Carnets sur sol

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samedi 15 septembre 2012

Carnet d'écoutes - Wagner : Lohengrin avec Lisa Della Casa (Schippers, MET 1959)


Première parution, sauf erreur, de l'Elsa de Della Casa. L'annonce en est prometteuse, eu égard au profil de la chanteuse. Et à juste titre : on y entend quelque chose de réellement inédit. Ce n'est ni la ferme sainteté de Grümmer, inaccessible aussi bien à la difficulté vocale qu'à la tentation impure (tout au plus est-elle naïve), ni la nymphomanie hystérique de Rysanek, prête à violer Lohengrin en public. Le premier cas est une réussite éclatante, quasiment une référence universelle, tant la voix porte à la fois chair et lumière, et tant les mots, quoique calmes, portent d'expression. Le second permet de rééquilibrer le livret, qui repose sur une interdiction dont le but manifeste est de créer une atmosphère de sacré, mais dont ne perçoit pas bien le fondement (depuis quand les preuves de la Foi se dissimulent-elles ?) ; grâce aux assauts de Rysanek, toutes les précautions et épreuves insurmontables placées par Lohengrin prennent un autre sens, plus profane, mais peut-être plus opérant.

Lisa Della Casa est ailleurs. Dans ce disque, on entend une chasteté ardente, dévorante même. Une sainte peut-être, mais qui brûle d'un feu mystique quasiment inaccessible. La pureté ne se double pas ici de candeur, mais d'une forme de lucidité quasiment démiurgique. Dès son entrée, ses mots tranchent, avec une sûreté, une détermination que rien ne peut entamer. Ici, Elsa est certaine de l'intervention miraculeuse, et l'attend avec un éclat assez inhabituel.


Plus que les mots, la voix et sa tenue communiquent ces impressions, on entend vraiment Lisa Della Casa à son meilleur, du niveau de sa Chrysothemis chez Mitropoulos plus que son Eva avec Knappertsbusch. Et très loin de ses Mozart un peu grêles : la voix translucide vibre, brille et tranche comme rarement.

C'est sans doute ce qui pousse à écouter le coffret, et le visuel le laisse aussi supposer. Mais le reste du disque est d'intérêt équivalent, avant tout à cause de la direction de Thomas Schippers, comme toujours d'une grande électricité. La tension musicale reste permanente, on peut même regretter un petit manque extatique au second tableau de l'acte II.

Le reste de la distribution force l'admiration : le méconnu Brian Sullivan, d'une aisance remarquable, plutôt sur un versant vaillant de Lohengrin, mais nuancé ; Walter Cassel (étrangement, on n'a pas retenu les représentations où alternait Hermann Uhde), Telramund mordant, dont le seul défaut est de fatiguer un peu audiblement à l'acte II ; Mario Sereni, héraut d'une hauteur de ton incroyable (il faut dire qu'on est au delà du luxe en distribuant le meilleur baryton-Verdi de sa génération dans ce second rôle !). Margaret Harshaw est sans doute une Ortrud un peu trop amène, mais tout à fait maîtrisée, si bien que la seule réserve proviendrait d'Otto Edelmann, pourtant beaucoup plus célèbre que les autres, mais toujours pourvu de cette voix incertaine, de ces intonations assez vertes et instables.

Une des versions les plus enthousiasmantes de la discographie, contre toute attente. Le seul élément qui l'empêche d'atteindre une forme d'absolu tient aux choeurs du Met, très pâteux et assez prosaïques, dans une oeuvre qui doit ses grands moments de grâce aux scènes collectives. Le disque n'en demeure pas moins indispensable à tout glottophile germanomane qui se respecte.

David Le Marrec

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