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Cranko - réussir Onéguine sans Pouchkine


C'est la question qu'on se pose tout au long de ce spectacle, que j'étais tout de même curieux de contempler en salle.

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1. Les choix fondamentaux

L'oeuvre de John Cranko part d'un choix paradoxal : épouser rigoureusement le découpage dramatique de l'adaptation de Tchaïkovsky [1] et Chilovski (co-librettiste), mais utiliser un matériau musical qui ne soit pas tiré de l'opéra.

Tchaïkovsky, tout en retirant l'essentiel des badinages qui font le prix du roman de Pouchkine, réussit dans son opéra le pari d'un Onéguine sérieux, grâce notamment aux très larges citations, remarquablement intégrées. Le cas le plus spectaculaire est la dernière romance de Lenski, qui retourne complètement l'usage tout à fait sarcastique qu'en fait Pouchkine : avec exactement le même poème, on obtient l'un des airs les plus aimés du répertoire pour sa tristesse profonde.


Tamara Rojo et Adam Cooper, premiers interprètes des représentations au Royal Ballet.


Dans le cas du ballet, le soutien du texte n'est évidemment plus possible, et l'entreprise est d'autant plus problématique qu'en utilisant une autre musique Cranko limite les ponts avec la réussite opératique de Tchaïkovsky.

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2. Musique

Et si l'oeuvre de Cranko (révision de 1967 de la version originale de 1965) n'est pas pleinement convaincante, c'est largement à cause de ses choix musicaux. Evidemment, il est compliqué d'emprunter à un opéra au débit naturel (verbal et non "physique") une musique totalement "dansante", mais il existe suffisamment de Tchaïkovsky orchestral de premier ordre, ou de choses approchantes chez des compositeurs comme Atterberg...

Cranko, partant du principe qu'on ne pouvait pas exploiter l'opéra homonyme d'un point de vue musical (sans doute aussi pour ne pas que les oeuvres se confondent trop, vu que la structure est déjà totalement celle de Tchaïkovsky), a confié à Kurt-Heinz Stolze la confection d'un patchwork qui puise à quatre sources :

  • des extraits de l'opéra Черевички (Tchérévitchki / Cherevichki / Les Chaussons) ;
  • le duo chanté Roméo & Juliette ;
  • le poème symphonique ("fantaisie symphonique") Francesca da Rimini ;
  • et surtout quantité d'oeuvres pour piano (danses, pièces de caractère, et un très grand nombre de mouvements des Saisons).


Les extraits des trois premières sources (et surtout le crescendo final hallucinant emprunté à Francesca) sont convaincants, mais l'avalanche d'orchestrations diversement réussies (malgré quelques soli de bois dans le style de Tchaïkovsky, on note souvent une prédominance paresseuse des cordes...) des pièces pour piano crée une atmosphère un peu uniformément sirupeuse - et pire, assez inoffensive. Même en tenant Tchaïkovsky pour un compositeur incommensurable et d'une très grande égalité de qualité dans sa production (c'est mon cas), on a peine à considérer ces pièces de caractère pour piano autrement que pour ce qu'elles sont : sans prétention et sans envergure particulière.

Appuyer une lecture, de surcroît sombre, d'Eugène Onéguine sur ce matériau sonore, apporte forcément une déception quand à une forme de tiédeur dramatique.

En plus de leur faiblesse intrinsèque (musicale, orchestale, émotionnelle), ces pièces ne sont pas toujours bien incorporées - ainsi le retour d'Onéguine dans le premier tableau, où caractère et tonalité s'interrompent tout d'un coup... Et Tchaïkovsky n'a au demeurant jamais écrit des oeuvres aussi homogènes, toujours habile en matière de contrastes...

Bref, le ballet souffre beaucoup de sa musique, même (et surtout ?) si l'on aime Tchaïkovsky.

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3. Structure

Notes

[1] La graphie française est en principe "Tchaïkovski", mais l'anglo-saxonne, disques aidant, tend à s'imposer, et a le mérite d'être plus esthétique.

L'aspect chorégraphique du drame (d'une grammaire totalement romantique) est en revanche plus abouti. Cranko conserve donc la structure en trois actes débutant lors de la première visite d'Onéguine chez Madame Larina. La seule différence dramaturgique d'avec le livret de Tchaïkovsky réside dans la suppression du troisième tableau du premier acte (réprimandes d'Onéguine à Tatiana), en en intégrant le contenu dans le bal provincial de l'acte II. Manoeuvre judicieuse qui permet de gagner en densité - que faire de cette scène en visuel seul ?

Le plus simple est de détailler les choix par tableau.

Prologue

Supprimé dans la version de 1967 jouée partout (et à Paris aussi), on y voyait le début du roman, absent de l'opéra : le moment où Onéguine hérite de son oncle.

I,1

Dans un jardin à l'anglaise devant une demeure XVIIIe à bossage souligné, dans le goût des châteaux bordelais. Le tableau n'a pas grand intérêt, ne présentant pas de caractères très saillants chez les deux couples. Le tacitune Onéguine y paraît d'ailleurs disert et poseur, ce qui entre en contradiction avec la logique du personnage telle qu'exposée par Pouchkine, et lui confère également (faute de contreparties) une moindre épaisseur.

Le reste du tableau fait la part belle aux danses villageoises, sans grande typicité.

I,2

Scène de l'écriture de la lettre. Ici, comme les mots sont interdits, Cranko trouve une solution très heureuse, qui ne préexiste ni chez Pouchkine, ni chez Tchaïkovsky : le rêve d'Onéguine sort du miroir et entame un pas de deux acrobatique avec Tatiana. Beaucoup de climat dans cette scène sombre, l'une des plus réussies du ballet.

II,1

Le bal chez les Larine débute par ce qui est quasiment la seule tentative d'allègement de toute l'oeuvre, avec des figures de vieillards peu agiles à proximité des danseurs. Choix étrange et très discutable de l'apparition de Grémine jeune, à rebours de la figure confiante qui décrit en creux la déception de Tatiana, le renoncement aux rêves de bonheur. Ce personnage ne sert plus à rien s'il est "normalisé".

C'est aussi le moment où Onéguine fait sa réprimande à Tatiana (contenue en I,3 chez Tchaïkovsky & Chilovski), mais de façon extrêmement brêve et sommaire, se contentant de déchirer la lettre, au lieu de la retourner avec des conseils. Le choix de concision était bon, mais sa réalisation rend le personnage plus schématique, sans l'ambiguïté du conseil honnête mais condescendant (incapable de tuer l'amour, mais blessant), qui porte en germe tout le dénouement.

La dispute entre les deux amis est amenée ici aussi de façon un peu schématique, Onéguine prenant à plusieurs reprises Olga des mains de Lenski ; bien sûr, ici aussi il faut montrer sans mots, mais on pouvait parfaitement montrer Lenski tenu à l'écart sans être regardé, sans pour autant aller jusqu'à l'outrage physique qui enlève, ici aussi, au caractère équivoque des causes de la rixe.

Néanmoins, la rupture fonctionne très bien visuellement et musicalement.

II,2

Autre moment nocturne et réussi, le duel. Assez bref, ponctué par les suppliques (inventées) des deux soeurs, marqué aussi par les excuses (inédites, le duel ayant à l'origine lieu en raison de leur absence...) d'Onéguine, qui tordent aussi l'ambivalence des personnages à ce moment...

L'ensemble fonctionne très bien, soutenu en particulier par la très belle trouvaille d'Octobre des Saisons, dont la couleur harmonique et la ligne mélodique s'apparentent tant, surtout arrangé avec ce solo d'alto, à l'air de Lenski dans l'opéra. Une substitution remarquablement réussie. Même chose pour l'affrontement proprement dit, tout à fait opérant.

III,1

Bal à Saint-Pétersbourg. L'acte le plus vide de tous, il ne s'y passe vraiment rien d'intéressant, et les retrouvailles sont d'une superficialité insigne. Sans parler de la musique de salon orchestrée, pas du tout adaptée au bal de standard impérial...

III,2

Ici, aussi la musique paraît en décalage par sa légèreté. Chez Grémine, scène d'adieux à sa femme, sympathique. Le duo avec Onéguine est assez beau, mais l'émotion, assez forte à la fin, est essentiellement due au crescendo irrésistible tiré de Francesca da Rimini.

On remarque encore une divergence qui tend à simplifier le propos, les regrets évidents de Tatiana après le départ d'Onéguine. Dans la version originale de 1965, Tatiana embrassait ses enfants pour la nuit, ce qui était moins nunuche, mais avait été jugé un peu trop "refroidissant" pour terminer un drame passionné et faire pleurer l'amateur de ballet.


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4. Résultat

Globalement, une simplification des enjeux, au delà de ce qu'imposait l'absence de texte ; phénomène amplifié par le manque d'impact de la musique (de salon) choisie.

Néanmoins, certaines scènes sont réellement marquantes (le pas de deux du miroir, le duel, la fin), et le personnage d'Onéguine est remarquablement prégnant, aussi bien par la singularité rigide son costume sombre que par son écriture chorégraphique (énormément de lignes droites dans ses postures), hiératique, mais surtout comme alenti, passant au travers de son siècle en original.

L'impression générale demeure donc positive, malgré le sentiment persistant que les créateurs ont eux-mêmes limité la portée de leur adaptation, pourtant convaincante.

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5. Paris 2011

Tatiana : Isabelle Ciaravola
Eugène Onéguine : Mathieu Ganio
Olga : Muriel Zusperreguy
Lenski : Fabien Revillion
Prince Grémine : Christophe Duquenne
Les Etoiles, Les Premiers Danseurs et le Corps de Ballet

Jürgen Rose : Décors et costumes
Steen Bjarke : Lumières
Orchestre Colonne
James TUGGLE

Entendre les commentaires des habitués des spectacles parisiens sur les orchestres de la capitale me laisse toujours rêveur. La simple association philharmonique (certes professionnelle) de l'Orchestre Colonne, une des dernières roues du carrosse francilien, se révèle ainsi de bien plus belle tenue que l'Orchestre de l'Opéra de Rouen qui sert pour une région entière...

Je les découvrais à cette occasion, et je ne doutais pas de les trouver bien meilleurs que la réputation des orchestres "municipaux" de Paris (les Pasdeloup, eu égard à leurs enregistrements des années soixante, m'avaient même fortement impressionné...). Mais même en m'attendant à une bonne surprise, elle est restée bonne : pas du tout la cohésion et la puissance de coloris qu'ont les très grands orchestres (et le grand solo d'alto ostensiblement à côté des notes, laissant percevoir un niveau individuel moindre), mais considérant la qualité relative des orchestrations jouées, le résultat était de belle tenue.

Concernant les danseurs, je ne suis pas assez amateur de comparaisons des mêmes ballets pour disposer d'un avis digne de foi. Est-ce la chorégraphie, le costume ou la vertu propre de Mathieu Ganio, mais son Onéguine m'a semblé fortement présent, plus que ne le laissent percevoir les représentations vidéos.

Et quand on a été "formé" visuellement par le Ballet de l'Opéra de Bordeaux, la rigueur, la netteté, la facilité et l'abandon de celui de Paris a quelque chose de toujours profondément magique.

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Mais la soirée était d'autant meilleure qu'elle faisait, comme vous le voyez, poser pas mal de questions autour de ce qui fait la singularité du roman de Pouchkine et sur les enjeux de ses adaptations.


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Commentaires

1. Le mercredi 4 janvier 2012 à , par klari :: site

"Le duo avec Onéguine est assez beau, mais l'émotion, assez forte à la fin, est essentiellement due au crescendo irrésistible tiré de Francesca da Rimini"
Ca, c'est parce que tu n'as pas vu Evan McKie danser. En fait, c'est lui qui m'a appris qu'on pouvait pleurer au ballet (même avec un lumbago et les genoux compotés). J'ai vu M. Ganio danser aussi ce rôle, et c'est vrai que c'est l'orchestre qui m'a alors le plus émue pendant le pas de deux final.

En plus, la justesse de son jeu rétablit immédiatement, hop, la complexité des enjeux que tu dis être simplifiés, parce qu'Evan McKie, c'est un génie et Aurélie Dupont, aussi).

Quant à Colonne, j'admets que ce n'est pas le meilleur orchestre en région parisienne, mais je les ai toujours entendu donner de bons concerts, quand ce n'est pas de très très très très bons, avec Pavel Kogan et Xavier Philliiiips en novembre dernier, par exemple. A vrai dire, je soupçonne certains balletomanes d'être influencés par qq "leader d'opinions balletiennes" qui ont décrété sans appel que Colonne était incapable de faire autre chose que massacrer des partitions.

Enfin bon. En tout cas, c'est un régal de lire une chroniquette de ballet vue par la lorgnette musicale.

Très bonne année 2012 à toi. (et je retourne écouter du Kavakos :-) )

2. Le mercredi 4 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Klari !

Merci pour ce rebond sacrément rapide...

Et tous mes voeux de crincrinneries joyeuses, qu'elles soient kavakisantes ou phillipsifiées.

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J'attendais effectivement une remarque sur la bonne distribution - ayant choisi, pour une fois, la date uniquement par commodité, les stars étant plus tôt dans la série, à un moment où je n'étais guère libre.
J'ai bien conscience de l'importance de l'interprète musicien, et plus encore de l'acteur, dans une oeuvre d'art, mais je continue à m'interroger sur le fait que tout aurait été changé, la matière-première étant ce qu'elle est.

C'est d'ailleurs amusant, j'ai beaucoup aimé le voir en vidéo, je n'ai pas été bouleversé en salle (sans m'ennuyer le moins du monde non plus), et j'en garde pourtant des impressions très agréables. Je suppose que l'inconfort extraordinaire du lieu n'y était pas pour rien non plus. J'ai ainsi découvert que malgré ma fréquentation assidue des théâtres XVIIIe et mes genoux de taille tout à fait raisonnable, j'étais dans l'incapacité d'entrer dans la place qui m'était assignée.

Le Seigneur des Victoires soit remercié, Il veillait sur moi, car je disposais d'un dernier rang d'amphithéâtre où j'ai pu me lever pour régler la question. Mais il n'est pas exclu, effectivement, que ça ait contribué à mon relatif éloignement émotif.

Quant à celles qui s'y risquent avec un lumbago, je leur réserve une belle place, aux martyrologes, quelque part entre sainte Blandine et saint Denis...

Cela dit, c'est vraiment la situation que je trouve assez plate, surtout si Tatiana regrette de laisser partir Onéguine... Ce qui fait la singularité (sarcastique ou paradoxale, selon les moments) de Pouchkine est réellement perdu, pour quelque chose de bien plus consensuel.

C'est un tort de ma part, mais j'ai eu de la difficulté à appréhender ce ballet comme un objet autonome - précisément parce que ce qui m'intéressait était qu'il réactivait un imaginaire autour de Pouchkine et de l'opéra de Tchaïkovsky.

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Quant à Colonne, j'admets que ce n'est pas le meilleur orchestre en région parisienne, mais je les ai toujours entendu donner de bons concerts, quand ce n'est pas de très très très très bons, avec Pavel Kogan et Xavier Philliiiips en novembre dernier, par exemple. A vrai dire, je soupçonne certains balletomanes d'être influencés par qq "leader d'opinions balletiennes" qui ont décrété sans appel que Colonne était incapable de faire autre chose que massacrer des partitions.

Je l'ai entendu de façon plus large que chez les amateurs de ballet (amateurs d'orchestre aussi), et je n'y croyais absolument plus depuis que j'ai entendu les Pasdeloup, que tout le monde décrit comme les pires et que j'ai trouvés très bons.
Mais un certain nombre de mélomanes réclament une commotion, une soirée historique à chaque concert - ce qui par définition ne peut pas arriver. Et il est vrai que l'offre est tellement immense en quantité et en qualité à Paris qu'on peut avoir l'illusion que c'est possible, ou que c'est un devoir.
Je dois avouer une certaine accoutumance à la perfection depuis ma première saison parisienne...

En tout cas, c'est un régal de lire une chroniquette de ballet vue par la lorgnette musicale.

Merci ! J'ai eu l'impression, en parcourant les chroniques en ligne ces dernières semaines, que ce n'était effectivement pas l'axe majoritaire. Sensiblement comme lorsqu'on parle d'opéra, mais ici, la production étant fixée "une fois pour toutes" par le chorégraphe, on ne parle même pas de la mise en scène... :)

Entre les glottophiles et les ballettomanes, les rues ne sont plus sûres de nos jours...

3. Le jeudi 5 janvier 2012 à , par Pierre

Je rejoins Klari sur la prestation de Evan McKie qui m'a vraiment impressionné par sa présence sur scène!! (j'étais à la première...) même si en voyant après qu'il remplaçait Nicolas Le Riche, j'ai été un peu déçu (alors que je ne sais pas pourquoi! Si ça se trouve le français aurait été moins impressionnant, mais j'ai toujours trouvé impressionnant ce qu'il faisait!)

Pour ce qui est de l'orchestre Colonne, non ce n'est pas affreux, c'est juste que pour Tchaïkovsky, j'attends plus de cordes et moins de cuivres... et globalement, à chaque fois que je l'entends, je me retrouve avec un Tchaïkovsky asséché et sans ces couleurs et ses allants qui me parlent. Le Lac des Cygnes l'année dernière par exemple était vraiment frustrant de ce côté.

4. Le jeudi 5 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Moi, dans Tchaïkovsky (comme ailleurs, mais encore plus qu'ailleurs), j'attends surtout d'entendre la petite harmonie, c'est quand même ce qui colore l'orchestre et qui est souvent peu audible. Et en l'occurrence, la faute en incombait avant tout à l'orchestrateur.

Colonne reste quand même mieux qu'honnête, c'est très bien ; pas un orchestre à forte personnalité ou avec des moyens démesurés, mais pour jouer du ballet, c'est quand même nettement mieux qu'un pis-aller ! (Va te ressourcer un peu auprès des orchestres bretons et on en reparle, de Colonne. :) )

Bien, j'ai pris note pour McKie, la prochaine fois qu'il vient danser quelque chose d'intéressant (mais ça risque ne pas être tous les jours, il est occupé ailleurs...), je me jette sur les places.

P.S. : 12. <]8-)

5. Le vendredi 6 janvier 2012 à , par klari :: site

Alors (comme je regrette de répondre par un mini-commentaire au long commentaire que tu as pris la peine d'écrire), c'était, figure-toi, la première fois que j'ai vu un ballet avec des distributions différentes. Je dois avouer que je ne voyais a priori pas l'intérêt : ben quoi, costumes identiques, décors identiques, chorégraphie fixée, musique identique, quel intérêt (surtout dans mon cas, moi qui ne sais pas regarder la danse classique)? J'avais pris des billets pour avoir mon quota de sorties pendant les congés de Noël.

Bon :
- le soir Dupont-McKie, je suis ressortie de l'Opéra en sanglotant. Non, ce n'est pas tout à fait exact, j'ai sangloté depuis le duel jusqu'à la fin du troisième acte. Pas la paupière légèrement humide, non, de gros sanglots hoquetants et un rideau de larmes sur la cornée.
- le soir Pech-Osta, je suis ressortie en baillant. je ne suis pas réussie le moins du monde à rentrer dans l'histoire (malgré une place de luxe tout près et un lumbago en voie de guérison, qui auraient du aider, pourtant)
- le soir Ganio-Ciaravola, je suis ressortie en riant (l'histoire était devenue incompréhensible : il y avait une telle alchimie entre son Grémine et Tayana qu'on ne voyait pas très bien pourquoi elle s'embêtait à danser le pas de deux final avec Oneguine.

En tout cas, je ne m'attendais pas à de telles différences. Certainement pas dues à la technique des danseurs, je pense qu'ils dansent tous mieux les uns que les autres à ce niveau. Leur personnalité, peut-être, ou la capacité à s'imaginer puis rentrer dans un personnage aussi 'étrange' (on n'a pas l'équivalent en littérature française, je crois) qu'Onéguine. Ne sous-estimons donc pas l'impact de la distribution :-)

(c'est comme la différence entre le concerto de Tchaikovski joué par R. Capuçon et joué par mon Leonichou, n'est-ce-pas ?)

Pour en revenir à "l'attente de commotion, de soirée historique", je te rejoins tout à fait, cette attente est réelle. C'est dommage, car aller au concert sans attentes demesurées, pour tout simplement découvrir une oeuvre ou se détendre un soir (comme on irait au ciné) n'est pas un pensum. Le deuxième problème est qu'on présuppose un peu trop hâtivement que le niveau technique de l'orchestre entraine automatique l'historicité commotionnelle (pardon) du concert. A mon avis, on ne peut pas se fourrer le doigt dans l'oeil plus profondément. Même le Concertgebouw peut, un jour sans, donner un concert parfaitement mis en place et ennuyeux comme la pluie, et un orchestre plus modeste se surpasser un soir, avec couacs inclus, mais grâce à une heureuse combinaison chef-oeuvres-phase de la lune (on sous-estime l'impact des phases de la lune. Il y a tant de concerts qui devraient être "bof" qui s'avèrent inoubliables sans que l'on sache vraiemnt pourquoi et l'inverse que je me dis souvent que je devrais m'abonner au pifomètre !)

(bon, en fait ce comm n'était pas si court, oups !)

6. Le vendredi 6 janvier 2012 à , par klari :: site

@Pierre : j'avais moi aussi pris un billet pour voir Nicolas LeRiche, que j'aime beaucoup beaucoup. Mais je pense que McKie a été meilleur. Pour moi, Nicolas Le Riche est un concentré d'énergie à peine contenue, ce qui me parait assez antinomique avec l'oblomoverie languide d'Onéguine. (mais ce n'est que mon avis).

7. Le samedi 7 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Voilà, je m'absente quelques instants pour poster un mini-mot chez toi sur l'actualité parisienne des violons japonais de 1714, et on poste lâchement un méga-commentaire dans mon dos.

Merci pour tous ces détails. Je constate tout de même la dégringolade de l'émotion, peut-être due à l'empilement rapide de versions de la même oeuvre, non ? :)

Sinon, bien sûr, je suis d'accord sur l'impact que peut avoir un interprète, à plus forte raison un danseur qui est un acteur... (Si on remplaçait Greer Garson par Liz Taylor et inversement dans n'importe lequel de leurs films, on obtiendrait de sacrés changements de "couleur"...)

Mais l'importance de l'interprète dépend essentiellement de la précision de la partition : importance énorme dans le baroque (dont les exécutants sont co-compositeurs à certains postes...) et dans la chanson populaire (où l'essentiel de l'intérêt ne se trouve pas dans la grille harmonique), mais de plus en plus minime à partir de 1800, lorsque l'écriture des partitions devient de moins en moins "lâche".

Et en l'occurrence, je doute tout de même qu'un excellent Onéguine parvienne à me faire accepter complètement les platitudes musicales et la construction chorégraphique un peu sage des premiers tableaux de chaque acte...
Mais comme je n'ai pas vu, je ne puis pas dire.


Pour en revenir à "l'attente de commotion, de soirée historique", je te rejoins tout à fait, cette attente est réelle. C'est dommage, car aller au concert sans attentes demesurées, pour tout simplement découvrir une oeuvre ou se détendre un soir (comme on irait au ciné) n'est pas un pensum.

Au contraire, c'est la voie la plus courte pour être agréablement surpris !
On a tous eu des expériences de commotions dues non pas à la qualité forcément si supérieure du concert, mais à sa disproportion d'avec nos attentes modestes. :)


Même le Concertgebouw peut, un jour sans, donner un concert parfaitement mis en place et ennuyeux comme la pluie, et un orchestre plus modeste se surpasser un soir, avec couacs inclus

J'ai de toute façon plus d'intérêt pour les orchestres pas-trop-bons, parce qu'il y a chez eux une tension audible qu'il manque souvent (sauf les grands soirs) aux orchestres les plus virtuoses. Un petit Brahms qui dérape un peu, ça peut donner du caractère là où l'opulence maîtrisée nous paraîtrait finalement banale.

Toutefois, je doute que le concert d'un mauvais soir du Concertgebouw puisse réellement être ennuyeux. Moins exaltant qu'un concert de l'Orchestre Universitaire de Thulé touché par la grâce, c'est certain (la preuve), mais ça resterait quand même sacrément convaincant, non ?

Je dis ça tout en n'ayant jamais entendu le Concertgebouw en vrai, ils jouent toujours des scies lorsqu'ils sont en tournée. Dommage, d'ailleurs, parce que ce type d'orchestre remplirait les salles même en jouant un programme Huré, Gurlitt, Brimer et Zhivotov (oui, ils existent). Le Philhar, lui, fait des choses un peu plus originales en tournée (à défaut d'éviter systématiquement La Mer...).

8. Le dimanche 8 janvier 2012 à , par Ugolino Le Profond

Non, le Concertgebouw ca peut être ennuyeux comme la pluie, et pas du tout convaincant, et ca l'est sans doute très souvent. Leur dernier concert à Paris (avec Andsnes/Jansons) était une purge de ce côté-là. Le Concertgebouw est un orchestre qui paraît aujourd'hui cité comme "le meilleur" par automatisme plus qu'autre chose.
Les "grands orchestres" absolument pas convaincants, ça a lieu toutes les 2 ou 3 semaines à Pleyel. Dernier exemple en date, l'intégrale Beethoven de Leipzig/Chailly, qui était au-delà du qualifiable. Je crois que j'aurais préféré entendre n'importe quel orchestre de province que subir cette neuvième symphonie de Beethoven (quoi qu'au bout d'un moment, ca devenait drôle).

Le problème de la tension est plus compliqué qu'une question de virtuoses/pas-trop-bons-qui-doivent-se-dépasser : c'est juste qu'une certaine conception du lustre orchestral, chez des chefs stars aussi inutiles les uns que les autres, a complètement phagocyté ce qui fait vraiment la tension en musique. Ils font du son, ca n'a aucun intérêt, et c'est malheureusement eux qui dominent le circuit des grands orchestres, parce que c'est aussi impressionnant que vide. Si on prenait le critère du potentiel de tension des orchestres, et qu'on répartissait un peu différemment les chefs, la hiérarchie des grands orchestres serait sensiblement chamboulée.
Après, Colonne, bah c'est pas juste honnête, c'est mauvais. Oui, il y a pire, mais on est dans ce cas dans l'affreux. Si c'est très bien, on met où l'Orchestre national de Russie ? A la droite de Dieu ?
Et sans entrer dans la question des échelles de valeurs, il y a dans ces orchestres des problèmes fondamentaux qui font que ca ne peut pas et ne sera jamais "très bien".

Ceci dit, il vaut toujours mieux aller entendre l'Orchestre Colonne que l'Orchestre de Paris.

9. Le dimanche 8 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Salut Ugo,

Meilleurs voeux à tout le 9e Cercle, j'espère que vous avez eu droit à mettre un peu de déco.

Ce que tu viens de dire illustre exactement l'observation que je formulais : si on trouve le Concertgebouw ennuyeux la plupart du temps + Colonne mauvais + O. de Paris nul, on attend quand même quelque chose de l'ordre du miracle pour qu'un concert soit réussi.

En même temps, je ne vais pas écouter les intégrales Beethoven et Mahler des grands orchestres internationaux, et je ne doute pas qu'après en avoir écouté pas mal, on finisse par s'ennuyer d'entendre la même partition sans que les nouvelles versions apportent de réelles nouveautés. C'est d'ailleurs un truc qui m'étonne chez toi, alors que tu maîtrises un répertoire considérablement vaste et assez original... comment peux-tu t'infliger d'aller sans cesse réentendre les mêmes standards, joués de surcroît d'une façon que tu n'aimes pas ?

Je crois que je m'ennuierais aussi si j'allais entendre tous les Beethoven et Mahler qui passent, à force on doit se fatiguer. <]:-o

10. Le dimanche 8 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Tiens, à propos de l'Orchestre de Paris, j'ai souvent réécouté la soirée Rott / Järvi, et franchement, en comparant à ce qu'on trouve au disque, c'est celle où l'équilibre qualité de l'orchestre / engagement de la lecture est de loin le plus exaltant. Il y a de meilleurs orchestres un peu placides et de magnifiques lectures avec des sections de cuivres impossibles (typiquement Segerstam / Norrköping, et pourtant j'adore le son nordique...).

Certes, ce n'est pas l'oeuvre la mieux servie au disque, mais je ne parviens toujours pas à voir les horreurs que je suis censé y trouver, et à l'usage, c'est la version que j'écoute le plus souvent, elle a même haussé mon opinion sur le potentiel de l'oeuvre.
Peu importe cela dit, mais comme tu mentionnais leur profonde médiocrité sans doute à propos de notre dernière discussion, je te fournis les dernières nouvelles : mon goût ne s'est pas amélioré. :)

11. Le lundi 9 janvier 2012 à , par klari :: site

Oups,j'aime beaucoup Colonne et l'OP. J'ai même apprécié la plupart des symphonies de Beethoven jouées par Leipzig (pas la 9, certes, mais les autres, énormément !).

Merci pour le lien vers le billet à propos de l'orchestre de Thulé, ça me réjouit de voir que nous sommes plusieurs à penser que les amateurs aussi peuvent produire des pépites (qu'il nous faut six mois et non deux jours à monter, mais qu'importe). Considère-toi d'ores et déjà invité à la n°4 de Bruckner que l'orchestre dont je fais partie jouera en mai prochain.

Sur un autre sujet, je ne peux pas résister au plaisir de mettre en lien la vidéo d'Harnoncourt en répétition, qui, entre deux petites blagues à base de lutins et de crocodiles, dit "beauty is on the edge of catastrophe". Je ne pourrais pas être plus d'accord. Mais je suis d'accord avec tout ce que dit, fait, écrit, dirige Harnoncourt, de toute façon ( http://www.youtube.com/watch?v=dX4tmWLxGFM ) ..

12. Le lundi 9 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Pas de panique, on s'habitue très bien à ne pas écouter les bonnes oeuvres ni les bons interprètes, ça permet tout simplement de se faire plaisir, et y rajoute un petit piment supplémentaire lorsqu'on a l'outrecuidance de confesser qu'on écoute ceci plutôt que cela. :)

Et encore, tu aimes l'Orchestre de Paris, qui reste une valeur sûre, attends d'avouer devant un cercle de wagnériens que tu t'es prise d'affection pour la musique de Théodore Dubois, on passe un nouveau seuil dans la vexation. (Ce peut être particulièrement jubilatoire si on a pris le soin au préalable de ranger les battes de base-ball.)

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La question n'est pas tant d'être amateur ou pro, c'est surtout d'une part le niveau technique minimum (jouer à peu près ce qui est écrit) et d'autre part ce qu'on en fait qui comptent. Je veux dire par là que la différence d'intérêt entre deux pianistes ne se fait pas tant sur la maîtrise technique (qu'il soit seulement capable de jouer proprement les Quatre Ballades de Chopin ou les Quatre Ballades de Chopin sans les pouces, il reste capable de jouer la partition) que sur la capacité à créer un discours lisible sur cette matière-là.
Evidemment, ça réclame une certaine marge de confort technique, puisqu'on peut difficilement interpréter alors qu'on est entièrement appliqué à faire les bonnes notes au bon moment, mais lorsqu'on va dans le domaine excellent-amateur ou pro, le clivage (qui n'est pas dépourvu de fondement technique !) entre les virtuoses, les super-virtuoses et les méga-virtuoses, n'est pas le plus pertinent du point de vue de l'auditeur.

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Mais je suis d'accord avec tout ce que dit, fait, écrit, dirige Harnoncourt, de toute façon

Toi, tu n'as jamais entendu son Castor & Pollux...

Une tragédie à tous les sens du terme.

Sinon, j'aime énormément Harnoncourt aussi, dans Monteverdi et Mozart bien sûr, mais également dans les répertoires où il est moins attendu et très amusant (Johann Strauss ou Verdi très réussis). Pour Beethoven, Schubert et Mendelssohn, je suis plus partagé, la segmentation du discours est quand même extrême, le côté "en tranches" est souvent un peu frustrant.
En revanche, pour les déclarations, j'avoue ne pas avoir pardonné les remarques sur Lully. Quand a passé le plus clair de son temps à jouer les métiers Jacquard pour un obscur kapellmeister saxon, on ne fait pas le rigolo en critiquant le chantre rayonnant du plus grand des Rois.

13. Le mardi 10 janvier 2012 à , par Ugolino Le Profond

"Ce que tu viens de dire illustre exactement l'observation que je formulais : si on trouve le Concertgebouw ennuyeux la plupart du temps + Colonne mauvais + O. de Paris nul, on attend quand même quelque chose de l'ordre du miracle pour qu'un concert soit réussi."

Mais non, on va juste voir autre chose. Et on y retourne de temps en temps pour pouvoir dire que c'est n'importe quoi, et que les gens feraient mieux d'aller entendre autre chose.
Cette saison, je vais beaucoup plus "ailleurs", et je m'en porte beaucoup mieux.
J'ai même vu Der Vampyr de Marschner donné dans une version de chambre par un ensemble qui jouaient comme des morts de faim et des chanteurs obscurs mais brillants à la prononciation parfaite. Ca y est, tu es jaloux ;-) ?

"En même temps, je ne vais pas écouter les intégrales Beethoven et Mahler des grands orchestres internationaux, et je ne doute pas qu'après en avoir écouté pas mal, on finisse par s'ennuyer d'entendre la même partition sans que les nouvelles versions apportent de réelles nouveautés. C'est d'ailleurs un truc qui m'étonne chez toi, alors que tu maîtrises un répertoire considérablement vaste et assez original... comment peux-tu t'infliger d'aller sans cesse réentendre les mêmes standards, joués de surcroît d'une façon que tu n'aimes pas ?"

Je n'y vais pas tant que ça, surtout Beethoven que j'évite généralement (surtout quand c'est Vienne/Thielemann). Je connais des gens qui sont soit à Pleyel soit au TCE à peu près tous les soirs, ce que j'évite avec application.
Il faut bien entendre, et de préférence deux fois plutôt qu'une, pour savoir ce que tout cela donne en vrai. On se rend vite compte de toute façon que le défilé de grands orchestres tient en partie de la farce, y compris sur le niveau réel - pas potentiel, ce ne sont pas de mauvais orchestres, ils jouent juste n'importe comment pour répondre à des critères absurdes. Aujourd'hui, il me faut une raison pour aller voir un "grand orchestre" : le chef (mais ce sont rarement les bons), un programme qui sort de l'ordinaire (rare) ou que j'aime entendre, un buzz pour pouvoir dire que comme d'habitude tout la presse inculte et le public béat se trompe, ou quand il y a rien d'autre à entendre cette semaine.
Et puis, je n'ai entendu qu'une vingtaine de symphonies de Mahler durant l'année Mahler.

"Peu importe cela dit, mais comme tu mentionnais leur profonde médiocrité sans doute à propos de notre dernière discussion"

Non, c'est juste que je ne manque pas une occasion de dire du mal de l'Orchestre de Paris. Il le mérite.

Klari :
Vous m'oubliez systématiquement dans les "aussi" de vos chroniques, je vais commencer à trouver cela vexant.

14. Le mardi 10 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonsoir Ugo,


Et on y retourne de temps en temps pour pouvoir dire que c'est n'importe quoi, et que les gens feraient mieux d'aller entendre autre chose.

Je crains que ça ne me convainque pas tout à fait. :)

Cette saison, je vais beaucoup plus "ailleurs", et je m'en porte beaucoup mieux.
J'ai même vu Der Vampyr de Marschner donné dans une version de chambre par un ensemble qui jouaient comme des morts de faim et des chanteurs obscurs mais brillants à la prononciation parfaite. Ca y est, tu es jaloux ;-) ?

Ah, là oui ! :)
Raconte, c'était où, par qui ?
C'était la version de chambre déjà donnée à la radio néerlandaise ? (Pas génialissime sur le plan de l'adaptation, mais ça conservait l'essentiel des équilibres... déjà énorme si ça permet à cette musique d'être jouée.)


Je n'y vais pas tant que ça, surtout Beethoven que j'évite généralement (surtout quand c'est Vienne/Thielemann). Je connais des gens qui sont soit à Pleyel soit au TCE à peu près tous les soirs, ce que j'évite avec application.

Oui, il y en a (pareil pour l'ONP), certains contents à peu près tous les soirs, et d'autres qui empilent jour après jour "c'est le pire concert de ma vie". Mais enfin, tous les soirs, il faut vraiment, indépendamment des moyens, avoir très envie. (Ca signifie quand même entendre dix Cinquièmdebétove par an...)

un buzz pour pouvoir dire que comme d'habitude tout la presse inculte et le public béat se trompe, ou quand il y a rien d'autre à entendre cette semaine.

C'est dans ces deux cas que tu es très courageux.

Et puis, je n'ai entendu qu'une vingtaine de symphonies de Mahler durant l'année Mahler.

Et moi aucune. :) Et pourtant j'aime beaucoup Mahler, mais il y a tellement d'autres choses à voir. Il est vrai qu'à ton rythme de consommation (et sans le pan baroque et lyrique-grand-répertoire), tu as la possibilité d'en faire quelques-unes.

15. Le mardi 10 janvier 2012 à , par Ugolino Le Profond

"Raconte, c'était où, par qui ?
C'était la version de chambre déjà donnée à la radio néerlandaise ? (Pas génialissime sur le plan de l'adaptation, mais ça conservait l'essentiel des équilibres... déjà énorme si ça permet à cette musique d'être jouée.)"

A Hambourg, dans une minuscule salle qui joue d'habitude des réductions d'opéras italiens (et où on mange et on boit entre les actes) : http://www.alleetheater.de (j'ai entendu la version avec Michael Müller-Deeken dans le rôle principal). L'adaptation était pour le lieu. Je m'attendais à un truc au rabais (surtout après deux soirs à l'opéra de Hambourg), et c'est là qu'on voit la différence de culture entre nos deux pays... en France, cela aurait été prétentieux et musicalement approximatif. Là c'était généreux, brillant et musicalement superlatif. Je connaissais peu l'oeuvre avant de l'entendre là, et j'ai du mal avec les versions pour orchestre que j'ai entendu depuis comparé à la verve et à l'intelligence qu'il y avait ce soir-là, combinées à une mise en scène totalement adaptée au cadre et qui jouait autant le second degré qu'un respect sincère de l'oeuvre. Ce n'est vraiment pas une oeuvre et un style qui me passionneraient sur une scène d'opéra, mais là c'était parfaitement délicieux. Vraiment le spectacle rocambolesque qu'on imagine mal pouvoir voir en France. Et il n'y avait je crois aucune coupure.

"Et moi aucune. :)"
Bah si, la deuxième de Nézet-Séguin.

16. Le mardi 10 janvier 2012 à , par klari :: site

@David : Tu veux parler du plaisir de voir le regard offusqué de l'interlocuteur, à la fois sidéré et vaguement honteux de dialoguer avec un amateur de Théodore Dubois (c'est qui, d'ailleurs?). Je n'y résiste pas non plus.
(je lui pardonnerais tout, à mon Niko. Je vais fouiner un peu, je suis curieuse de lire ce qu'il a pu dire sur Lully que tu trouves si vexant)

Bonjour Ugolino : il faut faire la remarque à blogsearch. Si je vous ai vexé, c'était sans le vouloir ! (Vos chroniques se trouvent où ?)

Hum, il faut être bien courageux en effet pour se délester de soussous chèrement acquis pour un concert surtout si on se doute à l'avance qu'il sera bien décevant.

(hiiiiiii, des histoires de vampires chantées. Oh, que ça a l'air sympa!)

(houlala, si on commence à comparer la place de la musique dans la vie culturelle en Allemagne et en France, on n'est pas rendu. J'ai bien failli m'évanouir en feuilletant l'équivalent du musique-classique-scope berlinois en octobre dernier : je suis tombée sur un Concert-éveil pour gamins, au programme : Apollon Musagète. Tiens, vlan !)

17. Le mercredi 11 janvier 2012 à , par Ugolino Le Profond

Il semble que nous soyons très mal référencé par blogsearch, en effet - mais puisque nous ne sommes pas un blog, c'est peut être normal.
Quant à savoir où cela se trouve, David l'a indiqué plus haut, c'est du côté du neuvième cercle.

De ceci (on ne plaisante pas avec l'Enfer), il dérive que pour aller au concert, en général mes soussous restent dans ma popoche. Et quand il faut qu'ils sortent, ce n'est jamais plus de 20 euros, il ne faut pas déconner - sauf le Concertgebouw ou les trucs du genre, c'est 10 euros maximum, et pour l'Orchestre de Paris il faut m'offrir la place et me payer le restaurant après. Ceci dit, la qualité du concert entre assez peu en compte d'une manière générale, il m'est arrivé de payer pour des choses que je savais décevantes avant d'y aller.

(concernant les programmes pour enfants, la cité peut faire pas mal aussi, par exemple ce concert du quatuor Béla donné ces jours-ci avec des musiques de Webern, Stranvinski, Bartok, Xenakis, Scelsi, Ligeti, Lachenmann, Glass, Cage, Drouet et Cendo : ca donnerait presque plus envie que les concerts pour adultes (qui consistent avec la Biennale de quatuor à faire deux semaines de Rihm/Beethoven/Schubert/Beethoven/Rihm/Beethoven))

18. Le mercredi 11 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

A Hambourg, dans une minuscule salle qui joue d'habitude des réductions d'opéras italiens (et où on mange et on boit entre les actes) : http://www.alleetheater.de (j'ai entendu la version avec Michael Müller-Deeken dans le rôle principal).

Ah oui, MMD est membre de la troupe, j'aime beaucoup le décalage entre sa voix parlée assez profonde et son chant clair et libre.

C'est en Allemagne, je suis rassuré. En valeur absolue, l'Allemagne donne six fois plus de représentations d'opéra que la France ; même en le rapportant au nombre au nombre d'habitants, ça reste une proportion qui fait basculer dans un autre univers... Et en plus, avec une diversité dans le choix des oeuvres et une qualité musicale incroyable dans des villes de quelques milliers d'habitants...

Je viens d'aller voir la vidéo annonçant le Vampyr présente sur leur site... ça ne joue quand même pas bien nerveux ni bien juste, l'extrait du mélodrame du serment d'Aubry. Ca sonnait vraiment comme cela sur scène ?
Ca ne me dérange pas atrocement, mais toi qui es si sévère avec les musiciens les plus aguerris ?

Je m'attendais à un truc au rabais (surtout après deux soirs à l'opéra de Hambourg),

Tu as vu Hänsel et l'une des Zauberflöte de Freyer, je suppose ? (Le Don Carlos d'Andrew Edwards était attirant aussi, pour d'autres raisons, mais je doute que tu y sois allé, si ?)

On peut difficilement faire des généralités de Hambourg, en tout cas en négatif, tout ce que j'ai vu était extrêmement intéressant, par l'oeuvre, la mise en scène ou le plateau. Ensuite, forcément, si tu es allé voir Cenerentola, tant pis pour toi. :)

combinées à une mise en scène totalement adaptée au cadre et qui jouait autant le second degré qu'un respect sincère de l'oeuvre.

Le livret s'y prête assez bien finalement (le pastiche de Don Giovanni et la scène de ménage, à l'acte II, on peut relire toute l'oeuvre avec ce type de distance amusée).


Et il n'y avait je crois aucune coupure.

Dans les dialogues, ça me paraît difficile à mesurer. Dans la musique, il n'y en a généralement pas dans les ouvrages à "numéros". Parce que je suppose qu'ils n'ont pas arrangé l'arrangement de Pfitzner (qui a ajouté des récitatifs) ?

"Et moi aucune. :)"
Bah si, la deuxième de Nézet-Séguin.

Mais c'était en 2010, et il me semble qu'on a célébré l'année suivante (les 100 ans de la mort et non les 150 de la naissance). Les deux sont possibles, cela dit... c'est pour ça qu'on a eu des intégrales Mahler réparties sur deux saisons au delà d'une seule année civile ?

Si on étend ainsi les critères, il faut ajouter le Klagende Lied (avec les Lieder eines Fahrenden Gesellen) de Gatti.

De ceci (on ne plaisante pas avec l'Enfer), il dérive que pour aller au concert, en général mes soussous restent dans ma popoche [...] et pour l'Orchestre de Paris il faut m'offrir la place et me payer le restaurant après.

C'est la révélation du jour : en fait, tu es danseuse, c'est ça ? :)
(Pardon, je plaisante même avec l'Enfer, c'est mal.)

19. Le mercredi 11 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

@David : Tu veux parler du plaisir de voir le regard offusqué de l'interlocuteur, à la fois sidéré et vaguement honteux de dialoguer avec un amateur de Théodore Dubois (c'est qui, d'ailleurs?). Je n'y résiste pas non plus.

Tout à fait. Je me suis fait sur ce point une petite réputation dans le milieu du trollage. :)

Il y a quelque chose de délicieux dans cette stupéfaction parcourue de rictus scandalisés. Il est vrai que je n'ai pas de pudeur particulière pour dire ce que j'aime ; et si la Passion selon Marc de Keiser me touche plus que celles de Bach, sans rien retirer à la gloire du second, ça peut toujours attirer l'attention sur le premier.
Mais ça peut quelquefois paraître si outrecuidant que le soupçon de pose ou de snobisme n'est pas loin. :)

Peu importe, la délectation reste intacte, même sous les regards soupçonneux. \o/

(je lui pardonnerais tout, à mon Niko. Je vais fouiner un peu, je suis curieuse de lire ce qu'il a pu dire sur Lully que tu trouves si vexant)

Il me semble qu'il avait plus ou moins déclaré que c'était pauvre ou n'avait pas grand intérêt. Mais je crois qu'il se plaçait essentiellement du point de vue de la musique "pure", or la musique baroque française est totalement conçue dans la perspective de s'entrelacer avec un texte. Si on y cherche les trouvailles de Monteverdi ou Bach, on risque grandement d'être déçu. (De toute façon, Harnoncourt n'a pas enregistré abondamment d'autres compositeurs dans le baroque.)

(hiiiiiii, des histoires de vampires chantées. Oh, que ça a l'air sympa!)

C'est même tout à fait épatant (du moins si on aime l'esthétique Freibüche Hollandaise), le livret de Wohlbrück remanie Polidori-pseudo-Byron avec pas mal de bonheur. Il y a un certain nombre de notules autour du sujet, avec notamment un lien vers une version libre de droits qu'on peut télécharger gratuitement en ligne.

(houlala, si on commence à comparer la place de la musique dans la vie culturelle en Allemagne et en France, on n'est pas rendu. J'ai bien failli m'évanouir en feuilletant l'équivalent du musique-classique-scope berlinois en octobre dernier : je suis tombée sur un Concert-éveil pour gamins, au programme : Apollon Musagète. Tiens, vlan !)

Il suffit d'aller entendre les orchestres universitaires français : les chefs de pupitre sont des étudiants allemands. :) La différence d'imprégnation culturelle et de niveau de jeu est absolument considérable.

20. Le mercredi 11 janvier 2012 à , par Ugolino Le Profond

"Je viens d'aller voir la vidéo annonçant le Vampyr présente sur leur site... ça ne joue quand même pas bien nerveux ni bien juste, l'extrait du mélodrame du serment d'Aubry. Ca sonnait vraiment comme cela sur scène ?"
Non, je trouve ca affreux là, et c'était parfait en vrai - sans doute le meilleur moment de la partition du reste. J'imagine qu'ils ont capté ça avant les représentations, lors de leur toute première répétition ou un truc comme ça... ou alors ce ne sont pas les mêmes musiciens.

"Tu as vu Hänsel et l'une des Zauberflöte de Freyer, je suppose ?"
Non, j'y allais pour Bliss de Brett Dean, j'ai aussi vu la Salomé de Decker (visiblement repris à peu près tous les ans), et Zauberflöte était le soir suivant, étant donné les échos catastrophiques de la MES j'ai préféré aller voir Der Vampyr.

"Parce que je suppose qu'ils n'ont pas arrangé l'arrangement de Pfitzner (qui a ajouté des récitatifs) ?"
Non, pas de récitatif.

"Mais c'était en 2010, et il me semble qu'on a célébré l'année suivante (les 100 ans de la mort et non les 150 de la naissance). Les deux sont possibles, cela dit... c'est pour ça qu'on a eu des intégrales Mahler réparties sur deux saisons au delà d'une seule année civile ?"
Oui, les "célébrations" ont couvert une saison plutôt qu'une année (par exemple, l'intégrale Gergiev a commencé en septembre 2010). Inversement, il n'y a pas eu de symphonies de Mahler sur le début de la saison 2011-12 en dehors de la fin du cycle Gatti. Enfin, pour ce qu'on en a à faire, de ces histoires !

"C'est la révélation du jour : en fait, tu es danseuse, c'est ça ? :)"
Voyons, les danseuses, ca ne mange jamais...

21. Le mercredi 11 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Non, je trouve ca affreux là

Ouf, j'ai eu très peur d'avoir basculé dans une dimension parallèle. C'est quand même terrible de mettre ça en promo, même s'ils avaient joué plus ou moins de cette façon...

sans doute le meilleur moment de la partition du reste.

Musicalement, non, mais si on le joue comme c'est prévu, en soutien du texte, oui, ce peut être le plus grand moment. Autre endroit saisissant, le grand récit de Ruthven ("du mußt es saugen, das teure Blut").

Non, j'y allais pour Bliss de Brett Dean,

Oh, mais c'était en novembre ça, tu as dû y rester longtemps si j'ai bien vu les dates de la prod du Vampyr ?
C'était comment, alors ?

Zauberflöte était le soir suivant, étant donné les échos catastrophiques de la MES j'ai préféré aller voir Der Vampyr.

Je n'ai pas vu toutes les mises en scène de la Flûte par Freyer, mais en principe, c'est assez plaisant (sans être vertigineux). Cela dit, tu attends peut-être plus que moi. Et puis le Vampire, dans l'absolu, c'est plus enthousiasmant que la Flûte, non ?


Oui, les "célébrations" ont couvert une saison plutôt qu'une année (par exemple, l'intégrale Gergiev a commencé en septembre 2010). Inversement, il n'y a pas eu de symphonies de Mahler sur le début de la saison 2011-12 en dehors de la fin du cycle Gatti. Enfin, pour ce qu'on en a à faire, de ces histoires !

Oui, je ne suis pas bien tout ça, j'étais persuadé de ne pas avoir vu de Mahler pendant l' "année", et en fait c'était plus complexe que ça.

Voyons, les danseuses, ca ne mange jamais...

Si, si, ça fait semblant, pour faire plaisir au mécène.

Ce n'est rien, c'est l'abus de Meyerbeer qui pèse lourdement sur mon imaginaire...

22. Le jeudi 12 janvier 2012 à , par Mo :: site

Il y a longtemps que je n'étais pas venue, je me demande bien pourquoi.

Klari, pas d'accord: Osta a été ma Tatiana préférée (mais c'est vrai qu'il lui manquait McKie pour que la soirée soit parfaite). Et Onéguine, je le vois justement comme un concentré d'énergie animale contenue et dont Eugène ne sait que faire, justement depuis que j'ai vu McKie et que j'ai lu le roman. Le plus grand mérite de l'œuvre, sans doute, m'avoir tellement émue que j'ai enfin lu Pouchkine...

(sinon, j'adore ces conversations passionnées qui me sont passablement obscures, le monde des mélomanes est merveilleux. M'en vais découvrir ce vampire, tiens.)

23. Le jeudi 12 janvier 2012 à , par Ugolino Le Profond

"Musicalement, non, mais si on le joue comme c'est prévu, en soutien du texte, oui, ce peut être le plus grand moment. Autre endroit saisissant, le grand récit de Ruthven ("du mußt es saugen, das teure Blut")."
L'autre très beau moment était justement ce récit, avec un très bon Michael Müller-Deeken.

"C'était comment, alors ?"
En un mot, c'est extraordinaire.
De ma relativement jeune carrière de concertophage, c'est ce que j'ai vu de mieux à la fois en musique contemporaine et en opéra.

"Je n'ai pas vu toutes les mises en scène de la Flûte par Freyer, mais en principe, c'est assez plaisant (sans être vertigineux)."
J'ai eu principalement deux avis sur la mise en scène : une spectatrice qui m'a dit avoir vu une mise en scène informe, morne et incompréhensible, et une jeune chanteuse de la production qui m'a fait part des difficultés que l'on a à chanter correctement quand on est déguisée en grosse dinde.

"Et puis le Vampire, dans l'absolu, c'est plus enthousiasmant que la Flûte, non ?"
Bien sûr.

"Si, si, ça fait semblant, pour faire plaisir au mécène."
Chez Meyerbeer, la danseuse passe aussi sur le canapé après le (ou en guise de) désert ?

24. Le jeudi 12 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Bonjour Mo !

Le plus grand mérite de l'œuvre, sans doute, m'avoir tellement émue que j'ai enfin lu Pouchkine...

Que ne diffère pas beaucoup au niveau de l'action, mais considérablement quant au ton. Quelle traduction ?

M'en vais découvrir ce vampire, tiens.)

Outre le lien que j'ai indiqué (pas optimal, mais gratuit et légal), on en trouve de bonnes versions dans le commerce (Neuhold et Rieger, les autres étant ou tronquées ou très imparfaites). Le livret n'est pas souvent présent dans les coffrets (acte I seulement pour Neuhold chez Hommage... !), mais il existe en ligne, au moins le bilingue allemand-espagnol sur Kareol.es.

25. Le jeudi 12 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Ave Ugo,

L'autre très beau moment était justement ce récit, avec un très bon Michael Müller-Deeken.

Alors nous sommes tout à fait d'accord.

En un mot, c'est extraordinaire.
De ma relativement jeune carrière de concertophage, c'est ce que j'ai vu de mieux à la fois en musique contemporaine et en opéra.

Tu le situes comment par rapport aux représentations de Sydney ?

J'ai vu il y a peu qu'une vidéo (celle de Melbourne, je crois) circulait, mais je n'ai pas pu mettre la main dessus. En audio seul, j'ai trouvé ça assez commode à suivre, et très plaisant, ça sonne très british-vingtième, une sorte de Britten beaucoup plus tranchant, avec la qualité d'orchestration d'un contemporain de Mantovani.

Ce n'est pas mon expérience lyrique la plus bouleversante, mais ça fonctionne remarquablement musicalement et dramatiquement : il y a de la poussée en permanence, des pôles, des rythmes pulsés, un véritable élan dans le flux musical de l' "intrigue", tout en maintenant une richesse en informations assez haute.

Ca m'évoque assez les moments les plus réussis (acte III) de 1984 de Maazel, en fait.

D'un point de vue pratique, je m'étais posé la question, aussi, si les voix passaient bien ? L'orchestre est toujours babillard en même temps que les chanteurs, certes par groupes légers, mais ce n'est pas complètement de l'accompagnement, plutôt du sous-discours simultané.


J'ai eu principalement deux avis sur la mise en scène : une spectatrice qui m'a dit avoir vu une mise en scène informe, morne et incompréhensible,

Morne, ça m'étonnerait, il s'inspire des bariolages d'une ''commedia dell'arte'' fantasmatique. Informe, oui, ça peut donner cette impression, mais c'est généralement très cohérent au fond, avec une personnalité forte (dans le cas de la Flûte, j'avais trouvé ça plus envahissant qu'insuffisant).

et une jeune chanteuse de la production qui m'a fait part des difficultés que l'on a à chanter correctement quand on est déguisée en grosse dinde.

Mais c'est toujours comme ça chez Freyer, les personnages sont toujours grotesquement affublés (et parfois de façon encombrante en effet, c'était le cas de Papageno dans sa version de Schwetzingen...).

Chez Meyerbeer, la danseuse passe aussi sur le canapé après le (ou en guise de) désert ?

Touchante ingénuité. A ton avis, pourquoi on était obligé de mettre des danses dans les spectacles lyriques subventionnés par les vieux financiers lubriques ? Les mécènes pouvaient ainsi, à l'issue de l'acte III, faire sauter les protégées sur leurs genoux pendant les IV et V. Les loges de Garnier ont même reproduit, avec leurs rideaux cramoisis et leurs fonds sans visibilité, l'atmosphère chaleureuse et festive du lupanar.

26. Le vendredi 13 janvier 2012 à , par Ugolino Le Profond

"Tu le situes comment par rapport aux représentations de Sydney ?"

L'orchestre de Hambourg est supérieur, mais j'ai vu la reprise, je pense qu'avec Simone Young à la place d'Alexander Soddy à la direction et le cast de la première série (la chanteuse présente dans les deux, Ha Young Lee, survolait assez nettement le plateau), c'était meilleur. Je pense que c'était quand même au-dessus des représentations de Sydney, grâce à l'orchestre, à Ha Young Lee et aux seconds rôles tous très bien tenus par des membres de la "troupe" de Hambourg.
Après, c'est je pense un opéra qui gagnerait avec un grand chef et un orchestre autre qu'un orchestre d'opéra (et russe, de préférence), contrairement à beaucoup d'oeuvres contemporaines qui se satisfont d'un bon orchestre et d'une direction carrée. Il y a des passages qui sont d'une exigence rare sur le plan de la compréhension de la musique - l'exemple type, c'est la grande cadence de la fin de la première scène du troisième acte, c'est tout à fait simple sur le plan instrumental (presque que des noires !) mais d'une difficulté improbable pour maintenir la tension.
Par contre, d'après les photos et extraits que j'ai vu, la mise en scène de Ramin Gray est meilleure.

"J'ai vu il y a peu qu'une vidéo (celle de Melbourne, je crois) circulait, mais je n'ai pas pu mettre la main dessus. En audio seul, j'ai trouvé ça assez commode à suivre, et très plaisant, ça sonne très british-vingtième, une sorte de Britten beaucoup plus tranchant, avec la qualité d'orchestration d'un contemporain de Mantovani."

Globalement, je suis d'accord, avec en plus une dimension satirique qu'il n'y a pas chez Britten et qui fait plutôt penser aux opéras de Chostakovitch, un peu Berg aussi.
Mais formellement, je pense qu'on passe dans autre chose. J'avais été un peu déçu à la première écoute, j'avais l'impression d'entendre une sorte de Birtwistle en moins autiste, avec cette première demi-heure assez absconse, et de ne pas retrouver ce que j'aime dans la musique pure de Dean.
J'ai récupéré la partition (500 et quelques pages), et c'est vraiment à la fois extrêmement lisible (toujours chez Dean, on entend ce qui est écrit, contrairement à beaucoup de musique contemporaines) et très difficile à comprendre, parce ce qu'on lit ne devrait pas fonctionner. Il y a une forme de refus du développement thématique au profit de pans sonores à l'identité très forte (sans pour autant recourir au stéréotype ou au collage) qui s'entrecoupent, se contredisent, ressurgissent au détour d'une mesure pour disparaître immédiatement, mais soutenus par un flux permanent qui fait que la chose s'inscrit de manière organique dans le temps, alors que c'est sur le papier parfaitement incohérent - le tout étant néanmoins pris dans une structure globale à la fois en répétition (des actes I et III) et en palindrome.
Je crois que c'est l'opéra qui intègre et transcende les transformations en ce début de XXIème siècle du rapport au temps et aux représentations, de la manière dont l'être s'y manifeste, qui assume complètement ces transformations - les confusions, la vitesse, les pertes de signification - sans recourir à un repli sur la tradition ou à des principes passéistes, ou à toutes les poses intellectualistes, historiques, mythologiques, qui rendent caduques dès leur création les opéras contemporains, comme si l'opéra ne servait plus au compositeur qu'à étaler sa culture, et qui parle fondamentalement de cela, de manière non pas conceptuelle, mais symbolique au sens le plus fort, au sens qui fait qu'un opéra peut être de la grande musique, et qui agit de manière physique - et qui est donc partiellement perdu dans tout enregistrement. Cela me paraît être une forme nécessaire, pas une forme imposée par une volonté individuelle.
La manière dont la matière se "libère" dans le premier acte, découvre l'incohérence de sa propre articulation, construite sur des disparitions et des vestiges (souvenirs de rythmes, d'images sonores impossibles à connecter à un contenu, cf la ballade de Little Titch, qui est à la fois toutes les ballades et aucune), est de ce point de vue très impressionnante.

En profondeur, pour tout cela, je pense surtout au Wozzeck de Berg, pas pour les moyens musicaux (encore que la structure et certaines fanfares y fassent penser), mais pour la construction de la relation du sens à la forme. Et je ne suis pas loin de penser que c'est à peu près du même niveau, au moins relativement au contexte de la création. Je ne vois pas quel compositeur, aujourd'hui, serait capable de faire mieux.
J'avais d'ailleurs peur que ca épuise créativement Dean (c'est un projet qu'il a porté pendant 10 ans), mais il a depuis pondu l'une des ses plus belles oeuvres orchestrales et un sextuor magnifique. Et il est totalement inconnu en France.
En attendant, je dois écrire dessus depuis 1 mois et demi, j'ai 10 pages de notes et pas la moindre idée de par où commencer.

"Ce n'est pas mon expérience lyrique la plus bouleversante, mais ça fonctionne remarquablement musicalement et dramatiquement : il y a de la poussée en permanence, des pôles, des rythmes pulsés, un véritable élan dans le flux musical de l' "intrigue", tout en maintenant une richesse en informations assez haute."

Pour la richesse d'informations, oui, c'est même à la limite de la saturation par moments, et encore l'enregistrement fait perdre une partie des détails. Et la mise en scène de Ramin Gray suivait absolument cette tendance : énormément d'idées simultanées et de déplacements plus ou moins abstraits (tous justifiés). En vrai, c'est extrêmement exigeant pour le spectateur, beaucoup plus que les machins nombrilistes post-sériels qui font de la grisaille permanente. Il y a des compositeurs qui écrivent 20 minutes de musique sur des idées qui n'existent que pour deux mesures dans Bliss.

"D'un point de vue pratique, je m'étais posé la question, aussi, si les voix passaient bien ? L'orchestre est toujours babillard en même temps que les chanteurs, certes par groupes légers, mais ce n'est pas complètement de l'accompagnement, plutôt du sous-discours simultané."

Ce n'est pas aussi audible qu'un opéra traditionnel mais ca ne semblait pas poser de difficultés insurmontables en dehors pour certaines voix graves. Ceci dit, l'acoustique de l'opéra de Hambourg ne me semble pas, en tout cas au parterre, optimale pour les voix. Il n'y avait pas de grande différence entre Salomé (un opéra lourd, certes) et Bliss.

"Touchante ingénuité. A ton avis, pourquoi on était obligé de mettre des danses dans les spectacles lyriques subventionnés par les vieux financiers lubriques ? Les mécènes pouvaient ainsi, à l'issue de l'acte III, faire sauter les protégées sur leurs genoux pendant les IV et V. Les loges de Garnier ont même reproduit, avec leurs rideaux cramoisis et leurs fonds sans visibilité, l'atmosphère chaleureuse et festive du lupanar."
Ça doit être pour ça que je suis mal à l'aise quand je suis entouré de vieux et de vieilles dans une loge à Garnier ou au TCE. Des réminiscences de vies antérieures, sans doute.

27. Le vendredi 13 janvier 2012 à , par Mo :: site

Celle de Markowicz. Je ne sais pas si je suis séduite par le héros, l'auteur, ou le traducteur. Et dire que je pensais que Pouchkine serait ennuyeux à mourir...

28. Le samedi 14 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

La traduction de Markowicz est, de mon point de vue, un chef-d'oeuvre de la langue
française en tant que tel. La musicalité et le badinage de l'original sont vraiment sa priorité, si bien qu'on s'éloigne de tout ce que la plupart des autres traductions ont de terne ou de laborieux (et souvent d'assez peu amusant). Avant sa récente publication, il fallait aller lire en anglais pour retrouver ce genre de saveur...

J'abonde donc, le traducteur a ici une place au même titre que l'auteur et ses héros.

29. Le samedi 14 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Pardon Ugolino, je vais couper en tranches ce que tu dis (et qui est très intéressant, merci), mais ne disposant pas pour l'heure de la partition ni du visuel, je ne peux pas réagir à tout ce que tu précises (et que je lis avec plaisir).


Globalement, je suis d'accord, avec en plus une dimension satirique qu'il n'y a pas chez Britten et qui fait plutôt penser aux opéras de Chostakovitch, un peu Berg aussi.

C'est vrai, mais ça reste une satire plus tendre que celles de Chostakovitch (même pour Le Nez) et Berg, il y a quelque chose de plus satirique que cruel, précisément.


J'ai récupéré la partition (500 et quelques pages)

Ca doit coûter particulièrement cher, je suppose...

Il y a une forme de refus du développement thématique au profit de pans sonores à l'identité très forte (sans pour autant recourir au stéréotype ou au collage)

Oui, parce que sans développer et tout en assumant des séquences, on a quand même une remarquable continuité, une poussée commune, même dans la transition d'un tableau à l'autre.

qui assume complètement ces transformations - les confusions, la vitesse, les pertes de signification - sans recourir à un repli sur la tradition ou à des principes passéistes, ou à toutes les poses intellectualistes, historiques, mythologiques, qui rendent caduques dès leur création les opéras contemporains, comme si l'opéra ne servait plus au compositeur qu'à étaler sa culture

Tout à fait, c'est un des grands maux de l'opéra contemporain, les compositeurs qui cherchent à tenir leur discours (souvent banal, inutile, étriqué et grandiloquent à la fois) sur l'Art, avec les livrets catastrophiques qui vont de pair. Même chose, ce que tu dis sur la nécessité de la forme, souvent le réceptacle de langages qui ne sont pas compatibles avec le drame ou la prosodie. Ici, Dean résout remarquablement tout cela. Outre 1984 de Maazel, ça m'évoque aussi (pas pour le langage) l'atmosphère de Vanessa de Barber, il y a cette forme de continuité d'atmosphères très diverses, au sein d'un objet bizarre mais attachant.

et qui agit de manière physique - et qui est donc partiellement perdu dans tout enregistrement.

Oui, forcément, ce peut être un paramètre important.

Et je ne suis pas loin de penser que c'est à peu près du même niveau, au moins relativement au contexte de la création. Je ne vois pas quel compositeur, aujourd'hui, serait capable de faire mieux.

Sur le plan de la technique d'écriture de la qualité métaphorique de la construction, je ne suis pas encore assez familier de l'oeuvre (sans partition et suivant le livret d'oreille) pour en juger... (et puis, de telles comparaisons sont-elles objectivables ?)

Mais sans être l'oeuvre lyrique récente qui m'ait le plus enthousiasmé (d'autres syncrétiques comme Ekström, voire des passéistes comme Daniel-Lesur, m'ont plus complètement convaincu dans leur gestion de la forme), ça fait clairement partie de la petite poignée qui soutient la comparaison avec les grands titres du passé.

Et il est totalement inconnu en France.

On ne peut pas dire qu'il ne puisse pas acheter du pain sans être poursuivi par des hordes d'inconditionnels, c'est certain. Rien que pour lire son nom, il faut bien chercher (je ne crois pas avoir jamais vu son nom au programme, mais en même temps, la plupart des compositeurs vivants sont dans ce cas).

En attendant, je dois écrire dessus depuis 1 mois et demi, j'ai 10 pages de notes et pas la moindre idée de par où commencer.

Problème qui peut être contourné en l'abordant par morceaux, non ?

Il y a des compositeurs qui écrivent 20 minutes de musique sur des idées qui n'existent que pour deux mesures dans Bliss.

Certes, mais de ce point de vue, Beethoven peut faire une demi-heure sur un matériau qui n'occupe qu'une demi-mesure chez d'autres, le jugement qu'on porte sur cette densité ou cette "distension" dépend tout de même grandement du rsultat final.

Il n'y avait pas de grande différence entre Salomé (un opéra lourd, certes) et Bliss.

D'accord. Pour Salomé], ça dépend des moments : Jibé est compliqué mais pour la plupart des autres personnages, c'est relativement bien écrit à l'orchestre pour passer confortablement.

30. Le mardi 17 janvier 2012 à , par Ugolino Le Profond

Mon dieu, je viens de m'infliger l'atroce premier week-end de Présences consacré à la pitoyable musique d'Oscar Strasnoy, ca a le mérite de confirmer certaines choses.

"C'est vrai, mais ça reste une satire plus tendre que celles de Chostakovitch (même pour Le Nez) et Berg, il y a quelque chose de plus satirique que cruel, précisément."
Oui, et heureusement, parce qu'on est passé dans d'autres exigences. L'opéra est d'ailleurs plus tendre que le livre, qui fait vraiment passer ses personnages pour des ratés excentriques bons à rien, à la limite de l'idiotie. L'opéra est plus ambigu - notamment la fin.

"Ca doit coûter particulièrement cher, je suppose..."
Je te rassure, c'est un prêt... ca n'est pas encore vendu.

"Mais sans être l'oeuvre lyrique récente qui m'ait le plus enthousiasmé (d'autres syncrétiques comme Ekström, voire des passéistes comme Daniel-Lesur, m'ont plus complètement convaincu dans leur gestion de la forme), ça fait clairement partie de la petite poignée qui soutient la comparaison avec les grands titres du passé."
Ekström, je ne connais que des oeuvres orchestrales qui ne m'ont pas marqué plus que ça. Daniel-Lesur, c'est autre chose - pas sûr que ca me satisfasse.

"On ne peut pas dire qu'il ne puisse pas acheter du pain sans être poursuivi par des hordes d'inconditionnels, c'est certain. Rien que pour lire son nom, il faut bien chercher (je ne crois pas avoir jamais vu son nom au programme, mais en même temps, la plupart des compositeurs vivants sont dans ce cas)."
C'est surtout en France. Parce que Bliss a été joué en deux ans dans deux opéras australiens, en Angleterre et en Allemagne, ce qui est quand même exceptionnel pour une création, plusieurs oeuvres sont jouées tous les ans à Londres, il a eu droit à un mini-festival à Stockholm et à un autre en Finlande fin 2011, il est joué régulièrement en Allemagne...
La France n'a pas les institutions pour accueillir un compositeur comme Dean, elle est beaucoup trop conservatrice et attachée à des catégories de pensée (cf le désastre Présences 2012). On le jouera dans 10 ou 20 ans.

"Certes, mais de ce point de vue, Beethoven peut faire une demi-heure sur un matériau qui n'occupe qu'une demi-mesure chez d'autres, le jugement qu'on porte sur cette densité ou cette "distension" dépend tout de même grandement du rsultat final."
Bien sûr, mais ma remarque était relative au contexte : on n'entend guère d'idées musicales, proprement musicales, dans les œuvres contemporaines, alors qu'on entend beaucoup de bruits et de concepts, au point où ca en est insupportable. Quand on en tient une dans une oeuvre, on peut être satisfait. Alors entendre une oeuvre qui se permet le luxe de ne pas développer ses idées musicales parce qu'elle en a trop, ca tient du miracle.

31. Le mercredi 18 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

J'avais prévu d'aller voir plusieurs concerts (Le Bal, et les couplages avec le Chant du Rossignol, voire Pierrot et le Chant de la Terre), mais j'ai commis l'imprudence de réécouter du Strasnoy pour confirmer mon choix... et les forces m'ont manqué.

Je ne trouve pas ça mauvais du tout, mais il y manque quelque chose pour sortir d'un ronronnement certes accessible, mais pas très exaltant. Paradoxalement pour ce type de musique, j'ai l'impression que ça manque d'angles (et bien sûr d'une direction perceptible du discours).

Qu'est-ce que c'est censé confirmer ? En tout cas l'orientation esthétique du festival me semble avoir considérablement changé, commençant avec Ligeti et Xenakis pour se déplacer vers les plus langages plus "intermédiaires" de type Henze et Dusapin, et aujourd'hui Salonen et Strasnoy.

Je n'ai pas de prévention particulière contre les langages moins radicaux, mais je ne suis pas pleinement convaincu que la musique des derniers sélectionnés ait la densité suffisante pour sortir grandie d'un festival entier. Sinon, la programmation afférente était très belle cette année, les compléments vraiment plus adaptés au public et plus originaux que l'an passé, à ce qu'il m'a semblé.

--

Ekström, je parle vraiment spécifiquement de son opéra Ocean of Time, c'est la qualité d'atmosphère, la façon qu'il a de faire "parler" la musique (parfois de façon très figurative, d'autres fois en empruntant plus au passé) qui fonctionne extraordinairement dans une oeuvre "narrative".
Je doute cela dit que ça t'enthousiasme.

Pour Daniel-Lesur, effectivement, c'est autre chose, mais dans le genre post-Pelléas, La Reine morte ça fait partie des oeuvres réellement cohérentes et réussies, il n'y en a pas tant que cela à part Polyphème de Cras, finalement...
Beauccoup plus abouti que les tentatives de Landowski en ce sens, par exemple.

32. Le mercredi 18 janvier 2012 à , par Ugolino Le Profond

"Je ne trouve pas ça mauvais du tout, mais il y manque quelque chose pour sortir d'un ronronnement certes accessible, mais pas très exaltant. Paradoxalement pour ce type de musique, j'ai l'impression que ça manque d'angles (et bien sûr d'une direction perceptible du discours)."
C'est tout à fait affreux. Gloubiboulga post-post-moderne avec 80 ans de retard, qui se veut provocateur mais est complètement conventionnel, d'une affreuse mollesse de pensée tendance boboïtude molle, calculé pour plaire à un public qui n'en a rien à faire de la musique contemporaine et qui trouvera ca rigolo avant d'oublier. C'est rentré dans mon top 5 des compositeurs les plus détestables du monde.

"Qu'est-ce que c'est censé confirmer ?"
Que les institutions françaises de la musique contemporaine, c'est n'importe quoi. Le bide est ahurissant et était totalement prévisible - le concert OPRF/Slobodeniouk avait une atmosphère d'enterrement, musique sinistre, salle aux 3/4 vides, applaudissements mous, la moitié du public qui dort et l'autre moitié qui écoute poliment en faisant semblant de trouver ça intéressant.

"En tout cas l'orientation esthétique du festival me semble avoir considérablement changé, commençant avec Ligeti et Xenakis pour se déplacer vers les plus langages plus "intermédiaires" de type Henze et Dusapin, et aujourd'hui Salonen et Strasnoy."
Ca a simplement changé de directeur artistique : Ligeti, Berio, Kagel, Xenakis, Dusapin, c'est Yves Prin. Henze, Hersant, Dalbavie, Adès, Salonen, c'est René Bosc. Strasnoy, c'est Jean-Pierre Le Pavec, autant dire que ca commence très mal pour lui.
Qu'on choisisse des compositeurs plus jeunes que les grands maîtres reconnus Ligeti ou Xenakis, ou même Henze qui est un beau choix pour un festival de ce type (oeuvre large et très variée, accessible sans être complaisante, avec des chef d'oeuvres, et peu jouée en France), pourquoi pas, mais on ne peut pas dire qu'ils aient depuis une dizaine d'années fait de très bons choix indépendamment des questions esthétiques.
Le truc drôle, c'est qu'il y a à la fin du programme de Présences une pub le festival de l'Ircam (qui s'appellera apparemment Manifeste-2012 et non plus Agora), durant lequel outre les nullités habituelles (Manoury, Robin ou Staud), on jouera du Adès. Ca sent le désespoir.

"Je n'ai pas de prévention particulière contre les langages moins radicaux, mais je ne suis pas pleinement convaincu que la musique des derniers sélectionnés ait la densité suffisante pour sortir grandie d'un festival entier."
Pour Salonen, il est évident que le festival invitait aussi le chef, histoire de faire copain-copain pour qu'il prenne la direction du Philhar' à la fin de son contrat avec le Philharmonia. Sa musique, que j'apprécie moyennement à quelques exceptions près, a une certaine ambition orchestrale qui est plus légitime que la musiquette de Strasnoy.
Après, évidemment, faire 14 concerts avec... Tout ca, c'est un prodigieux gâchis de toute façon : ils peuvent faire 14 concerts avec des orchestres comme le Philhar' et d'excellents ensembles, il y a des centaines de compositeurs qui ne demandent qu'à être joués, ils peuvent choisir à peu près ce qu'ils veulent, et ils ne sont pas foutus de faire une programmation cohérente et inventive.

"Sinon, la programmation afférente était très belle cette année, les compléments vraiment plus adaptés au public et plus originaux que l'an passé, à ce qu'il m'a semblé."
Je la trouve complètement idiote. A part deux oeuvres de potes à Strasnoy, aucune oeuvre de musique contemporaine en complément de la musique de Strasnoy, cela paraît absurde pour un festival de musique contemporaine. L'an dernier, il y avait des classiques du contemporain, Messiaen, Ligeti plusieurs fois, Lutoslawski (le Requiem de Ligeti ou la quatrième de Lutoslawski ce n'est pas plus original que le mandarin merveilleux ou Stravinsky ?), et d'autres oeuvres de compositeurs vivants (Saariaho, Harvey, Hillborg). Cette année, c'est du premier XXème siècle, du répertoire courant de l'OPRF, tellement rare que Salonen joue le Mandarin merveilleux une semaine après Présences au TCE. Niveau public, l'affluence doit être trois à quatre fois moindre que l'an dernier (certes, c'est passé payant).
Et le Pierrot, c'est supposé être rare, mais ca l'est tellement que je l'ai entendu 3 fois à Paris cette année.

33. Le jeudi 19 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

qui se veut provocateur

Tu es sûr ? Je n'ai rien remarqué de tel. Joueur, oui, mais provocateur ?

C'est rentré dans mon top 5 des compositeurs les plus détestables du monde.

Philip Glass, François Cattin, Olga Neuwirth... il me manque le cinquième. Mais je suppose que tu ne parles que des vivants, sinon il y a des légions entières que tu dois détester parmi les classiques mineurs ou les belcantistes, non ?

--

Sur les changements de direction : Dusapin / Henze / Dalbavie, ça me paraît une transition en douceur, non ?

C'est quand même plus intéressant, pour un festival de musique contemporaine, de ne pas choisir que des grabataires ou des morts. Je ne suis pas scandalisé par les choix jusqu'à présent (même si Hersant ne me passionne pas toujours et que je n'ai visiblement entendu que le meilleur de Dalbavie), mais j'avoue que l'entrain m'a manqué pour Strasnoy, malgré la diversité de son corpus et l'intérêt des couplages.

pourquoi pas, mais on ne peut pas dire qu'ils aient depuis une dizaine d'années fait de très bons choix indépendamment des questions esthétiques.

On peut toujours faire mieux (et en effet ils auraient pu, même sans faire très original).

durant lequel outre les nullités habituelles (Manoury, Robin ou Staud), on jouera du Adès. Ca sent le désespoir.

J'aime beaucoup ce que fait Manoury actuellement. :) Depuis qu'il maîtrise l'électro-acoustique (ses premiers disques sont vraiment moches du point de vue des timbres), il produit vraiment des pièces cohérentes et évocatrices, ça fait partie des quelques-uns dont je suis l'évolution avec plaisir.

Pour Adès, c'est surtout très inégal : du ludique en musique de chambre idéal pour initier à la musique contemporaine, du post-Britten gentil (et très réussi) à l'opéra, et des bricolages assez peu aboutis à l'orchestre...


(le Requiem de Ligeti ou la quatrième de Lutoslawski ce n'est pas plus original que le mandarin merveilleux ou Stravinsky ?),

Si, bien sûr, et programmer Hillborg, c'est très bien aussi. J'avais surtout été frappé par le fait qu'il y avait des couplages assez invraisemblables, du Mozart et du Beethoven, il me semble. Ou alors c'était il y a deux ans ?
Dans l'absolu, je trouve dommage de toute façon de jouer autre chose que de la musique contemporaine dans un festival de musique contemporaine. Même en tant qu'auditeur, je trouve assez rude le contraste, et ça ne peut que décevoir le public de l'une ou l'autre moitié du programme.

Mais depuis que c'est devenu payant, c'est devenu la norme, alors qu'avant on avait droit à un vrai creuset de découvertes. Lors de l'année Henze, il avaient inclus Gundmundsen-Holmgreen, Rosing-Schow, Fedele... des compositeurs remarquables, assez peu joués en France, pour des inédits au disque, c'était vraiment stimulant.

Et le Pierrot, c'est supposé être rare, mais ca l'est tellement que je l'ai entendu 3 fois à Paris cette année.

J'en ai effectivement vu au moins trois concerts cette année, dont au moins un plus tard, donc ça doit faire quatre minimum.

Ce n'est pas tous les ans comme cela, mais les classiques du premier vingtième sont très bien représentés à Paris.

34. Le vendredi 20 janvier 2012 à , par Ugolino Le Profond

"Tu es sûr ? Je n'ai rien remarqué de tel. Joueur, oui, mais provocateur ?"

Il est joueur par impuissance. Il y a des moments où on sent bien qu'il se voudrait plus que cela.

"Philip Glass, François Cattin, Olga Neuwirth..."

Ah non, je n'ai guère de problème avec Glass. J'ai même bien aimé sa colonie pénitentiaire vue à l'Athénée il y a 2 ans dans une belle mise en scène - ca fonctionnait comme de la musique de film, de la musique d'accompagnement, et comme là le théâtre était bon... Evidemment, au disque ca n'a aucun intérêt.
Cattin, je ne connais pas. Neuwirth, je déteste évidemment, sans haïr, parce que ce n'est pas bien de haïr une musique qui se haït déjà profondément elle-même.
Non, mon premier, et je crois qu'il le restera longtemps, c'est Colin Roche, ensuite suivent Gérard Pesson, Helmut Lachenmann, Oscar Strasnoy, et une cinquième place variable selon les pièces que j'entends en concert (en ce moment, j'oscille entre Jarrell, Parra et Connesson - encore que le deuxième soit peut être le compositeur le plus drôle du monde).

"il me manque le cinquième. Mais je suppose que tu ne parles que des vivants, sinon il y a des légions entières que tu dois détester parmi les classiques mineurs ou les belcantistes, non ?"

Les morts, ca ne sert à rien de les détester.

"C'est quand même plus intéressant, pour un festival de musique contemporaine, de ne pas choisir que des grabataires ou des morts. Je ne suis pas scandalisé par les choix jusqu'à présent (même si Hersant ne me passionne pas toujours et que je n'ai visiblement entendu que le meilleur de Dalbavie), mais j'avoue que l'entrain m'a manqué pour Strasnoy, malgré la diversité de son corpus et l'intérêt des couplages."

Ils étaient tous vivants au moment de leur Présences, il me semble. Après, c'est un peu difficile pour un tel festival : à 70 ans, on a une oeuvre derrière soi, de quoi remplir un festival. A 40 ans, c'est plus compliqué... Après, je ne trouve pas les choix honteux (à part Strasnoy), mais en choisissant Hersant, Dalbavie, Adès ou Salonen, je n'ai pas l'impression qu'on donne à entendre les prochains Debussy ou Ligeti.

(pour ce qui est de la diversité du corpus de Strasnoy, en 5 concerts j'ai entendu tout le temps la même chose, les même principes d'écriture (ce qui importerait peu s'ils étaient solides) et des tics en pagaille)

"J'aime beaucoup ce que fait Manoury actuellement. :) Depuis qu'il maîtrise l'électro-acoustique (ses premiers disques sont vraiment moches du point de vue des timbres), il produit vraiment des pièces cohérentes et évocatrices, ça fait partie des quelques-uns dont je suis l'évolution avec plaisir."
Son dernier quatuor avec électronique joué à l'Ircam il y a un an, annoncé en grandes pompes comme une révolution, est l'une des choses les plus ridicules, consternante dans ses intentions et ses outils, et anachronique que j'ai entendu. Je trouve ca complètement dépassé à la fois dans la manière d'approcher l'électronique et dans le résultat sonore.
Pour moi, cette génération de compositeurs des années 50 est une génération de ratés : ils n'ont ni le brio des premiers inventeurs, ni le naturel de ceux qui ont grandi avec l'informatique personnelle, et leur imaginaire sonore est coincé dans les années 70. C'est chez les plus jeunes qu'on trouve un vrai bel usage de l'électronique, des gens qui ont ça intuitivement dans l'oreille, n'ont pas dû l'apprendre en même temps que la technique se développait, et qui ne l'abordent pas comme un terrain à conquérir - Ed Bennet, Pierre Jodlowski, Francesco Filidei, par exemple.

"Pour Adès, c'est surtout très inégal : du ludique en musique de chambre idéal pour initier à la musique contemporaine, du post-Britten gentil (et très réussi) à l'opéra, et des bricolages assez peu aboutis à l'orchestre..."
Oh, je n'aime pas particulièrement, je faisais juste remarque qu'on va jouer ce sale néo-tonalo-romantique à un festival de l'Ircam. Si on se met à écrire des accords classés à l'Ircam, c'est vraiment qu'il n'y a plus de valeurs ni de morale dans ce bas-monde.

"Si, bien sûr, et programmer Hillborg, c'est très bien aussi. J'avais surtout été frappé par le fait qu'il y avait des couplages assez invraisemblables, du Mozart et du Beethoven, il me semble. Ou alors c'était il y a deux ans ?"
Tu dois confondre, le compositeur le plus vieux l'an dernier c'était Ravel, après c'était Varèse, et tout le reste après 1950. Il y a deux ans, c'était en région, alors je ne sais pas.

"Mais depuis que c'est devenu payant, c'est devenu la norme"
Ce n'est payant que depuis cette année.

"Lors de l'année Henze, il avaient inclus Gundmundsen-Holmgreen, Rosing-Schow, Fedele... des compositeurs remarquables, assez peu joués en France, pour des inédits au disque, c'était vraiment stimulant."
Fedele, c'est joué régulièrement à l'IRCAM ou assimilés (et je trouve que ca rentre tout à fait dans la catégorie des médiocres cinquantenaires citée plus haut).

35. Le dimanche 22 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

Après, je ne trouve pas les choix honteux (à part Strasnoy), mais en choisissant Hersant, Dalbavie, Adès ou Salonen, je n'ai pas l'impression qu'on donne à entendre les prochains Debussy ou Ligeti.

Ca me paraît être l'évidence, mais ce genre de denrée est rare de toute façon. Qui a vraiment, avec toutes les transgressions autorisées et l'éparpillement des langages, la possibilité de produire l'équivalent de l'impact de Debussy (ou même Ligeti) ?
J'ai souvent l'impression (forcément trompeuse !) qu'on est arrivé au bout du chemin et qu'il n'y a plus rien à repousser ou dynamiter, si bien qu'il faut désormais faire de la musique avec le matériau existant. C'est peut-être du côté de la polytonalité (ou d'autres modes) et de la microtonalité qu'on a encore beaucoup de choses à écrire. Parce que les musiques autoréférencielles qui décrivent et mettent à distance leur propre forme en s'exécutant (de façon bien sûr parfaitement imperceptible pour l'auditeur ingénu), on finit par s'en lasser.

C'est amusant, parce que tu cites dans ton message beaucoup de compositeurs que j'aime... Jarrell, j'aime même énormément. Sa musique dramatique (mélodrame ou opéra) est vraiment passionnante, parmi les rares choses d'aujourd'hui que je trouve aussi directement jubilatoires que la musique d'il y a un siècle. Et sa musique instrumentale me paraît très évocatrice...

Pesson, j'aime beaucoup aussi (même si je n'y reviens pas souvent), c'est toujours assez amusant, j'écoute ça sous une forme ludique.

Après, pour les autres, ça dépend : Lachenmann ne me déplaît pas (il y a même de jolies choses au piano, très loin de sa réputation de terroriste), je n'aime pas Connesson en général mais beaucoup Supernova en particulier, Strasnoy me laisse plutôt froid (mais avec une moyenne plutôt positive)... il n'y a que Parra (si tu parles bien d'Hector et non d'Arturo) qui effectivement m'ennuie assez (pas moche, mais à force d'accumuler les effets inutiles...), mais il faut dire que je ne l'ai écouté qu'en musique de chambre et en "opéra", deux genres où peu réussissent aujourd'hui...

Ton vainqueur Colin Roche, en revanche, jamais rien écouté.

(pour ce qui est de la diversité du corpus de Strasnoy, en 5 concerts j'ai entendu tout le temps la même chose, les même principes d'écriture (ce qui importerait peu s'ils étaient solides) et des tics en pagaille)

C'est étonnant, parce que j'ai au contraire toujours eu l'impression inverse, de quelqu'un qui avait de la difficulté pour trouver un style : entre le chambriste moderne gentil du Retour, le côté presque comédie musicale de Cachafaz, les semi-pastiches madrigalesques, le côté plus contemporain-tradi de sa musique de chambre... Je vois quelqu'un qui s'amuse à explorer différents styles, sans jamais me convaincre complètement, mais certainement pas monotone de ce point de vue.

Tu vises quoi comme procédés ?


Son dernier quatuor avec électronique joué à l'Ircam il y a un an, annoncé en grandes pompes comme une révolution, est l'une des choses les plus ridicules, consternante dans ses intentions et ses outils, et anachronique que j'ai entendu.

Evidemment, si tu vas écouter du quatuor, qui trouveras-tu de passionnant ? A plus forte raison Manoury qui s'est vraiment épanoui dans l'écriture orchestrale.

Personnellement, des quatuors d'après 1960 qui ne me cassent pas les pieds au bout de dix minutes, je ne dois pas pouvoir en citer beaucoup (ou alors des trucs ultra-néo).


Oh, je n'aime pas particulièrement,

Ca, je m'en doute !

je faisais juste remarque qu'on va jouer ce sale néo-tonalo-romantique à un festival de l'Ircam. Si on se met à écrire des accords classés à l'Ircam, c'est vraiment qu'il n'y a plus de valeurs ni de morale dans ce bas-monde.

Ils doivent effectuer le recrutement sur les aptitudes à diriger la musique baroque, son Rameau est à placer sur la même étagère c'est-trop-drôle-pour-faire-rire que les Haendel de Boulez.


Fedele, c'est joué régulièrement à l'IRCAM ou assimilés (et je trouve que ca rentre tout à fait dans la catégorie des médiocres cinquantenaires citée plus haut).

En 2004, c'était quand même assez peu à la mode, il me semble. Effectivement, ça a été plus joué pendant cette période. Et j'aime bien sûr beaucoup Fedele. :)

36. Le mercredi 25 janvier 2012 à , par Ugolino Le Profond

"Ca me paraît être l'évidence, mais ce genre de denrée est rare de toute façon. Qui a vraiment, avec toutes les transgressions autorisées et l'éparpillement des langages, la possibilité de produire l'équivalent de l'impact de Debussy (ou même Ligeti) ?"

L'impact est difficile à mesurer et les temps sont effectivement autres : mais à partir de critères déplacés.

"J'ai souvent l'impression (forcément trompeuse !) qu'on est arrivé au bout du chemin et qu'il n'y a plus rien à repousser ou dynamiter, si bien qu'il faut désormais faire de la musique avec le matériau existant. C'est peut-être du côté de la polytonalité (ou d'autres modes) et de la microtonalité qu'on a encore beaucoup de choses à écrire."
C'est très probable, mais ce n'est pas nécessairement un problème : les critères ne doivent simplement plus être ceux du progrès. La modernité et le génie ne se mesureront plus sur la capacité à dépasser les systèmes existants, mais il ne faut pas non plus les remplacer par un relativisme généralisé. Mais le souci n'est pas dans le matériau : au contraire, ce qui devrait être toujours nouveau c'est le matériau, parce qu'il est historiquement, géographiquement, socialement informé, alors que les systèmes sont à terme condamnés à n'être que des dérivés.
Mais c'est une vaste question.

"Pesson, j'aime beaucoup aussi (même si je n'y reviens pas souvent), c'est toujours assez amusant, j'écoute ça sous une forme ludique. Après, pour les autres, ça dépend : Lachenmann ne me déplaît pas (il y a même de jolies choses au piano, très loin de sa réputation de terroriste), je n'aime pas Connesson en général mais beaucoup Supernova en particulier, Strasnoy me laisse plutôt froid (mais avec une moyenne plutôt positive)..."
Ces compositeurs-là, c'est plus pour les principes qui sont aux fondements de leurs musiques que par manque de talent ou de métier : Pesson, c'est le compositeur d'après la mort de la musique française, une musiquette réduite à tous les stéréotypes de la musique française (élégante, précieuse, ludique, narcissique) réifiés en petites choses inoffensives et mortes-nées, c'est l'équivalent de toute la littérature infernale qui se répand éhontément à la rentrée, c'est de la musique qui ne sert à rien ; Lachenmann c'est le retour de la grosse métaphysique allemande, avec sa morbidité douteuse et ses concepts à la con, sous la forme pseudo-nouvelle du gros barnum bruitiste, c'est de la grosse pensée bruyante pour cacher le fait qu'il n'y a aucune pensée musicale et du coup, ca fascine tous les compositeurs allemands impuissants (et leurs collègues français, la soumission à l'Allemagne étant un sport national), qui se sentent soudain reconnectés avec LA pensée au travers des moyens techniques faciles à reproduire, bref c'est réactionnaire, vide et vulgaire, et ce n'est même pas de la faute à Lachenmann ; Connesson ca oscille entre la musique de professeur de conservatoire et la mauvaise musique de peplum ; et Strasnoy c'est le premier de la classe pour institutions franco-allemandes qui veulent changer d'image.

Jarrell, c'est surtout à cause du dernier concert de l'EIC. Première partie avec une oeuvre sympathique de Sean Shepherd, une oeuvre très intéressante du coréen Texu Kim, et l'excellentissime Gugalon d'Unsuk Chin, et une pièce de Jarrell en deuxième partie, énième pièce de gros lourd écrite pour que l'EIC fasse du bruit, qu'on entend à l'identique à un concert de l'EIC sur deux : grossier et assez symptomatique du fait que la création n'est plus en Europe occidentale.
Mais j'en ai oublié un que je mettrais avant : Bruno Mantovani.

"il n'y a que Parra (si tu parles bien d'Hector et non d'Arturo) qui effectivement m'ennuie assez (pas moche, mais à force d'accumuler les effets inutiles...), mais il faut dire que je ne l'ai écouté qu'en musique de chambre et en "opéra", deux genres où peu réussissent aujourd'hui..."

Sa musique d'orchestre est identique au reste.

"C'est étonnant, parce que j'ai au contraire toujours eu l'impression inverse, de quelqu'un qui avait de la difficulté pour trouver un style : entre le chambriste moderne gentil du Retour, le côté presque comédie musicale de Cachafaz, les semi-pastiches madrigalesques, le côté plus contemporain-tradi de sa musique de chambre... Je vois quelqu'un qui s'amuse à explorer différents styles, sans jamais me convaincre complètement, mais certainement pas monotone de ce point de vue."

Oui, en apparence le traitement stylistique est varié, mais sur le plan formel ce sont surtout des systématismes : le traitement des citations, quand il choisit de les placer, dans quel but, comment il les découpe et comment le reste y répond, est très répétitif par exemple. Après, il a aussi des tics plus purement instrumentaux, à l'image des séquences de petits glissandis qu'il met dès qu'il ne sait pas quoi écrire. Et il ne sait que rarement quoi écrire.

"Evidemment, si tu vas écouter du quatuor, qui trouveras-tu de passionnant ?"
Brett Dean ? Oui, d'accord, ce n'est pas juste, il a écrit au moins un chef d'oeuvre pour chaque instrumentation. Mais c'est symptomatique : écrire de la grosse musique "évocatrice" pour orchestre avec électronique, c'est facile, et ca ne rend absolument pas compte d'une quelconque capacité de compositeur. 90% des créations d'orchestre que j'entends sont de la poudre aux yeux. Quelqu'un qui réussit un trio, là on peut écouter.

"Ils doivent effectuer le recrutement sur les aptitudes à diriger la musique baroque, son Rameau est à placer sur la même étagère c'est-trop-drôle-pour-faire-rire que les Haendel de Boulez."
De là à ce qu'ils nous jouent du baroque... reconstitué avec des erreurs de tempéraments microtonales historiquement justes calculées avec OpenMusic, bien sûr.

37. Le mercredi 25 janvier 2012 à , par DavidLeMarrec

C'est très probable, mais ce n'est pas nécessairement un problème : les critères ne doivent simplement plus être ceux du progrès. La modernité et le génie ne se mesureront plus sur la capacité à dépasser les systèmes existants, mais il ne faut pas non plus les remplacer par un relativisme généralisé.

Je suis tout à fait d'accord avec ça, et le fait d'inclure la modernité dans la qualité d'une oeuvre a toujours été une erreur à mon sens - même si, bien évidemment, les génies peuvent être amenés à bouleverser les langages et les formes.

Pesson, c'est le compositeur d'après la mort de la musique française, une musiquette réduite à tous les stéréotypes de la musique française (élégante, précieuse, ludique, narcissique) réifiés en petites choses inoffensives et mortes-nées,

Si tu veux, mais effectivement le côté ludique et "fermé" me paraît tout à fait revendiqué, et réussit assez bien. Je trouve ça séduisant, sans être en désaccord avec ce que tu dis là (mais je ne le vois pas sous cet angle négatif).

Lachenmann c'est le retour de la grosse métaphysique allemande, avec sa morbidité douteuse et ses concepts à la con, sous la forme pseudo-nouvelle du gros barnum bruitiste,

Sur le principe, ok, mais dans les faits, je trouve ça finalement beaucoup moins dérangeant et prétentieux que ce que le projet pourrait laisser croire. Or on écoute une musique pour ce qu'elle produit, par pour ses intentions.

Mais j'en ai oublié un que je mettrais avant : Bruno Mantovani.

C'est cohérent, puisque c'est assez proche de Jarrell si on parle de musique symphonique. (En revanche, assez différent dans le domaine lyrique, où Jarrell s'appuie beaucoup plus sur la tradition, et donne la parole au texte bien avant la musique.)


Mais c'est symptomatique : écrire de la grosse musique "évocatrice" pour orchestre avec électronique, c'est facile, et ca ne rend absolument pas compte d'une quelconque capacité de compositeur. 90% des créations d'orchestre que j'entends sont de la poudre aux yeux.

C'est une question que je me suis mainte fois posée en effet, puisqu'à partir du moment où le langage n'est plus accessible à personne d'autre qu'aux quelques compositeurs de même école, le public ne peut plus percevoir que les textures et l'orchestration...
Faire de la musique de chambre avec un vrai discours, c'est effectivement bien plus rare. Mais à ce compte-là, j'aurais assez peu de nom à citer, je crois, surtout si on enlève les postmodernes comme Greif ou les néos comme Ducros. Katzer, Kurtág ou Yun, assurément, et puis d'autres plus ludiques que tu dois détester (Thierry de Mey), mais je n'en vois pas des légions.

De là à ce qu'ils nous jouent du baroque... reconstitué avec des erreurs de tempéraments microtonales historiquement justes calculées avec OpenMusic, bien sûr.

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David Le Marrec


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