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jeudi 22 octobre 2015

Autour de la musique : les droits moraux et Tcherniakov – les réseaux Équilbey – Castellucci et le reste – pourquoi les nouveautés ?


Droits d'auteurs et droits voisins

La notule qui en récapitule les règles a été mise à jour (voir plus bas).

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Droit moral et liberté d'expression

La presse (et les mélomanes qui la lisent) est en émoi : Bel Air Media doit retirer ses DVDs des Dialogues des Carmélites mis en scène par Dimitri (Feliksovitch) Tcherniakov.

Les ayants droit ont porté plainte en raison de la trahison du propos de Bernanos : dans cette mise en scène, il n'est pas question de catholicité (si jamais il y a foi, tout au plus d'une secte), et, point capital dans la controverse, le sacrifice de Blanche sauve les autres sœurs.

Cela soulève beaucoup d'indignation (et pose, il est vrai, beaucoup de questions), autour de la liberté d'expression (évidemment, comme il est question de religion).

Néanmoins, ici, autant il est, autant une telle relecture peut être vue comme une mutilation de l'œuvre (comme si un éditeur récrivait la dernière page d'un roman, en ôtait des passages, en changeait l'époque…), et le droit moral des descendants peut être exercé dans ce cas – il y a eu le cas de la suite des Misérables, également attaquée (ce type d'exploitation n'est pas forcément sympathique, car n'importe quel pékin peut vendre des livres en convoquant ce type de références, mais la fanfiction, officielle ou non, est aussi le signe très positif de la vivacité de l'appropriation de ces œuvres par le public…).

En l'occurrence, s'agissant non pas d'un appendice, mais du dévoiement d'une œuvre existante (il paraît que ça ne marchait pas bien, d'ailleurs, les Dialogues sans catholicité – sans blague), je déplore mais peux admettre que les ayants droit puissent agir contre ce type de manipulation d'une œuvre donnée (ce n'est pas du tout comparable à la très douteuse condamnation des époux Girbaud, d'ailleurs révoquée en appel, pour des motifs intimes étranges).

Pourqoi en parlé-je ?  Parce que je n'ai lu, jusqu'à présent, que confusions entre droits patrimoniaux et moraux. Notamment en reliant cette intervention au fait que Bernanos soit encore sous droits. Or, cela n'a rien à voir.
En France, les droits patrimoniaux expirent 70 ans après la mort du créateur (plus les années de guerre où l'œuvre n'a pas pu être correctement exploitée) ; les droits moraux, eux, sont imprescriptibles et incessibles, un auteur ou ses représentants (donc, en bonne logique, ses descendants) peuvent toujours intervenir, même après la fin des droits rémunérateurs. Il s'agit alors de protéger l'intégrité de l'œuvre, et cela, dansl'esprit du législateur, doit perdurer au delà de la rémunération du créateur.

Autrement dit, des représentants légitimes de l'intérêt des librettistes ou compositeurs auraient pu contester sa réécriture de Don Giovanni, plus encore son Trovatore sans aucun rapport avec l'histoire de départ (prise d'otage dans une famille incestueuse, quelque chose comme ça) ; en revanche son subtil Onéguine parfois à rebours (l'accident du duel) mais fidèle à l'esprit du roman (le regard sarcastique sur Lenski revivifié), et plus encore sa Fiancée du Tsar (transposition parfaitement plate) seraient difficiles à censurer, puisque respectant les présupposés de l'œuvre originelle.

Pour une petite vulgarisation sur le sujet, on peut se reporter à cette vieille notule, mise à jour pour l'occasion.

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Les réseaux Equilbey

C'est un secret de polichinelle : Laurence Equilbey a d'excellents réseaux.

J'ai la plus grande déférence pour la cheffe de chœur (le recrutement, la splendeur sonore, la polyvalence, la santé et la précision d'Accentus lui font honneur, vraiment – 1,2,3,4,5,6…), mais, comme à peu près tout le monde, je ne suis pas convaincu par la cheffe d'orchestre – assez molle, au point d'abîmer certaines œuvres (mauvaises expériences avec Mendelssohn et surtout Schumann, plus difficile à réussir).
Pis, son disque pavillon-témoin du Requiem de Mozart avec son orchestre Insula Orchestra : d'une indolence comme les orchestres traditionnelles n'osent plus en proposer.

Elle se rachète largement en faisant entendre des œuvres que personne d'autre ne donne (voir les Weber, Mendelssohn et Schumann sus-mentionnés, par exemple), mais on ne peut que se demander comment, de son poste cheffe très moyenne, elle a pu, elle et elle seule, obtenir la constitution d'un nouvel orchestre (on en manquait), dirigé par elle seule (ou quasiment), adossé à un solide financement (la Société Générale, et puis le Conseil Général du 9-2, tout le monde en rêverait) et même à un lieu de résidence neuf et prestigieux (la Cité de l'Île Seguin prochainement inaugurée).

Et voilà que Culture Box, qui ronronne méchamment ces dernières semaines du côté opéra, capte non seulement ses concerts, mais lui consacre une série de reportages !

Manifestement, elle sait déplacer les montagnes, même en ces temps de disette subventionnelle…  Il faut dire que le projet est diablement séduisant : instruments anciens par de jeunes lauréats encadrés par des chefs d'attaque expérimentés, avec une large partie d'action culturelle, un répertoire centré une période à la fois capitale pour la musique et très accessible – le tournant du XIXe siècle –, qui permet aussi bien l'exploration d'inédits avenants que l'exploitation de tubes… Mais d'autres projets semblables n'ont pas les mêmes facilités du côté des pouvoir publics, clairement.

Tant qu'elle continue à proposer des programmes originaux, elle a ma bénédiction (même si elle pourrait s'agiter un peu plus au pupitre et travailler un peu plus vigoureusement ses plans et ses articulations).

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Moses und Aron « de » Castellucci

En ayant parcouru la retransmission, je suis assez rassuré (une suite de tableaux plastiques, c'est à peu près le meilleur qu'on puisse tirer, scéniquement, de cette œuvre, sauf à tout surinterpréter et hystérisé). Ça n'a pas l'air très radical cela dit, même s'il y a un peu de chair (plus ou moins, je n'ai pas demandé de comptes) fraîche sur le plateau, et un taureau du terroir qui a fait jaser.
De jolies trouvailles, comme ce compteur dans le silence pour les quarante années de désert, et globalement de belles images. Ça n'a pas l'air aussi radical que le Volto nel Figlio di Dio marinant dans les sécrétions corporelles, Parsifal en pénombre ou les danses du Sacre du Printemps en poudre d'os fertilisante de 75 vaches.

Rien de renversant non plus, je cherche toujours comment on peut crier au génie avec si peu – de jolis symboles, un usage original du plateau… Mais pour ce qui est du vertige sur les questions d'identité, pas vraiment.

Thomas Johannes Mayer a l'air totalement magnétique, même (et surtout) dans un rôle pas vraiment chanté, et le Chœur de l'Opéra semble à des sommets d'horreur (une concrétion de voix solistes lourdes et opaques qui braillent une musique certes très inconfortable). Ce doit être étrange, j'irai m'abreuver à la source d'ici une semaine.

Amusant d'entendre Stéphane Lissner, en introduction, glisser un discours condescendant envers les glottophiles (et même les mélomanes) en hiérarchisant implicitement entre ceux qui vont à l'opéra pour écouter de la musique, et ceux qui y vont pour donner du sens à la société et à la vie – autrement dit, entre les œuvres qu'il est obligé de programmer. Mais alors, avec une douceur diplomatique qui contraste avec l'aplomb guilleret des mépris de Gérard Mortier.
C'est un théâtre public et il a donc, par delà cette définition, une mission de service public [ouvert sur le monde, etc.].
(Ceci pour plaire aux décideurs qui ne s'intéressent pas nécessairement à l'opéra.)  Et puis :
Il y a des œuvres de pur divertissement, des œuvres où la musicalité, la vocalité remplissent un rôle essentiel ; et puis il y a d'autres œuvres qui permettent une réflexion sur le monde dans lequel nous sommes, et qui permettent à des artistes de poser les questions, sans tabou, sur ce monde.
Parce que, bien sûr, l'opéra est le meilleur moyen de faire de la philosophie (même si ce n'est pas facile pour tout le monde). Mais au moins, il ne cherche pas à faire semblant d'aimer les œuvres qu'il programme (Mortier faisait toujours des contorsions énormes pour justifier ses lubies, ou bien les œuvres qu'il programmait simplement pour faire des sous) ; je me demande comment il faisait à la Scala, vu qu'il ne devait pas programmer beaucoup d'œuvres qu'il connaissait aimait.

Curieux de voir cette production sur place.

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Pourquoi les nouveautés ?

J'ai remarqué qu'alors que je me glorifiais de ne pas me tourner vers les nouveautés aux débuts de CSS, je le faisais de plus en plus, et assez systématiquement. Je me suis demandé pourquoi.

Les nouveautés limitent le champ de découvertes en incitant à réécouter les mêmes œuvres – en dehors des réelles premières, mais pourquoi attendre les nouveautés, alors que le fonds en contient déjà tant, parfois en voie d'épuisement, qu'il est donc plus urgent d'aller dénicher !  Autrefois (il y a dix ou quinze ans) les nouveautés étaient chères, on ne pouvait les écouter (sauf à importuner le disquaire) qu'en les achetant, avec toute l'incertitude afférente, puisque seuls quelques critiques (diversement compétents, et de toute façon pas souvent du même goût que soi) avaient pu y jeter une oreille. Bref, se jeter sur une nouveauté, c'était cumuler plus d'incertitude et plus de dépense, sans forcément faire de grandes découvertes, qui gisaient déjà dans le fonds disponible.
Mais aujourd'hui !

¶ Les nouveautés sont disponibles gratuitement (ou incluses dans le forfait) sur les sites de flux légaux (Naxos Music Library, Qobuz, Deezer, MusicMe…). L'argument de la cherté et du risque ne tient plus, il suffit d'essayer.

¶ Il faut bien l'avouer, il est plus facile de dire un mot de la version (ou de l'œuvre) qui vient de sortir que de traiter d'un disque qui nous tient à cœur depuis longtemps – motivation soudaine, et surtout moins de choses à dire, moins d'enjeu à porter, celui de rendre enfin justice au sujet.
Et, il faut bien l'avouer, s'y adjoint le petit frisson (d'autant que les sorties numériques sont en général anticipées sur les sorties physiques !) de voir sortir du four les nouveaux programmes, les nouvelles interprétations. On est en outre incité dans ce travers par le fait que les nouveautés incitent les gens à venir lire, ouvrent plus facilement des discussions…

¶ Dans le principe de la nouveauté, je n'aimais pas me laisser dicter mon agenda par les producteurs ; encore, pour un concert, on n'a pas le choix, mais pour un disque ?  Néanmoins, il est vrai que dans certains répertoires (musique ancienne, baroque, opéra français, musique de chambre…) les premières mondiales fréquentes donnent réellement l'envie, quand on est déjà un peu familier du répertoire, d'élargir la troupe des œuvres connues.
Beaucoup de domaines sont en réalité en cours de documentation : tragédies en musique (un peu passées de mode, la faute aux incessantes publications Rameau et aux désertions, Rousset excepté, de ses défenseurs historiques Christie, Gardiner, Minkowski, Niquet, Reyne…), opéra français de la fin du XVIIIe et du XIXe (merci Bru Zane), symphonistes europées du tournant du XXe siècle (merci CPO), opéra allemand du XXe siècle, symphonistes français de la même époque (merci Timpani), chambristes alternatifs du XIXe siècle (merci encore CPO), répertoire pianistique de toutes les nations, bien sûr la musique contemporaine (même pour documenter des œuvres qui ne viennent pas d'être composées, chez Kairos, Neos, etc.)… et le fonds existant n'est pas toujours si grand qu'une nouveauté ne devienne pas en soi un petit événement.

¶ À cela s'ajoute un paramètre pratique : la quantité de disques publiée est telle (jamais aussi grande, rien qu'en musique classique, il y en a bien une dizaine ou une vingtaine par jour) qu'on a tout intérêt à les recenser, au minimum, au fil de leur sortie, avant qu'il ne se perdent dans les masses plus ou moins bien documentées de la discographie.

Je remarque surtout que le format d'écoute influence radicalement (sauf à avoir des goûts très restreints ou un planning d'écoutes scientifiquement composé) le contenu de ce que l'on écoute.
  • Au disque, on a tendance à remettre plusieurs fois la même chose, le même CD de l'opéra ou de l'intégrale, c'est déjà dans la platine…
  • Puis avec le mp3, on pouvait stocker dans un coin de PC ou dans un lecteur des listes toutes faites : soit des disques, soit les bandes radio de son choix. Favorisait, là aussi, la réécoute, mais pas forcément limitée aux enregistrements du commerce.
  • Puis viennent les flux (streaming) qui ouvrent l'infinité des catalogues, à la manière de ce préconisait le mythe de la licence globale – on en est là finalement, mais c'est nettement plus compliqué à négocier pour les entreprises concernées ! Et même avec ce nouveau modèle, qui incite à écouter les nouveautés (gratuites…) et à se perdre dans le fonds immense mis à disposition, je remarque que les usages changent selon la plate-forme. 
    • Deezer et MusicMe favorisent la recherche au cas par cas, peu transversale : il faut vraiment savoir ce que l'on cherche pour trouver. Possibilité de stocker des favoris chez Deezer, mais de façon purement linéaire, en les empilant. On est incité à suivre l'impulsion du moment, à rester dans ses goûts, à écouter beaucoup d'albums différents.
    • Qobuz, avec ses playlists, permet de stocker en prévision, de réécouter aisément aussi. C'est une approche plus construite, avec beaucoup de ponts et d'explorations possibles.
    • Naxos Music Library favorise carrément l'investigation encyclopédique, grâce à la qualité exceptionnelle de l'architecture de sa base de données : possibilité de visualiser toutes les œuvres d'un compositeur (et de choisir ensuite sa version, éventuellement ses arrangeents), tous les enregistrements d'un interprète (classés par genre ou par album)… Si l'on veut être sûr d'écouter tout ce qui se trouve d'un compositeur, le service est vraiment formidable – vu son prix, il s'adresse de toute façon avant tout aux universités.

Et je remarque, en effet, que mes propres usages ont grandement évolué selon les périodes :  les disques en boucle avec les livrets dans les mains, à mes débuts ; les bandes inédites – car gratuites, copies privées de radiodiffusions qui me donnaient les moyens de découvrir plus de répertoire que mon jeune porte-monnaie ne l'aurait supporté – sur les logiciels mp3, les explorations exhaustives de la discographie (encore plus de raretés qu'en cumulant les bandes de concert, en fait) depuis l'apparition des sites de flux…

Et je n'écoute pas les mêmes œuvres selon les supports, ai-je remarqué. Pas de la même façon non plus – on zappe moins, on réécoute plus, lorsqu'il y a la barrière physique du stockage, de ce qui est déjà sur le disque, alors qu'avec le flux, on a envie d'épuiser ce qui est à disposition, on court de disque en disque.

Bien sûr, chacun peut se maîtriser et hiérarchiser ses besoins, mais l'inflexion, avec la meilleure honnêteté du monde, est assez significative malgré tout.


David Le Marrec

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