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samedi 15 avril 2023

L’opéra ? – Épisode 12 – Pourquoi les courants musicaux et littéraires ne concordent-ils pas ?


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Nouvel épisode dans la série L'opéra ? .

Vous pouvez l'entendre en intégralité par ici (ou remonter le fil pour en retrouver la plupart des retranscriptions) :

Le flux RSS (lien à copier dans votre application de podcast)
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Ci-après, retranscription (partielle, je vous encourage à écouter l'audio qui ajoute des exemples et explicite certaines allusions) pour les amateurs d'écrit.

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L’opéra ? – Épisode 12 – Pourquoi les courants musicaux et littéraires ne concordent-ils pas ?

Si vous êtes déjà un tout petit peu amateur à la fois de musique et de littérature, vous avez sans doute remarqué une bizarrerie : on parle d’opéra baroque pour LULLY, qui a pourtant collaboré avec Molière, Quinault et les frères Corneille, champions de la littérature classique. Peut-être plus frappant encore, la musique de scène pour Esther et pour Athalie de Racine, parangons de la tragédie classique, a reçu une musique de scène écrite par Jean-Baptiste Moreau, qui est, qui répond à absolument tous les critères de la musique baroque. La question s’étend aux autres arts ; pour l’achitecture et la décoration de Versailles aussi, on parle plutôt de style classique.

Autre exemple, de nature différente : le romantisme naît en Allemagne dans les années 1770, mais lorsque les compositeurs de cette période, comme Gaetano Pugnani, le mettent en musique, on entend très bien que le langage provient plutôt de Boccherini et de Gluck, parangons du style classique !  De même, lorsque les sujets paroxystiques des drames romantiques des années 1830 sont mis en musique (du moins avant Verdi), on est frappé par la mesure formelle, encore très classicisante, du style musical du belcanto romantique. (Sur le belcanto, je vous renvoie à l’épisode du podcast qui présente cette génération esthétique, et que je n'ai pas encore retranscrit sur CSS.)

Alors, pourquoi cela ?

Il existe différentes réponses, et elles varient selon les cas étudiés.


1) Étiquetage

D’abord, la bizarrerie n’est pas toujours dans le style, mais souvent dans l’étiquetage : on entend bien l’étroite intrication de la langue de Molière, Quinault ou Corneille avec la musique de LULLY – qui crée même des mesures à métrique changeante, c’est-à-dire avec des unités différentes, pour suivre au plus près le débit de la parole –, ce qui n’était pas du tout à la mode, me semble-t-il, avant lui !  Et il serait tout à fait étonnant qu’au sein de genres aussi étroitement régulés par le goût du souverain, on ait associé des styles différents, à la manière d’un patchwork réalisé au petit bonheur.

En réalité, aucune bizarrerie si l’on observe ces arts en leur temps : le terme de « baroque » apparaît tardivement, de façon dépréciative, pour désigner une époque qu’on ne comprenait plus, et qui paraissait moins équilibrée et noble que le style de la génération Mozart. L’étymologie généralement rapportée, dont je n’ai pas vérifié la véracité, est barroco, mot portugais pour désigner une perle irrégulière. En tout état de cause, c’est dans ce sens que le vocable est employé, et avec une connotation péjorative qui nous est restée dans le langage courant.

Aux yeux des contemporains de LULLY, c’était bien évidemment un seul style entre le texte et la musique : le style à la mode, le style du souverain, un style qui se pensait comme néoclassique effectivement (sans que le mot ne soit utilisé), dans le sens où il se voulait un prolongement ou une recréation de l’esprit de la tragédie grecque.


2) Croisements

Ces deux styles ont beau se marier à la perfection, il demeure véritable que leurs noms correspondent à des préoccupations distinctes vis-à-vis de ce qui a précédé et suivi : le style classique littéraire se caractérise par la sobriété, la maîtrise et la grande attention à la qualité des grandes architectures. Alors que la musique de l’époque des drames classiques au XVIIe siècle est au contraire fondée sur la miniature (à l'inverse du développement de la forme-sonate pour l'ère classique musicale), sur l’ornementation riche, et sur l'improvisation.

Et cette opposition est utile pour la classification en périodes musicologiques : il existe effectivement une opposition entre la période classique (dernier quart du XVIIIe siècle) et celles qui précèdent. L’improvisation de la basse continue disparaît à l’époque classique, la variation demeure mais le genre-roi devient la forme sonate (où un ou plusieurs thèmes changent de tonalité, sont reliés par des ponts, et peuvent s’altérer et se combiner, une forme beaucoup plus discursive d’une certaine façon), et les ornements deviennent moins omniprésents. On le sent bien dans les accompagnements, beaucoup d’accords répétés en croches égales, tout est très droit alors que le baroque aimait bien davantage les formules plus courbes, les rythmes plus inégaux.

Le problème tient surtout dans la superposition avec d’autres termes, venus d’autres disciplines, chacun utilisant « classique » dans un sens un peu différent et pour des périodes qui n’ont rien à voir – si bien qu’il ne faut surtout pas, si l’on veut y comprendre quelque chose, chercher une concomitance de temps ou de pensée entre le classicisme littéraire et le classicisme musical, qui désignent des écoles totalement distinctes.


3) Éducation auditive progressive

L'élément le plus fondamental dont il faut prendre conscience réside sans doute dans la nature même de l'innovation musicale.
Pour créer une nouvelle école littéraire, on peut changer instantanément d'idées et de style. C'est rarement le cas, mais le changement dépend de la seule volonté, et nous connaissons tous assez bien intuitivement la grammaire pour éventuellement désapprouver, mais presque toujours comprendre (du moins avant le XXe siècle) le contenu.

Le fonctionnement de la musique est très différent : la musique ne transmet pas de message verbal articulé et précis, mais davantage des impressions (et quelquefois des émotions), qui reposent sur une culture partagée. Un enchaînement d'accords nous émeut par rapport à ce que nous avons été habitués à entendre – et c'est pourquoi la musique du Moyen- ge et de la Renaissance, pour ne rien dire de nombre de traditions extra-européennes, nous paraissent si éloignées émotionnellement).

Je prends un exemple personnel : autour de moi, énormément de mélomanes révèrent Bach, sa force vitale, et trouve qu’il leur procure une sorte d’énergie infinie. Pour moi au contraire, j’ai toujours ressenti les harmonies (les enchaînements d’accords) de Bach comme très sombre, tourmentés, inquiétants. Cette perception tient à nos cultures musicales respectives, et il n’y a rien à faire : elle doit tenir à nos habitudes d’écoute antérieures, et c’est un ressenti spontané.
Vous me jugerez sévèrement, bien sûr – et il est tout à fait permis de me juger –, mais je veux illustrer par là que la musique, contrairement à la littérature, ne contient aucune émotion explicite : nous la percevons comme nous l’avons acquise, sans garantie que cela corresponde au projet du compositeur.

En musique, on ne peut pas changer la grammaire et conserver le 'sens' (qui n'en est pas) : si l'on change l'ordre, modifie une seule note d'un accord, on change totalement l'effet et pis, on rend incompréhensible l'enchaînement. C'est la raison pour laquelle, malgré la qualité des œuvres et le temps qui a passé, l'atonalité reste difficile d'accès à une majorité du public : elle ne correspond pas au fonctionnement des musiques qui nous entourent, et seuls les musiciens très chevronnés qui connaissent le fonctionnement interne de ces musiques ou les mélomanes qui écoutent Berg et Webern depuis l'adolescence parviennent à en retirer des émotions, parce qu'ils peuvent élaborer sur ce code commun. C'est peut-être la faute des compositeurs d'avoir voulu imposer des systèmes théoriques à un art très intuitif (un art où les innovations réussies sont en général plutôt le fruit d'essais empiriques que de grands systèmes de pensée), mais en tout cas pas au public de ne pas avoir réussi à suivre… et surtout la faute à la musique, qui fonctionne ainsi par constitution.

Cette contrainte toute simple s'avère capitale pour comprendre certains décalages entre musique et littérature.

Dans le dernier quart du XVIIIe siècle, la naissance du romantisme littéraire va coïncider avec une petite inflexion du style classique en musique : dans les années 1770, on parle de Sturm und Drang – « Orage et passions », d'après le titre d'une œuvre littéraire du temps. En réalité, cette inflexion reste extrêmement modérée : on utilise un peu plus les tonalités mineures, au sein de formes qui demeurent tout à fait classiques (formes à développement en particulier). On revient d'ailleurs à un style encore plus olympien dans les années suivantes, tandis que le romantisme littéraire s’étend progressivement en Europe.

Et, ce qui est amusant, lorsque Gaetano Pugnani écrit une musique pour jouer en concert le Werther de Goethe, emblème de la littérature des affects nouveaux, sous forme de melologo (de mélodrame, voix parlée déclamée accompagnée de musique, ici d'un orchestre)… hé bien il le fait dans le goût musical de son temps.
Musicalement, la tension est la même : on entend une véritable musique du XVIIIe siècle, pas du tout romantique... les tonalités majeures et apaisées dominent. La durée du mélologue (plus d'une heure de musique) permet de visiter beaucoup de styles en vogue : le Haydn badin des symphonies, les pastorales dans le goût Marie-Antoinette, les trémolos menaçants façon Piccinni, les œuvres de la transition comme les symphonies de Gossec et Méhul, et parfois même un peu de Beethoven (plutôt celui de jeunesse). Quelques jeux d'orchestration mettant en avant les bois de temps à autre... mais tout cela avec un fort centre de gravité « Louis XVI », une musique qui a ses ombres, et globalement dans des tempi modérés, voire méditatifs... mais qui reste assez peu tendue, presque insouciante.

On pourrait reproduire cette démonstration avec le belcanto romantique qui propose des enchaînements d’accords très familiers et très stables, des accompagnements réguliers, pour servir des textes inspirés de la fureur désordonnée de Shakespeare ou les émotions paroxystiques de Schiller... le décalage auditif et la dissonance cognitive y sont assez violents !


4) Notre perception XXe

Dernier point, notre ressenti est biaisé par toute la musique que nous avons entendu depuis : il faut bien voir que nous avons entendu le Sacre du Printemps, et toutes les nappes de cordes saturées de dissonances pour les films d'horreur, inspirées par Ligeti ou Penderecki. Aussi, lorsque nous percevons une disjonction émotionnelle entre le texte et la musique, il est tout simplement possible que ce soit notre perception émotive de la musique qui ait changé.

Je prends un exemple simple : la vie d'Iphigénie (la fille d’Agamemnon, pas l’impératrice), et les pièces qui en sont tirées, nous paraissent un exemple frappant du pathétique le plus persuasif ; mais cette musique régulière, en accords majeurs, nous paraît assez distanciée, presque joviale. Et pourtant, à la création d'Iphigénie en Aulide de Gluck, la chronique raconte de façon concordante que le public bouleversé pleurait à chaudes larmes : de toute évidence, la réception émotionnelle varie énormément selon le patrimoine dans lequel a baigné le public.


¶ Ainsi, tout cela concourt à ces discordances et à ces apparentes incohérences :  
→ les étiquetages rétrospectifs (coucou le XIXe siècle) ou autonomes (ce ne sont pas les mêmes théoriciens qui ont « nomenclaturé » la littérature et la musique) des différents courants stylistiques,
→ les différences intrinsèques entre littérature et musique,
→ la lenteur de l'éducation de l'oreille et de l'évolution du patrimoine sonore par rapport aux textes et aux idées,
et bien sûr
→ notre propre éloignement par rapport aux normes auditives du passé.

Il y a donc une véritable raison de s’interroger sur tout cela.

J'espère que cette petite catégorisation vous aura un peu rassurés (et aidés ?).

(Pour lire davantage sur Pugnani & Werther, il existait déjà cette vieille notule.)

David Le Marrec

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