Carnets sur sol

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dimanche 23 août 2020

Le défi 2020 des nouveautés – épisode 10 : Elgar en guerre, Duisburg, Leipzig, Francœur Jr, Jordan Jr, J. Williams…


Bilan du cœur d'été. Peu de grandes productions dévoilées en ces dates, évidemment, mais toujours un rythme de publication soutenu. J'ai pour ma part écouté davantage de parutions antérieures ce mois-ci – et sensiblement moins en valeur absolue, écoutant plutôt les oiseaux chanteurs dans le cadre de la saison des promenades.
Pour autant, vous trouverez ici quelques nouveautés dignes d'intérêt

Du vert au violet, mes recommandations.

♦ Vert : réussi !
♦ Bleu : jalon considérable.
♦ Violet : écoute capitale.
♦ Gris : pas convaincu.
(Les disques sans indication particulière sont à mon sens de très bons disques.)

Un peu moins saisi par des parutions majeures que le mois dernier, mais tout de même, une Armide de LULLY réorchestrée en 1778 par le neveu de Francœur assez jubilatoire (avec Véronique Gens !), une belle Symphonie n°5 de Christopher Rouse (en hommage à Beethoven), le quadruple album suspendu (très varié en époques, homogène en caractère) des excellentes Voces8, de jolies opérettes rares d'Offenbach remarquablement servies, la Prison d'Ethel Smyth… Côté interprétations, un splendide Siegfried de Duisbourg, une superbe album J. Williams viennois d'intérêt inattendu, une belle et fine intégrale Brahms de Philippe Jordan, la fin de celle de Dausgaard (volume moins marquant que celui de la Première Symphonie)… et une nouvelle réédition des Sonates de Beethoven par l'inapprochable Backhaus !

Hors nouveautés, immersion dans les pièces de guerre avec récitant d'Elgar, les symphonies (superbes) de Harris, les versions discographiques de la Quatrième de Brahms, de Credeasi misera, de Drouot, de l'hilarant (tout en vert et très ouvertement allusif) Roi Pausole d'Honegger, une exploration de l'étonnant legs du Leipziger Streichquartett, très vaste, divers, et toujours cette lumière irradiante !

Dans tous ces genres dépareillés, vous devriez trouver quelques satisfactions pour vous aussi, je l'espère – quitte à puiser dans les aplats de Borisova-Ollas ou dans l'actualité désabusée d'Avenue Beat




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LULLY & Louis-Joseph Francœur – Armide (version réorchestrée de 1778)
→ Après l'Armide récrite par Gluck sur le poème de Quinault (1777), Louis-Joseph Francœur (neveu du compositeur & ancien directeur de l'Académie Royale, François Francœur) propose en 1778 une version de l'Armide réelle de LULLY, avec des lignes mélodiques quasiment inchangées (à quelques finals enrichis et interpolations d'aigus près), mais une pensée orchestrale totalement transmutée, avec forme trémolos et accents hiératiques postgluckistes. La métamorphose est totale, dans le respect pourtant assez scrupuleux des lignes d'origine ! Une très belle réussite, dirigée avec beaucoup d'urgence par Hervé Niquet… L'occasion aussi d'entendre l'Armide de Véronique Gens !
Une notule complète avait été publiée à l'occasion du concert correspondant.
J. Williams – « John Williams in Vienna » – Wiener Philharmoniker, J. Williams (DGG)
→ Très belle sélection de thèmes lyriques, pas seulement les plus tubesques (thème de Marion de l'Arche perdue, thème d'amour de Star Wars, thème seconde de Star Wars VIII…), dans des versions parfois raisonnablement développées, et joués avec un entrain étonnant par les satanés Viennois.
Très convaincu par ce millième disque Williams.
Borisova-Ollas – Angelus & autres œuvres orchestrales – Stockholm RPO, Brabbins (BIS)
→ Par la compositrice d'un remarquable opéra Dracula récent, puisant à la tradition tonale modulante post-straussienne, ici un Angelus plus étale, jouant des tintinnabulements et autres effets ornithologiques, très réjouissant dans la veine Alpensinfonisante.
Brahms – Symphonie 4 – Chambre de Suède, Dausgaard (BIS)
→ Très vif, spectre volontairement discontinu, fonctionne bien, avec un certain mordant / impact, tandis que les timbres sont assez peu typés pour cette fois.
Smyth – The Prison (Chandos)
→ Quelques belles trouvailles (citations de marches militaires se mêlant aux voix), pas une veine mélodique incroyable, mais de l'atmosphère, indéniablement, et bien interprétée. Une belle réussite.
Wagner, Götterdämmerug Duisburg, Kober–
→ Moins bien capté, moins superlatif orchestralement et prenant vocalement / dramatiquement. que les précédents volets (extraordinaires) Je crois aussi que l'œuvre persiste à moins me convaincre, l'usage des motifs s'étant sophistiqué d'une façon qui interdit largement les effets de transformation et d'écho (et le livret étant ce qu'il est – vraiment pas bon).
Offenbach: Pomme d'api & Trafalgar (Sur un volcan)
Magali Léger, Laconi, Barrard ; Kölner Akademie, Wilens (CPO)
→ Charmantes opérettes en un acte et à à trois personnages, avec des airs assez loufoques (liste des tâches ménagères, éloge spontané du beau-père…). Avec des chanteurs savoureux et un orchestre fin.
Verdi, Sibelius – Quatuors – Vertavo SQ
→ Très habité, belle poésie, vibratos délicats, mais pas de rupture épistémologique et de lecture fiévreuse comme pour leurs Nielsen ou Schumann.
K. Järvi – Nordic Escapes – Young Baltica, LSO… K. Järvi (Modern Recordings)
→ Planant gentillet assez répétitif, avec des bouts de Tristan, de Nielsen…
Beethoven – Die Ruinen von Athen – Cappella Aquileia, Bosch (CPO)
→ Avec récitante, qui donne enfin la matière littéraire de la chose.
→ Exécution extrêmement vive, qui manque peut-être de l'épaisseur et de la solennité étranges qui font le charme de cette pièce, à mon gré.
Whitacre, Dove, Stopford, Monteverdi, Bach – After Silence 2 : Devotion– Voces8 (Decca, mars 2020)
→ Très beau, mais très homogène dans l'exécution, écouter plusieurs albums à la suite, comme dans ce grand recueil de quatre albums successifs enregistrés en neuf:mois, est un peu lassant, malgré la très haute qualité !
Brahms – Symphonies – Wiener Symphoniker, Ph. Jordan
→ La plupart du temps, pas du tout la nervosité nette de ses Beethoven, mais une rondeur, une dpuceur qui peuvent paraître un peu molles au disque (je suis persuadé que c'était très bien en salle), et puis, en d'autres endroits, au contraire une lecture « pointe de diamant », un Brahms, léger, vif, mordant… La chaconne de la 4 est particulièrement révélatrice de cette dualité, toute de tendresse un peu bonhomme, puis éclatant en fières incantations, déversant sa virtuosité et son ardeur de façon tout à fait inattendue !
On peut admirer la progression (je fus cueilli !) ou regretter que tout ne doit pas au même degré de tension, selon l'humeur (ou votre camp).
→ J'aime beaucoup le traitement des mouvements lents, soulignants détachés et accents, qui évite la mélasse immobile (mais je suppose que d'autres trouveront cela trop interventionniste).
Gibbons, Byrd, Parry, Harris, Pärt – After Silence 1 : Remembrance – Voces8 (Decca, novembre 2019)
→ Suspendu et limpide, très intensément exprimé comme d'habitude, dans une très belle sélection.
Wagner, Siegfried – Duisburger PO, Kober
→ Toujours un superbe orchestre très bien capté, ça ne change pas avec Duisburg. Très belle distribution aussi : Rutherford, un des meilleurs Wotan qu'on ait jamais eus, timbre élégant et mordant, diction claire, autorité sans lourdeur vocale ; Linda Watson qui vibre un peu mais qui dispose d'une maturité expressive remarquable ; Siegfried très décent, qui mixe un peu et ne braille pas trop.
→ Peut-être pas le degré de réussite de la Walkyrie, mais un superbe volet, pour ce qui se dessine comme un des meilleurs Ring du marché !
Rouse – Symphonie n°5, Supplica, Concerto pour orchestre – Nashville SO, Giancarlo Guerrero (int-1) (Naxos)
→ Librement inspiré de fragments de celle de Beethoven, Rouse manifeste toujours le même sens motorique, qui tient en haleine, avec en sus des suspensions diaphanes qui évoquent Herrmann…





commentaires nouveautés : rééditions

Beethoven – Sonates – Backhaus
→ Pas vérifié si c'était I ou II, mais on ne fait pas vraiment plus structuré, sûr et hardi. Incontournable si on ne connaît pas, parmi les plus grandes lectures de ces pages.




autres nouvelles écoutes : œuvres autres nouvelles écoutes : versions


Berceuses Corses XVIe-XIXe harmonisées par François Saint-Yves ; Ensemble Sequenza 9.3, Simonpietri (Souncloud)
→ Belles nappes riches pour accompagner les monodies, voix un peu trémulantes.
Brahms – Symphonie n°1, Liebeslieder, Danses hongroises – Chambre de Suède, Dausgaard (BIS)
→ Très vigoureuse lecture, vive et ferme, mais le prix du disque réside dans les Liebeslieder et Danses en version orchestrales, absolument furieux et possédés, d'une insolence assez vertigineuse.
Borisova-Ollas – Symphonie n°1 – Norrköping SO Chabrier – Briséis – (Hyperion)
Offenbach – L'Île de Tulipatan – Peyron (Malibran)
Offenbach – La jolie parfumeuse – (Malibran)
→ Charmant, et remarquablement interprété.
Chabrier – Gwendoline – Didier Henry, Penin
ELGAR, E.: Arthur / The Spirit of England / With proud thanksgiving / Carillon (J. Howarth, LSO, Philharmonia, St Paul's ; J. Wilson)
→ Très agréable Arthur, à défaut d'être typé, musique de scène aux aspects chambristes inhabituels pour Elgar.
Bizet – Les pecheurs de perles (en russe) – Kazantseva, Lemeshev, Zahkarov, All-Union RChbO, Onissim (Aquarius rééd. 2016)
→ Ces voix !


INGHELBRECHT, D.-E.: Requiem / Vézelay (Corazza, Demigny, Eda-Pierre, Kruysen, ORTF, Fournet) (éd. André Charlin 1966)
→ Requiem très sage et gentil, s'inspirant du plain-chant, antiphonies entre solistes et chœur, en aplats méditatifs façon Messe de Villerville. Les beaux éclats du Dies iræ (très fluide, mais tout de même animé) sont lissés par la prise dea son un peu ancienne. Entendre un baryton qui mixe (Kruysen), ça change l'expérience des gros bras uniformes qui forcent.
→ Vézelay (uniquement instrumental) ne m'a pas passionné : amusante citation de la Carmagnole pour illustrer le mouvement sur les Croisades (!), mais rien de très saillant.
Credeasi misera :
¶ Gencer, G. Raimondi, Quadri (Bongiovanni, coupé)
¶ Fillipeschi
¶ Pagliughi, Kraus, Previtali (Cetra)
¶ Sutherland, Pavarotti, Bonynge (Decca)
¶ Caballé, Kraus, Muti (EMI)
¶ Callas, Di Stefano, Serafin (EMI)

Air d'entrée de Riccardo :
¶ Savarese, Rossi (1959 chez MYTO)
Suoni la tromba en russe :
¶ Zakharov, Abramov ; All-Union RChbO, Stolyarov
JACQUET DE LA GUERRE: Cantates bibliques / Pièces Instrumentales – Poulenard, Boulin, Verschaeve, G. Robert, Guillard, B. Charbonnier, Giardelli (Arion 1986)
→ Interprétation sobre et élégante d'une vaste part du corpus d'ECJdLG, des cantates toutes inspirées (dont quelques beaux exemplaires à deux voix).
Barbara – Drouot – Rikard Wolff (en suédois)
→ Perd de son pathétique.

Barbara – Drouot – Bruel
→ Accompagnement électronique + accordéon peu tonique.

Barbara – Drouot – Barbara
→ Finesse du trait, pudeur des accents.

Barbara – Drouot – Depardieu
→ Ne peut chanter, mais parvient à timbrer à l'ancienne dans le grave en parlant, dépaysant et sympathique.
Aboulker, L'homme qui titubait dans la guerre – Chœur Capriccio, Gardiens de la Paix, Jérôme Hilaire (Hortus)
→ Simplicité ineffable de l'art d'Aboulker. Un petit bijou interprété au meilleur niveau, comme beaucoup de volumes de la collection Grande guerre chez Hortus.
ELGAR : Polonia / Pomp and Circumstance Marches Nos. 1-5 (Hallé Orchestra, M. Elder)
→ Belle version, bien captée et aérée.
Panufnik : Polonia Suite, Polish RSO, Borowicz (CPO 2010)
→ Airs folkloriques entraînants traités de façon très fête-de-village, assez réussi, surtout avec les petites modulations de relance. Mouvement lent planant, final pétaradant et répétitif lui aussi. Équivalent polonais des Pins de Rome ?
Messiaen, L'Ascension – Litaize (Charlin rééd. 2009)
→ Version historique captée confortable à saint-François-Xavier, mais pas le plus de saillances, de masses et de couleurs, clairement.
Paul Mealor, Gieilo, Lauridsen, Tallis, J.Williams, Whitacre : Eventide – Voces8 (Decca 2014)
→ Planant adorable, dans des teintes translucides à l'anglaise par ces anciens chanteurs du Chœur de Westminster.
Mendelssohn – Quintettes à deux altos – Leipziger SQ (MDG)
→ Belles versions (en particulier du n°1), sobres et clairement captées. On reste loin cependant de l'élan fabuleux (avec une aération spectrale similaire) du Felix Mendelssohn SQ, chez BIS.
Elgar : Polonia, Carillon, Une voix dans le désert et autres mélodrames de guerre – Callow, Gritton, BBC Concert O, John Wilson (Somm)
→ Les mélodrames patriotiques sont savoureux ; le reste est davantage du Elgar très cordé et lyrique, plus traditionnel et prévisible. Belle interprétation tendue et élancée, comme toujours, de John Wilson, avec ce qui est pourtant l'orchestre le moins prestigieux de la BBC (celui prévu pour les soirées grand public ou même le cross-over).
Strauss – Quatuor, Métamorphoses – Leipziger SQ (MDG)
→ Le Quatuor est toujours une œuvre de jeunesse très simple, guère profonde, mais servie dans une belle lumière. Métamorphoses remarquablement lisibles et animées.
Elgar : Polonia – BBC Northern Symphony Orchestra, Sir Andrzej Panufnik (Maestoso 2020)
→ Je découvre Polonia (par erreur, puisque ce poème symphonique a été dirigé par… Panufnik), et je suis frappé par la foudre.
→ De gigantesques fugatos et marches harmoniques, dans un genre inhabituellement hardi pour Elgar, fondés sur des thèmes polonais (airs patriotiques, mais aussi Chopin et Paderewski) et construit sur des transitions tétanisantes (la clarinette qui cite Chopin, se disloque doucement tandis que la marche varsovienne reprend, grand effet !). L'orchestration reste très cordée et doublurée, typiquement elgarienne, mais le discours est impressionnant, très articulé et entraînant.
→ Le tout, sur le modèle du Carillon qu'il avait écrit pour la Belgique, est dédié à Paderewski (alors installé en Amérique), et servit à financer le Fonds de Soutien aux Victimes de Pologne.
→ Interprétation extraordinairement tranchante et saillante par un orchestre britannique en théorie secondaire, qui assure ici un rang majeur.
Beethoven – arrangements pour quatuor de la Hammerklavier, des ouvertures de Leonore (quintette) et Fidelio – Leipziger SQ
→ Quelle flamme… Fidelio est particulièrement bien servi, et la Hammerklavier loin de s'effondrer ainsi !
Unsuk Chin : concerto pour piano (Chung) (DGG) Honegger – Le roi Pausole – Barbaux, Sénéchal, Bacquier, Yarkar… Atelier Philharmonique Suisse, Venzago (Musiques Suisses)
→ La fine fleur du chant français pour déclamer au plus juste les dialogues et chanter les lignes vocales à pointre de diamant !
Les irrésistibles dialogues rimés (totalement grivois) et la musique légère mais légèrement épicée s'en trouvent magnifiés !

(bissé)
Agathe Backer Grøndahl : Piano Music ; Geir Henning Braaten Honegger – Le roi Pausole – Spanjaard (Brilliant)
→ Il manque les dialogues si savoureux (et la compréhension de l'intrigue). Rédhibitoire.
Zara Levina - Piano Sonata (1925) - Eugene Soloviev

Zara Levina – Concerto pour piano n°1 – Lettberg, RSO Berlin, Matiakh (radio)
Ibert – cycle Don Quichotte – Henk Neven
Ibert – cycle Don Quichotte (la mort) – Chaliapine
Ibert – cycle Don Quichotte (la mort) – Duhamel
Ibert – cycle Don Quichotte – Bastin
Jolas : Quatuor VI 'avec clarinette', Ensemble Accroche Note« 

Szymanowska: Piano Works par Anna Ciborowska (DUX)
→ Splendide interprétation pleine de fermeté et de nerf, magnifiant des affects forts pour une musique qui pourrait être pensée comme « de salon ».

Afanasiev, Rimski, Rachma, Borodine – Quatuor « Volga », pièces pour quatuor, Quatuor n°2 – Leipziger SQ (MDG)
→ Le quatuor d'Afanasiev est fondé sur des thèmes russes et / ou ukrainiens célèbres, de façon très persuasive. Il ne triomphe pas dans la rigueur germanique du développement, mais travaille ses thèmes sans se contenter de superposition rhapsodique, réellement intéressant !
→ Très clair, net et lumineux, mais réussissent vraiment l'ambiance (façon Franz Schubert SQ pour Tchaïkovski, mais en plus folklorisant, vivant, frémissant, le décalage stylistique s'entend dans les timbres, absolument pas le style, irréprochable et généreux).

Andrzej Panufnik – Sinfonia Sacra – Concertgebouworkest, Panufnik
→ Pétaradant, pas très original, tonalité un peu triste.

Giya Kancheli - Symphonie No. 5 – Tbilissi SO, Djansug Kakhidze (CUGATE)
→ Mêmes recettes que précédemment. L'usage du solo de clavecin est amusant, sinon on retrouve la tension et les interruptions de la Troisième, en un peu moins réussi.

Giya Kancheli - Symphonie No. 4 – Tbilissi SO, Djansug Kakhidze (CUGATE)
→ Assez pénible, tension sans but aux timbres plutôt désagréables. Long et guère raffiné.

Giya Kancheli - Symphonie No. 3 – Tbilissi SO, Djansug Kakhidze (CUGATE)
→ Symphonie n°3 entre aplats et contrastes brutaux, assez saisissante et impressionnante (orchestration très performante) à défaut de réel discours.

Roy Harris: Symphonies Nos. 2 & 3 – Auckland PO, Letonja (Naxos)
→ La 2 sorte de cantate avec soprano plutôt réussie, la 3 d'un syncrétisme déhanché et vibrillonnant assez jubilatoire !

(la 3 bissée)






réécoutes œuvres (dans mêmes versions) réécoutes versions


Avenue Beat - Lowkey Fall 2020 Brahms – Chaconne de la 4
¶ Wiener Sphkr, Ph. Jordan
¶ NDR, Wand
¶ Berliner SO, K. Sanderling
¶ Winterthur, Zehetmair
¶ Berlin, Rattle
¶ Chicago, Solti
¶ Tapiola, Venzago (première écoute !)
¶ Helsingborg, Manze
LULLY – La Grotte de Versailles – Hassler, Reyne (Accord) d'Indy – Fervaal – Schønwandt (radio)

d'Indy – Fervaal – Berne (radio)
Chausson – Le Roi Arthus – Armin Jordan Cherubini, Requiem en rém, Markevitch (DGG)
Holmès – poèmes symphoniques – Rhénanie-Palatinat PO, Samuel Friedmann (Naxos Patrimoine)
→ Wagnérien en diable, mais très réussi.
Cherubini, Requiem en utm, Spering (Opus 111)

Cherubini, Requiem en utm, Grünert (Rondeau)
Wagner – Ouvertures Polonia, Centenaire Américain, Rule Britannia, Kaisersmarch – Hong-Kong PO (Macro Polo)
→ Grosse fanfare sans grand intérêt.
Dinorah, final du II : Judd, puis Opdebeeck
Czerny – Variations sur la Molinara de Paisiello – Consortium Classicum (MDG)
→ Particulièrement roboratif (et puis l'alliage clarinette-cor-violoncelle !).
Beethoven – Quatuors 3, 6 – Leipziger SQ (MDG)
Czerny – Nonette – Consortium Classicum (MDG)
→ L'œuvre (et l'interprétation) demeure toujours ce miracle de grâce. Quand Czerny réussit, il ne le fait pas à moitié (cf. Symphonie n°1 par rapport aux autres…).
→ Gold MDG se trouve enfin en flux ! Beau catalogue, toujours excellent interprété (van Oosten, Leipziger SQ…) et enregistré !
Beethoven – Quatuors 4, 1 – Leipziger SQ (MDG)
→ Intégrale d'une lumière irradiante, d'une maîtrise technique absolue, capté dans une clarté parfaite des plans. Tout en haut de ce qui se fait de mieux, et étonnamment toujours dans cette sorte de sourir aux lèvres.
Bissé le 4 (pris très vif, cela fonctionne étrangement bien).
Nowowiejski : Symphonies n°2 & 3, Poznan PO, Borowicz
→ Déception à la réécoute : grandes masses brillantes mais tristes pour la 2, plus tournée vers la fanfare ou un antique folklore rêvé, pour la 3. Pas extraordinairement subtil, malgré la variété des alliages et l'incontestable respiration du spectre sonore.





liste nouveautés : œuvres liste nouveautés : versions
écoutes à (re)faire




schmitt mélodies

MONTÉCLAIR, M.P. de: Beloved and Betrayed - Miniature dramas for Flute and Voice (C.H. Shaw, Breithaupt, Les Ordinaires)

schmitt symphonies paavo järvi frankfurt rso
jarry grand jeu versailles
barber sonata kenny
copland sonata

trauermusik haydn

voces8 marcello
bononcini : pathodia sacra e profana ; auvity

elgar RVW vln pia, chandos (jen pike)

moscheles, complete piano sonatas

siglo de oro music paolo cherici

marteau quatuors cpo

gassmann airs cpo

turkish piano trios

wolf-ferrari : die vier grosslane

music for a viennese salon dittersdorf
tchaïkovski souvenir de florence kavakos (verbier)

beethoven songs bostridge pappano (warner)

williams in vienna

osorio french album

polonia panufnik
Silvestrov symph 7
pals orchestral works
zajc zrinski
kunc Lhotka, quatuors
picchi canzoni
devienne trios par le petit trianon
musik zur tragödie sophocles
piano works israeli composers
marteau string quartets
sperger orchestral
kozeluh trios
oscar straus piano concerto triendel
kapustin & schnittke runge capriccio
rachma vcl sonata harrell (verbier)
respighi triptyique romain, john wilson (Chandos)
chosta trio 1 jansen (verbier)
franck quintette hamelin (verbier)
haendel concerti grossi ASMF iona brown (Hänssler)

nowowiejski org

comala

tout gold MDG : leipziger (gade, sibelius, schoeck), consortium…

tout Hortus Gde guerre
telemann magnificat CPO

camillo togni complete piano 5

tzvi avni piano works

léo weiner divertimento 1 & 2
elgar barenboim (Decca)
opéras CPO : pfitzner, fibich, weingartner, feuersnot…

delius mass of life

DUX bacewicz vln-pia

saygun



moeran songs

Emile Jaques-Dalcroze: La Veillée
par Le Chant Sacré Genève, Orchestre de Chambre de Geneve, Romain Mayor

abraham, hollaender



johann nepomuk david : chaconne

friedrich kiel missa solemnis

Killmayer

FRID: Das Tagebuch der Anne Frank (The Diary of Anne Frank)

lieder orch : diepenbrock, braunfels, pfitzner, hausegger



The Aspern Papers, de Michael Hurd.

reznicek schlemihl

concours Moniuszko

robert still symphs 3-4 lyrita



impros bartók

Cozzolani: Vespro
par I Gemelli, Emiliano Gonzalez Toro

Johann Nepomuk David: Symphonies n°1 en la mineur, op. 18 et n°6, op. 46:

Aho symph 12





Vivez contents, c'est moi qui vous en presse.

jeudi 13 août 2020

Une décennie, un disque – 1810 : le (premier) Requiem de Cherubini, les attentats, le bannissement des femmes et le triomphe de la prosodie


1810 (b)


cherubini requiem en ut mineur

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Dies irae de la version Spering.

Compositeur : Luigi CHERUBINI (1760-1842)
Œuvre : Requiem (n°1) en ut mineur – (1816)
Commentaire 1 :
        Écrit sans voix solistes (et sans flûtes ! – quant aux violons, ils sont exclus de l'Introitus, du Kyrie et du Pie Jesu), tout ce Requiem, commandé pour commémorer la mort de Louis XVI, met l'accent sur les appuis prosodiques de la messe des morts : chaque verset est mis en musique au plus près des inflexions du texte latin, et la musique semble découler de cette déclamation. On trouve bien quelques fugues (en particulier, comme c'est la tradition, dans l'Offertoire), mais l'expression reste majoritairement homorythmique, une exaltation de la prière très soigneuse – et cependant particulièrement éloquente, car ravivant le sens et la présence de mots qui sont en général très intégrés dans un exercice plus purement musical. C'est ce qui rend l'œuvre si touchante. Le Dies iræ, dans cette économie de moyens, est tout particulièrement saisissant par sa rage contenue.
       En 1820, à l'occasion de la cérémonie funèbre pour le duc de Berry, Cherubini adjoint un In Paradisum conclusif, particulièrement suspendu, tendre et vaporeux, très rarement enregistré (ce que fait Spering dans ce disque). [Ce Requiem, admiré jusqu'à Berlioz lui-même, peu suspect de complaisance… fut aussi donné aux funérailles de Beethoven !]

Interprètes : Chorus Musicus Köln, Das Neue Orchester, Christoph Spering
Label : Opus 111 (1999)
Commentaire 2 :
       
L'interprétation la plus articulée de toute la discographie, sur instruments d'époque, en latin gallican restitué, avec la Marche initiale et l'In Paradisum ajouté.
       
Pour plus de couleurs (et un peu moins de relief structurel et verbal), la proposition d'Hervé Niquet est passionnante pour son grain sonore (et son couplage avec l'assez beau Requiem de Plantade pour Marie-Antoinette, en regard de celui de Cherubini pour Louis XVI).
      
Si vous souhaitez davantage de fondu (il est vrai que ces deux versions manquent peut-être un peu de liant, d'enveloppement sonore d'église), je recommande très vivement la version de Matthias Grünert (Chœur de Chambre de la Frauenkirche de Dresde, Philharmonique d'Alterburg-Gera, chez Rondeau), couplé avec non seulement la Marche, mais aussi le Chant sur la mort de Haydn, où l'on entend plusieurs idées musicales que Verdi a réutilisées un demi-siècle plus tard (dans les actes I et V de Don Carlos notamment). Malgré les couleurs assez uniformes, cette version permet de profiter de l'ampleur et du fondu des instruments modernes, sans rien renier de la tension et de la présence des phrasés. Autre excellent choix possible !

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Introitus & Dies iræ de la version Grünert.

cherubini requiem en ut mineur




Un peu de contexte : a) Qui est Cherubini ?

Cherubini, en 1816, est arrivé au faîte de sa réputation : après avoir composé pour le roi d'Angleterre dans les années 1780, pour le Théâtre de Monsieur avant la Révolution, des opéras italiens, une tragédie en musique (Démophoon, sur le même sujet que Vogel, qui fut la dernière tragédie en musique représentée pour l'Ancien Régime), des hymnes et drames sous la Révolution (dont Lodoïska et Emma), puis sous l'Empire (Les deux Journées tant admiré par Goethe, Médée, les Abencérages), et même son dernier opéra, plus lyrique et ambitieux, marqué par le grand opéra, Ali-Baba ou les quarante voleurs. Il est aussi l'auteur de quatuors tout à fait remarquables dont je parlerai dans la suite de la série. Et bien sûr, à partir de 1822, directeur du Conservatoire, pour 20 ans.

L'Empire est en revanche une période difficile pour le compositeur, les commandes officielles étant plutôt confiées à Paisiello et Spontini – on rapporte même quelques échanges un peu vifs avec Bonaparte (dont je n'ai pas eu le loisir de vérifier la véracité). Cette relative disgrâce constitue une des raisons, semble-t-il, qui le poussent, lui le membre de loges maçonniques dès avant la Révolution (dont l'Olympique qui commanda les symphonies parisiennes de Hayn !), vers la musique sacrée officielle.

Depuis la Restauration, la coutume a été établie, chaque 21 janvier, de jouer dans un Requiem à la mémoire de Louis XVI. En 1815, c'est même dans plusieurs églises de Paris que se produit la manifestation. À Notre-Dame, on joue le Requiem de Jommelli. En 1816, à Saint-Denis, celui de Martini. Pour janvier 1817, on commande à Cherubini – qui vient d'être nommé surintendant de la Chapelle Royale – la composition d'une nouvelle œuvre : c'est ce Requiem en ut mineur, prévu pour la dévotion plutôt que le concert et, chose rare alors, écrit pour chœur seulement, sans soliste. [Ce qui témoigne sans doute de la vocation avant tout spirituelle, et dans une moindre mesure concertante, de la pièce.]

cherubini requiem en ut mineur
(Lithographie d'après un portrait peint.)



Un peu de contexte : b) Requiem officiel des monarchies restaurées

L'œuvre remporte un vif succès, aussi bien chez l'assistance, pour sa ferveur, que chez les musiciens. Schumann et plus tard Brahms disent leur admiration ; Beethoven écrit qu'il l'aurait volontiers signée ; Berlioz, qui n'est pas suspect de complaisance envers Cherubini, loue hautement « l'abondance des idées, l'ampleur des formes, la hauteur soutenue du style, [...] la constante vérité d'expression ».

Il devient même le Requiem de prédilection pour les grandes cérémonies funèbres officielles : duc de Berry en 1820 (le fameux assassinat qui provoque la destruction de l'Opéra de la rue Richelieu, suivi de l'édification dans l'année de l'Opéra de la rue Le Peletier), occasion pour laquelle Cherubini compose et adjoint une marche funèbre d'ouverture et un In Paradisum conclusif, un nouveau service à la mémoire de Louis XVI en 1824, les obsèques de Louis XVIII la même année, celles des victimes de l'attentat de Fieschi en 1835, puis celles du maréchal Lobau en 1838, et, à rebours de cette tradition, en 1840 pour les victimes des journées de 1830 !

Cependant, son usage (et son absence) sont aussi profondément révélateurs des débats qui agitent la capitale, et même toute la chrétienté, en matière de musique sacrée.

cherubini requiem en ut mineur
Détail de l'attentat de Fieschi vu par Eugène Lami.



Un peu de contexte : c) la redécouverte du plain-chant

Une fois créé, ce Requiem rythme donc la vie monarchique française de la Restauration, et survole tout un débat, particulièrement fondamental et intense, autour de ce que doit être la musique d'église.

Il faut bien concevoir que, dans les années 1820, on redécouvre le répertoire sacré de la Renaissance. À la Sorbonne, à partir de 1824, le Pr (Alexandre) Choron rejoue Josquin et Palestrina, pour la messe, puis en concert. Le succès en est tel qu'il concurrence les « concerts spirituels », d'un tout autre genre, donnés (jusqu'en 1828) par l'Opéra de Paris !
Le phénomène ne se limite pas à Paris : à partir de 1830, Spontini est chargé par le pape de renouveler le style palestrinien – Rome interdit même les instruments dans les églises en 1843 !  Mais pour le sujet restreint du Requiem qui nous concerne, je vais me limiter au périmètre parisien.

Il se produit du milieu des années 1820 jusqu'au début des années 1840, un véritable basculement des sensibilités, parfois chez les mêmes théoriciens : ainsi Fétis, qui considérait le Requiem de Mozart comme l'horizon indépassable et prônait en 1827 des exécutions en grands effectifs, pour atteindre la « majesté » requise dans l'expression sacrée, change-t-il totalement d'avis en considérant, en 1835, que les instruments servent à exprimer les passions humaines, et ne sont donc pas adéquats pour la prière. Le théoricien, pourtant hardi à ses heures (explorant la microtonalité !), se ravise tellement qu'il publie en 1843 une Méthode élémentaire de plain-chant.
Cette évolution, qui ne se voit pas chez la plupart des débatteurs de ces années, attachés à leur camp, reflète assez bien celle des termes du débat.

La figure emblématique du regain d'intérêt pour la sobriété musicale du culte fut Félix Danjou. Organiste (formé par François Benoist, le premier à avoir jamais enseigné l'orgue au Conservatoire de Paris) à Saint-Eustache à partir de 1834 puis Notre-Dame dans les années 1840, il n'est que dans sa vingtaine lorsqu'il prend le parti de s'opposer aux grandes messes musicales, reprochant leurs tournures d'opéra à Mozart, Beethoven et même Haydn (1839).
À partir de 1845, il fonde une revue qui fait la promotion de ses idées et du plaint-chant grégorien, mal connu alors, mais qui le passionne comme modèle, si bien qu'il part en voyage en Italie à la recherche de sources, et finit par découvrir en 1847, à la bibliothèque de la Faculté de Médecine de Montpellier, le Tonaire de Saint-Bénigne de Dijon. Cette découverte capitale permet de déchiffrer les neumes (dont on cherchait en vain le sens exact), et préside à la première édition moderne de chant grégorien dans le Graduel Romain de 1851.
Persuadé que ce mode d'expression austère touche au plus près du sacré et permet de servir au mieux le culte, Danjou compose lui-même des harmonisations destinées à permettre de donner ces chants pendant les offices (1835) – c'est ce que l'on appelle le plain-chant en faux-bourdon (qui n'a donc rien d'authentique, mais dont l'intention puise à la tradition, avant que n'advienne cette exhumation du Tonaire).

Il n'existe, à ma connaissance, aucun enregistrement de ces œuvres, sans doute pas particulièrement intéressantes pour le mélomane (du plain-chant médiéval sis sur de l'harmonie XIXe conservatrice…), mais qui marquent un réel tournant à la fois dans la compréhension et dans la réception du grégorien.
On perçoit aussi à quel point cette démarche, passionnante au demeurant, entre en contradiction avec les innovations musicales sophistiquées des messes à grand spectacle dans la lignée Mozart-Beethoven-Berlioz. Les débats du temps furent très vifs à ce sujet, entre les deux camps.

cherubini requiem en ut mineur
Le salutaire tonaire de Saint-Bénigne de Dijon découvert par Danjou !




Un peu de contexte : d) un Requiem au centre de la vie musicale

Cette opposition entre musique dépouillée « l'ancienne » pour le recueillement et musique de pompe où la musique s'exprime avec grandeur se retrouve en divers moments des années 1830, et culmine à plusieurs reprises autour de funérailles… où l'on utilisait le Requiem le plus à la mode avec celui de Mozart : celui de Cherubini en ut mineur.

En 1834, Boïeldieu, élève de Cherubini, meurt prématurément. Ses obsèques sont préparées à Saint-Roch, avec le Requiem du maître. Apprenant que des chanteuses professionnelles devaient se joindre au chœur, l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, interdit l'exécution de l'œuvre. La pompe est finalement organisée dans la chapelle des Invalides, qui dépendait du gouvernement et où l'interdiction de l'archevêque n'avait pas cours.

En réalité, ce n'est pas tant la présence de femmes que celle de femmes de théâtre, réputées (exagérément mais non sans fondement) de mauvaise vie, qui a motivé l'interdiction. Pourquoi ne pas avoir mandaté des dames pies (=pieuses) provenant des maîtrises d'autres paroisses ?  Je n'ai pas de réponse éclairée à fournir, mais je suppose que les paroisses ne prêtaient pas leurs chœurs, n'avaient pas nécessairement envie d'accueillir n'importe quelles funérailles, et surtout que les musiciens qui organisaient l'événement n'avaient pas nécessairement envie d'entendre des œuvres ambitieuses mal chantées, préférant recourir à des professionnelles. [Certaines remarques moqueuses d'époque laissent en effet supposer que les maîtrises ne chantaient pas aussi bien que les chœurs profanes de professionnels, et que les chanteurs souhaitaient participer à la cérémonie.]

Le 3 août 1835, la cérémonie officielle des 18 victimes mortelles (et 42 blessés) de l'attentat de Fieschi – Giuseppe Fieschi, ancien soldat de l'Empire, petit faussaire et indicateur pour la Monarchie de Juillet, était l'exécutant d'un complot républicain contre Louis-Philippe, mis en œuvre Boulevard du Temple, pendant un passage en revue des troupes – se déroule aux Invalides comme il se doit, avec le même Requiem de Cherubini, sans objection de l'archevêché. Il faut dire que la dimension politique de l'attentat imposait une unité sur l'essentiel (la monarchie), même de la part d'un archevêque légitimiste, peu favorable aux Orléans.

Mais lorsque vient le tour des funérailles de Bellini – Cherubini, Rossini, Paër et le Prince Carafa portaient le cercueil –, en octobre 1835, pourtant organisées dans le même lieu, ce même Requiem se voit à nouveau banni. Mgr Quélen utilise en effet une stratégie nouvelle : il n'a aucune autorité sur le lieu, mais commande haut et fort au clergé, qui dépend de lui, de se retirer de la cérémonie à la vue de la première chanteuse.
Il faut donc improviser en juxtaposant des pièces pour voix masculines constituant un RequiemPanseron (élève de Gossec et Salieri, violoncelliste, Prix de Rome, maître de chapelle d'Estherázy, professeur de chant…) avait arrangé, en guise de Lacrimosa, le final des Puritains (en fait de religiosité, c'est l'opéra qui s'invite, et même pas le chant religieux hors scène du début du I !), changé en quatuor pour deux ténors (dont Rubini), baryton (Tamburini) et basse (Lablache !) qui remporta un vif succès (manifestement en raison de la qualité du chant). Je suppose qu'un ténor tenait le rôle du soliste, l'autre remplaçait la soprano héroïque, et que le chœur (à quatre parties en réalité, mais assez peu dense, beaucoup d'unissons) était dévolu aux deux voix graves. J'ignore si toute la section concertante avait été conservée avec ses contrastes (5 minutes), ou seulement l'air réaménagé (3 minutes).

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« Credeasi misera » et son ensemble, dans les dernières minutes des Puritains de Bellini, version Bonynge 1973 (Sutherland, Pavarotti, Ghiaurov ; Chœur de Covent Garden, LSO – studio Decca). J'aime davantage Di Stefano, (Gianni) Raimondi, ou des choses hors commerce (Kunde, Groves…) là-dedans, mais cette version a l'avantage de sa netteté et de son exactitude. 



Un peu de contexte : e) un second Requiem de Cherubini

Il faut savoir que, par la suite, le Requiem de Berlioz peut être donné en 1837 (avec succès), peut-être, supposé-je, parce qu'il s'agit ici encore d'une commande gouvernementale (Gasparin, ministre de l'Intérieur), en commémoration de la Révolution de Juillet (cérémonie finalement annulée et création reportée pour les soldats tombés à Constantine).

Mais en 1842, aux funérailles du duc d'Orléans, alors qu'on planifie un grand Requiem de Mozart dirigé par Habeneck (250 exécutants), et que tout le faste des draperies et du tout-Paris est réuni (Louis-Philippe s'étant laissé convaincre, contre la volonté de son fils, d'organiser une cérémonie très officielle), la partie musicale de l'événement est subitement annulée, et n'en subsiste que… la messe en plain-chant grégorien, avec harmonisation en faux-bourdon de Félix Danjou !  La presse loue la richesse des ornements visuels et le recueillement véritable imposé par cette musique. Les musiciens établis sont beaucoup moins tendres (Liszt avait parlé en 1835, à propos de l'exécution du faux-bourdon Danjou, de chant de « braillards ivres »), et assez amers de se voir ainsi remplacés par des bricolages issus de rêves vaporeux sur la musique du passé – Danjou ne trouve la « pierre de Rosette » du grégorien qu'en 1847, en 1842 tout le monde fait du bricolage fantasmatique.

La querelle s'apaise au fil des années 1850, alors que s'établit une distinction entre la musique religieuse prévue pour les offices et la musique sacrée de concert, qui est appelée à connaître encore de très beaux jours du côté de l'oratorio, chez Gounod, Saint-Saëns ou Massenet…

Cependant dès 1836, décidé par cette double mésaventure de 1834 et et 1835, Cherubini publie un nouveau Requiem, en ré mineur, encore plus austère que le premier (qui ne comportait pourtant pas de solistes et suivait de très près la prosodie latine !), écrit pour un chœur masculin seulement (avec orchestre, à nouveau sans solistes), à destination de sa propre mise en terre. Il est toutefois joué de son vivant : pour les funérailles du maréchal Lobau en 1838, de Plantade en 1839 (compositeur du Requiem à la mémoire de la mort de Marie-Antoinette), pour la commémoration du dixième anniversaire des journées de Juillet 1830… et pour lui-même en 1842.
Il se coule réellement dans les exigences du temps, très peu spectaculaire (hors du Dies iræ, guère de grands contrastes), chœur à trois voix (deux de ténor, parfois trois, et une de basse), beaucoup de sections a cappella (Graduale, Pie Jesu), et un Introitus-Kyrie accompagné seulement aux violoncelles-contrebasses-bassons. Tout en recueillement austère, malgré sa réelle animation musicale souterraine.

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Le « Dies iræ » du second Requiem de Cherubini, par la Philharmonie Tchèque et Markevitch (studio DGG qui fouette remarquablement !), le seul mouvement vraiment animé de cette nouvelle composition encore plus décantée.




… pardon d'avoir tant fait patienter pour la suite de la série… Le sujet politco-esthétique était tellement passionnant, et ses ramifications si lointaines et diverses, que j'ai choisi, pour ma propre satisfaction personnelle, de prendre le temps de fouiner un peu sur le sujet – et plutôt que de poster une simple recommandation discographique, de l'habiller d'un peu de ce contexte insolite. Le mélomane connaît très bien le bannissement des femmes dans les églises romaines du XVIIe siècle ; beaucoup moins, j'ai l'impression, cette lutte de pouvoir parisienne qui exclua pendant quelques décennies les femmes (du moins les professionnelles du chant) des cérémonies religieuses, lorsque le clergé n'était pas entravé par des commandements royaux !

Soyez bien assurés de ma détermination à mener ce parcours, qui me paraît utile aux curieux, à bien !  Mais ayant décidé de dédoubler les recommandations pour couvrir au mieux les différents domaines (l'essor de la musique de chambre et de la musique symphoniqueambitieuses rend difficile de se limiter à un disque par décennie tout en variant les genres et les nations), nous sommes partis pour pas mal de mois encore. Ce qui vous laisse tout le loisir d'écouter le début du voyage !

mercredi 12 août 2020

Graver Berg (en français) (et Schubert) (et Charpentier)


Après avoir exposé les enjeux de traduction en français dans le lied, voici le contrechamp du pianiste-éditeur-graveur chez Laupéra / Vissi d'arte !

Pour compléter votre parcours.

En attendant le point de vue de la soprane-interprète ?

samedi 1 août 2020

Pourquoi joue-t-on trop peu / trop les compositrices ? — La liste des grands noms


francesca caccini
Prologue de La Liberazione di Ruggiero dall'isola d'Alcina (Francesca Caccini), chef-d'œuvre absolu de la déclamation en musique.


Dans le sillage de l'évolution des mœurs, nous assistons à un véritable changement de paradigme : d'abord la dénonciation (légitime) de l'occultation des compositrices dans le champ de nos programmes de concert, puis la surreprésentation désormais dans les programmes de concert et festivals – en termes de proportion entre le nombre de compositrices exerçant dans la période et le nombre de celles jouées.

D'où il émane plusieurs questions, auxquelles je vais tâcher de répondre d'un point de vue musical.

1 – Est-il légitime d'avoir écarté les femmes des programmes de concert ?
2 – Est-il explicable d'avoir écarté les femmes des programmes de concert autrement que par des représentations misogynes ?
3 – Ce retour en grâce massif est-il excessif ?
4 – Liste de compositeurs féminins avec la cote (nécessairement subjective) que je leur associe.

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Clara WIECK-SCHUMANN, Lorelei.
Une notule a été consacrée à la structure musicale très aboutie de ce lied.

Christina Högman, Roland Pöntinen (BIS 1996). Album incroyable qui regroupe, au plus haut niveau de poésie (interprètes !), les bijoux de Fanny Mendelssohn, Clara Wieck et Alma Schindler.




1. Les femmes bannies

Je laisse de côté toute la question de la généalogie du contrôle (mi-génétique, mi-sociétal, je suppose, contrôle de la filiation par les pères oblige) imposé sur les femmes, de la place qui leur a été imposée et explique leur peu de visibilité dans le domaine de la composition musicale. À présent que nous en sommes conscients, oui, il est mal d'exclure les femmes de domaines auxquels elles peuvent légitimement prétendre. Mais musicalement, ce bannissement a-t-il un sens ?

a) Il existe des corpus mal connus de femmes (la plupart élevées dans des familles de musiciens et découvertes presque accidentellement comme assez talentueuses pour composer, il était autrement quasiment impossible de s'orienter vers une carrière) qui sont absolument extraordinaires, fondamentaux, au minimum passionnants, voire majeurs dans l'histoire de la musique – alors même qu'elles n'ont pas pu avoir, du fait de leur statut, d'influence considérable. Francesca Caccini, Élisabeth Jacquet de La Guerre, Fanny Mendelssohn (épouse Hensel), Clara Wieck (épouse Schumann), Alma Schindler (épouse Mahler), Rebecca Clarke, Nadia & Lili Boulanger, Grażyna Bacewicz, Galina Ustvolskaya… proposent des corpus qui frappent par leur richesse et leur intérêt, il n'aurait pas de sens de s'en passer dans l'histoire de la musique.

b) Les femmes compositrices à l'époque contemporaine sont en revanche nombreuses et reconnues, même celles qui ne me paraissent pas exactement les phares musicaux de leur époque (Édit Canat de Chizy, Olga Neuwirth, Lucia Ronchetti dont je ne raffole vraiment pas mais qui sont littéralement couvertes d'honneur), avec un grand nombre de merveilles très bien diffusées chez Sofia Gubaidulina, Isabelle Aboulker, Sally Beamish, Michèle Reverdy, Sheila Silver, Anna Clyne… Il faut à mon sens (même s'il existe très possiblement toujours des discriminations) distinguer entre le patrimoine (où la relégation est indiscutable) et les compositrices en activité ces vingt ou trente dernières années (qui, peut-être au prix d'efforts supplémentaires, parviennent réellement à se faire diffuser).

Il n'y a donc pas de doute : il existe largement de quoi occuper les programmes avec des œuvres de qualité de femmes. Et il est donc injuste de les en exclure.

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Henriëtte BOSMANS, Sonate pour violoncelle et piano, l'altier premier mouvement.
Franz Bartolomey, Clemens Zeilinger (Gramola 2019).



2. Quelques bonnes (et mauvaises) raisons

Si l'on est tout à fait honnête, il existe tout de même quelques raisons objectives à cette occultation des compositrices.

a) Du fait de leur rôle social et des limitations de ce qu'il leur était permis de faire, les compositrices n'ont pas pu exercer avant le XXe, pour l'immense majorité d'entre elles, dans les mêmes genres que les hommes. Les œuvres qu'elles ont produites s'apparentent ainsi à des genres de salon, conçus pour l'agrément, et non à de grandes pièces ambitieuses sur le plan de la forme (peu de fugues hardies), de l'effectif (peu de symphonies et d'opéras), du langage (peu d'œuvres très hardies harmoniquement), du ton (très peu d'outrances et d'effets, en général).
On peut gloser tout ce qu'on veut sur le « moindre besoin peut-être inné ou acquis des femmes de se démarquer », mais en tout cas, concrètement, le contexte dans lequel elles évoluaient les empêchait de penser seulement au même type de relation à la musique.
D'où il découle que les œuvres qui nous parviennent ne sont que rarement des révélations fulgurantes d'originalité. Structurellement, non seulement il existe beaucoup moins de compositrices que de compositeurs, mais au sein même de ce corpus réduit, la proportions d'œuvres originales est encore inférieure. Ce qui accroît la difficulté, même a posteriori, de les programmes. (Ce n'est donc pas seulement de la mauvaise volonté.)

b) Tout cela nous amène à la logique des programmations : en général, les programmateurs jouent (de façon écrasante) ce qui est déjà connu. Les femmes ayant été structurellement moins nombreuses et davantage défavorisées en visibilité, il en figure moins parmi les compositeurs célèbres, et donc on en joue moins. Sans qu'il y ait le moindre mécanique de ségrégation volontaire là-dedans : les compositeurs qui sont déjà les plus célèbres sont tous des hommes, et il se produit pour les femmes (moins célèbres) exactement la même chose que pour les compositeurs blancs de bonne famille moins connus – on ne les joue pas.

Je crois que ces deux points sont importants à considérer sérieusement pour ne pas se laisser abuser par l'utopie d'un second répertoire (équivalent au « répertoire masculin ») qui dormirait dans les bibliothèques : ce répertoire existe, mais il est moins abondant, et consiste surtout – à ma connaissance – en musique de salon. Parfois de très bonne qualité, mais ce n'est pas le genre de chose qui est actuellement recherché par les mélomanes, et encore moins ce qu'on joue au concert ou enregistre au disque.
Par ailleurs, il est important de ne pas se méprendre sur les ressorts de la négligence envers ces corpus, de façon à bien choisir les batailles pertinentes : elles le sont pour les bonnes compositrices, mais vouloir mettre 50% de femmes dans les programmes, par exemple, n'aurait pas de sens (ni proportionnellement, ni qualitativement). C'est un héritage historique auquel on ne peut pas grand'chose. Ce serait beaucoup plus facile avec des compositrices vivantes, dont le legs est plus abondant et beaucoup plus varié.

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Nadia BOULANGER, Soleils couchants (Verlaine).
Nicole Cabell, Lucy Mauro (Delos 2017).



3. Indignation sélective

Pour ma part, aspirant à davantage de variété dans les programmes, je suis absolument ravi de l'engouement actuel pour les festivals de compositrices. Récent programme chambriste de l'ONDIF passionnant (Fanny Mendelssohn, Clara Wieck, Imogen Holst, Caroline Shaw), que des œuvres de très très grande qualité, festival du Château Rosa Bonheur dévolu aux compositrices (avec de grands hommages à Grandval ou Bosmans), c'est un plaisir !

Néanmoins, sur le plan du principe, j'avoue être un peu triste qu'on limite notre spectre de redécouvertes aux femmes parce que ce sont des femmes. J'ai envie d'entendre des musiques peu entendues, mais avant tout parce qu'elles sont intéressantes !  J'aime assez Mel Bonis (musique sacrée surtout), Amy Beach et Ethel Smyth, mais il existe tout de même beaucoup de compositeurs qui leur sont contemporains, qui ne sont pas joués, et qui sont d'un intérêt incomparablement supérieur.

De même, si l'on voulait jouer des compositeurs noirs (de « musique classique », hein), on serait vite limité, ne serait-ce que parce qu'ils sont peu nombreux. Et ceux qui sont parvenus à en vivre n'ont pas forcément eu accès aux meilleures formations, ce qui peut renforcer le côté « autodidacte / maladroit ». Typiquement, le Chevalier de Saint-George ou William Grant Still, c'est sympa, mais on les joue parce qu'on cherche des compositeurs noirs ou parce qu'ils ont eu une vie intéressante qui pique notre curiosité… à l'aveugle, il y aurait d'autres minorités (les Tchèques, pour les contemporains de Saint-George !) qui leur passeraient devant, en terme d'intérêt musical. Ce n'est pas grave, on n'est pas obligé de jouer seulement ce qui est le meilleur (sinon on ne jouerait que les symphonies de Beethoven toute l'année – comment ça, un peu comme on fait depuis deux siècles ?), mais quand une programmation s'impose la contrainte « rare = femme », on s'interdit un immense pan de compositions qui pourraient être passionnantes aussi (voire davantage).

Je sais bien qu'il faut vendre les concerts et les disques, et qu'on n'aime pas jouer devant des salles vides. Donc, choisir un compositeur qui aurait un patronyme peu distinctif et aurait été chouchou des nazis (coucou Franz Schmidt) est clairement, indépendamment de l'intérêt de sa musique, un choix moins pertinent en termes d'image, de communication, de remplissage, de subventions. Il n'est que de voir le nombre d'associations (pas forcément spécialisées dans la musique) qui louent les initiatives de mise en valeur des musiciennes. Une force de frappe non négligeable, qui aide simultanément à ouvrir le répertoire – même si ce n'est pas, en réalité, l'objectif.

Faute de mieux – c'est-à-dire d'un libre choix fondé sur l'intérêt des œuvres –, l'engouement actuel pour les compositrices me ravit. Avec la pointe de frustration quand j'ai l'impression que l'une prend la place d'un contemporain que j'aurais vraiment aimé voir mis à l'honneur, mais aussi avec le grand frisson lorsque je découvre un authentique génie étouffé… et quelquefois pas seulement en germe, avec un véritable corpus souterrain qui ne demandait qu'à être publié et joué !

C'est pourquoi, afin d'essayer de se retrouver un peu dans les propositions actuelles, qui mettent à disposition de plus en plus de compositrices, je propose une petite liste de noms en indiquant leur genre de prédilection (salon ou concert, disons) et l'intérêt de leur legs. Invitation à la découverte avec le but de faire la part des choses : car, en fin de compte, s'émerveiller parce que « c'est bien pour une femme » me paraît plus dégradant que de ne pas jouer une œuvre parce que c'est pas intéressant – même si c'est la faute, au départ, à la société. (Pour les femmes en activité, c'est différent, il peut y avoir un sens à être militant, à favoriser leur insertion de leur vivant. Pour les mortes, les jouer juste pour montrer qu'on est sensible à la notion d'égalité me paraît moins immédiatement utile, même si j'entends bien l'argument de la mise à disposition de modèles.)

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Vítězslava KAPRÁLOVÁ, dernière variation et coda sur le Carillon de Saint-Étienne-du-Mont.
Giorgio Koukl, pour sa très belle intégrale (Grand Piano 2017).




alma_schindler_mahler_chien_large.jpg
Alma Schindler, déjà simple et accessible.

4. Liste de compositrices

… où je donne mon opinion sans fard : pour certaines, j'ai l'mpression qu'on a cherché un nom féminin pour la période et qu'on a pris ce qu'on a pu trouver, pour d'autres, leur place comme « femme de » ou « compositrice intéressante » me révolte, tant leur apport au patrimoine me paraît fondamental. Je n'ai pas cherché à lisser ces impressions.

Par ailleurs vous le verrez, quand on cherche à caractériser leur parcours, on se retrouve inévitablement – la société ayant été ce qu'elle a été – à mentionner leurs maris libéraux ou tyranniques !

Liste évidemment incomplète. J'ai essayé de penser à celles que je connaissais / qui me paraissaient notables. Sentez-vous très libres de compléter !

Cotation :
♥♥♥ capital
♥♥ passionnant
♥ très réussi
♠ sans intérêt (pour moi)
♠♠ vraiment pénible

J'ai laissé de côté Hildegard von Bingen et Beatriz de Dia (pour ne rien dire de Psapphô !), n'étant pas assez instruit en musique pré-XIVe pour  en sentir les spécificités – le corpus écrit en compositeurs nommés est aussi assez réduit, ce qui facilite encore moins l'affaire pour distinguer les particularités qui tiennent du lieu d'apprentissage ou d'exercice… et la singularité du compositeur (compositrice en l'occurrence).

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Alma SCHINDLER-MAHLER, Hymne (sur le poème mystico-érotique de Novalis).
Ruth Ziesak, Cord Garben (CPO 2000).


XVIIe (première moitié)

Francesca Caccini : fille de compositeur (co-détenteur de la prétention au premier opéra jamais composé), on lui doit La Liberazione de Ruggiero dall'isola d'Alcina (1625), sur un livret magnifique, l'un des plus beaux opéras de tout le XVIIe siècle italien. Personnellement, il n'y a que L'Orfeo que Monteverdi que je place aussi haut. Un naturel de déclamation remarquable, sans les raideurs de Cavalli, les tunnels qu'on peut trouver entre deux tubes chez Landi ou Rossi. Pas nécessairement beaucoup de mélodies, mais une véritable pensée dramatique en musique, pleine de poésie.

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Francesca CACCINI, La Liberazione di Ruggiero dall'isola d'Alcina.
Melissa (Gabrilla Martellacci) vient réveiller Ruggiero (Mauro Borgioni) de son sommeil enchanté au pouvoir d'Alcine. (Version Elena Sartori chez Glossa.)


XVIIe (seconde moitié)

Barbara Strozzi : De beaux airs chez elle, mais à mon sens en-dessous des meilleurs représentants du milieu du XVIIe.

Élisabeth Jacquet de La Guerre : Claveciniste originale (des chaconnes remarquables dans le style de Louis Couperin), autrice de Sonates pour violon d'une veine mélodique altière et prégnante, de cantates aux contrastes saisissants (les fameux Passage de la Mer Rouge ou Sommeil d'Ulysse) et d'un opéra particulièrement réussi (là aussi sur un très beau livret), Céphale et Procris, rempli de modulations inhabituelles, et d'une grande liberté formelle.

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Élisabeth Claude JACQUET DE LA GUERRE, Le Sommeil d'Ulysse. La tempête instrumentale et vocale.
Isabelle Desrochers, Les Voix Humaines (Alpha 2000).


XIXe (première moitié)

Hélène de Montgeroult : Le piano de Montgeroult est de premier intérêt ; il ne faut pas en attendre de rupture, mais la romantisation de la grammaire classique s'y fait avec une grande élégance, et l'on profite, ce qui n'était pas forcément la norme chez des compositeurs plus courus, même ultérieurs (Hummel, Kalkbrenner…), de belles modulations aux effets poétiques. On y sent l'écriture non pas automatique, mais où chaque élément, même simple, même les formules figées, ont été pesés pour obtenir la grâce particulier qui sied au style du tournant du XIXe.

Maria Szymanowska : Influente figure comme concertiste, compositrice et maîtresse de salon, Szymanowska écrit tôt Nocturnes, Préludes, Mazurkas où l'on sent une partie de la grammaire utilisée ensuite par Chopin. Sa musique reste plaisante et plutôt décorative, dans le style brillant de la plupart des pianistes d'alors (même chez les compositeurs de grand intérêt comme Hummel ou Czerny, une partie du catalogue en est garni), mais recherchant moins la virtuosité que le caractère. Un jalon impressionnant dans la mesure où il s'agit de porter un véritable discours musical, des affects affirmés, nettement au-dessus de la plupart de la concurrence des pianistes d'alors.

Fanny Mendelssohn : Une des rares compositrices à avoir eu accès à un peu de grandes formes. Musique de chambre très belle, lieder de qualité, et oratorios tout à fait saisissant par leur ampleur et leur ambition. Le fond du langage reste moins hardi que chez (Felix) Mendelssohn ou (Robert) Schumann, mais il y a dans l'exploration formelle des éléments assez personnels.

Clara Wieck : L'un des plus grands compositeurs de lied du XIXe siècle, à mettre aux côtés de Schubert et Schumann, à mon sens (bien plus passionnante que Mendelssohn, Loewe ou Brahms). Atmosphère, veine mélodique, façon très astucieuse de mobiliser la structure musicale pour rendre les enjeux des poèmes, du très grand art. (Peut-être même mon corpus liederistique préféré de tout le XIXe…)
Le chopino-schumannien Concerto pour piano est beau, le Trio formellement assez peu aventureux mais d'une grande grâce. Les pièces pour piano (et violon) sont, à quelques exceptions près, plutôt marquées par une écriture « domestique », pas forcément de premier intérêt.

Louise Bertin : Fille du directeur du Journal des débats, pour laquelle Hugo a écrit son seul livret (pas fabuleux), La Esmeralda. La musique n'en est pas très marquante, mais le seul enregistrement n'est pas très bon. Rumeurs invérifiables sur la part de son maître Berlioz dans la composition (orchestration, paraît-il, ce qui ne s'entend en tout cas absolument pas).

Louise Farrenc : Grande figure de la musique instrumentale XIXe, avec, chose rare, des symphonies. Pour ma part, je n'en ai jamais trouvé la saveur particulièrement prégnante : du Rejcha en moins roboratif.

Johanna Kinkel : Une des meilleures plumes pour les lieder, dans un goût essentiellement strophique et mélodique, mais avec une grâce persuasive rare. (Vie incroyable au demeurant, finançant le ménage tandis que son mari qui la trompait se ruinait en projets politiques… qui conduisirent à son bannissement !)

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Johanna KINKEL, Vorüberfahrt (sur son propre poème !).
Verena Rein, Axel Brauni (Dreyer Gaido).


XIXe (seconde moitié)

Emilie Mayer : La première femme, à ce qu'il semble, à vivre de son métier de compositrice. De la génération Verdi-Wagner, le langage n'est pas très hardi dans les Symphonies mais manifeste de jolies délicatesses. Je n'ai pas été convaincu par l'interprétation qui en est disponible, j'aimerais vraiment pouvoir comparer pour me faire un avis plus étayé.

Pauline Viardot : D'abord chanteuse (créatrice de Fidès dans Le Prophète), elle laisse de charmantes mélodies de caractère, bien faites et pleines d'esprit, dont la vocation est de servir un texte piquant plutôt que d'explorer des aspects inhabituels de la composition musicale. Réussi.

Clémence de Grandval : On ne dispose hélas de presque rien au disque (un peu de musique de chambre), alorsque Grandval a écrit de grandes pièces sacrées (Stabat Mater, Sainte Agnès), une poème lyrique avec orchestre, solistes et chœurs (La Forêt) et plusieurs opéras (dont un Mazeppa alléchant). La musique de chambre est plutôt dans le genre du salon, très bien écrite mais sans ambition sur le plan de la personnalité ou du langage, alors que la musique sacrée m'a frappé par la simplicité de ses lignes mélodiques très persuasives, qui évoquent Verdi.

Augusta Holmès : Très marquée par Wagner, elle écrit une musique pour de vastes ensembles inscrite dans une geste très Seconde République, avec de grands chœurs ou de grands sujets dramatiques, comme sa Lutèce qui célèbre la défaite glorieuse de 1870 avec un panache époustouflant.

Agathe Backer-Grøndahl : Du plein romantisme, avec de beaux élans au piano, plus mesuré dans ses mélodies ; la prégnance mélodique y est diverse, mais on trouve beaucoup de belles pièces qui vont au delà de la simple élégance de salon dans ses œuvres pour piano solo. Particularité : non seulement elle conserva son nom de jeune fille, Backer, mais leur fils Fridtjof, compositeur lui aussi, portait le nom composé de ses deux parents.

Cécile Chaminade : Pour le coup, de la musique purement décorative, « de caractère », de salon. Même dans ce contexte, je n'y ai jamais rien entendu de saillant. Typiquement, à mes yeux, une musique qu'on ne jouerait pas s'il n'y avait l'histoire de la femme à raconter – ce qui est légitime aussi, au demeurant, on peut aimer raconter des histoires. Même dans ce répertoire léger, il existe infiniment mieux (Hans von Bülow !).

Marie Jaëll : Legs essentiellement de piano, ambiance plutôt salon, mais aussi des cycles vraiment ambitieux, vastes et virtuoses, comme la série d'études autour de la Divine Comédie. Le langage n'en est pas très personnel ni subversif, mais le geste compositionnel est assez intéressant en général.

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Augusta HOLMÈS, Ludus pro Patria (interlude « La Nuit et l'Amour », dans un goût tristano-berliozien !).
Philharmonique de Rhénanie-Palatinat, Patrick Davin (Naxos Patrimoine 1994).


XXe (première moitié)

Mel Bonis : Pièces de musique de chambre de salon très aimables (sans être particulièrement saillantes), en revanche très impressionné par le métier de sa musique chorale, où l'équilibre des voix et la simplicité très maîtrisée de la progression harmonique font réellement mouche !  Il existe aussi des œuvres pour chanteur soliste et orchestre, qui n'ont bien sûr jamais été enregistrées.

Amy Beach : Assez souvent citée parmi les compositrices, car la première femme américaine (semble-t-il) à s'imposer comme une compositrice de concert – on notera que pour elle comme pour Wieck ou Schindler, le mari a été un obstacle à la carrière (bien qu'elle ait eu tendance à signer ses œuvres avec Mrs + les initiales de son mari !), exigeant explicitement qu'elle « tienne son rang » de maîtresse de maison, en n'enseignant pas le piano, et en limitant ses concerts à deux par an. Néanmoins, elle pouvait composer, et s'y dédia d'autant plus. Le résultat ne m'a jamais frappé par son intensité (musique très consonante, agréable, sans relief très notable), plutôt un jalon historique qu'une œuvre qui doive absolument s'imposer au concert – mais je n'ai pas exploré tout son fonds, des pépites s'y trouvent peut-être.

Rebecca Clarke : Surtout célèbre pour sa sonate alto-piano, dans un goût qui doit beaucoup à Chausson et Debussy, mais traversé aussi par les autres influences du siècle, une belle personnalité pas nécessairement originale, mais aboutie.

Alma Schindler : Admiratrice forcenée de Wagner (elle se serait cassé la voix en chantant tout Siegfried à son piano), Alma Schindler est surtout passée à la postérité, paradoxalement, sous le nom d'épouse de celui qui lui a interdit de composer (en substance « un seul génie à la fois sous mon toit, et toi ton rôle est de me dorloter »), Gustav Mahler. Almschi a cependant repris la composition plus tard (et même édité un premier groupe avec le soutien de son mari). Malgré le fait (lié à la qualité réellement épouvantable de sa graphie ?) que très peu de ses œuvres aient été éditées (moins de 20 lieder à ce jour), son legs demeure absolument exceptionnel, on y rencontre une liberté de geste impressionnant, en particulier dans les enchaînements harmoniques. Elle est le parfait miroir de son mari : chez elle, la structure est au contraire très libre, épousant le texte ou sa fantaisie sans suivre de grands patrons formels, mais l'harmonie se libère tout à fait des parcours communs pour creuser un sillon profondément original et toujours surprenant. Un des compositeurs majeurs du premier XXe, malgré son minuscule catalogue – à l'image d'Abel Decaux et de ses Clairs de lune, par exemple. Hélas, ses biographes ne parlent quasiment que de ses maris et de ses affaires de cœur, ce qui constitue un scandale assez éhonté – imagine-t-on une biographie de Beethoven qui se centre uniquement sur ses amis et ne parle jamais de ses œuvres ?

Nadia Boulanger : Quoique ayant cessé la composition à la mort de sa sœur, soit très tôt dans sa carrière, Nadia Boulanger a laissé des bijoux en musique de chambre et surtout en mélodie, où se fait à mon sens sentir l'influence du format lied, avec une manière moins évanescente ou galante que ce que produisait la filiation Debussy-Cras ou Fauré-Dupont. Jusqu'à ces deux dernières années, nous ne disposions même que d'un seul disque (totalement épuisé depuis 20 ou 30 ans) contenant ses œuvres. Nous en sommes à quatre albums désormais, dont un double.

Lili Boulanger : Prix de Rome (ex-æquo avec Delvincourt) pour sa cantate Faust & Hélène, un talent précoce qui, en disparaissant à 24 ans, a sans doute alimenté une légende qui repose sur un solide fond de vérité – une figure reconnue comme importante par ses pairs de son vivant, et, de fait, un langage original, qui ose des harmonies très personnelles. Si j'aime moins son univers que celui de la grande sœur, on peut admettre que Lili la surpasse en audace dans les quelques œuvres qu'elle a laissées, notamment ses trois Psaumes orchestraux, son étrange cycle de mélodies Les Clairières dans le ciel. Elle a aussi ébauché, regret des regrets, une Princesse Maleine d'après le drame de Maeterlinck. (Nous n'aurons donc jamais la tirade de la Salade de sa main !) Pour autant, malgré sa notoriété considérable et le fait qu'elle soit désormais plutôt régulièrement programmée, ses œuvres avec orchestre ne sont presque jamais données en concert, et certaines autres (notamment ses deux premières cantates pour Rome, Maïa et Frédégonde), n'ont jamais été enregistrées.

Imogen Holst : Fille de Gustav. Je ne connais d'elle que le Phantasy Quartet, en réalité un véritable quatuor à cordes complet (où les mouvements ne sont pas segmentés), qui puise beaucoup aux influences françaises de la musique britannique, une œuvre tout à fait remarquable.

Vítězslava Kaprálová : Peut-être le meilleur compositeur de mélodies tchèques, riches et expressives, là où Smetana, Dvořák, Janáček et Martinů ne paraissent pas toujours à leur faîte d'inspiration. Des merveilles à goûter (en piano aussi).

Germaine Tailleferre : Avec Louis Durey, elle incarne le « mauvais tiers » du Groupe des Six, celui qu'on joue le moins (et qui, de fait, a le moins d'intérêt). Je n'ai toujours pas, à ce jour, rencontré d'œuvre intéressante sous sa plume, d'un néoclassicisme livide, aux harmonies souvent pauvres / répétitives / prévisibles, aux effets rares et peu efficace. De mon point de vue d'auditeur, je n'ai pu m'expliquer qu'on la diffuse quelquefois qu'en raison de sa société avec d'autres compositeurs de très haute volée – et peut-être même un bonus pour constituer l'une des rares figures féminines visibles chez les compositeurs de sa génération, car le pauvre Durey, qui vaut à peine mieux (quelques jolies mélodies, mais aussi des œuvres orchestrales pires que du Tailleferre…), n'a pas obtenu le même bénéfice du doute.

Henriëtte Bosmans : Excellente compositrice néerlandaise, dont le disque (et quelquefois le concert, comme en ce moment même le Festival Rosa Bonheur à Thomery, qui la programme pour deux grandes œuvres dans deux concerts distincts) permet d'entendre une musique de chambre écrite avec beaucoup de densité et de sophistication, comparable aux grands compositeurs français (Ropartz, Cras) ou britanniques (Bowen, Ireland, Bridge) d'alors.

Grażyna Bacewicz : Grande figure de la musique de chambre, qui épousa les évolutions de langage de ses contemporains. L'écoute des sept Quatuors, toujours dans son idiome propre, reflète la modification de l'esprit du temps, depuis un postromantisme sophistiqué jusqu'aux influences (externes) de l'atonalité et de l'épure, toujours de façon très aboutie – je trouve particulièrement remarquables les 1 & 4. Il existe aussi un Quatuor pour quatre violons qui soutient l'enjeu (et, moins étonnant, un Quatuor pour quatre violoncelles). Le disque, à défaut du concert en Europe occidentale, l'a plutôt bien servie ces dernières années.

Zara Levina : Facette soviétique plus aimable d'un postromantisme qui doit beaucoup à Tchaïkovski et Rachmaninov, en en conservant le souffle et les richesses. Elle a la particularité d'être mariée à un compositeur moins célèbre qu'elle, Chemberdzhi… et d'être la grand-mère de l'actuelle vedette du piano Alexander Melnikov !

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Grażyna BACEWICZ, Andante central du Quatuor n°4.
Lutosławski SQ (Naxos 2015).


XXe (seconde moitié)


Galina Ustvolskaya : Héritière des futuristes et de leurs figuralismes motorisques forcenés (Lyatoshynsky !), Ustvolskaya écrit une musique radicale, sans concession à la joliesse, à base de brutalités enchaînées avec beaucoup de relief et d'atmosphère, ou de fugatos désolés, d'aplats décimés. Ses Sonates constituent l'un des plus intéressants corpus pour piano soviétiques, où la concurrence est pourtant vaste et rude.

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Galina USTVOLSKAYA, Sonate n°6. Bouclez vos ceintures.
Markus Hinterhäuser (Col Legno 2012).


Compositrices vivantes

Austriņa (?) : Je ne connais d'elle qu'un Salve Regina, absolument remarquable, à placer aux côtés grandes réussites des autres compositeurs choraux lettons : Skulte, I. Kalniņs, Amoliņs, Ešenvalds, Dubra, Zaļupe…

Betsy Jolas (1926) : Très implantée dans la création française, elle écrit dans une tonalité non fonctionnelle ou une atonalité très tonalisante, à la limite des deux mondes. En général assez plaisant – pas forcément tendu.

Sofia Gubaidulina (1931) : Puisant à une tradition renouvelée en utilisant des formes connues et parfois de grands formats, un univers qui a été célébré partout dans le monde et les salles de concert.

Isabelle Aboulker (1938) : Souveraine de la musique légère ultratonale, Aboulker dispose d'un esprit ravageur (voyez son Douce et Barbe-Bleue), toujours associée à des textes très vifs. Beaucoup de compositions à destination des enfants – commandes multiples de la glorieuse Maîtrise de Radio-France.

Michèle Reverdy (1943) : Grande figure de l'écriture atonale polarisée, rendant accessible un langage pourtant complexe. En particulier un bel opéra autour de Médée, qui tient sa courbe dramatique.

Sheila Silver (1946) : Héritière de la tradition (on entend pas mal de Chopin dans son concerto notamment), l'évoquant aussi dans ses titres (son trio avec cor, To the Spirit Unconquered…), elle propose une musique accessible où miroitent beaucoup de belles influences.

Édith Canat de Chizy (1950) : De l'atonalité « gentille », un peu formelle. Je ne suis pas très séduit, j'y entends beaucoup d'effets, de recherches de modes de jeu, de couleurs, mais le discours échappe – et ce n'est pas clair non plus quand elle donne des masterclasses, laissant les artistes s'approprier à leur façon le matériau sans trancher elle-même.

Kaija Saariaho (1952) : Passant des nappes orchestrales (au besoin à électronique ajouté) à la stabilité néotonale de ses œuvres vocales, plusieurs univers à la fois. Très en cour elle aussi, elle dispose de l'avantage d'être à la fois dans l'esthétique « officielle » qui peut obtenir des crédits en France… et assez accessible pour ne pas épouvanter le public. Hors ses mélodies, je ne suis pas vraiment bouleversé ni par les brumes planantes de son orchestre, ni par la lenteur plus tonalisante de L'Amour de loin. Mais tout cela se laisse très bien écouter.

Sally Beamish (1956) : Compositrice de l'un des meilleurs concertos pour alto du répertoire (son premier, je n'ai pas écouté le second), dans une tonalité un peu élargie, très lyrique, avec des réponses et des vides orchestraux assez saisissants.

Unsuk Chin (1961) : Atonalité profusive, qui a l'avantage de ses chatoyances exubérantes. Très bien insérée dans le milieu, elle reçoit beaucoup de commandes, je suis loin d'avoir tout écouté. C'est plutôt convaincant.

Suzanne Giraud (1958) : Dans la lignée du spectralisme français. De beaux poèmes-minute Renaissance avec trompette, bien habillés. Moins enthousiasmé par sa musique purement instrumentale – mais je n'aime pas du tout les spectraux en général.

Jennifer Higdon (1961) : Héritière des recherches minimalistes, elle en tire le meilleur en travaillant la variation, en exploitant la beauté d'aplats d'accords enrichis, mais avec une mobilité discursive plus grande (plus traditionnelle aussi). Intéressant !

Lucia Ronchetti (1963) : Quoique titulaire d'une thèse sur l'influence de Wagner sur le style orchestral de Chausson, Ronchetti écrit des pièces tout à fait atonales, marquées par l'influence du spectralisme, et en certains endroits assistées par ordinateur. Je n'aime rien de ce que j'ai entendu, toujours assez moche dans les couleurs et très peu captivant dans le discours distendu, même lorsque des jeux de référence pourraient permettre de se raccrocher à des événements.

Olga Neuwirth (1968) : Typiquement l'atonalité-moche qui ne me touche pas. Un univers qui de plus, à en juger par ses sujets (elle avait projeté un opéra, avec Jelinek, parlant d'un médecin pédophile), n'illumine pas vraiment l'imaginaire. Il existe vraiment très peu de compositeurs dont je pourrais dire avec simplicité que je ne les aime pas, mais si Glass est premier, Neuwirth et quelques spectraux sont de très sérieux candidats à la seconde marche.

Ana Sokolović (1968) : Je n'ai à ce jour sérieusement écouté que Svadba, son opéra sans orchestre et sans texte, simplement des glossolalies par six femmes. Une merveille absolue, dansante, incantatoire, jubilatoire, très personnel, absolument pas engluée dans un langage prédéfini. Une liberté et une poésie merveilleuses. Il semble par ailleurs y avoir de jolies choses en musique de chambre, en survolant distraitement son catalogue sonore.

Elena Langer (1974) : Je n'ai écouté que son Figaro Gets a Divorce, dont je n'ai pas compris l'intérêt. L'intrigue ne fait pas vraiment référence aux épisodes précédents (les noms sont là, mais le fan service est en vacances), et la musique vraiment pas non plus, une atonalité linéaire et grise, avec des lignes vocales de surcroît très ternes. J'étais assez gêné en essayant d'écouter cela, j'espère qu'elle a produit mieux.

Anna Clyne (1980) : Au disque, le principe des grandes forces paraît un peu sommaire. Écoutée en concert, à la fois très accessible et utilisant les outils peaufinés par les hardiesses du second XXe siècle, très bien orchestré, structurellement intelligible, complètement pensé pour l'impact physique en salle… une voix que j'ai hâte de réentendre !  Sa carrière semble vraiment lancée, avec des commandes du London Philharmonic et du Chicago Symphony.

Caroline Shaw (1982) : Un des compositeurs d'aujourd'hui qui parviennent à jouer du clin d'œil, de la référence, de la tradition, avec un résultat très accessible et séduisant, sans ressembler à la musique du passé. De quelles choses dans le domaine du quatuor.

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Ana SOKOLOVIĆ, Sirènes. Sur un principe proche de Svadba.
Queen of Puddings Music Theatre Vocal Ensemble, Dáirine Ní Mheadhra  (ATMA 2019).




caroline shaw
Caroline Shaw, benjamine de la liste.


5. Envoi

La liste, bien sûr partielle, laisse assez bien voir, je trouve, les deux aspects de la question : beaucoup de femmes, même talentueuses, ont effectivement été limitées à de petits formats et à des genres « de caractère ». Il ne leur est sans doute même pas venu à l'esprit d'explorer les frontières du langage, de le subvertir, de chercher l'originalité – et l'on peut supposer que cela aurait été fort mal vu de Mr Beach, peut-être même de M. Schumann.
Pour autant, il existe des figures singulières qui vous saisissent tout de suite par le bras et vous font sentir avec la dernière vigueur qu'elles ont quelque chose d'important à dire. Je vous laisse les découvrir.

Ainis je crois que cette liste illustre, mieux que n'importe quel discours de principe, combien il est indispensable de jouer les compositrices. Néanmoins il serait davantage loisible d'entendre les compositrices intéressantes (et qui sont, de fait, fort peu / pas jouées pour la plupart) que des compositrices en tant que telles, parce que femmes ; il y a donc des noms qu'on pourrait avantageusement remplacer par des hommes (de n'importe quelle autre minorité opprimée si l'on veut : milieu modeste, pays dont on ne parle jamais, handicapés, etc.). Isang Yun, Coréen victime de la torture ; Waltershausen, amputé de la moitié des membres et volontairement retiré de la vie publique à l'arrivée des nazis…

J'avoue hésiter, par pure provocation, à constituer sur ce modèle une liste des compositeurs méconnus ayant pratiqué le vélo ou le point-de-croix. Peu importe l'angle, il y a tellement à exhumer que, quelle que soit la figure imposée, on trouvera de quoi se remplir (de découvertes) la panse auditive – et les femmes n'y font pas exception !  Ce serait l'occasion d'essayer un sillon moins à la mode. Car, vu le faible nombre de femmes compositrices, on est limité dans ses choix – du côté du symphonique et de l'opéra, il n'y a à peu près rien avant le XXe siècle, et étrangement, je n'ai pas de noms illustres à citer au XVIIIe !  [Il serait sans doute plus intéressant, à la vérité, de procéder par aire géographique et de proposer une histoire de la musique tchèque ou de la musique suédoise, par exemple. Mais ce serait moins ouvertement du mauvais esprit, donc moins amusant.]

Ensuite, encore une fois, je comprends bien le sens de la démarche d'affirmer massivement, par une programmation spécialisée, l'existence de ce corpus largement occulté dans les histoires de la musique, de célébrer la persévérance de ces individu.e.s, bien entendu. C'est un choix d'ordre politique et sociétal, auquel on peut soumettre la programmation, de façon par ailleurs légitime. Mais en tant qu'auditeur, ce qui intéresse demeure avant tout la musique elle-même, sans quoi l'on ne jouerait pas Wagner ou Orff – et c'est sur ce critère musical que j'aimerais entendre les programmations des concerts.
Ce serait d'autant plus utile à la cause, au demeurant : on ne courrait pas le risque de nourrir les préjugés (historiquement partiellement fondés, mais partiellement seulement) « musique de femme = musique de salon ».

Quoi qu'il en soit, et quelle que soit la position (de principe / de mélomane) qu'on souhaite adopter, il faut découvrir impérativement certains de ces jalons de l'histoire musicale. Peu, du fait de leur faible diffusion à l'époque, ont pu influencer leurs successeurs – en tant que professeur éventuellement, mais pas en tant que modèle de composition ; en revanche un certain nombre marquent réellement leur temps, à l'instant T, de leur empreinte singulière.

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Isabelle ABOULKER, 1918, L'homme qui titubait dans la guerre (« Prologue : La guerre au Luxembourg » ; texte d'Arielle Augry).
Chœur Capriccio, Orchestre de la Musique de la Police Nationale, Jérôme Hilaire (Hortus 2018).

David Le Marrec

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