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dimanche 30 octobre 2022

Le (vrai) scandale de l'automne : Catarina et la beauté de tuer des fascistes

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#ConcertSurSol n°21
(Théâtre des Bouffes du Nord)

Tiago Rodrigues Catarina ou la beauté de tuer des fascistes
(en portugais)



Oubliez les petits viols en famille de Salomé à bastille, Catarina c’est la pièce du véritable scandale. Un ami (grâce à qui j'ai pu trouver une place, merci C.) m'avait averti de la bronca assez violente à la fin de la pièce. En arrivant sur place, la sécurité me demande de jeter ma bouteille d'eau (que je venais d'acheter, le spectacle fait 2h30, et il fait chaud dans les théâtres avec la douceur), parce que « hier, on a jeté une bouteille sur l'acteur ». Le public que je connais a été très stimulé, tandis que la presse dit plutôt du mal d'un spectacle vain.

Ce qui me motivait, c'était d'abord la possibilité d'entendre une pièce en portugais – le plaisir d'entendre du théâtre en langue étrangère est sans doute la cause originelle de ma fascination pour l'opéra… –, langue que je lis assez aisément, mais que je ne parviens à comprendre à l'oral qu'avec l'accent brésilien. L'occasion de m'immerger !  (Grâce à la gigantesque offre parisienne, j'ai pu entendre des spectacles dans une grande diversité de langues, du letton au coréen en passant par le vieux mandarin ou le peul…)
Par ailleurs, le propos me tentait assez : une famille a pour tradition d'assassiner des fascistes. Mais l'une des jeunes filles refuse. Ce n'est donc, en principe, pas un simple apologue unidimensionnel, et le sujet garantit un peu d'action concrète qui évite les délires abstraits.

Je n'avais jamais vu de pièce de Tiago Rodrigues, mais sa présence dans le monde théâtral français, ses sujets et surtout son habitude de faire jouer ses pièces dans leur VO portugaise m'intriguaient depuis longtemps. Je vous raconte ce que je perçois de cette expérience hors normes.




1. Le respect du public

Je commence par les conditions de la représentation. Je sais que la pratique et courante, et manifestement acceptée par une large partie du public de théâtre, mais je ne trouve pas très respectueux de faire jouer des pièces longues sans entracte (2h30 ici). Je me doute bien que les artistes ont peur que le public soit déconcentré, ne revienne pas, etc., mais lorsqu'on a un peu trop pu en hiver, lorsqu'on a des problèmes de dos, lorsqu'on a envie de parler avec ceux qui nous accompagnent ou qu'on croise, ou simplement pour la concentration, une pause permet d'assurer le confort du public. J'ai vraiment un problème avec les artistes qui décident que le public est leur chose et qui vont insulter les spectateurs qui toussent ou laissent sonner leur téléphone (ce qui est mal, mais avant tout vis-à-vis des autres spectateurs).

Quelquefois, cela se justifie, mais ici, on aurait tout à fait pu ménager un entracte. Ou, pour conserver la continuité de la pièce, faire 30 minutes plus court.

Je comprends très bien que l'entracte fait terminer plus tard et n'est pas toujours utile, mais 2h30, on est déjà un peu au delà de la frontière du confort, à mon sens – ça ne m'a pas gêné, j'ai l'habitude de ces codes, je ne travaillais pas, donc j'ai géré mon hydratation, mon dos, ma concentration et tout le reste en amont, mais j'imagine un spectateur ingénu qui s'imagine qu'il aura des pauses ou que ce sera court… surtout que le spectacle commence à 21h pour permettre de jouer une autre pièce à 18h – on pouvait légitimement penser qu'il ne durerait pas très longtemps.

Ce n'est pas le sujet le plus important ni le plus intéressant, mais il fait partie de ceux qui me paraissent légitimes à soulever : le public n'est pas qu'une utilité destinée à recevoir une révélation. (Le pire étant les metteurs en scène qui font jouer leurs acteurs dans des coins impossibles, invisibles des deux tiers de la salle.) Souvenir aussi, c'était certes voulu mais très questionnable, des Démons de Creuzevault où une spectatrice était amenée sur scène pour une exécution factice, et elle n'était pas très contente d'être là. L'acteur la rassurait et la menaçait tour à tour, c'était clairement sur la frontière de l'acceptable.



2. Le portugais

La grande attente, l'immersion dans le portugais européen, fut pleinement remplie : on en a plein les oreilles, tantôt amplifié (lorsqu'il y a de la musique, parce qu'on est dans la tête du personnage qui écoute de la musique), tantôt à sec, et des acteurs aux beaux timbres, d'une belle verve, on entend vraiment sonner la langue populaire, avec un surtitrage en trois endroits qui permet à chacun de suivre avec un angle confortable… un véritable plaisir, qui permet de mieux entendre les équilibres phonatoires de la langue, et à commencer à passer oute l'accent pour retrouver les mots qu'on aurait compris à l'écrit.

Bonheur complet que cette grande musique pendant 2h30 – je gage qu'en français, j'aurais davantage senti le temps passer.



3. Le réel et la poésie

La pièce se déroule en 2028 (« la pandémie d'il y a 8 ans »), mais dans un contexte qui évoque plutôt le passé (il est beaucoup question de l'ère Salazar) – avec l'obsession des fascistes, évidemment. Le lieu est aussi un peu hors du temps, une maison de campagne ouverte sur un terrain planté de chênes-lièges.

Tout ce contexte concret assez bien enrichi par des détails absolument inutiles pour l'intrigue (et qui ont dérouté une partie des critiques…), mais qui donnent vie aux personnages : la fille cadette végane (qui se fait charrier par toute sa famille), l'un des frères obsédé par ses idées commerciales bancales, la maladie en phase terminale d'un autre frère (posée dans une scène et jamais utilisée ailleurs), la mère vaguement alcoolique, le cousin autiste qui ne répond que « Musique. » (apparemment suite à l'initiation de l'assassinat)…

Mais surtout, la véritable qualité poétique du texte est assurée par quelques motifs récurrents assez réussis et attendrissants : la référence permanente à la cuisine de la mère commune (les pieds de porc notamment), les hirondelles anormalement nombreuses (à cause des altérations climatiques) et leur langage, les chênes-lièges plantés sur chaque fasciste, les interruptions musicales lorsque le cousin-narrateur se replonge dans sa musique…

J'aime énormément l'idée, qu'on peine à comprendre initialement, que tous s'appellent Catarina : depuis le début, on entend « Catarina ma sœur », « Catarina ma mère » et même « Catarina mon oncle ». L'explication est que, dans cette réunion rituelle, tous deviennent des Catarina (qui n'a pas été sauvée par leur ancêtre fasciste, et en l'honneur de laquelle ils tuent chaque année un fasciste), tous ont le même prénom – c'est aussi l'explication, je suppose, aux jupes portées par tous les personnages.

La scène la plus réussie est peut-être celle où le frère rêveur offre la liberté au ghostwriter du premier ministre, promis à la mort, s'il devient son associé pour ouvrir un gîte dans la maison de famille, moment assez loufoque qui se termine sur une terrible vérité de l'humanité – la victime accepte de donner le nom d'autre fasciste, et son geôlier lui révèle avec dégoût que son nom aussi a été livré par le précédent assassiné, auquel la même proposition avait été faite. Moment mi-loufoque mi-tragique dont le fil est remarquablement tenu – alors même que la scène ne sert à rien dans l'avancée dramatique.



4. Morale indécidable

D'une manière générale, ce que j'aime beaucoup dans cette pièce est justement cette façon de prendre le temps, de nourrir ses personnages et ses situations plutôt que de chercher à faire rebondir l'intrigue : toute l'histoire est contenue dans le pitch, et la pièce observe les remous causés par ce refus inexplicable de l'assassinat par la jeune initiée, plutôt qu'elle ne ménage des coups de théâtre. Le moment le plus intense est le dialogue de l'héroïne avec sa mère, où elles exposent toutes deux leurs raisons, culminant dans l'irrationnelle hésitation à laisser l'enfant emporter un pull jadis donné.

Ce que réussit Rodrigues est de ne jamais donner de réponse : le rituel de l'assassinat est remis en question par l'héroïne, qui n'a pas vraiment de réponse à apporter sur la raison de son refus, et son obstination n'aboutit à aucune solution, puisque, en fin de compte [spoiler] sa famille est détruite, le fasciste est libéré et peut haranguer les foules [/spoiler]. L'auteur présente cette famille comme étrange, on peut supposer qu'il ne cautionne pas le meurtre politique (contrairement à ce que semblent avoir compris d'autres spectateurs, je ne sais pas comment on peut retirer cela de la pièce), mais on voit bien qu'il ne considère pas non plus la victoire des principes de l'État de droit comme un rempart à la fin des libertés et de la démocratie. Il s'abstient de nous faire la leçon et nous laisse contempler l'aporie qu'il perçoit.

La démarche est respectueuse du spectateur – il n'est rien de pire que les fictions à thème, qui empêchent ceux qui ne pensent pas de la même façon d'adhérer, et qui cherchent à diffuser, à l'aide de la fiction, des opinions appuyées en général sur des opinions mi-cuites (un auteur de théâtre n'est pas un historien des institutions, un constitutionnaliste, un sociologue…). Elle lui laisse la place de s'interroger par lui-même, en contemplant les éléments qui lui sont donnés, sans chercher à l'orienter.



5. La platitude

Pour autant, si j'ai été vraiment séduit par (le portugais et) la veine poétique, l'absence de prêchi-prêcha, je n'ai pas été complètement convaincu par l'aspect réflexif de la pièce : les arguments qui sont mis en mots et en scène y sont particulièrement attendus et connus… Rodrigues reprend les rhétoriques politiques les plus habituelles. « La démocratie ne peut se pas se défendre, il faut agir » vs. « la vengeance n'est pas la justice » (un des arguments récurrents mais parmi les plus faibles des associations anti-peine de mort). On n'est pas emmené très loin dans les enjeux et les paradoxes du meurtre altruiste vs. les principes de droit qui empêchent l'action. La partie poétique de la chose, avec la contemplation de la petite forêt de  chênes-lièges (qui signalent chaque tombe), est beaucoup plus réussie. Les émotions sont là, la pensée moins.

Le sommet du procédé, qui m'a franchement impatienté, c'est le quart d'heure consacré au dilemme du tramway… Si on ne connaît pas l'expérience de pensée, c'est puissant. Mais pour l'avoir déjà expliqué à des enfants, la trouvaille géniale de Catarina « je me mets au milieu et je sauve tout le monde », elle a été lente à la trouver (et elle est assez peu satisfaisante d'un point de vue réaliste ou logique)… Par ailleurs Rodrigues n'y essaie pas réellement de variation, il reproduit simplement l'expérience de pensée qu'il emprunte et pose là : j'y ai vu une facilité, une absence de réflexion, là encore l'occasion manquée de faire réfléchir (pourquoi pas en partant de ce dilemme).



6. Ite missa est

Mais c'est la fin qui laisse le plus perplexe.

Une fois le fasciste – l'auteur des discours du nouveau premier ministre – échappé, la pièce n'est pas finie. Il entame un monologue de trente minutes, qui est un discours national-populiste standard, abordant tous les thèmes politiques sous l'angle propre à ces partis européens (immigration, médias corrompus, christianisme, avortement, ordre, virilité…), avec en sus le concernant un côté libre-échangiste moins évident.

C'est assez long – et là aussi, si bien imité de ce qui existe déjà, sans même la touche de provocation ou de scandale supplémentaire qu'on a souvent chez ce type de prétendant, qu'on n'est pas très stimulé. Il suffit d'allumer Fox ou C, et on entend ces opinions défendues avec bien plus de verve et de pittoresque.

Le public se met alors à huer progressivement, couvrant parfois l'acteur (tout mon respect à Romeu Costa, qui reste très audible, quoique non amplifié, tout au long de son immense texte !), accompagné des remarques de plus en plus virulentes « ça suffit ! », « non à Bolsonaro ! ». Beaucoup de spectateurs quittent aussi la salle pendant ces dernières minutes. Parce qu'ils ont compris que c'était la fin et qu'ils n'ont pas la patience d'écouter ça aussi longtemps ?  Parce que ce discours leur est insupportable ?   Parce qu'ils veulent manifester leur réprobation ?

Certains soirs, il y a eu des jets de programme, de baskets, même une bouteille d'eau qui a manqué de blesser l'acteurs.

J'ai d'abord un peu jugé ces réactions : c'est du théâtre, les gens. Ce n'est pas un véritable homme politique, mais un acteur qui vous raconte une histoire. Tout ce qui a précédé aurait dû vous faire comprendre que Tiago Rodrigues n'est pas en train de vous tenir un discours apologétique de l'extrême-droite européenne. Vous dérangez les spectateurs qui veulent écouter.

Et puis ça a pas mal duré, je me suis impatienté aussi, et j'ai remarqué que les lumières avaient été rallumées. De surcroît, alors que ça aurait été tout à fait crédible vu la situation suggérée du meeting, l'acteur n'était pas amplifié. Je me suis dit que c'était donc volontaire. Qu'il était délibéré de faire réagir le public, et que l'acteur (imperturbable) soit potentiel couvert par les lazzi. Et en voyant la salle réagir toujours plus, que le spectacle était aussi là, qu'il y avait comme un jeu collectif – le public ne semblait pas réellement fâché, il huait plutôt comme les enfants huent le méchant qui a bien joué sont rôle. J'ai été tenté de participer : vais-je lancer une réplique spirituelle sur le contenu du texte ?  sur l'intention de l'auteur ?  ou juste entonner le Chant du Départ pour ajouter au charivari ?
Le respect des spectateurs qui voulaient entendre, la peur de déstabiliser le pauvre acteur qui avait déjà beaucoup vécu dans cette série m'ont retenu, mais j'ai peut-être saisi quelque chose du projet à cet instant.

Le public a en tout cas réellement applaudi, sans huées, ce qui laisse penser que ce samedi soir, tout le monde a su se rappeler à un moment qu'il s'agissait de fiction et non de discours de conviction.



7. Pourquoi

Je me suis demandé ce qu'avait réellement voulu Tiago Rodrigues. Le titre est déjà un appel à connivence avec un public de gauche (et en le jouant aux Bouffes du Nord, on s'assure en effet d'un public « gauche intellectuelle »), qui devrait se sentir rassuré mais qui ne parvient pas à accepter la fiction (peut-être parce qu'il attendait, vu le titre, d'être caressé dans le sens du poil ?).

Voulait-il simplement montrer le résultat de l'action de Catarina : elle a refusé de tuer, mais ça n'a pas empêché la catastrophe de la victoire du « fascisme » ?  Fin cruelle qui réduit à néant tous les efforts (manifestement inutiles aussi, c'est souligné dans les échanges qui précèdent) de cette famille d'arrêter le cours de l'histoire. L'auteur se permet de nous montrer le résultat de notre impuissance : le triomphe de ces idées déplaisantes / dangereuses.

Voulait-il mettre mal à l'aise son public et observer ses réactions ?  Avait-il prévu la bronca ?  Voulait-il vraiment brouiller la frontière entre le fait de huer les opinions d'un personnages déplaisant et la violence exercée contre une personne ? 

Et donc, son but était-il de mettre en lumière l'intolérance de ceux qui se voyaient comme des tolérants antifascistes ?  Ou est-ce que son propos était mal conçu, et alors qu'il croyait flatter les certitudes de son public (car le discours du député était à opinion égale moins incisif, globalement, que les éditos de CNews, qui ont leur public), il les a scandalisés en reproduisant des discours qui lui sont insupportables ?

Je ne mesure pas du tout si cette réaction était prévisible – honnêtement, elle m'a surpris… j'ai trouvé ça long et pas très intéressant, même si le geste théâtral de laisser la parole, au lieu d'une morale de l'auteur, au méchant qui, factuellement, a triomphé lorsque les héros ont été défaits. Mais je ne me suis pas senti agressé par cette reproduction de propos connus, je savais qu'elle ne cherchait pas à convaincre le public de la salle.

La dernière surprise a été de constater que les critiques reprochaient à la pièce soit son apologie du meurtre politique (Isabelle Barbéris pour Marianne, considérant que puisqu'ils sont –partiellement – sympathiques, leurs idées sont endossées par l'auteur), soit (ce qui est encore plus étrange) sa déroutante absence de propos moral clair (Lucile Commeaux pour France Culture), alors que la pièce me paraît très clairement bâtie sur l'absence de prise de parti, assez délibérément. (Enfin, si, clairement la pièce ne s'adresse pas à la droite Z, mais elle ne prend pas de position lisible par ailleurs, et on voit bien, en particulier à la fin, que cette posture en retrait de l'auteur est choisie.)




Je vous partage donc ces impressions dans l'espoir de recueillir les vôtres. Je n'ai pas pu trouver d'article qui raconte et explique la bronca, qui ait fait son enquête, ni d'entretien suffisamment explicite de Rodrigues. Je suis curieux si vous avez cela.

En tout cas, c'est l'occasion de vivre une véritable expérience théâtrale, de sentir le frisson des querelles du XIXe siècle… et de mesurer que, si, les acteurs peuvent se faire entendre dans une salle qui parle et qui gronde !

jeudi 27 octobre 2022

Anniversaires 2022 – VI – 1922 & 1972 : Popov, Leibowitz, Grové, Grofé, Amirov, Xenakis, Erkin, Bárta, Wolpe, Bryant…


Sixième livraison

anniversaires compositeurs année 2022
Brian, Popov, Apostel, Erkin,
Grofé, Bárta, Xenakis, Leibowitz,
Bryant, Wolpe, Grové, Puts.

(Dans chaque catégorie, je commence par ceux qui me paraissent les plus urgents de jouer, en rouge, puis je passe à ceux qui seraient très bienvenus, en vert, et je termine par ceux dont l'absence me chagrine moins. Organisation pour plus de clarté, mais absolument subjective, je n'ai pas cherché à la tempérer par les nébuleuses questions d'importance historique.)

Pour chaque compositeur :
→ un mot général ;
♫ un extrait musical qui s'ouvre dans une nouvelle fenêtre (souvent avec partition) ;
● des conseils discographiques ;
■ les possibilités de programmation au concert.




Né en 1922 (100 ans de la naissance)

Voici :



Stefans Grové (1922-2014).

→ Stefans Grové est souvent présenté comme le plus éminent compositeur africain (sous-entendu de musique savante à l'européenne, bien sûr) du XXe siècle. Le continent, à la fois parce que sa tradition diffère et parce que la hiérarchie des savoirs telle qu'imposée par la colonisation ne rendait pas nécessairement les arts accessibles aux masses, n'a pas connu une grande quantité de compositeurs atteignant la notoriété – et Grové est lui-même un compositeur connu seulement de quelques mélomanes très chevronnés.

→→ Après avoir obtenu une bourse pour des études à Harvard, il étudie quelque temps avec Copland, avant de retourner au pays et mettre en valeur le patrimoine musical local. Il le fait non pas en musicologue-collecteur, mais en intégrant des thématiques dans ses propres œuvres qui s'inscrivent dans la tradition formelle européenne.

Afrika Hymnus

● Au disque, on ne trouvera que de rares pièces éparses – la plus célèbre étant Afrika Hymnus I, pièce pour orgue monumentale écrite dans un langage riche et dotée d'une belle palette de textures et couleurs. (À part caché dans l'album Popular Organ Music de Lisbeth Kurpershoek, chez Priory, je ne l'ai pas trouvé en flux.)

■ Valoriser le patrimoine africain, potentiellement à la fois par le regard fantasmé des Européens (fantaisie Africa de Saint-Saëns…) et par des compositeurs locaux, serait un sujet original de concert… et qui pourrait potentiellement faire déplacer toute une population originaire du continent qu'on ne voit guère, ne nous mentons pas, dans les concerts de musique classique – même à Paris où l'élite économique et cultivée et moins uniformément blanche et/ou métropolitaine qu'en province. Je serais bien sûr très curieux d'entendre son opéra Die böse Wind !



Fikret Amirov (1922-1984)
(Parfois écrit « Fikrat Amirov » pour transcrire Fikrət Əmirov.)

→ Le compositeur azéri de l'ère soviétique le plus emblématique : directeur de l'Opéra d'Azerbaïdjan, de l'Union des Compositeurs de sa République, puis de l'Union Soviétique !  Sa musique, en général facile d'accès, reflète le ton des musiques des républiques soviétiques périphériques (même chose en Arménie, par exemple). Il intègre volontiers des mélodies azéries dans ses œuvres.

2 Préludes pour piano

● Côté monographies, on trouve surtout les 1001 Nuits et le disque de poèmes symphoniques (chez Naxos, dirigés par Yablonsky), assez doux et mélodiques, pas particulièrement singuliers en dehors de la tournure des mélodies empruntées au folklore, ainsi que le disque d'hommage pour le centenaire commandé / soutenu par le ministère de la Culture : diverses portions de son corpus pour piano (Miniatures, Pièces pour enfants, Sonate romantique,Iimpromptus…) par Yegana Akhundova.

●● Mais pour moi, ce que l'on trouve de plus intéressant, c'est la Deuxième Sonate qui figure dans l'excellente Anthologie de la musique pour piano soviétique de Melodiya : on entend là des recherches plus personnelles et en tout cas des influences plus ouvertement futuristes (quoique mesurées).

■ La Philharmonie pourrait, là aussi, proposer une thématique géographique – consacrée aux franges géographiques de l'Empire russo-soviétique en train de s'effondrer ? –, où l'on pourrait inclure beaucoup de monde, Paliashvili pour la Géorgie, Gubaidulina pour le Tatarstan, Khatchatourian pour l'Arménie, et bien sûr tout le Silvestrov qu'on voudra… Pas forcément facile à vendre, j'en conviens volontiers, d'autant qu'Amirov n'est pas le compositeur le plus singulier ni le plus impressionnant de son temps. Il faudrait véritablement installer le rituel des anniversaires en amont pour que le public se déplace – a fortiori en ces temps de crises où mes vœux naguère raisonnables deviennent bien hardis…



Iannis Xenakis (1922-2001).

→ Né en Roumanie (dans une communauté grecque du Danube), élevé par des gouvernantes parlant anglais, français et allemand, il entre en résistance armée contre l'invasion italienne et allemande de la Grève, puis après la libération  participe au combat dans la guerre civile, du côté des communistes, contre les royalistes – c'est à ce moment qu'il reçoit un éclat d'obus qui lui déforme le visage et manque de le tuer (il est laissé pour mort sur le champ de bataille). Condamné par contumace comme terroriste, il vise les États-Unis mais s'établit finalement en France où il entre avec un faux passeport et reçoit l'asile politique. Sa vie reste toujours aussi incroyable, mais plus calme : diplômé de la Polytechnique grecque, évidemment très doté en mathématiques et spécialiste du béton armé, il est à l'origine de la façade du couvent de La Tourette (Le Corbusier), dont les ouvertures suivent une logique mathématiquement prédéfinie. Il fait de même avec la musique, concevant des agencements régis par des choix abstraits et numériques qui préexistent à l'écriture (Metastasis).

Jonchaies

● Quelques disques existent, dont le plus emblématique, dans la série consacrée par Tamayo chez Timpani, doit être le volume 2 des œuvres orchestrales, avec Jonchaies, réputé pour ses masses brutales. J'avoue que rien de ce que j'ai écouté ne m'a beaucoup touché, on sent vraiment l'organisation théorique préalable qui ne répond pas, finalement, aux logiques internes propres à la musique – ce serait comme vouloir générer une langue par ordinateur… il manquerait quelque chose de la petite inflexion souple et émouvante, propre au désordre des choses humaines.

■ Je ne sais pas ailleurs, mais en France l'Ensemble Intercontemporain en joue quelquefois. (Et je ne sais pas si sa musique mérite nécessairement d'être jouée plus souvent que cela, ni si elle pourrait trouver un public régulier.) Je suis finalement étonné qu'il soit assez peu enregistré et joué, parce que c'est un visage familier à la télévision française, au delà même de la niche du classique.



Kazimierz Serocki (1922-1981).

→ Polonais, élève de Nadia Boulanger, un des cofondateurs du Festival d'Automne de Varsovie, dédié à la musique contemporaine, n'écrit pas une musique particulièrement saillante, mais il a particularité d'avoir laissé des œuvres concertantes (en petit groupe ou avec orchestre) en assez grand nombre pour des instruments moins pratiqués : beaucoup de piano évidemment, mais aussi, trombone, percussions, mandoline,guitare, flûte à bec…

Suite pour quatuor de trombones

● Très peu de choses au disque. On trouve son concerto pour trombone (par Christian Lindberg, who else), qui n'est pas très marquant.

■ Toujours possible de l'inclure dans des concerts consacrés à des instruments plus rares, autre angle pour attirer la curiosité du public : imaginez une publicité qui s'appuie sur « l'instrument de torture de votre enfance, la Flûte à Bec, transfigurée par les compositeurs du XXe siècle » !



Et aussi :
Odette Gartenlaub
Lukas Foss,
Francis Thorne,
Gérard Calvi,
Margaret Buechner,
Pierre Petit,
Ian Hamilton,
Leo Craft,
Doreen Carwithen,
German Galynin,
Zhu Jian'er,
Wim Franken,
Leif Thybo,
Camillo Togni,
George Walker,
Felix Werder,
Raymond Wilding-Whute,
Dorothy Geneva Styles
James Wilson,
Attia Sharara,
Michael Howard,
Ilja Hurnik,
Ester Mägi,
David N. Johnson,
Keisey Jones,
Omar Mácha,
Jeanine Rueff,
Tale Ognenovski,
Allen Sapp,
Rosalina Abejo,
Peter Tranchell,
Rafaello De Banfield,
Sadao Bekku,
Antonio Bibalo,
John Boda,
Alessandro Casagrande,
Chen Peixun,
Anna Gordy Gaye,
Do Nihuan,
Tom Eastwood,
Ohan Durian,
Edvard Baghdasaryan,
Ali Salimi,
Rauf Hajliyev,
Sylvia Rexach,
Kaljo Raid…




Mort en 1972 (50 ans du décès)

Il nous reste quelques grandes vedettes à explorer pour cette dernière grande date anniversaire.



Lubor Bárta (1928-1972).

(Non, par vedette, je ne pensais pas à lui, mais c'est le plus excitant de la livraison, pour moi !)

→ Compositeur tchèque actif du début des années 50 au début des années 70 – il a  gagné sa vie comme accompagnateur. Écriture tonale mais aux coloris très personnels, aimant aussi bien les aplats de cordes tourmentées (mais peu dissonantes) que le pépiement des bois…

Symphonie n°3

● Peu de choses au disque, et aucune monographie à ma connaissance, mais je vous recommande vivement la Troisième Symphonie (couplée avec la Septième de Válek, et la pochette n'indique pas toujours clairement la présence de Bárta dans le disque…), où ces qualités transparaissent particulièrement fort.

■ Difficile à vendre, mais ce « Chostakovitch tchèque » ferait une forte impression en salle. Je n'ai pas d'angle, hélas, pour celui. (Certes, ce n'est pas comme si quiconque allait m'écouter, me direz-vous.)



Gavriil Popov (1904-1972)

→ Né à Novotcherkassk, l'ancienne capitale des Cosaques du Don : ville russe, à 2h de voiture de Donetsk, mais matrice d'un ensemble politique qui a créé l'Ukraine moderne. Je le considère donc, par appropriation culturelle, comme un compositeur ukrainien.

→→ Popov connaît un parcours classique chez les compositeurs soviétiques de talent : jeunesse aventureuse sans doute influencée par les Futuristes, critiques portées contre ses œuvres pour « formalisme », repli vers un langage plus uniment mélodique. C'est pourquoi ses premières œuvres sont les meilleures. Sa Première Symphonie (1935 – vidéo), l'œuvre la plus puissamment originale parmi celles publiées à ce jour – assimilable à du Chostakovitch beaucoup plus riche en couleurs et en arrières-plans –, est ainsi immédiatement interdite et jamais rejouée.

Symphonie n°1

● On trouve notamment les symphonies 1,2,3,6 au disque, ainsi que du piano, des œuvres pour orchestre de chambre, etc. Débutez par les deux premières symphonies chez Olympia, c'est le plus frappant.

■ La référence à Chostakovitch et à la persécution politique permettrait un couplage qui ne ferait pas fuir le public (concerto de Chosta en première partie ?).



Ferde Grofé (1892-1972).

→ Compositeur aux moyens évidents, spécialisé dans la musique à programme. Il a exercé comme pianiste dans le dance band de Paul Whiteman, dont il fut aussi l'arrangeur. Il est en réalité très souvent joué au concert, puisqu'il est l'orchestrateur des deux versions de Rhapsody in Blue (pour orchestre de swing, puis pour orchestre symphonique) – et on ne peut qu'admirer des couleurs que Gershwin lui-même n'a guère osé dans ses orchestrations.

→→ En tant que compositeur autonome, outre quelques musiques de film, Grofé s'est spécialisé dans les suites symphoniques à programme, en particulier topographiques : Mississippi Suite, Grand Canyon Suite, Madison Square garden Suite, Rudy Vallee Suite,  Death Valley Suite, Hudson River Suite, Valley of the Sun Suite, Yellowstone Suite, San Francisco Suite, Niagara Falls Suite, Hawaian Suite… !  Son sens du pittoresque va assez loin : Themes and Variations on Noises from a Garage, Tabloid Suite (Four Pictures of a Modern Newspaper), A Day at the Farm, Jewel Tones Suite (Rubis, Émeraude, Diamant, Saphir, Opale),

→→ Il a aussi légué des ballets et la musique de chambre, en général avec des titres originaux.

Grand Canyon Suite

● Peu de choses se trouvent aisément au disque, mais parmi les suites gravées (Mississipi, Niagara…), c'est véritablement son archi-tube Grand Canyon Suite qui retient l'attention. En particulier dans sa version aux couleurs criardes par le London Pops Symphony, qui procure toute la saveur à l’étrangeté du Painted Desert, tout le mickeymousing réjouissant à la piste On the Trail. Musique par ailleurs surprenante et et hardie par bien des aspects – beaucoup moins dans les autres œuvres que je connais de lui.

■ Même sans les projections de photos illustratives (ce serait très chouette !), ces Suites seraient assez faciles à vendre, entre leur titre évocateur pour le grand public et le couplage évident avec Rhapsody in Blue et d'autres musiques de Gershwhin, de divertissement ou de film. Gros succès en vue, c'est certain – et il suffirait d'un extrait sonore sur le site pour convaincre en quelque seconde le public. (On pourrait aussi en faire un programme pour les familles, c'est de la musique de dessin animé !) Je n'ai pas l'impression (mais je suis peu leurs programmes) que ce soit encore régulièrement joué même aux USA…



René Leibowitz (1913-1972)

→ Né en Pologne, il devint une figure majeure de la vie publique musicale, théoricien, chef d'orchestre, promoteur du dodécaphonisme, professeur de figures importantes comme Boulez, Henze ou Nigg. Ses premières œuvres sont écrites pendant sa période de clandestinité dans les années 40 (juif et résistant). Je suis frappé, dans son style, par le naturel du résultat, y compris dans la musique de chambre et les mélodies chant-piano, qui ont l'éloquence des premiers Webern atonals, très loin de la rugosité de Schönberg, des tourments de Berg ou de l'abstraction systématisée de Boulez. Peut-être ce que j'ai entendu de plus séduisant en matière de dodécaphonisme. 

→→ On lui attribue (il revendiquait, même ?) des cours avec Schönberg, Webern, Ravel, Monteux, mais rien de tout cela n'est avéré.

Marijuana

● Au disque, il a laissé de très belles choses comme chef (une très belle Deuxième de Beethoven, qui préfigure étonnamment le goût d'aujourd'hui), mais pour ses compositions, je recommande le coffret Divox qui fait entendre sa musique de chambre, couplée avec un concerto pour violon qui refuse l'ostentation et atteint une certaine forme de poésie.

■ Ce devrait être au programme de l'Intercontemporain, n'était sa querelle avec Boulez qui doit sans doute rendre sa musique taboue – leurs modèles et leurs idéaux ont très vite divergé.



Hans Erich Apostel (1901-1972).

→ Élève de Schönberg et Berg, un compositeur important de la Seconde École de Vienne. Il vit du piano : comme professeur (quelquefois de composition également), comme concertiste, comme accompagnateur – en particulier sous le néo-Reich, lorsque sa musique est classée comme dégénérée.

→→ Pour de la musique sous influence dodécaphonique, je suis toujours frappé par le grand lyrisme (son fameux Requiem, célébré en son temps, ne doit vraiment pas en être !) et les influences davantage expressionnistes que rationnelles, dans sa musique.

Kubiniana

● Si l'on trouve un certain nombre d'œuvres grâce aux archives radio, ce qui est couramment disponible au disque se limite largement au piano, en particulier ses Variations inspirées de Kokoschka ou ses miniatures évoquant Kubin. On y retrouve la double influence sérielle (lignes défragmentées) et expressionniste (très évocateur et assez lyrique).

■ On ne pourrait pas remplir un concert monographique, mais en couplage dans un programme École de Vienne, ça aurait beaucoup de séductions – bien plus facile d'accès, à mon sens, que les trois autres. (On pourrait jouer Hauer aussi, l'autre concepteur simultané d'un système dodécaphonique, mais c'est sans doute beaucoup demander.)



Ulvi Cernal Erkin (1906-1972)

→ Après Saygun (et Fazıl Say, mais c'est d'abord lié à sa notoriété de pianiste…), probablement le compositeur turc le plus connu. Musique totalement tonale, où l'on sent par touches les influences du Sacre du Printemps (moins de rapport « fonctionnel » à l'harmonie par moment, mélodies un peu déformées) et de la musique soviétique (certaines trépidations de marche), mais qui reste inscrite dans une grande tradition postromantique.

Symphonie n°1

● Plutôt que son Concerto pour piano assez traditionnel-virtuose (dans la grande anthologie de 4 CDs consacrée à la musique turque interprétée par Idil Biret), je recommande d'aller entendre la Première Symphonie (par Aykal, autre compositeur turc important), qui se défend très bien.

■ Il serait surtout programmable dans le cadre d'une série consacrée à la musique turque ou du Proche-Orient, ou d'un panorama complet des nations musicales (qu'est-ce que j'aimerais que la Philharmonie tente cela, un parcours sur la saison entière, égrenant les contrées et les œuvres, du Portugal à la Corée, de l'Australie au Liban…).



Stefan Wolpe (1902-1972)

→ Juif et communiste, ce Berlinois quitte l'Allemagne pour l'Autriche, puis Israël, et enfin les New York. Après avoir étudié auprès de Schreker et Busoni, mais aussi au Bauhaus, rencontré les dadaïstes, etc., il suit l'exemple de Schönberg et adopte le dodécaphonisme pour ses œuvres de concert. Mais sa sensibilité aux causes sociales le conduit aussi à écrire de la musique adressée à un plus vaste public, mêlée de jazz – on l'entend déjà dans ses opéras, mais il a aussi commis des pièces beaucoup plus simples pour des réunions de syndicats, pour du théâtre communiste, et lors de son passage en Israël pour des kibboutz. (C'est d'ailleurs notamment son goût immodéré pour le sérialisme dodécaphonique qui entraîne l'absence de renouvellement de son contrat au Conservatoire de Palestine en 1938 et le pousse vers les USA.)

From Here On Farther

Art dégénéré au cube (d'un juif, communiste, atonal…), ses œuvres ont connu un regain d'intérêt au fil des dernières décennies où l'on a redécouvert les œuvres bannies d'Allemagne dans les années trente, avec à la clef quelques concerts et un assez grand nombre de disques, même s'ils sont très loin de couvrir tout le spectre de ses œuvres. J'aime particulièrement les extraits de ses opéras chez Decca, moins radicaux. Mais si vous voulez tenter le voyage, son Quatuor pour trompette, saxophone ténor, percussions et piano, enregistré de son vivant (avec Samuel Baron), donne une bonne immage de son éloquence dans ce cadre exploratoire assez sophistiqué.

■ Déjà quelquefois programmé en mêlant sa musique de chambre et des lieder un peu plus cabaret, notamment par l'Opéra de Paris sous Mortier, il est facile à glisser dans une thématique Entartete. Le Forum Voix Étouffées doit en donner quelquefois également.



Havergal Brian (1876-1972)

→ Tout d'abord, rendre justice à ses parents, qui n'étaient pas des monstres : son nom de baptême était William – il choisit Havergal lorsqu'il se lance dans la carrière à vingt ans, d'après le patronyme d'un collecteur d'hymnes victoriens. Brian a la particularité, rare dans le métier, d'être issu d'une famille d'ouvrier (de poterie). Autre trait distinctif que vous devez absolument connaître : il fut réformé en 1915 pour « pieds plats ».

→→ Sa notoriété provient surtout de sa Première Symphonie, ou Symphonie Gothique, qui est considérée comme la symphonie la plus longue jamais écrite (deux heures ; il est probable, comme toujours, qu'il existe plus long chez des compositeurs mal connus), tandis que la Troisième de Mahler n'est que la plus longue du répertoire couramment donné en concert. Consacrée à la grandeur de l'univers et à la place de l'homme, elle s'inspire des grands modèles (grégorien, Neuvième de Beethoven, Richard Strauss) et combine trois mouvements instruments (inspirés d'un projet autour du Faust de Goethe) à un Te Deum d'1h20 !  Une grosse grande machine, mais qui frappe au contraire par un langage très mesuré, d'un postromantisme assez peu enrichi, et qui, en comparaison des moyens déployés, sonne un peu fruste : plus de 200 musiciens (sans parler du chœur), incluant habtbois d'amour, hautbois basse, cor de basset, clarinette contrebasse, cornets, trompette basse… un festival. R. Strauss, à qui l'œuvre est dédiée, avait (inexplicablement) beaucoup apprécié l'œuvre et avait félicité Brian. J'ai lu les quolibets les plus vigoureux sur cette œuvre, qui ne les mérite pas ; c'est surtout le décalage – entre l'ambition cosmique affichée et le résultat qui s'écoute très bien comme musique de fond peu instrusive – qui crée une dissonance.

→→ Les autres symphonies (32 en tout), de format traditionnel, sont écrites dans le même langage, mais paraissent beaucoup plus proportionnées au langage lui-même. J'aime assez la 2 et la 11, par exemple – elles ne bouleversent rien mais ne sont pas sans séductions, malgré une orchestration très cordée qui ne ménage pas énormément de couleurs. (C'est du moins ce qui transparaît dans les enregistrements de cacheton faits pour la collection de Marco Polo, aux débuts de Naxos.)

→→ Je ne sache pas qu'ait publié des opéras entiers, mais là aussi, les sujets sont ambitieux, passé son opéra burlesque inspiré de son expérience militiaire (une farce absurde pendant une cataclismique guerre planétaire) : Turandot d'après Gozzi), The Cenci (d'après Shelley), Faust (d'après Goethe , le prologue a été capté par la BBC), Agamemnon (d'après Eschyle).

Suite de Turandot

● Au disque, on dispose de l'intégrale des symphonies chez Marco Polo / Naxos. Elles se ressemblent beaucoup, on peut y aller au pif… mais je recommandais ci-dessus notamment la 2 et la 11. La Première est à essayer, mais aucune obligation d'aller jusqu'au bout si vous vous ennuyez, il n'y a pas beaucoup de coups de théâtre à en espérer. Côté opéras, on dispose d'extraits symphoniques chez Toccata Classics (œuvres orchestrales vol.2), et Faust et les Censci sont assez patauds, sans être spectaculaire pour autant, malgré les quelques moments de lumière manifestement inspirés de Richard Strauss. Turandot est beaucoup plus contrastée, mais l'orchestrateur de la suite symphonique n'est pas Brian !

■ Peut-être ses opéras entiers valent-ils la peine : la simplicité du langage peut être un atout !  On pourrait toujours proposer la Symphonie Gothique en faisant la promotion de sa longueur… mais est-ce vraiment désirable pour le public ?  Et surtout, l'effet pétard mouillé pourrait dégoûter une partie du public ingénu des grandes symphonies, et du public chevronné des raretés : je ne recommande pas de le tenter – sauf peut-être au Royaume-Uni, ils sont bizarres là-bas — et les frontières nous protègent.



Et aussi :
Ezra Pound (le poète, notamment compositeur d'un opéra !)
Oscar Levant (le pianiste concertiste)
Friedrich Schöder
John Barnes Chance
Margaret Bonds
Haig Gudenian
Karl Clausen
Margaret Ruthven Lang
Francis Chagrin
Karel Boleslav Jirák
Emmanuel Leplin
Emilia Gubitosi
Carl-Olof Anderberg
May Auferheide
Pavel Bořkovec
Rito Selvaggi
Povl Hamburger
Juan Carlos Paz
Hanna Vollenhoven…




Né en 1972 (50 ans de la naissance)

… célébrons aussi les vivants !



Steven Bryant

→ Élève de Corigliano, il hérite de lui une science orchestrale très chatoyante, qui s'épanouit remarquablement dans les pièces pour orchestres de vents qu'il a laissées au disque : Loose ID, Radiant Joy, In This Broad Earth, Dusk…

Dusk
(d'un planant américain post-coplandien qui n'est pas le plus caractristique de sa manière, navré)

● Ses pièces sont hélas en général éparpillées au milieu d'autres compositeurs, dans des disques collectifs (par exemple chez Naxos, Albany ou Klavier), il faut bien chercher mais elles sont très belles.

■ De format très court, beaucoup ne font que cinq minutes, et mettraient remarquablement en valeur l'harmonie d'un orchestre en ouverture de concert !  Typique de ces pièces contemporaines brillantes qu'on aime entendre en début de soirée !



Kevin Puts

→ Autre compositeur américain, réputé pour sa musique chorale, tonale et douce (un peu dans l'esprit Whitacre). Ses symphonies sont moins marquantes pour moi.

« Sleep » de l'opéra Silent Night

● Pour avoir une idée de son art, le disque Harmonia Mundi (2013, avec Alsop dans la symphonie n°4) permet d'entendre à la fois ses chœurs et son symphonique. Notez aussi la particularité d'être inclus dans le récent récital de Fleming & Nézet-Séguin The Anthropocène !  Son opéra Silent Night, aux atmosphères caressantes, a aussi été édité en DVD (et a l'air très beau).

■ Le nom m'était familier avant que de l'écouter au disque, j'ai déjà dû l'entendre en concert choral !



Natasha Barrett

→ Compositrice de musique électronique et acousmatique. Clairement pas mon genre – plutôt des sons impatientants que de favorisant l'évocation ou l'onirisme, pour moi.

Little Animals



Et aussi :
Dan Coleman
André Ristic
Tomomi Adachi
Hibas Kawas
Bappa Mazumder
Klas Torstensson
Amber Ferenz
Yasunori Mitsuda
Mina Kubota
Monty Adkins
Albert Schnelzer
Octaio Vázquez
Analia Llugdar
Lei Liang
Carter Pann
Edward Top




Cette série, qui aurait dû s'achever avant 2022, puis en début d'année, a été un peu bouleversée par les fantaisies homocides des satrapes d'Orient, qui ont entraîné la série ukrainienne. Elle se voulait un réservoir d'idées, ce qu'elle ne sera pas pour ses dernières parties… mais elle est aussi, à n'en pas douter, un témoin accablant du peu d'audace des programmateurs et de leur absence attristante de sensibilité au répertoire.

Le classique, en plus d'être une niche, reste un musée. C'est bien dommage. Heureusement qu'il reste quelques créations, dont certaines particulièrement accessibles et abouties.

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Pour retrouver les précédents épisodes de cette série :

1. Anniversaires 2022 : suggestions discographiques et concertantes – I – de 1222 à 1672 : Morungen, Mouton, Goudimel, Ballard, Benevolo, Gaultier, Chambonnières, Schütz, Schürmann, Forqueray, Kuhnau, Reincken…

2. Anniversaires 2022 : suggestions discographiques et concertantes – II – de 1722 à 1772 : Benda, Mondonville, Cartelleri, Daquin, Triebensee…

3. Anniversaires 2022 – III – 1822, Hoffmann, Davaux, Dupuy… : l'auteur de génie qui compose, l'inventeur véritable du métronome, la perte des Reines du Nord…

4. Anniversaires 2022 – IV – 1872 (a), Moniuszko, Carafa, Graener, Alfvén : Pologne, Campanie, Reich, Suède

5. Anniversaires 2022 – V – 1872 & 1922 : Hausegger, Halphen, Juon, Büsser, Perosi, Séverac, Vaughan Williams, Scriabine, Baines


jeudi 13 octobre 2022

Bellini, I Capuleti e i Montecchi – est-ce donc ça, l'opéra ?


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#ConcertSurSol n°13

Ce soir je vais écouter de la mauvaise musique jouée à l'économie, dans le Petit Mordor.

Ne m'oubliez pas.



1. Atmosphère

Bellini, I Capuleti e i Montecchi.
Fuchs, Goryachova, Demuro, Bączyk, Teitgen
Opéra de Paris, Scappucci
(représentation du mardi 11 octobre 2022)

Les gens normaux : « l'opéra, c'est des gens qui chantent très fort en italien des choses incompréhensibles où tout le monde meurt à la fin ».
Moi : « mais pas du tout, c'est beaucoup plus subtil que moi ».
Moi également : « allons voir Romeo de Bellini ».

J'aurai des choses à raconter sur le public, particulièrement dissipé et fantasque !  Un peu moins sur l'œuvre, que je suis ravi d'avoir entendue mais qui n'a jamais les moments de fulgurance des grands Bellini (Straniera, Ernani, Norma, Puritani).
Tout cela stimule tout de même quelques questions sur les choix de répertoire à l'Opéra, que je soulèverai peut-être… Public enthousiaste en tout cas, et remplissage finalement décent après une grosse frayeur ces semaines passées – il faut dire aussi que la grille tarifaire était pour la première fois depuis quinze ans repassée sous les 35€ pour les places de face les moins chères.

L'ambiance était celle-ci.

La nuit tombait sous les flocons,
Et le ciel noir glaçait les dames ;
Dans la vitrine froide, on laisse les flacons.
Serrés à l'intérieur, on a mouché la flamme,
Fermé l'interrupteur et cessé les discours.
A peine reluit, là, la parure diaprée
De la vieille invitée qu'en cette fin de jour
Nous couvons d'attentions galamment inspirées.
De loin en loin, chacun retient un bâillement ;
Nous baissons le menton, et Mesdames leurs châles ;
On va tous, voyez bien, dormir dans un moment.

Quand de la nuit on sent se lever comme un râle.

Non, ce n'est pas un bruit, ce qui rompt la torpeur ;
Cette chose indicible a tué le silence
Sans le briser, et jette en mes sens la frayeur :
Dans mes veines déjà, cela me bat, me lance,
Et tout mon corps soumis est frappé, incertain,
Au rythme de ce mal, blessure, intermittence.

Et pourtant, j'en suis sûr, c'est un son qui m'atteint.

Furtif et laid, tel le cafard qu'un pied écrase,
Sans prévenir jamais, il lance un de ses traits ;
Je ne puis plus penser, j'attends qu'il joue sa phrase,
Mon âme est suspendue quand soudain il paraît.
Je crois qu'il poursuit sa croissance,
Car vient un murmure discret,
Je sens qu'à son tour l'assistance
Gémit sous tant de violence.

Tout s'accélère et le bruit croît,
Il me semble qu'il va faire crouler les voûtes,
Je n'entends que ce cri, dont gémit la paroi,
Arrêtez, arrêtez, cessez quoi qu'il en coûte !

Le petit ovale paraît.
Tous le regardent, la regardent.
Elle l'attrape sans apprêt,
Et nous toise sans prendre garde.

Voilà, c'est la fin à présent.
La musique s'est arrêtée.

Le pianiste vous cherche, et d'un air peu plaisant,
L'alto s'apprête à fort tancer, regard cuisant,
Vos manières d'enfant gâtée.

Madame, leur air furibond
N'a, croyez-moi, rien d'exotique ;
Si de sucré l'envie vous pique,
C'est avant qu'il fallait ouvrir votre bonbon.

Et je ne vous raconte pas la jeune femme (25 ans environ) qui après être déjà arrivée 30 minutes en retard et avoir plusieurs fois changé de place en faisant lever plusieurs personnes, part en trombe sur les dix dernières mesures avant l'entracte, faisant à nouveau se déplacer les vieilles dames sur son passage (pour être la première au bar ??).

— Alors, Carnets, l'expérience de l'extrême ?

Vous êtes bien impatients, jeunes gens.



2. Livret : mauvais mais Urtext

D'abord : bonne expérience. Il est toujours agréable de découvrir une œuvre. J'avais écouté pas mal de fois au disque I Capuleti, mais comme il n'est pas évident de rester les yeux sur le livret peu paplitant et au déroulé à la fois très connu et très lent… il manquait quelques fragments importants des articulations du drame.

Le texte de Felice Romani n'est pas fondé sur Shakespeare mais sur des sources italiennes communes – notamment via le drame de Luigi Scevola, qui sert de base au livret. Ici, beaucoup plus sage, Giulietta refuse de fuir, a grand peur de la mort ou de la désapprobation paternelle…
Globalement, le livret demeure assez plat, ménageant de grands aplats de plaintes ou de situations assez figées et particulièrement peu contrastes d'un tableau l'autre. Romani est l'un des meilleurs librettistes italiens de cette génération (Il Turco in Italia, L'Elisir d'Amore, mais aussi quelques solides drames sérieux comme Anna Bolena ou Norma), mais seulement dans ses bons jours – il a aussi écrit pas mal de nanars belcantistes qui n'ont pas été aidés par leur livret.

j'y ai repéré quelques trouvailles frappantes cependant : « je dois rester là », lorsque Juliette veut entraîner Roméo hors du tombeau.
Et, moins délibéré dans l'écriture mais glaçant, le chantage de Roméo, menaçant de se laisser tuer ou de provoquer en duel le père de Juliette si elle ne s'enfuit pas avec lui à l'instant. (Clairement, dans cette version, on se projette difficilement dans un potentiel mariage heureux… ils ont peut-être chaud du haut de leurs seize ans, mais ils ne sont clairement d'accord sur rien.) Un mariage raisonnable avec Tybalt n'aurait peut-être pas été si mal, considérant… je dis ça je dis rien, on se moque déjà assez de moi quand je tente d'expliquer que Mime est le seul personnage positif de la Deuxième Journée de la Tétralogie.



3. Un opéra douloureusement archétypal

La musique est plus rossinienne que dans les meilleurs Bellini, témoin la (belle !) ouverture avec piccolo, triangle et caisse claire ; ou encore la façon très joyeuse et légère, comme décorrélée du drame, d'accompagner les moments les plus tendus du texte.

Parmi les moments forts, tout de même : la grande réunion de guelfes de l'acte I (même la cavatine de Roméo y est assez magnétique, peut-être parce que j'ai encore dans l'oreille Jennifer Larmore ?), les affrontements de l'acte III et bien sûr son grand concertato a cappella à 5.

Pour autant, dans le reste de l'opéra, très peu de moments saillants… j'y retrouve surtout les formules-réflexes du genre (et plus spécifiquement de Bellini), pas beaucoup de mélodies marquantes, de petits solos d'orchestre bien trouvés, de récitatifs bien balancés…

Dans I Capuleti, j'entends un peu de cet archétype de l'opéra tel qu'on se l'imagine, où ça chante des choses virtuoses sans qu'on soit très concerné par ce qui se passe sur scène, une sorte de vieil objet qui produit une agréable musique d'ambiance pour expériences de socialisation.



4. Carsen, le génie en pause


La mise en scène de Carsen, qui n'est pas sa plus visionnaire, accentue cet aspect : très jolie, en particulier côté costumes (les manches bouffantes des Guelfes, l'allure funèbre et farouche de Roméo), bon décor pour les voix, mais à peu près aucune idée forte.
Je retiens seulement Juliette au milieu des morts qui se lève, lorsqu'elle tombe terrassée par le poison, comme le mauvais rêve d'être plongée au milieu de ses propres défunts dont elle a trahi le sang par son amour.

Elle demeure néanmoins jolie, relativement mobile, fonctionnelle pour les voix : on se contenterait très bien d'avoir ce cahier des charges assuré à chaque spectacle !



5. Où l'on se félicite que ça chante (plutôt) bien

Très belle distribution. J'ai beaucoup aimé le médium grave légèrement mixé avec des couleurs de poitrine, chez Julie Fuchs, typiquement français (on le retrouve chez Manfrino ou Dreisig, par exemple).

Cependant Fuchs (Giulietta) et Goryachova (Romeo) auraient sans doute été beaucoup plus impressionnantes d'intensité dans une salle moins immense – les timbres (très audibles au demeurant) blanchissaient un peu depuis le lointain. S'y ajoutait le vibrato pas très joli de Fuchs dans l'aigu : ses aigus ressemblent décidément aux contre-notes de Callas dans Aida.

Demuro (Tebaldo) commence lui aussi à vibrer fortement, mais la voix reste toujours aussi sainement projetée, et la diction très nette. Ce n'est pas une incarnation très sophistiquée, mais tout y est franc et net, une valeur sûre.

En réalité, je fus surtout magnétié par Jean Teitgen (Capellio), d'une mapleur et d'une saveur exceptionnelle pour ce rôle qui pourrait être secondaire et semble devenir la matrice de tout le drame.



5. L'état du ploum-ploum

Et l'orchestre, me demanderez-vous, confus et tremblants.

Il est à peu près en place, même s'il traîne un peu trop ostensiblement les pieds lorsque Scappucci leur demande un rubato souple pour suivre un chanteur « inspiré ».

La conception de Scappucci confirme ce que je connaissais déjà d'elle : très tradi, vraiment pensé comme un accompagnement pur, avec des aplats de cordes un peu épais, des ploum-ploums qui sont jetés pour ce qu'ils sont, sans plus ample procès…
… Pourtant, même dans ce répertoire à l'orchestration étique, une articulation mobile de l'accompagnement, la mise en valeur de petites textures et couleurs peut transformer un ronronnement agréable en électricité généralisée.

Je ne l'ai pas eu, mais c'était tout de même plaisant, dans son genre tradi. Il existe une bonne frange du public qui aime ça – et il semblait, hier, très enthousiaste. C'est bien, c'est au moins une partie du public qui est satisfaite, et qui est en général plus occasionnelle que les mélomanes purulents de type wagnérien… il est important de la fidéliser.

Le public applaudit d'ailleurs copieusement sur la musique, même lorsqu'on est en toute fin d'acte et qu'il reste quelques secondes de postlude doux. On sent que c'est spontané et joyeux, je ne râle donc pas. (Mais je le prends un peu durement, je dois l'avouer.)

L'orchestre est même resté saluer la cheffe.



6. Moi ; et (tous) les autres

Je ne nie pas m'être un peu ennuyé – dans la scène du sépulcre, pourtant pas la plus mauvaise, j'ai craqué, j'ai un peu lu pour sauvegarder ma concentration aux moments critiques… Cependant une fois de plus, ma politique « allons voir une œuvre que nous n'avons pas vue », ajoutée à « pour l'Opéra de Paris , fin de série ou rien », m'a permis de passer une très bonne soirée, sans même demander d'œuvre, d'orchestre ou de chanteurs particulièrement exceptionnels.

Je doute que ce soit le type d'œuvre et de soirée qui puisse convaincre le public qui ne penche pas déjà naturellement pour l'opéra (et pour un certain type d'opéra), il faudrait donc vraiment se mettre au travail et proposer des œuvres au rythme dramatique plus resserré, dans des langages intelligibles et sur des sujets à la mode qui puissent recruter au delà des sphères de l'élite financière ou culturelle…

Mais pour ce qui est du public qui aime bien l'opéra avec de belles voix et de jolis costumes, soirée qui remplissait très bien son office, pour un spectacle qui date de l'ère Gall !

mardi 11 octobre 2022

Gluck, Iphigénie en Aulide – à la source d'un style nouveau


Je profite du concert tout frais autour de l'œuvre pour rappeler quelques éléments et… poser quelques questions. 


(Pour ceux qui n'y étaient pas, autre version vidéo de l'œuvre, calée sur l'un de ses moments paroxystiques.)



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#ConcertSurSol n°11
Gluck, Iphigénie en Aulide, Chauvin

Judith van Wanroij | Iphigénie
Stéphanie D’Oustrac | Clytemnestre 
Cyrille Dubois | Achille
Tassis Christoyannis | Agamemnon
Jean-Sébastien Bou | Calchas
David Witczak | Patrocle / Arcas / Un Grec
Anne-Sophie Petit | La première Grecque
Jehanne Amzal | La deuxième Grecque
Marine Lafdal-Franc | La troisième Grecque

Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles
(direction artistique Fabien Armengaud)

Le Concert de la Loge

Julien Chauvin | direction


Lors de la représentation du premier opéra français de Gluck, en 1773, les témoins rapportent que tout le théâtre était en pleurs. Ce n’est plus tout à fait la façon dont nous percevons désormais cette situation dramatique et cette musique, mais elle éclaire le projet d’émotion directe soutenu par Gluck, en débarrassant le théâtre des ornements rocaille de la génération postramiste. 


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Iphigénie, le prequel


Contrairement à Iphigénie en Tauride, jouée régulièrement partout, Iphigénie en Aulide est très rarement donnée (l’a-t-elle été en France depuis Gardiner à Lyon, au début des années 90 ?), et conserve encore quelques empreintes du temps d’avant – comme l’air orné d’Achille, évoquant les ténors virtuoses ramistes.

L’œuvre contient pourtant quelques-unes des très belles pages de Gluck : le début formidable par l’invocation-plainte d’Agamemnon, le trio désespéré Iphigénie-Clytemnestre-Achille en apprenant la nouvelle, le duo de fureur paroxystique qui oppose Achille à Agamemnon, l’air de fureur de Clytemnestre, ou encore la très belle prière chorale du sacrifice, interrompue en pleine phrase par les éclats de la bataille menée contre les autels par le péléide !  Tout cela dans la langue épurée, où toute la musique s’efface pour magnifier la déclamation. 


Je suis beaucoup moins touché par l’autre moitié de l’œuvre (les scènes plaintives de l’obéissance noblement geignarde), mais il faut bien voir que pour le public du temps, c’était là une source d’exaltation émotionnelle d’intensité peut-être encore supérieure à celle des grands éclats. [Tout cela ne fait que renforcer ma conviction qu’il serait vraiment pertinent d’écrire des opéras calibrés pour les goûts d’aujourd’hui, avec des intrigues plus resserrées et des affects plus proches de nos perceptions du monde.]


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Iphigénie, la boloss


Le livret se situe donc dans la partie du mythe qui précède le départ à Troie et le sacrifice d’Iphigénie, calqué sur la trame de la tragédie homonyme d’Euripide (puis Racine – celle de Goethe est écrite seulement à la fin des années 1770). Il est centré autour d’une héroïne paradoxale, Iphigénie : aspirations toujours nobles et pures, caractère inébranlable, mais figure absolument immobile, qui n’ose rien pour elle-même et refuse obstinément de changer ou d’agir. C’est une figure résignée, mais admirable dans l’idéal d’alors, parce que pieuse, raisonnable, sensible avant tout à son devoir – et son honneur (là aussi, une valeur qui résonne de façon peut-être plus menaçante qu’enviable pour le spectateur européen de 2022, avec une perception beaucoup plus variable d’un spectateur l’autre qu’elle ne l’était en 1773).

On retrouve le même type d’idéal, mais plus actif (car confié à des hommes, des rois, des guerriers) dans Iphigénie en Tauride, lorsqu’Oreste et Pylade se disputent l’honneur de mourir pour sauver son ami. 


Quoique le livret du Roullet ne soit pas un chef-d’œuvre d’écriture poétique (« Fut-il jamais conçu / De projet plus affreux ? », et autres « oui » qui servent de cheville…), il n’est pas sans mérite. Il réutilise par exemple la technique grecque de certains stasima (chœurs de tragédie grecque, je pense en particulier à l’un de ceux d’Œdipe à Colone) en faisant décrire le sacrifice hors scène, mais au futur, par Clytmnestre. Procédé dramatique saisissant d’une part – le sacrifice n’aura pas lieu, mais on en a tout de même la saveur émotionnelle –, et qui ancre l’économie générale du côté des modèles antiques, de façon assez évocatrice. 


Par ailleurs, je suis assez admiratif de son jeu récurrent avec l’ironie tragique. Cela commence avec le « juste courroux » dès la première entrée de Clytemnestre – on sent bien le tempérament de feu, les instincts maternels sauvages et, dans une perception plus XXIe, la personnalité qui peut vite basculer du côté du déséquilibre et de l’outrance. 

Et les références s’empilent : Iphigénie la quittant pour l’autel du sacrifice lui demande le pardon de son père (« N’accusez point mon père ») et lui recommande son frère Oreste (« Puisse-t-il être, hélas ! / Moins funeste à sa mère ! »), dont tous les spectateurs savent qu’il sera chassé, jusqu’à tenter de l’assassiner chez Sophocle et Hofmannsthal… et qu’il reviendra en vengeur implacable. 

Peut-être encore plus glaçant, car moins fondé sur la vraisemblance psychologique de l’intrigue, et gratuitement glissé par l’auteur, Patrocle, dans les réjouissances du mariage, chante « Hector et les Troyens, par la honte pressés / En vain s’opposeront à sa valeur altière / Sous les murs d’Illion atteints et renversés, / Hector et les Troyens vont mordre la poussière. », forfanterie qui annonce en réalité la propre défaite mortelle de Patrocle face à Hector. On frémit en entendant la chanson, petite réplique qui n’aura pas de suite mais dont la promesse terrible demeure à notre esprit – car nous savons ce qu’il en sera, à l’épisode suivant.


Il était tout à fait licite, dans les tragédies classiques et plus encore les tragédies en musique, de ne conserver que les éléments essentiels d’un mythe (Achille ne peut pas être couard, troyen ou vieux) et d’ajouter des éléments externes, notamment des intérêts amoureux féminins (pour pouvoir faire des duos d’amour), s’ils ne perturbent pas trop l’équilibre du mythe. 

Mais je trouve tout de même que la résolution heureuse d’Iphigénie en Aulide – assez habituelle, même si l’on trouve aussi, un peu plus tard (Andromaque de Grétry, en 1780 !) des fins absolument sans espoir – pose quelques problèmes de cohérence mythologique. Que fait-on de l’épisode en Tauride si Iphigénie n’y est pas transportée ?  Que penser de l’amour d’Achille pour Briséis, absolument fondateur du mythe (c’est même le point de départ de L’Iliade, ces quelques vers que même aujourd’hui on continue de connaître par cœur chez toutes les générations… on ne fait pas plus source canonique que ça !) ?  Et comment pourrait-il se marier avec Polyxène s’il l’est déjà à la maison ?  Même le crime de Clytemnestre (qui, certes, peut tout de même nourrir de la rancœur et un amant…) paraît moins vraisemblable. 

Ce paraît un gros retournement du mythe, mais je suppose que le fait que cela ne se produise que dans les derniers instants, après le Calchas ex machina, rend le problème beaucoup moins fondamental que s’il innervait tout le drame. En tout cas je n’ai jamais rencontré de mention de réserves du public d’époque à ce sujet. 


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Iphigénie, la romantique


J’aurais aussi pu titre « Gluck ou la gloire du trémolo », tant le procédé (archet qui fait des allers-retours très rapides sur la même note), rarissime auparavant, est devenu la norme chez Gluck, servant (de façon toujours aussi saisissante 250 ans plus tard !) à tendre instantanément l’atmosphère dramatique, que ce soit pour la révélation murmurée d’un rêve prophétique ou pour soutenir des éclats guerriers. 


J’ai été frappé par le côté très verdien du chœur de réjouissance tandis que le soliste exprime son désespoir, vraiment un procédé typiquement romantique qui oppose les affects sombres du héros à ceux sans ombre de la foule. Bien sûr, procédé qui peut être considéré comme universel, mais il est rare que ce soit à ce point décorrélé dans les années 1770. 


Autre préfiguration, les deux airs d’Iphigénie et d’Achille qui deviennent de façon fluide un duo… typique de l’école française, où la segmentation en numéros n’est pas du tout aussi rigide qu’en italien, et où l’on peut glisser d’un récitatif accompagné par tout l’orchestre (c’est désormais toujours le cas, chez Gluck, alors que même chez Rameau il existait encore des moments uniquement accompagnés par la basse continue, certes de moins en moins nombreux) à un air, d’un air à un chœur ou à un ensemble, sans que la délimitation soit toujours nette ou assurée par des accords conclusifs. Dans l’acte III d’Armide de LULLY, passé le premier air… où est le récitatif ? où est l’air ? la scène entière est vraiment conçue comme un ensemble organique. 

C’est ce que Meyerbeer poussera à son paroxysme, avec des enchaînement très sophistiqués entre « numéros » qui restent vaguement identifiables, mais dont les frontières exactes sont complètement brouillées pour ne pas freiner l’avancée dramatique. 



Je dois partir visiter une collection princière et répéter de l’opéra provençal et russe, je reviendrai parler de l’interprétation (et la couvrir d’éloges) mais aussi, c’est un peu pour ça que je suis là, essayer de poser des questions sur ce qu’impliquent le diapason, les choix de tessitures et les techniques vocales actuelles sur l’interprétation de cette musique – et sur notre vision du monde ? 




– 


Le Concert de la Loge Olympique


Très impressionné par l’orchestre : résonance formidable des cordes, au son assez sombre pour un orchestre sur instruments anciens. Quand on les voit jouer, on comprend la tension imprimée – comme les violoncellistes et contrebassistes entrent dans la corde, avec quel entrain et quels sourires ils s’abandonnent à cette musique !


Sont ainsi magnifiés les beaux moments d’orchestration comme les superbes alliages flûte-hautbois par-dessus les cordes (réussis de façon particulièrement diaphane et surnaturelle), ou le plus classique cordes graves-basson… quelques moment aussi où c’est l’interprétation qui crée l’événement d’orchestration, comme pendant les très grands coups d’archet donnés pendant l’évocation des Euménides. 


Julien Chauvin, que j’avais plutôt vu jouer-diriger jusqu’ici, dirige sur le temps mais avec des gestes d’anticipation très clairs, et ses interventions révèlent une finesse de pensée sur chaque phrasé, une compréhension intime des dynamiques de cette musique. 


J’ai beaucoup entendu à la sortie du concert et lu sur la Toile que c’était « joué trop vite », en réalité on dispose de minutages pour certaines œuvres de la même esthétique à l’Académie Royale de Musique (Tarare, par Salieri, successeur officiel de Gluck à Paris, qu’un subterfuge avait même réussi à faire passer pour Gluck lui-même !). Et ils sont très rapides – l’enregistrement de Rousset se situe à peine au delà du minutage historique. 


En tout état de cause c’était d’une urgence, d’une précision et d’une qualité de finition assez superlatives.



Le plateau

Que des grands chanteurs, mais pas tous au même degré d’accomplissement : Jean-Sébastien Bou (Calchas), comme d’habitude, champion du raptus, à la fois au sommet de la déclamation française et d’une forme sauvagerie mordante dans ses interventions démiurgiques. 


Je me suis demandé au début si Cyrille Dubois (Achille) était un bon choix – technique XIXe de voix pleine qui essaie de s’alléger plutôt que technique intrinsèquement calibrée pour ce répertoire – me faisant même sursauté avec un bruit d’obturation glottique délibéré assez étonnant dans ce répertoire. Mais très vite, je suis séduit par la façon dont chaque facette de cet archétype du guerrier sensible est aboutie : tendre, agile, tempêtant, il réussit toutes les expressions, et fend totalement l’armure en seconde partie de soirée, où son trio et surtout le duo d’affrontement avec le Chef des Armées lui fait croquer les récitatifs avec une fureur que je ne pourrais comparer qu’à Siegmund Nimgern en Ruthven (Der Vampyr) ou Gianni Raimondi en Carlo Moor (I Masnadieri), les deux exemples les plus totalement possédés que je connaisse en matière de récitatif héroïque masculin. 

Ce qu'il livre ce soir-là est une leçon absolue en matière d’émission cinglante et d’expression à la fois ciselée et totalement emportée. Il n’a jamais si bien chanté que ce soir ; aucun ténor n’a jamais si bien chanté que ce soir. 


Même si Stéphanie d’Oustrac (Clytemnestre) a désormais totalement perdu ses attaques trompettantes (son squillo), son charisme ravageur fait des merveilles dans un rôle qui intervient peu mais dont l’interaction avec les intrigues à venir projette une ombre plus vaste sur l’ensemble de l’œuvre… Elle offre un luxe incroyable d’expression et d’incarnation (très bien chanté au demeurant !) dans ce qui devient soudain un rôle principal. 


Parmi les trois excellentes Grecques, j’été ravi de retrouver les prometteuses Marine Lafdal-Franc (la meilleure déclamation française dans Ariane et Bacchus de Marais en avril dernier !) et Jehanne Amzal (ronde de timbre et précise de verbe !).


J’en viens à deux micro-réserves. Judith van Wanroij (Iphigénie) a toujours pour elle cette jolie patine de timbre, cette connaissance du style, et elle était vraiment en verve vendredi soir, essayant même de jouer jusqu’au bout lorsqu’elle ne chantait pas. Je ne puis m’empêcher de penser, cependant, qu’une voix aux contours plus définis et une diction plus précise auraient pu porter Iphigénie hors de la seule composante passive / plaintive pour porter haut le vers et faire aussi d’elle une héroïne qui fait le choix délibéré de son destin, fût-ce en obéissant. 

Petite frustration aussi avec Tassis Christoyannis, qui peut être un diseur exceptionnel (témoin son Idoménée de Campra il y a un an !), mais semblait assez terne et introverti hier – le rôle est trop grave pour lui et il connaissait sa partition, mais le résultat était tant sur la réserve qu’il évoquait un déchiffrage avancé et prudent (même la couverture vocale était plus opaque que d’ordinaire), alors que sa partie contient peut-être les plus belles pages de la partition !  Je ne sais pourquoi, mais c’était décevant, lorsqu’on sait de quel bois il est fait. 



À qui confier le chant du XVIIIe siècle ? — Chanteurs récurrents


Comme souvent, je me demande si je ne vais pas d’abord au concert pour pouvoir mieux me poser des questions… J’en ai deux en tout cas. 


D’abord, la distribution : le CMBV et Bru Zane programment toujours les mêmes chanteurs. L’avantage est d’abord, je le devine, logistique : en disposant d’artistes qui se connaissent entre eux, et qui connaissent le style, on gagne un temps considérable en répétition, ce qui permet de limiter les coûts ou, à coût égal, d’optimiser le temps de répétition pour effectuer davantage de travail de détail. Lorsqu’on est simplement mélomane, on néglige parfois cet aspect : une production, ce sont aussi des conditions matérielles, et ce qui peut nous paraître une négligence peut simplement résultat du fait que le temps de répétition dévolu à des œuvres aussi longues est finalement assez réduit si l’on veut entrer finement dans le détail !  (Ne pas oublier aussi que leur rareté fait que personne, à part éventuellement le chef, n’a un long compagnonnage qui permette de griller les étapes de l’apprentissage et de donner une conception mûrie depuis des années…).

L’autre bienfait que cela permet d’entendre des voix soigneusement choisies, souvent dotées de belles qualités (de timbre, d’expression, parfois de diction), et de les retrouver avec plaisir – je ne connais pas grand’monde qui se plaigne d’entendre souvent Gens, d’Oustrac, Auvity, Dubois, Vidal, Mauillon, Christoyannis, Bou, Lécroart ou Courjal…


Je m’interroge cependant : si en tant que mélomane nous avons un désaccord esthétique avec ces choix, nous risquons de devoir vivre avec tout un pan du répertoire difficilement écoutable, pour des décennies avant que ce ne soit réenregistré. 

Pour ma part, Watson, Kalinine, Mechelen, Dolié, Witczak, même si leurs qualités d’artiste déjouent régulièrement mes craintes, n’incarnent vraiment pas mes idéaux pour ce répertoire – ni ne me paraissent cohérents avec ce que l’on peut supposer du chant XVIIIe, avec leur couverture au minimum XIXe. Je les cite à titre d’exemple, ce qui ne remet nullement en cause leur dévouement admirable envers ce répertoire, ni même leurs qualités d’artistes – je m’interroge plus largement sur l’adéquation de leur technique à ce répertoire, sur ce qu’ils peuvent apporter ou retirer aux œuvres et à cette esthétique, par sur leur bonne foi ni sur leur valeur intrinsèque de musicien (qui me paraît absolument indéniable).


On pourra m’objecter, et non sans raison, que si l’on changeait d’interprètes à chaque fois le résultat serait aléatoire et permettrait moins d’anticiper les adéquations et les réussites, surtout si les chanteurs ne sont pas spécialistes. C’est vrai. Mais cela varierait peut-être un peu les timbres et les incarnations. 

Je n’ai pas de réponse à cette question, c’est simplement un parti pris sur lequel je m’interroge : je ne sais pas si (indépendamment des questions pratiques) il est le meilleur artistiquement – considérant que globalement les chanteurs récurrents de ces productions sont vraiment excellents !



À qui confier le chant du XVIIIe siècle ? — Tessitures sans titulaires


Sur la seconde question, plus technique, j’ai davantage une opinion formée : pourquoi distribuer les rôles de Calchas et d’Agamemnon, qui disposent d’aigus mais dont le centre de gravité est vraiment bas, à d’authentiques barytons ?  Bou et Christoyannis étaient vraiment embarrassés, par moment, à râcler le plus élégamment possible le bas de la tessiture, ce qui rendait leur projection et leur expression plus difficiles. 

Idéalement, il aurait fallu des basses chantantes, pas nécessairement de l’ampleur de Teitgen (qui est de toute façon passé à autre chose) ou Courjal, mais plutôt de la typologie de Thibault de Damas ou d’Edwin Crossley-Mercer (que je n’aime pas beaucoup dans ce répertoire, mais ce n’est pas ici mon sujet), pour citer des noms qui ont déjà contribué à ces productions. 


En réalité je vois très bien pourquoi on les a choisis : on ne dispose pas, dans le circuit baroque français, de basses d’un charisme équivalent à Bou et Christoyannis. Elles existent bien sûr (sur le nombre de chanteurs professionnels, on ne trouverait pas deux pauvres basses pour tenir les quelques rares rôles d’ampleur de ce répertoire ?), mais elles ne sont pas en lumière – et celles formées au CMBV ont en général un timbre étroit et un petit volume qui ne les destine pas à de grands solos dramatiques d’opéra à projeter dans des salles de la taille des théâtres des XIXe / XXe siècles. 


Mais le résultat n’est pas tout à fait idéal ici. (Et ce, même si je donne tout pour entendre Jean-Sébastien Bou dans n’importe quel rôle où il n’a rien à faire, parce qu’il y sera quand même le meilleur en dépit de toutes les limitations vocales…)


J’ose alors la question que personne n’a eu le front de poser : si l’on n’a pas trouvé les barytons-basses éloquents pour chanter ces rôles (ou qu’ils sont trop chers et pris par d’autres répertoires), pourquoi ne pas jouer, au minimum, à un diapason plus favorable (440, voire un peu plus… à part Achille, ça ne rendrait vraiment pas les autres rôles très tendus) ?


Et là, on a le vertige : le chef et les musicologues du projet refuseront probablement cette compromission vis-à-vis de la promesse initiale de retour à l’authentique ; les instruments ne peuvent pas tous tenir ce changement-là (tension du chevillier pour les cordes, bois qui sont des copies d’originaux à diapason fixe, qu’on ne bâtit pas pour des diapasons à 440 Hz…). Voilà beaucoup d’obstacles. 


Donc le choix d’engager des chanteurs un peu à l’extérieur de la tessiture mais terriblement charismatiques se tient en réalité. 


Mais l’on s’écarte finalement de l’authenticité du profil vocal de ces rôles, ce qui pose aussi des questions sur l’ampleur des compromis nécessaires pour qu’un tel projet puisse aussi toucher un public et aboutir sur une représentation appréciée et un enregistrement commercialisable… 



À qui confier le chant du XVIIIe siècle ? — À des beuglards dix-neuvièmistes


Je reste toujours perplexe devant les techniques vocales des chanteurs qui interprètent le répertoire baroque – où les différents ensembles, quelle que soit la nation et la période concernée, prétendent tout de même revenir aux sources. Ils vont dégoter ou reconstruire des instruments originaux injouables, dont ils finissent par obtenir un résultat immaculé (tel qu’on n’en a probablement jamais eu à l’origine !)… mais ils travaillaent avec des chanteurs verdiens


Car la quasi-totalité des chanteurs du circuit (même ceux que j’adore) ont pour base une technique conçue pour chanter le répertoire du XIXe siècle : couverture vocale massive (qui unifie et protège le timbre lors de la montée dans les aigus), harmoniques très denses des formants (les réseaux d’harmoniques qui permettent de passer l’orchestre en surinvestissant des zones de fréquence que reçoit particulièrement bien l’oreille humaine)… ce sont des postures vocales tendues vers l’émission de médiums très robustes et d’aigus sonores, plutôt qu’à mettre en valeur le détail des inflexions d’un texte, car s’éloignant beaucoup de la clarté de l’émission parlée. 


Pourtant, on n’a pas besoin de voix aussi charpentées pour ce répertoire, aux orchestres peu épais (a fortiori accompagné avec des instruments naturels, qui créent une « barrière » sonore beaucoup moins serrée). 


La raison ?  Tout simplement, les chanteurs lyriques commencent tous par apprendre la technique XIXe (à la sauce XXIe, qui n’est en plus pas forcément la meilleure en matière de clarté et de naturel…), même ceux qui se spécialisent très vite dans le baroque. 


On n’a pas nécessairement de vue très claire de ce qu’était le chant des XVIIe-XVIIIe siècles – je veux dire, on a beaucoup de descriptions, mais l’écart entre une description verbale et le résultat sonore de ce qu’est un placement vocal est à peu près irréductible (imaginez devoir reproduire l’accent anglais rien qu’en lisant des descriptions dans des livres…) –, mais on sait qu’on utilisait le registre léger pour les aigus, que la déclamation prévalait en France (et que toutes les préoccupations concouraient à l’intelligibilité du chant), et qu’on n’avait pas du tout besoin de voix très unifiées et sonores. 


Je suis donc étonné qu’on n’ose pas des expérimentations de ce côté-là… le belting de Marco Beasley n’est pas plus authentique, mais en cherchant du côté de toutes les techniques d’émission, classiques ou non, connues aujourd’hui, on pourrait sans doute essayer des choses intéressantes. Mais c’est un dépaysement encore plus radical que l’introduction des instruments d’époque, dans la mesure où il faudrait travailler avec des musiciens de culture différente… à l’échelle d’une production à boucler avec un nombre de répétitions limitées, on mesure bien l’inconfort, voire l’impossibilité. 


Mais sur le temps long, qu’il y ait une classe spécialisée (comme le fut la classe de Rachel Yakar aux débuts des Arts Florissants, qui produisait pour le coup des voix très typées et adaptées au besoin de ce répertoire) qui essaie de promouvoir des émissions plus spécifiques et compatibles avec les enjeux de la tragédie en musique, ce serait vraiment bienvenu…


(Je n’espère plus, à la vérité, en constatant une évolution assez inverse des écoles de chant, toujours plus opaques dans tous les répertoires.)



Comme vous le voyez, cette représentation de haut niveau et absolument passionnante a un peu emballé mon imagination sur plusieurs étages – où il n’y a pas toujours la lumière, certes. 


Au plaisir de nouvelles aventures ! 


lundi 3 octobre 2022

Anniversaires 2022 – V – 1872 & 1922 : Hausegger, Halphen, Juon, Büsser, Perosi, Séverac, Vaughan Williams, Scriabine, Baines


Cinquième livraison

anniversaires compositeurs année 2022
Hausegger, Perosi, Baines,
Büsser, Halphen, Séverac,
Scriabine, Vaughan Williams, Juon.

Comme l'année a beaucoup avancé et que la série ukrainienne ainsi que l'augmentation de ma pratique de déchiffrage commenté ont occupé une grande part du temps prévu pour l'écriture de cette série sur les compositeurs de la saison, je reprends le fil en réduisant au maximum le détail : ce seront désormais moins des présentations que des évocations, pour que vous ayez une idée de ce qu'on aurait tout à fait pu programmer ou enregistrer cette année au lieu de Mozart, Schubert et Beethoven.



Né en 1872 (150 ans de la naissance)
 
Siegmund von Hausegger (1872-1948).
→ Grand chef d'orchestre (directeur musical du Philharmonique de Munich pendant dix ans à partir de 1924, prof de Jochum, etc.), auteur d'opéras qu'on n'a jamais remontés, il connaît un regain d'intérêt avec les quelques albums marquants que lui a consacrés CPO autour de ses lieder orchestraux et de ses poèmes symphoniques, d'un postromantisme particulirement élancé et inspiré.
● La Natursymphonie et le disque contenant la Dionysische Fantasie (♫ extrait) sont à connaître en priorité, mais les quatre monographies qui lui sont consacrées (toutes chez CPO), plus Wieland der Schmidt par l'American Symphony sont très réussis.
■ Même pas besoin de faire un effort : un contemporain de Mahler qui écrit une Symphonie Naturelle et des poèmes symphoniques dionysiaques, dans une langue sonore qui évoque largement notre culture filmique, ça s'imposerait assez facilement passé le premier concert nécessairement un peu vide.

Fernand Halphen (1872-1917).
→ Particulièrement mal connu malgré ses œuvres chambristes de grande qualité, sorte de Fauré – son maître – plus évident (mais pas moins raffiné), Halphen pourrait de surcroît être un objet de mémoire : d'une famille illustre, juif et fils de banquier, veuillez adresser vos plaintes au Bureau des Clichés, Prix de Rome, mort sur le champ de bataille en 1917, il ferait un sujet d'étude pertinent sous beaucoup d'angles, et pourrait être programmé au fil de nobreuses thématiques.
● Le disque de mélodies gravé par François Le Roux et Jeff Cohen, somptueux, est devenu très difficile à trouver en physique, mais je vois qu'il est désormais republié en flux. (♫ extrait)  On trouve aussi une symphonie en ut mineur, au disque, par… l'Orchestre du Campus d'Orsay !
■ Un destin aussi singulier pourrait aisément être mis en valeur, sans avancer de grands frais, à travers des récitals de mélodies… Que ce soit en tant que récital monographique, en tant que concert thématique  au format mixte (avec récitant, projections…), ou en forme d'hommage aux musiciens de la grande guerre. Typiquement le genre de choses qu'on pourrait programmer dans les amphis de la Cité de la Musique, de Bastille, à Cortot, etc.

Paul Juon (1872-1940).
→ Compositeur helvético-russe, élève de Taneïev et Arenski, qui écrit lui aussi de la belle musique de chambre, plus sobre et moins typiquement russe que ses modèles, pas aussi généreuse mélodiquement, mais écrite au cordeau.
● On trouve de beaux enregistrements du Trio piano-cordes, du Quatuor piano-cordes (anthologie de l'Ames Quartet chez Dorian Sono Luminus), du Sextuor piano-cordes (chez CPO évidemment). (♫ extrait)
■ On pourrait faire de beaux programmes thématiques en mêlant trois trios russes, par exemple la filiation prof-élève  Tchaïkovski-Taneïev-Juon… Mais vu que les programmes sont faits en suivant ce que les vedettes apportent, ce n'est pas gagné.

Henri Büsser (1872-1973).
(parfois graphié « Busser »)
→ Autre Prix de Rome, chef réputé (il nous reste un impressionnant Faust avec Vezzani et Journet !), nous le connaissons surtout pour ses orchestrations du Chant du Départ de Méhul, de la Petite suite de Debussy (sa version la plus couramment jouée) et récrit l'orchestration de Printemps, perdue, sous la supervision de Debussy. Il écrit par ailleurs de belles mélodies, mais l'on a aussi des opéras jamais enregistrés, comme une Vénus d'Ille qui rend très curieux. Comme il n'est toujours pas libre de droits, et pour longtemps (mort en 1973 !), cela ne facilite pas la diffusion de ses œuvres, évidemment.
● Quasiment rien pour lui-même au disque. Des bouts de choses dans des récitals de chanteurs du passé (Martial Singher par exemple) et quelques pièces brèves manifestement conçues pour les concours, guère davantage. (♫ extrait)
■ Je voudrais évidemment que le simple fait de son lien avec Debussy et sa présence importante dans le paysage musical de son temps le fasse rejouer, mais il serait sans doute plus raisonnable d'espérer que la célébrité de La Vénus d'Ille, lecture fréquente au collège, ne finisse par motiver un programmateur qui l'a relu récemment avec son ado…

Lorenzi Perosi (1872-1956).
→ Auteur d'oratorios à l'esthétique singulière – quelque part entre Parsifal, la simplicité italienne et l'épure du cécilianisme… – sur de nombreux sujets, en particulier du Nouveau Testament. Membre de la Giovane Scuola comme les véristes, il était du côté du mouvement cécilien et n'a pas composé d'opéra… Perosi tient à la fois la place de représentant principal du mouvement anti-théâtralité religieuse… et à avoir écrit beaucoup d'oratorios (dans une esthétique plus contemplative que dramatique en effet). Quoique d'abord compositeur, notamment auprès de Pie X, il finit par être ordonné prêtre (tout en continuant de composer). Son legs ne se limite pour autant pas à la musique sacrée : le catalogue contient aussi de beaux quatuors à cordes, dans la même esthétique apaisée mais raffinée.
● Beaucoup de choix chez Bongiovanni – pas toujours bien capté – pour les oratorios (♫ extrait) et la musique de chambre (♫ extrait). Côté musique de chambre, le Trio à cordes n°2 gravé avec le Roma Tre Orchestra Ensemble est particulièrement persuasif, dans des conditions techniques d'exécution et de captation très supérieures à celles des méritoires volumes Bongiovanni.
■ Ce n'est pas le plus évident à programmer, surtout pas en concert… mais on pourrait imaginer que des églises programment certains oratorios dans la période liturgique idoine, ou que des ensembles amateurs (ce n'a pas l'air très difficile, peu de figures rapides, de fugues, etc.) s'en emparent. (Cependant il faut ensuite remplir la salle à la seule force d'un nom méconnu…)

Déodat de Séverac (1872-1921).
→ Grand représentant du mouvement régional musical, il est l'auteur d'une thèse (critique) sur la centralisation musicale, et déplorait une forme d'uniformisation des références musicales en raison de la concentration des compositeurs à Paris, soit cherchant les commandes officielles, soit fréquentant les mêmes salons (d'indystes et debussystes).
→→ Son écriture se distingue bel et bien par son caractère savant issu de l'école d'indyste (études à la Schola Cantorum) mêlée à une recherche de simplicité et une référence permanente au terroir (très attaché au Lauragais et au Roussillon).
● Au disque, on trouve son piano et quelques mélodies (♫ extrait), qui constituent de toute façon l'essentiel de son legs, mais aussi une belle version (chez Timpani) du Cœur du Moulin, sorte de conte pastoral dont l'intrigue très fluette est prétexte à faire entendre une évocation de la nature – animaux et forces naturelle. Une très jolie chose, sans prétention de grandeur. (♫ extrait)
■ Ses œuvres auraient sans doute avant tout leur place dans les lieux qu'elle célèbre – parfait pour de petites églises avec un format voix-piano à écouter un soir d'été… Mais on est bien sûr très curieux de sa tragédie Héliogabale… créée à Béziers !

Ralph Vaughan Williams (1872-1958).
(son patronyme est bien Vaughan Williams, toute sa famille avait les deux noms)
→ Statut étrange, à la fois un grand classique incontournable, très abondamment servi au disque, et un compositeur relativement méconnu, fragmentairement donné en concert, même au Royaume-Uni. Il a pourtant servi tous les genres avec abondance. Parfois dénoncé pour son sirop figuratif, parfois admiré pour ses trouvailles purement musicales, c'est bel et bien un Anglais…
● Dans l'immensité des disques, difficile de recommander quelque chose en particulier. Si les opéras s'engluent dans une temporalité lente, des livrets bavards et un manque de sens du rebond dramatique, beaucoup de beautés dans les petits formats, mélodies (certaines pour voix & violon, très réussies !), musique de chambre…
●● Pour les symphonies, j'ai un faible pour l'épique Première (une gigantesque cantate sur du Whitman) et les tendres 3 & 5, plutôt que les symphonies « de guerre » 4 & 6, plus tourmentées mais moins inventives en climats et textures. Elder-Hallé, très bien pensé dans un son superbe, est sans doute l'intégrale la plus consensuelle possible, mais Hickox me paraît le sommet côté phrasés, malgré la prise de son plus floue de Chandos. Boult-New Philharmonia (sa version EMI) est remarquable aussi. J'aime moins les autres grands classiques disponibles dans la vaste discographie (Boult-LPO-Decca, Haitink, Previn, Thomson, Bakels…). (♫ extrait)
■ Clairement, niveau concerts, en France ce fut le calme plat. Même pas par le biais de la musique de scène ou de film, même pas un de ses poèmes symphoniques sirupeux ou sa symphonie à programme « Londres »… nadanichts.

Alexandre Scriabine (1872-1915)
→ Nul besoin de le présenter, celui-là, le pionnier, l'antifolkloriste, l'amoureux des quartes… mais son anniversaire aurait pu être l'occasion de programmer des portions entières et cohérentes de ses Préludes ou Études, un cycle de ses poèmes-symphonies, ou une intégrale de ses Sonates…
● Au disque, on a tout. Si vous n'avez pas encore essayé L'Acte Préalable, la très belle version Ashkenazy, captée avec clarté sur tous les plans et timbres, permet de profiter de ce projet dément qui ressemble, aussi bien dans l'ambition initiale que dans le résultat pléthorique et dégramenté, à un précurseur de Licht de Stockhausen. (♫ extrait)
■ Le concerto pour piano, d'un Chopin « augmenté », est revenu en grâce ces dernières années – œuvre magnifique, mais un peu complexe pour les amateurs de piano purement mélodique, et trop sentimental et accessible pour les mélomanes en recherche d'œuvres audacieuses (c'est un peu injuste, dans la mesure où l'œuvre est à la fois très généreusement lyrique et particulièrement sophistiquée…). (♫ version)
■■ Autrement, l'on n'a pas vu grand'chose pour l'instant. Les salles auraient vraiment pu oser des cycles de ses œuvres, pas si nombreuses, et qui mettent vraiment en valeur les pianistes. En regard, pourquoi pas, avec Roslavets (ou même Rachmaninov et Medtner). Les poèmes-symphonies sont joués d'ordinaire mais rien n'a été présenté comme un cycle complet ni cohérent.

Je ne peux pas parler de tous, mais 1872 est aussi l'année de naissance de :
Julius Fučik (le compositeur de marches !),
Eyvind Alnæs,
Sergey Vasilenko,
Joan Lamote de Grignon,
William Poststock,
Albert Seitz,
Bernhard Sekles,
Salvator Léonardi,
Emil Votoček,
Ezra Jenkinson,
Rubin Goldmark,
Frederic Austin,
Stanislav Binički,
Clara Mathilda Faisst,
Annette Thoma,
Louis Tunison,
Mabel Madison Watson,
Eliza Woods…



Mort en 1922 (100 ans du décès)

J'ai étrangement peu de monde à présenter en 1922.

William Baines (1899-1922).
→ Pianiste professionnel, auteur d'un assez vaste catalogue malgré sa courte vie (tuberculose), incluant une symphonie en ut mineur, des poèmes symphoniques de la musique de chambre et beaucoup de piao solo, il entrelace volontiers sa musique avec des sous-titres évocateurs, un peu à la façon des Clairs de lune d'Abel Decaux. Comme lui, il explore des chemins de traverse harmonique qui peuvent surprendre par leur sinuosité – beaucoup de parenté, pour un Anglais, avec les futuristes (peut-être l'influence de Scriabine, lis-je, mais sa musique est vraiment moins forme pure, davantage évocation).
● Très peu de choix. Mais sa symphonie existe, et quelques-unes de ses pièces pour piano marquantes (les ♫ 7 Préludes !) ont été couplées avec celles du grand Moeran sur un album Lyrita joué par Eric Parkin.
■ L'aspect « jeunesse maudite » pourrait créer un intérêt du public, en couplant par exemple avec Guillaume Lekeu, Lili Boulanger et le fils de Scriabine… Et puis le piano, ça ne coûte pas cher, n'importe qui peut en mettre une pièce dans un récital Chopin. (Mais le rêve de la plupart des pianistes semble être de rejouer les disques qu'ils ont écoutés et les pièces qu'ils ont travaillées pendant leurs études, alors…)

Je connais bien trop mal les autres pour en parler, mais ils sont nombreux :
Carl Michael Ziehrer,
František Ondriček,
Nikolai Sokolov,
Edwin Eugene Bagley,
Vittorio Monti,
Theodora Cormontan,
Florence Ashton Marshall,
Ika Peyron,
Alicia Van Buren,
Marian Arkwright,
Felipe Pedrell,
Luigi Denza,
Francis Chassaigne,
Antonio Scontrino,
Hans Sitt,
W. H. Jude,
Giacomo Orefice…




Nous resteront donc ceux nés ou morts en 1922 et 1972 !  Xenakis, Amirov, Grové, Serocki, Popov, Wolpe, Erkin, H. Brian, Grofé, Leibowitz, Bárta, Apostel, Levant, Puts… voilà encore quelques gens importants à présenter rapidement !

À très vite pour de nouvelles aventures !

David Le Marrec

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