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HAENDEL - Il Trionfo del Tempo e del Disinganno - 06 avril 2007, salle Pleyel (Paris) - Minkowski (Louvre) - Pasichnyk, Bonitatibus, Stutzmann, Ferrari

Nous vous présentons le petit dernier (latest plutôt que last, si possible) des comptes-rendus de Sylvie Eusèbe.

Paris, Salle Pleyel, vendredi 06 avril 2007, 20h.
Georg Friedrich Haendel :

Marc Minkowski : direction ; Les Musiciens du Louvre-Grenoble.

La Beauté (Beltà) : Olga Pasichnyk (soprano)
Le Plaisir (Piacere) : Anna Bonitatibus (mezzo-soprano)
La Désillusion (Disinganno) : Nathalie Stutzmann (alto)
Le Temps (Tempo) : Stefano Ferrari (ténor)


A l’issue du concert, lors du dernier rappel, Marc Minkowski prend sur son pupitre la partition d’Il Trionfo del Tempo e del Disinganno et, dans un geste éloquent en direction du public, il pose la main dessus. Il a raison : pendant que nous applaudissons à tout rompre les musiciens et les solistes, pensons-nous à Haendel ?
En 1910, dans son ouvrage consacré à Haendel, Romain Rolland écrit ceci :
« … ce n’est pas seulement de cette popularité un peu banal que je veux parler, quoiqu’elle ne soit pas à négliger : car il n’y a qu’un sot orgueil et un cœur rétréci qui dénient toute valeur d’art à l’art qui plaît aux humbles ; ce que j’entends surtout par le caractère populaire de la musique de Haendel, c’est qu’elle est vraiment conçue pour tout un peuple, et non pour une élite de dilettantes, comme l’opéra français entre Lully et Gluck. Sans jamais se départir d’une forme souverainement belle, elle traduit, en un langage immédiatement accessible à tous, des sentiments que tous peuvent partager ».
C’est ce langage « populaire » qui vient de nous toucher dans cette musique joyeuse ou triste, calme ou rageuse, méditative ou extravertie, et rappelons-nous que c’est Haendel que nous sommes entrain de saluer avec enthousiasme à travers ses interprètes.

Il a composé ce Trionfo del Tempo e del Disinganno (Le Triomphe du Temps et de la Désillusion) à 22 ans, sur un texte du Cardinal Pamphili, alors qu’il était à Rome. C’était son premier oratorio, genre créé pour contourner l’interdiction papale de représenter un opéra dans la Cité Sainte. En dehors de l’absence d’action scénique et de ses deux parties au lieu des trois actes, il y a beaucoup de similitudes entre ce Trionfo et un opéra : une histoire, des personnages allégoriques, des dialogues, des ouvertures, des récitatifs, des arias, des duos et même deux quatuors.

A l’image de l’œuvre qui va suivre, une Sonate au tempo bien marqué rassemble avec maîtrise des ambiances variées, comme un dialogue entre le violon et l’alto ou un solo de hautbois. On remarque d’ailleurs tout au long de l’œuvre que les associations voix-instrument solo sont souvent originales et très réussies : soprano avec violoncelle (« Venga il Tempo »), mezzo avec orgue (« Un leggiadro giovinetto »), contralto avec flûtes (« Crede l’uom »), ténor avec les violons.

Le premier air est celui de la Beauté qui contemple sa jeunesse dans un miroir en déplorant qu’il n’en sera pas toujours ainsi. La voix de la soprano Olga Pasichnyk est extrêmement puissante et elle me semble en profiter avec exagération : au 8ème rang de face, ses forte aigus me font presque mal aux oreilles…

Mais le Plaisir arrache la Beauté à sa méditation et lui jure qu’elle sera toujours belle, en échange la Beauté promet de ne jamais trahir la confiance de ce Plaisir si obligeant.
Dans son premier air, le Plaisir incite à se détourner de la peine, et la mezzo-soprano Anna Bonitatibus séduit par son engagement. Son vibrato est plus net que celui de la soprano, et elle roule les « r » avec légèreté (« non avrrra »).

Pour tempérer un peu les ardeurs des deux personnages qui se sont déjà exprimés, voici le Temps uni à la Désillusion (dans le sens la non-illusion, c’est-à-dire de la Vérité plutôt que de la triste Désillusion).
Lentement, la Désillusion rappelle que la beauté ne dure qu’un instant et ne revient jamais. J’apprécie toujours autant ce « non torna piu » chanté par Nathalie Stutzmann, a cappella pour la première fois, et avec gravité pour bien marquer son importance. L’articulation admirable du « piu » détache le « i » et retient si doucement, si longuement le « u/ou ». La contralto accentue davantage la seconde partie de l’aria plus « joyeuse » (les « i » de « ride » et de « fiore »), et lors des nombreuses reprises des quatre premiers vers, elle agrémente son chant de délicates variations, plongeant le public dans un silence attentif.

La riposte du Plaisir est immédiate : « prenons les armes, et l’on verra qui sera le plus fort ».
Le défit est lancé, et dans un air très virtuose la Beauté se confie « à une armée de plaisirs » afin de combattre « les cruelles morsures du Temps ». Olga Pasichnyk est ici très brillante dans ses vocalises, malgré quelques aspérités aux changements de registres.

Mais voici que s’avance le Temps qui fait retentir très virilement son indignation : « une frêle beauté me déclare la guerre ? » et ce « fa guerra » fait véritablement trembler ! Très concentré, sérieux, pénétré de son rôle, le ténor Stefano Ferrari, fermement campé sur ses jambes, les points serrés, déploie une puissante énergie pour faire ouvrir les tombeaux afin de montrer à cette légère Beauté qu’ils sont remplis de ses semblables. L’engagement du chanteur est touchant, son chant, parfois un peu faux, ne fait cependant pas oublier la difficulté de la partition.

Mais peine perdue, la jeune Beauté en duo avec le Plaisir estime que les soucis sont pour la vieillesse. Les deux voix vont bien ensemble et sont équilibrées, elles vocalisent de concert avec virtuosité.

Jusqu’à la fin de l’œuvre vont ainsi s’affronter le Plaisir d’un côté et le Temps uni à la Désillusion de l’autre, poursuivant cette pauvre Beauté de leurs vérités. On se doute bien de l’issue du combat, et puisque les arguments des uns et des autres ne brillent pas par leur profondeur philosophique, on s’attache à suivre la musique qui traduit avec une stupéfiante imagination l’évolution prévisible du propos.

Donc, après ses premiers airs joyeux et brillants où la Beauté exprime avec insouciance toute sa fière et jeune vanité, nous la voyons déjà beaucoup plus inquiète à la fin de la première partie, jetant des regards angoissés au Temps et surtout à la Désillusion qui lui tient tête.

Le Plaisir quant à lui essaye encore la persuasion en douceur dans un air qui s’ouvre sur un solo d’orgue (« Un leggiadro giovinetto »). Lors de la création, c’est Haendel lui-même qui tenait l’orgue, Corelli étant à la direction… Aujourd’hui, beaucoup des musiciens se balancent au rythme paisible de cet aria et Marc Minkowski arrête presque de conduire son orchestre.

Dans son air magnifique « Crede l’uom », la Désillusion nous averti que le Temps est invisible et que là est son danger. Nathalie Stutzmann accentue le « e » de « Crede » et le tient de telle sorte qu’il fait vibrer mon tympan d’une façon particulière, propre à cette chanteuse. Elle marque les temps avec souplesse et donne corps à de longues variations sur le « a » de « vanni » : partant d’assez bas, elles montent en une lente progression pour se résoudre sur le « i » appuyé. La partie centrale est courte mais virtuose, et la fin de l’air est si émouvante que le public fait une ovation à Nathalie Stutzmann, les musiciens l’applaudissent et Marc Minkowski en profite pour lui faire un baisemain.

L’orchestre se déchaîne pour l’air du Temps (« Folle, dunque tu sola presumi »), et le ténor Stefano Ferrari, toujours aussi engagé, tient bon au milieu de cette tempête !

La seconde partie de l’œuvre voit la Beauté échapper progressivement au Plaisir. Celui-ci pourtant combat avec virulence dans deux airs où il exprime sa colère. Anna Bonitatibus est extrêmement impressionnante, sa voix souple, rebondissante, réaliste de beaux fortissimos bien gradués, et de délicats pianissimos. Elle culmine, ou fulmine, dans l’aria « Come nembo che fugge col vento » : elle observe le public d’un regard noir et vindicatif, elle s’adresse à lui avec véhémence, tourne les pages de sa partition avec violence, suit la musique de tout son corps, et reçoit en échange de tant d’engagement réussit une grande ovation.
Mais, en guise d’ample respiration entre ces deux airs « musclés », je ne résiste pas au plaisir de citer l’air « Lascia la spina » à la musique si célèbre puisque Haendel l’a utilisée trois fois, la plus connue étant dans Rinaldo pour l’aria « Lascia ch’io pianga ». Après la réplique de la Désillusion qui, s’adressant à la Beauté, lui décrit les larmes des justes comme des perles du ciel, Marc Minkowski « met musicalement en scène » cet aria du Plaisir. Il impose un long, un très long silence, et lorsque l’attention du public est la plus profonde, il débute l’aria. Les longs soupirs détachent nettement les mots des deux premiers vers (Lascia- -la spina- , cogli- -la rosa- ) et ils prolongent notre silence recueilli. Lors des reprises, Anna Bonitatibus atteint une intensité dramatique exceptionnelle grâce à de merveilleux pianissimos, et dans le silence, toujours lui, qui suit l’aria, éclate une ovation digne de notre émotion.

La Désillusion de Nathalie Stutzmann anime peu à peu ses arias, « Più non cura » est encore ample et ponctué de graves longtemps tenus (le second « o » de « orror » par exemple), mais « Chi già fu del biondo crine » bouge en souplesse, les variations s’envolent même si le « à » de « cadrà » (s’effondrer) reste profond pour accentuer le sens du mot.

Le très beau duo du Temps et de la Désillusion est introduit par le violoncelle et le théorbe qui reprennent le thème du premier aria de la Désillusion « Se la Bellezza ». Les voix d’une grande douceur s’accordent parfaitement, lors des reprises, la contralto lance « Il bel pianto » a cappella, puis le ténor reprend le chant dans une belle complémentarité, et les chanteurs se rejoignent sur les derniers mots de l’aria « in ogni fior ».

Après de longues hésitations, la Beauté se tourne enfin du côté de la sagesse. Cette transformation est couronnée par l’ultime aria de l’oratorio « Tu del Ciel ministro eletto » que la soprano chante dans une retenue croissante. Marc Minkowski ralentit progressivement son orchestre, le dépouillement musical et les silences de plus en plus présents nous préparent à la fin de l’œuvre et traduisent l’élan de la Beauté vers Dieu. Olga Pasichnyk atteint une belle intériorité et traduit avec émotion l’entrée dans le monde spirituel. Puis la musique s’arrête dans une sobriété étonnante, comme suspendue, nous laissant dans un profond silence que personne n’ose rompre pendant de longues secondes.

Un léger geste du chef d’orchestre, et voici le public presque soulagé de pouvoir applaudir. Ovations pour les quatre chanteurs qui saluent tour à tour, ovation pour l’hautboïste Emmanuel Laporte à qui la soprano fait don d’une rose de son bouquet !

En ouverture de cette soirée, et alors que tout le monde n’était pas encore installé dans la salle, Marc Minkowski est venu sur scène pour nous faire deux annonces. Immédiatement reconnu par le public parisien et déjà très fortement applaudi, il a du attendre un peu pour que le silence revienne. Il a d’abord tenu à remercier Nathalie Stutzmann qui, malgré un rhume attrapé lors de leur récente tournée avec la Messe en si, a tout de même accepté de chanter ce soir.
J’ai l’impression que peu de chefs dirigent cette œuvre et que pour Marc Minkowski elle est importante puisque cela fait vingt ans qu’il la donne régulièrement. Il a donc souligné qu’à quelques jours près, on fêtait avec ce concert le 300ème anniversaire de la création d’Il Trionfo del Tempo e del Disinganno de Haendel.

S. Eusèbe, 8-9 avril 2007

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Commentaires

1. Le mercredi 11 avril 2007 à , par Bajazet

Merci pour ce compte rendu.
Deux remarques, si vous permettez.

¶ je ne crois pas que le genre de l'oratorio ait été créé pour contourner l'interdit papal pesant contre l'opéra. C'est plutôt une forme esthétique qui s'inscrit dans l'effort catholique de conduire la séduction sensorielle vers la méditation spirituelle : il relève à la fois de l'art et de la dévotion, comme la peinture contemporaine. Le fait que l'exécution des oratorios comblait le vide d'opéras me semble un phénomène second. Du reste, l'analogie du Trionfo avec un opéra rencontre vite des limites : on a certes une forme dialoguée représentant un conflit, donc dramatique en effet, mais dégagée des contraintes de la scène (espace, continuité des scènes).

¶ il est à peu près impossible de traduire Disinganno en français de façon satisfaisante. Choisir l'équivalent "Vérité" évacue malheureusement tout ce que la notion a de dynamique : littéralement "désillusion" mais au sens où l'illusion est cette puissance de tromperie (c'est justement le sens d'"inganno") qu'incarne la vie terrestre avec ses séductions (séduire, étymologiquement c'est forcément leurrer dans une intention maligne, tromper). Bref, on peut dire que le Disinganno est la notion-clé de cette œuvre, en ce sens typiquement baroque : elle se présente comme un exercice de "désillusion", on pourrait aussi dire, si le mot existait, de "désaveuglement" (l'épisode du miroir est caractéristique), c'est-à-dire comme une leçon de vanité. Tout ce que je vois, tout ce que je sens, tout ce qui me flatte, tout ce dont mon corps peut se flatter, ne sont rien, ou plutôt sont des néants en puissance.

Le paradoxe, comme toujours avec ce genre d'œuvres (ça vaut aussi pour la peinture) est que la profusion sensuelle et séduisante des moyens esthétiques est chargée de célébrer leur extinction ou leur dépassement, et c'est en ce sens que l'air ultime de Bellezza est tellement fascinant, non pas seulement parce qu'il opère une sorte de conversion spirituelle, d'autodafé des plaisirs, mais parce que la musique s'amenuise insensiblement jusqu'à s'abolir dans un silence qui avale tout petit à petit (Minkowski, dans mon souvenir, rend ce glissement de façon stupéfiante). C'est Il Trionfo del Silenzio e del Misterio, non ? Il était drôlement fort, ce jeune Haendel…

2. Le jeudi 12 avril 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Merci à David pour sa mise en valeur, et à Bajazet pour ses instructives remarques si bien tournées.
J'ai beaucoup apprécié l'explication précise du sens de "Disinganno", quant à la génèse de l'oratorio... ah si maintenant je ne peux plus faire confiance aux textes qui accompagnent les CD... où vais-je ;-) ?
Et oui, le "final" de ce Trionfo est extraordinaire, et la façon dont Minkowski "gradue le dépouillement", si je peux dire ça, est un enchantement !

3. Le jeudi 12 avril 2007 à , par Bajazet

Oui, vous pouvez le dire ! :-)
Bon, pour la genèse de l'oratorio, la plaquette a peut-être raison : je ne me suis pas privé de donner mon avis mais je n'ai pas de compétence en la matière, disons que je faisais part d'un doute. Il existe un petit volume "Que sais-je ?" sur l'oratorio, mais je ne suis pas arrivé à le retrouver dans mon fourbi.

4. Le vendredi 13 avril 2007 à , par Caroline

Je trouve aussi que le mot 'disinganno' n'a pas vraiment d'équivalent en français; les précisions de Bajazet sont très justes. Avec le 'disinganno' on sort d'une tromperie, d'une ruse, d'un piège.

Merci pour votre compte-endu.

5. Le vendredi 13 avril 2007 à , par Bajazet

Un petit complément. À Naples se trouve une célèbre chapelle, la Chapelle Sansevero, ornée de statues de Queirolo (XVIIIe s.), dont une allégorie du Disinganno : un homme se dégageant des rets de ce piège dont nous parlions (image dynamique, en effet) :
http://www.culturacampania2.rai.it/site/it-IT/Patrimonio_Culturale/Musei/Scheda/Opere_Principali/Opere/napoli_sansevero_disinganno.html?UrlScheda=napoli_sansevero

Je me demande d'ailleurs si le prince Sansevero qui a conduit cette décoration n'est pas celui dont D. Fernandez avait fait un personnage de son roman Porporino.

6. Le vendredi 13 avril 2007 à , par DavidLeMarrec

A mon tour de réagir à l'article et aux commentaires.

Merci, Sylvie, pour ce compte-rendu. Comme toujours, une présentation de l'oeuvre, c'est invariablement appréciable, surtout que vous le faites sans poncifs tirés du Vignal et mille fois entendus sur France Musique(s). :-)


Sylvie Eusèbe :
A l’issue du concert, lors du dernier rappel, Marc Minkowski prend sur son pupitre la partition d’Il Trionfo del Tempo e del Disinganno et, dans un geste éloquent en direction du public, il pose la main dessus. Il a raison : pendant que nous applaudissons à tout rompre les musiciens et les solistes, pensons-nous à Haendel ?

Il serait intéressant, il est vrai, de faire saluer, même symboliquement, l'ensemble des parties du spectacle. Par exemple, dans le cas d'une oeuvre rare, qu'on puisse applaudir le compositeur et jeter des tomates à l'éditeur qui en a coupé le tiers. (Je ne pense pas au Grand Opéra à la Française, bien sûr.)

En 1910, dans son ouvrage consacré à Haendel, Romain Rolland écrit ceci :
« … ce n’est pas seulement de cette popularité un peu banal que je veux parler, quoiqu’elle ne soit pas à négliger : car il n’y a qu’un sot orgueil et un cœur rétréci qui dénient toute valeur d’art à l’art qui plaît aux humbles ; ce que j’entends surtout par le caractère populaire de la musique de Haendel, c’est qu’elle est vraiment conçue pour tout un peuple, et non pour une élite de dilettantes, comme l’opéra français entre Lully et Gluck. Sans jamais se départir d’une forme souverainement belle, elle traduit, en un langage immédiatement accessible à tous, des sentiments que tous peuvent partager ».

Oui, la musique de Haendel me semble plus accessible, c'est vrai. Lully, du moins pour sa part tragédie lyrique, réclame peut-être un peu plus de familiarité avec le genre. Quant à Gluck, il faut, disons, aimer les formes épurées (et pas trop compliquées). Ca ne flatte pas le populaire, il est vrai.
Mais, même si on tente ainsi de disqualifier sournoisement le baroque-classique français, il est vrai que Haendel propose de la musique accessible de qualité.


C’est ce langage « populaire » qui vient de nous toucher dans cette musique joyeuse ou triste, calme ou rageuse, méditative ou extravertie, et rappelons-nous que c’est Haendel que nous sommes entrain de saluer avec enthousiasme à travers ses interprètes.

Cela dit, le rendu en musique baroque dépend intimement de ses interprètes ; elle leur laisse une grande latitude.
(Un symphonie de Beethoven, même mal jouée, sonne bien.)


Il a composé ce Trionfo del Tempo e del Disinganno (Le Triomphe du Temps et de la Désillusion) à 22 ans, sur un texte du Cardinal Pamphili, alors qu’il était à Rome. C’était son premier oratorio, genre créé pour contourner l’interdiction papale de représenter un opéra dans la Cité Sainte.

A propos de ce débat : c'est ce qui était postulé dans la notice du dernier récital Bartoli, d'où le titre Opera Prohibita (et sa pochette 'interdit aux moins de 18 ans', très amusante de mon point de vue).

Il faut cependant demeurer vigilant, on a tendance à l'emphase sur ces sujets considérés comme "moyen-âgeux". Voir par exemple la docte justification (un rien capillotractée) des coupures dans la notice qui accompagne la Callirhoé de Niquet récemment parue.
On a mobilisé un musicologue pour accomplir la besogne, tout de même !


Anna Bonitatibus séduit par son engagement. Son vibrato est plus net que celui de la soprano, et elle roule les « r » avec légèreté (« non avrrra »).

J'avais le souvenir de "r" au contraire très rapides et sonores.


Pour tempérer un peu les ardeurs des deux personnages qui se sont déjà exprimés, voici le Temps uni à la Désillusion (dans le sens la non-illusion, c’est-à-dire de la Vérité plutôt que de la triste Désillusion).

Sur ce débat qui a fait rage en commentaires, j'abonde tout à fait, y compris sur l'aspect en mouvement (inchoatif, comme on dit) du Disinganno. L'équivalent français serait quelque chose comme Détrompement.


Lentement, la Désillusion rappelle que la beauté ne dure qu’un instant et ne revient jamais. J’apprécie toujours autant ce « non torna piu » chanté par Nathalie Stutzmann, a cappella pour la première fois, et avec gravité pour bien marquer son importance. L’articulation admirable du « piu » détache le « i »

C'est requis en prosodie italienne, mais tout le monde ne le fait pas bien.


L’engagement du chanteur est touchant, son chant, parfois un peu faux, ne fait cependant pas oublier la difficulté de la partition.

Je trouve souvent les commentaires sévères sur Stefano Ferrari, qui se tire tout de même fort bien de partitions difficiles.


n se doute bien de l’issue du combat, et puisque les arguments des uns et des autres ne brillent pas par leur profondeur philosophique,

Pour un peu plus de recherche, on peut peut-être se tourner, côté esthétique française, vers le Dialogue de Jésus et de l'Ame de Paolo Lorenzani. Garanti sans virtuosité et sans épate.
Il est vrai que le jeu de ce Haendel est de brasser des lieux communs, de les mettre plaisamment en scène, plutôt que d'entamer une réflexion métaphysique sérieuse. Malgré le propos, l'hédonisme domine.


Donc, après ses premiers airs joyeux et brillants où la Beauté exprime avec insouciance toute sa fière et jeune vanité, nous la voyons déjà beaucoup plus inquiète à la fin de la première partie, jetant des regards angoissés au Temps et surtout à la Désillusion qui lui tient tête.

Une chose marquante à mon sens, le changement radical d'attributions du ténor. De la représentation de l'âge et de l'autorité, il s'est retrouvé jeune amoureux subversif, avant d'atterrir, au vingtième, dans le registre du ridicule et du maladroitement cauteleux. J'en avais déjà causé sur CSS.


l’air « Lascia la spina » à la musique si célèbre puisque Haendel l’a utilisée trois fois,

Et surtout parce que la mélodie de cette sarabande est inoubliable, d'où son triple usage.



Le très beau duo du Temps et de la Désillusion est introduit par le violoncelle et le théorbe qui reprennent le thème du premier aria de la Désillusion « Se la Bellezza ».

Le théorbe ? J'aurais plutôt pensé un luth, dans Haendel, même si les Musiciens du Louvre connaissent bien l'instrument. Des précisions ?


Je n'oublie pas la Messe en si.

7. Le samedi 14 avril 2007 à , par Bajazet

Jérémie Rousseau (en direct sur France Musique) a trouvé la solution pour traduire "Disinganno" : la déception.
Pauvre garçon, une fois de plus il remporte haut la main la palme du n'importe quoi.

8. Le dimanche 15 avril 2007 à , par DavidLeMarrec

A côté de la grande époque d'Olivier Bernager, ça ne m'étonne même pas. :)

Jérémie Rousseau avait aussi fait des confusions significatives entre haute-contre et contre-ténor, tu te souviens. Ca sent surtout l'à-peu-près et un peu d'impréparation, mais ce n'est pas si grave dans le cadre de cette traduction.

Il n'empêche que je ne comprends pas le pouvoir d'obscurcissement de France Musique\[s\] chez certains cerveaux a priori tout à fait en état de marche.

9. Le mardi 17 avril 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Merci à Caroline et Bajazet pour leurs commentaires. Ah, tous ces distinguos sur le disinganno sont bien instructifs ;-) !

Quant à vous, cher David, voici :

Je n’ai pas lu M. Vignal, mais juste R. Rolland et je ne m’en cache pas (étant une fan de Marguerite Yourcenar, je recommande « Au-dessus de la mêlée » qui aide à rester debout précisément). Quant à France Musique, j’ai la mauvaise habitude de couper cette radio dès que ça parle… C’est dommage pour moi, parce quand on a davantage de patience, on y apprend tout de même des choses.
Je ne connais pas beaucoup le baroque classique français, mais suffisamment tout de même pour ne pas tomber dans les querelles du XVIIIe siècle : j’aime bien Lully, j’aime bien Haendel, j’aime bien Gluck… mais n’allez pas croire que j’aime tout le monde ;-) !!!

Bon, devant l’insistance de l’assistance, je dévoile complètement ma source : c’est dans le livret des CD du Trionfo enregistré par M. Minkowski en 1988 (Erato) que j’ai trouvé cette remarque sur l’histoire de l’oratorio. Ce texte d’accompagnement est d’Ivan A. Alexandre et, si j’en crois la liste de ses publications, il doit savoir de quoi il parle, non ;-) ?
Et cet « opera prohibita », qu’en avez-vous pensé ? Je ne connais pas ce disque, mais j’aime beaucoup C. Bartoli.

J’avais déjà écouté Anna Bonitatibus dans ce Plaisir, il y a environ 2 ans (non, non, inutile de chercher un compte-rendu dans CSS, à cette époque je gardais modestement ma prose pour moi, et c’est mieux comme ça ;-) ). Je me souviens qu’elle était assez réservée dans son chant et dans son attitude générale. L’autre soir à Pleyel, j’ai eu l’impression de découvrir quelqu’un d’autre, capable d’enflammer toute la salle avec sa détermination passionnée à combattre ces tristes figures qu’étaient pour elle Disinganno et Tempo !

Oui, je viens de lire une critique un peu dure à mon avis sur la prestation de S. Ferrari dans ce rôle du Tempo. Il chante un peu faux, d’accord, mais il s’investit bien, et je trouve qu’il a eu beaucoup de mérite de tenir le tempo furioso (tempo avec un petit « t » cette fois-ci) de Minkowski dans plusieurs de ses arias. Je ne reproche pas à quelqu’un les faiblesses dont il a conscience, et S. Ferrari ne donne pas l’impression « de se la jouer », il fait ce qu’il peut (il peut déjà beaucoup) et il semble s’en contenter humblement.

Sur l’attribution de la tessiture de ténor à un rôle comme celui du Temps. Instinctivement, j’aurais plutôt pensé que ce genre d’allégorie serait chanté par une basse ou à la rigueur un baryton. Donc, quand je pense au Temps, je vois le Dieu le Père barbu de la Chapelle Sixtine (ça c’est pour Bajazet qui semble s’y connaitre aussi dans d’autres arts que la musique ;-) ). Mais je reconnais que mon réflexe est fort chenu, et qu’un Tempo ténor jeune et beau gosse est agréable pour les yeux et stimulant pour l’esprit : il n’a pas d’influence sur lui-même, le Temps ne vieillit pas :-) !!!

Quant au théorbe, ma foi je crois que je sais faire la différence entre cet instrument et le luth surtout quand le dit instrument fait 2 mètres de long ! Sérieusement, même si cela avait été un petit théorbe, sur le programme c’était marqué « théorbe », là est toute ma science ;-) !

10. Le mardi 17 avril 2007 à , par DavidLeMarrec

Quant à France Musique, j’ai la mauvaise habitude de couper cette radio dès que ça parle… C’est dommage pour moi, parce quand on a davantage de patience, on y apprend tout de même des choses.

Souvent fausses, hélas.


Bon, devant l’insistance de l’assistance, je dévoile complètement ma source : c’est dans le livret des CD du Trionfo enregistré par M. Minkowski en 1988 (Erato) que j’ai trouvé cette remarque sur l’histoire de l’oratorio. Ce texte d’accompagnement est d’Ivan A. Alexandre et, si j’en crois la liste de ses publications, il doit savoir de quoi il parle, non ;-) ?

Il semble. Mais Bajazet ne remettait pas en cause, il me semble, cette explication ; il en proposait une autre, moins sensationnelle et plus fine qui, je dois l'avouer, me séduit beaucoup. :)

Et cet « opera prohibita », qu’en avez-vous pensé ? Je ne connais pas ce disque, mais j’aime beaucoup C. Bartoli.


C'est à mes oreilles son récital le plus abouti à ce jour. Pourtant je la trouve plus conforme à mes attentes dans Rossini que Haendel, mais entre l'accompagnement somptueux des sinoples de Minkowski, et la voix qui a pris de la patine, qui a atténué les affectations, c'est une très belle réussite.
Cela dit, le récital Salieri était plus palpitant côté programme pour moi, avec quasiment rien de paru au disque.


J’avais déjà écouté Anna Bonitatibus dans ce Plaisir, il y a environ 2 ans (non, non, inutile de chercher un compte-rendu dans CSS, à cette époque je gardais modestement ma prose pour moi, et c’est mieux comme ça ;-) ).

Oh, mais je me souviens de ce que vous avez proposé ici. :)


Sur l’attribution de la tessiture de ténor à un rôle comme celui du Temps. Instinctivement, j’aurais plutôt pensé que ce genre d’allégorie serait chanté par une basse ou à la rigueur un baryton.


C'aurait pu peut-être plutôt chez Monteverdi ou dans la tragédie lyrique (et bien sûr après...), mais pour du seria du XVIIIe, ça me semble tout à fait logique.
De toute façon, les barytons n'existaient pas à l'époque. Je comptais d'ailleurs en toucher un mot à l'occasion.


Donc, quand je pense au Temps, je vois le Dieu le Père barbu de la Chapelle Sixtine (ça c’est pour Bajazet qui semble s’y connaitre aussi dans d’autres arts que la musique ;-) ). Mais je reconnais que mon réflexe est fort chenu, et qu’un Tempo ténor jeune et beau gosse est agréable pour les yeux et stimulant pour l’esprit : il n’a pas d’influence sur lui-même, le Temps ne vieillit pas :-) !!!

La représentation traditionnelle de Chronos, assimilé à Cronos depuis longtemps, en fait logiquement un ancêtre ; antérieur à l'ordre contemporain, et grand-père de toute une génération de dieux.

Ce qui peut expliquer ce réflexe. A moins que vous n'associiez le Temps à l'éternité de notre Barbu à nous ?


Quant au théorbe, ma foi je crois que je sais faire la différence entre cet instrument et le luth surtout quand le dit instrument fait 2 mètres de long ! Sérieusement, même si cela avait été un petit théorbe, sur le programme c’était marqué « théorbe », là est toute ma science ;-) !


Le théorbe est un luth avec des graves, le manche en est long et pointu et, accessoirement, vous noterez généralement trois ouvertures dans la caisse au lieu d'une. A ma connaissance, il est plutôt usé en musique française que dans le seria.
Mais s'il est noté sur le programme et s'il fait "deux mètres" de long, c'est bien un théorbe.

Merci pour les précisions !

11. Le mercredi 18 avril 2007 à , par Bajazet

Si c'est le grand Alexandre qui l'écrit, en effet on peut lui faire confiance, il sait de quoi il parle.
Da erkenne ich Keikobad, und neige mich :-)

Pour le théorbe, il est souvent utilisé dans les orchestres "baroques" dans Haendel. Il y en avait un dans l'orchestre de Jacobs pour Agrippina, par exemple.

(Nulle compétence en peinture, chère Sylvie, mais je deviens plus aguerri dans le maniement de Google ! :-/ )

12. Le mercredi 18 avril 2007 à , par DavidLeMarrec

Pour le théorbe, il est souvent utilisé dans les orchestres "baroques" dans Haendel. Il y en avait un dans l'orchestre de Jacobs pour Agrippina, par exemple.

Pas de pot, je ne crois pas en avoir jamais vu.
L'Agrippina de Jacobs, j'en avais entendu un bout il y a quelque temps, mais de là à me rappeler les choix d'instrumentation...

Merci pour la précision. :-)

13. Le mercredi 18 avril 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Oh, loin de moi l’idée de critiquer sournoisement la belle explication donnée par Bajazet sur l’oratorio ! En fait en citant ma source je répondais à votre remarque, cher David, sur l’utilisation d’ « un musicologue pour accomplir la » basse « besogne »… ;-)

Et pour les daltoniens, pouvez-vous nous dire si les sinoples de Minkowski qui accompagnent somptueusement C. Bartoli sont verts ou rouges, ou les deux ?

Mais quel est donc ce « Barbu à nous » qui semble avoir l’éternité pour lui ?

Merci à Bajazet de citer ses sources ;-) ! Je rappelle qu’hélas je ne connais pas l’Allemand, et que dans ce cas précis, les traducteurs du net n’ont pas été capables de me fournir une traduction compréhensible de la deuxième partie de la petite phrase germanique.

14. Le mercredi 18 avril 2007 à , par DavidLeMarrec

Oh, loin de moi l’idée de critiquer sournoisement la belle explication donnée par Bajazet sur l’oratorio ! En fait en citant ma source je répondais à votre remarque, cher David, sur l’utilisation d’ « un musicologue pour accomplir la » basse « besogne »… ;-)

Ah oui, mais je pensais à celui qui justifiait les coupures dans Callirhoé. :)


Et pour les daltoniens, pouvez-vous nous dire si les sinoples de Minkowski qui accompagnent somptueusement C. Bartoli sont verts ou rouges, ou les deux ?

Du sinople héraldique, d'un vert éclatant.


Mais quel est donc ce « Barbu à nous » qui semble avoir l’éternité pour lui ?

Votre impiété n'a point d'égale ! :-) Je parlais tout bêtement du Barbu que vous observiez dans la Sixtine. :)
"A nous", par opposition au barbu grec dont il était question.


Merci à Bajazet de citer ses sources ;-) ! Je rappelle qu’hélas je ne connais pas l’Allemand, et que dans ce cas précis, les traducteurs du net n’ont pas été capables de me fournir une traduction compréhensible de la deuxième partie de la petite phrase germanique.

Les facéties de Bajazet font des ravages !
"Je reconnais bien là Keikobad, et m'incline", dit la terrible Nourrice du non moins terrible roi des Esprits au début de la Femme sans Ombre de Strauss.

15. Le lundi 23 avril 2007 à , par Sylvie Eusèbe

Je ne connais pas l'opéra de Strauss "la Femme sans ombre", mais je me souviens du livre d'HvH, alors je me demande avec angoisse s'il faut apparenter Monsieur Alexandre au roi des Esprits ?!?
Quant à mon impiété, certes, elle n'a pas d'égale, si ne n'est ma bêtise ;-) !
S

16. Le lundi 23 avril 2007 à , par DavidLeMarrec

C'est à l'autorité incontestable qu'il représente qu'il faut l'assimiler. :-)

17. Le jeudi 4 novembre 2010 à , par hancock73

Stefano Ferrari ne chante plus! Il à perdue ca voi et il est totalement fini! quel bohneur!

18. Le jeudi 4 novembre 2010 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Jeffrey,

C'est pas un peu mesquin d'éprouver le besoin de s'en réjouir en public ?

D'autant que j'ai un fort bon souvenir de sa voix, personnellement...

Enfin, je dis ça je dis rien, hein, je ne voudrais pas gâcher votre bonheur.

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