Carnets sur sol

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mardi 8 mai 2018

L'aventure du plus gros pain de l'histoire du disque


1. Ontologie de la panistique

Le pain est central dans la relation du mélomane à l'exécution musicale. Il est très difficile, pour un auditeur, même éclairé, et même pratiquant l'instrument en question, de véritablement discerner l'amateur de très haut niveau, le professionnel moyen, le professionnel exceptionnel ; encore plus lorsqu'il s'agit de distribuer le mérite et le blâme dans une exécution réunissant un orchestre complet, avec un chef dont le travail est quasiment invisible le soir du concert (que leur a-t-il dit ?  que leur a-t-il fait travailler ?). Comment savoir si cette intention est le fruit de la mémoire collective de l'orchestre ou une volonté du chef, si ce dérapage est une erreur individuelle, un ricochet pour rattraper un voisin, un mauvais départ donné (par le chef d'attaque, le chef d'orchestre ?) qui a déstabilisé l'orchestre… ? 

Les mélomanes (j'y inclus les critiques, et même pour partie les professionnels lorsqu'ils sont en position d'auditeur), quand ils commentent une interprétation, désignent souvent tel ou tel comme le responsable de l'erreur, ou la source de la belle intention, mais c'est à peu près impossible à déterminer sans être réellement au cœur de l'action – d'où la grande difficulté de juger des chefs, ou des musiciens d'orchestre individuellement. [Je ne dis pas du tout que ce soit impossible, et dans certains cas ce peut même être assez évident… mais relier un instant précis à un individu, dans une exécution de symphonie ou d'opéra, est assez délicat.]

Pourtant le pain, lui, constitue précisément cet événement, ce moment où un lien tangible, objectif, se crée entre le public et les exécutants — soudain, dans cette multitude de paramètres insaissables, a fortiori pour tous les mortels qui ne connaissent pas par cœur chaque entrée, chaque harmonie, chaque valeur dans la partition, la croûte sonore se déchire, et laisse paraître une béance indubitable : les dieux invincibles ont fait une erreur, et nous pouvons prendre la mesure de leur humanité. Mieux, nous pouvons remonter à qui a commis le péché.

Même pour le plus modeste des néophytes, un pain, ça se perçoit immédiatement, ça se vit, ça se commente. Et chez les plus aguerris, on les guette : c'est Où est Charlie ?, on prouve ainsi sa valeur au monde en dénichant le petit décalage, le son un peu peu voilé… et bien sûr le bon gros pain très exposé du solo. Il permet d'appuyer sa démonstration, de prouver sa qualité de mélomane et sa clairvoyance de critique : la trompette a passé le concert à pigner, ou encore leur hautbois solo est merveilleux, même s'il a un peu pétri ce soir.
Ce n'en est ni la manifestation la plus intéressante (un pain gâche rarement une exécution, et même pas si souvent un trait ou une mélodie), ni la plus glorieuse de l'art du commentaire musical, mais il est toujours difficile de ne pas le mentionner, y compris si l'on n'en tient pas compte ni rigueur aux fautifs. À l'entracte, il y a forcément une remarque du type « et tu as entendu le trombone ténor sur la malédiction de l'anneau ? le pauvre… ».



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L'ami de tous les boulangers.
(à cause de son embouchure conique qui lui confère toute sa beauté sonore, le cor est l'un des instruments les plus rebelles et imprévisibles)



2. Qu'est-ce qu'un pain ?

Le pain est un canard pour les profanes ; toutefois les musiciens semblent lui préférer ce nom un peu moins carné et davantage gluten-friendly.

Le continuum va de l'erreur de lecture dans les musiques complexes – chez Fauré, Scriabine, Szymanowski, Koechlin, Mossolov, il est aisé d'oublier qu'un dièse n'est pas répété, ou qu'un bécarre est survenu un peu plus tôt, les harmonies étant tellement sophistiquées que l'oreille ou même le raisonnement ne permettent pas toujours, surtout si le pianiste n'a pas une formation d'écriture très aboutie en sus de sa formation instrumentale, de détecter l'erreur (il en existe en réalité beaucoup dans les disques de piano, même en studio) – à la note frippée par erreur (détimbrée, un peu basse, pas tout à fait sur le temps), jusqu'à la franche sortie de route de l'énorme fausse note au point culminant d'un solo fortissimo. Les glottophiles nomment ce dernier cas les perle nere (perles noires), et ces gourmandises, parfois drôles, s'échangent sous le manteau depuis une période qui précède même la démocratisation de l'Internet.



3. Qui fait le pain ?

(attention, il ne faut jamais donner de pain aux canards, c'est très mauvais pour eux)

Dans une représentation d'orchestre, et particulièrement avec des chanteurs en liberté, il n'est pas toujours aussi évident qu'il y paraît de saisir la source (par exemple la mystérieure disparition des cuivres dans un climax majeur de la Neuvième Symphonie de Mahler à Berlin par Bernstein… personne ne part, incroyable pour des musiciens de ce niveau dans une partition aussi courue… que s'est-il passé ?  chef d'orchestre, chef de pupitre, erreur de pagination…).

Les chanteurs sont en effet le pire facteur d'entropie possible : d'un niveau solfégique inférieur aux musiciens (il existe très officiellement, dans les Conservatoires, des modules « solfège pour chanteurs » qui ne servent pas, comme on pourrait croire, à développer une oreille plus exigeante pour pouvoir tout chanter à vue et réaliser des intervalles parfaits, mais au contraire à proposer une version allégée de la discipline, plus accessible aux cerveaux des ténors et sopranes – ne dites pas solfège pour simplets, mais solfège chanteur), ils sont aussi élevés dans l'idée que l'accompagnement, comme l'intendance, suivra (leurs intuitions géniales).
Dans le répertoire allemand, ils sont un peu obligés de se discipliner pour ne pas se perdre totalement (et le niveau solfégique empêcherait quiconque de moyennement aguerri de s'y frotter sans se ridiculiser très vite), mais chez les Italiens, ils font vraiment ce qu'ils veulent, et parviennent à se décaler ou à tromper la vigilance des pauvres musiciens de fosse, même dans du Donizetti…

Aussi, lorsque les musiciens sont dans le décor, ce peut être un effet de ricochet, prenant sa source dans une longueur écourtée (le pire à gérer), un ralentissement non prévu, un aigu tenu selon le souffle disponible et non selon des subdivisions mathématiquement justes de la mesure…



4. Démonstration : le pire pain enregistré

Soyons honnête : je dis le pire parce qu'il faut bien vendre du pixel, mais je n'en sais rien – d'autant que c'est une prise sur le vif, donc des plantages en temps réel susceptibles d'être un jour mis sur le marché, parce que la distribution est belle ou le reste de la soirée exaltant, ne sont pas si rares.

Disons seulement qu'en l'entendant, je n'en revenais pas, l'une plus spectaculaires plantades que j'aie entendues. Je vous propose de vous en amuser avec moi… et d'essayer de remonter à sa source. Prêts ?

Terrain : Arabella de Strauss, dans l'un de ses rares moments assez simples, le duo du Richtige, où l'héroïne, en compagnie de sa sœur (travestie), parle de sa vision de l'homme qu'elle veut rencontrer et épouser. Une belle mélodie régulière ; et au milieu du duo, ce moment (que je trouve extraordinaire) où la sœurette, Zdenka, explore à la fois le haut lumineux de sa tessiture de soprano lyrique léger (chanté par des coloratures, typologie de Sophie dans le Rosenkavalier), et des sentiments et couleurs beaucoup plus sombres (témoin le mi bémol mineur, et les arpèges descendantes des doublures de clarinette basse, trombones et tuba !).

Acteurs : Montserrat Caballé (Arabella), Oliviera Miljaković (Zdenka), la RAI Roma (l'orchestre romain – il en existe au moins un autre à Turin – de la Radio Italienne), Wolfgang Rennert. Captés le 1er décembre 1973.

Ce qui se passe normalement :

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Pamela Coburn, Regina Klepper (oui, celle des Faust de Wagner et des duos de Reger…), Manfred Honeck… choisi parce qu'on entend bien le détail, mais on ne fait pas significativement plus beau que ça – hélas seulement des extraits, chez Capriccio.

Ici tout est en place. Observez particulièrement ces deux moments, à 1'00'' et à 1'08''. Tout est beau.

so-hat-ja-die-prophetin.png und-ich-hinab-ins-dunkel


À présent, la version qui pane :

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Ici, l'endroit où Olivera Miljaković chante – Montserrat Caballé était réputée pour (sa paresse et) son exactitude solfégique, elle n'est pas prise en défaut ici.

Ça pique, n'est-ce pas ?  Et cela dure pendant la reprise du thème d'Arabella, assez longtemps…

Ce qui paraît incroyable, c'est qu'ils ne se rendent pas compte qu'ils sont totalement hors de l'harmonie, et continuent à jouer, alors même que leur partie n'est pas indispensable dans ce qui suit. (Ils n'ont en revanche pas le conducteur complet sous leurs yeux pour vérifier où ils en sont, c'est vrai.)


Que s'est-il passé ?

Oh, bien sûr, la RAI Roma n'a jamais été réputée pour sa virtuosité, et vu le peu d'habitude de cette musique chez les orchestres italiens, dans les années 1970 (au début de l'augmentation vertigineuse du niveau des orchestres mondiaux à la fin du XXe siècle), on peut supposer que les quelques services de répétition, dans une œuvre aussi prodigue en tuilages et contrechants, laissait les musiciens un peu fébriles. Mais à l'écoute de la bande, on peut sentir d'autres causes.

Dès son entrée, on sent que Miljaković hésite sur les rythmes, jamais tout à fait exacts (pourtant, elle est très bien dans des récitatifs beaucoup plus compliqués à pulser, ailleurs dans l'œuvre, que se passe-t-il à ce moment ?  distraction quelconque ?  problème vocal ?), avec une forte tendance à raccourcir les durées – ce qui est beaucou plus périlleux pour les musiciens que l'inverse. Et à 0'55'' (« Und heifen will ich dir dazu »), alors qu'elle est doublée par les clarinettes, voyez comme elle chante les noires de façon irrégulière, les accélérant soudain ; et pas irrégulière pour faire du rubato, donner du style, plutôt cahotante, comme si elle hésitait sur l'attitude à tenir.

[à lire avec une voix de JT :] Et là, c'est le drame.

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Peut-être déstabilisés par ces fluctuations de valeurs, les trombones entrent trop tard. On entend bien que juste à la fin de la réplique (à 1'10'' ils sont doublés par la clarinette basse, le motif se perçoit très bien), ils accélèrent pour rattraper la chanteuse.

Et ils ne se remettent pas. Pour la phrase suivante, les trombones (et le tuba) forment un petit accompagnement pp en choral… ils entrent une mesure trop tard.

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und-ich-hinab-ins-dunkel

C'est pour cela que sur « Dunkel », où ils sont censés jouer ce petit contrechant, le spectre orchestral est soudain vide (et pas dans la bonne tonalité).

Donc toute la fin du thème de transition, les noires plus rapides, se trouve joué (pas du tout dans la bonne tonalité !) pendant la reprise de la première mélodie du duo, chantée par Caballé !  Les la bémol qui chevauchent les la naturels, dans une mélodie simple de ce genre : bobo.

La fin du duo est par ailleurs assez nébuleuse (la suite de l'acte est bien meilleure), comme si tout le monde avait été saisi d'effroi devant la monumentalité du sabotage – mais les cors (les trombones se taisent, le tapis sonore de la reprise est assuré par les cors) sont manifestement en rythme, je ne suis pas sûr qu'il y ait d'erreur à proprement parler. Mais la partition est touffue, même à ce moment ; je peux rater quelque chose en jonglant avec ma copie numérique (il faudrait vraiment un conducteur papier pour pouvoir tout observer à la fois sur la page).

Pauvre Strauss, lui qui avait accepté la charge de superintendant de la musique du IIIe Reich, alors qu'il n'était pas favorable à la politique d'épuration raciale, essentiellement dans la perspective d'interdire aux orchestres de stations thermales (ceux moqués par Hindemith dans sa pièce pour quatuor qui figure l'ouverture du Vaisseau fantôme jouée très faux) de – mal – jouer Wagner ! Les musiciens italiens de la RAI lui ont bien rendu la monnaie de cette erreur de jugement.


Pourquoi cette sortie de route ?

C'est la question que tout le monde se posera : qu'est-ce qui leur a pris ?

À la première écoute, on se dit que les trombones sont vraiment des gougnafiers, ils devaient lire Playboy caché sur leur pupitre au lieu de compter leurs temps. Et puis, en remontant le temps, on s'aperçoit que Miljaković peine réellement à rester en rythme (et pas pendant tout l'opéra, vraiment en particulier à ce moment), en voulant compenser, ils ont pu se tromper. Le visuel, s'il existe, aiderait peut-être : mauvais départ donné par le chef, méforme passagère d'un exécutant, distraction à cause d'un événement dans le public…

Ce qui est étonnant, c'est qu'ils continuent, imperturbables, à planter leurs fausses notes – mais cela se joue sur cinq mesures, le temps de se rendre compte de ce qui ne va pas, c'est déjà fini.



5. Et pourquoi cette notule ?

Cette notule, supposément une brève de quelques lignes, avait plusieurs buts. En attendant une présentation (plus ambitieuse) de l'agencement particulier des motifs chez Richard Strauss, exemples visuels et sonores à l'appui, c'était une petite amusette introductive.

Mais elle est aussi un hommage à la poésie de l'incertitude, à la fragilité de l'exécution musicale, même par des professionnels aguerris. [Certes, dans des répertoires plus simples digitalement et moins extrêmes glottiquement, comme le baroque, on n'entend que très exceptionnellement pigner – mais c'est aussi parce que les ensembles répètent leur programme pendant plusieurs semaines, font des tournées, alors que les orchestres permanents comme ceux de radio doivent assurer un nouveau programme quasiment toutes les semaines. Par ailleurs, les tournures y sont plus prévisibles, ce qui donne, avec l'expérience, moins de possibilité de se laisser surprendre que dans un Strauss.]

Ce canard rend les musiciens humains, et on a tort de toujours le mettre en avant ; il fait partie de l'exécution, et certes, on peut l'entendre plus facilement qu'un petit décalage ou qu'un travail un peu superficiel sur les articulations et les appuis des phrasés de sa partie par tel ou tel musicien… mais la cause en est tellement élusive (et l'effet rarement gênant comme ici), parfois simplement mécanique (température du cor !), d'autres liées au rattrapage de l'erreur d'un collègue, et si peu liées à l'intérêt de l'interprétation… qu'il est bien injuste de les retenir contre les musiciens.

Au demeurant, ceux-ci sont très chatouilleux là-dessus, et certains même, contre l'évidence, soutiennent qu'ils n'en ont jamais fait – souvenir ému de Philippe Aïche (violon solo de l'Orchestre de Paris), André Cazalet (cor solo) et Jérôme Rouillard (autre corniste) se ridiculisant de la sorte en se faisant passer (pour deux d'entre eux) pour des spectateurs anonymes qui attestaient l'absence de pain (facilement grillés par leur adresse de courriel servant à l'inscription sur les forums en question). L'affaire était tout de même allée, sans qu'on sache précisément qui en était à l'origine, jusqu'aux coups de fil anonymes menaçants passés depuis le CNSM !  C'est que le pain, surtout dans l'esprit du public – et la presse ne leur avait pas fait de cadeau, malgré le tempo lentissime sans doute assez intenable pour les souffleurs, imposé par Eschenbach –, peut être infamant, et occulter leur valeur d'interprète. Un point d'honneur, en somme.

Et ils doivent être irrités, en effet, par les mélomanes qui tempêtent contre des notes « manquantes » (en particulier les aigus interpolés par les chanteurs) qui n'ont jamais été écrites, en reprochant à un interprète de ne pas être capable de les chanter, ou de mutiler la partition. Quelquefois, un son un peu voilé sur une trompette ou un cor suffit pour se faire accuser de pain – l'impression valorisante d'avoir une bonne oreille est un puissant moteur d'autosuggestion.

Ainsi, critiques pros, de webzine, en herbe, bossez vos partitions ou soyez prudents dans vos anathèmes. [Les deux simultanément, c'est encore mieux, parce que les critiques semi-érudits et tout à fait méchants sont, je crois, les plus déplaisants de tous.]
Pour le respect des artistes innocents, mais aussi pour votre propre sécurité, comme vous avez vu.



En somme, c'est beau la musique : même lorsqu'elle est fausse, elle est belle / intriguante / drôle !

Les musiciens et mélomanes la valent-ils toujours, c'est une autre question.

David Le Marrec

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