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mercredi 24 novembre 2021

Les plus beaux Requiem


lattès

Une amie, enthousiasmée par le Requiem de Campra, pose la question des plus beaux Requiem. Sujet particulièrement vaste, mais j'ai tâché de lui complaire le plus tôt possible, en jetant à la hâte les titres qui me venaient à l'esprit, les versions pour bien débuter, les œuvres les plus frappantes, le tout regroupé par thèmes (il s'agit d'une mélomane aux goûts spécifiques, LULLY-Messiaen plutôt que Rameau-Bellini).

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Introitus du Requiem de Campra, version Malgoire.

Je me dis que, faute de disposer des quelques années nécessaires à produire une synthèse raisonnée des plus beaux Requiem, je peux toujours vous proposer, dans le cadre des petites listes informelles des Goblin awards, les conseils que je lui ai rapidement prodigués.



requiem



1. Corpus

Petite liste des Requiem (majoritairement) célèbres auxquels j'ai pensé.
Par ordre chronologique très approximatif de naissance des auteurs / d'écriture / création / publication (dans une vraie belle notule, tout aurait été bien classé…).
Puis les conseils de versions après les flèches.

Févin / Divitis→ Organum
Morales
Victoria
Lassus
Purcell, Funérailles de la reine Mary (pas un Requiem) → Gardiner
Lalande (Séquence seulement)
Jean Gilles → Sow ou Herrewehge I avec Mellon-Crook
Charpentier H.2, H.7, H.10
Campra → Malgoire
Biber
Haendel, The Ways of Zion Do Mourn → Parrott, Mallon, Wachner
Zelenka, pour Fridrich August Ier → Luks
Zelenka, pour Joseph Ier
Lotti
Gossec
Salieri
Michael Haydn
Mozart
→ Currentzis, Mackerras-Gritton, Hickox (Herreweghe, Davis-BBCSO, Harnoncourt-Yakar, Bernstein, Davis-Radio Bavaroise, Christie, Malgoire I…)
Plantade
Cherubini, Requiem n°1 en ut mineur → Grünert, Spering, Niquet
Cherubini, Requiem n°2 en ré mineur → Markevitch
Berlioz → Ozawa
Gouvy
Schumann → Bauer-Hielscher
Liszt, Requiem pour solistes, chœur masculin et orgue
Liszt, Requiem pour orgue
Verdi
→ Fricsay 53, Markevitch 59 (Barenboim I, Hickox, Bosch, Fricsay 60, Jochum 50, Bernstein, Leinsdorf, Markevitch 60, Muti 87, Abbado 2001, Pappano, Otterloo…)
Suppé → Corboz
Brahms, Ein deutsches Requiem (les textes ne sont pas ceux du Requiem)
→ Maazel-Prey, Tennstedt-Allen, Wit-Bauer, Herreweghe, Giulini-Fischer-Dieskau, Solti-Weikl, Kubelik-Brendel, P.Järvi-Tézier, Norrington, Furtwängler…
Dvořák
→ Ančerl-Berlin, Wit, Jansons, Topp, Sawallisch, Košler, Ančerl-Prague…
Fauré version chambre → Svensson (Herreweghe, Romano)
Fauré version orchestre
→ Bolton, Spanjaard (Corboz, Herreweghe, P. Järvi, Frémeaux…)
Saint-Saëns
Borodine
Bomtempo
Stanford
Duruflé
Puccini
Ropartz
Howells → Toll
Pizzetti
Oskar Lindberg
Foulds
Britten (avec poèmes intercalés)
→ Giulini, Pappano, Britten (Ančerl, Orawa, Masur, Hickox…)
Takemitsu (pour cordes)
Schnittke
Ligeti
Penderecki, Un Requiem polonais
Bernd-Alois Zimmermann, Requiem pour un jeune poète (textes composites)
Chesnokov, Requiem n°2 (en russe)
Kilar
Desenclos



lattès



2. Conseils
« Puisque c'est Campra qui t'a d'abord séduite : il existe assez peu de Requiem intégraux dans le baroque français. Les offices funèbres existaient évidemment, mais pour les mises en musique, on rencontre le psaume De profundis clamavi ad te, Domine (« Des profondeurs de l'abîme j'ai appelé vers toi, Seigneur »), qui n'est pas initialement lié à la Résurrection. Je te ferai une liste si tu le veux, mais c'est autre chose que le Requiem, dont j'ai déjà proposé une liste élargie contenant des offices funèbres excédant le texte du Requiem latin.
    On a aussi des traces de mises en musique de la Séquence isolée (c'est-à-dire la partie spécifique à la messe des morts, qui débute par Dies iræ et parcourt des versets célèbres comme « Tuba mirum »,  « Liber scriptus », « Quid sum miser », « Rex tremendæ majestatis », « Recordare », « Ingemisco », « Confutatis maledictis », « Lacrymosa »…), comme chez Lalande. Dans un esprit qui n'est pas du tout paroxystique comme chez les Romantiques.

    Pour le baroque français, outre Campra, c'est Jean Gilles qu'il faut connaître, remarquable pour sa marche liminaire dont les rythmes pointés sont entrecoupés de longs silences ; ou pour l'entrée en canon des solistes dans l'Offertoire, moment ineffable inclus dans mes boucles favorites. Je te recommande la version Sow, ou la première de Herreweghe (celle avec Mellon & Crook).

    Parmi les grands anciens, plus purement polyphoniques et donc probablement moins calibrés pour ton goût, plutôt que Victoria ou Lassus, je te conseille Févin / Divitis (on ne sait lequel des deux l'a composé !), par Organum, très savoureux (Doulce Mémoire est excellent aussi dans un genre complètement opposé, davantage appuyé sur la couleur que sur le trait). Et puis tout de même, Morales, dont le savoir-faire contrapuntique donne le vertige. Je ne sais si ce peut te plaire, mais c'est à connaître.

    Pour les Anglais, deux pièces funèbres, non des Requiem, mais qui en tiennent lieu et sont à connaître absolument :
→ la cérémonie pour Queen Mary (Purcell), pour son recueillement saisissant, aux confins du silence ; 
→ et The Ways of Zion Do Mourn (Haendel), pour ses tuilages vocaux à l'intensité affolante. Trouvable en cantate séparée, ou bien inclus dans les première et troisième versions d'Israel in Egypt (supprimé dans la deuxième), que tu trouveras notamment chez les excellents Parrott (saisissante expression du désarroi), Mallon, Wachner…

    J'aurai moins à te proposer chez les Classiques, où les Requiem n'ont, pour ce que j'en connais, pas la même force. Mozart par Currentzis (ou Mackerras-Gritton, ou Hickox, ou Herreweghe, C.Davis-BBCSO, Harnoncourt-Yakar, Bernstein, C.Davis-Radio Bavaroise, Christie, Malgoire I, Böhm-Siepi… le choix ne manque pas). Pourquoi pas Michael Haydn, qu'il connaissait et dont l'Introitus a inspiré celui que nous connaissons tous désormais. Gossec. Mais tout cela me paraît moins prioritaires – non que Mozart ne le soit, mais tu le connais déjà bien.

    C'est une tout autre histoire chez les jeunes romantiques : bien sûr les deux Cherubini, liés à l'histoire que tu connais, la pierre de Rosette du grégorien, le succès des concerts spirituels, la défiance envers le faste grégorien et pour finir le bannissement des femmes des cérémonies funèbres parisiennes.
    Le premier (ut mineur), pour chœur mixte, qui respecte les inflexions accentuelles du texte latin, est vraiment fabuleux (par Grünert ou Spering, voire Niquet – pour toi qui as tes habitudes musicologiquement conformes, je dirais Spering en priorité).
    Le second (ré mineur), pour hommes seulement, fut écrit par Cherubini pour s'assurer que la musique pour sa propre mort ne serait pas interdite (!), après la catastrophe des funérailles de Bellini. Il en existe peu de versions (3), je te recommande Markevitch.

    On pénètre à présent chez les gros Requiem dramatiques.
→ Comme le signalait Clément, le Requiem de Berlioz doit vraiment être écouté avec ses volumes et sa spatialisation, très spectaculaires et physiques, en salle. Au disque, on entend surtout les gros blocs pas très subtils (et il faut sans cesse jouer avec le potentiomètre). Gouvy, plutôt parent de Berlioz mais pas pour sa Messe des morts beaucoup plus recueillie, mérite le détour, mais n'est pas prioritaire.
Verdi, de la folie pure, tout en exubérance et en génie mélodique (essaie Fricsay pour que ça ne dégouline pas).
Suppé, qu'on est surpris d'entendre aussi mordant, est écrit dans un style similaire, très dramatique, tout en éclats – et écrit lui aussi au cordeau.
Brahms, grands récits de baryton et fugues chorales, épatant, tu devrais aimer cet aspect très verbal / incantatoire. Versions : Maazel-Prey, Tennstedt-Allen, Wit-Bauer, Giulini-DFD (surtout pas les autres Giulini), Solti-Weikl… Particularité : le texte allemand n'est pas une traduction de la messe des morts, mais constituté de fragments de l'Écriture (plusieurs par mouvement !).
Stanford débute doucement, mais à partir de l'Offertoire, les parentés avec les élans de Brahms sont assez frappantes.
→ Bien sûr Dvořák, le mieux psalmodié de sa catégorie, peut-être à la fois le plus saisissant (terrifiant Dies iræ infernal) et le plus poétique (le début de l'Offertoire aux vents seuls, avec ses chœurs à l'unisson imitant le grégorien).

Borodine est à part : il n'y a que le Dies iræ, il n'y a pas de voix… et c'est particulièrement court. Mais très frappant.

    À l'opposé, à partir du milieu du siècle, apparaissent des épures, en particulier françaises. Cécilianistes, néo-grégoriennes, ou post-fauréennes, elles reviennent à la nudité du texte.
Liszt (au titre français de Messe des morts), remarquable et mal connu, dans le même esprit totalement dénué du Via Crucis, le contrepoint en sus. Pour quatre solistes, chœur masculin et orgue, vraiment du texte et de la musique dans leur ultime pureté. Il a aussi écrit un Requiem pour orgue seul, conçu pour être joué en alternance avec le texte parlé de la messe des morts.
Fauré, que tu connais. Particularité : très facile à chanter, d'où sa programmation par tous les ensembles amateurs – il n'y a vraiment aucune difficulté vocale, même pour les solistes on reste dans l'ordre de l'abordable. Tu peux essayer la version de chambre pour renouveler l'écoute, bien que je ne sois pas persuadé qu'elle soit meilleure que la traditionnelle pour orchestre.
Saint-Saëns, écrit dans le dépouillement extrême qui devait, depuis les controverses des années 1830, favoriser la prière.
Duruflé, explicitement fondé sur les modes grégoriens, mais je te préviens que l'ensemble ménage assez peu de contrastes et de drame.
Ropartz, dans le même esprit que les précédents, le raffinement harmonique en prime.
→ Et, à la fin du XXe siècle, Desenclos, très apaisé, comme du Poulenc très décanté.
→ Ailleurs en Europe, on retrouve le même esprit chez Chesnokov (véritable écriture liturgique dans le style de l'Obikhod), et parfois avec plus d'entrelacement des voix : Howells, Pizzetti

Le XXe siècle a aussi ses grandes fresques dramatiques, souvent nationales :
Foulds (en mémoire de la Première guerre mondiale) et Britten (pour la seconde), les deux incluant de la poésie profane au sein du texte liturgique habituel.
→ Le Requiem polonais de Penderecki.

Et bien sûr, plus composites et étranges, les nuages de Ligeti, les textes collés de B.A. Zimmermann…

Avec tout cela, tu devrais pouvoir varier les plaisirs funéraires pendant quelque temps, manière de patienter jusqu'à la nouvelle fin du monde ! Sois sage dans l'intervalle.  »



lattès



3. En bref

On me souffle (pas ma commanditaire, qui n'aurait garde d'être aussi impudente) que la liste est un peu touffue pour être explorée. Et on me demande tout de bon : quels sont tes préférés ?

Quoique secrètement révolté par l'impudeur de la requête, je m'y plie avec grâce.

1. Haendel
2. Dvořák
3. Britten
4. Cherubini 1
5. Gilles
6. Verdi
7. Brahms
8. Campra
9. Howells
10. Desenclos
11. Foulds
12. Cherubini II
13. Liszt
14. Ropartz
15. Chesnokov
  
(Numérotage moulé à la louche et toute subjectivité bue : vous n'en aurez pas pour plus cher que vous ne m'avez versé !)



Belles découvertes à vous !



lattès


mardi 23 novembre 2021

Agenda de fin d'année (bis)


Déjà mis à jour dimanche, mais j'ai pris le temps aujourd'hui de reporter toutes les dates du tableau + du nouvel agenda : l'agenda au format texte est désormais complet jusqu'au 16 janvier, plus besoin pour vous de jongler !

Il est moins joli, mais au moins il est possible de le maintenir à jour régulièrement !

Il reste disponible dans le lien en haut à gauche de toutes les pages du site.
http://carnetsol.fr/agendacss.txt

dimanche 21 novembre 2021

Agenda de fin d'année


Rapide mise à jour de l'agenda. Il est désormais disponible dans le lien en haut à gauche de toutes les pages du site, qui a été mis à jour.
http://carnetsol.fr/agendacss.txt

mercredi 17 novembre 2021

Anniversaires 2022 : suggestions discographiques et concertantes – II – de 1722 à 1772





Seconde livraison

anniversaires compositeurs année 2022 anniversaires compositeurs année 2022 anniversaires compositeurs année 2022
anniversaires compositeurs année 2022 anniversaires compositeurs année 2022 anniversaires compositeurs année 2022
Effigies de Messieurs Benda, Mondonville, Daquin,
Cartellieri, Triebensee, Louis Ferdinand de Prusse.


(Pour la démarche et la légende, vous pouvez vous reporter à la première partie (au bas de la quelle j'ai également servi cette nouvelle fournée de gourmandises.)



Né en 1722 (300 ans de la naissance)

Jiří Antonín Benda.
→ Au service de Frédéric le Grand (de Prusse) puis du duc de Saxe-Gotha, Benda (souvent indiqué Georg) a écrit, comme ses contemporains, des sonates pour violon, pour flûte, pour clavecin, des symphonies (une trentaine) et des concertos classiques (11 pour violon, et même 1 pour alto dont l'attribution semble moins certaine).
→ Cependant sa notoriété provient de ses mélodrames (Ariadne auf Naxos, Medea, Pygmalion) – au sens musical : du texte déclamé (parlé) accompagné de musique. Pouvant durer jusqu'à 50 minutes (pour Médée), ce sont de véritables scènes théâtrales très riches, avec un accompagnement qui épouse au plus près l'action sans se découper en numéros obligés comme à l'opéra.
● Selon les goûts, on peut choisir la déclamation très actuelle, un peu criée, dans le récent disque Bosch, ou privilégier (c'est mon cas) la déclamation plus élevée et consonante, plus équiibrée aussi, dans les deux volumes de Christian Benda (avec l'Orchestre de Chambre de Prague) chez Naxos.
■ Ce serait évidemment à représenter en traduction… ce qui ne pose pas du tout les mêmes problèmes de rythme que pour l'opéra, celui-ci étant laissé à l'appréciation de l'interprète !  Il suffit de traduire par des phrases environ de la même amplitude, et le tour est joué !  Je rêve d'un couplage entre Ariane ou Médée d'une part, la Cassandre de Jarrell d'autre part.

Johann Ernst Bach II. (1722–1777)
→ Élève de Johann Sebastian Bach à Leipzig (il était le fils d'un cousin au second degré de Bach, compositeur égcalement), il ne doit pas être confondu avec Johann Ernst Bach I (1683-1739), qui était le fils du frère jumeau (compositeur toujours) du père (qui, comme vous le savez, composait) de Jean-Sébastien.
→ Dans son catalogue, de la musique sacrée (cantates, oratorios, pour partie perdus) et des sonates pour clavier, d'un style encore baroque, et même assez proche, je trouve, de la génération précédente, pas du tout de l'oratorio marqué par le seria en tout cas. J'en trouve la prosodie vraiment belle.
● Il existe très peu de disques où il est présent sur plus d'une piste.
●● Quoiqu'il n'y ait que deux pièces disponibles sur le disque (consacré à la famille Bach pour orgue, par Stefano Molardi chez Brilliant Classics, sur un orgue doux, très bien capté et très bien registré), ce que j'ai trouvé de plus intéressant chez lui sont ses Fantaisie & Fugue, très marquées par le modèle de J.-S. : on entend dans celle en fa majeur l'empreinte directe des traits et harmonies de la Toccata & Fugue en ré mineur, avec une couleur globalement plus lumineuse (pas seulement liée à la tonalité majeure, c'est encore plus flagrant pour la Fantaisie & Fugue en ré mineur), et un goût pour les épisodes opposés et discontinus (comme dans les Fantaisies de Mozart, si l'on veut, quoique le style n'ait évidemment rien en commun) – j'ai pensé à Bruckner quelquefois, cette opposition soudaine entre le monumental écrasant et l'apaisé presque galant. Vraiment des pièces intéressantes, très riches, surtout les Fantaisies – les fugues ressemblent à son professeur en plus appliqué et moins surprenant.
●● L'Oratorio de la Passion (1764) gravé par Hermann Max (chez Capriccio) permet de profiter sur la longueur de ses talents de compositeur, dans un très bel environnement vocal de surcroît (Schlick, Prégardien, Varcoe…).
■ Programmable dans un de ces concerts « famille Bach » évidemment. Quant à le marketer sur son anniversaire propre, je ne suis pas sûr que je m'y risquerais (remplissage) !  Mais pourquoi pas, dans un concert 50/50 avec son prof Jean-Séb' !

Lucile Grétry.
→ Seconde fille du compositeur et de sa femme peintre, Lucile exerce à la cour de Marie-Antoinette et écrit même de petites actions « mêlées d'ariettes » (Le mariage d'Antonio ; Toinette et Louis – lequel est perdu, texte et musique).
● Je n'ai pu mettre la main sur aucun disque comportant au moins une piste de sa main.

Sebastián Ramón de Albero y Añaños.

Pierto Nardini.

John Garth.



Mort en 1772 (250 ans du décès)

Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville.
→ Représentant majeur du grand motet à la mode Louis XV (17 écrits, 9 conservés, désormais tous enregistrés), particulièrement admiré pour son écriture très élancée et son sens du figuralisme. Les cataractes vocales et orchestrales d' « Elevaverunt flumina » dans Dominus regnavit, la marche liminaire d'In exitu Israel, la plénitude de l'immobilité gorgée de soleil d' « In sole posuit tabernaculum suum »  dans Cœli enarrant gloriam Dei… Probablement les motets les plus marquants de toute la période post-Louis XIV.
→ Aussi l'auteur d'opéras de types pastoraux (2 pastorales héroïques, 2 ballets héroïques, 1 pastorale languedocienne…) que je ne trouve, pour les trois déjà enregistrés (Isbé, Titon & L'Aurore, Les Feſtes de Paphos), pas très exaltantes (sur des livrets d'une vacuité spectaculaire, de surcroît), et d'une tragédie en musique qui n'a jamais été remontée (Thésée, 1765). Et de musique instrumentale (pour clavier, de chambre…), que je ne trouve pas très saillante non plus, mais qui est bien documentée.
● En priorité, donc, les trois motets mentionnés, dans deux disques extraordinairement interprétés : la netteté du trait chez Christie pour Dominus regnavit et In exitu Israel, la poésie des couleurs chez Coin pour Cœli enarrant gloriam Dei, les deux pourvus des meilleurs solistes possibles (Correas dans « In sole posuit » !).
■ Se couple facilement avec d'autres motets, ou au sein d'une thématique (Babylone avec Dominus regnavit ?  fuite d'Égype avec In exitu Israel ?). Facile à présenter au public en plus, en mettant en avant l'aspect immédiatement figuratif de l'écriture : parcours du peuple d'Israël, description des flots déchaînés, ce devrait parler. Et l'on peut s'appuyer sur des disques de haute réputation (le Christie est extrêmement apprécié des amateurs de baroque français, et au delà).

Louis-Claude Daquin.
→ Élève de Louis Marchand, filleul d'Élisabeth-Claude Jacquet de La Guerre, titulaire de Saint-Paul-Saint-Louis à Paris (alors qu'il était en concurrence avec Rameau), successeur de Dandrieu à la Chapelle Royale… Daquin est une figure majeure des claviers français du XVIIIe siècle.
→→ Il a ainsi livré un Premier Livre de Pièces de clavecin (qui contient le fameux Coucou, quelquefois exécuté en bis par les pianistes d'antan…) et son Nouveau Livre de noëls, qui présente 12 thèmes et variations sur les noëls traditionnels (« À la venue de Noël », « Qu'Adam fut un pauvre homme », etc.).
→→ Il existe aussi deux messes, un Te Deum, des Leçons de Ténèbres, un Miserere et une cantate, parmi les œuvres qui nous sont parvenues (un certain nombre, pour la voix ou les instruments, étaient attestées mais perdues). Je n'ai jamais vu de disques ni entendu parler d'exécution, c'est étonnant.
● Je connais mal son clavecin, dans un genre décoratif (Louis XV) qui n'a pas trop ma faveur. En revanche, pour la part la plus célèbre de son legs, à savoir les noëls, je vous recommande très vivement Adriano Falcioni (Brilliant Classics 2017) qui a l'avantage de jouer sur les flûtes et anches très françaises, particulièrement nasillardes et typées, d'un orgue de la bonne époque (Saint-Guilhem-le-Désert), remarquablement registré, et de façon assez variée selon les pièces. Un délice à recommander à tous ceux qui n'aiment pas l'orgue monumental qui joue des choses abstraites et fait du bruit, façon Bach, Franck ou Widor.
■ Je suis sûr que les organistes en glissent déjà à Noël. Mais avec sa notoriété, n'y aurait-il pas l'occasion, pour le CMBV ou les ensembles baroques, d'exhumer ses œuvres vocales sacrées ?  Il y aurait un petit bonus de remplissage grâce au public qui a connu l'époque où le Coucou et ces noëls figuraient parmi les classiques favoris.

Pierre-Claude Foucquet.
→ Une des pièces d'Armand-Louis Couperin porte son nom. Je n'ai pu trouver aucune piste musicale incluant sa musique.

Francesco Barsanti.

Johann Peter Kellner.

Georg Reutter le Jeune.



Né en 1772 (250 ans de la naissance)

Antonio Casimir Cartellieri.
→ Né à Gdańsk de parents chanteurs (une mère lettonne de langue allemande, un père italien comme vous le voyez), Cartellieri étudie à Vienne (avec Albrechtsberger et peut-être Salieri), exerce en Pologne et en Bohême (auprès du prince Lobkowicz) – il connaissait bien Beethoven, personnellement et artistiquement : il fut le chef à la première du Triple Concerto et de la Troisième Symphonie !
→→ Cartellieri est à mon sens un musicien majeur de son temps. Ses 3 concertos pour clarinette (plus un double !) sont possiblement les meilleurs de la période classique et romantique, très virtuoses mais surtout d'une générosité mélodique – et même d'un sens dramatique – qui n'ont que peu d'exemple. Et plus encore, l'intensité des affects de sa tempêtueuse Première Symphonie doit absolument être vécue !
● Au disque, on a désormais un peu de choix :
●● de superbes divertimenti pour vents, quatuors clarinette-cordes et sextuors à vent (par le merveilleux Consortium Classicum, chez CPO et chez MDG). Les Quatuors avec clarinette sont d'une délicatesse poétique absolument merveilleuse ;
●●  deux oratorios : l'un sur la Nativité (La celebre Natività del Redentore) où l'on sent aussi bien passer Mozart que Méhul et Rossini (Spering chez Capriccio), l'autre plus opératique (Gioas, re di Giuda, Gernot Schmalfuss chez MDG… avec Thomas Quasthoff !) dans un style classique augmenté de tournures plus dramatiques issues plus gluckistes / beethoviennes, sur un livret de Metastasio (qui contient notamment la version en contexte de « Io tremo » / « Ah, l'aria d'intorno », l'air dramatique italien plus tard mis en musique par Schubert, auquel une notule avait été consacrée – la version de Cartellieri évoque beaucoup le duo Anna-Ottavio sur le corps du Commandeur) ;
●● et surtout les œuvres dont je parlais précédemment : les concertos pour clarinette répartis sur deux volumes chez MDG (captés avec beaucoup de naturel comme toujours), magnifiés par la merveilleuse rondeur du démiurge Dieter Klöcker, à mon sens l'un des meilleurs clarinettistes de tous les temps
●● et surtout et les 4 symphonies par l'Evergreen Orchestra et Gernot Schmalfuss (CPO), écoutez absolument la Première.
■ Les Quatuors avec clarinette composeraient un couplage très naturel et convaincant avec le Quintette clarinette-cordes de Mozart (mais si vous voulez plutôt le coupler avec ceux de Neukomm, Hoffmeister, Baermann ou Reger, je vous autorise à ne pas jouer les Cartellieri tout de suite),
■ Les concertos pour clarinette et plus encore la Première Symphonie feraient un triomphe en salle : ils sont immédiatement accessibles et jubilatoires, en plus d'être en réalité remarquablement écrits. Un concert qui vendrait « le chef qui a créé l'Héroïque était aussi un compositeur de génie » pourrait probablement fonctionner, quitte à jouer l'Héroïque en seconde partie pour assurer « le dialogue entre les œuvres » (en réalité le remplissage, mais c'est tout à fait légitime).
■■ Il existe aussi d'autres concertos qui n'ont pas été rejoués à ma connaissance et dont les nomenclatures font saliver : flûte, cor, basson, 2 flûtes, hautbois-basson (!), hautbois-basson-cor !  Quelle fête ce pourrait être !

Josef Triebensee.
→ Passé à la postérité pour ses arrangements des opéras de Mozart en octuor à vent – particulièrement Don Giovanni et quelquefois la Clémence de Titus, les arrangements des Noces et le plus souvent de la Clemenza étant le plus souvent dûs à son contemporain Johann Went ; pour Così, c'est en général le toujours très en vie Andreas Tarkmann, génie de l'arrangement, qui est choisi. Il a également composé ses propres œuvres pour ce même ensemble de huit souffleurs : 2 hautbois, 2 clarinette, 2 bassons, 2 cors. (Et également arrangé Médée de Cherubini ou la Symphonie n°92 « Oxford » de Haydn.)
→ Conception assez traditionnelle de l'arrangement, où des instruments tiennent le rôle des solistes (hautbois, dont il jouait, pour « Deh se piacer mi vuoi », clarinette pour « Vengo, aspettate », basson pour « Là ci darem la mano », « Deh vieni alla finestra », « Del più sublime soglio » ou « Parto, ma tu ben mio », cor pour « Ah, se fosse intorno al trono »), respectant de près les accompagnements écrits par Mozart, dans un résultat de sérénade lyrique très harmonieuse. Pas aussi inventif et ravivé que Tarkmann, mais toujours très réussi.
● Beaucoup de choix parmi les disques. J'en cite quelques-uns.
●● Pour le maximum de typicité, il faut écouter l'Oslo Kammerakademi dans La Clemenza di Tito (chez LAWO), saveur incroyable des timbres (ce cor phénoménal) et vivacité éloquente du théâtre. Le disque de l'Ensemble à vent du Philharmonique de Berlin reste assez indolent (et plutôt terne de timbres, étrangement), je ne vous le recommande pas.…
●● Le disque du Linos Ensemble pour Don Giovanni (Capriccio) permet d'entendre une très large sélection, couplée de surcroît avec le final du II virtuosement rendu par l'arrangeur du XXe siècle Andreas Tarkmann. L'Octuor à vent de Zürich, autre sélection très large pour un joli disque un peu plus sèchement capté chez Tudor, utilise la fin écrite par Triebensee, beaucoup plus concise : elle relie « Già la mensa è preparata » à « Quest'è il fin di chi fa mal », et boucle le tout en trois minutes !
●● L'Octuor à vent Amphion a aussi bien enregistré des extraits de Médée que les compositions de Triebensee, évidemment un peu moins jubilatoires que les arrangements de Mozart.
■ Les orchestres qui ont la tradition d'extraire des solistes pour des soirées de chambre (soit à peu près tous les orchestres parisiens de premier plan : Opéra, Philharmonique, National, Chambre, Orchestre de Paris…) pourraient tout à fait programmer sans grand risque les arrangements de l'ami Triebensee, avec l'argument Mozart. C'est un voyage absolument délectable, une façon différente de réinvestir ces musiques très bien connues, et une démarche respectueuse, en fin de compte, des traditions d'époque.

François-Louis Perne (1772–1832).
→ D'abord choriste (1792) et contrebassiste (1799) à l'Opéra de Paris, Perne est de 1816 à 1822 directeur du Conservatoire de Paris (« inspecteur général des Études de l'École royale de musique et de déclamation »), prédécesseur immédiat de Cherubini.
→→ Il a avant tout été un chercheur et essayiste, fasciné par la musique antique et le grégorien, réalisant un certain nombre d'éditions de textes théoriques anciens (sur le rythme antique, sur le rebec…), récrivant Iphigénie en Tauride de Gluck en notation grecque, s'intéressant aux liens entre la musique, les autres arts, la société… Outre son travail d'éditeur, la majorité de ses articles ont été publiées dans le périodique de Fétis, la Revue et gazette musicale de Paris.
→ Il n'est pas certain qu'il ait beaucoup produit, et la musique qu'il laisse est surtout formelle, très marquée par les formats anciens (fugue, canon…). Ses trois messes sont écrites dans un contrepoint archaïsant, témoin de la vogue pour le retour au plain-chant grégorien et à Palestrina dans les premières décennies du XIXe siècle. Avec toutes les controverses afférentes.
● Je n'ai pu mettre la main que sur trois pistes réparties sur deux disques, le Kyrie de la Messe des solennels mineurs chez Aparté (programme passionnant de l'ensemble Gilles Binchois consacré à ce renouveau XIXe du plain-chant, à faux-bourdon), et Sanctus & Agnus Dei non crédités en complément du disque Boëly de Ménissier dans la collection « Tempéraments » de Radio-France. On y entend pour l'un la simplicité archaïsante, pour l'autre la maîtrise contrapuntique de cette écriture. Rien de particulièrement saillant en soi, mais la démarche me paraît tout à fait fascinante, un écho à l'épopée de Félix Danjou – le disque de Ménissier est d'ailleurs le seul à ma connaissance où l'on puisse aussi entendre sa musique !
■ Je doute que l'on puisse faire entendre ce type de programme et fédérer un public nombreux (Niquet a bien joué ce type de pièces rétro, mais c'était avec des noms comme Gounod et Saint-Saëns !)… à moins d'en faire un concert narratif « Les Aventuriens du grégorien perdu », « La bataille de Paris » ou « Quand les femmes furent bannies des églises ». Ce serait assez réjouissant à entendre narrer. (S'il faut quelqu'un pour écrire le texte à titre gracieux, je suis là.)

Prince Louis Ferdinand de Prusse.
→ Neveu de Frédéric le Grand, il est avant tout soldat (et meurt au front), mais aussi un pianiste considéré de grande valeur. C'est pour lui que Rejcha écrit son monumental L'Art de varier, très vaste cycle (il se trouve au disque, mais je ne trouve vraiment pas que ce soit le sommet de l'art du compositeur… je vous recommanderais plutôt le Quatuor scientifique, pensé dans une démarche toute différente) ; c'est aussi le dédicataire du Troisième Concerto de Beethoven !
● On trouve au disque de la musique de chambre (octuor, trios piano-cordes, quatuor avec piano…) et des rondos pour piano et orchestre : autour de Horst Göbel (et son trio) chez Thorofon (trois volumes), du Trio parnassus pour SWR Music (parution uniquement en dématérialisé) et le Valentin piano Quartet chez Musicaphon. L'Octuor se défend joliment, mais quelle que soit l'œuvre, on demeure dans la convention du temps ; non pas que ce soit plat, mais on y rencontre assez peu de surprise et d'éclat, pas de thèmes très marquants non plus.
■ Pourquoi pas oser un concert consacré aux têtes couronnées compositrices… mais, à la vérité, j'aimerais mieux qu'on programme d'abord de la grande musique oubliée.

Johann Wilhelm Wilms (1772–1847).

Thomas Byström.

Maria Frances Parke (1772–1822). Comme Campanus, c'est aussi son double anniversaire cette année !




Voici pour cette livraison… Vous voyez combien non seulement on trouve énormément de choses au disque, même de ces figures semi-obscures ; mais de surcroît combien il ne serait pas si malcommode de glisser un petit Cartellieri, ou de bien remplir avec Mondonville ou les arrangements de Triebensee (petit format qui coûte moins cher de surcroît). Messieurs les programmateurs, il ne tient qu'à vous de nous égayer – et de nous éveiller au vaste monde au delà de l'horizon, certes pourvu des plus belles montagnes, du démiurge Beethoven.

Je ne m'attarde pas ici. Quelques très grandes figures, célèbres ou vraiment plus du tout au répertoire, nous attendent pour la prochaine livraison – la septième va vous étonner !

dimanche 7 novembre 2021

Anniversaires 2022 : suggestions discographiques et concertantes – I – de 1222 à 1672


2022


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(Pseudo) portrait de Franchinus Gaffurius (par Léonard), puis portraits de Claude Goudimel, Ercole Bernabei,
Denis Gaultier, Heinrich Schütz, Georg Caspar Schürmann,
Antoine Forqueray, Johann Kuhnau, Jan Adam Reincken.




Lettre ouverte

Chers programmateurs,

Veuillez trouver ci-après une liste sélective de quelques compositeurs que vous pourriez mettre en avant pour l'année à venir, en profitant de leurs anniversaires de vie et de mort.

Ne vous privez surtout pas de piller toutes idées à votre gré dans cette liste. 




Éthique de l'anniversaire

Je commence tout de suite par me disculper : je ne suis pas favorable au principe de l'anniversaire.

Dans l'idéal, on  devrait jouer les œuvres qui valent par leurs qualités intrinsèques ou qui entrent dans un dialogue cohérent avec d'autres, documentent des périodes ou des genres… pas les choisir parce que leur compositeur est né il y a deux cents ans (quel choix particulièrement arbitraire, extra-musical, et sans aucune plus-value !), était noir, était femme – dans ces deux cas, le volontarisme permet cependant d'exhumer des fonds qui restent autrement négligés –, était cycliste du dimanche amoureux des platanes ou champion régional du point-de-croix.

L'autre réserve tient à une simple question statistique : le génie n'est pas obligatoirement réparti de façon égale selon les dates. Cela signifie qu'on ne jouera peut-être pas tel compositeur de grand talent parce qu'il est mort une année trop riche, et qu'on jouera tel autre un peu moins intéressant parce que néà une date moins faste…
J'avoue que cette pensée me gêne toujours assez fortement – me dire que notre connaissance du répertoire est bridée ou déformée par des contraintes externes que nous nous imposons, sans grand lien avec la musique elle-même.

Pour autant je ne suis pas tout à fait naïf : pour remplir des salles et vendre des disques (ce qui, même hors de l'argument économique, reste le but de tout concert : être entendu !), avec des compositeurs moins célèbres, il faut bien raconter quelque chose.

Idéalement, un véritable récit (le concert des Lunaisiens hier proposait « comment la chanson a-t-elle nourri la légende napoléonienne ? »), quelque chose qui ait rapport avec la musique, soit par son programme (les représentations de la nature et de l'industrie dans la musique, on pourrait jouer du Knecht, du Mariotte et du Meisel ; ou les contes de Perrault & Grimm ?), soit concernant la musique elle-même – je rêve d'un cycle de concerts épousant le principe d' « Une décennie, un disque », permettant un parcours express de l'histoire de la musique dans un genre donné (le quatuor à cordes viennois, la musique a cappella russe, la tragédie en musique française ou que sais-je…). J'avais fait quelques suggestions dans cette notule.

Même si ce n'est pas l'angle le plus intéressant (ni, assurément, le plus inventif !), l'anniversaire reste un outil qui fonctionne. Notre espèce semble sensible aux symboles de la récursivité du temps, et les pratiques de fêtes à date fixe, de décompte des ans, quel que soit le sujet, paraissent partagées par la plupart des cultures et sur des sujets aussi différents que les créations d'entreprise ou les batailles du temps jadis.

Aussi, je m'y glisse pour suggérer par ce truchement ●quelques idées d'écoutes● aux mélomanes – et qui sait, ■quelques idées de répertoiremarketing inclusaux artistes. En vert les compositeurs que je présente (je suis obligé de faire des choix, il va sans dire !), en rouge ceux qui me paraissent fortement indiqués pour cette année 2022. Les grandes salles ont bouclé leur saison 2022 depuis fort longtemps, mais les petits ensembles itinérants ont peut-être encore un peu d'espace pour glisser un peu de Goudimel, de Certon, de Reincken ou de Perne.



L'an 2022

En relevant 250 noms à partir des centenaires et cinquantenaires de naissance et de décès, je croise quelques très grands noms très bien documentés (Schütz, Franck, Scriabine, Ralph Vaughan Williams…), mais pas de superstar susceptible de toucher le grand public comme Bach-Vivaldi-Mozart-Beethoven-Chopin-Liszt-Brahms-Ravel.

Aussi, il est probable que tout le monde laisse un peu tomber l'idée de l'anniversaire, celui-ci volant en général au secours de la victoire et servant à programmer et vendre encore plus de symphonies de Beethoven (et même pas de ses mélodies irlandaises, ni même de ses sonates avec violoncelle…).
À moins que ces brigands ne tentent l'astuce de compter en quarts de siècle, pour les 125 ans de la mort de Brahms,  les 175 de celle de Mendelssohn ou les 225 de la naissance de Schubert et Donizetti !

La voie étant donc à peu près libre, voici ma sélection (évidemment très incomplète) de compositeurs dont on pourra fêter un anniversaire en 100 ou 50. (Je commence bien sûr, chaque année, par les morts, puisqu'ils sont plus âgés par définition que ceux qui y naissent.) Je tâche de préciser un peu qui ils sont, quels disques écouter, quelles œuvres programmer.

Quoi qu'il en soit, qu'on se rassure : à la Philharmonie de Paris on fêtera bel et bien les 162 ans de la naissance de Gustav Mahler !




Mort en 1222 (800 ans du décès)

Heinrich von Morungen.
→ Auteur et compositeur de Minnelieder. Il sera un peu difficile de lui rendre justice : si les textes subsistent partiellement dans le Codex Manesse, toutes les mélodies ont été perdues. (Un objectif pour musicologue / arrangeur / compositeur contemporain ?)  Certes, sa faible notoriété dans le grand public rendra le concept invendable, mais fêter le plus vieil anniversaire de l'année, quel panache !



Mort en 1272 (750 ans du décès)

Jehan Bretel.

Gautier d'Épinal (1272 est en réalité la date à laquelle on sait qu'il était déjà mort).



Mort en 1372 (650 ans du décès)

Lorenzo da Firenze (peut-être mort en 1373).



Né en 1372 (650 ans de la naissance)

Johannes Cuvelier (aussi connu sous le nom de Jacquemart le Cuvelier, date de naissance approximative)



Mort en 1422 (600 ans du décès)

Henry V d'Angleterre.



Mort en 1522 (500 ans du décès)

Jean Mouton (ou Jehan Mouton – Jean de Hollingue de son vrai nom).
→ Ami de Josquin, compositeur également de grandes pièces sacrées. Sa renommée est telle qu'il est régulièrement cité par les auteurs du temps – jusque dans le prologue du Quart Livre de Rabelais !  Il a pour lui une fluidité très particulière, un sens de la consonance verticale en même temps que de la polyphonie qui le rendent particulièrement marquant – à mon sens.
→ À ne pas confondre avec Charles Mouton, luthiste important du XVIIe siècle.
● Fabuleux disque (motets et Messe Dictes moy toutes voz pensées), très organique, des Tallis Scholars (Gimell 2012), très loin de leurs approches autrefois plus désincarnées – basses rugissantes, contre-ténors caressants, entrées nettes, texte bien mis en valeur.
■ Comme pour Goudimel ci-après, plutôt destiné aux ensembles spécialistes, qu'on aimerait beaucoup entendre s'emparer de ce répertoire !  (Organum, Doulce Mémoire, Les Meslanges…)

Franchinus Gaffurius.
→ Compositeur, mais avant tout théoricien.



Mort en 1572 (450 ans du décès)

Claude Goudimel
.
→ Grand compositeur de Psaumes dans leur traduction française, à l'intention des Réformés. Dans une langue musicale simple, plutôt homorythmique, très dépouillée et poétique.
● Au disque, une version un peu fruste chez Naxos. La lecture de Corboz en revanche, pour chœur de chambre assez fourni, a très bien résisté au temps et permet de saisir les beautés de verbe et d'harmonie de la chose. (Couplé avec sa messe, très intéressante également.)
■ Au concert, un ensemble spécialiste pourrait coupler quelques Psaumes (ou toute messe) avec du Janequin ou du Josquin plus couramment programmés. (Mais même un chœur traditionnel pourrait très bien s'en charger. Sans doute pas trop difficile à mettre en place, et très immédiatement beau.)

Pierre Certon.
→ Auteur de chansons.
● Le disque de la Boston Camerata a un peu vieilli, mais permet de bénéficier de l'une des rares monographies.
■ Plus difficile à intégrer dans des programmes hors ensemble spécialiste qui ferait un programme de chansons Renaissance. Mais l'occasion pour eux de le faire !

Robert Parsons.

Christopher Tye.

Francisco Leontaritis (grec).



Né en 1572 (450 ans de la naissance)

Robert Ballard II (possiblement né en 1575).
→ De la dynastie qui des fameux éditeurs, Robert Ballard laisse une œuvre considérable pour le luth – à la vérité, mon corpus préféré ! –, remarquable par sa prégnance mélodique. Il faut dire que ses Suites contiennent surtout des airs de ballets transcrits (chants des ballets des contre-faits d'amour, ou des Insencez, ou encore de M. le Daufin), des courantes, des gaillardes, bransles de la cornemuse et bransles de village, pièces moins formelles que ce qui prévaut à l'ère Louis XIV…
● Formidable disque de Richard Kolb chez Centaur, très éloquent, capté de près sans réverbération parasite. Sélection de pièces de premier choix.
■ On peut espérer que les luthistes s'empareront de cette occasion pour diversifier leur répertoire !

Thomas Tomkins.

Melchior Borchgrevinck.

Johannes Vodnianus Campanus (dont c'est le double anniversaire, étant mort en 1622 !).

Moritz von Hessen-Kassel.

Edward Johnson.

Erasmus Widmann.

Daniel Bacheler.

Martin Peerson (peut-être le même que Martin Pearson).

Girolamo Conversi (date approximative de naissance).




Mort en 1622 (400 ans du décès)

Alfonso Fontanelli.

Giovanni Paolo Cima.

William Leighton.

Scipione Stella.

Giovanni Battista Grillo.

Johannes Vodnianus Campanus.

Salvatore Sacco.



Né en 1622 (400 ans de la naissance)

Ercole Bernabei.

Gaspar de Verlit.

Alba Trissina.

Jacques Lacquemant (DuBuisson, date approximative).



Mort en 1672 (350 ans du décès)

Orazio Benevolo (ou Benevoli).
→ Fils de Robert Bénevot, pâtissier français installé à Rome, il fréquente Saint-Louis-des-Français et finit par composer pour la Cappella Giulia (pour les offices publics de Saint-Pierre, par opposition à Cappella Sistina pour les offices privés du pape). Il pratique couramment les motets et messes à multiples chœurs et nombreuses voix réelles – l'un de ses Magnificat atteint ainsi 16 voix réparties dans quatre chœurs (qui étaient spatialisés, manière de pimenter le chose). De même pour la Messe « Si Deus pro nobis ».
→ Ce n'est pas nécessairement le compositeur polychoral que j'aime le plus – Legrenzi, Beretta, Merula et plus tard D. Scarlatti ont produit des œuvres plus immédiatements éloquentes et mélodiques –, mais ce serait l'occasion de l'exhumer un peu. Ou de le panacher, comme avait fait Daucé pour ses concerts et son disque autour des motets & messes à quatrechœurs.
● Essentiellement trois disques monographiques à ma connaissance : les deux Niquet (Missa Azzolina, Dixit Dominus et Magnificat chez Naxos ; puis Magnificat et la grande Missa « Si Deus pro nobis » chez Alpha), le second étant mieux capté et plus organiquement exécuté, avec de très belles voix de véritables solistes (Boudet, Wattiez, Marcq, Favier…). Et un disque de Cappella Musicale di Santa Maria in Campitelli di Roma dirigée par Vincenzo di Betta (chez Tactus), consacré à la Messe « In angustia pestilentiæ » (messe des tourments de la peste !), intéressant dans son propos, mais un peu laborieusement exécutée (voix pas toujours belles, captation pas très claire, rythmes très rectilignes comme si l'on jouait de la musique du XVe…).
■ Pas évident à remonter vu les forces en présence, mais un peu de neuf ne serait pas de refus. Pourquoi pas un petit programme sur les Messes polychorales, à spatialiser à la Philharmonie ou dans une prestigieuse église de l'hypercentre parisien ?  À tisser avec d'autres compositeurs plus fascinants (Legrenzi !), voire avec du contemporain (ou du Nono…), il faudrait juste le vendre comme l'événement vocal spatialisé du moment, chanté dans la pénombre, quelque chose qui fasse ressortir l'expérience sensorielle (de fait saisissante).
 
Denis Gaultier.
→ Cousin parisien d'Ennemond Gaultier de Lyon (qui était souvent appelé Vieux-Gaultier), il est lui aussi luthiste, et leurs partitions étaient parfois publiées avec le seul nom de famille, ce qui a mené à bien des confusions dans les attributions, même de leur vivant. Autant j'aime beaucoup Ennemond (et ses contemporains Gallot, Dufaut, Ch. Mouton…), autant je n'ai pas été très ému de ce que j'ai entendu de Denis.
● Très belle monographie de Hopkinson Smith, toujours engagé et poétique, même si le matériau ne me convainc pas ici.
■ Aisé à inclure dans un récital de luth solo, à supposer qu'on en fasse beaucoup, ou dans un intermède instrumental de concert baroque – si toutefois les interprètes veulent bien condescendre à laisser de côté Kapsberger, Piccinini et Bach… Pas du tout urgent à réentendre, à mon sens, comme Robert Ballard II (ou les autres noms cités).

Jacques Champion de Chambonnières.
→ Grand représentant du style Louis XIII de la suite pour clavecin, en quelque sorte le grand ancêtre de toutes les superstars louisquartoziennes. Le style en reste un peu rigide et sévère.
→ Outre les danses auxquelles on est acoutumé (allemandes, courantes, sarabandes, gigues), on y rencontre une gaillarde et deux pavanes !  Intéressant pour sa généalogie plus que pour sa musique – on est souvent frappé de la pauvreté du langage de la musique instrumentale du règne de Louis XIII.
● Kenneth Gilbert chez Orion a vieilli (et n'existe qu'en volumes séparés, difficiles à trouver), je recommande donc le double disque de Franz Silvestri, de très bonne facture et bien capté, chez Brilliant Classics.
■ Pour débuter en douceur un récital de clavecin français, en le replaçant dans sa généalogie ?

Heinrich Schütz.
→ L'un des quelques grands noms de cette année, mais comme les autres, sans doute insuffisamment starisé pour remplir sans un peu d'effort les salles de spectacle. Il est l'auteur du premier opéra en allemand, Dafne (1627), perdu, comme à peu près tout son legs profane, hormis ses madrigaux (très italianisants, mais plutôt dans le sens de la joliesse un peu plate que de la richesse chromatique) et quelques airs.
→ De nombreux motets subsistent, ainsi que plusieurs Passion. Son style s'étend de la monodie néo-grégorienne (Passion selon Matthieu !) et la modalité post-Renaissance (où l'harmonie n'est que le produit quasiment accidentel de la polyphonie) jusqu'à la rhétorique baroque, certes encore polyphonique, mais davantage fondée sur la progression verbale et harmonique.
● Dans l'immensité de son œuvre, entièrement (et plusieurs fois) enregistrée, deux propositions.
●● Le Musikalische Exequien, son chef-d'œuvre à mon sens, suite de tuilages d'une densité admirable, et d'une poésie intense, vraiment à cheval entre le monde de Lassus et celui de Buxtehude (avec un aspect plus avenant que les deux, façon Louis Le Prince plutôt que Frémart ou Formé…). Kuijken (chez Accent), en tout petit comité, est une merveille absolue. Mais les American Bach Soloists, Rademann, Akadêmia-Lasserre sont remarquables, Vox Luminis, Laplénie, Corboz, l'Asfelder Vocal Ensemble (Naxos) s'écoutent très bien. Herreweghe et The Sixteen m'ont déçu à la réécoute, une certaine mollesse tout de même par rapport à la tenue de la concurrence !
●● Côté Passion, je suis surtout familier de celle selon Matthieu, enregistrée avec des options très diverses (j'ai dû à peu près toutes les écouter). L'Ars Nova Copenhagen (København) chez Da Capo est la plus finement pensée et réalisée, au cordeau, pleine de vérité verbale et d'atmosphères. Celle de l'Opéra de Stuttgart (Kurz), parue chez divers labels économiques (Classica Licorne, Bella Musica…) offre un Évangéliste assez extraordinaire de moelleux et de présence, dans une acoustique sèche très troublante, comme extirpé de l'atmosphère terrestre.
■ On ne fera pas venir les foules avec un programme tout Schütz, musique assez exigeante – bien que la Philharmonie ait déjà proposé un programme scénique autour de Lassus, assez bien rempli d'ailleurs ! –, mais la demi-heure de l'Exequien ferait du bien auprès de motets de Bach, par exemple. Même les ensembles amateurs pourraient oser des choses. (Et les Passion, très nues, pourraient quasiment être programmées par les paroisses avec les moyens du bord.)

Nicolaus Hasse (pas le compositeur de seria !).



Né en 1672 (350 ans de la naissance)

Georg Caspar Schürmann (ou 1673).
→ Compositeur de Basse-Saxe et de Thuringe, auteur de plusieurs opéras en langue allemande et de quantité de musique sacrée.
● On trouve Die getreue Alceste chez CPO, du seria écrit comme de la cantate sacrée à l'allemande, augmentée de quelques chœurs dans le style français. J'aime bien davantage ses cantates (par les Bremen Weser-Renaissance, chez CPO à nouveau), dans une esthétique proche de Bach, et surtout sa Suite tirée de l'opéra Ludovicus Piùs, écrite dans un goût haendelien, mais avec une charpente musicale encore plus ambitieuse, pour un résultat assez jubilatoire et très nourrissant (Akademie für alte Musik Berlin chez Harmonia Mundi) !
■ Encore beaucoup de choses à découvrir, mais les ensembles baroques pourraient au moins glisser une petite cantate dans leurs programmes Bach : ça ne ferait pas un contraste très violent, et permettrait de voir un peu ailleurs. (J'aime davantage que la plupart des cantates de Bach, pour ma part, mais je ne dois certainement pas servir de mètre-étalon en la matière !)

Antoine Forqueray
.
→ Grand gambiste de son temps, considéré par Daquin comme l'égal de Marais. Son œuvre nous est parvenue par une double publication de son fils : comme pièces de violes et comme transcriptions pour clavecin – possiblement avec des ajouts voire quelques compositions de sa main.
→ Sa vie (et celle de sa famille) fut assez animée : sa femme, claveciniste, avait porté plainte à de multiples reprises pour violences conjugales, et lancé une procédure pour vivre hors du domicile, tandis que lui finit par l'accuser publiquement d'adultère… et par faire emprisonner leur fils à la prison de Bicêtre – qui en est libéré faute de fondement à la requête paternelle. Bref, un autre sale type qui compose, on a l'habitude – coucou Jean-Baptiste, coucou Richard.
● Grand classique, on croule sous les propositions des meilleurs interprètes.
●● À la viole de gambe, Vittorio Ghielmi chez Passacaille (très français, très engagé), Pandolfo & Friends chez Glossa (intégrale ; grande variété de textures et de couleurs), Ben-David & Baucher chez Alpha (très enrichi, sans aucune lourdeur, un véritable sens stylsitique, couplé avec du Couperin très réussi), Lucile Boulanger…  [Duftschmidt est un cran en-dessous, et Mattila (chez Alba) assez sec, je n'ai pas trop aimé.]
●● Au clavecin, Le Gaillard (superbe équilibre, altier, chantant et âpre, mais publié chez Mandala et donc introuvable), Rannou (captée de trop près, très orné et un peu arrangé, toujours d'une invraisemblable richesse), Borgstede chez Brilliant (riche son comme toujours, un peu régulier peut-être), Leonhardt, Beauséjour chez Naxos, Taylor chez Alpha…
■ Une mission pour le Festival Marin Marais et quelques concerts Philippe Maillard ?  Ou d'ensembles chambristes épars, d'ailleurs.

Francesco Mancini.



Mort en 1722 (300 ans du décès)

Johann Kuhnau.
→ Romancier, traducteur, juriste, théoricien de la musique et surtout compositeur, Kuhnau fut formé à Dresde puis à Leipzig, où il occupe le poste de Thomaskantor comme prédécesseur de Bach. Musique sacrée évidemment, mais aussi musique pour les claviers, et même des opéras – hélas je ne sache pas qu'aucun d'entre eux ait jamais été capté.
→ Ses cantates sont écrites dans le goût du temps, avec un véritable savoir-faire, et des sonorités parfois plus archaïsantes, mêlant un peu de Monteverdi (l'harmonie) et Purcell (le type de virtuosité vocale) à ses autres aspects davantage Buxtehude et Haendel.On y rencontre aussi de très beaux ensembles dans le goût de Steffani et Pfleger.
→ Son bijou le plus singulier réside dans ses étonnantes Sonates bibliques, qui évoquent à l'orgue seul, en plusieurs mouvements comme une cantate, des épisodes épiques de l'Ancien Testament : « Combat de David & Goliath », « Saül mélancolique et apaisé par le truchement de la Musique », « Ézéchias agonisant et revenu à la santé », « La tombe de Jacob »… Épisodes très animés, mélodiques et débordant de vie – ces longues réjouissances à la fin de la sonate de David !
● Il existe une intégrale des œuvres sacrées chantées chez CPO (Opella Musica & Camerata Lipsiensis, avec des couleurs particulièrement douces et chaudes) et une intégrale de l'orgue chez Brilliant Classics (Stefano Molardi, sur un bel orgue bien capté et très bien registré).

Jan Adam Reincken (ou Johann) (ou Reinken).
→ Clavériste et gambiste, cofondateur de l'Opéra de Hambourg (petite enclave où l'on jouait non seulement de l'opéra allemand, mais même multilingue !), c'est un grand représentant du stylus phantasticus en vogue au Nord de l'Allemagne – même si, à l'écoute de l'auditeur d'aujourd'hui, on est surtout frappé par la concentration formelle et harmonique de ses œuvres, où l'abstraction et l'exigence l'emportent plutôt sur les traits virtuoses ou figuratifs (qui ne sont certes pas absents de son œuvre).
→ En 1705, Bach fait le voyage à Hambourg pour l'entendre, et manifeste son admiration ; il est considéré comme l'une de ses influences importantes.
● Si vous le trouvez, le disque de Clément Geoffroy (chez L'Encelade) est une merveille d'intelligence discursive. À défaut, on trouve facilement l'intégrale de Simone Stella (clavecin et orgue, en séparé chez OnClassical puis réédité en coffret chez Brilliant Classics)). Je n'ai écouté que la partie clavecin, sur un instrument pas très beau et capté d'un peu trop près. Autre œuvre importante : Hortus musicus, des sonates pour 2 violons, viole de gambe et clavecin qui se trouve en diverses versions.
■ Là aussi, assez aisé pour les solistes (ou les chambristes baroques) d'en glisser un peu lors d'un concert. La densité et le caractère peu souriant de l'ensemble ne plaident pas nécessairement pour un concert tout-Reincken (j'ai déjà testé, le fonds est suffisamment varié pour s'y prêter très bien), mais en panachant avec du Bach à la sauce phantastica, l'astuce est toute trouvée.

Francesc Guerau (ou 1717).

Ruggiero Fedeli.

Jean-Conrad Baustetter.

Maria Frances Parke.




… le temps passé à rédiger les notices étant assez considérable… je vous donne donc rendez-vous pour la suite de la liste, jusqu'en 1972, pour les prochaines livraisons, que je tâche de réaliser au plus tôt !
Le temps aussi pour vous, studieux lecteurs, de commencer à écluser les univers qui se déversent incontinent sur vous.

Nous ferons ensuite, si vous le voulez bien, un petit bilan de la moisson – ce que ça révèle (aléatoirement, comme soulevé précédemment…) des pans enfouis de l'histoire de la musique, et ce qu'on peut peut-être en tirer pour une programmation 2022.

À très bientôt, estimés lecteurs. Puissiez-vous, dans l'intervalle, survivre aux frimas, aux covidages nouveaux et aux remugles vichyssois fantaisistes. Le slalom, c'est la santé.





Seconde livraison

anniversaires compositeurs année 2022 anniversaires compositeurs année 2022 anniversaires compositeurs année 2022
anniversaires compositeurs année 2022 anniversaires compositeurs année 2022 anniversaires compositeurs année 2022
Effigies de Messieurs Benda, Mondonville, Daquin,
Cartellieri, Triebensee, Louis Ferdinand de Prusse.




Né en 1722 (300 ans de la naissance)

Jiří Antonín Benda.
→ Au service de Frédéric le Grand (de Prusse) puis du duc de Saxe-Gotha, Benda (souvent indiqué Georg) a écrit, comme ses contemporains, des sonates pour violon, pour flûte, pour clavecin, des symphonies (une trentaine) et des concertos classiques (11 pour violon, et même 1 pour alto dont l'attribution semble moins certaine).
→ Cependant sa notoriété provient de ses mélodrames (Ariadne auf Naxos, Medea, Pygmalion) – au sens musical : du texte déclamé (parlé) accompagné de musique. Pouvant durer jusqu'à 50 minutes (pour Médée), ce sont de véritables scènes théâtrales très riches, avec un accompagnement qui épouse au plus près l'action sans se découper en numéros obligés comme à l'opéra.
● Selon les goûts, on peut choisir la déclamation très actuelle, un peu criée, dans le récent disque Bosch, ou privilégier (c'est mon cas) la déclamation plus élevée et consonante, plus équiibrée aussi, dans les deux volumes de Christian Benda (avec l'Orchestre de Chambre de Prague) chez Naxos.
■ Ce serait évidemment à représenter en traduction… ce qui ne pose pas du tout les mêmes problèmes de rythme que pour l'opéra, celui-ci étant laissé à l'appréciation de l'interprète !  Il suffit de traduire par des phrases environ de la même amplitude, et le tour est joué !  Je rêve d'un couplage entre Ariane ou Médée d'une part, la Cassandre de Jarrell d'autre part.

Johann Ernst Bach II. (1722–1777)
→ Élève de Johann Sebastian Bach à Leipzig (il était le fils d'un cousin au second degré de Bach, compositeur égcalement), il ne doit pas être confondu avec Johann Ernst Bach I (1683-1739), qui était le fils du frère jumeau (compositeur toujours) du père (qui, comme vous le savez, composait) de Jean-Sébastien.
→ Dans son catalogue, de la musique sacrée (cantates, oratorios, pour partie perdus) et des sonates pour clavier, d'un style encore baroque, et même assez proche, je trouve, de la génération précédente, pas du tout de l'oratorio marqué par le seria en tout cas. J'en trouve la prosodie vraiment belle.
● Il existe très peu de disques où il est présent sur plus d'une piste.
●● Quoiqu'il n'y ait que deux pièces disponibles sur le disque (consacré à la famille Bach pour orgue, par Stefano Molardi chez Brilliant Classics, sur un orgue doux, très bien capté et très bien registré), ce que j'ai trouvé de plus intéressant chez lui sont ses Fantaisie & Fugue, très marquées par le modèle de J.-S. : on entend dans celle en fa majeur l'empreinte directe des traits et harmonies de la Toccata & Fugue en ré mineur, avec une couleur globalement plus lumineuse (pas seulement liée à la tonalité majeure, c'est encore plus flagrant pour la Fantaisie & Fugue en ré mineur), et un goût pour les épisodes opposés et discontinus (comme dans les Fantaisies de Mozart, si l'on veut, quoique le style n'ait évidemment rien en commun) – j'ai pensé à Bruckner quelquefois, cette opposition soudaine entre le monumental écrasant et l'apaisé presque galant. Vraiment des pièces intéressantes, très riches, surtout les Fantaisies – les fugues ressemblent à son professeur en plus appliqué et moins surprenant.
●● L'Oratorio de la Passion (1764) gravé par Hermann Max (chez Capriccio) permet de profiter sur la longueur de ses talents de compositeur, dans un très bel environnement vocal de surcroît (Schlick, Prégardien, Varcoe…).
■ Programmable dans un de ces concerts « famille Bach » évidemment. Quant à le marketer sur son anniversaire propre, je ne suis pas sûr que je m'y risquerais (remplissage) !  Mais pourquoi pas, dans un concert 50/50 avec son prof Jean-Séb' !

Lucile Grétry.
→ Seconde fille du compositeur et de sa femme peintre, Lucile exerce à la cour de Marie-Antoinette et écrit même de petites actions « mêlées d'ariettes » (Le mariage d'Antonio ; Toinette et Louis – lequel est perdu, texte et musique).
● Je n'ai pu mettre la main sur aucun disque comportant au moins une piste de sa main.

Sebastián Ramón de Albero y Añaños.

Pierto Nardini.

John Garth.



Mort en 1772 (250 ans du décès)

Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville.
→ Représentant majeur du grand motet à la mode Louis XV (17 écrits, 9 conservés, désormais tous enregistrés), particulièrement admiré pour son écriture très élancée et son sens du figuralisme. Les cataractes vocales et orchestrales d' « Elevaverunt flumina » dans Dominus regnavit, la marche liminaire d'In exitu Israel, la plénitude de l'immobilité gorgée de soleil d' « In sole posuit tabernaculum suum »  dans Cœli enarrant gloriam Dei… Probablement les motets les plus marquants de toute la période post-Louis XIV.
→ Aussi l'auteur d'opéras de types pastoraux (2 pastorales héroïques, 2 ballets héroïques, 1 pastorale languedocienne…) que je ne trouve, pour les trois déjà enregistrés (Isbé, Titon & L'Aurore, Les Feſtes de Paphos), pas très exaltantes (sur des livrets d'une vacuité spectaculaire, de surcroît), et d'une tragédie en musique qui n'a jamais été remontée (Thésée, 1765). Et de musique instrumentale (pour clavier, de chambre…), que je ne trouve pas très saillante non plus, mais qui est bien documentée.
● En priorité, donc, les trois motets mentionnés, dans deux disques extraordinairement interprétés : la netteté du trait chez Christie pour Dominus regnavit et In exitu Israel, la poésie des couleurs chez Coin pour Cœli enarrant gloriam Dei, les deux pourvus des meilleurs solistes possibles (Correas dans « In sole posuit » !).
■ Se couple facilement avec d'autres motets, ou au sein d'une thématique (Babylone avec Dominus regnavit ?  fuite d'Égype avec In exitu Israel ?). Facile à présenter au public en plus, en mettant en avant l'aspect immédiatement figuratif de l'écriture : parcours du peuple d'Israël, description des flots déchaînés, ce devrait parler. Et l'on peut s'appuyer sur des disques de haute réputation (le Christie est extrêmement apprécié des amateurs de baroque français, et au delà).

Louis-Claude Daquin.
→ Élève de Louis Marchand, filleul d'Élisabeth-Claude Jacquet de La Guerre, titulaire de Saint-Paul-Saint-Louis à Paris (alors qu'il était en concurrence avec Rameau), successeur de Dandrieu à la Chapelle Royale… Daquin est une figure majeure des claviers français du XVIIIe siècle.
→→ Il a ainsi livré un Premier Livre de Pièces de clavecin (qui contient le fameux Coucou, quelquefois exécuté en bis par les pianistes d'antan…) et son Nouveau Livre de noëls, qui présente 12 thèmes et variations sur les noëls traditionnels (« À la venue de Noël », « Qu'Adam fut un pauvre homme », etc.).
→→ Il existe aussi deux messes, un Te Deum, des Leçons de Ténèbres, un Miserere et une cantate, parmi les œuvres qui nous sont parvenues (un certain nombre, pour la voix ou les instruments, étaient attestées mais perdues). Je n'ai jamais vu de disques ni entendu parler d'exécution, c'est étonnant.
● Je connais mal son clavecin, dans un genre décoratif (Louis XV) qui n'a pas trop ma faveur. En revanche, pour la part la plus célèbre de son legs, à savoir les noëls, je vous recommande très vivement Adriano Falcioni (Brilliant Classics 2017) qui a l'avantage de jouer sur les flûtes et anches très françaises, particulièrement nasillardes et typées, d'un orgue de la bonne époque (Saint-Guilhem-le-Désert), remarquablement registré, et de façon assez variée selon les pièces. Un délice à recommander à tous ceux qui n'aiment pas l'orgue monumental qui joue des choses abstraites et fait du bruit, façon Bach, Franck ou Widor.
■ Je suis sûr que les organistes en glissent déjà à Noël. Mais avec sa notoriété, n'y aurait-il pas l'occasion, pour le CMBV ou les ensembles baroques, d'exhumer ses œuvres vocales sacrées ?  Il y aurait un petit bonus de remplissage grâce au public qui a connu l'époque où le Coucou et ces noëls figuraient parmi les classiques favoris.

Pierre-Claude Foucquet.
→ Une des pièces d'Armand-Louis Couperin porte son nom. Je n'ai pu trouver aucune piste musicale incluant sa musique.

Francesco Barsanti.

Johann Peter Kellner.

Georg Reutter le Jeune.



Né en 1772 (250 ans de la naissance)

Antonio Casimir Cartellieri.
→ Né à Gdańsk de parents chanteurs (une mère lettonne de langue allemande, un père italien comme vous le voyez), Cartellieri étudie à Vienne (avec Albrechtsberger et peut-être Salieri), exerce en Pologne et en Bohême (auprès du prince Lobkowicz) – il connaissait bien Beethoven, personnellement et artistiquement : il fut le chef à la première du Triple Concerto et de la Troisième Symphonie !
→→ Cartellieri est à mon sens un musicien majeur de son temps. Ses 3 concertos pour clarinette (plus un double !) sont possiblement les meilleurs de la période classique et romantique, très virtuoses mais surtout d'une générosité mélodique – et même d'un sens dramatique – qui n'ont que peu d'exemple. Et plus encore, l'intensité des affects de sa tempêtueuse Première Symphonie doit absolument être vécue !
● Au disque, on a désormais un peu de choix :
●● de superbes divertimenti pour vents, quatuors clarinette-cordes et sextuors à vent (par le merveilleux Consortium Classicum, chez CPO et chez MDG). Les Quatuors avec clarinette sont d'une délicatesse poétique absolument merveilleuse ;
●●  deux oratorios : l'un sur la Nativité (La celebre Natività del Redentore) où l'on sent aussi bien passer Mozart que Méhul et Rossini (Spering chez Capriccio), l'autre plus opératique (Gioas, re di Giuda, Gernot Schmalfuss chez MDG… avec Thomas Quasthoff !) dans un style classique augmenté de tournures plus dramatiques issues plus gluckistes / beethoviennes, sur un livret de Metastasio (qui contient notamment la version en contexte de « Io tremo » / « Ah, l'aria d'intorno », l'air dramatique italien plus tard mis en musique par Schubert, auquel une notule avait été consacrée – la version de Cartellieri évoque beaucoup le duo Anna-Ottavio sur le corps du Commandeur) ;
●● et surtout les œuvres dont je parlais précédemment : les concertos pour clarinette répartis sur deux volumes chez MDG (captés avec beaucoup de naturel comme toujours), magnifiés par la merveilleuse rondeur du démiurge Dieter Klöcker, à mon sens l'un des meilleurs clarinettistes de tous les temps
●● et surtout et les 4 symphonies par l'Evergreen Orchestra et Gernot Schmalfuss (CPO), écoutez absolument la Première.
■ Les Quatuors avec clarinette composeraient un couplage très naturel et convaincant avec le Quintette clarinette-cordes de Mozart (mais si vous voulez plutôt le coupler avec ceux de Neukomm, Hoffmeister, Baermann ou Reger, je vous autorise à ne pas jouer les Cartellieri tout de suite),
■ Les concertos pour clarinette et plus encore la Première Symphonie feraient un triomphe en salle : ils sont immédiatement accessibles et jubilatoires, en plus d'être en réalité remarquablement écrits. Un concert qui vendrait « le chef qui a créé l'Héroïque était aussi un compositeur de génie » pourrait probablement fonctionner, quitte à jouer l'Héroïque en seconde partie pour assurer « le dialogue entre les œuvres » (en réalité le remplissage, mais c'est tout à fait légitime).
■■ Il existe aussi d'autres concertos qui n'ont pas été rejoués à ma connaissance et dont les nomenclatures font saliver : flûte, cor, basson, 2 flûtes, hautbois-basson (!), hautbois-basson-cor !  Quelle fête ce pourrait être !

Josef Triebensee.
→ Passé à la postérité pour ses arrangements des opéras de Mozart en octuor à vent – particulièrement Don Giovanni et quelquefois la Clémence de Titus, les arrangements des Noces et le plus souvent de la Clemenza étant le plus souvent dûs à son contemporain Johann Went ; pour Così, c'est en général le toujours très en vie Andreas Tarkmann, génie de l'arrangement, qui est choisi. Il a également composé ses propres œuvres pour ce même ensemble de huit souffleurs : 2 hautbois, 2 clarinette, 2 bassons, 2 cors. (Et également arrangé Médée de Cherubini ou la Symphonie n°92 « Oxford » de Haydn.)
→ Conception assez traditionnelle de l'arrangement, où des instruments tiennent le rôle des solistes (hautbois, dont il jouait, pour « Deh se piacer mi vuoi », clarinette pour « Vengo, aspettate », basson pour « Là ci darem la mano », « Deh vieni alla finestra », « Del più sublime soglio » ou « Parto, ma tu ben mio », cor pour « Ah, se fosse intorno al trono »), respectant de près les accompagnements écrits par Mozart, dans un résultat de sérénade lyrique très harmonieuse. Pas aussi inventif et ravivé que Tarkmann, mais toujours très réussi.
● Beaucoup de choix parmi les disques. J'en cite quelques-uns.
●● Pour le maximum de typicité, il faut écouter l'Oslo Kammerakademi dans La Clemenza di Tito (chez LAWO), saveur incroyable des timbres (ce cor phénoménal) et vivacité éloquente du théâtre. Le disque de l'Ensemble à vent du Philharmonique de Berlin reste assez indolent (et plutôt terne de timbres, étrangement), je ne vous le recommande pas.…
●● Le disque du Linos Ensemble pour Don Giovanni (Capriccio) permet d'entendre une très large sélection, couplée de surcroît avec le final du II virtuosement rendu par l'arrangeur du XXe siècle Andreas Tarkmann. L'Octuor à vent de Zürich, autre sélection très large pour un joli disque un peu plus sèchement capté chez Tudor, utilise la fin écrite par Triebensee, beaucoup plus concise : elle relie « Già la mensa è preparata » à « Quest'è il fin di chi fa mal », et boucle le tout en trois minutes !
●● L'Octuor à vent Amphion a aussi bien enregistré des extraits de Médée que les compositions de Triebensee, évidemment un peu moins jubilatoires que les arrangements de Mozart.
■ Les orchestres qui ont la tradition d'extraire des solistes pour des soirées de chambre (soit à peu près tous les orchestres parisiens de premier plan : Opéra, Philharmonique, National, Chambre, Orchestre de Paris…) pourraient tout à fait programmer sans grand risque les arrangements de l'ami Triebensee, avec l'argument Mozart. C'est un voyage absolument délectable, une façon différente de réinvestir ces musiques très bien connues, et une démarche respectueuse, en fin de compte, des traditions d'époque.

François-Louis Perne (1772–1832).
→ D'abord choriste (1792) et contrebassiste (1799) à l'Opéra de Paris, Perne est de 1816 à 1822 directeur du Conservatoire de Paris (« inspecteur général des Études de l'École royale de musique et de déclamation »), prédécesseur immédiat de Cherubini.
→→ Il a avant tout été un chercheur et essayiste, fasciné par la musique antique et le grégorien, réalisant un certain nombre d'éditions de textes théoriques anciens (sur le rythme antique, sur le rebec…), récrivant Iphigénie en Tauride de Gluck en notation grecque, s'intéressant aux liens entre la musique, les autres arts, la société… Outre son travail d'éditeur, la majorité de ses articles ont été publiées dans le périodique de Fétis, la Revue et gazette musicale de Paris.
→ Il n'est pas certain qu'il ait beaucoup produit, et la musique qu'il laisse est surtout formelle, très marquée par les formats anciens (fugue, canon…). Ses trois messes sont écrites dans un contrepoint archaïsant, témoin de la vogue pour le retour au plain-chant grégorien et à Palestrina dans les premières décennies du XIXe siècle. Avec toutes les controverses afférentes.
● Je n'ai pu mettre la main que sur trois pistes réparties sur deux disques, le Kyrie de la Messe des solennels mineurs chez Aparté (programme passionnant de l'ensemble Gilles Binchois consacré à ce renouveau XIXe du plain-chant, à faux-bourdon), et Sanctus & Agnus Dei non crédités en complément du disque Boëly de Ménissier dans la collection « Tempéraments » de Radio-France. On y entend pour l'un la simplicité archaïsante, pour l'autre la maîtrise contrapuntique de cette écriture. Rien de particulièrement saillant en soi, mais la démarche me paraît tout à fait fascinante, un écho à l'épopée de Félix Danjou – le disque de Ménissier est d'ailleurs le seul à ma connaissance où l'on puisse aussi entendre sa musique !
■ Je doute que l'on puisse faire entendre ce type de programme et fédérer un public nombreux (Niquet a bien joué ce type de pièces rétro, mais c'était avec des noms comme Gounod et Saint-Saëns !)… à moins d'en faire un concert narratif « Les Aventuriens du grégorien perdu », « La bataille de Paris » ou « Quand les femmes furent bannies des églises ». Ce serait assez réjouissant à entendre narrer. (S'il faut quelqu'un pour écrire le texte à titre gracieux, je suis là.)

Prince Louis Ferdinand de Prusse.
→ Neveu de Frédéric le Grand, il est avant tout soldat (et meurt au front), mais aussi un pianiste considéré de grande valeur. C'est pour lui que Rejcha écrit son monumental L'Art de varier, très vaste cycle (il se trouve au disque, mais je ne trouve vraiment pas que ce soit le sommet de l'art du compositeur… je vous recommanderais plutôt le Quatuor scientifique, pensé dans une démarche toute différente) ; c'est aussi le dédicataire du Troisième Concerto de Beethoven !
● On trouve au disque de la musique de chambre (octuor, trios piano-cordes, quatuor avec piano…) et des rondos pour piano et orchestre : autour de Horst Göbel (et son trio) chez Thorofon (trois volumes), du Trio parnassus pour SWR Music (parution uniquement en dématérialisé) et le Valentin piano Quartet chez Musicaphon. L'Octuor se défend joliment, mais quelle que soit l'œuvre, on demeure dans la convention du temps ; non pas que ce soit plat, mais on y rencontre assez peu de surprise et d'éclat, pas de thèmes très marquants non plus.
■ Pourquoi pas oser un concert consacré aux têtes couronnées compositrices… mais, à la vérité, j'aimerais mieux qu'on programme d'abord de la grande musique oubliée.

Johann Wilhelm Wilms (1772–1847).

Thomas Byström.

Maria Frances Parke (1772–1822). Comme Campanus, c'est aussi son double anniversaire cette année !




Voici pour cette livraison… Vous voyez combien non seulement on trouve énormément de choses au disque, même de ces figures semi-obscures ; mais de surcroît combien il ne serait pas si malcommode de glisser un petit Cartellieri, ou de bien remplir avec Mondonville ou les arrangements de Triebensee (petit format qui coûte moins cher de surcroît). Messieurs les programmateurs, il ne tient qu'à vous de nous égayer – et de nous éveiller au vaste monde au delà de l'horizon, certes pourvu des plus belles montagnes, du démiurge Beethoven.

Je ne m'attarde pas ici. Quelques très grandes figures, célèbres ou vraiment plus du tout au répertoire, nous attendent pour la prochaine livraison – la septième va vous étonner !

samedi 23 octobre 2021

Le nouvel agenda des concerts, plus rapide, plus complet… moins beau – (et aussi : pourquoi les salles sont-elles vides ?)


A. Le grand retour de l'agenda des concerts

    Après plusieurs rencontres coup sur coup au concert, ces dernières semaines, où mes voisins me confient « vous savez, je suis venu parce qu'il était mentionné sur un super agenda que j'ai trouvé en ligne, je peux vous donner le nom si vous voulez, CARNETS SUR SOL », je me sens quelque peu obligé de reprendre du service sur l'agenda de Carnets sur sol (CARNETS SUR SOL, si vous préférez).



B. Le besoin capital d'un agile agenda

    Je rencontre une difficulté pratique, figurez-vous : les meilleurs concerts, les petites mignardises extrêmement rares (le Quatuor scientifique de Rejcha, l'intégrale des trios et quatuors en quarts de tons de Wyschnegradsky, Le roi Pausole d'Honegger, Ropartz & Langlais à l'orgue, Fugue de Barber & Chaconne de Gubaidula, rien que cette semaine !) sont annoncées tardivement (une à deux semaines avant échéance), ou relevées tardivement de ma part (il n'y a pas de d'urgence de réservation).

    Aussi, quand je publie l'agenda de Carnets sur sol, vous n'avez finalement que le repérage général des grandes salles, et pas tous les petits concerts gratuits / au chapeau qui proposent en général les expériences musicales les plus intenses – être au premier rang d'un concert de quatuor, de mélodie ou même d'opéra avec des moyens de fortune n'a rien à voir avec le fait d'entendre les vedettes au fond de Bastille – ou même dans les bonnes places de la Philharmonie.
    C'est aussi un service important, à mon sens, à rendre aux bourses étroites (tout le monde n'est pas Roberto Alagna) ou à ceux qui ne peuvent pas immobiliser leurs dates trop longtemps à l'avance. Des concerts en libre accès, peu onéreux, et où l'expérience physique est immédiate et intense grâce à la proximité avec les musiciens, voilà qui n'a pas d'équivalent dans les grandes salles.

    Évidemment, si tout ce que vous désirez tient dans l'opéra décadent du XXe siècle avec grand orchestre, ne vous fatiguez pas à ouvrir l'agenda, seules deux maisons ont les moyens d'en programmer. Pour à peu près toutes les autres configurations, y compris l'opéra décadent du XXe siècle mis en scène mais arrangé pour petit ensemble, ou l'opéra mis en scène avec orchestre mais du XIXe, (etc.), vous trouverez de quoi vous égayer dans cette liste.




TCE bernheim    TCE bernheim
Le remplissage problématique du Théâtre des Champs-Élysées le 30 septembre, deux heures avant le récital Bernheim.
(explications infra)



C. Nouveau format

    Pour y remédier – et parvenir à écluser les 70 institutions de ma liste « usuelle » –, j'ai résolu de reprendre les fichiers au format texte.
    Non pas que la raison vous passionne, mais si elle pique votre curiosité :
¶ possibilité de remplir le tableau en mobilité, ou à l'instant où j'aperçois un concert sur mes radars ; pas besoin d'attendre d'être devant un clavier physique et une interface PC pour pouvoir entrer les données ;
beaucoup plus rapide (j'ai rempli 20 salles en quelques heures, là où d'ordinaire j'en fais 2 à 4…).

    Le résultat est assurément moins joli, mais ne me paraît pas moins lisible, me permet quelques petites précisions supplémentaire, et surtout me permet de remplir la liste en temps réel. Sa publication et son partage, également, sont plus aisés. Si bien que je pourrai, une ou deux fois par semaine, la mettre à jour de mes dernières trouvailles. Vous y gagnerez assurément.

    La voici donc, pour l'instant sur un lien simple à télécharger : http://piloris.free.fr/agendacss.txt .

    Comme je n'ai reporté que les principales dates (celles où je pourrais aller), je vous laisse également la version tableau, les deux se complètent. (Elle a été mise à jour récemment et contient beaucoup de nouveautés.)
Format ODS (Open / Libre Office)
Format XLS (Excel)

    Je commence à avoir bien exploré l'offre des différentes sources jusqu'à début janvier – le reste viendra ensuite. La fin du monde semblant toujours au coin de la rue, je ne me hâte pas trop.



D. Légende

    La signalétique reste la même que d'ordinaire :

*** capital, immanquable
** œuvre rare (et passionnante) et/ou interprétation qui fera date
* très intéressant
¤ je n'ai pas prévu d'y aller (pas assez rare / trop cher / j'aime pas les interprètes, etc.)

Les lignes débutent soit par l'horaire, soit par un tiret, afin que vous les repériez mieux. Le format texte rend l'ensemble moins immédiat qu'un tableau, mais si vous regardez simplement les jours dont vous avez besoin, ce sera même plus pratique !



E. Les sources

    Comme je relève, dans l'immensité de l'offre, essentiellement ce qui me plaît pour moi-même, je vous fournis aussi la liste de salles dont je fais en général le tour (je ne puis le faire pour toutes à chaque fois !) avant de publier l'agenda.

Institutions lyriques :
Opéra de Paris, Opéra-Comique, Châtelet, Athénée, Opéra Royal de Versailles, Massy

Institutions symphoniques :
Philharmonie, Maison de la Radio, Théâtre des Champs-Élysées, Seine Musicale, Gaveau, Invalides, Colonne, Wagram

Institutions chambristes :
Cortot, Fondation Singher-Polignac, Auditorium du Louvre, Musée d'Orsay, La Scala Paris, Espace Bernanos, Espace Ararat (fermé pour 4 ans), Bal Blomet, Guimet (Les Pianissimes)

Conservatoires :
CNSM, CRR de Paris, PSPBB, CRR de Versailles, CRR de Cergy, Conservatoires du XVIIIe, de Choisy-le-Roi, Pantin, Saint-Maur…

Salles qui programment quelques opéras :
Bouffes du Nord, Marigny, BNF, Déjazet, Herblay, Saint-Quentin-en-Yvelines

Théâtres qui programment un peu de musique :
Théâtre Grévin, La Ferme du Buisson (Noisiel), Le Figuier Blanc (Argenteuil)

Festivals (hors été) :
Philippe Maillard, Festival Marin Marais, Jeunes Talents (Archives Nationales principalement), Concerts de la rue Bayard (fini), Forum Voix Étouffées, Les Concerts de Poche, Inventio, Les Pianissimes (Guimet principalement), Baroque de Pontoise, Royaumont, ProQuartet (Paris & 77)

Églises :
Église Américaine de Paris (chambre & vocal, souvent rare), The Scots Kirk (chambre rare, fini), Saint-Merry (symphonique, chambre, musiques du monde…), La Madeleine (concerts sacrés), Billettes, Val-de-Grâce (concerts thématiques « patriotiques »)

Orgues :
Oratoire du Louvre (avec écran !), Saint-Eustache, La Trinité, Saint-Louis de la Pitié-Salpêtrière, Temple de l'Étoile, Saint-Pierre-de-Montmartre, Saint-Gervais-Saint-Protais, La Madeleine, Saint-Sulpice, Saint-Roch, Saint-Antoine-des-Quinze-Vingts, Chapelle Royale de Versailles, Houdan, Brunoy, Mantes-la-Jolie, Orgue-en-France.org

Compagnies :
La Compagnie de L'Oiseleur, Les Frivolités Parisiennes, Orchestre de Chambre de Paris, Il Festino, Ensemble Poséidon, Faenza, Les Épopées, l'Orchestre d'Éric van Lauwe, Les Talens Lyriques, La Chanson Perpétuelle, Les Monts du Reuil, Ensemble Athénaïs…

Artistes :
Dagmar Šašková, Jean-Sébastien Bou, Marc Mauillon, Gérard Théruel, Claire-Élie Tenet, Sahy Ratianarinaivo, Kaëlig Boché, Trio Zeliha, Trio Zadig, Trio Sora, Cuarteto Quiroga, Quatuor Tchalik, Quatuor Akilone, Quatuor Hanson, Quatuor Arod, Le Consort, Patrick Cohën-Akenine, Sophie de Bardonnèche, Héloïse Luzzati, Gary Hoffman, Célia Oneto-Bensaid…

Autres styles :
La Huchette (comédie musicale), Sunside (jazz), Duc des Lombards (jazz), Quai Branly (musiques du monde)

Théâtre :
Comédie-Française, Odéon, Colline, Montansier, Gérard Philippe (Saint-Denis), Les Amandiers, L'Usine, L'Apostrophe

Auteurs :
Ibsen, Maeterlinck

Ballet :
Théâtre de la Ville, Chaillot

Sources transversales complémentaires :
Cadences.fr, Offi.fr, France-Orgue.fr


    (Rien qu'écrire la liste prend une heure… d'où la nécessité pour moi d'alléger le processus et de n'effectuer qu'un relevé sur un format rapide, du moins si vous voulez en profiter un peu en amont.)



F. Le mystère du remplissage

    Puisque je tiens ici captive audience, je pose la grande question : où sont les hommes ?  Les salles sont très vides depuis la grande Fin du Monde, entre nouvelles habitudes prises pendant les interruptions du spectacle vivant, peur de la contamination, lassitude de l'inconfort du masque, refus de principe de la vaccination ou de la présentation de son certificat (et, disent les mauvaises langues, la mort d'une grande partie du public fortuné de la musique classique)… Néanmoins, même en additionnant tout cela, je ne parviens pas tout à fait à appréhender l'ampleur du phénomène : le compte n'y est pas. Peut-être que ces frustrations accumulées n'ont pas tout à fait rebuté le public habituel mais simplement espacé ses pulsions d'achat… Si au lieu de faire deux dates dans l'année, on n'en fait qu'une, le résultat cumulé peut être significatif.

    L'Opéra de Paris a même donné des places de première catégorie à ses abonnés pour remplir un tube de Donizetti (L'Elisir d'amore, dans une production tradi mais mobile aimée d'à peu près tout le monde)… Eux qui sont la seule maison de France à ne même pas donner de tarif abonné à leurs abonnés. Eux qui jouent d'ordinaire à guichet fermé quelle que soit la qualité du spectacle.

    Chose certaine, les organisateurs le disent tous : les salles se remplissent au dernier moment – ce qui constitue un grand stress pour eux. On comprend bien ce qui pousse le public à ne pas surinvestir l'avenir et à ne pas exagérer ses espoirs, après tant de déconvenues. Par ailleurs, cercle vicieux : comme ce n'est pas plein, il n'y a pas d'enjeu à réserver tôt.
    (J'avoue participer à ce phénomène, mais ce n'est pas ma fauuuuute, j'attends comme précisé supra l'apparition d'éventuelles merveilles rares à déguster qui apparaissent au dernier moment et dans les meilleures conditions possibles.)

    Mais ce qui m'a le plus frappé, et qui a peu été souligné, c'est l'opposition radicale entre les spectacles pleins et les spectacles vides. D'ordinaire, toutes les soirées parisiennes sont un minimum remplies. Ici, malgré la crise, les soirées courues sont vraiment vendues à 100% (à Radio-France, pour le Palais Hanté de Schmitt… ! – enfin, probablement plutôt pour le Concerto pour violon de Tchaïkovski), et celles qui ne trouvent pas le public se trouvent véritablement désertes. (Il y a quelquefois plus de monde sur scène que dans la salle…)

    Parmi les maisons qui continuent de bien remplir, l'Opéra-Comique, la Philharmonie. Pour celles qui sont en difficulté, l'Opéra de Paris et le Théâtre des Champs-Élysées, nettement en-dessous de leur étiage habituel. Et il y a même quelques catastrophes industrielles – au Châtelet, entre la fermeture d'un an et demi pour travaux et le changement partiel de l'identité de la programmation avec la nouvelle direction, il n'y a pas le même public fidèle, et c'est assez spectaculairement désert – même pour Man of La Mancha !
    J'ai été surpris de constater que Philippe Maillard faisait salle comble (l'Oratoire du Louvre, ce n'est pas petit !) pour des motets français inédits, ou mieux encore, le Palais-Royal (Saint-Germain-des-Prés rempli !) pour des motets italiens très polyphoniques et très rares. Sans aucune vedette.
    En revanche, concerts plus occasionnels, d'endroits ou d'ensembles qui n'ont pas de public régulier, c'est le vide intersidéral, il n'y a personne.

    Je suppose que c'est aujourd'hui que se paie la politique de fidélisation du public. Day of reckoning.




    Je vous laisse parcourir ce nouvel agenda. N'hésitez pas à communiquer vos remarques sur sa forme – en conservant à l'esprit que je ne pourrai pas forcément faire à la fois complet, régulièrement mis à jour et beau ! – ou vos propres trouvailles.
    Puissiez-vous y trouver quelques idées de sorties (ou d'écoutes, Le roi Pausole par Venzago ou le Quintette piano-cordes d'Arenski par le Trio Rachmninov de Moscou, c'est quelque chose !) avant que n'advienne la grande Fin du Temps – vu que nous avons déjà passé la petite Fin du Monde.

    Je serai quelque jour sans pouvoir publier ni répondre vos commentaires. Ne me maudissez pas, et surtout, nymphe, dans tes oraisons souviens-toi de tous mes péchés.

lundi 18 octobre 2021

Une décennie, un disque – 1840 (b) : Jacopo FORONI, l'opéra italien d'influence allemande en Suède


1840 (b)


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Fin de l'acte I, avec ses mélodies proches de La Traviata, ses trémolos dramatiques qui évoquent Il Trovatore
(Christine maudit les amants cachés et leur promet de les tenir séparés à jamais.)


Les chefs-d'œuvre des années 1840

    Mon premier choix pour illustrer la période des anées 1840 se serait évidemment tourné Les Diamants de la Couronne d'Auber, le meilleur opéra de son auteur (qui n'en a pas commis beaucoup d'indispensables) et (de loin) le meilleur opéra comique du XIXe siècle, feu d'artifice de récitatifs intelligents, d'ensembles aux dispositifs originaux, d'une intrigue atypique et jubilatoire, qui existe de surcroît au disque dans une distribution étourdissante (Raphanel, Einhorn, Arapian !) et en vidéo (régulièrement vidéodiffusée la nuit par TF1, mais non commercialisée) dans une mise en scène de Pierre Jourdan, tradi mais pleine d'esprit. Brigands, grottes secrètes, faux moines, fonderies d'or, joyaux impériaux volés, ministre de Police roulé, impostures multiples et bons sentiments se mêlent dans une cavalcade musicale inspirée de bout en bout, en particulier pour son premier acte, une des plus belles choses jamais produites par un esprit français.
    Mais… le disque Mandala de la fin des anées 90 est indisponible depuis le début des années 2000, et le label, sans doute disparu, ne publie rien en ligne et en dématérialisé ou flux… je crains que ce ne soit vraiment difficile à trouver pour ceux qui n'habitent pas à proximité d'une médiathèque bien achalandée. Aussi, le propos de la série étant de proposer une découverte du répertoire par le disque, je ne souhaite pas transformer l'exercice en chasse au trésor. Si toutefois vous voyez le disque passer (ou mieux encore, la vidéo rediffusée), jetez-vous dessus !  Que vous aimiez ou pas le genre de l'opéra comique alla Scribe (car c'est bien sûr lui, le maître-d'œuvre de ces folies), vous ne trouverez pas mieux.

    Le second choix logique se serait tourné vers les lieder de Clara Wieck-Schumann, qui recèlent quelques bijoux absolus du genre. Mais j'en ai déjà parlé ici à plusieurs reprises (il y a même une catégorie dédiée dans la colonne de droite, et j'apprête à redonner quelques éléments biographiques sur sa vie !), et elle commence à être bien documentée par le disque et les concerts (son Concerto pour piano, pourtant plutôt une jolie chose qu'un chef-d'œuvre sans égal, est donné deux fois cette saison à Paris !), à devenir emblématique du retour en grâce des compositrices, comme Louise Farrenc – étrangement (faute de fonds unifié et lisible ?), Alma Schindler-Mahler ne semble pas bénéficier de cet engouement, contrairement à Luise-Adolpha Le Beau, Henriëtte Bosmans, Charlotte Sohy ou Ethel Smyth, à juste titre en cours d'exploration et réhabilitation.
    Par ailleurs, à part la poignée gravée sur le fameux disque de Cristina Högman & Roland Pöntinen (avec d'autres lieder de Mesdames Mendelssohn-Hensel et Schindler-Mahler), je n'ai pas nécessairement de disque incontestable à proposer, même s'il existe plusieurs très belles propositions : Loges formidable (Gritton-Loges-Asti chez Hyperion), et sinon de très valeureuses propositions (Craxton-Djeddikar chez Naxos, Fontana-Eickhorst chez CPO).

    Foroni s'est donc imposé, parce que moins connu des lecteurs de CSS, et parce qu'il apporte aussi une lumière intéressante sur l'histoire de la musique telle que nous la percevons. J'y reviens dans la présentation.


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Le splendide air de baryton (Frederik Zetterström, ici) du début de l'acte II.
(Carl Gustav arrive dans l'île de la Baie de Saltsjön par une nuit illuminée par la lune.
Il sera bientôt informé – et horrifié – du complot contre Christine.)


Un peu de contexte – a – Foroni avant Cristina

    Jacopo Foroni avait tout pour réussir une grande carrière musicale : fils d'un compositeur et chef d'orchestre, né pré de Vérone et étudiant à Milan, il s'y produit comme chef et pianiste dès 1846 et reçoit commande d'un opéra créé en 1848 à la Scala, créé alors qu'il n'a que 23 ans Margherita. Il ne s'agit pas encore d'un grand opéra sérieux mais d'un melodramma semiserio – dans le goût du Déserteur de Monsigny et de L'Elisir d'amore de Donizetti (les lazzi en moins) : Margherita aime un soldat, accusé à tort d'avoir attaqué le Comte (Rodolfo, comme tous les comtes…) et jeté en prison par son colonel. Celui-ci extorque le consentement au mariage de Margherita en échange de la libération de l'amant, mais le Comte reconnaît dans la personne du colonel son agresseur, et tout est bien qui finit bien.

    Les dons du jeune homme sont admirés, mais dix jours plus tard, ce sont les Cinq Journées de Milan (aboutissement d'une effervescence anti-autrichienne des élites nord-italiennes), insurrection (inspirée par celle de février 1848 en France) à laquelle participe activement le jeune homme. Pour échapper à la répression, il part en tournée en tant que chef d'orchestre.

    Pendant ce temps, à Stockholm, la troupe de l'impresario Vincenzo Galli rencontre des difficultés : son partenariat avec l'Opéra Royal a été rompu – les accès de colère du baryton Gian Carlo Casanova (le futur librettiste de Cristina !) et le mépris ostensible pour le répertoire italien (et les Italiens eux-mêmes) de la part du chef local, Johan Fredrik Berwald (cousin du Franz resté célèbre), a conduit le groupe à retourner dans un théâtre secondaire de la capitale. Comble de malheur, le chef d'orchestre de la compagnie part.

    C'est ainsi que Jacopo Foroni, en quête d'engagements, se retrouve en décembre 1848 chef permanent de ce petit équipage de chanteurs italiens en terre suédoise. Il dirige avec grand succès Rossini (Il Barbiere di Siviglia), Donizetti (Lucia di Lammermoor, Lucrezia Borgia, Lida di Chamonix, Parisina d'Este…), Bellini (Beatrice di Tenda), Verdi (I Lombardi alla prima crociata).

 Et dès mai 1849, il se présente au public local comme compositeur, en donnant cette Cristina qui nous occupe aujourd'hui. Il est piquant d'observer que pour cette carte de visite, il adopte un livret en miroir de sa propre situation : Christine de Suède abdique et quitte son pays devenu hostile pour l'Italie, tandis que Foroni abandonne l'Italie où il risque la condamnation pour des délits politiques – et se réfugie en Suède.


Un peu de contexte – b – Foroni en Suède

    Jusqu'à sa mort prématurée du choléra, la vie artistique de Foroni est essentiellement constituée de succès : il écrit des musiques de scène, une « tragedia lirica » I Gladiatori (à l'origine un Spartaco, sujet un peu audacieux écrit pour Milan et censuré comme tel par les autorités autrichiennes), et une opérette comique suédoise Advokaten Pathelin (d'après La Farce de Maître Pathelin) ; il reçoit d'une manière générale un accueil très favorable du public, comme chef et comme compositeur.

    Il faut dire qu'il a très vite maîtrisé le suédois, ayant une aisance pour les langues, ce qui a sans doute grandement favorisé son intégration à la communauté musicale locale – en plus de son image d'enfant prodige de la grande nation musicale d'alors. Son caractère était réputé avenant, sa personne plutôt charismatique, son travail orchestral exigeant (notamment vis-à-vis du travail personnel des musiciens en amont des représentations).


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Imprécations de Christine contre son favori lorsque le complot visant à la renverser est dévoilé.
(L'acidité assez nilssonienne de Liine Carlsson est particulièrement audible dans ce passage !)



Compositeur : Jacopo FORONI (1825-1858)
Œuvres : Cristina, regina di Svezia (« Christine, reine de Suède ») (1849)
Commentaire 1 :
    Cet opéra a le mérite de documenter l'écriture d'opéra italienne hors du belcanto à airs fermés (qui restait toujours implanté dans ces années) : en effet la plupart de ce que montre la discographie hors Rossini-Donizetti-Bellini-Verdi est écrit dans une perspective plutôt belcantiste et purement vocale que dramatique, façon Verdi. Si l'on se fie à ce qui est publié, Verdi est le seul à utiliser certains procédés, et surtout une gestion du temps dramatique aussi urgente et resserrée, où de longues scènes récitatives ont une réelle substance musicale et servent de pivot à l'action, voire de sommet à l'œuvre, plutôt que les seuls moments d'épanouissement vocal.
    ♣ Le livret, très dense en action, est centré, comme vous l'auriez deviné sans me lire, à la fois sur l'abdication (forcément) de Christine de Suède, et sur (évidemment) ses amours – ici son favori Magnus Gabriel de la Gardie, qui aime en secret la cousine de Christine. Le poème compacte, pour des raisons dramaturgiques évidentes, des événements qui se déroulent sur une dizaine d'années, et pas nécessairement dans cet ordre – la Reine accepte le mariage de son favori des années avant que l'abdication ne se profile.
    ♣ Foroni, d'une douzaine d'années le cadet de Verdi, donne à entendre un langage qui se rapproche bien plus de cette esthétique nouvelle que du belcanto traditionnel : on y retrouve les trémolos et trépidations, les ensembles bousculés, les duos d'affrontement asymétriques (où les personnages ne font pas seulement leur stance à tour de rôle puis leur joli duo homorythmique), et surtout les grandes « scènes » récitatives où la musique et le drame sont bien plus libres… Dès son premier opéra, au demeurant, on discute de ses influences, celle de la tradition italienne transmise par son père Domenico, et celle issue de l'étude des maîtres allemands (son maître, Alberto Mazzucato, lui a enseigné Bach et Beethoven). Clairement, il ne se situe plus dans la seule tradition italienne belcantiste, conçue pour la glorification des voix, qui s'étend du seria-à-castrats du début du XVIIIe jusqu'à ce milieu du XIXe. Peu de choses spectaculaires du point de vue du chant dans Cristina, on sent que l'énergie de la composition est tout entière tournée vers la crédibilité des psychologies et le rythme du drame.
    Foroni peut donc simultanément être considéré comme le symptôme du prestige de l'Italie à travers l'Europe, dont la norme, au moins en matière d'opéra, irradiait ensuite toutes les autres écoles nationales… et réciproquement comme le signe d'une perméabilité de l'enseignement italien aux nouveautés introduites par les écoles allemandes.
    Surtout, j'y perçois une belle veine mélodique (d'un style évoquant le Verdi de Nabucco, du Trouvère…), un livret trépidant, un véritable sens du rythme dramatique, des ensembles réellement mobiles et inspirés : cet objet opéra mérite pleinement l'écoute, indépendamment de sa place à la croisée des histoires du genre.


Interprètes : Liine Carlsson, Daniel Johansson, Frederik Zetterström, Kosma Ranuer, Ann-Kristin Jones, Anton Ljungqvist – Opéra de Göteborg, Tobias RINGBORG
Label : Sterling (2010)
Commentaire 2 :
    De belles voix dans l'ensemble : en particulier le baryton clair et noble Frederik Zetterström en Carl Gustav, successeur de Christine, et le ténor Daniel Johansson en Gabriel, amant de la reine. Liine Carlsson, dans le rôle-titre, a la particularité de conserver une petite acidité des attaques et du timbre qui évoquent assez Nilsson ou Caballé – bien sûr le reste de l'émission, plus ronde et pas du tout aussi large, n'est pas du tout pensé sur le même patron.
    Mais le véritable prix de cet enregistrement – outre que c'est le seul, et qu'il est bon de surcroît – réside dans la présence de l'Orchestre de l'Opéra de Göteborg, qui apporte une finesse de trait et une précision d'exécution (avec des timbres très nets), telles qu'on n'en entend pas très souvent dans les exécutions d'opéra italien en Italie, en France et quelquefois en Allemagne. Très belle réussite de ce point de vue, à laquelle s'ajoute une prise de son agréable, avec de l'espace et un peu de réverbération, mais qui laisse entendre très nettement les détails – les voix sot un peu en avant de l'orchestre, mais sans le couvrir et pas trop proches de nos oreilles.



… Nous arriverons donc, pour la prochaine livraison, en 1850. J'ai bon espoir de parvenir à traiter la décennie 2020 (tout les disques sont déjà sélectionnés !) avant que la dernière dose de rappel de vaccin ne parcoure la dernière veine d'Afrique centrale.

dimanche 10 octobre 2021

L'impossible éthique du mélomane – (ossia : peut-on écouter les disques des violeurs d'enfants ?)


(Pour ceux de Barenboim, c'est plus facile : il est méchant aussi mais ils sont mauvais.)


Ces disques qui ne passent pas

L'idée de cette notule a germé pendant les derniers mois, tandis que je m'interrogeais sur la légitimité d'écouter, puis de commenter le dernier disque de Robert King. (Il n'y a donc pas de lien avec ma réception de la Commission Sauvé, même si l'abondance de réflexions sur le sujet ces temps-ci peut nourrir la réflexion de l'un et l'autre sujet.)

J'en avais rendu compte comme ceci dans la dernière livraison des nouveautés discographiques :

→ Pour autant, je ne suis pas trop certain de vouloir vous encourager à financer le label autoproduit d'un abuseur d'enfants. J'ai longuement hésité avant d'écouter moi-même ce disque, alors que j'ai toujours énormément aimé le travail artistique de R. King. La séparation entre l'homme et l'œuvre me paraît problématique lorsque l'homme est vivant et en activité : on promeut le talent au-dessus d'être un humain décent, on excuse la destruction de vies au nom de ses qualités pour nous divertir, on remet potentiellement l'agresseur en position de prestige, d'autorité et de récidive. Bref : c'est un bon disque, mais si vous voulez l'écouter volez-le s'il vous plaît.)
→ [Tenez, je commettrai sans doute un jour une notule où je partagerai mon sentiment d'homme blet sur cette affaire de séparation de l'homme et de l'œuvre, sous un angle différent de la traditionnelle opposition « il est méchant il faut détruire son œuvre  » / « il est bon dans son domaine c'est tout ce qui m'intéresse ». Mon opinion a grandement évolué sur le sujet depuis ma naïve jeunesse, et je me pose quelques questions sur nos réflexes mentaux en la matière, que je partagerai à l'occasion.]

Ce furent quelques mots pour transmettre ma gêne, mais le sujet mérite de poser nos bagages quelques instant, d'autant que je m'interroge beaucoup sur la pertinence des réponses toutes faites qui circulent le plus communément.

L'occasion pour moi de ressortir ce vieux diagramme de corrélation pour la série L'Histoire de la Musique en schémas :




L'Œuvre n'est pas l'Homme

En tant qu'êtres vivants, nous jugeons sans cesse nos semblables. Mécanisme de survie, qui permet d'apprécier les dangers, de réguler la qualité de la communauté, etc. Les bonnes personnes essaient de ne pas laisser cette tendance l'emporter, mais la classification de nos relations proches ou lointaines est spontanée et plus ou moins inévitable. (On peut bien sûr la policer, rendre le processus conscient, ne pas l'étaler à haute voix, et avoir à cœur de ne pas la laisser dominer nos interactions. Le réflexe reste là.)

Pourtant, en matière d'art, la doctrine (depuis Contre Sainte-Beuve au moins ?) apprise dans les écoles est qu'il faut séparer l'homme de l'œuvre, apprécier l'œuvre d'art en tant que telle, et ne pas s'arrêter aux imperfections de l'humain, dont la médiocrité en tant que personne est dépassée par son propre génie artistique.

J'ai, un peu comme tout le monde, appliqué assez consciencieusement ce conseil, cette norme : à quoi bon se gâcher Wagner en pensant à quel point il fut un mauvais ami (trahissant avec un systématisme glaçant ceux qui lui étaient les plus proches et dévoués), un mauvais humain (flétrissant ceux qui lui avaient mis le pied à l'étrier, tel Meyerbeer) – sans même mentionner l'homme politique sédicieux et le pamphlétaire raciste. On écoute sa musique, on admire cette pensée neuve du discours musical, et on s'en tient là. On ne vient pas pour s'édifier moralement quand on écoute une suite de notes.


Mais les hommes sont vivants (et agissants)

Le problème se révèle plus brûlant lorsque l'artiste est en vie. Certes, on peut ne s'intéresser qu'à ce qu'il produit en tant qu'artiste, mais lorsqu'il malmène ses musiciens – voyez ces exemples détaillés sur le harcèlement au travail par Barenboim et son ridicule culte de la personnalité en tant que chef pourtant de seconde zone –, le public doit-il détourner le regard ? 

[Je ne vais pas évoquer ici les allégations de délits ou crimes non réglés en justice, sur lesquelles il est impossible pour le public d'avoir un avis (je ne sais pas ce qu'il faut faire pour Dutoit ou Domingo, par exemple, s'il faut considérer qu'il est probable, devant la multiplicité de témoignages, qu'ils aient été coupables, et le leur faire sentir… ou à l'inverse refuser de se mêler de ce qu'on ne sait pas et leur accorder nos suffrages jusqu'à preuve du contraire…) – la problématique est alors la même que pour tous les délits / crimes, l'équilibre impossible entre présomption d'innocence pour le procès, délais de justice et traitement social du problème (on ne peut pas à la fois protéger la présomption d'innocence de potentiels agresseurs et soutenir les victimes efficacement, il y a donc un moment où l'entourage social prend une décision sur le traitement de la question, avant la justice, et cela varie selon les cas, sans justification particulière). Je ne m'attarde donc pas sur cette question, profonde et pas du tout spécifiquement liée à la musique. Je n'ai pas de solution de toute façon, je me sens toujours assez impuissant en tant que public qui n'a pas accès au dossier et ne peut donc déterminer l'attitude juste à tenir.]

En revanche, il existe des attitudes attestées (Barenboim ci-dessus), par suffisamment de témoins sans malice, ou documentées en vidéo (les crises d'autorité de Toscanini ou Celibidache…), et expliquées par les concernés comme leur « tempérament  » naturel, pour qu'on puisse se figurer que cela est vrai, sans qu'il s'agisse nécessairement de comportement délictueux. J'ai ainsi vu s'accumuler des témoignages sur les violences verbales de Gardiner et Christie (il y a même eu de multiples autres allusions pour le second, sans que personne ne les formule jamais explicitement, si bien que je n'ai jamais trop su quelle était la qualification exacte de ce qu'on lui reprochait) : une tendance, en répétition, à critiquer avec une grande dureté les musiciens et chanteurs, jusqu'à l'humiliation. Et comme leurs orchestres ne sont pas permanents, mais à géométrie variable, recrutant des intermittents à la tâche, les musiciens n'ont pas intérêt à se dresser contre eux, sans quoi ils n'auront plus d'engagements.

Le problème est que n'assistant pas aux événements, il est difficile de se rendre compte de ce qui relève du mauvais caractère / de l'attitude de roitelet prétentieux et ce qui devrait entraîner le public à faire pression – laquelle, d'ailleurs ?  Le boycott pénalise d'abord les musiciens précaires qui ont besoin de ces concerts pour vivre, et n'est pas forcément très efficace vu la notoriété de ces personnes (bien plus puissante pour l'industrie que les réserves sur leur personnalité).


Robert King, le cas d'école

Mais il en va autrement pour Robert King, un des meilleurs chefs d'ensemble baroque, condamné à plusieurs années de prison pour avoir abusé sexuellement d'enfants qu'il formait dans sa maîtrise. Ici, l'on sait. Et il ne s'agit pas de mouvements d'humeur qu'on peut apprécier diversement selon les opinions – Toscanini était-il folklorique ou prétentieux, un tempérament méditerranéen ou un harceleur au travail ?  Pour Robert King, on parle de crimes, documentés et punis par la justice.
Je suppose (j'ose espérer) qu'aucune maîtrise ne remettra les pieds dans ses concerts, et qu'il ne vivra pas de revenus d'enseignant. Toujours est-il qu'il republie des disques, très bons d'ailleurs. Il a été viré d'Hyperion suite à son procès, mais il a fondé son propre label et donne des concerts.

Alors, que faut-il faire ?  Considérer que l'artiste est au-dessus de l'homme, et promouvoir son talent, finalement plus important pour l'histoire de l'humanité que ses crimes ?  J'avoue être gêné par cette position, j'y reviens plus loin.

Robert King est un cas emblématique, à cause des faits impardonnables et du jugement définitif. Mais il n'est qu'interprète : intellectuellement, on peut se passer de lui. Maintenant, imaginons un compositeur dans un cas semblable : peut-on se priver de sa musique ?  (Saint-Saëns et ses « éphèbes » – des adolescents – d'Algérie…)  Peut-être, lorsqu'il est mort depuis longtemps, n'est-il pas nécessaire d'en arriver là – sans perdre la mémoire de ce qu'ils ont été.

Pour les vivants, je suis vraiment gêné de contribuer au rayonnement de personnalités toxiques, qui ont fait souffrir et continueront à faire souffrir : place-t-on réellement en premier le fait de produire de jolis sons et en second la souffrance de leurs victimes ?  Ce n'est pas toujours un choix facile, mais pour ma part, je tends à boycotter ou du moins (vu que ma tendance à être bavard en ligne a fini par me donner la possibilité d'être entendu) à mentionner à chaque occasion les problèmes liés à leur personnalité – à l'Orchestre de Paris, Messieurs Philippe Aïche, Jérôme Rouillard, André Cazalet ne sont pas de bonnes personnes (abusant de leur pouvoir, orgueilleux et lâches, en plus de ne pas être de grands musiciens et pédagogues…), aussi je me fais un devoir de le souligner lorsque je dis du bien de l'Orchestre de Paris, pour qu'ils ne puissent pas croire que les soirs où ils jouent bien de la musique les dispensent d'être honnêtes et respectueux.
Par ailleurs, le prestige et l'autorité morale rendent des personnalités toxiques (ces gens n'ont quasiment rien fait d'illégal, mais vu leur comportement, je ne doute pas qu'ils ne soient pas des cadeaux à fréquenter) d'autant plus puissantes, et c'est pourquoi taire les problèmes peut favoriser (dans des cas plus graves qu'ici – pour le harcèlement moral ou sexuel par exemple) l'emprise sur de potentielles victimes. Le formuler, sans même aller plus loin, met le projecteur sur le comportement déviant, laisse percevoir que le public regarde et qu'on pourra croire une victime.


Traiter les morts

Pour les morts depuis longtemps, le cas paraît moins pressant. Et pourtant, n'inspirent-ils pas les vivants ?

À ce titre, ériger des statues à des hommes me paraît toujours périlleux : une statue à Wagner ou Saint-Saëns, est-ce bien nécessaire ?  On peut admirer et jouer leur musique, mais de là à célébrer leur personne dans leur entièreté ?

De surcroît, on touche là à ce qu'on pourrait appeler le syndrome d'Érostrate : pour ces grands compositeurs, la postérité est supérieure à toutes les récompenses. Notre tendance à les célébrer avant tout comme musiciens ne les incite pas à être de bons êtres humains de leur vivant, puisqu'ils savent qu'ils peuvent obtenir la récompense suprême sans se donner la peine d'être de bonnes personnes. Il suffit qu'ils atteignent la célébrité, et ils auront gagné, quelle que soit par ailleurs leur valeur (minuscule) en tant qu'humains.

Je ne suis pas du tout favorable à détruire leurs œuvres (pour les sciences, on serait bien embarrassé si l'on faisait ainsi !), mais éviter de célébrer leur personne, de favoriser le culte de la personnalitén paraît une disposition raisonnable. Admettons que Wagner soit un peu le pendant de Lord Vader, très méchant mais très stylé ; pour autant, franchement, les nains de jardin sont rigolos, mais qu'est-ce que cela dit de notre engeance humaine, si nous en sommes à admirer ce type d'homme ?


Un enjeu de civilisation

Comment avons-nous pu permettre que des femmes se baignent trop couvertes sur nos plages ?

Plus profondément, tandis que l'âge qui me glace m'accable progressivement de son pesant fardeau, je me demande si nous ne faisons tout simplement pas erreur dans notre enseignement de l'histoire du monde. Sont-ce vraiment les rois et les généraux qui ont fait l'essentiel de notre civilisation ?  Doit-on vraiment enseigner en premier qui a agrandi la frontière ?  Le modèle absolu doit-il être d'atteindre une notoriété pour son génie individuel, ou d'être utile à la société en étant secourable à son voisin ?

C'est là une question plus personnelle, évidemment. À mon échelle, j'avoue être presque vexé lorsque je sens qu'une admiration se réduit à mes domaines de compétence, alors que je donne tout pour un « vous êtes gentil ». Ce me semble une valeur sous-estimée dans notre conception du monde. Je ne sais si la chose est lié eà la structure de notre espèce ou à la construction de nos sociétés, et je ne suis pas sûr qu'on puisse y changer grand'chose – j'ai, moi aussi, malgré la notule verbeuse que je viens de commettre, spontanément envie de lire la biographie des généraux, des savants et des compositeurs avant celle des philantropes –, mais sous ses aspects niais, j'ai l'impression qu'il y a là véritablement un impensé dans beaucoup de nos civilisations humaines. On prétend qu'il faut être bon et gentil, mais ce n'est pas ce que la société rétribue réellement. On a davantage intérêt à être compétent et talentueux, à la vérité, quitte à être sans foi ni loi.

Même sans atteindre cette position radicale à l'aune de nos habitudes, la question d'écouter ou pas, de commenter ou pas, de désapprouver publiquement ou pas le travail d'un artiste dont les actes sont problématiques mérite d'être ouvertement posée. Le réflexe de séparation entre l'homme et l'œuvre, qui se justifie pour ne pas cancelculturer toutes les productions de l'humanité, a son sens pour le patrimoine (il est déjà là et ses auteurs ne peuvent plus nuire), mais la façon de le présenter mériterait sans doute réflexion. Pour les artistes vivants, il y a même potentiellement une intervention légitime à attendre du mélomane.

Que feriez-vous pour Robert King ?  Pour Daniel Barenboim ?  Pour Richard Wagner ?  Pour Camille Saint-Saëns ?

Je suis très curieux de vos lumières, si d'aventure vous en avez à tous les étages, estimés lecteurs.

Je n'ai fait que poser des questions, au fond. (Et témoigner de l'évolution de mon ressenti d'homme blet.)

--

Ite missa est

Pardon de m'écarter de la ligne éditoriale « découverte » qui est coutumière ici, mais le sujet me paraît important, et d'autant plus alors que les sources d'information ne permettent plus désormais de méconnaître ce qu'on voudrait ignorer, et que l'opposition entre « l'œuvre seule compte » et « interdisons les œuvres de gens méchants » fait rage d'une façon pas toujours constructive. (Frappé notamment d'avoir assisté à l'interruption d'une représentation d'Euripide, jugée raciste sur des critères d'un philistinisme assez spectaculaire. Mais aussi des réactions du type « on s'en moque, il dirige bien », qui me paraissent occulter des enjeux un peu plus importants que, précisément, bien diriger.)

C'est donc une question à laquelle tout auditeur, et a fortiori tout spectateur, sera confronté. Autant l'aborder un jour.

Portez-vous bien, estimés lecteurs, en attendant qu'une nouvelle livraison davantage musicale comble de plus hautes aspirations !

dimanche 3 octobre 2021

Le grand tour 2021 des nouveautés – épisode 7 : Brixi, Wölfl, Florence Price, Miaskovski, Marais à l'opéra, tout Schumann, Mahler bricolé, Lipatti compositeur…


Un mot

Comme pour les précédents épisodes : petit tour des nouveautés que j'ai écoutées – et j'en profite pour partager les autres disques entendus durant cette période, parce qu'il n'y a pas que le neuf qui vaille la peine.

Un mois et demi (de calme été, en plus) s'est seulement écoulé, mais la somme accumulée est à nouveau assez considérable – alors même que j'ai passé beaucoup plus de temps au concert, et pas encore écouté bon nombre de nouveautés… que de disques à parcourir !  Je vous fais la visite ?

Parmi les trouvailles de la période, vous rencontrerez des versions extraordinaires d'œuvres déjà connues : Alcione de Marais, le Quintette à cordes de Schubert, (tous) les lieder de Schumann, La Princesse jaune de Saint-Saëns, ses Quatuors, son Second Trio, Roméo & Juliette de Tchaïkovski, Le Sacre du Printemps, Mahler relu de façon grisante par le Collectif9… mais aussi des portions mal connues du répertoire (quoique de très haute volée !), comme la musique sacrée (pragoise) de Brixi, les concertos pour piano de Wölfl, les pastiches et arrangements de Karg-Elert, les symphonies de Florence Price, les mélodies de Miaskovski ou celles de Dinu Lipatti !

Tout ceci se trouve aisément en flux (type Deezer, gratuit sur PC ; ou sur YouTube) et en général en disque. Il faut simplement pousser la porte.

(Pardon, mes présentations de titres ne sont pas toutes normalisées, il faut déjà pas mal d'heures pour mettre au propre, classer et mettre un minimum en forme toutes ces notes d'écoutes. Il s'agit vraiment de données brutes, qui prennent déjà quelques heures à vérifier, réorganiser et remettre en forme, je n'ai pas le temps de tout peaufiner si je veux aussi écrire d'autres notules un peu plus denses côté fond.)

miaskovski


La légende

Les vignettes sont au maximum tirées des nouveautés. Beaucoup de merveilles réécoutées ou déjà parues n'ont ainsi pas été immédiatement mises en avant dans la notule : référez-vous aux disques avec deux ou trois cœurs pour remonter la trace.
(Un effort a été fait pour classer par genre et époque, en principe vous devriez pouvoir trouver votre compte dans vos genres de prédilection.)

Cette fois-ci, j'ai regroupé et encadré les nouveautés au début de chaque section, pour faciliter le repérage sans briser la disposition par genre.

♥ : réussi !
♥♥ : jalon considérable.
♥♥♥ : écoute capitale.
¤ : pas convaincu du tout.

(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons disques, simplement pas nécessairement prioritaires au sein de la profusion de l'offre.)

Le tout est classé par genre, puis par ordre chronologique très approximatif (tantôt la génération des compositeurs, tantôt la composition des œuvres, quelquefois les groupes nationaux…) au sein de chaque catégorie, pour ménager une sorte de progression tout de même.




alcione




A. Opéra


nouveautés
♥  Monteverdi – L'Orfeo – Ensemble Lundabarock, Höör Barock, Ensemble Altapunta, F. Malmberg (BIS 2021)
→ Belle version, douce, bien dite, pas très typée.

♥♥ Monteverdi – L'Orfeo – Contaldo, Flores, Bridelli, Quintans, Salvo Vitale ; ChbCh de Namur, Cappella Mediterranea, García Alarcón (Alpha 2021)
→ Des choix originaux, beaucoup de vie, mais un certain manque de voix marquantes. J'aime beaucoup les chanteurs, mais ils manquent un peu de charisme dans une discographie saturée de propositions très fortes (seule Quintans s'élève nettement au-dessus de ses standards habituels).
→ Orchestralement en revanche, de très belles trouvailles d'alliages, de tempo, de phrasé... quoique le tout soit un peu lissé par une prise de son avec assez peu de relief et de couleurs.
→ Aurait pu être très grand, et mériterait en tout cas grandement d'être entendu en salle !

♥♥♥ Marais – Alcione – Desandre, Auvity, Mauillon ; Le Concert des Nations, Savall (Alia Vox 2021)
→ Issu des représentations à l'Opéra-Comique, enregistrement qui porte une marque stylistique française très forte : dans la fosse, sous l'étiquette Concert des Nations propre à Savall, en réa:lité énormément de musiciens français issus des meilleures institutions baroques, spécialistes de ce style), et un aboutissement déclamatoire très grand – en particulier chez Auvity et Mauillon (qui est proprement miraculeux de clarté et d'éloquence).
→ Le résultat est donc sans rapport avec l'équipe catalane du fameux enregistrement des suites de danses tirés de cet opéra (1993), non sans qualités mais pas du tout du même naturel et de la même qualité de finition (instrumentale comme stylistique).

Paer – Leonora – De Marchi (2021)
→ Musique d'opéra bouffe encore très marquée par les tournures de Cimarosa et Mozart. Pas nécessairement de coups de génie, mais l'ensemble est constamment bien écrit, bien chanté et exécuté avec chaleur : il mérite le détour.

Bellini – I PuritaniCoburn, Brownlee, Zheltyrguzov, Kaunas State Choir, Kaunas City Symphony, Orbelian (Delos 2021)
→ Brownlee toujours impressionnant, mais moins d'éclat en vieillissant évidemment. Coburn très virtuose, voix bien ronde et dense, un peu lisse et égale pour moi (où sont les consonnes ?), mais objectivement très bien chantée. Le reste m'impressionne moins, même mon chouchou Orbelian, assez littéral et au rubato pas toujours adroit.

Wagner – Tristan und Isolde – Flagstad, Suthaus, Covent Garden, Furtwängler (Erato, resmatering 2021)
→ Bonne version, très studio (donc comme toujours vraiment pas le meilleur de Furtwängler, d'une toute autre farine sur le vif avec Schlüter, et Suthaus en feu), où l'on peut surtout se régaler du Tristan de Suthaus, remarquablement ample et solide, mais aussi beau diseur.

♥♥♥ Saint-Saëns – La Princesse jaune – Wanroij, Vidal ; Toulouse, Hussain (Bru Zane 2021)
+ Mélodies persanes (Constans, Fanyo, Pancrazi, Sargsyan, Boutillier…)
→ Ivresses. Des œuvres, des voix.
→ Révélation pour ce qui est de la Princesse, pas aussi bien servie jusqu'ici, et délices infinies de ces Mélodies dans une luxueuse version orchestrale, avec des chanteurs très différents, et chacun tellement pénétré de son rôle singulier !

Debussy – Pelléas & Mélisande – Skerath, Barbeyrac, Duhamel ; Querré, Baechle, Varnier ; ONBA, Dumoussaud (Alpha 2021).
→ Lecture très traditionnelle, plutôt « épaisse » de tous les côtés : orchestre un peu ample et tranquille, interludes en version courte, voix très lyriques (Skerath comme toujours ronde, en-dedans, opaque ; Barbeyrac chante à pleine voix ; Duhamel expressif mais un peu monochrome), j'ai surtout aimé Querré en Yniold, l'illusion de l'enfant est assez réussite avec cette petite voix droite.
→ Belle version dans l'ensemble, mais très opératique, peu de finesses textuelles ou de coloris nouveau à se mettre sous la dent.

Holst – The Perfect Fool – R. Golding, P. Bowden, M. Neville, Mitchinson, Hagan, BBC Northern Singers and Symphony, Ch. Groves (réédition Lyrita 2021)

Et les écoutes / réécoutes hors nouveautés :

Landi – La morte d’Orfeo – Elwes, Chance, van der Meel, van der Kamp ; Tragicomedia, Stubbs (Accent, réédition 2007)
→ Dans la veine des premiers opéras, assez statiques harmoniquement, mais beaucoup d’ensembles (chœurs homorythmiques, duos ou trios plus contrapuntiques…) viennent rompre la monotonie.
→ Plateau vraiment délicieux de voix claires, délicates, mélancoliques.

Marais – Alcione – Minkowski (Erato)

Campra – Tancrède – Schneebeli (Alpha)
→ Déçu à la réécoute, vraiment sage et même un peu terne. (Malgoire c'était bien mieux, malgré le vieillissement du style !)

Desmarest – Vénus & Adonis – Rousset (Ambroisie)

♥♥ Francœur & Rebel – Pirame & Thisbé – Stradivaria, D. Cuiller (Mirare)

Berlioz – Les Troyens (en italien), entrée d'Énée – Del Monaco, La Scala, Kubelik (Walhall)
→ Oh, « marque » l'aigu de « le dévorent ». Et essentiellement métallique, pas très impressionnant / insolent / expressif. Orchestre pas ensemble, solistes non plus, prosodie italienne qui oblige à quelques irrégularités de ligne.

Berlioz – Les Troyens, entrée d'Énée – Giraudeau, RPO, Beecham (Somm)
→ Chant léger et impavide, très étonnant (comme un personnage secondaire de Cocteau…), et le RPO à la rue (bouché, la peine).

¤ Berlioz – Les Troyens (actes I, II, V) – Davis I (Philips)

♥♥♥ Verdi – Stiffelio (acte II) – Regio Parma, Battistoni (C Major)
→ La version sans faute de ce bijou trop peu joué. Comme Traviata, un drame de mœurs contemporain (l'adultère de la femme d'un pasteur).

♥♥♥ VERDI, Rigoletto (en allemand) (Coertse, Malaniuk, De Luca, Metternich, Frick, Vohla, Cologne Radio Chorus and Symphony Orchestra, Rossi) (1956) (Walhall édition 2007)

♥♥♥ Verdi – Il Trovatore (I,II) – Bonynge

♥♥♥ Verdi – Il Trovatore (I,II,III) – Muti 2000

Verdi – Le Trouvère (en français) – Martina Franca

♥♥ Verdi – Un Ballo in maschera (en allemand) – Schlemm, Walburga Wegner, Mödl, Fehenberger, DFD (libre de droits)
→ Günther Wilhelms en Silvano, remarquable. Voix franches et bien bâties, orchestre très investi et aux inflexions très wagnériennes.

♥♥ VERDI, G.: Otello (Sung in German) [Opera] (Watson, Hopf, Metternich, Cologne Radio Chorus and Orchestra, Solti) (1958)
→ Hopf en méforme, Solti pas aidé par l'orchestre non plus.

♥♥ Foroni – Elisabetta, regina di Svezia – Göteborg (Sterling)
→ Démarre doucement, mais des élans conspirateurs remarquables !

Gounod – Romeo et Juliette (en suédois) –  Björling, Allard, d'Ailly ; Opéra de Stockholm, Grevillius (Bluebell)

♥♥♥ Nielsen – Saul og David (acte IV) – Jensen (Danacord)

♥♥♥ Nielsen – Saul og David – N. Järvi (Chandos)
 
Peterson-Berger – Arnljot – Brita Ewert, Bjorck, Einar Andersson, Ingebretsen, Gösta Lindberg, Leon Björker, Sigurd Björling, Sven Herdenberg, Sven d'Ailly ; Royal Swedish Opera, Nils Grevillius
→ Un peu sec-discursif pour de l'opéra essentiellement romantique. Pas bouleversé. Mais quelle équipe de chanteurs !




gens




B. Récital d'opéra

Une très belle livraison de nouveautés sur le mois écoulé, avec des propositions de répertoire très originales et construites !

nouveautés
♥♥♥ Lully, Charpentier, Desmarest – extraits d'Armide, Médée, Circé… – Gens, Les Surprises, Camboulas (Alpha 2021)
→ Formidables lectures, de très grandes pièces (cet air-chaconne de Circé de Desmarest, dans l'esprit de l'entrée de Callirhoé, mais en plus long !), Les Surprises à leur meilleur, un chœur de démons nasal à souhait (les individualités de ce chœur de 8 personnes sont fabuleuses, de grands chanteurs baroques y figurent !), le tout agencé de façon très variée et vivante, et servi par la hauteur de verbe et geste de Gens… un récital-merveille !

« Jéliote »Mechelen, A Nocte Temporis, Mechelen (Alpha 2021)
→ Encore une belle réussite de Mechelen et son ensemble, autour d'une autre haute-contre historique – programme et exécution peut-être un peu moins originaux et marquants que pour le premier, mais vraiment recommandé.
→ Approche musicologique intéressante de se fonder sur un interprète précis, comme tant de récitals d'opéra seria l'ont fait, et renouvellement (même si moindre cette fois) des airs habituellement enregistrés.

Destouches (Marthésie), Philidor (Les Amazones), Cavalli, Viviani, Vivaldi, Schurmann… – « Amazone » – Léa Desandre (+ Gens, Bartoli), Ensemble Jupiter, Thomas Dunford (Erato 2021)
→ Beau récital vivant, d'où se détachent surtout pour moi, sans surprise, les pièces françaises (notamment les généreux extraits de Marthésie, qu'on est très heureux d'entendre pour la première fois !).
→ J'ai mainte fois dit que je trouve le timbre très fondu pour une voix aussi peu fortement projetée, et que j'aime davantage de franchise dans le verbe, mais la maîtrise du coloris et l'agilité sont irréprochables et l'interprète très engagée.

♥♥ Mozart, Méhul, Spontini, Rossini, Adam, Verdi, Offenbach, Wagner, Leoncavallo, Lehár, Ravel, Orff, Korngold… – « Baritenor »Michael Spyres, Philharmonique de Strasbourg, Marko Letonja (Erato 2021)
→ Déception partagée par les copains geeks-de-musique : ce n'est pas un récital de répertoire spécifique à cette catégorie vocale – selon les époques et les lieux, peut désigner aussi bien des ténors sans aigus (Licinius de La Vestale), que des barytons à aigus (Figaro du Barbier de Séville) ou des ténors aigus et agiles disposant d'une inhabituelle extension grave (Zampa d'Hérold, absent de ce disque). Dans cet album, on entend donc énormément de tubes des répertoires pour ténor aussi bien que pour baryton, pas nécessairement écrits pour baryténor.
→ Cette réserve formulée (on a tout de même Ariodant de Méhul et Lohengrin dans la traduction de Nuitter), le tour de force demeure très impressionnant (le véritable timbre de baryton saturé d'harmoniques pour la cantilène du Comte de Luna !) et ménage quelques très heureuses surprises, comme les diminutions aiguës dans l'air du Comte Almaviva de Mozart (tirant vraiment parti de la tessiture longue pour proposer quelque chose de différent mais tout à fait cohérent avec le style) ou pour le Figaro du Barbier (l'imitation des différentes voix qui appellent Figaro, de la femme à la basse, quelle amusante jonglerie !). Et tout de même beaucoup de rôles de barytons aigus (Danilo, Carmina Burana), ainsi que de ténors graves (Lohengrin), mais aussi, pour bien prouver que la voix n'est pas ternie, de ténors aigus (Le Postillon de Longjumeau).
→ Autre atout, le parcours (certes arbitraire puisque mélangeant ténors et barytons…) est construit de façon chronologique, on fait une petite balade temporelle au spectre très large, ce qui est très rare dans les récitals.
→ À écouter, donc, pour les amateurs de voix (qui seront très impressionnés) plutôt que pour les défricheurs de répertoire.
→ Partiellement bissé.

Et les écoutes / réécoutes hors nouveautés :

Gabrielli – extrait de S. Sigismondo, re di Borgogna – Bartoli, Andrés Gabetta, Sol Gabetta, Cappella Gabetta (Decca)
→ Quadrissé.
→ Avec instruments solistes. Pas très marquant, mais tout ce qu'on a au disque de ses opéras…

♥♥♥ Schlusnus dans Don Pasquale, Onéguine, Prince Igor (tout en allemand)
→ Chante Onéguine avec des nuances de lied… délectable ! Igor pas très épique.
→ Bissé

♥♥♥ Josef Metternich, « Rare and Unreleased Recordings (1948-1957) » (Andromeda)
→ Tout en allemand : Onéguine, Trovatore, Otello, Lortzing, Traviata, Arabella, Parsifal…
+ https://www.youtube.com/watch?v=v-WmSm50Nd8 (la perfection vocale…)




berners




C. Ballet & musiques de scène


nouveautés
♥♥ Arenski (Arensky) – Nuits égyptiennes (Ėgipetskiye nochi, Egyptian Nights), Op. 50 – Moscou SO, Yablonsky (Naxos réédition 2021)

Lord BernersBallet de Neptune, L'uomo dai baffi – English Northen Philharmonia, Lloyd-Jones (Naxos 2021)
+ arrangements pour orchestre de Philip Lane : 3 Valses bourgeoises, Polka (avec le Royal Ballet Sinfonia)
→ Toujours cette belle musique excentrique de Berners, quelque part entre la musique légère et la sophistication, comme une rencontre improbable entre Minkus et Schulhoff, le tout dans un esprit très proche de la musique légère anglaise.
→ Trissé.

♥♥♥ Stravinski – Feu d'artifice, Scherzo fantastique, Scherzo à la Russe, Chant Funèbre, Sacre du Printemps NHK SO, Paavo Järvi (RCA 2021)
→ Splendide version très vivante, captée avec beaucoup de relief physique, contenant quelques-uns des chefs-d'œuvre de jeunesse de Stravinski (parmi ce qu'il a écrit de mieux dans toute sa carrière, Feu d'artifice et le Scherzo fantastique…), ainsi qu'une version extrêmement charismatique et immédiatement prenante du Sacre du Printemps.
→ Järvi semble avoir tiré le meilleur de la NHK, orchestre aux couleurs peu typées (même un brin gris, ai-je trouvé en salle), mais dont la discipine et la solidité permettent ici une insolence et un aplomb absolument idéaux pour ces pages.
→ Bissé le Sacre, trissé les ouvertures.

Et les écoutes / réécoutes hors nouveautés :

Franck – Hulda, Op. 4 : le ballet allégorique – OP Liège, Arming (Fuga Libera 2012)
→ Du Franck plutôt décoratif, marqué par des modèles absolument pas wagnériens (le ballet à la française, avec un côté rengaine quasiment britannique dans le rondeau final !). Le reste de l'opéra n'est pas non plus le plus audacieux de Franck, mais il sera bientôt donné et enregistré dans les meilleures conditions par Bru Zane !
→ Couplé avec une très belle version tradi de la Symphonie.

♥♥ Stravinski – Petrouchka, Les Noces – Ančerl
→ Avec Žídek et Toperczer notamment !

Stravinski – Les Noces (en français) – Ansermet (Decca)




anniversaires




D. Cantates profanes


nouveautés
♥ Purcell – Birthday Odes for Queen Mary – Carolyn Sampson, Iestyn Davies… The King's Consort, Robert King (Vivat 2021)
→ Excellentes versions, très bien captées, qui valent en particulier pour les instrumentistes très vivement engagés. Joli plateau vocal également.
→ (Pour autant, je ne suis pas trop certain de vouloir vous encourager à financer le label autoproduit d'un abuseur d'enfants. J'ai longuement hésité avant d'écouter moi-même ce disque, alors que j'ai toujours énormément aimé le travail artistique de R. King. La séparation entre l'homme et l'œuvre me paraît problématique lorsque l'homme est vivant et en activité : on promeut le talent au-dessus d'être un humain décent, on excuse la destruction de vies au nom de ses qualités pour nous divertir, on remet potentiellement l'agresseur en position de prestige, d'autorité et de récidive. Bref : c'est un bon disque, mais si vous voulez l'écouter volez-le s'il vous plaît.)
→ [Tenez, je commettrai sans doute un jour une notule où je partagerai mon sentiment d'homme blet sur cette affaire de séparation de l'homme et de l'œuvre, sous un angle différent de la traditionnelle opposition « il est méchant il faut détruire son œuvre  » / « il est bon dans son domaine c'est tout ce qui m'intéresse ». Mon opinion a grandement évolué sur le sujet depuis ma naïve jeunesse, et je me pose quelques questions sur nos réflexes mentaux en la matière, que je partagerai à l'occasion.]




brixi




E. Sacré


nouveautés
Zácara da Teramo – Intégrale (Motets, Chansons édifiantes) – La Fonte Musica, Michele Pasotti (4 CDs, Alpha 2021)
→ Musique du XIVe siècle, dont la langue me paraît hardie pour son temps (ou sont-ce les restitutions?), mais trop loin de mes habitudes d'écoute pour que je puisse en juger – j'ai beau faire, je me retrouve un peu comme les wagnériens devant LULLY, je n'entends que le nombre limité de paramètres expressifs et pas assez les beautés propres de ces musiques à l'intérieur de leur système. Pas faute d'avoir essayé.
→ Belles voix, assez originales, ni lyriques, ni folkloriques, vraiment un monde à part très intéressant et avec des timbres très typés (mais pas du tout clivants / étranges).

♥♥♥ Brixi – Messe en ré majeur, Litanies – Hana Blažiková, Nosek Jaromír ; Hipocondria Ensemble, Jan Hádek (Supraphon 2021)
→ Alterne les chœurs d'ascèse, finement tuilés, très beau contrepoint qui fleure encore bon le contrepoint XVIIe, voire XVIe… pour déboucher sur des airs façon Messie (vraiment le langage mélodique de Haendel !).
→ Splendides voix tranchantes et pas du tout malingres, orchestre fin et engagé, Blažiková demeure toujours aussi radieuse, jusque dans les aigus de soliste bien exposés !

Et les écoutes / réécoutes hors nouveautés :

♥♥♥ Grégorien : Chants de l'Église de Rome VIe-XIIe s. – Organum, Pérès (HM)
→ Quelle sûreté de réalisation ! (et toujours ces beaux mélismes orientalisants)

♥♥♥ Dufay – Motets isorythmiques – Huelgas (HM)

Allegri – Miserere – A sei voci (Naïve)

♥♥ Titelouze – Messe – Les Meslanges, van Essen (Paraty 2019)

♥♥ CAPUANA, M.: Messa di defonti e compieta / RUBINO, B.: Messa di morti (Choeur de Chambre de Namur, García Alarcón) (Ricercar 2015)
→ bissé Capuana, trissé Rubino
→ Pas du niveau des Vêpres du Stellario, mais riche et stimulant !

♥♥♥ Du Mont – Cantica sacra – Boterf, avec Freddy Eichelberger à l'orgue Le Picard de Beaufays (1742) (Ricercar)

♥♥♥ Mendelssohn : Te Deum in D Major, MWV B15 ; Stuttgart KmCh, Bernius (Hänssler 2021)
→ Nouveau de cette année, génial (du Mendelssohn choral à un par partie !), mais déjà présenté la semaine de sa sortie lors d'une précédente livraison. Je n'encombre donc pas cette notule-ci.

♥♥♥ Danjou, Kyrie & Gloria // Perne, Sanctus & Agnus Dei // Boëly, pièces d'orgue – Ens. G. Binchois, F. Ménissier (Tempéraments 2001)
Danjou !!  J'étais persuadé que ça n'existait pas au disque. Passionnant de découvrir ça.

Saint-Saëns, Oratorio de Noël ; Ziesak, Mahnke, James Taylor, Deutsche Radio Philharmonie, Poppen (YT 2008)
→ Très épuré, sulpicien, contemplatif. Joli, et dans une interprétation de tout premier choix (quels solistes !).

♥♥ Braunfels : Große Messe – Jörg-Peter Weigle (Capriccio 2016)
→ D'ample ambition, une œuvre qui ne tire pas Braunfels vers du Bruckner complexifié comme son Te Deum, mais vers une véritable pensée généreuse et organique, dotée en outre de fort belles mélodies.

♥♥ Milhaud – Psaume 121 – RenMen





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F. A cappella profane


nouveautés
Hutchings, Meadow, Hopkins, Sigurdbjörnsson, Jóhannsson, Owens, Arnalds, Lovett, Rimmer, Gjeilo, Barton, Desai, Guðnadóttir, O'Halloran, L.Howard – « Infinity » Voces8 (Decca 2021)
→ Bascule toujours plus profonde dans la musique atmosphérique, avec ces pièces (elles-mêmes des arrangements) qui pour beaucoup ressemblent à du Whitacre en plus gentil. Mais réussi dans son genre, et particulièrement concernant les quelques pièces qui excèdent un peu ce cadre avec des harmonies plus recherchées (Sigurdbjörnsson).





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G. Symphonies


nouveautés
Saint-George – Symphonie en sol, Symphonies concertantes – CzChbO Pardubice, Halász (Naxos 2021)
→ Plutôt mieux que d'habitude, assez charmant même, mais toujours aussi aimable et peu marquant, vraiment de la musique décorative, réutilisant exactement les tournures de son temps. Ni plus ni moins.
→ Amusant : Naxos écrit Saint-Georges à la française, alors que son nom s'écrit Saint-George – tandis que le Wikipédia anglais écrit aussi Saint-Georges, en référence à son probable père.
→ Bissé. (Parce que j'étais occupé pendant ma première écoute, pas parce que c'est génial.)

♥♥ (Cipriani) Potter – Symphonie n°1, Intro & rondo « à la militaire », Ouverture Cymbeline – BBCNO Wales, Howard Griffiths (CPO 2021)
→ Très belles œuvres du jeune romantisme britannique, l'ouverture pour Cymbeline de Shakespeare en particulier !
→ Trissé.

♥♥ Bruckner – Symphonie n°4 (les trois versions) – Bamberg SO, Hrůša (Accentus Music 2021)
→ Passionnant choix de confronter les différentes versions, dans une lecture assez traditionnelle (contrastes limités, couleurs assez fondues, transitions plutôt lissées) mais détaillée, lisible et toujours vivante.
→ Parmi les belles choses à repérer : dans la première version, 1874, l'écriture est beaucoup plus continue (les grands unissons sont ici harmonisés, avec un aspect beaucoup plus continu et brahmsien que j'aime beaucoup, moins étrange en tout cas), en particulier dans le premier mouvement. Et dans le final, amusante marche harmonique sur figures violonistiques arpégées qui fleure bon sa Chevauchée des Walkyries.
→ Dans le premier mouvement de la deuxième version, 1878, bel éclat majeur très lumineux, plus du tout dans l'esprit majesté-de-voûtes-romanes, très réussi. La progression vers le dernier climax du final est aussi très réussie, implacable apothéose.

♥♥ Tchaïkovski – Symphonie n°6, Roméo & Juliette – Tonhalle Zürich, Paavo Järvi (Alpha 2021)
→ Beaucoup plus proche de la rectitude de leur Cinquième que du fol engagement de leurs 2 & 4.
→ Le développement du premier mouvement reste impressionnant (et le timbre pincé du hautbois solo délectable), mais le reste manque un peu de pathos à vrai dire, cette musique en a d'ordinaire suffisamment, mais tout paraît un peu peu germanisé et distancié ici, malgré l'investissement audible de toutes les parties.
→ La marche-scherzo n'est absolument pas terrifiante mais danse avec sourire et délectation, culminant dans le très bel éclat (purement musical) de son climax. Surprenant, mais assez convaincant.
→ Roméo et Juliette absolument pas russe non plus, mais la netteté au cordeau, la différenciation des timbres y a quelque chose de tout à fait grisant – purement musical ici encore, plutôt que passionné ou narratif. J'aime beaucoup, bien plus proche des qualités des 2 & 4.

Saint-Saëns – Symphonie n°1, Concerto pour violoncelle n°1, Bacchanale – Astrig Siranossian, Philharmonique de Westphalie méridionale, Nabil Shehata (Alpha 2021)
→ Pas très emporté par ce disque : soliste pas particulièrement charismatique (et capté un peu en arrière), orchestre peu coloré, plutôt opaque, très tradi… la Symphonie est jouée avec vie, mais rien qui change nos vies, je le crains.

Saint-Saëns – Symphonies Urbs Roma & n°3 – Liège RPO, Kantorow
→ À nouveauté pour cette intégrale Kantorow, pas de révolution dans la perception des œuvres, mais une exécution de bonne tenue – un peu épaisse pour ce que peuvent réellement produire ces symphonies, néanmoins.

♥♥♥ Mahler – Symphonie n°8 – Howarth, Schwanewilms, Fomina, Selinger, Bardon, Banks, Gadd, Rose ; LPO Choir, LSO Chorus, Clare College Choir, Tiffin Boys Choir ; LPO, Jurowski (LPO Live)
→ Quel bonheur d'avoir des sopranos de la qualité de timbre de Schwanewilms et Fomina pour cette symphonie où leurs aigus sont exposés en permanence !  Barry Banks aussi, dans la terrible partie de ténor, étrange timbre pharyngé, mais séduisant et attaques nettes, d'une impeccable tenue tout au long de la soirée.
→ Par ailleurs, le mordant de Jurowski canalise merveilleusement les masses – très beaux chœurs par ailleurs.
→ Trissé.

♥♥ Florence Price – Symphonies 1 & 3 – Philadelphia O, Nézet-Séguin (DGG 2021)
→ Symphonies d'un compositeur qui cumulait les handicaps de diffusion, et cumule à présent les motivations de programmation : femme et afro-américaine !
→ Le langage de la Première se fonde largement sur des thèmes issus du gospel et utilisés comme motifs qui se diffractent et évoluent à travers l'orchestre, au sein d'une orchestration aux couleurs variées, d'un beau lyrisme qui ne cherche jamais l'épanchement, d'une construction qui ne suspend jamais le plaisir d'entendre de belles mélodies, jusque dans les transitions.
→ La Troisième m'a paru moins vertigineuse : plus lisse et continue, moins motorique et générative, davantage tournée vers les mélodies (qui sonnent un peu plus populaires que gospel cette fois). Très beau dans son genre postromantique, très bien écrit, mais moins neuf et saisissant.
→ Avec la fluidité propre à Nézet-Séguin et les timbres miraculeux de Philadelphie, c'est un régal absolu, qui rend justice à un corpus réellement intéressant et riche musicalement, et simultanément très accessible !  Qu'attendons-nous pour programmer ces œuvres en concert, surtout avec la mode de la réhabilitation des minorités culturelles ?  Sûr que ça plairait d'emblée à un vaste public.
→ Trissé.

(Malcolm) Arnold – Concerto Gastronomique, Symphonie n°9  – Anna Gorbachyova-Ogilvie, Liepaja Symphony Orchestra, John Gibbons (Toccata Classics 2021)
→ La Symphonie n°9, véritable épure, n'est pas sans charme, et interprétée avec charisme (quels magnifiques solistes !).
→ Le Concerto Gastronomique aurait pu être amusant, mais il reproduit surtout des formules à la Arnold (les accords de cuivres à l'harmonique décalée et enrichie pour le Fromage, vraiment rien de figuratif ou de propre à son objet…).


Et les écoutes / réécoutes hors nouveautés :


1) Baroques & classiques

Wilhelm Friedmann Bach – Symphonies (fk 67 « dissonante » et fk 66 avec ricercar) & Harpsichord Concertos – Ensemble Arcomelo, Michele Benuzzi (La Bottega discantica 2008)

♥♥ Corrette – Symphonies de Noëls – La Fantasia, Rien Voskuilen (Brilliant)
→ Réjouissant de bout en bout !


2) Classiques

♥♥ Richter – Symphony No. 53 in D Major, "Trumpet Symphony"
London Mozart Players - Orchestra ; Bamert, Matthias - Conductor (Chandos 2007)

Johann Stamitz – Sinfonia Pastorale – Hogwood (Oiseau-Lyre)
+ symphonie en ré Op.3 n°2
→ Avec les thèmes plein de parentés.
→ Bissée.

♥♥♥ Gołąbek, Symphonies / Kurpiński, Concerto pour clarinette – Lorenzo Coppola, Orkiestra Historyczna (Institut Polonais)
→ Absolument décoiffant, des contrastes qui évoquent Beethoven dans une langue classique déjà très émancipée.


3) Deuxième romantisme

♥♥♥ Tchaïkovski – Symphonies n°2,4 – Tonhalle Zürich, Paavo Järvi (Alpha 2021)
→ La Cinquième par les mêmes ne m'avait pas du tout autant ébloui qu'en salle (avec l'Orchestre de Paris) – un peu tranquillement germanique, en résumé. Hé bien, ici, c'est étourdissant. D'une précision de trait, d'une énergie démentielles !
→ On entend un petit côté « baroqueux » issu de ses Beethoven, avec la netteté des cordes et l'éclat des explosions, mais on retrouve toute la qualité de construction, en particulier dans les transitions (la grande marche harmonique du final du 2, suffocante, qui semble soulever tout l'orchestre en apesanteur !), et au surplus une énergie, une urgence absolument phénoménales.
→ Gigantesque disque. Ce qu'on peut faire de mieux, à mon sens, dans une optique germanique – mais qui ne néglige pas la puissance de la thématique folklorique, au demeurant.
→ (bissé la n°2)

♥♥ Tchaïkovski – Symphonie n°3 – Göteborg SO, Neeme Järvi (BIS)
→ Bissé.


4) XXe siècle

Schnittke – Symphony No. 1 – Tatyana Grindenko, Lubimov, Russian StSO, Rozhdestvensky (Chandos)
→ Atonal libre pas très beau.

Schnittke – Symphony No. 3 – Radio Berlin-Est, V. Jurowski (Pentatone)
→ Proche de la 4 (que j'aime énormément), en plus morne. Pas palpitant.




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H. Poèmes symphoniques


nouveautés
E. von Dohnányi – Ouverture de Tante Simona, Suite en fa#m, American Rhapsody – ÖRF, Paternostro (Capriccio 2021)
+ Leo Weiner – Serenade pour petit orchestre en fam
→ Belles œuvres, très consonantes et confortables dans leur postromantisme peu retors. Capriccio continue aussi bien de documenter les grandes œuvres ambitieuses du répertoire germanique chez Rott, Braunfels ou Schreker que d'explorer des œuvres moins mémorables, mais très bien bâties malgré leur ambition moindre.

♥♥♥ Stravinski – Feu d'artifice, Scherzo fantastique, Scherzo à la Russe, Chant Funèbre, Sacre du Printemps NHK SO, Paavo Järvi (RCA 2021)
→ Splendide version très vivante, captée avec beaucoup de relief physique, contenant quelques-uns des chefs-d'œuvre de jeunesse de Stravinski (parmi ce qu'il a écrit de mieux dans toute sa carrière, Feu d'artifice et le Scherzo fantastique…), ainsi qu'une version extrêmement charismatique et immédiatement prenante du Sacre du Printemps.
→ Järvi semble avoir tiré le meilleur de la NHK, orchestre aux couleurs peu typées (même un brin gris, ai-je trouvé en salle), mais dont la discipine et la solidité permettent ici une insolence et un aplomb absolument idéaux pour ces pages.
→ Bissé le Sacre, trissé les ouvertures.

Takemitsu – A Way a Lone II, Toward the Sea II, Dreamtime, « 1982 historic recordings) – Sapporo SO, Iwaki Hiroyuki (1982, DGG 2021)
→ Pour mesurer à quel point les orchestres japonais ont progressé… On peut trouver interprétations bien plus avenantes de ces belles œuvres (ou chef-d'œuvre, pour Toward the Sea II).
→ Complété par une heure de discours de Takemitsu, en japonais.

Et les écoutes / réécoutes hors nouveautés :

Weber – Ouvertures – Hanover Band, Roy Goodman (Nimbus 2000)
→ Assez décevant : capté de très loin, plans peu audibles, pas beaucoup de gain de timbres ou d'énergie avec les instruments d'époque.

Humperdinck – Rhapsodie mauresque – Gewandhaus Leipzig, Abendroth (réédition numérique Naxos)

Marx – Eine Frühlingsmusik, Idylle & Feste im Herbst – Radio-Symphonieorchester Wien, Wildner (CPO)
→ Comme la symphonie, en plus simple.




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I. Lied orchestral


nouveautés
♥♥♥ Saint-Saëns – La Princesse jaune – Wanroij, Vidal ; Toulouse, Hussain (Bru Zane 2021)
+ Mélodies persanes (Constans, Fanyo, Pancrazi, Sargsyan, Boutillier…)
→ Ivresses. Des œuvres, des voix.
→ Révélation pour ce qui est de la Princesse, pas aussi bien servie jusqu'ici, et délices infinies de ces Mélodies dans une luxueuse version orchestrale, avec des chanteurs très différents, et chacun tellement pénétré de son rôle singulier !

Vladigerov – Mélodies symphoniques – Bulgarie NRSO, Vladigerov (Capriccio 2021)
→ Moins séduisant et singulier, pour moi, que ses concertos ou symphonies, mais encore une fois du très beau postromantisme, très bien écrit, qui mérite d'être enregistré, réécouté, programmé en concert…

Et les écoutes / réécoutes hors nouveautés :

♥♥ Mahler – Das Lied von der Erde Kaufmann,Vienna Philharmonic, Nott (Sony 2017)
→ Kaufmann chante ténor et baryton à la fois. Les deux sont très bien, et Nott fait frémir Vienne plus que de coutume, avec des couleurs particulièrement fines et évocatrices, que l'orchestre se donne peu souvent la peine de produire !





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J. Concertos


nouveautés
♥♥♥ WÖLFL, J.: Piano Concertos Nos. 2 and 3 / Concerto da camera (Veljković, South West German Chamber Orchestra Pforzheim, Moesus) (CPO 2021)
→ Déjà beaucoup aimé, sorte de Mozart un peu plus tardif, dans ses Sonates (disque de Bavouzet par exemple), Wölfl confirme ici une véritable personnalité, et soutient remarquablement l'intérêt dans un genre d'essence décoratif – à l'oreille, le n°2 en mi, on dirait vraiment un Mozart perdu écrit pendant la série des concertos post-n°20 !
→ Bissé.

SPERGER, J.M.: Double Bass Concertos Nos. 2 and 15 / Sinfonia No. 30 (Patkoló, Kurpfälzisches Kammerorchester, Schlaefli)
→ Chouette, mais pourquoi toujours privilégier l'aigu pour un concerto d'instrument se distinguant au contraire par son extension grave ?

Saint-Saëns – Pièces rares pour violon et orchestre – Laurenceau, Orchestre de Picardie, Benjamin Lévy (Naïve 2021)
→ Essentiellement des Romances très lyriques, pas très passionné par leur contenu musical pour ma part, mais j'admire beaucoup le travail de pionnière de Geneviève Laurenceau (ancienne konzertmeisterin du Capitole de Toulouse), au service de compositeurs comme Magnard, Durosoir, Smyth, R. Clarke… Son très robuste et plein, pas du tout typé français, solidité et élan à toute épreuve.

Rubinstein: Piano Concertos Nos. 2 & 4 – Schaghajegh Nosrati, Radio-Symphonie-Orchester Berlin, Róbert Farkas (CPO 2021)
→ Un peu déçu en réécoutant ces œuvres, du concerto pour piano romantique très tourné vers le piano, qui perpétue un modèle post-chopinien, même si l'orchestre n'est pas sans intérêt.

Saygun, Işıközlü, Erkin, Kodallı… TURKISH PIANO MUSIC (THE BEST OF) (Biret, Güneş, Saygun, G.E. Lessing, Şimşek, Tüzün) (Idil Biret Archive 2021)
→ Œuvres vraiment pas fabuleuses sur la première œuvre du coffret : des concertos pour piano très difficiles à jouer, mais musicalement, un mélange d'orientalismes et de musique classique très formelle (quoique complexe), pas très mélodique ni riante. Le disque de trios piano-cordes turcs sorti cette année (chez Naxos) était autrement stimulant sur la production locale !

Et les écoutes / réécoutes hors nouveautés :

1) Pour piano

Hummel: Piano Concerto No. 2 in A Minor – Hough, B. Thomson (Chandos)
→ Très sympathique, là aussi vraiment un cousin chopinien ; j'en retiens surtout le beau solo de clarinette du final et son beau thème secondaire (le soin mélodique échappe toujours à l'automatisme, chez Hummel, tout de même l'immortel auteur du plus beau final de concerto pour basson de tous les temps !), mais ce reste globalement du concerto pour piano brillant, où le contenu musical n'entre qu'en seconde ligne par rapport à un quatuor ou une symphonie.

Thalberg – Concerto pour piano – Ponti
→ Assez formellement Thalberg, pas de grande surprise.

♥♥♥ Liszt – Totentanz – Berezovsky, Philharmonia, Wolff (Teldec)
→ Totalement fulgurant, parfait, surnaturel… le jeune Berezovsky était incroyable, d'une insolence proprement démoniaque.

♥♥♥ Henselt – Concerto pour piano Op.16 en fa mineur – Michael Ponti, Philharmonia Hungarica, Othmar Mága (VOX, réédition Brilliant Classics)
→ Très proche de Chopin dans les formules pianistiques, mais doté d'un orchestre très généreux, très bien écrit, qui puise à une tradition beaucoup plus luxuriante (Meyerbeer ?). Splendide et grisant, dans son genre lyrique mais travaillé !

Pierné – Concerto pour piano – Ponti
→ Très virtuose évidemment, de la musique très sérieuse qui contraste avec son final fondé sur la répétition inlassable de « Mets tes deux pieds en canard » de La Chenille qui redémarre.

♥♥♥ d'Albert – Concerto pour piano n°2Ponti
→ Quel beau lyrisme décidément !

Roussel – Concerto pour piano – Ponti

Sinding – Concerto pour piano – Ponti

BORTKIEWICZ, S.: Piano Concertos Nos. 2 and 3, "Per aspera ad astra" (Doniga, Janáček Philharmonic, Porcelijn) (Piano Classics 2018)

SCHNITTKE, A.: Piano Concerto / Concerto for Piano and String Orchestra / Concerto for Piano 4-hands and Chamber Orchestra (Kupiec, Strobel) (Phoenix 2008)
→ Version dotée d'un équilibre singuier du piano, plus intégré / symphonique. Pas celle que j'aime le plus, mais très belle, dans cette sélection de concertos considérables du XXe siècle !


2) Pour violon

♥♥ Tchaikovsky – Violin Concerto in D Major – Gitlis, Vienne SO, Hollreiser (VOX)
→ Impressionnant et ébouriffé, et l'orchestre est vraiment très bien, dynamique, présent, précis (contre toute attente vu la date, le chef et les conditions de non-répétition).
→ En revanche Gitlis, ce son très appuyé, ces effets qui bifurquent dans tous les sens, le rubato qui déborde en avant en arrière, j'entends trop que c'est du violon, ça me distrait de la musique.
→ Mais impressionnant d'insolence (la qualité parfaite du timbre avec un suraigu pas du tout tiré, surnaturelle), à connaître !
→ Orchestre splendide, ça ne ressemble pas du tout à un son viennois d'ailleurs, de l'excellente charpente à l'allemande, pas très coloré mais limpide sur tout le spectre, et avec vie et précision.

♥ Tchaïkovski – Concerto pour violon – Dumay, LSO, Tchakarov (EMI)
→ Beau, simple, un peu lent.

♥♥ Tchaïkovski – Concerto pour violon – Julia Fischer, Russie NO, Kreizberg (PentaTone 2006)
→ Sobre, doux, net, voilà qui tire davantage vers la poésie de la page. Et la culture russe de l'orchestre (quoique l'un des moins typés du pays) facilite les bonnes couleurs environnantes.

Tchaïkovski – Concerto pour violon – Hahn, Liverpool PO, V.Petrenko (DGG 2011)
→ Assez affirmatif, mais sobre, réussi ! Tempo très retenu.

Tchaïkovski – Concerto pour violon – Hudeček, S. de Prague, Bělohlávek (Supraphon)
→ Un peu gras pour ce que j'espérais d'un son tchèque au violon, pas mal de rubato quand même, et Bělohlávek toujours plutôt mou…
→ Est très bien, mais ne répond pas à mon espérance de netteté un peu acide en allant me tourner vers Supraphon !

¤ Tchaïkovski – Concerto pour violon – Radulović, Borusan Istanbul PO, Sascha Goetzel (DGG 2017)
→ Puisqu'on m'en a dit le plus grand mal, j'écoute. Je l'avais adoré avant la notoriété, dans une vidéo de rue où il était pris en train de livrer une insolente et hautement pensée Chaconne de la Partita n°2 de Bach… Peu écouté depuis ses grands succès, vu son positionnement cross-over sur des tubes un peu retravaillés, ce qui m'intéresse moins.
→ Je découvre qu'il est carrément passé chez DGG, chez certains ça va la vie !
→ L'orchestre n'est pas le meilleur du monde (je trouve d'ailleurs qu'il sonne très oriental, comme s'il jouait du Saygun ou plutôt du… Say, ça n'aide pas ;
→ Côté goût, ce n'est pas affreux, mais en effet ça s'alanguit dans tous les sens, le tempo et le phrasé bougent sans cesse, c'est sur-interprété en permanence, je ne suis pas fan.
→ Et côté son, un peu tiré, oui, comme une voix qu'on voudrait pousser trop fort, il y a plus précis et plus timbré sur le marché – j'entends chaque année les plus aguerris jouer ça à la Philharmonie, je suis un peu blasé côté virtuosité extrême.
→ En somme pas horrible du tout, mais clairement je ne vois pas trop l'intérêt d'écouter ça vu l'offre délirante sur ce concerto.

Tchaïkovski – Concerto pour violon – Ehnes, Sydney SO, Ashkenazy (Onyx)
→ Très policé et propre, pas très palpitant, et pas assez effacé pour être seulement poétique.
→ Impression persistante que le violon sonne fort tout le temps.

♥♥ Tchaïkovski – Concerto pour violon – Sarah Christian, Bremen KmPh, Rhorer
→ Accompagnement très net, interprétation très réussie (quoique, comme souvent, beaucoup de rubato superflu pour moi).

+ Borgstrøm – Concerto pour violon – Eldbjørg Hemsing, Wiener Symphoniker, Olari Elts (BIS 2018)


3) Pour autre chose

Telemann – Concertos pour vents (TWV 44:43, 51:D2, 51:D7, 52:d1, 52:e1, 53:D5) – Hoeprich & friends, Musica Antiqua Köln, Goebel
→ Joli son d'orchestre, de la première (deuxième) génération d'ensembles baroques, pour des compositions peu trépidantes.

♥♥♥ P. Vranický, Haydn – Concertos pour violoncelle en ut – Enrico Bronzi, Orchestra di Padova e del Veneto, Enrico Bronzi (Concerto Classics)
→ Meilleure version du Haydn ! Cet orchestre, qui s'est imprégné de modes de jeu musicologiques au moins depuis Maag, propose des sonorités capiteuses tout en conservant le moelleux des instruments traditionnels. L'insolence, les trépidations de joie, la rêverie y sont portées au plus beau degré.

♥♥♥ Gołąbek, Symphonies / Kurpiński, Concerto pour clarinette – Lorenzo Coppola, Orkiestra Historyczna (Institut Polonais)
→ Absolument décoiffant, des contrastes qui évoquent Beethoven dans une langue classique déjà très émancipée.

Bacewicz – Concerto pour alto – Kamasa, Varsovie PO, Wisłocki (LP sur YT)
→ Un peu trop soliste pour mon goût. Atmosphère tourmentée.





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K. Musique de chambre

nouveautés
♥♥ Beethoven – Quatuors 12 & 14 – Ehnes SQ (Onyx 2021)
→ Version très aboutie, aux timbres superbes, issue d'un cycle en cours autour des derniers quatuors de Beethoven.
→ Bissé.

♥♥♥ Schubert – Quintette à cordes – Tetzlaff, Donderer... (Alpha 2021)
→ Couplé avec le Schwanengesang de Julian Prégardien que je n'ai pas encore écouté.
→ Lecture d'une épure assez fabuleuse : absolument pas de pathos, cordes très peu vibrées, des murmures permanents (quel trio du scherzo ! ), et bien sûr une très grande musicalité.
→ Très atypique et pudique, aux antipodes de la grandiloquence mélodique qu'on y met assez naturellement.

Hummel & Schubert: Piano Quintets – Libertalia Ensemble (CPO 2021)
→ Très beau quintette (avec piano et contrebasse) de Hummel, énormément de très belles choses là-dedans.
→ La version de la Truite n'est pas du tout le plus exaltante du marché, un peu grise par rapport aux versions très engagées et typées qu'on peut trouver par ailleurs (Kodály-Jandó, Immerseel, etc.).

PAGANINI, N.: String Quartet No. 3 / Duetti Nos. 1, 2, 3 (Pieranunzi, Falasca, Fiore, Leardini, Carlini) (CPO 2021)
→ Jolies œuvres aimables, bien jouées.

♥♥ Saint-Saëns, Rameau, LisztTrio piano-cordes n°2, Pièces de clavecin en concert (Suites 1 & 5), Orpheus (arrangement) – Trio Zadig (Fuga Libera 2021)
→ Un des tout meilleurs trios en activité (probablement le meilleur que je connaisse moi), avec en particulier des cordes d'un charisme extraordinaire.
→ Lecture assez traditionnellement lyrique-germanique de Saint-Saëns, avec un son très peu français, misant davantage sur une sorte d'audace virtuose, où chaque motif à chaque instrument est ciselé et immédiatement présent et mélodique. Cette attitude dynamise beaucoup cette page, déjà très belle.
→ Étonnante association avec un Rameau version trio romantique (très réussie) et cette transcription du poème symphonique de Liszt.
→ Trissé pour le Saint-Saëns, bissé pour le reste.

♥♥♥ Saint-Saëns – Quatuors 1 & 2 – Tchalik SQ (Alkonost Classic)
→ Lecture très consciente stylistiquement, et ardente, de ces quatuors magnifiant à la fois la contrainte formelle et la beauté de l'invention… ce jeune quatuor a évolué de façon assez fulgurante ces dernières années. (Son intégrale Hahn est fabuleuse aussi.)

(réédition)
♥♥♥ Mahler, Bertin-Maghit & Hersant – « No Time for Chamber Music » (extraits arrangés de Mahler) – Collectif9 (2018, réédition Alpha 2021)
→ Réédition de cet album d'une formidable inventivité, réutilisant dans des contextes nouveaux (et pour effectif chambriste comme l'indique le nom de l'ensemble !) des thèmes issus de l'œuvre de Mahler. Fascinant de contempler ces mélodies connues se mouvoir selon des chemins imprévus, et le tout exécuté à un niveau instrumental assez hallucinant, recréant un orchestre complet rien qu'avec leurs textures de cordes.
→ Totalement jubilatoire.
→ Trissé.

Et les écoutes / réécoutes hors nouveautés :

GabrielliSonate con trombe e violini  – Cappella di San Petronio, Sergio Vartolo (Tactus)

♥♥ Schubert – Quintette piano-cordes en la – Anima Eterna Brugge, Immerseel (ZZT)

Hummel, Bertini – Quintette piano-cordes, Sextuor piano-cordes (MDG)
→ Hummel bissé.
→ Très belle version très bien captée. Meilleure que celle qui vient de sortir chez CPO (et couplage Bertini plus intéressant qu'une version moyenne de Schubert, évidemment…).

Wyschnegradsky - String quartet №2
→ Intéressant, à défaut de réellement séduisant.




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L. Violon

(solo ou accompagné)

nouveautés
Saint-Saëns – Pièces de caractère pour violon & piano – Fanny Clamagirand, Vanya Cohen (Naxos 2021)
→ On y retrouve les grands standards (Danse macabre, Rondo capriccioso, Havanaise…) et des pièces rares, où l'on peut profiter du son extraordinairement capiteux et flûté (produire un timbre aussi chantant, aussi peu « frotté » avec un violon relève du petit miracle) et de la musicalité de Clamagirand, qui impressionne beaucoup depuis quelques années déjà.
→ Pas de révélations particulières parmi les pièces moins célèbres, à mon sens.

♥♥ E. Andrée, Bonis, SmythSonates pour violon, « First Ladies » – Annette-Barbara Vogel, Durval Cesetti (Toccata Next 2021)
→ Décidément, quelques figures féminines commencent à solidement émerger, au moins dans le domaine de la mélodie et de la musique de chambre (et plus simplement du piano d'intérieur) !
→ Trois grandes compositrices… je n'ai pas été aussi impressionné par Bonis que par sa Sonate violoncelle-piano, mais Smyth me frappe à nouveau par sa typicité, sa façon de tisser le matériau folklorique dans les formes savantes… Très réussi.
→ De surcroît très bien joué, par une spécialiste de ce genre de bizarrerie – plusieurs disques Hans Gál à son actif !

Kreisler + divers arrangements et pièces virtuoses ou de caractère – « 12 Stradivari » – Janine Jansen, Antonio Pappano (Decca 2021)
→ Surtout intéressant pour son projet : réunir pendant 10 jours 12 stradivarius, dont certains plus joués depuis des années, ou jamais enregistrés, et concevoir un programme qui mette en valeur leurs caractéristiques ou le lien avec leurs possesseurs historiques. Le tout par une seule interprète.
→ Le projet est excitant mais le résultat, comme je pouvais m'y attendre (considérant ma sensibilité), reste assez peu exaltant : 1) on perçoit certes des nuances de timbre, mais le son d'un violon dépend avant tout de la personne qui joue sur le violon ; 2) le répertoire de pièces pittoresques n'est franchement pas passionnant si l'on n'est pas passionné du violon en soi, si l'on ne le regarde pas comme une épreuve d'athéltisme à travers des haies et balses obligées ; 3) le son adopté par Janine Jansen est uniformément très intensément vibré et assez dégoulinant, très loin de la sobriété légère qui fait son intérêt en tant qu'interprète – elle refuse en général les soulignements excessifs et les effets de manche, tandis que ce disque semble (un peu artificiellement) renouer avec cette tradition.

Et les écoutes / réécoutes hors nouveautés :

(réécoute nouveauté)
♥♥♥ Il Sud: Seicento Violin Music in Southern Italy ; œuvres de Falconieri, Montalbano, Trabaci, Pandolfi, Leoni, Mayone ; Ensemble Exit, Emmanuel Resche-Caserta (Passacaille 2020)
→ Œuvres rares à la veine mélodique généreuse et aux diminutions expansives, dans une interprétation pleine de couleurs (assise sur orgue positif et théorbe, remarquablement captés), avec un violon solo à la fois chaleureux et plein d'aisance. Un peu grisant.

Messiaen – Thème & Variations – Alejandro Bustamante, Enrique Bagaria (Columna Music)
→ Accords réguliers très marqués dans le style harmonique Messiaen, soutenant un violon plus lyrique.




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M. Violoncelle

(solo ou accompagné)

Frescobaldi, Ortiz, Vitali, Galli, Degli Antoni – Canzoni pour violoncelle(s) et basse continue – Cocset, Les Basses Réunies, Cocset (Alpha)
→ Quel son, quels phrasés !

♥♥ Gabrielli – Ricercari – Cocset (Agogique)
+ Vitali – Passacaglia

Bach – Suites pour violoncelle 1, 3 – Bruno Cocset (Alpha)
→ Vraiment différent, très vif et très droit. Manque de danse et de saveurs harmoniques pour moi, mais dans son genre fulgurant et droit au but, convaincant !




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N. Orgue

nouveautés
♥♥ Karg-Elert – Intégrale pour orgue, vol.12 : 3 Impressions, Hommage à Haendel, Partita n°1 – Steinmeyer de la Marienkirche de Landau/Pfalz, Stefan Engels (Priory 2020)
→ Les Impressions sont d'un postromantisme très conservateur et peu saillant, mais la Partita tire au contraire le meilleur du pouvoir des atmosphères.
→ Quant aux variations-hommage à Haendel, elles montrent une maîtrise ludique d'organiste pour tout ce qui est des diminutions et de la registrations.
→ Superbe orgue riche et généreux, superbement registré et capté.


Et les écoutes / réécoutes hors nouveautés :

1) Baroque XVIIe & louisquartorzien

Arauxo – Libro de tientos y discursos de musica practica, y theorica de organo (extraits) – Francesco Cera (Brilliant Classics 2018)

♥♥♥ Titelouze, Buxtehude, Pachelbel, Marchand, Boyvin, Corrette, Dandrieu… – Livres d'orgue sur les orgues du Jura franco-suisse  vol.1 – Delor, Baillot, Béraza, Meylan (Phaïa 1999)
→ Très belles orgues baroques françaises (Dole, Champagnole, Orgelet) ou suisse (Le Sentier), très typées. Et l'archaïsme de Titelouze, le grandiose de Marchand, le lyrisme de Boyvin, la fantaisie de Corrette & Dandrieu… Aussi des pièces d'Allemands, dont Buxtehude et (Georg) Böhm.
→ Un coffret totalement jubilatoire pour les amateurs d'orgue français, à connaître absolument !

Pachelbel – Œuvres pour orgue – Saint-Bonaventure de Rosemont à Montréal, Bernard Lagacé (Arion)
→ Captation très crue, pas très agréable.

♥♥ Pachelbel – Orgue vol. 2 – Essl & friends (CPO)
→ (Dont l'incroyable chaconne en sol, ♥♥♥.)

Pachelbel, Froberger, Muffat – « Organ Music Before Bach » – Kei Koito (DHM)

♥♥♥ Boyvin – Premier and Second livre d'orgue : Suites Nos. 1-8, « French Organ Music from the Golden Age, Vol. 6 » –  Bolbec, Ponsford (Nimbus)
→ Toujours aussi opératique ce Boyvin !

♥♥ André Raison  – Livre d'orgue – Ponsford à Saint-Michel en Thiérache (Nimbus)
→ Volume 3 de son anthologie française.

♥♥ Grigny, Lebègue – Orgue, motets – Ensemble Gilles Binchois, Nicolas Bucher (Hortus)
→ Sur l'orgue de l'abbatiale Saint-Robert de La Chaise-Dieu.

♥♥ Grigny – Les Hymnes – Lecaudey (Pavane)
→ Sur l'orgue Tribuot de Seurre.
https://www.deezer.com/fr/album/5407331

♥♥♥ Grigny – Le Livre pour orgue, avec alternatim – Vox Gregoriana, Mikkelsen

¤ Muffat – Œuvres pour orgue vol. 1 & 2 – Haselböck (Naxos)
→ Orgue blanc terrible.


2) XVIIIe siècle

♥♥♥ Dandrieu – Laissez paître vos bêtes – Maîtrise du CMBV, Jarry (CSV 2019)
→ Tube personnel, sur l'orgue de la Chapelle Royale de Versailles avec cet alternatim de la Maîtrise du CMBV !  (Il figure sur plusieurs notules de CSS.)

♥♥♥ Daquin – Nouveau Livre de Noëls – Gellone, Falcioni (Brilliant Classics)
→ (Première écoute intégrale du Livre ? Variations en réalité.)
→ Saveur extraordinaire, très pincée, acide, colorée, de l'orgue de Saint-Guilhem.

♥♥ Daquin – Nouveau Livre de Noëls – Bardon & St-Maximin

♥♥ Daquin – Nouveau Livre de Noëls – Baumont & Thiérache

♥♥ Daquin – Nouveau Livre de Noëls – Dom Bedos & Mouyen

♥♥ CorretteOffertoire La St François sur l'orgue Dom Bedos / Quoirin de Sainte Croix de Bordeaux (YT 2012)
09 - Dialogue sur les grands jeux - Paul Goussot (YT 2018)
→ Quel orgue !

♥♥ Balbastre – Noëls & pièces formelles – Rabiny-Maucourt-Puget (1781-1869-1953) de Saint-Félix-Lauragais, Pauline Koundouno-Chabert (Psalmus)
→ Pas la plus mobile des interprétations (pour cela, il y a Chapuis & Tchebourkina à Saint-Gervais !), mais le programme est très intelligemment conçu, avec son alternance de pièces formelles et de Noëls, qui évite toute lassitude… et l'orgue a des couleurs à la française réjouissantes !
→ Il existe de toute façon peu de grands recueils Balbastre, et celui-ci est l'un des plus plaisants !


3) XIXe siècle

♥♥♥ Schumann – Esquisses, Études, Fugues (orgue) – Rothkopf (Audite)
→ Trissé. (cf. notule sur ce disque)

♥♥ LISZT, F. / SCHUMANN, R. / MENDELSSOHN, Felix, Blanc, Albert Alain (Orgues du Jura Franco-Suisse, Vol. 2) (M.-C. Alain, Camelin, Champion, Lebrun, Leurent)
→ La Procession prise sous l'orage, quelle chose étonnante (figurative et réjouissante), à défaut d'être profonde musicalement !  Albert Alain est en revanche particulièrement ennuyeux, appliqué, sinistre.
→ Sur ces orgues aux timbres très typés français, les Mendelssohn-Schumann-Liszt prennent une saveur extraordinaire !


3) XXe siècle

Reger : Introduction, Passacaille et Fugue en mi mineur, Op. 127 – Gerhard Weinberger (CPO)
→ Quelle œuvre de la pleine démesure : l'élève (fantasmatique) de Fauré et de Wagner écrivant de la musique tonale (ce qu'il en reste) à l'époque de Wozzeck… Quelque chose dans cet esprit : vagabondage harmonique, certains accords très riches et dissonants, ambiance très sombre et pesante, Passacaille qui évoque davantage Berg que Brahms… le contrepoint, l'enharmonie et les errances tonales partout.
→ C'est monumental – quoique un peu sérieux et discipliné pour être réellement jubilatoire, me concernant. Mais très intéressant, effectivement au bout de la logique de Reger !
→ Très bien capté et phrasé.,

KARG-ELERT, S.: Organ and Piano Music - Poesien +  Silhouetten + arrangement de la Suite de Pelléas de Sibelius – Konttori-Gustafsson, Lehtola (Toccata Classics 2017)
→ La Suite de Pelléas fonctionne vraiment bien (l'orgue enveloppant, le piano mordant).
→ De belles choses dans les Silhouetten, quoique vraiment tradis.

REUCHSEL, E.: Promenades en Provence, Vols. 1-3 / Bouquet de France (extraits) – cathédrale St Louis (Missouri), Simon Nieminski
→ Les progressions figuratives sont beaucoup plus frappantes en vrai, mais ce disque sans éclat particulier a au moins le mérite rare de documenter un florilège de ce catalogue tout à fait digne d'intérêt. Je ne garantis cependant pas l'émotion à l'écoute de l'objet disque – je n'y suis pas parvenu.

Messiaen – L'Ascension – Innig (MDG)
→ Un peu sombre pour le lyrisme et les couleurs de cet opus.

♥♥ Messiaen – Livre saint Sacrement– Innig (MDG)
→ Très sobre et sombre, marche vraiment bien.

♥♥ Messiaen – Messe de la Pentecôte, Livre d'orgue – Innig (MDG)
→ Lecture très accessible, le Livre d'orgue (que je n'avais pas encore essayé dans cette intégrale) est même franchement réussi et échappe tout à fait au formalisme moche que j'y percevais d'ordinaire… !

♥♥ Florentz – Laudes, Prélude de l'Enfant noir, Debout sur le soleil, La Croix du Sud – Roquevaire, Thomas Monnet (Hortus 2014)
→ Très beau dans le style Messiaen, et assez sobre.
→ Trissé.




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O. Piano·s


(quatre mains)

nouveautés
(réédition)
SCHUMANN, R.: Arrangements for Piano Duet, Vol. 3 - Manfred (excerpts) / Symphony No. 3 / Overtures (Eckerle Piano Duo) (Naxos 2015, réédition 2021)
→ Intéressant (Manfred en particulier !), mais exécution vraiment molle. À retenter en d'autres mains.

Chausson, Ropartz, Massenet, Alkan, Chaminade, Godard – Pièces françaises à quatre mains, « Four Hands for France » – Stephanie McCallum, Annie Helyard (Toccata Classics 2021)
→ On retrouve Stephanie McCallum, déjà sur un de mes disques de l'Île Déserte (Dans l'ombre de la Montagne etles Préludes à danser pour chaque jour de la semaine de Ropartz), pour un programme qui, comme l'on pouvait s'y attendre, reste plutôt léger. Même Chausson, le tourmenté et modulant Chausson écrit de la bluette bien consonante, qui évoque davantage un décalque très assagi des Jeux d'enfants de Bizet que le langage d'Arthus ou de ses Maeterlinck… Les Ropartz aussi sont en deçà, à mon sens, du legs pianistique du compositeur. [Tout l'inverse des Allemands, donc, qui sont souvent meilleurs dans les configurations quatre mains / deux pianos.]
→ Très beau projet, mais je n'y ai trouvé rien d'essentiel pour ma part, je ne me sens pas de le recommander spécifiquement dans l'abondance de parutions…

KARG-ELERT, S.: Organ and Piano Music - Poesien +  Silhouetten + arrangement de la Suite de Pelléas de Sibelius – Konttori-Gustafsson, Lehtola (Toccata Classics 2017)
→ La Suite de Pelléas fonctionne vraiment bien (l'orgue enveloppant, le piano mordant).
→ De belles choses dans les Silhouetten, quoique vraiment tradis.


(deux mains)

Schumann, R.: Pedal Piano Music (Complete) - Studies, Op. 56 / 4 Sketches, Op. 58 / 6 Fugues On B-A-C-H (par Martin Schmeding, sur piano d'époque)
→ Rare disque sur un piano-pédalier d'époque. Pas forcément un plaisir au demeurant : piano limité (et peu fiable, d'après le pianiste).
→ En sus, jeu très carré, pas très poétique.

♥♥ Liszt – Vallée d'Obermann – Bolet
→ Toujours pas bouleversé par l'œuvre (souvent un peu univoque, le piano de Liszt).

Peterson-Berger – Improvisations au piano, mélodies – Peterson-Berger
→ Décoratif.

♥♥ Langgaard: Afgrundsmusik (Music of the Abyss), BVN 169 – Berit Johansen Tange
→ Ces inclusions soudaines de motifs brefs complètement dans le langage de Messiaen sont assez folles !




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P. Airs de cour, lieder & mélodies…


nouveautés
STROZZI, B.: Ariette a voce sola / Diporti di Euterpe / Sacri musicali affetti (La voce sola) (Dubinskaitė, Canto Fiorito) (Brilliant 2021)
→ Pas le plus édifiant corpus de son siècle, mais joliment écrit et très bien chanté.

♥♥♥ Schumann – Alle Lieder – Gerhaher, Huber, Rubens, Landshammer, Kleiter, Lehmkuhl… (Sony 2021)
→ Magnifique somme regroupant les cycles Schumann de Gerhaher, parmi les tout meilleurs qu'on puisse entendre et/ou espérer, et permettant de tout entendre, avec bon nombre de nouveautés (tout ce qui n'avait pas été enregistré, et même une nouvelle version de Dichterliebe). Il manque une poignée de lieder présents dans l'intégrale Hyperion, mais sinon, même les lieder en duo et les liederspiele à 4 y sont, tous !
→ Verbe au cordeau, variation des textures, mordant, tension, nuances, c'est la virtuosité d'une expression construite qui impressionne toujours autant chez lui !
→ Les artistes invités, ce n'est pas n'importe qui non plus, ces dames figurent parmi les meilleures liedersängerin de leur génération (Rubens, n'est-ce pas !). Les lieder prévus pour voix de femme sont ainsi laissés aux interprètes adéquates.
→ De surcroît le livret contient des introductions, un classement clair (même une annexe par poètes !) et les textes (monolingues, certes, mais c'est toujours une base de départ confortable pour ceux qui veulent ensuite des traductions).

Duparc, Saint-Saëns, Fauré, Chausson, Ibert, Ravel – Mélodies « Aimer à loisir » – Boché, Durham, Fanyo, Timoshenko (B Records 2021)
→ Issus de leur résidence Royaumont (interrompue par certain perturbateur microscopique de votre connaissance), quatre mini-récitals de duos piano-chant de jeunes artistes, où se distingue particulièrement, sans surprise, Kaëlig Boché, exceptionnel diseur – même si la voix est hélas peu phonogénique par rapport à son intérêt en salle !  Pour entendre Axelle Fanyo à son meilleur, allez d'abord entendre sa dernière Mélodie persane qui vient de paraître en couplage avec La Princesse jaune !

♥♥ (Dinu) Lipatti, Enescu, (Violeta) Dinescu – « Hommage à Dinu Lipatti  », Cycles de mélodies françaises (+ un lied de Dinescu) – Markus Schäfer, Mihai Ungureanu (Drever Gaido)
→ Quelle belle surprise que ce disque, qui documente pour la première fois les mélodies (on dispose que de quelques autres œuvres du disque) de Lipatti ! 
→ Je croyais à une réédition de ses interprétations de Chopin, j'ai failli passer mon chemin et puis j'ai vu le nom de Markus Schäfer, interprète vivant… Bien m'en a pris !
→ Les Marot d'Enescu (remarquablement naturels et riches à la fois) sont couplés avec les Verlaine de Lipatti (un peu plus ouvertement complexes et appliqués, prosodiquement moins exacts, mais très intéressants musicalement). Très belle découverte !
→ Hélas, sur le plan de la réalisation, il faut se contenter d'un français à très fort accent, Schäfer fait ce qu'il peut avec générosité, mais ce n'est clairement pas équivalent à un grand disque de mélodiste aguerri.
→ La longue pièce de Dinescu qui conclut est beaucoup plus ancrée dans le contemporain, mais très vivante et d'une expression assez naturelle malgré les effets. Une belle réussite.

♥♥♥ Miaskovski (Myaskovsky)– « Œuvres vocales vol. 1 » : Livre Lyrique, 12 Romances d'après Lermontov, Sonate violon-piano – Barsukova, Pakhomova, Dichenko, Solovieva (Toccata Classics 2021)
→ Quelle belle surprise que ce corpus, dans le goût généreux, d'un postromantisme enrichi, de ses premiers quatuors (on peut penser au langage traditionnel mais évolué des 4 & 5 !), et très bien servi. → Un très beau jalon du répertoire russe (soviétique en l'occurrence, mais ce sonne plutôt russe).

♥♥♥ Hahn – Trois jours de vendange – Théruel (YT)
→ L'idéal de la mélodie, l'idéal du chant aussi.

Debussy – Mandoline, Le Tombeau des Naïades – Fleming, Thibaudet (Decca)
→ Très intensément dits (comme peu l'osent !), avec un style étrange (plein de changements de timbre, du glissando à tout va…).

Peterson-Berger – Improvisations au piano, mélodies – Peterson-Berger
→ Décoratif.




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Si vous suivez mon exemple, je devrais vous tenir occupés quelques jours encore, le temps que je fournisse une notule digne de ce nom. D'autant que beaucoup de ces disques (à 2 ou 3 cœurs) méritent amplement d'être écoutés plus d'une fois !  Ainsi que ceux des épisodes précédents.

Puissiez-vous, estimés lecteurs, jouir des beautés de la musique retrouvée, tandis que l'Automne – et peut-être les Variants – s'empare doucement de nos vies en extérieur.

mercredi 22 septembre 2021

Une décennie, un disque – 1840, Schumann : Esquisses, Études, Fugues pour piano-pédalier


1840


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Étude n°5.


Un choix

    Les années 1840 sont particulièrement riches (et plutôt bien représentées au disque) : c'est à la fois une période où le romantisme de la deuxième génération (la fameuse fournée des 1810, autour de gens comme Mendelssohn, Chopin, Schumann, Liszt) explore des voies nouvelles (sans parler de leur aîné Berlioz…) et où l'ancienne garde s'épanouit réellement et commence enfin, d'une certaine façon, à tirer les leçons du choc des symphonies de Beethoven. On y rencontre aussi bien des œuvres dans un style pas si éloigné de l'avant-garde des années 1810, mais avec une forme de décantation et de densité musicales qui rendent enfin caduque la comparaison avec Beethoven… que de réelles œuvres d'avant-garde, qui changent la donne (l'harmonie de Chopin, l'orchestration de Berlioz n'ont pas leurs pareils en Europe).

    J'avais ainsi le choix entre un grand nombre de bijoux. J'aurais pu proposer les lieder de Clara Wieck-Schumann, des miniatures d'une inspiration mélodique – et presque paysagère – qui n'ont que peu d'exemple, vraiment des sommets du genre. Mais j'en ai souvent parlé ici, je voulais profiter de cette série pour mettre d'autres choses en lumière. De même, les Ballades de Chopin, le Liederkreis Op.24 de Schumann, quels ambassadeurs de la vitalité des années 1840 ! – mais vous n'avez pas besoin de moi pour les écouter, ni en trouver (d'abondantes) grandes versions.
    Je brûlais évidemment de proposer Les Diamants de la Couronne d'Auber, peut-être le meilleur opéra comique du XIXe siècle, sur un livret où l'art de l'intrigue et du sarcasme propre à Scribe s'épanouissent de façon tout à fait spectaculaire, sur une musique où, là encore, Auber donne de la science et de la fantaisie comme on n'en croyait que Meyerbeer capable !  (L'écriture chorale de la ballade des Enfants de la Nuit, le final autour du chœur monacal au I, les parodies de virtuosité au II, les ensembles de stupeur au III, que de merveilles.)  Hélas, le label Mandala a disparu depuis fort longtemps, et il est devenu difficile, hors médiathèque bien fournie, de trouver ce disque, aussi je craignais de vous conseiller en vain. (Je le fais donc – et comme vous le voyez, très vivement – ici.)

    Je me suis ainsi tourné vers un autre opéra rare, lui aussi emblématique à plus d'un titre (mais en italien), et vers ces pièces de Schumann.

    Pourquoi Schumann ?  Parce que ces trois cycles sont des bijoux, pour commencer ; par ailleurs ils incarnent, de façon très contrastée, plusieurs aspects de la musique pour clavier de cette génération. Le piano et l'orgue ; les nouveautés de facture ; les pièces « strophiques » pour piano (presque de salon) comme les écrivait souvent Schumann (pour les Esquisses) ; les expérimentations formelles des Romantiques (ces « canons » très libres dans les Études) ; la fascination retrouvée pour Bach (les fugues sur son nom lui doivent en outre beaucoup dans l'harmonie). En un seul disque, ce sont plusieurs pans de l'âme romantique que vous pourrez embrasser.
    Et je dispose d'un très bon disque-ambassadeur à proposer !


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Esquisse n°1.
schumann rothkopf
Piano-pédalier droit, directement intégré dans les cordes du piano.


Un peu de contexte – a – Un compositeur

Robert Schumann est un critique allemand de la première moitié du XIXe siècle, mieux connu pour avoir été l'époux de la compositrice et virtuose Clara Wieck. L'œuvre de Robert n'est cependant pas épigonale, et mérite grandement d'être écoutée.


Un peu de contexte – b – Aux origines du piano-pédalier

Le piano-pédalier paraît une évidence (on dispose de clavicordes à pédalier dès 1460…), mais l'histoire de son idée demeure amusante. Il était couru qu'en cohabitant avec d'autres instruments à clavier, à commencer par l'orgue, qui dispose depuis longtemps de façon standard d'un pédalier, l'idée viendrait tôt ou tard d'essayer l'adaptation au piano – en particulier lorsqu'il devint l'instrument par excellence du compositeur (et de la bonne société).

On ne dispose pas de certitude sur ce qui poussa les facteurs à lancer la production, mais les Norvégiens aiment à raconter l'anecdote que je vous livre. En 1842, le fils de l'organiste de la cathédrale de Trondheim, arrive (claveciniste et organiste lui-même) à Paris pour y recevoir les cours de Frédéric Chopin. Notre Thomas Tellefsen est effaré de constater qu'en guise de musique sacrée, les organistes parisiens se régalent de marches et autres danses ou pièces brillantes, avec des traits plutôt pianistiques, sans tirer parti du pédalier. Par ailleurs, il demande à son père de lui emprunter son pédalier, car il n'en trouve pas de facture convenable pour lui, notamment pour pratiquer le clavecin.
    (Je n'ai pas poussé plus avant l'investigation, mais je me demande s'il faut en déduire qu'on utilisait encore des pédaliers à la française en 1840, c'est-à-dire des pédaliers qui ne permettent que d'utiliser les pointes et pas du tout les talons, réduisant grandement les possibiités de phrasé et de legato par rapport aux pédaliers à l'allemande qu'on connaît désormais – ou si c'est seulement que la facture en était trop imprécise, ou simplement trop différente, pour l'usage de Tellefsen Jr.)
    Dans ses lettres à son père, Thomas Tellefsen évoque en 1844 son désir de pouvoir jouer Bach avec un pédalier, lorsqu'il pratique le piano. De là, les exégètes norvégiens extrapolent qu'il aurait pu être celui qui a soufflé l'idée à Érard et Pleyel. (Sans preuves concrètes, mais son effroi devant la pratique parisienne est assez amusant et je vous l'offre.)

    Dans tous les cas, le pédalier au clavecin et au clavicorde était depuis longtemps utilisé comme moyen de travail pour les organistes, qui n'avaient pas toujours leur église à disposition. (J'imagine, là non plus sans avoir effectué les recherches nécessaires, qu'entre les distances plus longues du fait de l'absence de transports efficaces comme aujourd'hui, et les offices sans doute plus nombreux, les moments de répétition étaient plus réduits / contraignants à l'intérieur d'une église ?)
    Dès que le piano devint l'instrument dominant, il était logique que les organistes souhaitent y travailler leur orgue, ou essayer d'y étendre leurs habitudes. (Car le clavecin lui est décidément beaucoup plus proche, dans les modes de jeu et de phrasé, que le piano – outre l'absence de nuances dynamiques individualisées, la réponse même du toucher est plus comparable, ne requérant pas la force importante mais canalisée du piano.)

    Ces premiers types de piano-pédalier chez Érard et Pleyel reliaient le pédalier aux cordes de l'intérieur du piano, que l'on pouvait déjà actionner par les touches. D'autres modèles plus tardifs ont repris le principe, déjà connu au clavecin, du pédalier autonome qui actionne ses propres cordes – autorisant le choix d'un timbre un peu différent, comme sur les orgues.

    Le Conservatoire de Leipzig fait l'acquisition dès les débuts de la facture, vers 1844, d'un modèle Pleyel. Il enthousiasme Schumann, qui aime passionnément l'orgue et souhaite ainsi s'entraîner, mais y voit aussi la possibilité d'étendre les frontières techniques et expressives du piano, si bien qu'il loue, dès avril 1845, un pédalier (et non un piano-pédalier, si j'ai bien compris), qui l'enthousiasme au point qu'il écrit dans la foulée deux cycles qui lui sont consacrés – et qu'il envoie immédiatement à son éditeur : les Esquisses et les Études en forme de canon. Les Fugues sur le nom de BACH, de 1846, sont prévues pour l'orgue ou piano-pédalier, et semblent déjà acter le peu d'équipement de la population musicienne en pédaliers pour piano.


schumann rothkopf


Un peu de contexte – c – Les impasses de la facture

    L'instrument, hors de Schumann, et côté français Alkan et Koechlin, a connu une fortune limitée chez les compositeurs. Aussi, d'emblée, Schumann a prévu et autorisé les accommodements : ses pièces pouvaient être jouées avec le concours d'une troisième main (ou à quatre mains, à la convenance des interprètes). Clara en a réalisé des arrangements pour deux mains (au prix d'extensions parfois acrobatiques), Bizet pour quatre mains, et Debussy pour deux pianos. De son vivant existaient déjà des arrangements pour trio piano-cordes.

    Ce paraît dommage, mais il existe un certain nombre d'explications très pratiques au faible succès du piano-pédalier – pas l'encombrement en tout cas : il se déclinait aussi en version piano droit !

→ Par essence, le pédalier occupe… les pieds !  Or, le piano dispose aussi de ses propres pédales, pour divers types d'effets (les cymbales de la « pédale du janissaire », sur certains modèles des années 1800 et suivantes !). Et en particulier la pédale forte, qui soulève tous les étouffoirs du piano pour permettre une résonance longue. Cette dernière est devenue, à l'époque où le pédalier pour piano est produit pour la première fois, un auxiliaire puissant pour le type de jeu qu'affectionnent les Romantiques : elle offre davantage de fondu, facilite le legato, et permet d'oser des traits de type arpège dans les aigus, sans sacrifier l'homogénéité du spectre, la continuité du flux musical. Cette pédale n'était pas du tout aussi puissante que sur les pianos d'aujourd'hui, certes, mais observez et vous verrez que très peu de pianistes, même les plus virtuoses, savent s'en passer lorsqu'il s'agit de jouer Chopin ou Schumann – quelques-uns, justement, attirent l'admiration de leurs pairs lorsqu'ils parviennent à créer l'illusion de son usage sans y recourir, preuve suprême d'une maîtrise technique surnaturelle. (Coucou Giovanni Bellucci.)  Mais on n'en demande pas tant, et les éditions des œuvres de Chopin, par exemple, indiquent les appuis et lâchers de pédale – imaginez le Prélude n°17 sans pédale : les notes répétées seraient forcément disjointes, et l'effet d'enveloppement poétique pensé par le compositeur serait impossible.
→→ Une des solutions envisagées était de jouer d'un seul pied le pédalier (la partie n'est pas très exigeante chez Schumann, qui avait qu'une petite expérience organistique) et de manipuler les pédales de l'autre pied, ce qui restait assez technique et inconfortable.

→ Le pédalier pour piano d'époque n'était pas du tout réglé avec la même finesse que le clavier (apparemment il nécessite de grosses, grosses clefs d'accord, et on ne pouvait pas fournir la même qualité de finition), ce qui rendait le jeu à la dynamique juste assez difficile – doser une nuance avec ses pieds, difficulté additionnelle !  Et même avec un jeu irréprochable, il semble (je me fonde sur les propos de Martin Schmedig, qui a joué les Schumann sur piano-pédalier d'époque) que le rendu final soit resté aléatoire. Cette impossibilité d'un résultat prévisible et propre a aussi dû décourager les interprètes et les compositeurs. (D'ailleurs le disque de Martin Schmeding montre effectivement des phrasés et nuances assez rigides et cassants.)


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Fugue n°4.
schumann rothkopf
Le piano-pédalier de 1853 chez Érard, tel que présenté à l'Exposition Universelle.
(Photo Gérard Janot, au Musée de la Musique à Paris.)




Compositeur : Robert SCHUMANN (1810-1856)
Œuvres :
4 Esquisses pour piano-pédalier Op.58 (Vier Skizzen für den Pedal-Flügel, 1845),
6 Études
en forme de canon pour piano-pédalier Op.56 (Studien für den Pedal-Flügel – Sechs Stücke in kanonischer Form, 1845),
6 Fugues sur le nom de BACH pour orgue ou piano-pédalier Op.60
(Sechs Fugen über den Namen BACH für Orgel oder Pianoforte mit Pedal, 1846)
Commentaire 1 :
    Trois cycles écrits dans la foulée de cet enthousiasme de Schumann pour cette extension nouvelle de l'instrument, pleine de promesses, et qui abordent des aspects très différents du répertoire pour clavier.
    ♣ Les Esquisses sont chacune écrites selon la forme d'un scherzo : forme ABA', avec un grand contraste entre les sections – et certaines portions de texte littéralement répétés, comme dans beaucoup de cycles pianistiques de Schumann (Kreisleriana, Scènes d'enfants, Carnaval de Vienne, etc.). Elles ont la double particularité d'utiliser une écriture assez homorythmique (en accords principalement) et une matrice commune (le petit mouvement pointé audible dès le début de la première pièce se retrouve dans le thème principal de chacune). Je leur trouve personnellement beaucoup de caractère, et leur passage à l'orgue permet de flatter au mieux les timbres et résonances des instruments, plutôt que la polyphonie toujours délicate dans ces acoustiques.
    ♣Les Études en forme de canon ne conservent que peu audiblement le projet de la forme canon (en entrées décalées, comme la première le montre très bien) ou de l'étude abstraite ou virtuose. Elles sont finalement plutôt des pièces essentiellement mélodiques, développant de jolis thèmes légers et lyriques sur des accompagnements assez simples.
    Tout à l'inverse, les Fugues sur le nom de BACH, dont Schumann était persuadé qu'elles seraient l'œuvre qui lui survivrait le mieux, développent un grand sens de l'abstraction : très redevables à Bach, mais osant également des chromatismes hardis qui annoncent, par certains aspects, le langage de Franck. Elles sont parfois vraiment longues (la deuxième, à tempo vif, atteint cependant six minutes), et explorent des chemins tortueux, variant le nombre de voix (!) ou le mode de traitement – abandonnant par endroit la polyphonie pour des effets à la romantique, et revenant ensuite creuser les possibilités purement contrapuntiques. Édifice considérable et plus difficile d'accès, que Schumann (déjà conscient du manque d'équipement en pédaliers pour piano ?) a conçu directement pour l'orgue ou piano avec pédalier (avec quelques passages au legato assez délicat à réaliser sur un orgue), contrairement aux deux autres cycles dont les traits pianistiques réclament nécessairement arrangements et virtuosité aux organistes.
 
    ♣ Je demeure très touché par ces pièces, assez nues et directes, sans les habituels effets pianistiques (octaves, traits, arpèges…). Elles flattent en réalité particulièrement bien les propriétés des orgues, et leur poésie, les couleurs harmoniques suscitent une émotion assez franche, que ce soit dans les pièces les plus simples, qui ne réclament pas beaucoup d'exégèse, ou dans ses fugues retorses, qui ne paraissent jamais immobiles ou inaccessibles, toujours pudiquement frémissantes et chantantes.



Interprètes : Andreas ROTHKOPF, l'orgue Walcker de Hoffenheim (1846),
Label : Audite (1988, réédition 2010)
Commentaire 2 :
    Œuvre très souvent enregistrée par les organistes, plus rarement par les pianistes. Je n'ai pas trouvé de version réellement convaincante pour piano, et n'ai pas voulu aller du côté des arrangements de Bizet ou Debussy, pour conserver l'esprit de la série. L'enregistrement le plus authentique, celui de Martin Schmeding chez Ars Produktion, ne me convainc pas du point de vue interprétatif, très raide, ni du côté de l'instrument, très sec, sans plus-value forte de coloris. Il faudrait donc se tourner vers les versions sur piano-pédalier modernes, mais elles sont le fait d'organistes pas toujours très délicats au piano (Guillou) ou simplement par extraits (Latry).
Aussi, Schumann ayant lui-même initialement pensé le piano-pédalier comme un entraînement pour l'orgue, ayant conçu son troisième cycle comme d'emblée organistique, et ayant même approuvé les arrangements de son vivant permettant la diffusion de ces pièces… je vous propose tout simplement le meilleur disque que je connaisse de ce corpus… et il est à l'orgue.

    Beaucoup davantages dans ce disque :
    il contient toutes les pièces de Schumann comportant une ligne de pédalier,
    la captation Audite est comme toujours réaliste dans sa réverbération mais particulièrement nette pour l'auditeur,
    l'orgue Walcker de l'église évangélique de Hoffenheim (entre Francfort-sur-le-Main et Stuttgart, près de Mannheim) est contemporain de la composition des fugues (1846)…
    … et Rothkopf réalise des merveilles.

    J'admire en particulier la limpidité de la registration (jamais lourde, beaucoup de fonds, pas trop de mutations à la fois, et cependant une couleur qui varie de pièce en pièce) et la qualité particulièrement exemplaire des détachés : la plupart des versions manquent un peu de rebond, s'empâtent, n'avancent pas en permanence. Lui paraît au contraire d'un naturel, d'un élan et d'une nécessité absolument évidents. Une version que je fréquente beaucoup depuis très longtemps – même si mon goût, aujourd'hui, privilégierait sans doute des interprétations uniquement sur les jeux de fonds, avec un contrechant d'anche çà ou là…
Lisible, simple, persuasif : tout simplement le meilleur interprète que je connaisse pour ces pièces. Ce qui a facilité le choix.



Alternatives ?

    Je vous laisse chercher parmi les versions pour piano celles qui vous conviendraient. Je trouve de toute façon le résultat moins exaltant au piano – on gagne plus avec les couleurs de l'orgue qu'avec les dynamiques du piano, pour une fois ! –, et côté orgue, pour en avoir écouté beaucoup, je n'ai pas énormément d'alternatives à suggérer.

    Olivier Vernet (au Stiehr-Jacquot de Saint-Michel de Wisches, chez Ligia) est assez irréprochable. Un peu moins coloré et élancé, mais son intégrale est convaincante de bout en bout.
    Daniel Beckmann (Dreymann de 1837 à Sankt-Ignaz de Mainz, chez Aeolus) tire sans doute moins vers le style schumannien et davantage vers l'aspect organistique de l'exercice, mais mérite largement l'écoute.

    Pour les Esquisses : Keith John (Kleuker du Chant d'Oiseau de Bruxelles, chez Priory), et bien sûr Guillou à Rotterdam (avec une registration totalement différente pour chaque pièce, chacune très typée).

    Pour les Études : Michelle Leclerc, sur le formidable Bätz baroque (1761) de l'église évangélique luthérienne de La Haye.

    Pour les Fugues : Bowyer (au Marcussen d'Odense).



… La prochaine fois, si je ne me ravise pas d'ici là, ce sera de l'opéra italien très mal connu… et assez réjouissant.

Mais plusieurs aventures nous attendent d'abord autour de quelques autres sujets !

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(Pour retrouver toute la série depuis 1580, c'est par ici.)

jeudi 16 septembre 2021

Les paradoxes de l'orgue : le mauvais répertoire pour le mauvais instrument


Récit

Sur les routes du Forez et du Livradois, en direction des fresques XIe et du cloître roman de Lavaudieu. la route la plus brève nous mène, comme tout bon carrefour de France, au pied d'une autre prestigieuse abbaye – mère de nombreuses – aux contours partiellement fortifiés.

Le temps de descendre de monture, nous percevons, dès l'abord du chevet, les vibrations qui transpirent des pierres.

En paisible hâte, nous poussons le portail Ouest… et se produit alors un miracle comme seule l'apparition de la Foi peut en dispenser : ma compagnonne d'aventure, plutôt rétive d'ordinaire aux abstractions bruyantes de l'orgue, tombe à genoux et s'écrie devant l'assistance des pèlerins en bure, massés autour du jubé où plane le Christ glorieux et crucifié,

« JE CROIS ! ».

Ce prodige, que Dieu accomplit par le truchement des jeux d'anches à la française, est révélateur, non seulement de Sa puissance et de Son goût assuré, mais aussi de quelques-unes des tensions internes à l'orgue. Tensions qui expliquent sa place singulière, à la fois le plus accessible des instruments, audible en personne et gratuitement rien qu'en poussant une porte voisine, et le répertoire le plus ésotérique, très éloigné des autres genres, complexe, souvent tourné vers la musique pure…

Cet épisode authentique de ma vie – ne croyez surtout pas que j'aie eu le front d'y apporter quelques enjolivements insincères – m'incite à l'Espérance, et tout en vous transmettant mes réflexions métaphysiques sur la Double Nature (de l'orgue), me fait aspirer à donner quelques pistes à ceux qui n'ont pas encore accepté la (toute divine) Grâce de ce répertoire.



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Extrait de la Chaconne en sol (inédite) de Pachelbel qui nous accueillit en la Casa Dei.

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La chaconne complète par le même Jürgen Essl, le seul organiste à l'avoir enregistré, sur les orgues de Simmern (chez CPO).



mendelssohn motets féminins orgue bernius
L'orgue Dom Bedos – Quoirin de Sainte-Croix de Bordeaux, où je vécus moi-même semblable révélation.



Le plus accessible des instruments ?

    L'orgue devrait pourtant être un instrument qui nous demeure des plus familiers : quoiqu'il ne soit pas le plus ancien des instruments qui ont encore cours en Europe, ce doit être celui dont les exemplaires les plus anciens nous soient parvenus – il reste quelques buffets et tuyaux du Moyen-Âge.
    Il est tellement emblématique de la musique européenne qu'en arabe, le terme pour désigner l'instrument est plus ou moins – si j'ai bien compris ce que les locuteurs m'ont expliqué – le terme « romain », sous-entendu « l'instrument romain / européen / chrétien ».

    Outre sa présence familière au sein de la liturgie pour les pratiquants – créant une exposition mécanique pour toute une population qui n'est pas nécessairement mélomane –, il a aussi la particularité d'être audible gratuitement. La plupart des concerts et auditions d'orgue se déroulent ainsi en entrée libre ou au chapeau. Dans les quelques cas où il sont payants, les tarifs sont rarement élevés… et il reste toujours possible de contourner la chose en allant écouter les pièces de sortie jouées en fin d'office ou les répétitions des organistes en journée…
    Je pourrais vous narrer en hautes couleurs les chocs vécus en entrant par hasard à l'heure où l'organiste de Saint-Gilles d'Étampes répète du Boyvin sous les insolites fresques honorant les artisans-mécènes du XVIe siècle, ou, comme vous le savez désormais, à l'instant où Jürgen Essl s'essaie à une chaconne à la française de Pachelbel sur l'anonyme-Carouge de La Chaise-Dieu.

    Et cette expérience peut advenir pour n'importe quel néophyte qui pénètre par hasard dans une église pour prier, visiter, se reposer… Surtout qu'il s'y ajoute la dimension la plus évidente : l'impact physique de l'instrument. La technique à vent, la largeur des tuyaux, leur spatialisation dans l'instrument, la réverbération des voûtes produisent immédiatement une expérience sensorielle très concrète, très physique : il n'est pas besoin d'être initié pour sentir le son toucher notre peau, l'espace se remplir des échos, pour percevoir le contraste entre les timbres des jeux…
    Quand vous avez des anches ou des chamades qui se mettent à crépiter, il n'est plus question de musicien savant ou d'auditeur innocent, tout le monde perçoit ce qui se passe.

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Chant des Marseillais & Ah ça ira arrangés par Balbastre. (Interprétation de Michel Chapuis à Saint-Roch, chez Natives.)
C'est en jouant ainsi des airs révolutionnaires que Balbastre, organiste des rois, sauva l'orgue de Notre-Dame.


    Prenez deux récitals de pianistes ou d'orchestres différents : il faut être un peu informé pour bien sentir la différence entre les deux. Entre deux orgues, n'importe quel visiteur ingénu percevra immédiatement les différences de timbre, de volume, d'acoustique. De là découle le caractère immédiatement accessible de cet instrument, ludique aussi avec toutes ses tirettes, ses jeux qui portent des noms imitant d'autres instruments…

    De surcroît, les organistes répètent régulièrement, et par la force des choses, souvent en public – bien sûr, ils ont la clef et peuvent aussi le faire aux heures de fermeture –, il est donc très facile de se faire plaisir ou d'être surpris par la musique. Par-dessus le marché, considérant le nombre d'églises au km², en France et dans pas mal de pays d'Europe, il suffit d'être dans une ville pour disposer d'un choix particulièrement vaste de paroisses… et donc d'instruments. À cela s'ajoute qu'il n'y a pas d'horaires universels pour les concerts d'orgue, et qu'on peut aussi bien en trouver le dimanche midi que le jeudi soir, ce qui permet à chacun de trouver un moment compatible…

    Voilà, l'orgue est le plus accessible des instruments, tous les Européens l'adorent, il est tellement facile d'accès et réjouissant. Fin. Notule suivante.



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Le Dialogue sur les grands jeux qui clôt la première hymne du Livre d'orgue de Grigny, Veni Creator, tel que joué à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume par Pierre Bardon (chez Pierre Vérany). Le paradis des anches rugissantes !



Le moins accessible des répertoires

    … Vous aurez cependant sans doute noté que, malgré toutes les observations pourtant assez évidentes ci-dessus… les gens qui aiment la musique classique ajoutent en général plutôt « je fais du piano », « les voix de ténor me donnent des frissons » ou « j'adore le Philharmonique de Berlin », et plutôt rarement « j'ai passé le week-end au Prytanée de La Flèche ».

    Car l'orgue constitue bel et bien une niche au sein de la niche musique classique : énormément de mélomanes n'aiment pas l'orgue, ne le connaissent pas bien ou ne s'y intéressent pas. Et malgré les avantages pratiques effleurés supra, ce n'est pas sans raison. En effet le répertoire d'orgue est possiblement le plus intellectuel de toute la musique classique.

    Bien sûr, il existe aussi le lied ou le quatuor, dont le public est probablement encore plus chic et éduqué. Cependant le tarif d'entrée du lied, pour une bonne part de son répertoire, tient davantage à la maîtrise de l'allemand et à la culture poétique qu'à la difficulté proprement musicale ; et le quatuor utilise malgré des tout des formes qui restent plutôt intuitives (les scherzos, les rondeaux finaux, les variations, même la forme sonate lorsqu'elle n'est pas trop sophistiquée…) par rapport à la quantité de variations et de fugues du répertoire d'orgue.
    Car l'orgue, lui, dispose d'un public probablement un peu moins intellectuel au sens littéraire, mais constitué de véritables passionnés particulièrement érudits sur la musique même, sur les instruments (sans comparaison avec les esthètes plus touche-à-tout passionnés d'architecture, de poésie et de cinéma qu'on trouvera dans les soirées de lied), incluant énormément de praticiens, amateurs de bons niveau. Il faut dire que les compositeurs tutélaires de l'orgue ne correspondent pas du tout aux « grands compositeurs » célèbres dans tous les autres répertoires… Haydn, Beethoven, Brahms, Mahler, Debussy, Ravel, Stravinski… vous pouvez oublier ces noms, ça n'existe pas ici en dehors des transcriptions – enfin, si, ça existe un peu mais ce n'est pas vraiment intéressant ni emblématique. L'orgue français, ce n'est pas Gounod-Bizet-Fauré-Debussy-Ravel, mais plutôt Boëllmann-Widor-Vierne-Alain-Langlais-Messiaen…

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L'« Amen » de l'hymne Verbum supernum de Nicolas de Grigny (orgue Tribuot de Seurre, 1699) par Lecaudey, exemple typique de contrepoint écrasé par la registration (et dans bien d'autres occurrence l'acoustique), même si le résultat en est assez excitant (quels timbres !).

    Se pose alors la question du pourquoi ?  Pourquoi cet instrument que tout prédispose à la plus grande popularité demeure-t-il admiré essentiellement par ceux qui le pratiquent et quelques autres passionnés un peu monomaniaques – vous trouverez peu d'amateurs d'orgue tièdes, on bascule vite de « j'aime bien un ou deux disques que j'écoute une fois dans l'année » à « je connais la composition des principaux instruments d'Europe et la registration précise de toutes les symphonies de Widor ».
    Je vois quelques pistes, structurelles et/ou historiques.

    Structurellement, l'instrument a ses limites. Certes, il jouit de couleurs presque infinies grâce à ses jeux, mais il ne dispose pas de nuances dynamiques individualisées. Sur tous les instruments (à part le clavecin), on peut varier l'attaque, et en particulier l'intensité du son, doux ou fort, ce qui crée des phrasés expressifs, qui imitent la parole. Sur l'orgue, non. La touche actionne un tuyau, le processus est binaire : souffle dans le tuyau ou pas de souffle dans le tuyau. (Imaginez une symphonie de Mahler sans contrastes non seulement entre les phrases, mais entre les notes d'un thème, sans progression possible…)
    Cette remarque fait en général hurler à la mort les organistes – mais je me permets de le souligner, ayant déjà joué sur quelques vénérables de ces instruments –, et pourtant : pour varier l'intensité, on peut ajouter ou retirer des jeux, mais pas timbrer ou attaquer différemment une note, une partie de phrasé. Les Romantiques ont bien ajouté des pédales d'intensité à leurs orgues, mais il s'agit d'une aimable plaisanterie : la pédale va réguler la puissance de tous les jeux à la fois (il existe peut-être des modèles où ce peut être fait clavier par clavier, mais impossible sur une note en particulier), ce qui permet de souligner les équilibres structurels… et n'agit absolument pas sur les phrasés.
    Le seul paramètre dont peut disposer un organiste tient dans le lié ou le détaché, comme au clavecin, qui permet de mettre en valeur telle ou telle note, de créer des appuis. C'est pourquoi il est souvent difficile de faire la différence entre les organistes : on entend très fort le timbre et les caractéristiques de l'orgue qu'ils jouent, mais leurs qualités propres tiennent dans la netteté et la finesse de leurs détachés entre les notes… il faut être déjà un peu savant, voire un peu praticien, pour vraiment faire la différence. (Honnêtement, entre Marie-Claire Alain qui joue sur un orgue baroque et Michel Chapuis sur un orgue moderne, on peut vite prendre l'un pour l'autre si l'on n'est pas un brin érudit. Alors qu'Oïstrakh, Starker ou Karajan, on les repère tout de suite au son, aux manières…)

    [Bien que ce n'ait pas de rapport direct avec notre propos d'aujourd'hui, cette absence de nuances dynamiques individuelles sur les orgues explique aussi pourquoi les organistes qui se tournent occasionnellement vers le piano jouent souvent de façon très brutale, parce qu'ils n'ont pas l'habitude de surveiller la force avec laquelle ils appuisent sur les touches : sur un orgue à traction mécanique il faut appuyer fort, et sur les autres c'est indifférent, mais il n'y a pas d'enjeu à modérer l'attaque pour effectuer des nuances douces ou timbrer le son. Ça s'entend chez énormément d'organistes, professionnels ou amateurs, qui jouent du piano de temps à autre en dilettante. Au disque, on peut s'en apercevoir à la marge chez Guillou, dans sa Sonate pour piano de Reubke. Et, bien sûr, ce n'est pas une remarque universelle, certains grands organistes jouent divinement les pièces les plus virtuoses du répertoire de piano, avec moirures et nuances, comme Georges Delvallée dans les 12 Préludes-Poèmes de Tournemire, monumental cycle d'envergure lisztienne. Mais cela réclame un travail tout à fait spécifique – c'est être virtuose de deux instruments parents mais bien distincts.]
  
    En quoi est-ce un problème ?  Cette caractéristique tend à uniformiser les phrasés, entre les organistes, mais aussi dans une œuvre. Si vous vous êtes déjà demandé pourquoi les arrangements d'extraits de Wagner, de symphonies de Bruckner ou du Sacre du Printemps ne fonctionnaient jamais parfaitement dans les arrangements pour orgue, vous tenez votre réponse : il n'est pas possible de faire monter en intensité un phrasé, de moduler des dynamiques au sein de la phrase. On peut produire un gros crescendo collectif des tuyaux, et c'est tout. Cette impossibilité d'individualiser l'attaque impose immédiatement une sorte de raideur au résultat, et participe fortement à l'impression de distance, de froideur intellectuelle, que peut ressentir le néophyte face à l'orgue : tout est un peu raide, un peu sur le même plan, et c'est à notre esprit d'aller chercher les structures, les progressions en écoutant le détail de l'harmonie ou du contrepoint – ce qui n'est pas toujours facile, pour des raisons aussi bien de formation musicale que de conditions pratiques. J'y viens.

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Dans cette (magnifique) transcription d'Yves Rechsteiner pour le Rigaudon du Castor & Pollux de Rameau, on entend bien la nature des nuances, qui tient aux nombres de jeux accouplés, et ne peut changer au cours du phrasé.
(Pour autant, je n'ai mis que des exemples d'une singularité et d'une beauté suffocantes, vous ne serez donc pas gênés !)

    Ce ne serait pas bien gênant si l'orgue consistait essentiellement en œuvres à base de grands accords, dont la lisibilité serait évidente et l'impact physique tout à fait immédiat. Et pourtant, contre toute logique, le répertoire d'orgue, censé prolonger la célébration de la Foi, et donc accompagner des fidèles qui ne sont pas nécessairement des mélomanes (et encore moins nécessairement des mélomanes érudits), développe plus qu'aucun autre le contrepoint et la recherche harmonique. Contrepoint, c'est-à-dire que plusieurs mélodies simultanées s'entrecroisent ; recherche harmonique, c'est-à-dire que l'enchaînement entre les accords, au lieu d'emprunter des schémas connus, ménage beaucoup de surprises, de bifurcations, qui soutiennent l'intérêt, créent des mondes nouveaux, mais sont aussi beaucoup plus difficiles à suivre et comprendre. Je suppose que c'est là le fruit de la formation des maîtres de chapelle, élevés dans une sorte d'abstraction musicale – où la contrainte de plaire au public comme à l'Opéra, où l'on va insister sur les jolies mélodies, ou comme pour les concertos, où la virtuosité doit être très extérieurement visible par le déplacement des doigts (tandis que l'organiste est caché ou, à tout le moins, de dos), n'a pas cours –, qui les a conduits à fouiller la musique même plutôt que de rechercher l'accessibilité pour le public. On parle aussi d'un temps où la messe était célébrée en latin par l'officiant de dos : une forme d'inaccessibilité mystique, une perception de mondes souterrains qu'on n'appréhende pas totalement, n'étaient pas nécessairement déplacés dans la mentalité collective.
    Dommage que cela tombe sur l'instrument dont les concerts sont le plus aisément à la disposition à tous.

    Mais ce ne serait pas réellement un problème s'il était possible de se former patiemment l'oreille… car, non-sens des non-sens, ce répertoire, le plus raffiné de tous dans ses recherches contrapuntiques et harmoniques… se joue dans des acoustiques la réverbération du son ne permet… que d'entendre la mélodie supérieure !  Et c'est ce qui me fascine dans le répertoire d'orgue : les gars (parce qu'ils en avaient la liberté ou, comme je l'ai supposé ici, parce que cela faisait écho à une perception transcendantale de la religion) ont écrit des pièces d'une parfaite complexité… sur l'instrument où l'on ne peut pas l'entendre !  La plupart du temps, les églises sont trop grandes, les acoustiques pas adaptées, et beaucoup d'instruments – c'est là où j'arrive à mon sujet véritable – ont des timbres tellement fondus et épais qu'il est quasiment impossible, sans la partition dans la main (et même avec, j'ai testé pour vous…), d'entendre les contrechants et parfois même la mélodie principale !

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Je poursuis mon exposé de contre-exemples avec les timbres tellement différenciés, très pincés, acides, colorés, capiteux du Cavaillé-Sals de l'abbaye de Gellone à Saint-Guilhem-le-Désert.
Ici, le Troisième Noël de Daquin, par Falcioni (chez Brilliant Classics), variations sur des noëls populaires. Aussi éloigné que possible de la facture XIXe qui veut homogénéiser les jeux.

    De là provient mon scepticisme face aux Cavaillé-Coll : certes, ils font du gros son, mais les timbres des jeux sont très peu individualisés par rapport aux orgues baroques (ou même néoclassiques du XXe, qui n'ont pourtant pas ma faveur non plus), et surtout les mixtures (assemblages standards de jeux formant une grande densité timbrale) saturent l'espace sonore et rendent le contrepoint (voire des parts entière du spectre sonore) complètement inaudible et masqué. À la Madeleine, en registrant bien, on peut s'en tirer ; à Saint-Sulpice, dès qu'on part sur les grands jeux, c'est fini, on n'entend plus qu'une masse.

    Pas étonnant, donc, que les néophytes n'aiment pas toujours l'orgue : la raideur dynamique, on ne peut rien y faire (à part jouer sur les détachés, la registration, alterner entre les claviers…), c'est le cahier des charges de l'instrument ; mais évidemment, si ce sont les œuvres les plus complexes du répertoire, pas vraiment conçues pour être comprises par le public, et qu'on les joue sur les instruments et dans des acoustiques où l'on n'entend rien, il faut beaucoup de patience pour comprendre cet univers.
    Je l'avoue, cet écart me fascine : avoir choisi justement l'instrument et le lieu le moins propice pour produire tout ce répertoire très largement fait de contrepoints abondants et de progressions harmoniques subtiles – qu'avaient-ils dans la tête, les organistes ?  (Peut-être une conception particulière du sacré inacessible ou une ivresse de leur liberté créatrice par rapport aux compositeurs dont le métier était de plaire à la presse et au public, je ne sais.)



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Corrette, Noël « À minuit fut fait » sur l'orgue d'Orgelet (dans le Jura), par Meylan.
Contre-exemple de composition simple où l'on entend.




Conversions

Une fois tout ceci posé, comment aborder l'orgue ?  Comment convertir ou se convertir ? 

Il y aura ceux qui se sentent immédiatement attirés, fascinés par la puissance et l'impact physique, ou qui aiment les pièces très figuratives des Romantiques, façon final de la Symphonie n°5 de Widor ou Carillon de Westminster de Vierne. Ceux-là sont déjà sauvés et pourront grossir le rang des amateurs d'orgue. Ou les adorateurs de Bach, qui sont des gens bizarres, en général assez peu sensibles à des contingences telles que « c'est trop compliqué, je n'y comprends rien » ou « c'est trop réverbéré, je n'entends pas », et resteront enthousiastes « parce que Bach c'est le sang ».

Mais tous les réticents qui trouvent ces grosses machines insupportablement bruyantes et superficielles, qui tiennent l'orgue pour du gros pouêt-pouêt censé impressionner la foi du charbonnier plutôt que la mélomanie de l'honnête homme… il existe des médications – comme vous l'a laissé supposer mon récit liminaire.

Si vous n'aimez pas l'orgue ou voulez convertir à l'orgue, tous les passionnés vous confirmeront que le choix de l'instrument (et de la captation, si vous le faites par le disque) est capital. Il faut vraiment donner accès à une grande variété de factures, et dans les bonnes conditions sonores. J'ai ainsi été témoin de conversions – à commencer par la mienne, indifférent que j'étais à ce répertoire tellement centré sur ses propres compositeurs – liées à des portions précises du répertoire d'orgue.

Peuvent influer :
a → Bien sûr le style du répertoire, du baroque au contemporain.
b → La forme de la pièce : les grands accords sont plus immédiatement physiques et lisibles, mais il existe aussi des pièces avec un jeu de fond + un jeu d'anche qui tient la mélodie, de grandes variations (chaconnes & passacailles notamment), des toccatas conçues pour une virtuosité plus digitale (avec un résultat plus vif et « liquide » en général), et bien sûr mainte fugue pour les amateurs de contrepoint !
c → Le type d'orgue. Capital : les orgues baroques ont des timbres beaucoup plus différenciés, en particulier en France, où les jeux d'anches ont une saveur assez incroyable, très nasals, très verts. Ils font souvent la différence chez ceux qui ne connaissent que les gros Cavaillé-Coll ou les néoclassiques un peu froids.
d → La registration : le plein-jeu est très brillant et saturé (utilisé pour les pièces d'ouverture en général), les jeux d'anches très mordants et puissants (on parle de « grands jeux » lorsqu'on les regroupe, en général avec de la mixture), les jeux de fond très doux et transparents… on peut être sensible plutôt à l'une ou l'autre composante.

Il faut tout essayer avant d'admettre, que, vraiment, il n'y a rien à faire, votre victime n'aime pas l'orgue.

Mais, j'insiste, avec l'orgue baroque français, il y a de quoi changer radicalement les perceptions. Particulièrement en vrai, où leur impact est très physique. Regardez dans votre région, et faites un tour au Dom Bedos de Bordeaux (33), à Sarlat (24), à Poitiers, à Cintegabelle, au Prytanée de La Flèche, à Bolbec, à Houdan, à la Chapelle Royale de Versailles, à Fresnes, à Beaufays (Belgique), à Saint-Michel-en-Thiérache, à Seurre, à Dole, à Champagnole, à Orgelet, au Sentier (Suisse), à La Chaise-Dieu, à Saint-Maximin-la-Sainte-Baume, à Saint-Guilhem-le-Désert…



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Les mélodies toujours très verbales, comme un récitatif d'opéra ou une prosodie de Leçon de Ténèbre, de Boyvin. Ici un dialogue de récit de Cromorne sur l'orgue de Champagnole, par Delor.



Mes exemples ont prolongé l'idée de départ : l'orgue à la baroque-française, aux timbres très typés et dépareillés, qui rompt brutalement avec la représentation des choses harmonieuses et monumentales qu'on se représente dans l'imaginaire collectif – et qui peuplent, il est vrai, la plupart des vastes églises.

Pour autant, si l'on veut contourner l'orgue à la Bach ou à la Widor – j'aime beaucoup Widor au demeurant, même comme organiste, je l'ai souvent joué et avec plaisir, qu'on ne se méprenne pas (je pense seulement qu'il ne faut pas se limiter à cette perception de l'orgue) –, on peut tout à fait élire domicile ailleurs. Le XXe siècle a produit, bien évidemment, quantité de propositions originales, que ce soient les impressionnistes Pastels du Lac de Constance de Karg-Elert, les diverses périodes de Messiaen (où les accords augmentés produisent en réalité une consonance nouvelle et enrichie, très accessible dans L'Ascension ou La Nativité), les trois livres de Promenades en Provence de Reuchsel, les pièces intimes (Laudes) ou gigantesquement ambitieuses (Debout sur le soleil, La Croix du Sud) de Florentz… sans parler des expérimentations de Cage (les accords qui durent plusieurs années, plusieurs églises dans le monde l'exécutent en ce moment) ou Ligeti (il faut repousser la tirette le jeu alors qu'il est en train de souffler, pour un effet d'aspiration-effondrement assez singulier !).

Tout cela pour m'émerveiller de ce paradoxe angulaire : la musique la plus complexe écrite pour être donnée là où on l'entendra le moins précisément. Et pour tenter d'expliquer ce désamour d'une large frange du public – non sans fondement, donc. Mais aussi pour suggérer des pistes d'exploration. Il faut essayer. Divers styles. En acceptant les limites de l'instrument et la grande typicité du répertoire.

J'avais en projet de clore par une discographie de choix alternatifs / d'orgues typés / de coups de cœur personnels / de versions marquantes et/ou bien captées pour aider à ce parcours, mais ce sera un véritable travail de notule en soi. Je le garde pour la semaine prochaine ou pour un peu plus tard. (Je passe déjà une partie de ma nuit à vous entretenir de ces choses absolument pas indispensables au Salut de l'Humanité.)



Et pour ceux qui craignent de ne savoir patienter, ce petit texte dissimule 47 noms de jeux d'orgue.

Excellente semaine à vous, à célébrer la grandeur de l'anche française, célèbre à juste titre à travers toute l'Europe !

jeudi 9 septembre 2021

Un jour, un opéra – Saison 2, épisode 13 : Sang polonais à Brno


🔵 Ce 4 juin,

au Théâtre National Janáček de Brno,

on donne Polská krev (« Sang polonais ») d'Oskar Nedbal, fleuron de l'opérette tchèque (1913) sur un livret de Leo Stein, l'auteur derrière Wiener Blut, Die lustige Witwe, Der Graf von Luxemburg ou Die Csárdásfürstin !  Toutes des œuvres extrêmement fréquentes dans la moitié Est de l'Europe, et parmi les plus représentées chaque année dans le monde !

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Le sujet est emprunté aux cinquième et dernier des Récits de feu Ivan Pétrovitch Bielkine, « La demoiselle-paysanne » (titre totalement transposé en anglais : « The Squire's Daughter »), dont l'intrigue se compare en tout point à celle de notre Véronique – avec un peu plus de bons sentiments et moins de cynisme à la française :

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Une jeune femme de noble famille se fait aimer sous un déguisement de fille simple, et répugne à le quitter pour se marier sous son vrai nom… avec celui-là même qu'elle a séduit !

Le livret ajoute une compétition entre deux femmes.

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Apparemment, les représentations ont plutôt lieu au Théâtre Janáček, une antenne du Théâtre National, bâti de 1960 à 1965 à l'issue de 7 concours d'architecture entre 1910 et 1957 !

Curieux de lire un jour cette histoire maçonnée en détail.

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Parmi les tubes de l'œuvre :

→ « Blondýnky něžné » (Tendres Blondes),

→ « Jste kavalír, to vím » (Vous êtes chevalier, je sais)

→ « Diplomat »

Musique légère, colorée, dansante et lyrique.



mercredi 8 septembre 2021

Un jour, un opéra – Saison 2, épisode 12 : création sur Théodora chez Théodora


🔵 Ce 3 juin,

à la basilique San Vitale de Ravenne (Yoshkar-Ola en translittération anglophone), capitale de la République des Maris – au Nord de la Volga, 150 km au Nord-Ouest de Kazan –,

on donne Teodora. Una scalata al cielo in cinque movimenti (« Théodora. Une montée au ciel en cinq mouvements. ») de Mauro Montalbetti, création toute fraîche pour soprano, actrice, danseuse, chœur et orchestre de chambre (dont un orgue).

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Particularité : l'œuvre est représentée sous les fameuses mosaïques qui représentent son argument… et réalisées sous le règne de son personnage principal, sainte Théodora.

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Ancienne danseuse et courtisane, Théodora est remarquée par Justinien Ier, qui la fait régner avec lui.

Réputée pour son humour (salace) et sa clairvoyance politique, elle intrigue avec virtuosité pour nommer son pape monophysite (la double nature du Christ est avalée par sa divinité), quitte à destituer le précédent sous un faux prétexte, via la femme du général Bélisaire – autre sujet récurrent de pièces (Marmontel) et d'opéras (Donizetti).

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Le langage de Montalbetti mêle atonalité et minimalisme radical : accords riches mais répétitions infinies… (À conseiller plutôt aux amateurs de Feldman que d'Adams.)

Et la représentation a lieu à San Vitale, octogone mosaïqué incroyable de richesse, et d'une conservation stupéfiante. Qui remonte au règne de Théodora elle-même.

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mardi 31 août 2021

Le grand agenda de septembre


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Le 1er septembre est dans un quart d'heure.

Aussi, voici relevé l'agenda des concerts de Carnets sur sol

Les concerts franciliens continuent de proposer une débauche de richesses et de ménager grand nombre de nouveautés et surprises… Les voici présentées (jusqu'au 31 décembre, mais les relevés sont complets environ jusqu'à mi-octobre) dans un fort joli tableau qui prendra peut-être, si vous n'y prenez garde, le contrôle de votre vie de mélomane…

Format ODS (Open / Libre Office)
Format XLS (Excel)

Institutions consultées : Opéra de Paris, Philharmonie, Opéra-Comique, Théâtre des Champs-Élysées, Châtelet, Seine Musicale, Cortot, Gaveau, Conservatoire Supérieur de Paris, Saint-Quentin-en-Yvelines, Herblay, Opéra de Massy, Comédie-Française, Odéon, Festival de Pontoise, Bouffes du Nord, Théâtre de la Ville, Théâtre Montansier, Opéra Royal de Versailles, Frivolités Parisiennes, Invalides, Musée d'Orsay, Musée du Louvre, Salle Wagram, La Scala Paris, Royaumont, Saint-Gervais, La Trinité, Philippe Maillard, Festival Marin Marais, Ensemble Exit, Le Consort, Les Talens Lyriques et quelques autres…

Écoutons, chantons et dansons tandis que la Fin du Monde continue de findumonder !

lundi 30 août 2021

Josef Metternich – ou ce que la technique lyrique n'est plus


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Alors que je soutiens volontiers que le niveau instrumental a extraordinairement augmenté depuis l'apparition du disque (il faut dire qu'arrêter d'envoyer sa jeunesse nourrir les canons a sans doute aidé…) – et ce, de façon très mesurable, il suffit de voir le nombre d'inexactitudes et de sorties de route, même pour Berlin ou le LSO, dans les années 50, et de les comparer à ce qu'on fait aujourd'hui dans les mêmes œuvres (certaines parvenaient difficilement à être jouées proprement, comme Sibelius !), pour pouvoir mesurer très concrètement qu'en effet, il n'existe pas de décadence, bien au contraire.

Sur l'interprétation (vraiment de l'ordre de la sensibilité personnelle), sur les modes de technique (le piano doux et peu projeté qui s'est répandu ces dernières décennies), on peut tout à fait discuter. D'autant qu'on peut aussi bien ressentir vivement le caractère plus policé de beaucoup d'exécutions d'aujourd'hui que vanter la conscience stylistique qui permet désormais aux mêmes artistes de jouer les répertoires sur divers instruments aux propriétés parfois assez différentes (en boyau, avec clétage totalement distinct, etc.). C'est un débat très stimulant, mais où prévaut la sensibilité individuelle – et, souvent, nos années de formation, nos premiers émois musicaux, les disques qui nous ont forgé, les concerts qui ont été des révélations… ou tout simplement le répertoire que l'on aime : clairement, si l'on vénère Monteverdi ou LULLY, il est probable qu'on considère l'existence d'avancées substantielles avant / après l'adoption des instruments d'époque (très rares sont les fanatiques de ces répertoires qui ne jurent que par Bruno Maderna et Nadia Boulanger !).

Cependant il est un instrument sujet à d'autres fluctuations, et où je suis un peu moins à l'aise de me retrouver (partiellement) en phase avec le discours de la décadente : la voix. Peut-être parce qu'il n'est pas possible d'améliorer la facture (ça s'appelle la vie sentimentale, et d'une manière générale les spécialistes s'accordent à dire que c'est compliqué), et plus sûrement encore parce que beaucoup de paramètres externes influent sur la voix : celui qui chante est une personne qui utilise son cerveau et son corps comme dans toutes ses autres actions d'individu pensant et ressentant… on ne peut pas laisser reposer la voix dans sa boîte, la déconnecter des émotions parasites, etc.

Tout en mettant en garde face aux fantasmes de l'Âge d'Or nébuleux, j'ai déjà émis à votre intention, estimés lecteurs, quelques hypothèses expliquant que, pour le chant, les progrès ne soient pas si évidents – pour ne pas parler de régression sur certains répertoires emblématiques. Par exemple l'extension de la vie urbaine, où l'on est encouragé à ne pas parler fort, pour ne pas déranger, alors qu'en plein air la voix doit être efficace ; ou encore le changement très net de sociologie des chanteurs, jadis on accueillait des bergers (Tony Poncet) ou des garagistes (Robert Massard) somptueusement dotés, aujourd'hui on ne trouve plus que des étudiants en musicologie, en lettres, en langues, en mathématiques, très savants mais pas nécessairement ceux qui ont le rapport le plus naturel à leur corps en quelque sorte – il n'y a pas de règle à ce sujet, je souligne simplement que les voix naturelles de plein air ne sont plus du tout un vivier de recrutement, ce qui est symptomatique d'un rapport plus intellectuel au chant, favorisant moins les grandes voix que les têtes bien faites.
    On peut aussi émettre l'hypothèse des compétences annexes, qui favorisent notamment le solfège plus qu'autrefois (même s'il reste le fameux – et infamant – « solfège chanteur », comprenez « solfège simplifié parce que c'est dur de réfléchir pour un chanteur ») ou encore la maîtrise des langues étrangères, puisque tout se chante désormais en langue originale. (Autre sujet hautement débattable, même si la bataille semble perdue pour l'instant.)

Si je résume ce qui n'est que mon observation (certes sur de larges échantillons) et mon appréciation : dans certains répertoires, le progrès est évident (la précision de l'expression des chanteurs de lied, le sens des mots et des textures vocales en musique baroque – même si, dans le répertoire baroque français, je remarque une baisse dernièrement, pour de multiples raisons). Pour Mozart, je dirais que selon ce qu'on attend, on peut être diversement satisfait : globalement des musiciens plus fins, plus conscients du style, mais moins de grandes voix et de techniques bien faites. Pour Wagner et surtout Verdi, clairement le niveau n'est plus comparable : on arrive à trouver (quelques) chanteurs qui tiennent avec vaillance les rôles, mais plus du tout autant. Et souvent, c'est au prix d'un renforcement du métal et des formants, pour faire du son, mais avec un véritable manque de grâce, un effort audible, un aigu certes vaillamment émis mais dont tout le timbre a été sacrifié…

En vieillissant, contrairement à ce que j'avais espéré, je deviens moins patient avec les émissions vocales mal conçues – ce qui n'empêche pas d'être un artiste sensible et de faire une très grande carrière, que je ne conteste du reste pas du tout. (Coucou Jonas.)  Je suppose que, plutôt que l'aigrissement que je ne me souhaite pas, c'est l'effet d'avoir entendu in vivo beaucoup de techniques différentes, et d'avoir pu constater de première main ce qui fonctionnait bien et ce qui fonctionnait mal, simplement en termes de propagation sonore.

En tombant sur un ancien enregistrement, je voulais appuyer cette observation sur quelques exemples concrets.

(Dois-je préciser qu'il ne s'agit pas d'une démonstration universalisable : j'ai choisi un enregistrement que je trouve incroyable, et j'y confronte un autre qui n'est pas du tout ce qui se fait de mieux aujourd'hui – j'aurais pu prendre Cura en Otello, c'était une autre histoire, qui illustrerait au contraire la précision expressive et la souplesse vocale !  N'oublions jamais qu'aujourd'hui on enregistre tout, alors que dans les années 50 on n'enregistrait que la crème de la crème…)

Voici donc le duo de la fin de l'acte II d'Otello de Verdi, « Sì, pel cielo marmoreo giuro ».

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D'abord Franco Farina, grand titulaire du rôle à une période charnière où, entre les règnes de Plácido Domingo et de José Cura, peu de grandes figures soutenaient de façon probante le rôle à la scène. Les difficultés du rôle sont vaillamment affrontées, mais l'on remarque :
→ un grand flou sur la diction, les consonnes sont effacées pour permettre l'émission des voyelles ;
→ dans l'aigu, outre le vibrato (il chantait le rôle depuis longtemps, il est normal que le vibrato indique un peu de fatigue vocale), on remarque que la charpente de la voix prend le pas sur le timbre, et qu'il ne reste plus que la robustesse : le timbre agréable a disparu ;
→ l'émission n'est pas totalement en avant, ça « pleure » un peu à l'arrière, d'où l'effet de « traînée » dans les aigus, plus difficiles à sortir qu'avec une émission parfaitement antérieure.

Au demeurant, j'insiste, malgré la mauvaise réputation du chanteur, souvent conspué par les amateurs et les critiques (parce qu'il n'était, de fait, pas aussi extraordinaire que Domingo ou Cura…), c'est réellement bien chanté, avec une solide technique. Il manque seulement l'impression d'aisance, la petite finition qui fasse qu'en plus d'être assurée, la tierce aiguë dispose d'un beau timbre.

En Iago, Franz Grundheber, là encore on peut contester l'impartialité de mon choix : clairement, l'italien ne le met pas très à l'aise et ne l'aide pas (il a fait l'essentiel de sa carrière internationale dans des rôles dans sa langue maternelle) à trouver une belle couleur. La voix sonne d'ailleurs remarquablement dans les grandes salles, bien timbrée, très bien projetée, pouvant même détacher les consonnes avec grande netteté.
Ce qui m'intéresse ici est que la voix résonne beaucoup à l'intérieur, dans tous les résonateurs, avant de sortir, avec une haute impédance : c'est une façon de construire le son propre aux décennies récentes, qui n'existait guère dans les années 60. Elle est très efficace mais très lourde, et en général pas très gracieuse – comme ici.
Là encore, c'est bien chanté.

Si l'on veut plus problématique, davantage à la frontière du « pas bien » :

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Aleksandrs Antonenko, insubmersible, mais émis davantage en bouche, si bien la voix perd de son timbre (et de son impact), jusqu'à gémir pas très gracieusement, paraître une émission poussée au lieu de claquer comme espéré.
Željko Lučić, fin musicien, excellent belcantiste, mais la voix claire limite son potentiel dans le forte, et la voix détimbre franchement ici, à vouloir chanter fort et tendu alors que son instrument peu puissant est plutôt bâti pour les cantilènes belcantistes. Là aussi, la voix n'est pas assez en avant – et, de plus, manque de métal dans ses résonances formantiques (c'est-à-dire dans le réseau dense des harmoniques qui permettent de passer un orchestre), si bien que pour avoir l'impression de puissance, le chanteur force sur ses cordes vocales inutilement, alors que le soutien et surtout la résonance du son sont déjà à leur maximum (avec sa technique du moins).

On est déjà davantage du domaine du « bravo, vous avez réussi à chanter ces rôles impossibles, même si c'était pas très agréable à écouter ».

Ce que j'évoquais et qui semble un passé définitivement révolu (j'aurais aussi bien pu invoquer les Golaud d'Henri Etcheverry, Heinz Rehfuss, Michel Roux…) repose sur d'autres éléments techniques :

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Oui, là c'est hallucinant. Que se passe-t-il ?

Rudolf Schock et Josef Metternich émettent tous leurs sons très en avant, avec beaucoup de métal mais avec une impédance basse (on sent bien le peu de résistance du son avant de sortir), ce qui leur permet une grande clarté de diction.
Le cas de Metternich est particulièrement impressionnant : alors qu'il dispose clairement d'une grande extension aiguë (d'un potentiel de ténor, possiblement !), le son demeure très timbré même dans le grave, très en avant du visage.

Ce que je trouve exceptionnel chez lui, c'est l'impression qu'aucune résistance ne s'exerce dans la gorge, la bouche, le nez, comme si le souffle n'acquérait son timbre que sur la surface du visage, une fois sorti. Je crois que le phénomène repose notamment sur sa gestion de l'aperto-coperto : seule l'attaque est couverte (protégée, arrondie pour ne pas se casser la voix dans l'aigu sur les voyelles ouvertes), l'espace d'un instant, puis le reste de la voyelle est entièrement émis de façon libre, naturelle, conforme à la parole. De là provient aussi le petit halo, l'impression de frémissement, comme s'il était toujours habité par une forme de colère, quel que soit le rôle.

La liberté de l'émission, le naturel du verbe me laissent pantois. Et quand je vois, quelquefois, comment les professeurs abordent le chant lyrique, en commençant par laisser leurs étudiants couvrir et tuber leurs sons (avant même d'avoir commencé à placer leur voix et produire du volume !) pour « faire opéra », voire à les inciter dans cette voie, clairement la pensée de l'émission vocale n'est pas comparable.
Pour y parvenir, commencer par chanter dans la langue que l'on maîtrise le mieux me paraît une évidence (comment conserver liberté et obtenir couleur adéquate en essayant de chanter ce qu'on ne peut même pas gérer en parlant ?). En tout cas, de mon observation, chez les débutants, cela change tout.

Et, globalement, les voix aussi claires, naturelles, tranchantes et projetées sont très minoritaires aujourd'hui, a fortiori chez les barytons – il y a bien des exemples, comme Martin Gantner (plus nasal que la moyenne) ou Marc Mauillon… mais à la vérité ce n'est déjà plus la même technique que celle de nos aînées, qui semble perdue pour de bon. Alors que ses vertus, en particulier dans les répertoires où il faut faire « claquer » le sons, ne semblent pas avoir été remplacées par les nouvelles modes techniques, plus en bouches, moins nasales, moins franches, qui cherchent à unifier et sombrer d'une façon contre-productive (je l'entends tous les jours dans les salles) ne serait-ce qu'en matière de volume sonore… et même d'accès aux aigus !

Pour autant, il ne faut pas être malhonnête. À l'époque de Rudolf Schock, on avait aussi, comme partenaires de Josef Metternich, Peter Anders (très larmoyant et bien plus en arrière, une sorte de Christian Elsner des années 50), ou, ici, Hans Hopf (excellent chanteur, y compris dans Otello, mais manifestement dans un mauvais soir) :

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Beaucoup moins impressionnant tout d'un coup, n'est-ce pas ?  (Il a fait d'autres Otello excellents, mais ce soir-là, à Cologne avec Solti en 1958, ne le voit pas à ses standards habituels.)



Pourquoi cette notule ?  Pour partager le choc renouvelé d'entendre Josef Metternich (où que ce soit : son expression ne varie pas beaucoup d'un personnage à l'autre, mais l'électricité de la voix et la clarté de l'élocution sont telles !), et ici Rudolf Schock à son sommet… Et aussi pour essayer d'aider à saisir ce qui a changé dans les voix d'hier et d'aujourd'hui : pourquoi certains sont nostalgiques, qu'est-ce qui a été perdu.

Et si, sur beaucoup de paramètres, le gain est réel chez les chanteurs de notre temps (rigueur solfégique, précision de l'expression, respect des styles), il existe également des éléments importants, voire fondamentaux en matière de technique vocale, qui peuvent être retrouvés dans ces enregistrements et mener à réfléchir sur les esthétiques et les méthodes de chant d'aujourd'hui – ou, tout simplement, pour les auditeurs, à comprendre ce qui est si différent entre deux époques.

Puissé-je avoir agréablement tenu votre main émue pendant ce parcours où le chemin est escarpé et où il fait très sombre.

mardi 17 août 2021

Le grand tour 2021 des nouveautés – épisode 6 : Glazounov, Sibelius, Messiaen, des Polaks radieux aux Fridolins inconnus, femmes fugueuses, crincrin archaïque du mezzogiorno


Un mot

Toujours la brève présentation des nouveautés (et autres écoutes et réécoutes) de la dernière période écoulée : juin, juillet – et le plus clair d'août.

Pendant ces deux mois et demi, beaucoup de Glazounov, de Sibelius, de Messiaen et de compositrices (découverte émerveillée de Charlotte Sohy, largement du niveau de Chausson, ou de Louise Adolpha Le Beau, réévaluation franche de Lombardini Sirmen, Jaëll et Bonis…) – mais aussi des cycles « musiques de scène de Sullivan », « violon sud-italien du XVIe s. » (écouté tous les disques contenant du Montalbano, le plus souvent une piste par disque…), « germains inconnus qui font de la musique de chambre passionnée ».

Tout cela se trouve aisément en flux (type Deezer, gratuit sur PC ; ou sur YouTube) et en général en disque. Il faut simplement pousser la porte.

(Pardon, mes présentations de titres ne sont pas toutes normalisées, il faut déjà pas mal d'heures pour mettre au propre, classer et mettre un minimum en forme toutes ces notes d'écoutes. Il s'agit vraiment de données brutes, qui prennent déjà quelques heures à vérifier, réorganiser et remettre en forme.)

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La légende

Les vignettes sont au maximum tirées des nouveautés. Beaucoup de merveilles réécoutées ou déjà parues n'ont ainsi pas été immédiatement mises en avant dans la notule : référez-vous aux disques avec deux ou trois cœurs pour remonter la trace.
(Un effort a été fait pour classer par genre et époque, en principe vous devriez pouvoir trouver votre compte dans vos genres de prédilection.)

J'indique par (nouveauté) ou (réédition) les enregistrements parus ces dernières semaines (voire, si j'ai un peu de retard, ces derniers mois).

♥ : réussi !
♥♥ : jalon considérable.
♥♥♥ : écoute capitale.
¤ : pas convaincu du tout.

(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons disques, simplement pas nécessairement prioritaires au sein de la profusion de l'offre.)

Le tout est classé par genre, puis par ordre chronologique très approximatif (tantôt la génération des compositeurs, tantôt la composition des œuvres, quelquefois les groupes nationaux…) au sein de chaque catégorie, pour ménager une sorte de progression tout de même.




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A. Opéra

(nouveauté)
♥♥ LULLY, J.-B.: La naissance de Vénus [Ballet] (Cachet, Tauran, Bré, Auvity, Estèphe, Les Talens Lyriques, Rousset) (Aparté 2021)
→ Peu de chant, pas d'action, pas non plus le LULLY le plus vertigineux, mais les interprètes y font des merveilles : élégance suprême des danses, et quelle distribution incroyable, la tendresse de Cachet, l'astringence de Tauran, le mordant incroyablement savoureux d'Estèphe…

Haendel – Rinaldo – Mallon
→ Un peu tranquille à l'usage. Mais beau.

Haendel – Giulio Cesare in Egitto – Esswood, Murray, Harnoncourt
(airs de César, Sextus)
→ Vraiment carré et métronomique. Couleurs « authentiques », mais beaucoup moins souple que Leitner… !

♥♥♥ HANDEL, G.F.: Giulio Cesare in Egitto [Opera] (Sung in German) (Popp, Ludwig, Berry, Bavarian Radio Chorus, Munich Philharmonic, Leitner)
(airs de César, Ptolémée & Sextus)
→ Version tradi pleine de mots et de vie, je l'adore celle-ci.

♥♥♥ Haendel – Giulio Cesare in Egitto – Murray, Karnéus, Robson ; Bavarian State Orchestra ; Bolton (Farao Classics)
(airs Cesare, Sesto & Tolomeo)
→ Remarquablement vif, et chanteuses merveilleuses (Karnéus !). Murray a vieilli mais s'en tire très adroitement !
→ Trissé la sélection !

Haendel – Serse – Murray, Kenny, Robson, Chiummo ; Bavarian State Orchestra ; Bolton (Farao Classics)
(airs choisis, 1h)
→ Plus sec et figé.

♥♥ Haendel – Serse – Fagioli Kalna Genaux Aspromonte… ; Il Pomo d'oro (DGG)

♥♥♥ Carl Heinrich Graun (c.1703 - 1759).Cleopatra & Cesare. Jacobs (HM)
→ Du seria hypertrophié avec grands airs de 10 minutes, dont certains d'une inspiration grisante !

♥♥♥ Rameau – Castor & Pollux (version 1737) – Christie

♥♥ Rameau – Castor & Pollux (version 1754) – Pichon

Mozart – Don Giovanni, final acte I – Bonynge
→ Dans cette veine moelleuse orchestralement et luxueusement chantée, j'avoue que, pour ma part, ce n'est vraiment pas la version qui me convainc le plus. (Je serais plutôt du côté de Solti LPO 78, malgré Weikl et Sass qui ne sont pas la grâce même.)
→ Lecture tout de même globalement très lente, avec un orchestre qui surexpose les cordes (l'English Chamber n'a toujours été chambriste que de nom…), une prise de son fortement réverbérée et qui repousse tout le monde un peu en arrière (si vous parvenez à entendre les lignes individuelles dans l'Engloutissement, je vous admire…), et bien sûr des chanteurs très « globaux » dans leur approche musicale et verbale.
→ Ce n'est même pas Sutherland qui est la pire (au moins elle s'investit expressivement) : Lorengrar ne fait vraiment pas d'efforts de ce point de vue, étalant sa splendide voix homogène avec, à mon sens, beaucoup moins de sens dramatique qu'à l'ordinaire, et d'une manière générale, le sens précis du mot et la situation n'est pas particulièrement souligné – non que ce soit du tout mauvais, mais dans une discographie aussi pléthorique, quitte à distinguer une version, j'attends une qualité d'engagement / de prégnance particulière.
→ À cela s'ajoute l'incongruité de certaines associations : les duos Bacquier-Horne, où la seconde (malgré toute la qualité de timbre et la féminité soulignées par Francesco) semble vouloir dévorer le premier, dont le timbre et les manières un peu trop franches évoquent davantage un pauvre bougre des rues qu'un aristocrate manipulateur et enjôleur, finit par verser dans une veine de comique probablement imprévue.
→ J'aime cependant beaucoup Krenn, dans un grand jour d'élégance, et Monreale, Masetto très charismatique !
→ Et puis je sais que ça intéresse peu en général, surtout pour Mozart (j'ai l'impression que c'est davantage un critère pour Verdi en général), mais l'italien n'est vraiment pas très bon… Sutherland, Lorengrar, Gramm, c'est assez terrible de faire ça…
→ Pour autant, j'aime bien cette version, très bien chantée (si l'on met de côté la question, pas négligeable du tout, de la langue), avec des personnalités fortes. Mais elle ne m'apporte pas autant qu'à vous, clairement. Dans ce genre un peu tranquille, j'aime bien davantage Lombard avec la Radio Suisse Italienne (Forlane 98) : les chanteurs y sont moins proméminents, mais la qualité de langue et le frémissement fin autour du texte et des situations y est, de mon point de vue, davantage réussi.

♥♥ Mozart – Don Giovanni, final acte II – Currentzis (Sony)
→ Très rapide et furieux, à défaut d'être creusé.

Mozart – Don Giovanni, final acte II – Malgoire (Auvidis 98)
→ Vraiment sec, voix courtes. Sans lieto fine.

♥♥ Mozart – Don Giovanni, final acte II – Radio Suisse Italienne, Lombard (Forlane 98)
→ Assez lent et doux, mais finement articulé par les chanteurs (Kotcherga formidable).

(nouveauté)
Beethoven – Fidelio – Davidsen, Elsner, Kränzle, Zeppenfeld ; Landshammer, Groissböck ; Ch Radio Leipzig, Dresden PO, Janowski (PentaTone 2021)
→ Lecture très tradi, pas aussi ardente que les meilleurs Janowski. L'ensemble me paraît un brin épais considérant ce qu'on peut attendre de ce chef à la tête d'un excellent orchestre (mais dont les spécificités ont peut-être baissé pendant les 30 ans où il a peu enregistré?).
→ Vocalement, solide, mais ce n'est pas non plus la fête : Davidsen, Elsner et Landshammer ne sont pas très expressifs. Les trois clefs de fa crèvent les baffles par leur présence et leur inspiration, et le Chœur de la Radio de Leipzig (le meilleur au monde, devant la Radio de Berlin ex-Est ?) ravit absolument. Mais au sein de l'offre très riche, ce n'est pas l'enregistrement à découvrir prioritairement.

♥♥♥ Verdi – Luisa Miller – Moffo, Bergonzi, MacNeil, Cleva (RCA)
→ La version la plus extraordinaire qui soit – mais l'œuvre reste assez moyenne, malgré le tournant qu'elle affirme dans l'esthétique verdienne.

♥♥♥ Verdi, Stiffelio, Battistoni (C Major)
→ La grande version d'un Verdi majeur (le plus mal connu peut-être des Verdi majeurs…).

♥♥♥ Verdi – Il Trovatore – Frittoli, Urmana, Licitra, Nucci ; La Scala, Muti (2000)
→ Orchestralement, fabuleuses atmosphères, finition et pensées extrêmes – de très loin le meilleur disque de Muti, avec son antique Sacre du Printemps où il dirige Philadelphie !

(nouveauté)
♥♥♥ Verdi – Simone Boccanegra – Amarillli Nizza, Fraccaro, Gezim Myshketa, Frontali, F. Furlanetto ; Palermo, Philippe Auguin (Dynamic 2021)
→ Frontali toujours aussi miraculeux de tenue vocale et de verbe haut, plus de vingt ans que ça dure ! Très bel entourage (Fraccaro toujours fruste, mais ça marche bien, et la vaillance est là !).
→ Extraordinaire Paolo de Myshketa, mordant et mordoré…
→ Prise de son Dynamic pour une fois décente, on sent la prise faite dans le théâtre, mais le confort d'écoute reste tout à fait valable.
→ Une grande version !

SULLIVAN: Macbeth / King Arthur / Merry Wives of Windsor – RTÉ, Penny (Naxos 1992)

♥♥ Sullivan – The Pirates of Penzance – Sinclair, R. Lewis, Pro Arte Orchestra, Sargent (EMI)
→ Sinclair rules !  (Richard Lewis aussi.)

♥♥ Massenet – Werther – Etcheverry, actes II & III

(nouveauté)
♥♥ Messager – Passionnément – Gens, Santon, Car, Huchet, Noguera ; É. Dupuis ; Münchner Rundfunkorchester, Stefan Blunier (Bru Zane 2021)
→ Délicieuse suite de couplets (il manque le texte parlé, hélas), qui parle parfois sans détour du corps (« J'ai lu, dans la sainte Écriture » traite largement de la gravité et des seins…), sur une musique élégante et charmante, du chic français. Musicalement un peu interchangeable, sans doute, mais toujours très agréablement mélodique.
→ Très belle équipe, même si les voix féminines sonnent un peu « grand », manquant peut-être un peu de malice dans l'expression.

♥♥♥ NIELSEN – Saul og David – Jenseni (Danacord)
→ Très belle veine épique, remarquablement chantée, voilà un opéra qui frémit, palpite, s'épanche, et dans une langue musicale riche mais calibrée pour le drame – on ne reconnaît les bizarreries de Nielsen qu'à quelques doublures de bois et tournures harmoniques, sans quoi le compositeur s'efface vraiment au profit du drame !
→ Voix incroyables, franches et riches, orchestre très mobile et habité comme toujours avec Jensen, un très grand nielsenien malgré son âge !
→ Bissé.

♥♥♥ Stephan – Die ersten Menschen – Ronge, Nimsgern, Rickenbacher (CPO)
→ Œuvre considérable, interprétation fulgurante.

(nouveauté)
♥♥♥ Marcel Lattès – Le Diable à Paris – Tassou, Dubroca, Laulan, Mossay, P.A. Dubois, Les Frivolités Parisiennes, Dylan Corlay (B Records 2021)
→ Réjouissante loufoquerie qui mêle la bluette, les intrigues d'infidélité et le pacte diabloque, dans une musique d'opérette chargée de clins d'œil (à Berlioz, Gounod…), vivement mélodique et très entraînante. Belle réussite qui avait été préparée pour la scène avant la Fin du Monde – cela s'entend !
→ Une fois de plus, Tassou, Dubroca et P.A. Dubois sont miraculeux, et l'orchestre de toute première qualité, extrêmement engagé et convaincu.

(nouveauté)
Spyridos SAMARA .: Mademoiselle de Belle-Isle [Opera] (Simos, Christoyannis, Maropoulos, Kontos, Kaval Choir of Sofia, Pazardzhik Symphony, Fidetzis) (Naxos 2021)
→ Opéra en français, très conservateur et aimable, dans le goût du romantisme très mesuré et à flux continu de La Carmélite de Hahn.
→ Intrigue à la Cour de France, autour de la figure de Richelieu.
→ Bons chanteurs, orchestre clairement pas dans les premiers de la classe.

(nouveauté)
Abdi – Hafez – Mohammad Motamedi, Babak Sabouri
Haleh Seyfidazeh, NSO Ukraine (Naxos 2021)
→ Malgré l'usage de l'instrumentarium occidental, c'est bel et bien un opéra en arabe, et chanté avec une technique d'émission et une ornementation mélismatique typiques d'une toute autre culture que celle de l'opéra europée. Je n'ai pas été très touché, faute de repère sans doute – ou est-ce un moyen terme intrinsèquement peu convaincant ?
→ Bravo en tout cas, une fois de plus, à Naxos qui documente courageusement ces raretés qui peineront probablement à trouver leur public !

Adès – Powder Her Face – Almeida Ensemble, Adès (EMI)




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B. Récital

♥♥♥ Haendel – « Svegliatevi nel core » de Giulio Cesare – Bolton, Leitner, Jacobs, Minko…

♥♥♥ Gounod – Air du poison – Barrabé

♥♥ Vocal Recital : Berglund, Joel - RANGSTRÖM, STENHAMMAR, WAGNER  / MUSSORGSKY, M.P. / BRAHMS / ROSSINI, G. / MOZART (Recordings) (1937-1961) (Bluebell 2007)
→ Tout chanté en suédois.

♥♥♥ Opera Arias : Björker, Leon - MOZART, W.A. / WAGNER, R. / VERDI, G. / RANGSTROM, T. / ATTERBERG, K. (Great Swedish Singers) (1934-1959)
→ Voix splendide et naturelle, encore plus que Berglund !  Et tout est chanté en traduction suédoise !
→ (Bissé.)

♥♥ Korngold – Pierrots Tanzlied – Hampson

♥♥♥ Orff – Carmina Burana, « Dies, nox et omnia »
versions Gerhaher-Rattle, Ormandy, Cognet-Kuentz, Tézier-Shanghaï…
→ La tessiture extrêmement haute permet d'entendre les barytons sans cravatage, quel plaisir… devraient chanter tout le temps ainsi… on s'aperçoit qu'ils en ont la technique, en plus !




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C. Ballet & musiques de scène

Mozart – Ouverture Lucio Silla – Harnoncourt

Hervé – Ouverture de Mam'zelle Nitouche (version Fernandel)

(réédition)
♥♥ SULLIVAN, A.: Incidental Music - Merchant of Venice (The) / Henry VIII / The Sapphire Necklace: Overture (RTÉ Concert Orchestra, A. Penny) (Naxos 1992, réédition 2021)
→ Remarquablement réussi, et vraiment nourrisant pour de la musique de scène. De beaux pastiches (celui de Donizetti dans la Barcarole du Marchand de Venise !), et servi par la Radio Irlandaise au sommet – les solos de clarinette sont incroyables !

(réédition)
♥♥ SULLIVAN, A.: Île Enchantée (L') [Ballet] / Thespis: Ballet Music (RTÉ Concert Orchestra, Penny) (Marco Polo, réédition Naxos 2021)
→ Quelle remarquable veine mélodique !  Et rien de vulgaire, malgré la simplicité. Orchestre ici encore magnifique.

(nouveauté)
♥♥♥ Thrane, Udbye, Haarklou, Ole Olsen, Apestrand, Elling, Borgstrøm, Eggen – « Ouvertures d'opéras norvégiens » – Opéra National de Norvège, Ingar Bergby (LAWO 2021)
→ Écume d'un patrimoine enfoui où se révèlent de véritables personnalités mélodiques et dramatiques (toutes sont de style romantique) – et enfin une seconde version de l'ouverture de Thora på Rimol, le chef-d'œuvre tétanisant de Borgstrøm ! 
Que ne rejoue-t-on cela sur les scènes de Norvège, puis partout ailleurs, fût-ce en traduction !

Nielsen: Moderen (The Mother), Op. 41, FS 94 (version for choir and orchestra) – Odense Symphony Orchestra; Delfs, Andreas (Dacapo)

(réédition)
♥♥ Stravinski – Ballets russes – Les Siècles, Roth (Actes Sud, réédition HM 2021)
→ Très belles versions très précises et animées, sur les instruments de facture française de l'époque !
→ On gagne un peu en grain, mais à cette date, la différence de timbre et d'équilibre n'est plus très spectaculaire par rapport aux entreprises musicologiques opérées sur le XIXe siècle.




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D. Sacré

(nouveauté)
♥♥♥ Montigny – Grands motets : « Surge propera », « Salvum me fac Deus » – Ensemble Antiphona, Rolandas Muleika (Paraty 2021)
→ Beaucoup de couleurs instrumentales et harmoniques, du beau contrepoint, et une exécution qui a le sens de la danse !

♥♥♥ Haendel – Te Deum & Jubilate d'Utrecht – Rademann (Carus)

(nouveauté)
Verdi – Messa da Requiem – Várady, Milcheva, Cupido, Ghiuselev ; ÖRF, Segerstam (1980, Orfeo 2021)
→ Direction assez calme, exagérant peu les contrastes. Superbe chœur de radio, délicat et expressif. Solistes moins plaisants, en particulier les hommes peu gracieux – quand aux femmes, l'émission paraît parfois légèrement poussée, ce n'est pas leur meilleur soir.
→ Très bonne version, mais dans une mer d'excellentes…

Borgstrøm – Jesus in Gethsemane, Die Nacht der Toten – Norrlandsoperaen, Terje Boye Hansen (Simax 2010)

♥♥♥ Schmitt – Psaume 47 + Salomé – ORTF, Martinon

♥♥ Poulenc – Stabat Mater – Petersen, Cambreling




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E. A cappella

(nouveauté)
♥ DESENCLOS, A. / LANGLAIS, J.: Gregorian Meditations, Requiem, Messe solennelle… (University of Southern California Thornton School of Music Chamber Singers, Scheibe) (Centaur 2021)
→ Motets de Desenclos et une nouvelle version de son méditatif requiem post-fauréen (post-ropatzien ?)  et très marqué par le grégorien.

(nouveauté)
♥ Schnittke – Concerto pour chœur, Trois Hymnes sacrées – Chœur National d'Estonie, Putninš (BIS)
→ Voix un peu rauques (à la finnoise si l'on veut, mais les chœurs finlandais ne sont justement pas comme cela…), belle interprétation énergique bien captée dans ces tons de brun un peu homogènes. (J'aimerais des voix plus colorées / typées ou au contraire plus diaphanes.)
→ L'œuvre de Schnittke, assise sur toute une tradition de chant orthodoxe (quoique le compositeur soit catholique, que la composition date des années 1980 en Russie soviétique et que ses poèmes soient profanes…), s'augmente de frottements harmoniques et de modulations soudaines assez fabuleux – une très belle œuvre du XXe choral !

♥ Bo Holten : chœurs de Macfarren et d'aujourd'hui.




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F. Symphonies


mortensen

1) Baroques & classiques

(nouveauté)
♥♥ J.S. Bach: Orchestral Suites Nos. 1-4, BWV 1066-1069 (versions d'origine) – Concerto Copenhagen, Lars Ulrik Mortensen (CPO 2021)
→ Très colorées et affûtées, ces lectures rehaussent d'ardeur et de chatoyance ces suites monumentales. Encore une éclatante réussite de Mortensen !

(nouveauté)
♥♥ Haydn – Symphonies 6,7,8 « Les heures du jour », volume 10 de l'intégrale « Haydn 2032 » – Il Giardino Armonico, Giovanni Antonini (Alpha 2021)
→ Début incroyable du lever du jour !  Ce voile brumeux déchiré par la lumière crue et réchauffante… assez incroyable de suggérer si bien cela en musique.
→ Pour le reste, parmi les grandes versions de ces trois symphonies, cinglantes mais sans sécheresse, colorées sans excès d'effets.

♥♥ Mozart – Symphonies 19 à 30 – Pinnock
→ Mentions spéciales aux 19 (vraiment du très bon Mozart) et 29 !

Mozart – Symphonie n°35 – Brüggen

♥♥ Mozart – Symphonies 35,39,41 – RPO, Beecham (50 à 55, domaine public)
→ Adoré la 35, c'est vif, net, avec un son ample et confortable qui manque parfois aux ensembles sur instruments d'époque. On sent bien dans les traits que les cordes n'ont pas le même niveau qu'aujourd'hui, mais l'ensemble est propre et très vivant.
→ Dans les 39 et 41, ça sentait davantage son âge ai-je trouvé : structures moins sensibles, lenteurs, épaisseurs. Et pas le même wit.

(nouveauté)
♥ Pavel Vranický / Paul Wranitzky: Orchestral Works, Vol. 2 : Ouverture, Symphonies – Cz Chb PO, Pardubice, Marek Stilec (Naxos 2021)
→ Jolies œuvres où l'on sent un peu de la force mélodique de Vranický, et bien interprétées sur un orchestre tradi pas très colorées… Mais je n'ai pas eu l'impression d'être confronté aux œuvres qui font sa grandeur.


farrenc

2) Premier romantisme

(nouveauté)
C. Stamitz – Symphonies, dont « Le Jour variable » – Die Kölner Akademie, Michael Alexander Willens (CPO 2021)
→ Cette symphonie à titre est en effet très marquée par le style français, et permet de replacer (comme Knecht !) la Pastorale de Beethoven dans un environnement stylistique naturel & figuraliste contemporaion.
→ Entrée pastorale réutilisant les mêmes ponctuations ornithologiques que Beethoven, orage peu paroxystique, nuit suspendue, chasse très figuratives (avec sections de cors autonomes très imitatives), joli ensemble.

♥♥ Orchestral Music - BEETHOVEN, L. van / BRAHMS, J. / GLINKA, M.I. / GLUCK, C.W. / MUSSORGSKY, M.P. (Dresden Philharmonic, H. Kegel)

(nouveauté)
Beethoven – Symphonie n°3, Coriolan – Ensemble Cristofori, Arthur Schoonderwoerd (Cavi 2021)
→ Avec son ensemble à un par partie qui avait révolutionné les équilibres des concertos pour piano de Beethoven (que j'avais adorés ainsi acides, secs, nerveux, colorés), Schoonderwoerd s'attaque à l'Héroïque. Moins convaincu par le résultat : par rapport aux autres versions sur instruments anciens, moins de prise de risque dans le tempo et d'originalités dans les effets. Le manque d'ampleur des cordes à 1PP se fait sentir aussi pour l'ambitus expressif face aux vents. Plaisant, mais pas du tout neuf / essentiel.

Ries – Symphony No. 5 in D Minor, Op. 112 – Zürich Chamber Orchestra, Howard Griffiths (CPO)
→ Avec motif type Beethoven 5.

(nouveauté)
Schacht: Symphonies, Vol. 2 – Evergreen Symphony Orchestra, Gernot Schmalfuß (CPO 2021)
→ Toujours réjouissant orchestre, dans ces symphonies d'un classicisme finissant. Le menuet de la symphonie en sol est absolument ravissant, un bijou qui pépie si joliment !

♥♥ Frøhlich: Symphony in E-Flat - Gade: Symphony No. 4 National  de la Radio Danoise, Hogwood (Chandos 2013)

(nouveauté)
♥♥ Kurpiński, Dobrzyński & Moniuszko – Élégie, Symphonie n°2, Bajka – Wrocław Baroque O, Jarosław Thiel (NFM)
→ Jeune romantisme fougueux de haute qualité, interprété sur instruments d'époque, avec un feu exemplaire… Jubilatoire de bout en bout !

♥♥ Gade – vol. 3, Échos d'Ossian, Symphonies – Radio Danoise, Hogwood (Chandos)

(nouveauté)
♥♥ FARRENC, L.: Symphonies Nos. 1 and 3 (Insula Orchestra, Equilbey)
→ Lecture très dramatique sur instruments d'époque, l'occasion de réévaluer sérieusement le legs symphonique de Farrenc, jusqu'ici mal servi par des orchestres & chefs qui n'en maîtrisaient pas nécessairement le style.
→ On n'y découvre pas, à mon sens, une œuvre de tout premier intérêt comme le sont les symphonies de Dobrzyński ou Macfarren, mais il s'agit d'œuvres de belle facture, davantage dans l'air du temps que celles que nous avons l'habitude d'écouter, et qui ont tout pour contenter l'auditeur – hors, peut-être, la veine mélodique immédiate et la surprise.
→ L'avantage de mettre à l'honneur les compositrices est de forcer, mécaniquement, à

♥♥♥ Macfarren – Symphonies 4 & 7 – Queensland PO (int-1), W.A. Albert (CPO)
→ Écriture qui doit encore beaucoup à Beethoven et Weber, d'un très beau sens dramatique, trépidant !
→ Orchestre un peu casserole (timbres de la petite harmonie vraiment dépareillés), mais belle écriture romantique.
→ (Quadrissé.)


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3) Deuxième romantisme

Sullivan – Pineapple Poll (arr. C. Mackerras) + Symphonie en mi « Irish » – Royal Liverpool Philharmonic Orchestra, Lloyd-Jones (Naxos 2007)
→ Réorchestration de la matière d'un opéra, pour en faire un ballet.
→ Symphonie pas forcément passionnante sur le plan de la forme ou de l'orchestration, mais quelles belles mélodies, à nouveau !  (le final en particulier)
→ Ici aussi, très bel orchestre (hautbois !), bien capté.

(nouveauté)
Boëllmann – Symphonie en fa majeur, Variations symphoniques & Quatre pièces brèves – Henri Demarquette, Mulhouse SO, Patrick Davin (Fuga Libera 2021)
→ Symphonie romantique, avec des doublures alla Franck ajoutées. Plaisant.
→ (Bissé.)

(nouveauté)
Bruckner – Symphonie n°3, version originale de 1873 – Bergen PO, Dausgaard (BIS 2021)
→ Très vif à nouveau, minimisant le vibrato mais aussi les ruptures, Dausgaard file – amenuisant peut-être les contrastes cette fois. Pas totalement convaincu par le résultat : certes le spectre est allégé et les grands thèmes du I prennent bien vie, mais l'absence de ruptures audibles brouille un peu l'appréhension du fonctionnement même de ces symphonies (juxtaposition / contamination de thèmes disjoints et encyhaînés sans transitions).

(réédition)
♥♥ Bruckner – Symphonie n°6 – Radio de Berlin-Est, Rögner (Eterna, Berlin Classics, réédition 2021)
→ Fidèle à ses conceptions très allantes et naturelles, pleines de clarté de lisibilité, Rögner livre ici un Bruckner particulièrement fluide et avenant, pas du tout menaçant, mais toujours tendu vers l'avant – il tient remarquablement la tension, témoin sa Troisième de Mahler quasiment sans égale de ce point de vue, arche unique ininterrompue…

Mayer: Symphony No. 5 - Mendelssohn-Hensel : Hero und Leander - Le Beau: Piano Concerto, Op. 37 – Katia Tchemberdji, Berlin ChbSEns, Jurgen Bruns (Dreyer Gaido 2010)
→ Hors Mendelssohn-Hensel, courte cantate plutôt bien faite, des œuvres pas forcément enthousiasmantes, assez lisses. (Déçu que Le Beau, géniale dans la musique de chambre, me laisse tomber comme cela !)

Tchaïkovski – Symphonie n°4,5,6 – Sanderling & Mravinski (DGG mono)
→ Assez raide, surtout Mravinski, sans la tenue implacable de la version stéréo plus célèbre.

Tchaïkovski – Symphonie n°6 –  Karajan 77 (DGG)
→ Pour les timbales de son scherzo-marche… La version tient par ailleurs assez bien !

♥♥ Tchaïkovski – Symphonie n°6 – Moravian PO, Lawrence Golan (Albany)
→ De très loin la version la plus rapide du final. Je l'aime beaucoup.

Glazounov – Symphonie 1 – RTV Moscou, Fedoseyev (Denon)
→ Vraiment pas passionnant, surtout par rapport aux 5 & 6, comme œuvres, même avec Fedoseyev !

♥♥ Glazounov – Symphonies 2,3 – RTV Moscou, Fedoseyev (Denon)
→ La 2 vraiment plus marquante et animée, avec en effet des influences allemandes spécifiques !
→ Son scherzo est incroyablement proche du I de Saint-Saëns 3 !

♥♥♥ Glazounov – Symphonies 4,5,6 – RTV Moscou, Fedoseyev (Denon)
→ Les bijoux de la série, avec des thèmes russes typés irrésisitibles (notamment la 4, mais le sommet de générosité lyrique est contenu dans la 5 !). Version totalement électrique, qui sublime l'orchestration très traditionnelle de Glazou.
→ 4 bissée

♥♥♥ Glazounov – Symphonies 5,6,7 – RTV Moscou, Fedoseyev (Denon)
→ Incroyable de transformer à ce point ce corpus un peu lisse en une telle générosité mélodique pleine d'urgence !

Glazounov – Symphonie 7 – RTV Moscou, Fedoseyev (Denon)


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4) Postromantisme & décadents

¤ Mahler – Symphonie n°9 – OPRF, Haenchen (Vidéo France Mu)
→ Je n'ai pas noté de commentaire, je suis surpris de ne pas avoir aimé à ce point… Erreur de mise en forme peut-être.

♥♥♥ Magnard – Symphonies 1,2,3,4 – Ph. Fribourg Suisse, Bollon (Naxos)
→ Réécoute des Magnard de Bollon. Toujours la même révélation – la forme germanique peut-être, mais ici éclate la dette envers le folklore français !

♥♥ Sibelius – Symphonies 1 & 4 – LSO, Collins (Decca)

Sibelius – Symphonie n°2 (en entier) – LSO, C. Davis (RCA)
→ Belle prise de son et des bois superbes (en effet, un petit côté distancié émotionnellement, mais non sans chaleur pour autant). Je ne suis pas sûr que ce ne soit pas la version qui m'ait laissé dubitatif il y a quelques années, d'ailleurs (les cordes y sont d'une articulation parfois un peu large).
→ Un peu lourd sur la durée, malgré les qualités exceptionnelles de la petite harmonie et du timbalier !

Sibelius – Symphonie n°2 (mvt I) – Boston, C. Davis (Philips)
→ Un peu hiératique, mais beau creusé des contrebasses.

¤ Sibelius – Symphonie n°2 (mvt I) – LSO, C. Davis (LSO Live)
→ Les défauts de la précédente version y semblent plus accentués (moins belle prise de son, bois moins séduisants, tempi apparemment plus lents, et cordes vraiment baveuses). La moins bonne des trois versions Davis.

♥♥♥ Nielsen – Symphonie n°2 – Tivolti Concert Hall SO, von Garaguly
→ Électrisant !  Mais seulement trouvé le premier mouvement, dans un coffret…

♥♥♥ Nielsen – Symphonies 2 & 6 – Stockholm RPO, Oramo (BIS)

Sibelius – Symphonies 2,5 – Rai Torino & Cleveland ; Rodzinski
→ Belles lectures, assez dynamiques pour leur époque – mais l'on a eu plus coloré, ardent et en place depuis.

♥♥ SIBELIUS, J.: Symphonies Nos. 3 and 5 (Kajanus Conducts Sibelius, Vol. 3) (1928, 1932)

♥♥ Sibelius – Symphonies 3,6 – Pittsburgh SO, Maazel (Sony)

♥♥♥ SIBELIUS, J.: Symphonies Nos. 4 and 6 / The Swan of Tuonela (Leipzig Radio Symphony, Kegel, Berlin Radio Symphony, Berglund) (Berlin Classics)

Sibelius – Symphonie n°6 – LSO, C. Davis (RCA)

Bax – Symphonie n°2 – BBCSO, Goossens (Lyrita)
→ Lyrita, décidément les meilleures prises de son / restaurations pour la musique symphonique britannique. Rien ne se compare à leur naturel et leur présence physique !

¤ Stravinski – Sacre du Printemps – OPRF, Franck (Vidéo France Mu)
→ Vraiment lisse, dommage, Mikko Franck ne semble plus beaucoup proposer de challenges à son orchestre (répertoire comme recherche esthétique).

RIISAGER, K.: Symphonic Edition, Vol. 1 (Aarhus Symphony, Holten) - Symphony No. 1 / Danish Pictures (Da Capo)

♥♥ Rubbra – Symphonie n°6 – Philharmonia, Norman Del Mar (Lyrita)
♥♥ Rubbra – Symphonie n°8
→ Remarquablement bâties et persuasives.

Rubbra – Symphonie n°2 – Handley  (Lyrita)
Rubbra – Symphonie n°7 – Boult (Lyrita)
→ Beaucoup plus sombres.

Rubbra – Symphonie n°3 – Philharmonia, Norman Del Mar (Lyrita)
Rubbra – Symphonie n°4 – Philharmonia, Norman Del Mar (Lyrita)
→ Moins marqué. Accumulation ?

(nouveauté)
Furtwängler: Symphonie n°1 en si mineur – Württembergische Philharmonie Reutlingen, Fawzi Haimor (CPO 2021)
→ L'interprétation et la prise de son permettent enfin de rendre justice aux compositions de Furtwängler, de façon favorable. Moins brucknérien et confus qu'il y paraissait, malgré la vastitude de dimensions et la disparité des attitudes (parfois Bruckner, parfois R. Strauss…) : il manque une inspiration mélodique pour séduire, certains mouvements paraissent l'application un peu formelle de grands principes sans contenu dont l'urgence frapperait, mais l'ensemble n'est pas dépourvu de qualités (en particulier le grand premier mouvement généreux et plein de climats divers et mêlés).

Barber – Symphonies n°1 & 2 – Detroit SO, N. Järvi (Chandos)
→ Bonnes œuvres, pas particulièrement prégnantes, mais moins grises que dans mon souvenir (il faut dire que Bruno Walter & Columbia, pour le relief et la chatoyance…).

(nouveauté)
♥♥ Maliszewski – Symphonies 1,2,3,4, ouvertures et poèmes symphoniques – (DUX 2021)
→ Postromantisme très sobre et lumineux, mais garni d'arrières-plans (on songe beaucoup aux 3 & 4 de Sinding), d'une tension et d'un renouvellement remarquables. Interprétation trépidante, totalement au niveau.
→ Délectable et enthousiasmant, chaleureusement recommandé… encore un carton pour DUX !


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5) Autres écoles du XXe siècle

♥ Bo LINDE –  Symphonies Nos. 1 and 2 / Pensieri sopra un cantico vecchio – « Orchestral Works, Vol. 3  » – Gävle SO, Peter Sundkvist (Swedish Society)




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G. Poèmes symphoniques

♥♥ Holmès – Polonia, interlude de Ludus pro Patria (Naxos)

♥♥♥ Glazounov – Marche en mi bémol – RTV Moscou, Fedoseyev (Denon)
→ Petit bijou roboratif !

Sibelius – Suite de Pelléas, Rakastava, Tapiola, Luonnotar… – Davidsen, Bergen PO, Gardner (Chandos 2021)
→ Jolie lecture un peu lisse. Rien à voir avec la palpitation de leur Troisième Symphonie ! (vidéo de concert aisément trouvable)
→ Je recommande plutôt N.Järvi-Göteborg pour la suite, et Vänskä-Lahti pour la musique de scène intégrale.
→ Pas encore écouté Tapiola et Luonnotar.

♥ Adolphe Biarent (1871-1916) – Poème Héroïque, Rapsodie Wallonne, Contes d'Orient (Diane Andersen : piano ; Pierre Bartholomée) (Cyprès 2009)

(réédition)
♥♥♥ Holst – The Planets – Chicago SO, Levine (DGG, réédition 2021)
→ La version la mieux captée, et l'une des plus abouties sur le plan de la tension, des textures, de la lisibilité. Que vous désiriez du cinéma ou de la haute vue musicale, la proposition répond à toutes les attentes !

Delius –  « Orchestral Works, Vol. 3 » – Brigg Fair (An English Rhapsody w. orch de studio) // Koanga, Act II: La Calinda (arr. E. Fenby) // Delius: Hassan, Act V: Closing Scene: We take the Golden Road to Samarkand // Irmelin Prelude // Delius: Appalachia (Variations on an Old Slave Song) – LPO, Beecham (1928, 1938, remastering Naxos)
→ Plaisant. Son un peu ancien. Œuvres pas forcément saillantes.

(nouveauté)
Goldmark: Symphonic Poems, Vol. 2 – Bamberger Sphkr, Fabrice Bollon (CPO 2021)
→ Beaux épanchements postromantiques, en particulier le Prélude de Götz von Berlichingen.
→ (Bissé.)

(nouveauté)
R. Strauss – Eine Alpenfinsonie – Radio de Berlin (ex-Est), V. Jurowski (Pentatone 2021)
→ Une nouvelle belle version (où l'on retrouve le travail des bois à la russe de Jurowski).

♥♥ Riisager – Le paradis des fous (et autres) – Hardenberger, Helsingborg Symphony, Dausgaard (Dacapo)

♥♥♥ Bo LINDE –  A Merry Overture / Musica concertante / Suite variee / Suite boulogne – « Orchestral Works, Vol. 2  » – Gävle SO, Peter Sundkvist (Swedish Society)
→ La Musica concertante, quel Chosta exubérant, sur un versant riant et jubilatoire !
→ Tout bissé.
→ Trissé Musica concertante.
→ Suite Boulogne, néoclassicisme de la meilleure eau !

Messiaen – Chronochromie – Muraro, SWR-FBB, Cambreling
Messiaen – La Ville d'En-haut – Muraro, SWR-FBB, Cambreling
Messiaen – Le Réveil des oiseaux – Muraro, SWR-FBB, Cambreling
♥♥♥ Messiaen – Oiseaux exotiques – Muraro, SWR-FBB, Cambreling

Messiaen – Un Vitrail et des Oiseaux – Yvonne Loriod, Radio-Symphonie-Orchester Berlin, Karl Anton Rickenbacher (DGG)

♥♥♥ Márquez – Danzón n°2 – Simón Bolivar O, Dudamel (YT)




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H. Lied orchestral

(nouveauté)
♥♥♥ Wagner, Berg, Mahler: Orchesterlieder – Anja Harteros, Münchner Philharmoniker, Valery Gergiev (Münchner Philharmoniker 2021)
→ Alors que je ne tiens pas Harteros en haute estime : jeu impavide, timbre légèrement poisseux, projection limitée, sens des mots minimal… aussi bien en retransmission que sur le vif, j'ai rarement été conquis.
→ Et pourtant ici, superbement capté, sertie dans un orchestre chatoyant mais que la science de Gergiev maintient aéré, elle semble se couler avec un naturel incroyable dans le lied décadent, avec une jutesse de l'expression et une aisance vocale qui me stupéfient. Peut-être les plus belles versions que j'aie entendues pour les Wesendonck (Delunsch exceptée évidemment) et les Frühe-Lieder !
→ Les Rückert sont plus étranges, mais intéressent par leurs options vocales originales, eu égard au pas de côté y proposant une voix de soprano. Um Mitternacht irradie remarquablement !

♥♥ H. Andriessen: Miroir de peine - Berlioz: Symphonie fantastique – Stotijn, Zuidnederland PO, Dmitri Liss (Fuga Libera)
→ La plainte d'Andriessen sur ses grands aplats de cordes est très impressionnante, et jouée avec une présence vibrante par tous les interprètes.
→ La Fantastique a l'air très belle aussi, mais j'avoue ne pas avoir eu la fantaisie de l'explorer sérieusement cette fois-ci.

(nouveauté)
♥ H. Andriessen – Miroir de peine, variations orchestrales, concertos – Roberta Alexander, PBChbO, Porcelijn ; Th. Fischer (Brilliant 2021)
→ Hors le Miroir remarquablement chanté, encore mieux que dans la version Stotijn, œuvres vraiment pas parmi les plus brillantes d'Andriessen.




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I. Concertos

Haendel – Concerti Grossi Op.3 – Minkowski
→ Superbe son, très vivant, plus intéressant que l'opus 6 plus formel (plein d'arrangements d'opéras ou d'imitations du style dramatique).

Haendel – Concerti Grossi Op.6 – Il Giardino Armonico, Antonini
→ La version la plus vivante de ce corpus, qui reste assez formel et empesé à mon gré… Rendez-nous Vivaldi !

Haendel – Concerti Grossi Op.6 – Harnoncourt
→ Vraiment œuvre pas du tout réjouissante.

♥♥ Vivaldi – 8 Concertos sur instruments anciens – I Musici di San Marco, Alberto Lizzio (BCD / Arabesque / Vienna Master Series 1988…)
→ Enregistrement frauduleux sous pseudonyme très diffusé pour les budget labels… (J'aime cependant beaucoup la sélection, et l'exécution, par un ensemble croate j'ai l'impression, est très réussie, surtout pour la date !)

Vivaldi: Concerti per oboe (Concerti per strumenti a fiato, Vol. 2) – par Ensemble Zefiro, Alfredo Bernardini (Naïve)

♥♥ VIVALDI, A.: Bassoon Concerto, RV 495 / Cello Concerto, RV 416 / Nisi Dominus / We Are the Ocean (Jupiter, Dunford) (Alpha 2018)

Vivaldi – Concerti grossi (RV 571…) 
♥♥ Les Ambassadeurs / Kossenko
♥♥ Ancient Music / Hogwood
♥♥ Fioritura (Centaur)

♥♥♥ Du Puy, Weber, Mozart – Concertos pour basson – van Sambeek, SwChbO, Ogrintchouk (BIS)
→ On peut donc faire ça avec un basson ! Cette finesse (changeante) de timbre, cette netteté des piqués, cette perfection du legato, j'ai l'impression de découvrir un nouvel instrument. J'aurais aimé la Chambre de Suède un peu moins tradi de son (comme avec Dausgaard), mais je suppose que le chef russe a été formé à un Mozart plus lisse (ça ploum-ploume un peu dans les basses…).
→ Quand au du Puy, c'est une petite merveille mélodique et dramatique qui sent encore l'influence du dramatique gluckiste dans ses tutti trépidants en mineur, une très grande œuvre qui se compare sans peine aux deux autres !  Le thème B du premier mouvement (d'abord introduit à l'orchestre par un duo clarinette basson), quelle émotion en soi, et quel travail de construction au sein du mouvement – l'emplacement formel, l'effet de contraste des caractères…
→ (Bissé.)

♥♥♥ Hummel – Concerto pour basson – Kuuksmann (Estonian Record Productions 2015)
→ Grande version, assez roots, du génial concerto de Hummel.

Hertel – Concertos pour harpe – Kurpfalzisches ChbO, Kevins Griffiths (CPO 2017)

(nouveauté)
♥♥ Hertel – Concertos pour violoncelle, orgue ; Symphonies – B. Messerschmidt, Merseburger Hofmusik, Michael Schönheit (CPO 2021)
→ Belle veine mélodique et bel élan (en particulier dans le concerto pour violoncelle en la mineur, à essayer !

Beethoven – Concertos 1,4,5 – Lubin, Ac Ancient Music, Hogwood (Oiseau-Lyre / Decca)
→ Captation étrange avec le piano très audible et décorrélé du spectre (les ingénieurs ont eu peur que l'équilibre soit différent de d'habitude ?). Orchestre qui ne sonne pas si typé que cela.
→ Jolie lecture pas très originale.

Beethoven – Concertos 1,4,5 – Levin, ORR, Gardiner (Arkiv)
→ Piano là aussi assez aigrelet, mais très belle finition orchestrale très vivante.

♥♥♥ Beethoven Concerto piano n°3,4,5,6 : Schoonderwoerd, Cristofori (Alpha 2014)
→ Toujours aussi surprenant et exaltant !

♥♥ Beethoven Concerto piano n°5 : Bellucci
→ Beaucoup d'effets de décorrélation agogiques, un peu sophistiqués pour l'époque ?  Très beau, mais un peu poseur par moment, à la réécoute.

(nouveauté)
Beethoven – Concertos pour piano – Zimerman, LSO, Rattle (DGG 2021)
→ Certes musicologiquement informé, mais plongé dans une sorte d'impavidité un peu uniforme. Très joliment décoratif, mais il me semble que l'impact émotionnel de ces œuvres mérite davantage.

(nouveauté)
Beethoven – « Fiedelio », extraits de Fidelio arrangés pour violon & orchestre par Franz Hummel – Elena Denisova, Russian NO, Alexei Kornienko (Sony 2021)
→ Bien vu, les doubles cordes pour les émissions en force au début de « Gott ! welch dunkel hier » ou « Abscheulischer ! wo eilst du hin ? ».
→ Sinon, vraiment pas le même panache qu'avec des voix, et orchestre très lisse. Pas prioritaire.

♥♥♥ Offenbach – Concerto pour violoncelle – Moreau, Les Forces Majeures

Le Beau:  Piano Concerto in D Minor, Op. 37 + Mendelssohn-Hensel:  Hero und Leander – Tchemberdji, Katia; Berlin Chamber Symphony Ensemble; Bruns, Jürgen  (Dreyer Gaido 2003)

Borgstrøm – Concerto pour violon – Eldbjørg Hemsing, Wiener Symphoniker, Olari Elts (BIS 2018)
→ Une jolie œuvre de l'immense compositeur d'opéra romantique.

(nouveauté)
KAPRÁLOVÁ: Waving Farewell / Suite en Miniature / Piano Concerto (Phan, Amy I-Lin Cheng, University of Michigan Symphony, Kiesler) (Naxos 2021)

Chostakovitch – Concerto pour violon n°1 – Eldbjørg Hemsing, Wiener Symphoniker, Olari Elts (BIS 2018)
→ Aucun souvenir de ce concerto-là.
→ Oh, mais pas mal, dans l'esprit du premier trio, très lyrique et passionné, beaucoup moins tourmenté.

♥♥♥ Bo LINDE –  Concertos pour violon & violoncelle – « Orchestral Works, Vol. 1  » – Karen Gomyo, Kliegel, Gävle SO, Peter Sundkvist (Swedish Society)
→ Musicalité fabuleuse du concerto pour violon. Celui pour violoncelle un peu en deçà, comme toujours…
→ Bissé.

(nouveauté)
Nikolai Kapustin – Concerto pour piano n°4, Double Concerto – Frank Depree, Kammerorchester Heilbronn, Scaglione (Capriccio 2021)
→ Emprunts massifs au jazz discursif (et à Chopin pour le reste).

(nouveauté)
Anna Clyne, DANCE // Elgar, Cello Concerto – Inbal Segev, LPO, Marin Alsop (Avie 2020)
→ Écouté seulement Clyne. Une fois de plus, autant c'est très bien écrit en sonne bien en salle, autant l'art de Clyne paraît comme réduit par le disque, perdant en détails et en impact : essentiellement mélodique, très tradi-planant, agréable musique de fond peu nourrissante.  Les parties rapides mobilisent davantage l'héritage « technique », comme ces doubles cordes redoutables du II.




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J. Musique de chambre


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1) Formations diverses

(réécoute nouveauté)
♥♥ Michl – Quatuors basson-cordes – Hoadley, The Hall String Trio (Naxos 2020)
→ Contribution très inspirée à ce format galant : de véritables progressions, et une veine mélodique de grande qualité !

(nouveauté)
♥♥ Dubois – Musique de chambre avec hautbois ou quatuor à cordes : Quintette hautbois-piano-cordes, Méditation, Quatuor en mi bémol, Méditation-pière, petits rêves d'enfants (Lajos and Leo Lencsés, Surgik, Dubois, Váradi, Renie Yamahata, Parisii Quartet, Budapest Strings) (Toccata  2021)
→ Reprise les pièces pour Quatuor par les Parisii déjà publiées par la SWR. Nouvelle version du Quintette pour hautbois, bien réussie, avec le son très nasillard de Lencsés.
→ La Méditation-prière est très « Méditation de Thaïs » (en mieux, avec cette fausse simplicité diatonique inimitable, typique de Dubois).
→ Le Quatuor n'est pas mémorable, mais le Quintette est absolument à connaître – je recommande pour ma part la version du Trio Hochelaga & Friends, chez ATMA, mais ce disque fait très bien l'affaire !

(nouveauté)
LANGGAARD, R.: Music of the Abyss (Asmussen, Esbjerg Ensemble) (Da Capo 2021)
→ La Musique des Abysses, pièce pour piano arrangée par A.G. Madsen pour effectif de chambre, avec son xylophone obstiné en mode 2 (on nage vraiment dans le Messiaen !), est un objet chambriste et répétitif, de dimension symphonique, d'une insolence assez impensable.
→ Pour le reste du disque, de la musique de chambre assez plaisante et décorative (quoique toujours étrange), comme le ravissant Septuor que la précédente version Da Capo avait illustré par un portrait champêtre académique de jeune fille devant des blés…
→ Les timbres ne sont d'ailleurs pas magnifiques (cor pâteux notamment) – j'avais un meilleur souvenir de la version antérieure.
→ Les mélodies avec chanteuse sont assez réussies (et très bien chantées). Le reste du corpus, plus néo , moins touchant à mon gré, mais les cheminements lents et retors de l'Humoreske ne manquent pas d'intérêt.


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2) Sextuors & quintettes, à cordes

Brahms – String Quintet No. 2 in G Major, Op. 111 – Quatuor Voce, Berthaud (Alpha)

Brahms – String Quintet No. 2 in G Major, Op. 111  – P. Fouchenneret, Okada, Berthaud, Boisseau, Salque, Levionnois (B Records 2018)

Brahms: Clarinet Quintet in B Minor, Op. 115 (version for viola and string quartet) – David Aaron Carpenter, membres Berliner Phkr (Ondine)
→ Pas convaincu, alto sonne malingre(ment ?). Belles cordes douces.

♥♥ KÖSSLER, H.: String Quintet in D Minor / String Sextet (Frankfurt String Sextet) (CPO 2007)
→ Très bien écrit ! Riche contenu d'un romantisme assumé, qui peut rivaliser avec les grands représentants de second XIXe !
→ (Bissé.)

♥♥♥ Arnold Krug – Sextuor à cordes, Quatuor piano-cordes – Linos Ensemble (CPO 2018)
→ Sextuor lumineux et enfiévré, une merveille ! Entre le dernier quatuor de Schoeck et le Souvenir de Florence de Tchaïkovski !
→ Quatuor piano-cordes tout aussi intensément lyrique, avec quelque chose de plus farouchement vital, d'un romantisme qui ne se cache pas. Splendidement tendu, une autre merveille qui vous empoigne, tendu comme un arc dans le plus grand des sourires !
→ Une des mes grandes découvertes chambristes récentes !  (Une notule y a même été consacrée en début d'année…)
→ (Bissé.)



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3) Quatuors à cordes


LOMBARDINI SIRMEN, M.L.: String Quartets Nos. 1-6 (Accademia Della Magnifica Comunità)
→ Quatuors de 1769, et déjà très aboutis.
→ Grande chambriste, il faut absolument connaître ses duos pour deux violons, dans le goût français, absolument enthousiasmants et roboratifs !
→ (Bissé.)

♥♥♥ Bacewicz – Quatuor 4 violons – Kinetic (YT 2016, à Houston)
→ Ces rémanences folklorisantes adaptées dans la manière la plus hardies et complexe qui soit, quelle merveille !
→ https://www.youtube.com/watch?v=RaEcs1ZQoVk

(nouveauté)
♥♥ Jurgis Karnavičius: String Quartets Nos. 3 & 4 – Vilnius String Quartet (Ondine 2021)
→ Les 1 & 2 ont paru récemment, et ont été très favorablement commentés ici même. (Je les ai, comme souvent, davantage aimés que les suivants.)
→ Postromantisme tantôt sombre tantôt lumineux, avec un sens mélodique fort et de jolis effets de structure (violoncelle solo en mineur vs. quatuor complet en majeur, etc.).


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4) Quintettes piano-cordes

Saint-Saëns (1835-1921) – Piano Quintet in A minor, Op.14 – Take 5 Piano Quintet (YT 2016)
Widor (1844-1937) – Piano Quintet in D major, Op.68 – Take 5 Piano Quintet (YT 2016)

Widor (1844-1937) Piano Quintet in D major, Op.68, final – Fine Arts SQ (Naxos)

Bacewicz – Quintettes piano-cordes, Sonate piano n°2 – K. Zimerman (DGG)
→ Quintette 1 assez sinistre, pas forcément très distinctif dans son catalogue. Sonate 2 plus originale, là aussi très tourmentée.
→ Quintette 2 beaucoup plus défragmenté et expressif, qui a passé une bascule stylistique !

♥♥♥ Pejačević:  Piano Quintet in B Minor, Op. 40 – Sine Nomine SQ, Triendl


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5) Quatuors piano-cordes

♥♥♥ Louise Adolpha Le Beau - Piano Quartet Op.28 -  Irina Puryshinskaja (pno), Berit Cardas (vl), Klaus Christa (vla), Björg Vaernes Lewis (cl) – (YT 2020)
→ Du grand beau romantisme allemand, remarquablement bâti !
→ À écouter ici.

Fauré – Piano Quartets – Mozart Piano Quartet (MDG)
→ Très fondu, un peu mou.

♥♥♥ Fauré – Piano Quartets – Quartetto Fauré di Roma
→ Merveilleuse énergie directrice qui ne dédaigne pas les halos colorés…

♥♥♥ Arnold Krug – Sextuor à cordes, Quatuor piano-cordes – Linos Ensemble (CPO 2018)
→ Sextuor lumineux et enfiévré, une merveille ! Entre le dernier quatuor de Schoeck et le Souvenir de Florence de Tchaïkovski !
→ Quatuor piano-cordes tout aussi intensément lyrique, avec quelque chose de plus farouchement vital, d'un romantisme qui ne se cache pas. Splendidement tendu, une autre merveille qui vous empoigne, tendu comme un arc dans le plus grand des sourires !
→ Une des mes grandes découvertes chambristes récentes !  (Une notule y a même été consacrée en début d'année…)
→ (Bissé.)

Bonis – Piano Quartets – Mozart Piano Quartet (MDG 2008)

♥♥ Dora Pejačević: Piano Quartet in D Minor – Quatuor Sine Nomine; Triendl, Oliver (CPO)
→ (Bissé.)


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6) Trios piano-cordes

♥♥ Le Beau –  « Kammermusik » : Trio, sonate violon, sonate violoncelle – Bartek Niziol, Denis Severin, Tatiana Korsunskaya (MDG 2014)
→ La densité, le naturel !

(nouveauté)
♥♥ Piano Trios (Russian) - DYCK, V. / STERNBERG, C.von / YOUFEROV, S. (History of the Russian Piano Trio, Vol. 5) (Brahms Trio)
→ Nouveau (et apparemment dernier) volume de la série, tellement surprenante et fertile en découvertes, pour un trio qui a pris le nom de Brahms…
→ Un peu hiératique Vladimir Dyck. Sternberg regarde lui du côté de Beethoven. La découverte exaltante est vraiment du côté de Youferov, aux affects bouillonnants.
→ Aucun ne m'a ébloui sur la forme, je remarque un goût appuyé chez les trois pour des formules un peu massives plutôt que le contrepoint, mais l'ensemble de ces découvertes produit un tableau assez charmant.

♥♥ Magnard – Piano Trio in F Minor / Violin Sonata in G Major – Laurenceau, Hornung, Triendl (CPO)
→ Merveille, et à quel niveau ! (lyrisme de Laurenceau, et comme Hornung rugit !)

TURINA: Piano Trio No. 2 / LINDE: Sonata a 3 / BEN-HAIM: Variations on a Hebrew Melody / Chosta Trio 2 – Garcia Trio (Caprice 1998)





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K. Bois solos

(réédition)
♥♥ Corrette, Boismortier, Devienne, Ozi – Sonates pour basson – Danny Bond (Accent réédition 2021)
→ Parution en coffret de cette somme du basson français XVIIe-XVIIIe par Danny Bond, merveille sur merveille (avec un petit moins pour Ozi, pédagogue mythique mais compositeur moins marquant).

Koechlin – Œuvres pour flûte et clarinette (sonate 1, album de Lilian…) – (Hänssler)

♥♥ Koechlin – Œuvres pour flûte et clarinette (sonate 1, album de Lilian…) – (Koch)
→ La Première Sonate est très touchante, vraiment le Koechlin modal et lumineux de la sonate pour violon !




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L. Cordes grattées

(nouveauté)
Da Milano – « Nobilissimo Istromento : Virtuoso Lute Music of the Italian Renaissance » – Luca Pianca (2021)
→ Pianca merveilleux toujours, dans ce beau corpus d'Italie du Nord !

(nouveauté)
Heitor Villa-Lobos – Tristorosa, Préludes pour guitare… – Günter Herbig
→ Le célèbre chef d'orchestre joue ici de la guitare… électrique. Pas très convaincu par l'intérêt ni le résultat, mais c'est amusant.




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M. Violon

(solo ou accompagné)

(réécoute nouveauté)
♥♥♥ Il Sud: Seicento Violin Music in Southern Italy ; œuvres de Falconieri, Montalbano, Trabaci, Pandolfi, Leoni, Mayone ; Ensemble Exit, Emmanuel Resche-Caserta (Passacaille 2020)
→ Œuvres rares à la veine mélodique généreuse et aux diminutions expansives, dans une interprétation pleine de couleurs (assise sur orgue positif et théorbe, remarquablement captés), avec un violon solo à la fois chaleureux et plein d'aisance. Un peu grisant.

(nouveauté)
♥♥ Montalbano – Sinfonia 2  "Zambiti" – Jérôme van Waerbeke,  Arnaud De Pasquale (HM 2021)
→ Waerbeke épatant. Et cette musique fulgurante aussi.
→ Tiré de « Organ Recital: De Pasquale, Arnaud - CAVAZZONI, M.A. / PASQUINI, E. / STROZZI, G. / VINCI, P. (Organs of the World, Vol. 1: Orgues de Sicile) »
→ Le reste de l'album (sauf le Frescobaldi avec violon & cornet à bouquin et la villanelle de D'India avec Perrine Devillers) est assez lisse, du fait de l'orgue aux timbres blancs et de la registration essentiellement en plein-jeu. Un peu déçu. Il n'y avait pas d'orgue sicilien plus typé à disposition ?

Montalbano – Sinfonia Prima: Arezzo //  Sinfonia Quarta: Geloso, in « EARLY ITALIAN CHAMBER MUSIC - Works for Recorder and Basso Continuo » – Dan Laurin, Masaaki Suzuki (BIS)
→ Sonne clairement mieux au violon qu'à la flûte à bec soprano… Mais toujour belle matière musicale.

(nouveauté)
Sénaillé & Leclair – « Générations », Sonates pour violon et clavecin – Langlois de Swarte, Christie (HM 2021)
→ Œuvres un peu sombres et plaintives pour nourrir ma (faible) inclination pour le genre. On admire néanmoins l'enrichissement du répertoire discographique, le sens du style souverain de Langlois de Swarte et l'aisance aristocratique de Christie sur chaque note !

♥♥ Beethoven – Sonate violon-piano n°10 – Pierre Fouchenneret, Romain Descharmes (Aparté 2016)
→ Superbe son de violon, d'un tissu magnifique. Pour le reste, il y a plus abouti dans la conception, mais je ne trouve pas ces sonates vertigineuses de toute façon : je suis mauvais juge.

(nouveauté)
♥♥♥ Couperin (Barricades mystérieuses) // Liszt-Wagner (Liebestod) // Chopin (Prélude n°15) // Fauré (Sonate n°1, Après un rêve, Nocturne n°6) // Hahn (À Chloris)… – « Proust, le concert retrouvé » – Théotime Langlois de Swarte, Tanguy de Williencourt (HM 2021)
→ Inclut des transcriptions de mélodies. Très beaux instruments d'époque, belle ambiance de salon. Je n'ai pas eu accès à la notice pour déterminer la proportion de musicologie / d'érudition pertinente dans le propos – souvenirs trop parcellaires de la Recherche pour le faire moi-même.
→ Langlois de Swarte « chante » remarquablement À Chloris ou Après un rêve, tandis que le surlié feint de Willencourt fait des miracles dans Les Barricades Mystérieuses. La Sonate de Fauré est menée avec une fraîcheur et un idiomatisme que je ne lui connaissais pas, aussi loin que possible des exécutions larges et poisseuses de grands solistes plutôt aguerris à Brahms et aux concertos.

(nouveauté)
GADE, N.W.: Violin Sonatas Nos. 1-3 (M.-E. Lott, S. Speidel)
→ Accompagnements vraiment personnels !

(nouveauté)
Respighi, Dohnányi, Szymanowski, Brahms – « Incandescence », Sonates pour violon (n°3 Brahms) – Stéphanie Moraly, Romain David (Aparté 2021)
→ J'adore ces deux artistes (Moraly est peut-être la violoniste que je porte le plus au pinacle…), mais j'avoue ne pas avoir adhéré, moins à cause de l'interprétation que des œuvres, typique de violon romantique-larmoyant-abstrait qui me touche très peu. J'ai redécouvert le genre de la sonate violon-piano avec les compositeurs français (dont Ropartz, grâce à Stéphanie Moraly précisément !) ou francophiles, et je ne parviens toujours pas à adorer ces sonates de Brahms, même par ces artistes d'exception – qui, me semble-t-il, ne renversent pas non plus la table ici. Navré. :(




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N. Violoncelle

(solo ou accompagné)

♥♥♥ GABRIELLI, D.: Cello Works (Complete) (Hidemi Suzuki, E. Balssa, Naoya Otsuka)
→ Une des rares versions de ce momument de la naissance du violoncelle, très inspiré en soi et formidablement exécuté.

♥♥ LE BEAU, L.A.: 4 Pieces for Cello and Piano / 3 Pieces for Viola and Piano / Cello Sonata (U. Koch, Blees, M. Bergmann) (SWR Music)

Kapustin: Works for Cello – Christine Rauh (SWR Music 2016)
→ À nouveau très (soft) jazz, duos avec du xyolophone. Des allures d'improvisation permanente. Réussi sans être très marquant – vraiment du jazz standard, auquel je suis plus sensible dans le flux de l'improvisation.




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O. Orgue & clavecin

(réédition)
♥♥ Louis, François, Armand-Louis Couperin – Pièces pour le clavecin – Leonhardt (Philips, réédition Decca 2021)
→ Proposition très différente de son album tardif chez Alpha (d'une ascèse presque raide, propice aux rêveries), Leonhardt aborde ici le répertoire français avec une forme de franchise qui voisine à la fulgurance, osant les traits les plus affûtés et les phrasés les plus dégingandés, le tout tenu par cette absence audible de sourire. Très étrange et très convaincant.

(réédition)
¤ Bach, J.S.: Organ Works – The Mono Cycle 1947 - 1952 – Helmut Walcha (Archiv, réédition 2021)
→ Voilà bien un disque que je n'aime pas : les articulations vieillies sur un orgue blanchâtre, pour ne pas dire gris béton, tout est figé dans une lumière blafarde… Je sais que beaucoup y sont attachés, mais n'ayant pas d'attaches émotionnelles particulières avec la musique d'orgue de Bach, je me soucie peu d'y entendre des obstacles supplémentaires.
Il existe beaucoup d'excellentes intégrales, même en restant dans le tradi (Preston ou Vernet par exemple).

Bonis: L'œuvre pour orgue – Georges Lartigau (Saint-Amans de Rodez) (Ligia)
→ Toujours travaillé, mais masqué par une certaine pudeur. Ressemble beaucoup à l'orgue de son temps, mais outrepasse clairement l'académisme.

♥♥♥ Messiaen, L'Ascension pour orgue, Thiry (La Dolce Volta)




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P. Piano·s

(deux pianos)

(nouveauté)
Cecil Coles, Gustav Holst: – « Piano Music » – James Willshire (Delphian 2021)
→ Gentil. Très bien joué en revanche, beau son et phrasés vivants !

(nouveauté)
Maciejewski (& Bach) – Transcriptions for 2 Pianos, Vol. 2 (Organ Concerto in A Minor, BWV 593, etc.) – Rajs & Kepinski (Accord 2021)
→ Chouettes transcriptions riches, denses, naturelles, qui respirent bien !

(un piano)

(nouveauté)
Chopin – Nocturnes – Planès
→ Le Pleyel d'époque sonne fort tout le temps, le manque de nuance qui en découle me frustre assez. Dommage, il existe beaucoup de versions sur de bons instruments, et Planès est un grand artiste rompu à l'exercice…

(nouveauté)
♥♥♥ Chopin, Polonaise-Fantaisie ; Schumann, Davidsbündertänze – Severin von Eckardtstein (Artalinna 2021)
→ Pour un Chopin façon diamant – avec un très beau travail sur les résonances, particulièrement pertinent pour la Polonaise-Fantaisie !
→ La prise de son permet d'entendre la résonance de la salle, très belle expérience.
→ Usage particulièrement intelligent du rubato, fabuleux dans le Chopin – il m'apparaît davantage superflu et contourné dans le Schumann (que j'aime plus droit).

Messiaen – Les offrandes oubliées + Fantasie Burlesque + Pièce pour le tombeau de Paul Dukas + Rondeau + Prélude + La fauvette des jardins – Austbø (Naxos 2002)

Messiaen – Préludes – Håkon Austbø (Naxos 1999)
+ Études de rythme
+ Cateyodjaya
→ Préludes très debussystes !

(réédition)
♥♥♥ Messiaen – 20 Regards sur l'Enfant Jésus – Peter Serkin (RCA, réédition 2020)
→ Comme toujours avec Serkin, pas forcément les timbres les plus intelligents, mais une fine inelligence du discours assez passionnante à suivre, toujorus tendue vers l'avant.

♥♥♥ Messiaen – 20 Regards sur l'Enfant Jésus – John Ogdon (Decca)
→ Douceur et émotion contenue, dans cette lecture très aboutie.

♥♥♥ Messiaen – 20 Regards sur l'Enfant Jésus – Håkon Austbø (Naxos)
→ Assez lente et moelleuse, mais très différenciée, l'intégrale la plus agréable à écouter sur la longue durée.

♥♥♥ Messiaen – Visions de l'Amen – Ralph van Raat, Håkon Austbø (Naxos 2012)

♥♥♥ Messiaen – Catalogues d'oiseaux – Håkon Austbø (Naxos)

Boulez – Prélude, Toccata & Scherzo – Ralph van Raat (Naxos 2020)
+ d'autres œuvres de jeunesse : fragment, psalmodies, etc.

♥ Ronald Stevenson – Fugue on Chopin – Ronald Stevenson (archive son inédite, YT)
→ Thème liminaire de la Quatrième Ballade.

(nouveauté)
Grigori FRID – Œuvres pour piano – Elisaveta Blumina (Grand Piano 2021)
→ Surtout des pièces très tonales et décoratives (il faut dire que le disque contient essentiellement des extraits de son Album pour les Enfants), pas de hauts chefs-d'œuvre à en attendre… et en tout cas assez éloignée de sa manière moins tonale (quoique très polarisée et accessible) et uniment légère, dans ses œuvres de plus vaste ambition.




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Q. Airs de cour, lieder & chanson jazz…

(nouveauté)
♥ Sigismondo d’India: Lamenti & sospiri – Mariana Flores, Julie Roset, Cappella Mediterranea, Leonardo García Alarcón (Ricercar 2021)
→ Enfin des nouveautés pour ce compositeur majeur du tournant du XVIIe siècle, toujours d'une éloquence élancée et d'un sens mélodique très supérieur à la norme du temps !
→ Servi par les princes du genre…

N. Boulanger, Holmès, Viardot, Malibran, Vieu… – mélodies « From a Woman's Perspective) – Katherine Eberle
→ Diction peu claire, mais programme particulièrement intéressant !

♥ N. Tcherepnin – mélodies (japanese lyrics, oceanic suite, fairy tales… – Elena Mindlina, David Witten (Toccata Classics 2014)

Messiaen – Vocalise-Etude – Nathalie Manfrino, Marie Vermeulin (DGG)
→ Très mélodique et consonant-lyrique, presque du Rachmaninov ou du Glière…

(réédition / réassemblage)
♥♥♥ Midnight Jones (Norah Jones)

(réédition / réassemblage)
♥ Late Night Jones
→ Pas passionnantes reprises, même si la versatilité de la voix impressionne grandement.

(réédition / réassemblage)
Classic Jones
→ Pas passionnantes reprises, même si la versatilité de la voix impressionne grandement.

(nouveauté)
♥ Lou Tavano : album « Uncertain Weather » (2020)
→ Très belle voix en technique soufflée, compositions joliment intimes et planantes, mais un peu répétitives dans chaque morceau (même cellule à l'infini).




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Une très belle livraison, en deux mois de demi, que de mondes parcourus, que de découvertes, que de nouveautés qui changent notre vision de l'histoire de la musique et de l'état du répertoire ! 

L'aventure se poursuit, prochainement, que ce soit en compagnie de la Bible musicale, de la découverte discographique du répertoire par décennies, de la programmation des opéras du monde – ou peut-être, prochainement, une notule sur la technique vocale !

Puissiez-vous échapper, estimés lecteurs, aux folies de ce Crépuscule de la Civilisation – qu'elles ne soient pas pour vous une Fin du Monde.

lundi 2 août 2021

L'opéra le plus grivois du répertoire


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… est bien sûr – qui en doutait – français.

On présente toujours Les Contes d'Hoffmann comme l'opéra le plus ambitieux d'Offenbach – et il est vrai qu'il est assurément le plus sérieux (hors Les Fées du Rhin), celui aussi où la matière musicale est la plus écrite, la moins sujette à des formules préétablies. On le remarque souvent dans ses œuvres légères du côté des accompagnements sommaires en ploum-ploum ou de la prosodie (beaucoup d'accents de mesure tombent sur des prépositions ou des portions de mots non accentuelles…) : il écrivait clairement avant tout ses mélodies irrésistibles et arrangeait ensuite le reste sans trop se tuer à la tâche – ce n'est pas de l'opéra comique écrit comme du Hérold, du Meyerbeer, du Bizet ou du Lecocq.

Cependant, si l'on met de côté cet étrange ouvrage, de surcroît partiellement inachevé et perdu, c'en est un autre, plus bizarre encore (et de loin !) qui se distingue comme son plus hardi et solidement écrit : Le roi Carotte.

Œuvre inhabituellement longue, se déroulant sur de multiples tableaux, dont un gigantesque mélodrame-pantomime de sorcellerie (avec danse des légumes, plus loin des insectes !) ou un quatuor de très belle facture – que je vous recommande vivement ! – à l'arrivée à Pompéi.

Impossible de résumer correctement le livret – Victorien Sardou, en voulant livrer un opéra-bouffe-féerie, s'est laissé emporter dans la démesure loufoque et somptuaire : jusqu'à 4 actes, 24 tableaux, 6 heures de spectacle. Le roi Fridolin XXIV est privé de sa promise Cunégonde par l'intervention vengeresse d'une sorcière qui lui envoie une Carotte maléfique pour régner à sa place. Chassé de son palais, trahi par sa fiancée sous emprise, il connaît de multiples mésaventures, notamment liées à ses propres turpitudes (irrévérence, crédulité…) avec au sommet ce départ pour Pompéi où les héros décrivent aux locaux les chemins de fer, le jour de l'éruption du Vésuve…

Lors de sa remise au théâtre – très tardive, je n'ai rien vu gravé par la Radio des années 60 qui a pourtant produit énormément de patrimoine… – en 2015 (Pelly, Aviat, et dialogues récrits par Agathe Mélinand), c'est la version opérette (3 actes 11 tableaux) qui a été reprise, en en allégeant au maximum le texte. (mais, ont promis les concepteurs, en conservant toute la musique). Le résultat tient, je sais comment, en 2h de musique. [Vérification faite : il manque clairement de la musique par rapport à la partition publiée, sans doute du fait du passage à la version opérette, qui est elle peut-être complète, mais contient sensiblement moins…]

Le succès fut immense sur tous les plans – les appréciations sur l'œuvre, sur la production, sur les qualités musicales individuelles des interprètes –, mais il n'y eut pas de reprise hors de la coproduction (Lille, et peut-être une troisième villle ?). Et si ce fut capté en vidéo par France Télévisions, ce ne fut jamais commercialisé sous aucune forme.
Bref, à part la vidéo qui se trouve chez le fameux label provençal Sulemantò, aucun enregistrement.

C'est pourtant, musicalement, ce qu'Offenbach a écrit de plus soigné et enthousiasmant dans le registre de ses opéras comiques les plus conséquents – avec Barbe-Bleue, dont il partage la langue musicale et le type de fantaisie loufoque.



Pour autant, le sujet de cette notule n'est pas de revenir sur cette belle découverte, que vous aurez tout le loisir de faire vous-même (vidéo en ligne), mais de partager mon ébaubissement devant la fin du premier acte qui concentre à ma connaissance les allusions à la fois les plus nombreuses et les plus salées jamais produites sur une scène d'opéra.

Oh, bien sûr il existe plus ouvertement sexué : j'avais déjà parlé des râles d'amour de Schulhoff (j'avais même titré la notule « Flammen ou la pornographie allégorique », en petit plaisantin que j'étais), on peut recenser quantité de viols hors scène (Rigoletto !) ou en scène (Lady Macbeth de Mtsensk), des épanchements douteux (les chats manifestement lubriques de L'Enfant et les Sortilèges), voire des abandons évidents (dans le clocher de 1984 de Maazel, ou bien sûr l'acte II de Tristan und Isolde).

Cependant : on est alors au XXe siècle, la société n'est plus la même et l'art n'y occupe pas la même place symbolique. Surtout, c'est rarement sur le ton de la plaisanterie : on y rencontre des étreintes tendres (et beaucoup de femmes forcées), mais pas énormément d'humour leste.

Je ne parle qu'à partir de ma connaissance (finie) du répertoire (quasiment infini) : dans l'immensité de ce qui a été écrit, on finira bien par trouver des contre-exemples.

En ce qui concerne l'allusion humoristique et pré-1900, j'avais relevé le cas de Guillaume Tell de Grétry, qui me paraissait franchement suspect. Un sentiment étrange et confus dans Bonjour ma voisine, bonjour mon voisin, qui sonne faux et paraît parler d'autre chose, renforcé par l'enchaînement sur la sicilienne de la Noisette, que ne peut cueillir le fils de Tell car il est encore trop jeune (!). Mais je pourrais surinterpréter.

Cette fois-ci, vu la date et le faisceau de citations, la destination aussi (non plus familiale, mais vraiment à un public habitué aux actions bouffes façon vaudeville, qui développent à leur façon des intrigues qu'on pourrait définir comme sexuelles et plaisantes), le doute est moindre. Je vous expose les éléments, et vous serez juges.

Tout se concentre dans ce moment : la fin du Ier acte, aussi l'un des sommets dramatiques de l'ouvrage, lorsque Fridolin est expulsé du palais de ses ancêtres où il prépare ses épousailles.



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Christophe Mortagne (Carotte), Yann Beuron (Fridolin), Antoinette Dennefeld (Cunégonde),
Opéra de Lyon, Victor Aviat.

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Voyons le détail. Pour commencer, dans le premier couplet de l'air :

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CAROTTE
Je suis le roi Carotte,
Sapristi,
Malheur à qui
S’y frotte !
I.
Je suis gnome
Et souverain,
Mon royaume
Est souterrain !
En sourdine
Avec les rats,
Je chemine
Sous vos pas !
Car je suis l’homme-racine !…
Je règne et je domine
Sur les nains des vergers !
Et ceux des potagers !
Ce n’est qu’à la nuit sombre
Que je sors de mon trou !
Toi, qui me vois dans l’ombre
Me glisser n’importe où !…
Le roi Carotte
Qui trotte
Peut te tordre le cou !

Il est donc question d'une Carotte qui « sort à la nuit sombre de [s]on trou » pour « [se] glisser n'importe où ». (Et « malheur à qui s'y frotte » !).

Dans l'ensemble qui suit l'air (sous l'effet de la malédiction, tout le monde sauf le roi Fridolin XXIV trouve l'avorton Carotte charmant, et ses gestes déplacés sont attribués  à Fridolin), on retrouve le même type d'énoncés équivoques :

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CUNÉGONDE, à Carotte, toujours assis.
Ah ! mon Dieu, qu’il est bien ainsi !

CAROTTE, montrant son bonnet.
Merci, je garde ma calotte,
Car le grand air m’aura saisi…
(Il fait le geste de mettre le doigt dans son nez.)
Et là-dedans ça me picote !
(Même jeu. — Tout le monde regarde le prince.)

CUNÉGONDE, à demi-voix, à Fridolin.
Ah ! prince, on va vous voir !… (bis)
Prenez au moins votre mouchoir !…

TOUS, lui tendant leurs mouchoirs.
Notre mouchoir !

Une fois qu'on se glisse n'importe où, vouloir « garder [sa] calotte » une fois « au grand air », alors que « là-dedans ça [le] picote », la concentration en potentiels doubles sens paraît trop dense, surtout pour un fantaisiste comme Sardou, pour être le seul fruit d'associations d'idées du lecteur-spectateur.

Se pose désormais la question : ceci est-il cohérent avec le reste de l'épisode ?


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CUNÉGONDE, avec empressement, lui montrant un siège que l’on a préparé à gauche pour lui.
Daignez accepter une chaise…
Mon prince, et mettez-vous à l’aise.

CAROTTE, s’asseyant.
Ah ! qu’il est bon de sortir de sa cave
Et de s’étirer au grand air !…
(Il s’étire et bâille bruyamment. — Tout le monde se tourne vers Fridolin, comme si c’était lui qui eût bâillé.)

Seul, « s'étirer » eût été tout à fait neutre et inoffensif. Dans ce contexte (juste avant l'extrait précédent : on reproche au roi de bâiller, puis de se curer le nez, alors que c'est Carotte qui le fait), il ne peut que renforcer les allusions turgescentes qui ont colonisé ces dix minutes de musique.

Il en va de même pour « c'est roide » :

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CAROTTE.
Ah ! princesse !
Ah ! déesse !…
Mon cœur voudrait vous dire…
(Il éternue.)

Atchou !
(Tout le monde se tourne vers Fridolin.)

LES DAMES.
Oh ! c’est fort !

TOUT LE CHŒUR.
C’est vif !

ROBIN, ROFFRE, SCHOPP, TRUCK, PIPERTRUNCK, TRAC, au prince.
C’est roide !

FRIDOLIN.
Eh bien ! quoi !
Il éternue et l’on s’en prend à moi ! (bis)

CAROTTE, à Cunégonde, en montrant le prince.
Il est bien enrhumé, ma foi ! (bis)
(Même jeu.)

Atchou !

CUNÉGONDE.
Encore !

CAROTTE.
Atchou !

KOFFRE.
C’est fort !

CAROTTE.
Atchou !

LES COURTISANS.
C’est roide !

CAROTTE.
Atchou !

PIPERTRUNCK.
C’est vif !

CAROTTE.
Atchou !

TOUS.
Ah ! prince !

FRIDOLIN, ahuri.
Il éternue et l’on s’en prend à moi !

« Vif » et « raide », contaminés par l'accumulation voisine, se trouvent soudains parés d'une vigueur joviale qui, là aussi, dépend de son contexte. A fortiori exprimés par la bouche de la princesse qui vient de recevoir les hommages des deux rois.

Le quatrième « sort » ne contient pas de possibles allusions grivoises, mais étant centré autour de l'alcool et de la danse (Carotte boit sans mesure et marche sur la princesse pendant le bal, on blâme Fridolin), il contient son propre comique, fréquent sur scène – les couplets du dîner de la Périchole en sont un des nombreux exemples. Il n'est donc pas étonnant, que les doubles sens lestes n'y affleurent plus, d'autant que la structure tripartite a déjà été remplie (bâillement, curage nasal, éternuement).

Quant au mouchoir conseillé au roi Fridolin par ses courtisans, je ne m'étendrai pas (merci, je garde ma calotte), je ne sais trop quand sa symbolique a été associée à l'onanisme – je ne suis pas sûr que ce remonte aussi loin, et je n'ai pas trop idée d'où chercher. Je m'abstiens donc – je suis un garçon sérieux et profond, je voudrais ne pas vous induire en erreur et perdre ainsi ma réputation de grande sagesse et pénétration.

Cependant le roi Carotte ne formule rien, explicitement, dans cette thématique. Sauf un petit détail supplémentaire… qui permet de le relier à la lubricité, dans le second couplet de son chant d'entrée :

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CAROTTE.
II.
Sur la terre,
Heureux séjour,
J’aime à faire
Un petit tour…
J’ai la ruse
Pour duper…
Je m’amuse
À vous tromper !
Oui, je fais naître vos songes,
Je souffle les mensonges
Qui se disent partout,
Chez les femmes surtout !…
C’est moi seul qui les pousse
A teindre leurs cheveux
De cette couleur rousse
(Il montre sa chevelure.)
Dont je suis glorieux !
Toute cocotte
Teinte en carotte
Par là charme vos yeux !
Oui, par là charme vos yeux !

La couleur rousse est, depuis le Moyen-Âge (édit de Louis IX en 1254), associée à la prostitution, ce qui constitue en soi un indice sur l'influence de Carotte sur les humains – et au moins chez les femmes. Mais Sardou le formule plus explicitement en les nommant ouvertement « cocottes ».

Je crois que cet élément, qui dans le principe même de l'action scénique consacre le pouvoir luxurieux de Carotte (poussant les femmes à afficher leur débauche, organisant la séduction des messieurs…), valide les intuitions sur la polysémie assez martelée (mais jusqu'ici jamais reliée directement à l'action) qu'on a pu observer dans ces mêmes dix minutes.



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J'en trouve le total assez impressionnant, et hardi dans son caractère figuratif (vraiment des protubérances qui grandissent, bougent et s'introduisent !), par rapport à ce qu'est usuellement la gauloiserie sur la scène d'opéra – des scènes évoquant des actes sexuels, parfois directement, mais jamais rien d'aussi descriptif !

Le saisissement sur moi fut tel (le grand air, tout ça), et la musique si bonne (comme la mère de Carotte) que je tenais à partager mon émerveillement. Outre le Grétry sus-mentionné, qui contient semblables procédés, cette notule est à rapprocher d'autres explorations sur l'apparition de dispositifs nouveaux – par exemple le hors-scène sonore (dès Thésée de LULLY !) ou l'exclusion de personnages secondaires de la résolution d'œuvres complexes (« Tout est bien qui finit mieux sans eux », une des premières notules de CSS, en 2005). 

mardi 20 juillet 2021

Un jour, un opéra – Saison 2, épisode 11 : la République des Maris présente… la tragédie d'une infante aimée d'un conquistador russe, sous la forme d'un faux opéra-rock soviétique !


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🔵 Ce 2 juin,

à l'Opéra d'État mari « Sapaev » de Iochkar-Ola (Yoshkar-Ola en translittération anglophone), capitale de la République des Maris – au Nord de la Volga, 150 km au Nord-Ouest de Kazan –,

on donne Juno & Avos (1979) de Rybnikov, vendu comme un opéra-rock mais…

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… mais je ne suis pas certain qu'on ait réellement eu le droit de proposer du rock dans la Russie soviétique des années soixante-dix : l'œuvre est écrite pour des chanteurs lyriques (certes sonorisés), avec de beaux épanchements élancés de cordes très 'opéra', des chœurs travaillés et menaçants dans une tonalité élargie, des mélodrames que soutient une musique d'orchestre bien complète et modulante…

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Çà et là, quelques rythmes qui jouent avec le beat, un peu de guitare électrique ou de batterie, mais c'est tout.

Véritable opéra, et très bien écrit.

(Voyez cette version vidéo captée à Rostov.)

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Intrigue conçue d'après le poème Avos ! (du nom de l'un des bateaux), écrit par Voznesensky en 1970.

Argument :
En 1806, Nikolai Rezanov atteint la Californie. La fille du Gouverneur s'éprend de lui, mais il doit d'abord returner solliciter la permission de l'Empereur russe pour épouser une catholique.

Pendant son retour, il tombe malade et meurt à Krasnoïarsk.

La quasi-infante fait un vœu de silence et se retire chez les Dominicaines (pour du silence, vraiment la bonne adresse ?) jusqu'à sa mort.

Inspiré du journal de bord du personnage réel, avec quantité d'événements (un duel notamment…).

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Ioshkar-Ola, capitale du territoire mari (avec sa propre langue ouralique, hors du spectre indo-européen), est depuis l'ère soviétique un centre industriel et manufacturier important, bien que désormais en cours de dépopulation.

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La ville (260.000 habitants) dispose de 5 théâtres, dont cet Opéra d'État dont la troupe est fondée en 1968.

Son intérieur vert est particulièrement singulier.

(Vous noterez les orgues multiples dans la – petite – salle, dont l'un en majesté au centre et avec chamades !)

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Pour une ville qui n'est même pas dans le TOP 50 des plus peuplées de Russie, une population qui est l'équivalent de celle de Bordeaux !

(Mais son Opéra a l'air tout aussi petit !)

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Très séduit au demeurant par ses inhabituelles teintes vertes : en France il est supposé porter malheur au théâtre – il n'existait pas de teinture verte résistante, aussi les costumes étaient-ils peints, en vert-de-gris… tout à fait toxique par contact cutané. Mais si j'imagine que les problèmes techniques étaient comparables, la superstition n'a pas poussé jusqu'à Iochkar-Ola, ou en tout cas pas jusqu'aux murs de son théâtre.

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La troupe est formée en 1968, par des étudiants de Moscou, Léningrad, Kazan et Gorki pour la partie opéra, et Moscou, Léningrad et Perm pour la partie ballet. Le théâtre est inauguré en 1969 avec Akpatyr d'Eric Sapaev, le premier opéra de la nation mari. Le bâtiment porte désormais le nom du compositeur. 


Un jour, un opéra – Saison 2, épisode 10 : Maskarade de NIELSEN, coup de foudre au bal, à l'Opéra de Copenhague !


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🔵 Ce 1er juin,

à l'Opéra de Copenhague,

on donne le grand classique (local) Maskarade de Carl NIELSEN

d'après la pièce de Holberg.

(Photos tirées de : archdaily.com/915153/the-roy…

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Maskarade, c'est du Nielsen très gentil (un peu pâle même), avec son flux continu de récitatifs à l'accompagnement très cordé et ses délicieuses chansons strophiques (en particulier pour voix graves).

L'argument : coup de foudre au bal. 

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L'Opéra de Copenhague (couramment appelé Operaen, 'L'Opéra') est un endroit extraordinaire, sis sur l'île de Holmen… à l'histoire étonnante.

Il prend la suite de l'Opéra Royal (compagnie fondée en 1748, le bâtiment de 1874 accueille toujours des spectacles),

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Il est issu du don d'une fondation (celle du transporteur Mærsk), en 2000, offrant de payer pour le bâtiment – ce qui fit débat, le don étant entièrement déductible d'impôts…

Confié aux soins de l'architecte Henning Larsen, il fut largement fêté depuis son inauguration en 2005 comme un grand aboutissement de l'architecture contemporaine, et en particulier comme un modèle pour les opéras nouveaux.

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Cependant Larsen dut concéder beaucoup au donateur (l'acier sur la façade en verre, notamment) et publie, après l'inauguration, un livre où il déplore que le projet soit devenu un 'mausolée' pour le commanditaire (Møller), perdant beaucoup d'arbitrages.

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Même si la maison entend montrer son rayonnement international (témoin le Ring de Holten-Schønwandt), elle programme régulièrement quelques titres nationaux : très souvent Maskarade.

Le National de la Radio, de son côté (dans la salle de Tivoli ?), contribue aussi à quelques titres plus confidentiels mais essentiels pour le patrimoine local et européen, comme l'incroyable Lulu de Kuhlau !

[Kuhlau, dans la veine du premier romantisme, est le créateur de l'opéra national danois. Son Lulu est un bijou d'élan dramatique et d'évidence mélodique, le tout serti dans une musique nourrissante, un cousin de Weber et de Gade – en tirant le meilleur de l'un et de l'autre.  Le prince Lulu, quand à lui, est une sorte d'équivalent de Tamino, n'y cherchez pas Wedekind avant l'heure. Pour écouter une version récente…]
 

Un jour, un opéra – Saison 2, épisode 9 : L'Ours de Khodosh, d'après Tchekhov, dans l'Ukraine russe de Lugansk…


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🔵 Ce 31 mai,

à l'Opéra du Donbass (à Donetsk),

on donne L'Ours de Vitaliy KHODOSH,

d'après la pièce de Tchekhov.

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Chose amusante, la longue page d'histoire, sur le site de l'Opéra, ne mentionne pas la création de la compagnie à Lugansk (l'autre grande ville d'Ukraine orientale), en 1932.

Il est vrai qu'elle déménage à Donetsk (alors appelée Stalino !) la même année.

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Début de la construction en 1936, inauguration en 1941 avec Ivan Soussanine de Glinka (un des premiers opéras russes à grand retentissement) – aussi connu sous le nom Une vie pour le tsar (état différent de la même partition), et étrangement bien en cour en Russie soviétique, au prix de quelques ajustements : il faut dire que l'histoire du sacrifice individuel était un grand lieu commun des productions dramatiques soviétiques. Que ce soit le dévouement des ouvriers du Boulon (le ballet de Chostakovitch), la résistance de Semyon Kotko (dans l'opéra homonyme de Prokofiev) à son père contre-révolutionnaire, le sacrifice de ses amours immédiates à son projet de service de la Cause par Alekseï (dans Histoire d'un homme véritable de Prokofiev, l'aviateur fait serment de ne pas écrire à sa fiancée avant qu'il n'ait pu piloter à nouveau un avion, malgré ses jambes amputées au combat).
Évidemment, les conditions politiques actuelles et l'imaginaire qui les entourent rendent encore plus savoureuses ces références.

Les autres productions de cette première saison de la compagnie furent notamment Le Barbier de Séville, Faust, et Pagliacci. Les grands titres italiens (ainsi que la poignée de superstars françaises comme Faust et Carmen) restent très joués dans les maisons d'opéra russes, couplés avec le patrimoine russe. Très peu d'autres écoles lyriques circulent dans les programmations – Wagner au Mariinsky, c'est vraiment un microclimat très local, et largement dû à Gergiev lui-même.

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(Je reste fasciné par la date tardive de fondation des troupes d'opéra dans les provinces slaves occidentales un peu isolées : en Ukraine, il y a pourtant des maisons d'Opéra dès le milieu du XIXe siècle à Odessa, Lviv et Kiev.)

Pour cette fois, le sujet n'est pas particulièrement lié à la politique (une farce autour du mariage, avec beaucoup de comique de caractère).


Khodosh écrit une musique assez néo, avec des aspects circassiens… ce pourrait assez fonctionner !

samedi 10 juillet 2021

Un jour, un opéra – Saison 2, épisode 8 : au Teatro Real de Madrid, création d'après une pièce républicaine




🔵 Ce 30 mai,

au Teatro Real de Madrid,

on donne Tránsito (création mondiale) de Jesús TORRES,

sur le texte littéral de la courte pièce de Max Aub, républicain espagnol contraint à l'exil au Mexique (achevée en 1944, création en 1947 à Mexico).

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¶ Situé face au Palais Royal (qui n'est plus la demeure des souverains), le Théâtre Royal est construit sur les ordres d'Isabelle II et inauguré en 1850… avec La Favorite de Donizetti !  Parmi ses aventures, la Forza del destino en présence de Verdi en 1863 ou ses avanies à cause du métro, fragilisant le bâtiment et le contraignant à la fermeture par décret royal en 1925… jusqu'en 1966 !

 

Mais pour accueillir à nouveau des opéras (et pas seulement des concerts), il fallut attendre… 1997 !

Un jour, un opéra – Saison 2, épisode 7 : Highway 1, USA, opéra patrimonial afro-américain




🔵 Ce 29 mai,

à l'Opera Theatre of Saint-Louis, sous la direction de Leonard Slatkin,

on donne Highway 1, USA de William Grant Still , le fameux « doyen des compositeurs afro-américains ».  

Alors qu'on devait représenter Porgy and Bess, les restrictions sanitaires ont incité le théâtre à programmer une œuvre courte (2 scènes de 25 minutes), accompagnée par un orchestre allégé pour l'occasion (membres du Saint-Louis Symphony, indique la page de l'événement).

¶ L'intrigue de cet opéra de 1963 est afro-américaine et traite de solidarité familiale, de difficile ascension sociale et de crimes.

Mary et Bob financent les études du petit frère de Bob, Nate, qui n'en fait pas grand'chose. Lorsque celui-ci essaie de séduire  Mary et qu'elle lui résiste, Nate la poignarde. (Puis s'ensuivent coups de théâtre et dénouement).

¶ Musique très romantique pour 1963 (avec de vrais récitatifs bien stables accompagnés de cordes), mais on y entend passer, non pas le blues comme je lis sur la page du théâtre mais de rapides échos plus français post-debussystes (et un ou deux cuivres cinglants alla Varèse). Sinon, grands aplats de cordes plutôt dans le goût de la musique de film de style post-brahmsien.


Il y aurait une grande histoire de Still à résumer : homonyme de son père, destiné à la médecine, étudiant auprès de Chadwick (romantisme américain & autres bizarreries) et de Varèse, engagé dans la Renaissance de Harlem


¶ Je ne trouve pas qu'il s'agisse d'un compositeur majeur, mais cet opéra très ramassé est une réussite, quelques réelles beautés (la flûte solo, le petit chœur…) – je le trouve bien plus captivant que Porgy & Bess.

¶ L'Opera Theatre of Saint-Louis, contrairement à ce qu'on pourrait croire, n'est pas une salle mais un festival !

Depuis 1976, sur le modèle du Santa Fé Opera, il présente chaque été 4 opéras en langue anglaise, avec des titres souvent très originaux.

Un jour, un opéra – Saison 2, épisode 6 : Une demande en mariage de Tchekhov par Luciano Chailly, compositeur immortel du Rivage des Syrtes


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🔵 Ce 28 mai,

au Teatro Coccia de Novare (Novara), à l'immédiat Ouest de Milan,

on joue l'unique représentation

d'Una domanda di matrimonio de Luciano CHAILLY (père de Riccardo) – son œuvre la plus représentée à ce jour – sur un livret d'après Tchekhov.


 

Après « l'altro Riccardo », « l'altro Chailly »

Luciano Chailly (1920-2002) a beaucoup composé, jusque très tard (il gagne un concours d'écriture chorale en 1992 !), et pour des genres très variés, souvent d'ailleurs des oeuvres d'assez vastes dimensions : 13 opéras de tons extrêmement différents (dont 4 Tchekhov, 2 Buzzati, 1 Stevenson, 1 Dostoïevski, 1 Ionesco, 1 Pirandello, 1 Gracq !), un Kinder-Requiem, des oeuvres symphoniques et autres oratorios. 




Chailly a beaucoup étudié l'écriture traditionnelle, et son style change volontiers selon les sujets :
le fonds de son langage se revendique de Hindemith, mais l'expression harmonique & vocale peut aussi être très directe (La Riva delle Sirti doit beaucoup à Verdi), & inclut volontiers les influences dodécaphoniques (dans Procedura penale d'après Buzzati !) dans sa grammaire.

 
Una domanda di matrimonio (1957) est son deuxième opéra, d'après Tchekhov. C'est son oeuvre la plus représentée, avec une centaine de levers de rideau recensés.

Faute de disposer d'extraits, vous pouvez vous faire une idée de Procedura penale de 1959 :


Et puis ce très rare extrait de La Riva delle Sirti ! Que j'espère tellement voir un jour programmée, même si la densité littéraire du livret de Renato Prinzhofer, au verbe simple et à la temporalité directe comme un Piave, ne semble clairement pas comparable à l'original...

soundcloud.com/user-519817322…



¶ Le délicieux Teatro Coccia de Novare (seconde ville du Piémont après Turin) remplace un théâtre de 1779 devenu trop étroit.

Plusieurs propositions trop ambitieuses ont été écartées, et ce fer-à-cheval de 800 places avec 3 étages de loges (et 1 galerie supérieure) fut retenu.

 
Édification achevée en 1888. Il prend le nom du compositeur Carlo Coccia, ultime représentant du style napolitain, mort 15 ans plus tôt à Novare.

Inauguration avec Les Huguenots de Meyerbeer (en italien) !

 


Répertoire essentiellement italo-italien.

S'y tenait de 1961 à 1980 le concours Cantelli (qui a dirigé dans ces murs), avec la Scala dans la fosse et pour lauréats notamment Inbal, Muti, Ádám Fischer, Zagrosek, Soudant, Renzetti !

vendredi 9 juillet 2021

Derniers concerts


Au terme d'un cycle de quinze jours avec un concert tous les soirs, l'occasion de mentionner aux lecteurs du site qui seraient curieux la présence de petits comptes-rendus à dérouler en cliquant sur les vignettes Twitter ou à remonter sur la page Facebook du site.

Pour avoir quelques retours sur Minkowski dans Mozart, Gillet dans Lecocq et Gens dans LULLY, mais surtout le piano renié de Boulez, les mélodies de Bonis, Canal, Vieu, Strohl, les trios de Sohy, Le Beau, Mayer, les quatuors piano-cordes de Jaëll, Le Beau, Pejačević, les œuvres symphoniques d'Holmès, Bonis, Jaël et Sohy, les sonates à deux violon de Sirmen, le quatuor à quatre violons de Bacewicz, des inédits tragiques de Collasse et Desmarest, du Racine en prononciation restituée…

Ces contenus, brefs dans les descriptions et éphémères dans l'intérêt qu'ils susciteront, ne méritent pas forcément la place dans une notule, mais ils pourraient concerner l'une ou l'autre de vos niches préférées !

Vous pouvez vous-même devenir le nouveau héros de cette histoire en vous jetant sur l'agenda des concerts franciliens de l'été.

samedi 3 juillet 2021

L'agenda des festivals franciliens 2021 – des compositrices, de la musique de chambre, des jardins sur tout le territoire !


maubuisson


Puisqu'on me presse de publier la sélection de la semaine prochaine, je fais mieux : voici la sélection des plus beaux concerts de l'été en Île-de-France, dans son beau tableau.

Je n'y ai relevé que le nécessaire pour ma consommation personnelle. Pour une vision plus complète et conforme à vos goûts, n'hésitez pas à compulser les programmes des principaux festivals de la région, assez nombreux et originaux cette année – seuls Bagatelle et Sceaux  (largement centrés sur le piano chopinien, moins essentiels pour moi) semblent avoir sombré, tandis que les nouveaux festivals-covid (Un Temps pour Elles, Rosa Bonheur, le Potager du Roi, Ouvertures) se sont fortifiés …



Les festivals thématiques

Un Temps pour Elles
https://www.festival-untempspourelles.com/
Dans des sites historiques du Val d'Oise (abbayes, châteaux…), exclusivement consacré aux compositrices, et très denses en inédits et chefs-d'œuvre. Le festival immanquable en France cette année !  (Et c'est 15€ le concert !)

Rosa Bonheur
https://www.chateau-rosa-bonheur.fr/festival/
À Thomery (77), une des plus belles villes de la région, consacré à la création féminine (incluant le jazz vocal, le théâtre, les lectures, la cuisine…), dans un cadre enchanteur.



Les festivals de musique de chambre

« Idéal » au Potager du Roi
https://www.idealaupotagerduroi.com/
Le festival de Renaud Capuçon à Versailles. Les prix ont augmenté (30€), la programmation est davantage prestigieuse (interprètes reconnus, comme Petibon et Yoncheva) que jeunes musiciens comme lors de la première saison, mais de beaux programmes, certains originaux, et très bien servis.

Les Frivolités Parisiennes
https://lesfrivolitesparisiennes.com/spectacle/lete-des-frivolites/
Quelques dates à Paris & Île-de-France de l'ensemble. Musique vocale avec accompagnement chambriste, en général.

Conservatoire américain de Fontainebleau
https://www.musiqueauchateau.com/concerts
Dans le jardin anglais du château ou au manoir de Bel-Ébat.

Nouveau festival à Achères-la-Forêt (77)
https://classik.forumactif.com/t9492-festivals-2021
Voir le message du 22 juin. Je n'ai pas trouvé le site du Festival.

ProQuartet
https://www.proquartet.fr/fr/concerts/seine-et-marne-1
Queue de comète du festival de mai-juin, il reste la scène amateur (de très haut niveau) à Saint-Loup-de-Naud (77), où se trouve l'une des rares églises romanes d'Île-de-France !



Les festivals parisiens

Orchestre de Chambre de Paris à Sully
http://www.orchestredechambredeparis.com/
L'Orchestre de Chambre de Paris se produit, toute la semaine du 5 juillet, dans de la musique symphonique et chambriste du XVIIIe siècle. Avec des invités (le Concert de la Loge Olympique notamment). Le lieu, dans le jardin de cet hôtel particulier sur la face Sud de la Place des Vosges, permet de profiter simultanément des concerts d'oiseaux chanteurs dissimulés dans la treille du jardin.
(Je donne une place pour le concert de ce samedi.)

Jeunes Talents
https://www.jeunes-talents.org/festival/
Inamovible, la scène (cour de Guise, aux Archives Nationales) de musique de chambre pour les jeunes musiciens (pour la plupart issus du CNSM) rejoue de grands tubes, avec cette année quelques programmes vocaux un peu originaux (musicale vocale américaine). Baroque absent cette année.

Classique au Vert
https://festivalsduparcfloral.paris/programmation/classique-au-vert/
Au Parc Floral de Vincennes (techniquement Paris XIIe), de la musique symphonique ou de chambre, du jazz classicisant… 6€, l'entrée du parc floral. Arriver tôt.



Autres bons plans

Festival gratuit omniprésent
https://www.fevis.com/agenda/
Partout en Île-de-France, le festival Ouvertures propose des concerts gratuits en journée, par de petits ensembles spécialisés – musique ancienne, musique baroque, musique contemporaine – et des programmes souvent transversaux ou inattendus. L'occasion de découvrir des fermes, jardins, parcs en banlieue proche ou lointaine… et même certains dissimulés dans Paris !

Si avec tout cela vous n'êtes pas occupés et repus… il vous reste :

France Orgue
https://france-orgue.fr/disque/index.php?zpg=dsq.con.pre&keywd=&srgn=10&cmd=Go
La source la plus complète (non exhaustive, mais qui y tend assez sérieusement) des concerts d'orgue.

L'Officiel des spectacles
http://offi.fr/concerts/salles-de-concert-paris.html  
Source non exhaustive mais très riche, qui permet de trouver certains petits concerts. La Madeleine reçoit d'ordinaire beaucoup d'orchestres ou chœurs universitaires et / ou amateurs, de bon niveau, auxquels on peut assister gratuitement. (Mais avec la fermeture des frontières, je n'ai pas vérifié ce qu'il en était.



Bon été francilien et musical… ou lointain et silencieux, à votre Guise !

dimanche 27 juin 2021

Un jour, un opéra – Saison 2, épisode 5 : Le Prince Igor, éloge du monarque abandonné, à Minsk !


bolshoi minsk

🔵 Ce 27 mai,

au Bolchoï de Minsk (Bélarus),

on joue la dernière représentation du Prince Igor de Borodine.

Pas une rareté, mais un événement qui résonne avec éloquence dans le contexte politique de la région :

bolshoi minsk

Compagnie fondée en 1933 seulement, par un chanteur local.

Le bâtiment, dans son style néo-antique, est dû à Iosif Langbard, prolixe dans ce style à Kiev (Ministère des Affaires Étrangères) et surtout Minsk (Palais du Gouvernement, Académie des Sciences).

bolshoi minsk

Depuis la première représentation (Carmen en 1933 !) et l'inauguration (1939), le lieu et la troupe – qui inclut également un corps de ballet permanent – sont devenues des vitrines nationales et politiques. Beaucoup de tournées sont effectuées à l'étranger pour promouvoir la culture du pays.

À la rénovation de 2009, on ajoute même quelques statues…

bolshoi minsk 

Je trouve piquante la programmation de ce grand classique des scènes russes (probablement avant même l'élection volée) : pour rappel, le prince Igor, souverain légitime, fait l'admiration de ses ennemis, livre bataille abandonné de tous, s'échappe de captivité et revient en héros, acclamé par ceux-là même qui avaient espéré profiter de son revers de fortune pour imposer leur joug au peuple fidèle.

bolshoi minsk

La transparence de l'allusion tisse une fois de plus les liens avec la politique de la région…

(D'autres exemples bientôt !)

samedi 26 juin 2021

Un jour, un opéra – Saison 2, épisode 4 : à Ijevsk, Les Musiciens de Brême de Gladkov, opéra pour enfants inspirée du dessin animé soviétique


Image

🔵 Ce 26 mai,

à l'Opéra d'Ijevsk,

on joue Les Musiciens de Brême, avec la musique de Gladkov (tirée du dessin animé des années 60), le tout arrangé en comédie musicale par Markelov et Novikov !

À partir de 6 ans – ce n'est pas une exception, il existe énormément de créations lyriques jeune public en Russie.

Image
 
Ijevsk est la capitale de l'Oudmourtie – où l'on pratique la langue oudmourte, de la famille ouralienne, cousine des finno-ougriennes d'Europe. C'est une ville de 600.000 habitants dans le bassin de la Volga – située à équidistance, sur la même ligne droite, des métropoles Kazan et Perm.

La compagnie a été fondée dans les années 30 par d'anciens membres du Bolchoï.

(J'aime beaucoup l'architecture massive et bétonnée de la façade, très avenante en réalité.)


mercredi 23 juin 2021

Un jour, un opéra – Saison 2, épisode 3 : Revizor, une nouvelle de Gogol par un compositeur de films, dans un Opéra bâti par Poutine


  astrakhan

🔵 Ce 25 mai, à l'Opéra d'Astrakhan (désolé, les Slaves orientaux sont les seuls à avoir conservé une production un peu originale par les temps qui courent), on donne le Revizor de Dashkevich (2007), une adaptation de la pièce de Gogol qui se revendique « expérimentale ».

Image

Pour mémoire, Revizor (qu'on peut traduire par « L'Inspecteur général » / « L'Inspecteur du Gouvernement ») de Gogol, c'est l'histoire fameuse de cette petite ville russe qui attend l'inspecteur impérial, devant arriver incognito. Un jeune voyageur exigeant est pris pour lui, et, même après avoir compris la méprise, se prête au jeu. La fin est modifiée dans cette version adaptée pour le théâtre lyrique ! 

Gogol se vantait de n'inventer aucune histoire, et celle-ci lui a été soufflée par Pouchkine. Cette petite histoire, variation sur « à beau mentir qui vient de loin », semble très populaire dans les cultures slaves – c'est aussi la trame de La mort de Monsieur Golouja, l'une des rares nouvelles de Branimir Ščepanović à avoir été traduites en français (dans le même recueil, « La Honte » est particulièrement réussi).

Image

Dashkevich a composé dans tous les genres : 3 opéras, 5 comédies musicales, des cycles sur Blok ou Maïakovski, de la musique symphonique comme de la musique de chambre…

Pour autant il reste reste essentiellement célèbre, en Russie, pour les près de 100 musiques de films et d'animés qu'il a écrites à l'époque soviétique : Sherlock Holmes, Yaroslavna reine de France (mieux connue chez nous comme Anne de Kiev, épouse d'Henri Ier eu milieu du XIe siècle), Bumbarash, L'Effondrement afghan...

astrahhan opera

Sa musique est très consonante, des danses pittoresques, des ensembles légers à l'harmonie très stable, comme on en a beaucoup produit dans les Républiques du Sud.

 Image
Voyez plutôt :


Et la production d'Astrakhan (très bien chantée) en HD : operaonvideo.com/the-government…

¶ Une fois de plus dans cette région l'opéra rejoint la politique : ancienne cité de la Horde d'Or, soumise par Ivan le Terrible, Astrakhan, tout proche de la Caspienne sur la Volga, fait partie de la stratégie de rayonnement culturel russe à partir des Républiques du Sud : son opéra à été décidé, supervisé et inauguré en 2011 par nul autre que Vladimir Poutine.

astrakhan

Évidemment, le répertoire exalte le patrimoine et le fonds commun russes, au sein d'un bâtiment aux dimensions considérables.

dimanche 20 juin 2021

Un jour, un opéra – Saison 2, épisode 2 : Le Vieil Été de LAJTAI, opérette tchèque au Théâtre de Comédie Musicale de Saint-Pétersbourg


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🔵 Ce 24 mai, on donne au Théâtre de Comédie Musicale de Saint-Pétersbourg, dont le bâtiment est connu sous le nom « Théâtre du Palais du Ballet » (!),  une adaptation russe de l'opérette la plus célèbre de LAJTAI Lajos, A régi nyár (« Le vieil été ») – subtilement renommée pour l'occasion Été d'amour.

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Exerçant de 1923 à 1958, Lajtai se fait d'abord connaître avec ce titre, écrit pour la scène hongroise, et incluant du folklore local. L'œuvre est typique de son temps : rengaines de caractère, très courtes (1 à 2 minutes !), marquées par le jazz, le café-concert – et ici la valse viennoise.

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L'œuvre est si populaire en Hongrie qu'elle existe sous trois formes vidéo : en film (peu après la création), en téléfilm et en captation filmée. Certaines de ses chansons ont aussi été empruntées pour égayer des films.

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Juif, Lajtai quitte le pays avec sa femme et exerce dans les années 30 à Paris, où il collabore avec Christiné (il écrit anonymement au moins une chanson de La Poule) et compose ses propres opérettes dans le style français, puis dans les années 40 en Suède (opérettes en suédois…) – où il conserve son nom francisé, Louis Lajtai.



¶ L'intrigue ? En pleine représentation d'un grand théâtre européen, la prima donna s'évanouit : elle a aperçu dans le public celui qui l'a abandonnée 18 ans plus tôt.

Elle projette alors sa vengeance, mais leur fils (de 18 ans) s'éprend de la fille que son père absent a adoptée, ce qui va tout compliquer…

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¶ La compagnie du Théâtre de Comédie Musicale de Saint-Pétersbourg naît en 1927, de la fusion des troupes de « comédie musicale » des villes de Kharkov et de Leningrad. Il s'installe dans la Rue Italienne en 1938, sur cette place emblématique dessinée par Carlo Rossi, l'architecte italien des grands ensembles pétersbourgeois  – cette place accueille la Philharmonie de Saint-Pétersbourg, le Palais Mihailovsky et le Théâtre du même nom…
Vous avez vu les intérieurs.

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Extérieur beaucoup plus banal, à l'italienne – et servant de parking. Sans vouloir porter de jugement sur l'urbanisme italien ni l'élégance russe bien sûr, c'est quand même un peu moisi.


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À ne pas confondre avec le théâtre de Comédie Akimov bien plus récent et considérablement moins luxueux ! – sur la Perspective Nevski.


David Le Marrec

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