berio.
En revanche, le Troisième Quatuor est écrit dans la langue du Górecki dernière manière, hypertonalité sur des thèmes pauvres qui se répètent – pas vraiment palpitant, et encore plus au format quatuor qui ne s'y prête guère.
Malipiero: Symphonie n°6, Ritrovari, Serenata mattutinata, 5 Studi ; Svizzera Italiana, Damian Iorio (Naxos)
→ Dominent surtout les cordes, pour un néoclassicisme particulièrement peu généreux en thèmes et même, pour ce que j'en ai senti, tout à fait plat. Je me suis ennuyé, je l'avoue – alors qu'il existe tout de même des Malipiero potables et des néos italiens assez stimulants.
Beethoven: Works for Piano 4-Hands (dont Große Fuge arrangée) ; Peter Hill
→ Partie mal connue du legs de Beethoven, qui se clôt par cet arrangement de la Grande Fugue du Quatuor n°13. Joli parcours.
Farrenc: Orchestral Works (s1, ouvertures, variations) ; Solistes Europeens de Luxembourg, Christoph König (Naxos)
→ La Première Symphonie soutient vraiment l'intérêt. J'avoue cependant que jouée sans un peu de la tension et de la couleur apportée par des instruments anciens ou une interprétation un peu exaltée, je reste toujours à convaincre réellement de l'intérêt supérieur de la musique de Farrenc.
The Long 17th Century: A Cornucopia of Early Keyboard Music ; Daniel-Ben Pienaar
→ Contrairement à ce que peut laisser accroire la pochette (une photo d'incunable), il ne s'agit en rien d'un récital « informé » mais d'une exploration sur piano moderne de la musique pour clavier du XVIIe siècle.
Le principe est éminemment sympathique, mais l'exécution de ces harmonies simples sur un Steinway accordé sans tempérament spécial, et sans modes de jeu informés, revient à affadir considérablement ces pièces, je le crains. Je ne suis pas passionné par le résultat en tout cas.
Shebalin: Orchestral Music, Vol. 2 (Suite 3, Suite de ballet) ; Siberian SO, Dmitry Vasiliev (Toccata Classics)
→ Du romantisme sans arrière-pensée, mais avec une qualité d'écrire souterraine qui soutient l'intérêt (l'harmonie est riche sans avoir l'air d'y toucher, comme chez Tchaïkovski). Pas du tout marqué par les harmonies déceptives soviétiques, de la musique extrêmement agréable, à l'atmosphère « positive ».
Les Suites présentées sont en outre moins pittoresques-anecdotiques que celles du volume 1.
José Serebrier: Orchestral Works Alexandre Kantorow, RTÉ, Australian ChbO, Barcelone SO (BIS)
→ B.A.C.H. sombre et combattif, Romances pour cordes assez sirupeuses, des pièces très bien écrites qui ne surprennent pas totalement mais se soutiennent très bien !
Röntgen: Works for Violin & Piano, Vol. 2 ; Christoph Schickedanz, Ernst Breidenbach (CPO)
→ Sorte de Brahms à l'évidence lyrique supérieure, vraiment splendide ; et quel son !
Mayr: Mass in E-Flat Major (Arr. F. Hauk & M. Hößl) ; Dorota Szczepańska, Simon Mayr Chorus, Concerto de Bassus, Franz Hauk (Naxos)
→ Bien plus nourrissant que ses opéras, et interprété dans un style adéquat. Une belle messe belcantiste qui mérite le détour.
Lili et Nadia Boulanger: Mélodies ; Cyrille Dubois, Tristan Raës (Aparté)
→ Hors les Quatre Chants de Lili, un disque Nadia Boulanger, enfin abondamment servie au disque (trois en un an !). La voix grêle de Dubois ne me ravit pas totalement pour mettre en valeur les couleurs harmoniques travaillées sous couvert de mélodie de salon, mais l'intelligibilité et l'implication sont exemplaires.
Knecht : Portrait musical de la Nature
Beethoven: Symphony No. 6 'Pastoral' ; Akademie für akte Musik Berlin, Bernhard Forck (HM)
→ Les parentés des premiers mouvements sont évidentes. Pour le reste, le Knecht demeure assez décoratif / descriptif, là où la symphonie (celle que j'aime le moins de Beethoven, certes) bâtit quelque chose de plus cohérent à mes oreilles, moins « musique de scène » – ce qui n'est pas un défaut, notez bien.
Exécution forcément archaïsante de la part d'un orchestre qui se consacrait largement à Bach ; intéressante dans la couleur (timbres disjoints) à défaut d'être très nouvelle dans le discours, pour une discographie déjà saturée.
Il Sud: Seicento Violin Music in Southern Italy ; œuvres de Falconieri, Montalbano, Trabaci, Pandolfi, Leoni, Mayone ; Ensemble Exit (Passacaille)
→ Œuvres rares à la veine mélodique généreuse et aux diminutions expansives, dans une interprétation pleine de couleurs (assise sur orgue positif et théorbe, remarquablement captés), avec un violon solo à la fois chaleureux et plein d'aisance. Un peu grisant.



écouté versions
Handel: Agrippina ; DiDonato, Fagioli, ,Orlinski, E. Benoit, Pisaroni, Pizzuti ; Il Pomo d'oro, Emelyanychev (Erato)
→ Version assez électrisante, grâce au Pomo d'oro, ensemble réduit en nombre, mais qui claque merveilleusement, ne cherchant pas l'effet, mais toujours animé et cinglant. Tout est tendu et échevelé ici.
Distribution splendide chez les femmes et surtout les basses, incroyables. Certes, il faut supporter deux falstettistes – qui n'ont, ni historiquement, ni physiologiquement, ni musicologiquementleur place dans ce répertoire… et cela s'entend, même au disque (à commencer par la diction). Cela dit, les gars se donnent, et tout le reste est splendide ; la version la plus excitante du marché, à mon sens.
Mascagni: Cavalleria rusticana - Leoncavallo: Pagliacci (Live) ; Kutlu, Di Toro, Grazer Philharmoniker (Oehms)
→ Remarquablement chanté par un véritable soprano dramatique large et élégant, un ténor tonique et sombre sans tricher, un orchestre d'un niveau assez supérieur à ce que réclament ces partitions… Une belle version d'aujourd'hui, en particulier pour Cavalleria (Pagliacci pouvait supporter un peu plus de subtilité, à l'orchestre en particulier).
L'Amour, la Mort, la Mer (Cras, Fauré, Satie, Poulenc, Villa-Lobos…) ; Patricia Petibon, Susan Manoff (Sony)
→ J'aime à peu près tout ce qu'a fait Petibon, et le programme donne envie, mais la captation très musiques amplifiées (tout est gonflé et écrêté, comme en gros plan lissé), la façon assez affectée de tout chanter-souffler, l'accordéon pas du meilleur goût, j'avoue ne pas avoir adhéré.
Vivaldi Violin Concertos ; Le Concert de la Loge, Julien Chauvin (Naïve)
→ Très beaux son et rebond galant !
Richard Strauss: Cello Sonatas
(et arrangements) Raphaela Gromes, Julian Riem (Sony)
→ Les lieder-tubes de Strauss fonctionnent à merveille ainsi, et la générosité de Gromes rend la naïve Sonate (présentée dans ses deux versions !) très persuasive.
Esmé SQ : Beeth 1, Bridge Noveletten, Chin Parametastring (Alpha)
→ Aplomb enthousiasmant en salle (Schubert 15 sans frémir !), virtuosité extrême, ce disque dévoile aussi la curiosité et la vastitude des ambitions de répertoire de ce tout jeune quatuor (quatre ans, je crois) de Coréennes, formé à Cologne.



écouté rééditions
Stravinsky: The Rite of Spring ; Igor Markevitch (Warner)
→ Je me souviens d'avoir été un peu déçu par la réalisation eu égard à sa réputation (et à ses accomplissements fabuleux dans d'autres répertoires difficiles), mais plus du détail…
Sibelius: Symphony Nos. 1 & 2 :
NYP, Sir John Barbirolli (Columbia / Sony)
→ Très vif, avec une réalisation qui ne correspond évidemment pas aux standards actuels.
The Last Concert At La Scala ; Georges Prêtre
→ Ouvertures italiennes, Boléro… Joli programme festif / inoffensif joué avec la fluidité habituelle de Prêtre.



Quant à la liste des nouveautés (la sélection, n'est-ce pas, pas l'intégralité des parutions !) qui restent à écouter, je vous laisse profiter pour vous-même des plaisirs du vertige :

Suite de la notule.

mardi 18 février 2020

Opéra et concert classique : audace, fréquentation et zombies – (1/2)


Trois événements simultanés, la création des Bains macabres de Guillaume Connesson et l'abandon des récitals de piano des Nuits Oxygène ainsi que ceux des Concerts de Monsieur Croche, me font poser des questions sur ce qui permet, aujourd'hui, de remplir une salle.



salle gaveau
La salle Gaveau, le prestige qui ne remplit pas (sauf pour Savall).



1. Survivre parmi les récitals de piano parisiens

Je commence par la part la plus triste. (Vous verrez, le volet « opéra » est beaucoup plus amusant.)

Les Nuits Oxygène ont cessé prématurément leur activité à Paris : concerts dans des lieux intimes choisis, avec des pianistes moins célèbres triés sur le volet, dans les répertoires qu'ils ont creusé parfois hors des sillons ordinaires (Lettberg dans Sibelius, Eckardstein dans Dupont…). Le festival se poursuivra peut-être dans d'autres villes européennes, mais le prix des salles parisiennes (qui menace aussi les activités de la Compagnie de L'Oiseleur) et l'absence de subvention rend, sans même parler d'équilibre financier, l'entreprise très difficilement soutenable.
    Pour l'heure, on peut profiter de certains de ces artistes sur le label associé, Artalinna (le site est aussi un véritable magazine, plus de 1800 chroniques discographiques de Jean-Charles Hoffelé !). En attendant un retour éventuel sous une autre forme.

La presse (musicale) a fait plus grand des Concerts de Monsieur Croche, sans doute en raison de la notoriété de son créateur (Yves Riesel, fondateur d'Abeille Musique, puis de Qobuz, qui ont marqué leur époque et saisi des inflexions majeures de la consommation musicale) et du prestige du lieu choisi, la Salle Gaveau.
    Moyens un peu plus étendus sans doute, et artistes plus célèbres : Peter Rösel, Billy Eidi, Evgeny Sudbin… Mais pas au point de remplir suffisamment pour équilibrer les coûts. Le récital de Sudbin, pianiste formidable qui a fait peu de disques récemment (hors le Trio de Tchaïkovski avec Gluzman, gravure splendide par ailleurs), et n'a pas forcément eu beaucoup de visibilité en France hors de son passage tout jeune à La Roque d'Anthéron, avait même dû être annulé faute de réservations.

Pourquoi cet échec, ou du moins ce nécessaire renoncement ?  Le communiqué de presse pointe la Philharmonie, qui siphonnerait toutes les subventions et toute l'attention des médias. Évidemment, accuser le succès des autres n'est pas une bonne explication, mais ce n'est pas complètement fantaisiste non plus. J'ose (sans les chiffres, donc vraiment au doigt mouillé) quelques pistes.

1) Le concerts classiques non subventionnés sont quasiment impossibles à équilibrer. Par rapport au coût d'un cachet, de la location d'un Steinway (+ transport, accord, assurance), de la salle (+ le personnel d'accueil, l'éclairage…), il faut ou remplir complètement, ou faire payer vraiment très cher.

2) Même pour moi qui suis en principe un garçon informé en matière de concerts parisiens, je n'en ai eu vent que par des mélomanes qui connaissaient personnellement Yves Riesel ou d'autres qui le connaissaient…  Il y avait un problème de communication, alors que je reçois très bien les informations de concerts dans des églises. Sans doute lié au modèle même de Gaveau, une coquille à louer pour des organisateurs de concerts : pas de brochure de saison, tout se remplit au fil du temps, il faudrait donc chaque mois se connecter pour vérifier, sachant que le programme y est très disparate, de Jordi Savall à des tubes par des orchestres de cacheton, ne s'adressant pas forcément à un public bien identifié. Malgré la notoriété du lieu, l'organisateur ne peut pas compter sur la salle pour informer son public – et malgré des publicités payées dans les médias spécialisées, la plupart des amateurs de piano autour de moi n'ont rien vu passer.

3) Le principe de Monsieur Croche était de faire du vrai récital traditionnel sans concession. Le programme n'était le plus souvent pas original (les Chopin / Rachmaninov / Ravel qu'on entend ailleurs), par des interprètes reconnus (Billy Eidi est une sommité du répertoire français XIXe, et qui a beaucoup enregistré !), mais peu célèbres.
    Or, pour moins cher, on peut avoir un autre pianiste qu'on ne connaît pas (à la carrière moins glorieuse peut-être, mais une très large partie du public, même mélomane, n'en saura rien), dans une jolie église chauffée ; ou alors voir Argerich / Zimerman / Barenboim pour 10€ à la Philharmonie, qui est ultrasubventionnée et peut se permettre des prix très en-dessous de la réalité des coûts.
    À cela s'ajoute l'expérience de spectateur à Gaveau qui n'est pas extraordinaire : beaucoup de places à visibilité réduite, une salle qui ouvre au dernier moment avec des queues sur des paliers décatis et jusque dans les escaliers, un programme (rien que pour avoir les pièces jouées) systématiquement payant, une absence de communication avec la régie qui fait parfois commencer le spectacle alors que tout le monde n'est pas placé, et pour couronner le tout le petit panneau indiquant qu'il faut financer nous-mêmes le personnel destiné à surveiller que nous ne prenions pas de meilleures places… On n'a pas forcément le sentiment de participer à une expérience singulière, contrairement à la Philharmonie neuve, spectaculaire, au personnel jeune, mélomane et avenant, à la notoriété considérable, aux prix bas.

4) À mon sens, vouloir exercer une compétition dans un répertoire déjà couvert par la Philharmonie et le TCE, qui disposent de lieux plus prestigieux et de subventions permettant une entrée de gamme moins chère, qui proposeront des pianistes plus célèbres et ont suffisamment de places pour accueillir du monde pour un récital de piano… est quasiment sans espoir si l'on ne propose pas un format différent.
    Pour se différencier dans cette tranche, il faut proposer des lieux originaux (dans un musée par exemple) ou des dispositifs plus attirants – en ce moment, des concerts aux bougies sont vendus comme des croisières, « une expérience inoubliable », tout en invitant les meilleurs jeunes ensembles de chambre… Les prix sont assez hauts mais le remplissage semble assez bon. Et on les voit très bien sur les réseaux sociaux où ils ont acheté beaucoup d'espace. Ils proposent quelque chose où le néophyte se sent prêt à aller (ou bien où soi-même on se sent prêt à l'emmener), pour aller entendre les mêmes trios de Schubert et Mendelssohn qu'on entend partout ailleurs, mais présenté sous un angle qui n'est pas celui de la musique pure. Je sais que ça indigne bon nombre de mélomanes, et cependant je ne suis pas sûr que pour remplir, ou même pour faire franchir la porte des salles, il ne soit pas nécessaire d'attraper dans un premier temps le public par des arguments extra-musicaux. Il ne s'agit pas de faire du concert une grande foire avec des ballons et des sketches, où plus personne n'écouterait la musique, mais de ménager une atmosphère, un événement qui réussisse sa captatio benevolentiæ.
    Je ne le dis pas non plus pour plaider pour les raretés, je crois que les concerts auraient été encore moins remplis si les programmes avaient été de type Ropartz-Cras-Ladmirault ou Roslavets-Liatochynsky-Mossolov, évidemment.  Ou alors il aurait fallu le présenter comme une sorte de festival patrimonial, avec un acteur qui vienne lire des poèmes poèmes, de belles photos de mer d'un photographe breton projetées pendant le spectacle… Je ne peux pas promettre que ça marche, mais je dirais que ça peut fonctionner potentiellement, alors que dernière Sonate de Beethoven par quelqu'un que personne ne connaît alors qu'on a toutes les vedettes qui la jouent pour moins cher à la Philharmonie…



Dans mon expérience (extérieure) de spectateur qui fait beaucoup de salles différentes, et beaucoup de soirs successifs dans les mêmes salles, je vois trois paramètres majeurs pour le remplissage, assez (tristement) immuables :

Proximité. Une portion du public va voir ce qu'il y a près de chez lui. Les personnes âgées qui vont salle Wagram (alors qu'on joue de meilleures symphonies de Beethoven à la Philharmonie pour moins cher), les banlieusards qui ne peuvent pas faire du transilien jusqu'à 1h du matin et vont dans le théâtre local voir successivement la pièce de théâtre grand public, le stand up à la mode, le concert de symphonique de la saison.
Certaines salles ont aussi une relation de confiance avec leurs habitués : j'en connais qui vont « à l'Opéra-Comique » ou « à Cortot », parce qu'ils savent que la qualité sera au rendez-vous. [Pour ma part, je le fais aussi, à l'Athénée… lorsqu'ils jouent un opéra dont je ne connais même pas le compositeur, j'y vais, même si le sujet ou l'esthétique ne me font pas envie en principe, parce qu'ils ont démontré qu'ils choisissaient bien leurs titres, réalisaient les choses très consciencieusement, et qu'on est bien (re)placé et bien accueilli…]

Vedettes. Placez quelqu'un de suffisamment célèbre, dans n'importe quel programme, c'est rempli. Quel que soit le programme, l'heure, le format, jetez Argerich ou Kaufmann sur l'affiche, vendez 100% des billets. (Pas sûr que la soirée soit amortie pour autant avec les cachets, puisqu'ils ne sont pas accompagnés par l'Orphéon municipal, mais en termes de prestige et de remplissage, c'est réussi.)  D'où ma tendance à me plaindre lorsque ces illustres personnes imposent des programmes rebattus (parfois par eux-mêmes, n'est-ce pas Dame A*** ?), alors qu'elles pourraient choisir des œuvres négligées qui leur tiennent à cœur, et permettre à un vaste public d'y accéder. Changer peut-être l'histoire de la musique, d'une certaine façon, comme le fit Bartoli en imposant Vivaldi (dont les mélomanes mêmes ignoraient à peu près l'importance du legs lyrique profane) sur toutes les scènes du monde.

Titres célèbres. Incluez la Cinquième de Beethoven, le Requiem de Mozart ou la Danse du sabre ; n'importe quel orchestre d'amateurs peut faire salle comble.

Dans le cas où vous ne pouvez pas vous appuyer au moins sur l'un de ces paramètres, et programmez des gens moyennement célèbres qui jouent des titres un peu moins courus dans un lieu qui ne soit pas le Champ de Mars ou la Pyramide du Louvre… il faut ruser et bien communiquer – faire appel à un sujet d'actualité, une occasion généreuse, un format inhabituel, un aspect festif… En tout cas créer une différence qui justifie vos prix plus élevés que lorsque la Philharmonie opère un home run en cumulant Kaufmann + Verdi + prix cassés.

Je me suis déjà fait la remarque, en observant les spectateurs fascinés durant les ciné-concerts, et parfaitement silencieux, qu'on aurait tout intérêt à diffuser de jolies photos ou des documentaires animaliers en fond pendant qu'on joue le grand répertoire : voilà qui occuperait l'attention des enfants, des impatients, des tousseurs, des déballeurs de bonbons, et laisserait les passionnés profiter en toute quiétude de leur concert – certes, au prix d'une petite nuisance visuelle. Même pour le plus chevronné, de petites images de hérissons gambadant dans le Vercors ne seraient-elles pas très bienvenues pour occuper l'esprit pendant la huitième itération du cor de postillon de la Troisième de Mahler ?  Manière de reprendre des forces avant les mouvements plus substantiels.

Les concerts où le public peut être debout ou circuler sont en général peu convaincants (on a mal au dos, on peine à suivre, il y a de l'agitation), mais on pourrait tout à fait tester (cela s'est fait) des concerts dans le noir (sans doute très dépaysant et vraiment intéressant), ou allongés – sur des matelas gonflables ou je ne sais quelle fantaisie… Ou, comme le fait Grégoire Ichou, des déambulations dans des monuments, où chaque pièce illustre un aspect de l'architecture, du mobilier, des collections… et se coule dans l'acoustique spécifique de chacune des salles.

On peut aussi tenter, dans la programmation, de rapprocher des œuvres selon des thématiques (sur l'imitation de la nature ou des automobiles, par exemple), de façon très concrète. Ou bien des concerts-ateliers (un peu sur le mode Zygel) avec des démonstrations d'effets (qu'est-ce que ça change si on ajoute du vibrato, double le tempo, remplace la clarinette par un cor…) qui pourraient carrément devenir des concerts en eux-mêmes – une symphonie de Mozart dont on écrirait un arrangement où les hautbois jouent les parties de cordes et inversement… !  En tout cas quelque chose qui change des formats parfaitement arbitraires Ouverture-Concerto-Symphonie – qui a le désavantage de forcer à trouver une intro souvent mineure et moins bien travaillée en répétition, de frustrer les amateurs d'instrument et de forcer les mélomanes à attendre la seconde partie pour entendre de la musique intéressante…

Je sais que toute une partie des mélomanes sérieux considèrent que ce type de démarche ludique, qui ne respecte pas l'intégrité des œuvres, est indigne du concert ; pourtant, c'est aussi faire de la musique, et permettre de l'entendre autrement. Je ne dis pas que cela doit devenir la norme, mais en faisant du concert autre chose que la répétition comparée des mêmes œuvres abstraites par des interprètes différents, on peut peut-être se faire une place auprès des grandes institutions. Si c'est donner un programme Beethoven-Brahms-Ravel dans une salle moins cotée et par un pianiste peu connu, on a perdu d'avance. La différenciation est indispensable à mon sens, fût-ce de façon moins radicale – répertoire alternatif, adjonction de récitant, glisser une Fantaisie écrite par le pianiste sur des thèmes célèbres, prévoir une séquence improvisation…

Si vous voulez risquer votre argent, j'ai des idées pour vous.



2. L'opéra de l'avenir

Seconde étape, plus festive, autour des possibilités de nouveaux sujets et formats ouvertes par l'opéra contemporain…

Pour le second épisode, à venir bientôt.



(Je ne serai pas en mesure, pour des raisons techniques, de répondre aux commentaires avant la semaine prochaine, d'avance mes excuses.)

Pour vous occuper, vous pouvez continuer de suivre les nouveautés discographiques qui continuent d'être commentées, ou la série Un jour, un opéra qui a été alimentée chaque jour depuis le 15 janvier (je ne promets pas pour cette semaine).

À bientôt, estimés lecteurs !

lundi 10 février 2020

Le défi 2020 des nouveautés – épisode 3


Nouveautés écoutées et commentées de ces dernières semaines (mises à jour au fur et à mesure dans ce tableau).

Du vert au violet, mes recommandations.



écouté œuvres
Moniuszko: Cantates Milda & Nijoła ; Poznan PO, (DUX)
→ Superbe déclamation polonaise très bien mise en valeur, chantée et accompagnée, la qualité mélodique de Moniuszko en sus. À découvrir, peut-être même supérieur aux opéras !
Ninna nanna: Lullabies from Baroque Italy ; Pino de Vittorio
→ Très beau programme original. Étrange captation très proche et très sèche, un peu déstabilisante (voulue par l'artiste pour faire plus 'folk'?)
Clairières: Songs by Lili & Nadia Boulanger ; Nicholas Phan, Myra Huang
→ La documentation du (court) legs de Nadia Boulanger arrive enfin ! Ses mélodies, particulièrement abouties dans leur rapport au texte, et nourrissantes musicalement, commencent à être enregistrées. Jolie voix de ténor ici, mais la diction reste légèrement inexacte et pas toujours assez claire pour ce répertoire, à mon gré.
Bonis, Chaminade, L. Boulanger ; Compositrices : À l'aube du XXe siècle ; Juliette Hurel (Alpha)
→ Œuvres assez légères, délicieuses (en particulier les Bonis, comme toujours), très bien exécutées.
Tishchenko: Complete Works for Harp ; Mikhail Lermontov (Naxos)
→ Le
concerto est très surprenant, vraiment des alliages minimaux (harpe solo, et puis un hautbois et une clarinette, ou bien un piano…) : chambriste à l'extrême, à côté le concerto pour violon de Berg (ou le second de Szymanowski), c'est Also sprach Zarathustra…
Surtout
, les deux mélodies vocales sont in-cro-yables. Très accessibles et gentiment mélodiques en apparence, mais remarquablement subtiles. Avenant pour tous, nourrissant pour les oreilles affûtées.
Arianna (Scarlatti, Haendel, Haydn) ; Kate Lindsey, Arcangelo, jonathan Cohen (Alpha)
→ Trois cantates autour d'Ariane, et sans Monteverdi ! Kate Lindsey, électrique dans Mozart, a une émission plutôt calibrée pour les répertoires plus tardifs (beaucoup de fondu), ce qui lui donne un côté inutilement épais (et affecte la clarté de l'élocution, même du phrasé) dans les pièces du premier XVIIIe siècle.
Decades: A Century of Song, Vol. 4 (1840-1850) : Liederkreis Op.24, Dargomizhsky, Franck ; Florian Boesch, Hovhannisyan, Nick Pritchard
→ Très beau concept : faire dialoguer l'écriture de mélodies en différentes langues, au sein de la même décennie. Belle sélection (toutes les mélodies de Franck ne sont pas immenses, parfois assez peu aventureuses ; celles-ci sont assez remarquables), et chanteurs remarquablement éloquents (les hommes en particulier). Très belle version de l'opus 24, des Franck très savoureux, et des Dargomijski amples.
Anton Rubinstein: Sonates pour piano 1 & 2 ; Han Chen (Naxos)
→ Des traces de la Sonate en si (accords du Grandioso) et de l'Arpeggione (mélodie initiale qu'on retrouve ici dans le II de la 2) !
Haydn, A. Stamitz & C. Stamitz: Concertos ; Ana de la Vega, Ortego Quero (Pentatone)
→ Délicieux doubles concertos pour flûte et hautbois, servis avec aisance et lumière, dans une prise de son très flatteuse. Absolument revigorant.
Greif : Les Chants de l'âme (Live in Deauville) ; Marie-Laure Garnier, Philippe Hattat (Naxos)
→ Greif tel qu'en lui-même : sobre, sombre, très accessible. Pas tout à fait bouleversé par la force poétique du cycle, ni par la voix et la diction vraiment pâteuses de M.-L. Garnier (pour du lied, sinon j'aime beaucoup ce qu'elle fait). En revanche l'épure, le son et l'audible hauteur de vue de Ph. Hattat au piano me ravissent.
Motets Napolitains (Leo, Scarlatti) ; Anthea Pichanick
→ Œuvres typiques du genre, du seria organisé en courtes pièces sacrées, servies par cette voix extraordinaire (un mixé de poitriné et une pointe de nasalité, pour un effet qui évoque parfois Marilyn Horne… Charisme, aplomb et même qualité de déclamation assez hors du commun. Une très grande qui magnifie ce répertoire.
Destouches, Royer, Rameau ; Brillez, astres nouveaux ! ; Chantal Santon Jeffery, Vashegyi (Aparté)
→ Quelle très belle surprise ! Santon a complètement redomestiqué ses moyens, et les pièces retenues disposent d'un réel caractère, récital passionnant et exaltant, servi avec beaucoup de chaleur et de style.
Kalkbrenner: 25 Grandes Etudes de Style et de Perfectionnement, Op. 143 Tyler Hay (Piano Classics)
→ La grande figure jouée par Chopin et Clara Wieck à leurs débuts… Les Études sont-elles le plus intéressant, probablement pas, mais un document !
Verdict : effectivement, des exercices de traits typiques du temps, impressionnants et virtuoses, joués de façon un peu raide (et avec de la pédale), enregistrés dans un placard. Amusant de voir d'où procèdent certaines tournures du jeune Chopin, mais pas essentiel.
Poul Ruders Edition, Vol. 15 (Concerto pour piano n°3 Variations Paganini), Anne-Marie McDermott
→ Je découvre l'existence de cette appétissante série ! Etrangement tonal et conservateur par rapport au langage habituel de Ruders : on croirait une suite de variations du début du XXe siècle. Mais très réussi.
Jean-Baptiste Loeillet of London: Trio Sonatas ; Epoca Barocca (CPO)
→ Musique de chambre baroque vivifiante, œuvre comme interprétation !
Draeseke: String Quartets, Vol. 1 ; Constanze Quartet (CPO)
→ La sobriété de Draeseke n'empêche pas une certaine densité de contenu et une grande qualité de finition musicale, par un quatuor aux contours très fins. Un disque qui peut se goûter en aplat de fond apaisant comme s'écouter avec grand intérêt pour toutes ses nuances successives, sans grands accès tempêtueux. (J'aime décidément beaucoup.)
R. Strauss: Symphony No. 2 Op. 12 & Concert Overture ; Saarbrücken (CPO)
→ Œuvres de jeunesse, assez peu typées comme sa musique de chambre (du bon romantisme du rang), bien faites et très bien servies ici.
Pēteris Vasks: Works for Piano Trio ; Trio Palladio (Ondine)
→ Beau romantisme passé à l'épure du minimalisme, très pudique – à l'exception des ressassements de l'arrangement de Plainscapes, le tube de Vasks, sorte de Fratres de Pärt qui, de même, ne résume pas l'intérêt du compositeur.
Très beaux équilibres du Trio Palladio.
Schubert, Winterreise, (Arr. A. Höricht) ; Voyager Quartet (Solo Musica)
→ Arrangement qui est partiellement composition, pour quatuor seul, sans voix. Les transitions sont écrites pour l'occasion, et même les reprises sont sous forme de variations typées XXe – tous les lieder ne sont pas inclus. Il fait ainsi goûter tous les petits contrechants de l'accompagnement de Schubert – ils font fondre l'âme. Contre toute attention, fonctionne merveilleusement. Jubilatoire, si l'on accepte qu'il s'agit de bidouille et pas du Winterreise de Schubert – 25% de corps étrangers d'esthétique assez différente.



écouté versions
Duparc, R. Strauss (Vier Letzte Lieder), mélodies russes : « Morgen » Elsa Dreisig, Jonathan Ware (Erato)
→ Dreisig dans son meilleur répertoire, où la couverture s'est cependant accentuée (en chantant des rôles plus lourds), et où l'abattage visuel manque pour compenser un petit flou de diction dans le haut de tessiture. Mais elle demeure une grande naturelle de l'exercice ! Piano pas particulièrement charismatique dans ces pages luxuriantes.
Granados, Goyescas ; J.Ph. Collard (La Dolce Volta)
→ Beaucoup de douceur, sans le relief habituel de Collard – sans doute l'effet d'avoir écouté juste avant l'excellent disque de Barbaux-Cohen.
(Je trouve aussi Goyescas moins intéressant que les autres cycles.)
A Schubertiade with Arpeggione ; L'Amoroso : Pelon, Moscardo, Balestracci (Ricercar)
→ Album schubertien de pièces et arrangements pour guitare & arpeggione (outre la Sonate, avec piano d'époque). Délicieux !
Brahms: Fantasien, Op. 116, Intermezzi, Op. 117 & Klavierstücke, Op. 118 ; Hortense Cartier-Bresson (Aparté)
→ Après avoir été ravi par HCB en concert pour le Premier Trio, ces Brahms solos me frustrent un peu – un brin ternes, notamment du fait de la prise de son étrangement en retrait des habitudes d'Aparté. À réécouter pour lever le mystère.
Haydn 2032, Vol. 8: La Roxolana ; Giovanni Antonini
→ Très beau et convaincant, mais impression que les propositions d'Antonini, comme celles de bien autres chefs échappés du baroques, perdent en radicalité au fil des ans !
Händel: 12 Concerti grossi, Op. 6 Nos. 7-12 ; Akademie für Alte Musik Berlin, Bernhard Forck (Pentatone)
→ Belle seconde partie de ces concertos très marqués par le modèle corellien (meilleurs que la première moitié d'opus, m'a-t-il semblé). Difficile en revanche, lorsqu'on est habitué au renouvellement intense des interprétations instrumentales baroques, d'être totalement étourdi par cette belle version engagée qui n'apporte pas vraiment de surpris en textures, coloris ou discours, je l'avoue. (Peut-être est-ce que je n'aime pas assez la musique instrumentale baroque hors des pièces solo…)
Vivaldi: Violin Sonatas & Concerto Isabella Bison, Francesco Corti (Passacaille)
→ Très bien !
Magnard: Symphonies Nos. 1 & 2 ; Philharmonisches Orchester Freiburg, Fabrice Bollon (Naxos)
→ Davantage de clarté et de mobilité, mais pas la révélation foudroyante des 3 & 4 du précédent volume. Peut-être même un peu moins réussi que Thomas Sanderling avec Malmö. À réécouter.
I vespri verdiani: Verdi Arias Olga Mykytenko (Chandos)
→ Beaux airs peu joués (plutôt du Verdi de jeunesse), par une grande voix émise à la slave (résonance dans le pharynx plutôt que dans la face), avec les petites stridences de gorge que cela suppose, mais globalement enthousiaste et de belle tenue ! Étonnamment, sa Violetta ample aux moirures diverses est prodigue en frémissements inattendus !
Gaubert, Fauré, Debussy, Franck ; The Lyrical Clarinet, Vol. 3 ; Michael Collins (Chandos)
→ Hors le Gaubert, point de nouveautés (transcriptions avec piano, on a même la millième version arrangée de la Sonate de Franck pour un autre instrument que le violon). Beau son de clarinette, interprétation élégante de ces pièces, mais rien de particulièrement neuf.
Death and the Maiden ; 12 Ensemble (Sancho Panza Records)
→ Je ne comprends toujours pas l'intérêt de jouer des quatuors en effectif orchestre à cordes. On peut toute la netteté d'articulation, l'émotion des voix individuelles qui forment un tout… Le trait devient plus gros, a fortiori lorsque le vibrato gomme les effets de textures voulus par le compositeur. Exécution de plus assez tradi, vraiment rien à signaler.
Escales (Ibert, Ravel, Duruflé, Chabrier, Saint-Saëns) ; Sinfonia Of London, John Wilson (Chandos)
→ Belle version ronde et colorée de ces fleurons du répertoire français (Escales, Rhapsodie, Danses, Rouet…), qui existent dans d'autres versions plus fouillées mais qui séduisent grandement ainsi réunies et luxueusement exécutées.
Beethoven: Piano Concertos Nos. 2 & 5 "Emperor" ; Kristian Bezuidenhout, Freiburger Barockorchester, Heras-Casado (HM)
→ Mis à part quelques tutti aux distorsions savoureuses, je n'ai pas trop perçu la plus-value : version très tradi, même le pianoforte paraît un piano moderne un peu clair (à croire qu'on entend au mieux un Erard de 1890). Et pour ce qui est de la fougue incoercible de Beethoven, on repassera, tout est bien gentiment à sa place. Belle version que je serais ravi d'entendre en concert, mais je ne comprends pas la nécessité de publier ça dans l'immensité des versions discographiques gigantesques.
R. Schumann, C. Schumann & Brahms: Sonatas & Songs Poltéra, Stott (BIS)
→ L'idée est d'arranger les sonates pour violon de Schumann et Brahms pour violoncelle. Les deux lieder à la fin sont de Brahms et Wieck-Schumann. Très bien joués (mais il manque le texte). Timbre toujours très beau de Poltéra.
Schumann: Symphonies Nos. 1 & 3 ; Gardiner (LSO Live)
→ Spectre aéré, mais pas follement ardent (très très bien, mais eu égard à la concurrence, il existe plus étourdissant dans les veines allégée ou cinglante).
Bruckner: Symphony No. 6 (1881) ; Bergen PO, Dausgaard (BIS)
→ Vif, net, tendu ; très belle lecture claire et intense de Dausgaard, avec les plus belles couleurs orchestrales qui soient (Bergen !).
Sibelius: Symphony No. 2, King Christian II ; Göterborg, Rouvali (Alpha)
→ Le grand point fort de Rouvali est de traiter les longues transitions de Sibelius comme des thèmes à part entière… Sa Première fut une grande claque, une redécouverte, une illumination. Sa Cinquième était étrangement inégale, en particulier sur les points forts habituels de la symphonie, ou même dans la réalisation technique.
En bonne logique, cette Deuxième, très thématique, moins totalement organique que les plus tardives, se prête moins bien à cette lecture, malgré les timbres splendides et les originalités essayées – c'est beau, il tente des choses, mais il y a plus subtil ailleurs.
(Les transitions restent incroyables, en particulier vers et dans le dernier mouvement.)
Sibelius Symphonies No 4 & 6 ; Hallé, Elder (Hallé)
→ Toujours cette prise de son incroyable, proximité et réalisme des timbres, ampleur très détaillée… La conduite en est belle aussi, mais c'est avant tout une aventure sonore, comme le reste de cette formidable intégrale, désormais achevée !



écouté rééditions
Beethoven: The Complete Piano Sonatas Played on Period Instruments ; Paul Badura-Skoda (Naïve)
→ Badura-Skoda avait la réputation de choisir les pires exemplaires de pianos au son moche et inégal… et de ne pas forcer les jouer avec beaucoup de profondeur. (C'est un peu mon avis aussi : ni de beaux instruments, ni une hauteur de vue particulière.) Écoutez Peter Serkin sur Graf pour les 5 dernières !
Bruckner: Symphony No. 1 (1877 Linz Version) ; Staatskapelle Dresden, Jochum (Warner)
→ Il faut ne pas être trop effrayé par les cuivres extrêmement acides, mais lecture extraordinairement organique ; dans le genre tradi, les 4 premières de l'intégrale dresdoise poussent au plus haut degré la clarté et l'éloquence de la construction.
Bruckner: Symphony No. 2 (1877 Version) ; Dresde, Jochum (Warner)


Bonne pêche !

David Le Marrec

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